
Mathieu Ganio
Mayerling, Opéra-Garnier, représentations des 26, 28 octobre et 2 novembre 2022
Hasard du calendrier, Mayerling est programmé cette saison à Londres, Stuttgart, Budapest et Paris. Le Royal Ballet commémore ainsi le 30e anniversaire de la mort du chorégraphe. On peut trouver une logique historico-musicale à la programmation de l’œuvre dans la capitale hongroise. Au Ballet de Stuttgart, où Kenneth MacMillan créa certaines de ses pièces les plus notables, la connexion relève davantage de l’affinité stylistique. Mais à Paris, on se demande bien à quoi rime cette entrée au répertoire. Serait-ce un choix par défaut ? Faute de créer in loco de ballets narratifs potables, la direction se résout à importer encore et toujours, au risque de râcler les fonds de tiroir.
Du côté des spectateurs, étant donnés le complet ratage en rouge et noir de Pierre Lacotte et l’incapacité foncière de l’Opéra de Paris à fixer dans le paysage les – rares – réussites indigènes de ces dernières années (Wuthering Heights, La Source, ou même Les Enfants du Paradis), on en vient à se demander si on peut faire la fine bouche. Il faut croire que dans mon cas, la réponse est « non » », car j’ai finalement pris des places pour trois représentations…
Et il y en a eu au moins une de trop. À la première revoyure, et fort de la réactivation de mes souvenirs londoniens, j’ai pu briller à l’entracte (savez-vous que durant la scène 4 de l’acte II, le tableau qu’offre Elisabeth à son époux est une manière de lui signifier qu’elle sait que la cantatrice portraiturée – et qui va bientôt chanter – est sa maîtresse ?). À la deuxième, j’ai compté les longueurs de ce grand bazar boursouflé qui ne nous épargne rien de ce que la Cacanie avait de cracra-moisi. Durant la troisième, je les ai esquivées en piquant de mini-siestons sur la banquette de mon fond de loge.
Trêve de plaisanterie, que font les danseurs parisiens de l’œuvre qu’on leur donne à incarner ? Ils s’y investissent manifestement, y compris dans ses méandres narratifs. Ainsi les quatre officiers hongrois – au premier rang desquels Pablo Legasa fait des étincelles – racontent-ils clairement une histoire (qu’elle soit obscure est une autre affaire). La lisibilité de l’ensemble est cependant obérée par l’absence de saut générationnel visible entre les protagonistes : à Londres, la tradition des character artists permet de confier certains rôles à des vétérans possédant un peu de bouteille (par exemple, Bay Middleton n’est pas censé avoir le physique de Jérémy-Loup Quer). Cela donne au moins quelques repères. Ici, et comme l’a noté Fenella, nombre de spectateurs auront eu du mal à percevoir qui est qui. Qu’Héloïse Bourdon soit la mère de Mathieu Ganio (soirée du 26 octobre) ne saute pas aux yeux.
Autre différence avec le Royal Ballet, les ruses des distributions parisiennes font alterner quelques ballerines sur des rôles partiellement antithétiques. Certaines y réussissent mieux que d’autres : la sécheresse de l’impératrice va mieux à Laura Hecquet (28 octobre) que ne lui sied le charme de l’ancienne maîtresse de Rudolf (26 octobre). En revanche, Héloïse Bourdon réussit aussi bien son Elisabeth (avec un frappant changement de style dès que son fils entre en scène – acte I, scène 2, 26 octobre) que sa Marie Larisch, dont on conçoit fort bien que Rudolf ait pu en être épris et en conserve un brin de nostalgie (2 novembre). Distribuée alternativement en Marie Larisch (28 octobre) et en Mary Vetsera, Hannah O’Neill fait flèche de tout bois et tire son épingle du jeu ; en jeune et nouvelle amante adepte des pistolets, elle vampe littéralement Stéphane Bullion (qui vasouille malheureusement trop sa partition). Dans le pas de deux de séduction (acte II, scène 5), elle fait l’effet d’une liane carnassière (2 novembre).
Et Rudolf dans tout ça ? Mathieu Ganio (26 octobre) et Hugo Marchand (28 octobre) marquent de leur empreinte l’écrasant rôle du prince mal léché. Certes, le premier fait preuve d’un peu de fébrilité lors de la variation de la scène du mariage, dont les tours finis arabesque ou pris de la demi-pointe demandent à la fois un contrôle impeccable et un sens dramatique aigu (des qualités dont le second fait une éclatante démonstration). Mais par la suite, le décalage s’estompe, et l’on ne voit plus guère que des différences d’incarnation. Ganio excelle dans l’élégance (la variation légère de la scène de la taverne), mais investit aussi tous les changements de style de sa partie. Lors de la scène finale, quand – juste avant le dernier pas de deux – il soulève sa jambe raide de ses mains pour avancer, on dirait qu’elle ne lui appartient plus (Marchand, de son côté, montre davantage la douleur).

Dorothée Gilbert, Hugo Marchand, Hannah O’Neill
Les perruques vous changent une ballerine ; avec leur frange sage et leur nœud rose, toutes les Mary Vetsera se ressemblent. Ludmila Pagliero, toujours très crédible en jeune fille, passe en un clin d’œil de l’innocence à la séduction (manque de chance, le 26 octobre, son coup de pistolet n’est pas parti, acte II, scène 5). Je m’aperçois que je pourrais dire la même chose de Dorothée Gilbert (28 octobre, avec Hugo Marchand) comme d’Hannah O’Neill (2 novembre). Je découvre que j’ai juste admiré l’investissement physique et technique des ballerines, sans m’interroger sur leur interprétation.
C’est sans doute que, faute d’appétence pour les grandes névroses, la psychologie de la donzelle Vetsera m’est à la fois opaque et indifférente. Coucher oui, mourir non : j’ai plus d’affinités avec le pragmatisme d’une Mitzi Caspar, un rôle dans lequel Bleuen Battistoni montre sa maîtrise des moulinets du poignet (à la Ashton) et nous persuade qu’il faut d’emblée la distribuer dans Manon (26 octobre). Et puis, le souvenir glaçant de la nuit de noces entre Rudolf et la princesse Stéphanie joue peut-être aussi un rôle (acte I, scène 3) : Éléonore Guérineau, porcelaine apeurée, s’y montre particulièrement bouleversante face à la brutalité de Rudolf Ganio (26 octobre).


Cri de cœur, Opéra de Paris, soirée du 21 septembre 2022.
« Il revient, il revient ! ». En ce lundi 15 août, la rumeur se répand comme une traînée de poudre dans les couloirs de Garnier. En quelques minutes, elle passe du rez-de-chaussée à la rotonde Zambelli, tout en haut de l’édifice : Benjamin Millepied est dans les murs. Les petits rats qui traînent par-là (il y fait plus frais qu’à Nanterre) en font des yeux tout ronds. Quand déjà un autre bruit secoue l’atmosphère, dénoue les chignons et balaie les moutons des fonds de loge : « Elle revient, elle revient ! »


Cléopold : expériences inversées.
À la relecture de ce que j’avais écrit en 




Ma première Giselle (le 3 juillet en matinée) possédait à peu près toutes les qualités qu’on attend à priori d’une Giselle. Dorothée Gilbert est une brune point trop grande avec une vivacité de bon aloi au premier acte mais aussi des pommettes légèrement creusées qui peuvent être compatible avec le modèle consomptif de l’héroïne. La délicatesse des lignes et des attaches convient parfaitement au deuxième acte.
Le 4 juillet, avait lieu une prise de rôle bien tardive dans le rôle-titre. Alice Renavand, dont les adieux étaient programmés le 13 du même mois, est sans doute l’exemple même de tout le mal que peut faire le typecasting dans la trop courte carrière d’une artiste chorégraphique. Plutôt grande et respirant la santé, cataloguée contemporaine parce qu’après quelques années difficiles dans le corps de ballet elle a été choisie par Pina Bausch elle-même pour danser son Sacre, Alice Renavand a été peu vue dans des purs classiques. Elle a dansé
Pour deux petites représentations dont une matinée, Myriam Ould-Braham clôturait la saison de Giselle le 16 juillet. Les voies du seigneur sont impénétrable et on se gardera bien de chercher les raisons qui ont fait qu’une danseuse émérite,
Opéra de Paris, représentations des 27 juin et 6 juillet 2022. Orchestre dirigé par Benjamin Shwartz.
Gageons que Fabien Révillion pourrait en remontrer à la jeune génération, s’il n’assurait déjà le rôle d’Hilarion, dansé avec l’énergie du désespoir (et une pantomime un poil moins limpide que celle de Daniel Stokes quelques jours plus tard). Hannah O’Neill, vue en Myrtha sur les deux dates, conjugue irréalité lunaire et autorité royale.
Au premier acte, Sae Eun Park ne semble prendre vie que quand Paul Marque la regarde : sa Giselle est comme éveillée par le désir de l’autre. C’est une option, mais qui campe le personnage du côté du terne là où l’on voudrait du charme. Du coup, on regarde plus Paul Marque, qui semble avoir gagné en présence : son visage n’est plus un masque (est-ce l’arête du nez qui est mieux dessinée ?). Mlle Park frappe toujours par un défaut de connexion organique entre les bras et le torse, et je lui trouve dans certaines diagonales un empressement a-musical (comme si elle disait, à la Ossipova : « que la musique me suive ! »). Lorsqu’au mitan de la fête, Giselle a un mini-arrêt cardiaque, la danseuse a des hoquets qui font signe vers Coppélia. Au second acte, les inflexions du cou et les bras en cloche sont très travaillés, mais le partenariat laisse froid. À certains détails, on comprend pourquoi : Mlle Park a des bras qui ne savent pas embrasser. Sa Giselle du second acte a peut-être compris le pardon, mais n’a pas l’expérience de l’amour. Et puis, la danseuse n’aide pas son partenaire : quand Dorothée Gilbert réapparaît pour un aller-retour de temps-levés-arabesque, soutenue par son acolyte, tout semble fluide et naturel, et le changement de direction en bout de course est miraculeusement aérien. Quand c’est Sae Eun Park, on voit l’effort du zigue qui porte, et rien du couple de scène n’est fusionnel. Dans un portrait récemment paru dans L’Équipe, Mlle Park nous apprend qu’elle a binge-watché Aurélie Dupont. Tout s’explique ! (6 juillet).
Opéra Bastille, représentation du 27 avril 2022
