
« Nurejew » (Kirill Serebrennikov, Ilya Denutsky, Yuri Possokhov). Staatsballett Berlin, Deutsche Oper Berlin. Soirées du 6 et du 7 avril 2026.
Quand on a suivi les vingt dernières années de la carrière de Rudolf Noureev, danseur, chorégraphe et directeur, l’observant et le rencontrant, aller à Berlin découvrir le biopic dansé qui lui est consacré entrainait les pires doutes, jamais un ballet n’ayant été consacré à une figure masculine de la danse depuis les « Nijinski » de Béjart puis de Neumeier.
Alors, à quoi s’attendre ? Un éloge ? Une condamnation ? Une déception ? Et ce d’autant plus que ce « Nurejew » (de son titre allemand) porte la signature de Kirill Serebrennikov, connu pour ses pièces très fortes mais aussi controversées.
Créé, après maintes difficultés, à Moscou, sur la scène du Bolchoï (suite à une commande du Directeur Vladimir Ourin), en décembre 2017, « Nurejew », fut définitivement retiré de l’affiche en 2023, ses allusions politiques et sexuelles victimes de la censure, notamment dans le cadre de la propagande anti LGBT.
A la même époque, le chorégraphe Christian Spuck était nommé à la direction du Staatsballet de Berlin. Dès lors, il n’eut de cesse de vouloir monter cette monumentale production pour sa compagnie y voyant, au-delà d’un ballet « une production engagée, emblématiques de la liberté politique, sexuelle et artistique » !
Voilà chose faite depuis le 21 Mars dernier.
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Le résultat est grandiose, tant par la forme que l’audace, à l’image de l’opulence et la démesure qu’affectionnait Noureev : 70 musiciens dans la fosse pour interpréter la brillante partition originale d’Ilya Demutsky et pas moins de 140 personnes en scène : les 80 très bons et très investis danseurs du Staatsballett, acteur, chœurs, musiciens et figurants pour une évocation de 2h20, en deux actes. Kirill Serebrennikov en a signé l’argument, la scénographie et les décors, Iouri Possokhov la chorégraphie (né en Ukraine, il est depuis longtemps au San Francisco Ballet, pour lequel il vient de créer sa version d’Onegin). La même équipe avait déjà collaboré en 2015 pour le ballet Un héros de notre temps, et qualifie leur travail de « Gesamtkunstwerk » (œuvre d’art totale) mais, c’est, d’abord et avant tout, un ballet, la danse étant omniprésente. Et c’est la première bonne surprise !
Mais, aucun d’entre eux n’ayant jamais côtoyé ni vu danser leur héros, on pouvait s’interroger quant à un résultat final cohérent : fidélité à l’homme et à son ouvrage ou vision très personnelle des créateurs ?

Odin Lund Biron. Photographie Carlos Quezada
Le rideau se lève cela sur la vente des biens de Noureev par Christie’s. Le commissaire-priseur, est joué, comme à Moscou, par Odin Lundt Biron, excellent acteur polyglotte (américain, il a travaillé quinze ans à Moscou, avant de quitter la Russie en 2022) présent tout au long du spectacle. Les acheteurs, ce sont les fans si attachés à Noureev, et chaque lot amène un tableau de la vie de leur idole. Par l’art de Serebrennikov, le résultat est d’une grande force théâtrale mais jamais figé : les figurants eux-mêmes bougent, alternant des poses, les changements de décor comme la plupart des changements de costume se font à vue, c’est un véritable tourbillon comme l’était le quotidien de Noureev.
Et ça fonctionne, le résultat est une narration limpide, toujours d’une grande intensité, chaque vente devenant prétexte à un épisode de la vie tumultueuse de cet insoumis.
Ses années de jeunesse ? Lors d’une classe à l’Ecole Vaganova, il arrive en retard et écourte l’échauffement pour s’élancer, seul tout de blanc vêtu, parmi les élèves sous le regard bienveillant du professeur. Le ton est donné ! Alors que tous sourient, habités par la joie de danser, lui se révèle impatient et, déjà, dans ses pensées…

« Nurejew ». Photographie Carlos Quezada.
Quand un chœur mixte prend place en scène pour entonner un chant à la gloire de la « Mère Patrie », les danseurs enfilent la tenue des Komsomol. Leurs mouvements se rigidifient, leurs bras devenus mécaniques évoquant la perfection des ensembles Moïsseieiv, au fur et à mesure que des barrières métalliques les enserrent. Barrière, sautée par Noureev pour évoquer sa demande d’asile à la France en Juin 1961 à l’aéroport du Bourget, avec un regard d’une grande détresse, quasiment halluciné par ce choix et ce saut vers l’inconnu. Après cette scène intense mais sans pathos inutile, sa danse devient plus souple et plus sensuelle pendant qu’il s’énivre de cette liberté toute neuve, sur des accords jazzy, avec des amis parisiens. Par les grandes fenêtres du côté cour, s’envolent les voilages et on n’a pas de mal à deviner l’allusion…
Ainsi, vont s’enchainer les tableaux, au gré des séances de vente des biens, sa vie défilant à toute allure sur un plateau en perpétuel mouvement.
Pour le puriste, tout n’est pas parfait ni exact : non, il n’y avait pas de drag-queens en 1961 à Paris pour tenter le jeune homme et, dramaturgiquement parlant, évoquer, dès le premier acte, l’influence de Noureev sur ses élèves est prématuré. Mais c’est un prétexte à un très beau solo de l’Etudiant, accompagné par un harpiste sur scène et alors que sont lues deux lettres de Laurent Hilaire et Charles Jude. Ce dernier est particulièrement touchant, dès ses premiers mots « Rudi, mon ami », par sa simplicité (« ta vie était la danse et la danse était ta vie ») et tous deux rappellent son insatiable soif de découvertes, de culture et son sens du dépassement de soi par le travail.
Après un tel moment d’émotion, Kirill Serebrennikov introduit de la légèreté avec la séance photo à New York, en octobre 1968, par Richard Avedon, joué toujours par le même comédien Odin Lundt Biron. Un Avedon cru et tyrannique mais devant l’objectif duquel Noureev se dévoile peu à peu (les vraies photos étant alors projetées sur scène) et finit par envelopper sa nudité dans un manteau de vison pour une danse débridée, sur une table, dans un salon new-yorkais, sous les yeux de femmes énamourées et les flashs d’une meute de paparazzis. Ce qui aurait pu être vulgaire se révèle d’une folle énergie.

« Nurejew ». Martin ten Kortenaar (Rudolf). Photographie Carlos Quezada.
L’arrivée sévère d’Erik (Erik Bruhn) ramène Noureev au sérieux du travail : leur rencontre semble d’abord un combat avec une rivalité sous-jacente : au début Erik multiplie la petite batterie, comme pour lui indiquer la précision qui manquait alors à sa technique, et, par leur influence réciproque, leur danse devient plus large, plus harmonieuse à l’image de la tendresse qu’ils vont développer l’un pour l’autre.

« Nurejew ». David Soares (Rudolf) et Martin ten Kortnaar (Erik). Photographie Carlos Quezada.
Au 2ème acte, la vente des costumes de Noureev (Don Quichotte, Raymonda, le Lac, Roméo) entraîne dans sa vie effervescente des années 1970/80 : voyageant sans cesse, dansant un soir, chorégraphiant un autre, à un rythme trépidant, suggéré par les rapides changements de toiles de décors peintes dans le fond de la scène. Toujours impatient, exigeant, en quête de lumière et de reconnaissance, surveillant du coin de l’œil partenaires et corps de ballet, dans une course éperdue à la perfection. Cet acte, évoque ses partenaires féminines : Margot Fonteyn (Iana Salenko, toute en sobriété) dans un superbe pas de deux inspiré par le Marguerite et Armand d’Ashton ; et de manière peut-être plus étonnante, Alla Ossipenko (sa partenaire pour le Lac des Cygnes à Paris en Juin 1961, et décédée l’an passé) qui raconte dans une lettre que Pierre Lacotte lui avait demandé de venir pour un projet ensemble à Monte Carlo mais que l’autorisation lui avait été refusée par l’URSS. Autre femme, la Diva, c’est Nathalia Makarova, transfuge de l’URSS comme lui, avec lequel elle avait dansé le Lac des Cygnes en Juillet 1973 dans le Cour Carrée du Louvre. Dans sa lettre, elle insiste sur son côté profondément russe « Tu étais russe, un danseur russe ! ». Là, justement, réside très certainement la clé de la réussite de cette biographie dansée : elle est signée par une équipe entièrement russe, sans doute la mieux à même de comprendre l’âme russe de Noureev, cette « nostalgie silencieuse » évoquée par Charles Jude dans sa lettre.

« Nurejew ». Iana Salenko (Margot et David Soares (Rudolf). Photographie Carlos Quezada.
Puis vient la manifestation de la maladie : Kirill Serebrennikov traite Noureev en monarque entouré d’objets d’art mais coupé du monde. C’est peut-être un peu pompeux mais donne lieu à un tableau somptueux avec l’apparition du chœur en costumes baroques, alors que Noureev, d’abord vêtu en Louis XIV, enfilant l’habit du Pierrot Lunaire de Glen Tetley, n’est plus qu’un pantin désarticulé porté par quatre garçons, loin de l’homme triomphant porté par les quatre mêmes à Léningrad ou à Paris. Alternant force et abandon, il s’obstine à danser sans (vouloir ?) comprendre ce qui lui arrive, finissant en Pierrot brisé.
La dernière pièce vendue aux enchères est la baguette avec laquelle il dirigeait, devenu chef d’orchestre. C’est d’ailleurs dans ce même Deutsche Oper qu’il fit son ultime apparition à Berlin (où il s’était produit une quinzaine de fois dans sa carrière), dirigeant l’orchestre à l’occasion d’un gala (le 21 Juin 1992) pour Le Chant du compagnon errant de Mahler, qu’il avait lui-même si souvent interprété.
Mais là, c’est la Bayadère qu’il va diriger, son testament chorégraphique, où les Ombres, de manière très ingénieuse, réunissent une quinzaine de danseuses en tutu gris avec des voiles irisés et tout autant de garçons en académique gris très échancré sur le torse (celui qu’il portait pour Moments de Murray Louis) : aux délicats équilibres des unes se mêlent les non moins difficiles lents pliés en première position des autres.
La fin déjà poignante devient réellement pathétique lorsque, blême, flottant dans son costume de chef d’orchestre trop grand pour lui, il gagne par le premier rang de la salle la fosse d’orchestre où il lève une dernière fois sa baguette sur un monde devenu silencieux.
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On l’aura compris, le rôle de Noureev, omniprésent sur scène, demande un engagement physique et émotionnel total. Yuri Possokhov a bien insisté sur la liberté qu’il voulait donner aux danseurs pour penser leur interprétation. A Moscou, le créateur du rôle, Artem Ovcharenko, jouissait d’une certaine ressemblance physique avec Noureev dans les traits du visage. David Soares (qui avait déjà travaillé le rôle au Bolchoï) est un danseur brésilien venu à Moscou avec une bourse mais qui en est parti du jour au lendemain lors de l’envahissement de l’Ukraine. Il dit avoir « puisé dans cet exil forcé et rapide une manière de se connecter à Noureev ». Très beau, très bon technicien, énergique, David Soares danse le rôle sans essayer de l’incarner, « conscient que personne ne peut le copier ».
Néanmoins, on sort du spectacle rassuré : l’esprit de Noureev, loin d’avoir été trahi (d’ailleurs, la captation de la première représentation par ARTE a été réalisée avec le soutien de la Fondation Noureev) est totalement présent ! Quelques détails biographiques et chorégraphiques (non, ses partenaires, Margot Fonteyn en tête, ne multipliaient pas les six o’clock à l’époque…) sont un peu fantaisistes mais c’est peu de chose par rapport à l’énorme énergie dégagée par ce ballet tout à fait en phase avec celle qui animait Noureev aussi bien pour danser que pour vivre.

Martin ten Kortenaar (Rudolf). 7 avril 2026.
Et puis… s’est révélée une seconde distribution, Martin ten Kortenaar (Erik de la première distribution) s’emparant du rôle-titre le 7 Avril. Sa sombre présence en Erik Bruhn retenait déjà l’attention mais sa très grande élégance pouvait laisser douter de sa transformation en un Noureev plus « sauvage ». Martin ten Kortenaar (d’origine canadienne, soliste de la compagnie depuis 2023) ne joue pas Noureev : il est Noureev ! Son interprétation d’une très fine intelligence évolue tout au long de la soirée et, avec lui, on a vraiment le sentiment de reconnaître Noureev alors même que, très grand, il n’en a pas le physique. En arabesque, il a sa même façon d’étendre le bras très loin en avant pour allonger la ligne du torse. A la fin de ses manèges il prend le même soin de resserrer ses 5èmes et il a même ce petit geste discret de souvent tirer sur le bas de son pourpoint… Au-delà de ces détails, on retrouve, par exemple dans la scène de la Rudimania, la manière dont Noureev savait utiliser les paparazzi ! On le revoit dévorant la vie, le sourire en coin et la narine vibrante, capable lors d’une répétition en scène de danser tout en corrigeant le corps de ballet autour de lui, exigeant avec les autres comme avec lui-même et infatigable voyageur, sa soif de représentations, de voyages et de découvertes jamais assouvie. Martin ten Kortenaar, progressivement, s’empare du ballet et mène artistes et spectateurs, comme Noureev emmenait son public par sa danse et son charisme.
Dans la même veine, en Diva, Weronika Frodyma évoque par sa danse et sa démesure les bras et le style de Natalia Makarova, là, où, dans le même rôle, Polina Semionova faisait (superbement!) du…Polina Semionova.
Aux deux distributions, le public berlinois a réservé un accueil enthousiaste, gratifiant les artistes de standing ovations, preuve de la réussite totale de l’équipe de création pour évoquer un tel mythe. D’ailleurs, la reprise de « Nurejew » est déjà annoncée à Berlin en Avril 2027.
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Noureev, en affirmant « Tant que mes ballets seront dansés, je serai vivant », ne se doutait pas qu’une telle oeuvre lui serait un jour consacrée (nul doute qu’il en aurait adoré l’idée), et que, celle-ci, loin de tout panégyrique, permettrait aux nouvelles générations d’appréhender toutes les facettes de l’homme et de l’artiste exceptionnels qu’il fut, les amenant à découvrir ses chorégraphies, tant qu’elles seront dansées…
Un article de Martine Anstett























Soirée d’ouverture. Ballet de l’Opéra de Paris. Grand défilé du corps de ballet / Requiem For a Rose – Junior Ballet / Giselle. Soirée du 30 septembre 2025.











La deuxième série de la Belle au bois dormant s’est achevée à l’Opéra un 14 juillet en matinée.











Cette saison, l’Opéra fait rentrer à son répertoire un ballet à éclipses pourtant né entre ses murs. Sylvia, premier ballet créé pour le cadre du Palais Garnier, a connu en effet moult versions et a disparu maintes fois du répertoire.














Vidéos commentées : Notre Dame de Paris de Roland Petit
Affiche pour le ballet Notre Dame de Paris
Notre Dame de Paris a marqué en 1965 le grand retour de Roland Petit dans la compagnie qui l’avait formée. Il l’avait quittée en 1945 pour suivre sa propre voie après avoir créé Les Forains sous les auspices de Jean Cocteau et Boris Kochno. A cette date, le jeune loup est devenu un chorégraphe reconnu qui a déjà touché à tout, du ballet au Music-Hall en passant par Hollywood. Dans Notre Dame de Paris, qu’il chorégraphie tout en s’attribuant le rôle principal masculin, on retrouve donc des constantes, voire des redites, de son style magnifiées par une inspiration à son pic.
Une vidéo ne suffisant pas à embrasser les richesses de ce ballet, on en a donc sélectionné deux.
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Vidéo 1 : La Fête des Fous. Ballet de l’Opéra de Paris (circa 2021).
La scène d’ouverture, la Fête des fous ici dans une captation récente du ballet de l’Opéra de Paris, nous montre Petit dans son rapport aux productions de spectacle ainsi que dans son traitement du corps de ballet.
Depuis ses débuts, Roland Petit avait su préparer son succès par le choix éclairé de collaborateurs talentueux, qu’ils soient déjà reconnus ou alors prometteurs. Pour Notre Dame, la musique était de Maurice Jarre, un compositeur célèbre qui avait créé pour les pièces du TNP de Jean Villar et qui écrivait des musiques de film pour Hollywood. Si l’on en croit Roland Petit, qui aimait à romancer sa biographie, la partition aurait été créée « par téléphone », Jarre travaillant pour une superproduction américaine (Docteur Jivago de David Lean sortit en salle la même année). La scène d’ouverture montre une partition qui évite le pastiche de la musique médiévale tout en l’évoquant par l’usage des percussions et des cloches. Les chœurs enregistrés, quant à eux, nous ramènent à un univers religieux intemporel.
Pour les décors, Petit a fait appel à … un cinéaste : René Allio. Un imposant podium terminé par des marches est illuminé par un immense cyclo-toile de fond qui reproduit un lavis de Victor Hugo évoquant le Paris médiéval. Cette toile unique, prenant des teintes différentes selon les épisodes du drame semble faire participer la ville entière à l’action. La cathédrale-vitrail qui descend du ciel alors que le corps de ballet s’est mis en mouvement (à 20 secondes), est un immense triptyque en grisaille.
C’est que la couleur est apportée par les costumes d’Yves Saint Laurent. Le jeune créateur de mode, qui dès l’enfance avait été fasciné par la Carmen de Roland Petit (et les costumes de Christian Bérard), sature l’espace de couleurs éclatantes qui se catapultent hardiment jusque sur un même danseur (particulièrement les garçons qui portent pourpoints et collants : des jaunes, des violets, des oranges et des bleus). Les filles sont habillées de tuniques courtes dans la veine du « petit pull noir » que Saint Laurent avait inventé peu de temps auparavant sur Zizi Jeanmaire pour la revue de L’Alhambra. Comme la musique de Jarre ou les décors d’Allio, la période médiévale n’est pas pastichée mais évoquée, un simple laçage rappelant les chemises de chanvre « moyenâgeuses ». En revanche, pour pop qu’elles soient, les couleurs franches nous rappellent qu’au Moyen-âge, chaque région avait sa teinte en fonction des plantes tinctoriales disponibles. Ce mélange est en soi un commentaire sur l’aspect cosmopolite du peuple parisien.
A travers la mise en scène, Petit, qui n’aimait pas à se mettre dans la lignée de ses maîtres, montre son étroite filiation avec le modèle érigé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, celui des ballets œuvres d’art totale aux productions indissociables de la danse. Il se montre aussi l’héritier de Serge Lifar, qui, pendant la formation de Petit à l’école de Danse, avait apporté l’esprit avant garde des Ballet Russe dans la Maison et ouvert une classe d’adage.
Chorégraphiquement parlant, Petit n’est pas non plus si éloigné de certaines créations de Lifar. Sa chorégraphie à la serpe, traitée par masse, n’est pas sans rappeler les évolutions des corps de ballet d’Icare ou de Phèdre. Les poses sont angulaires : bras à l’équerre, pieds flèxes et jambes parallèles. Les secousses des mains-tambourins, leitmotiv du ballet, les sautillés nerveux à la seconde, les courses sur place (à 1mn) sont diablement efficaces. La chorégraphie est certes basique (et sans doute un peu répétitive pour les danseurs), mais le traitement des groupes est admirable. C’est une véritable folie organisée. La hiérarchie traditionnelle du corps de ballet est tout de même respectée. Deux demi-solistes dans un groupe de 5 garçons exécutent des prouesses pyrotechniques simples mais roboratives –principalement des séries de doubles tours en l’air- (à 1 mn 09 puis à 2mn). Ces deux moments encadrent une formation en ronde (à 1 minute 52) où le corps de ballet, saturé de couleur par les costumes de Saint Laurent, se mue soudain en rosace médiévale éclatante, celle de la façade de la cathédrale.
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Vidéo 2 : Scène et pas de 2. Acte 2. Cyril Atanassoff (Quasimodo) et Sylvie Guillem (Esmeralda). 1988.
En dépit de l’absence de l’impressionnant décor de la tour, avec sa charpente et ses deux cloches bringuebalantes, l’effet est néanmoins saisissant. Roland Petit n’avait pas voulu de prosthétiques pour dépeindre son bossu. L’épaule droite levée vers laquelle penche la tête, la marche courbée sur jambe pliée, Quasimodo doit cependant aligner des difficultés techniques de jeune premier (les doubles tours en l’air à ou encore les sauts seconde de face). La difficulté consiste à ne pas focaliser sur l’angularité des positions, ce qui figerait le personnage, et d’en garder l’aspect félin. Cyril Atanassoff, qui dut également tirer des enseignements de son travail avec l’autre chorégraphe contemporain lié à la maison dont il était un danseur fétiche, Maurice Béjart (que Petit abhorrait), est parfaitement à son aise dans cet exercice périlleux. Les tressautements nerveux du personnage sont poignants (1mn 03 à 1mn 20). Il parvient, même sans les décors, à faire comprendre qu’il actionne les cloches et s’accrochant à elles (1mn50 à 2mn) ou en tirant des cordes invisibles.
Arrive alors le pas de deux (à 2mn 57 et jusqu’à la fin). Celui-ci est absolument typique de Roland Petit qui n’hésitait pas à recycler ce qu’il savait être ses plus grands succès. Avec Quasimodo-Esmeralda, on oscille donc entre Carmen (principalement le pas de deux de la chambre) et Le Loup (où Petit avait déjà exploré le contraste entre féminité et bestialité et dont il interprétait aussi le rôle-titre).
La structure alterne ainsi les moments plus théâtraux, où la danse n’est jamais loin, aux parties plus dansées, jamais exemptes de drame. Dans les parties « théâtrales », il faut compter l’entrée avec les mains tambourins (de 3 mn à 4 mn 15), Esmeralda tentant de redresser l’épaule de son ami difforme (de 5 mn 50 à 6 mn20), le moment où Quasimodo exalté, pour son plus grand désespoir, effraye, la gitane (8 mn 21), et pour finir le rattrapage par la difformité (à 8 mn 55).
Les parties plus chorégraphiées au sens classique du terme sont un challenge pour la ballerine parce qu’il lui faut lutter contre les réminiscences des personnages de dominatrix qu’affectionnait le chorégraphe. Dans le premier duo (4 mn 45-5 mn 45), les piétinés nerveux d’Esmeralda et la section de la marche avec développés en quatrième devant pour le couple (repris à 10 mn 40) sont dans la droite lignée du pas de deux antagoniste de la chambre de Carmen. Une diagonale de petits sauts à la seconde exécutés par Esmeralda de dos en reculant (à 7 mn 15) nous tire vers la confrontation finale dans l’arène. Comme dans le pas de deux de la chambre, il y a aussi une variation, certes subreptice, où la ballerine semble se muer en tentatrice (à 6mn 50).
La jeune Sylvie Guillem (23 ans à l’époque), incroyablement mature artistiquement, parvient à garder son personnage sur le fil. Ses célèbres levés de jambes, tellement imités depuis maintenant quatre décennies, ne sont jamais agressifs ou putassiers. Elle travaille les contrastes entre les tacquetés énergiques propres à Roland Petit (la femme attirante) et les suspendus des équilibres (l’idéal féminin) dans les tours piqués en développé arabesque (à 9 mn 25). La scène montre donc bien un joute presque amoureuse entre deux êtres que le physique sépare mais qui se rencontrent sur le terrain du cœur.
La connexion entre les deux artistes de génération différentes qui culmine avec le final des promenades et de la berceuse, rend sans doute un peu vain ce découpage analytique de la chorégraphie tant leur pas de deux lie tous ces éléments en une entité organique où tout découle du pas précédent.
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Il était cependant important de montrer comment un grand chorégraphe, dans toute la force de son inspiration, pouvait se piller lui-même tout en créant néanmoins quelque chose d’unique. Car tel Giselle, au départ l’addition opportuniste de plusieurs formules éprouvées est devenu chef d’œuvre du ballet romantique, Notre Dame de Paris est en soi un chef d’œuvre du ballet narratif du XXe siècle.
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