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Périples, de Cunningham à Forsythe

p1000169.jpgProgramme Cunningham/Forsythe, Palais Garnier

Il y a bien un quart de siècle – je ne sais plus si c’était lors de la soirée Chorégraphes américains en juin 1990 ou lors de l’invitation de la Merce Cunningham Dance Company en novembre 1992 – on pouvait assister dans l’amphi de Garnier à de bruyantes algarades entre partisans et contempteurs de Cunningham. Aujourd’hui, ceux qui se barbent consultent leur téléphone, et la nostalgie me saisit : à tout prendre, et même pendant le spectacle, une franche et sonore bronca me gênerait moins que cette monadique, fade et vide pollution lumineuse.

Le titre de Walkaround Time fait référence à ces instants où l’ordinateur mouline. À ces moments, – comme le dit facétieusement le chorégraphe – on ne sait pas trop bien si c’est la machine ou l’homme qui « tourne en rond ». Construite autour d’un décor inspiré de Marcel Duchamp, et décomposé par Jasper Johns, la pièce débute dans le silence, qui fait bientôt place à des bruits de pas sur le gravier, puis des bruits de vague ou de moteur. Il faut – ce n’est pas forcément facile – se laisser porter par la quiétude des premières séquences.

Nous voilà dans un ballet-yoga (cette discipline, comme le disent les bons professeurs, n’est pas une action mais un état), qui mobilise toute la grammaire corporelle de Cunningham, y inclus maints sauts de marelle, promenades de héron, portés ironiques et équilibres sur le souffle – ceux de la danseuse en lilas sont saisissants de contrôle. À mi-parcours, la « musique » de David Behrman laisse place à trois airs de tango, sur lesquels les neuf danseurs se délassent. Lors de ma première vision de l’œuvre (19 avril), la distribution réunissant majoritairement de tous jeunes danseurs (Mlles Adomaitis, Anquetil, Bance, Drion, Joannidès et MM. Aumeer, Chavignier, Le Borgne et Monié) en profite pour improviser un petit solo ou marquer une variation ; croyant que c’était encore du Cunningham, je vois dans certains mouvements glissés des garçons comme la préfiguration de la gestuelle d’un Noé Soulier… et m’attendris de cette lointaine connexion (en l’espèce imaginaire, comme le montre la même pause incarnée par l’autre cast, qui se borne à des assouplissements).

Je ne sais si c’est le fait de la première vision, ou parce que je ne mets pas de noms sur les visages, mais la distribution « jeune » m’a donné l’impression d’une abstraction parfaite, faite de changement de positions d’une précision quasi-clinique. L’autre distribution (pas entièrement différente, mais où l’on retrouve quelques figures plus familières – Mlles Laffon, Fenwick, Parcen, Raux, MM. Cozette, Gaillard, Meyzindi) interprète Cunningham de manière plus coulée, fondue.

Le Trio (1996) de Forsythe réunit une danseuse et deux danseurs en tenue bariolée (du genre qu’oserait à peine un touriste occidental en Thaïlande), qui pointent l’attention sur des parties de leur corps (hanche, coude ou cou) peu mises en valeur dans la danse, avant de se lancer dans un galop joueur ; les voilà rattrapés en route par des bribes de l’Allegro du 15e quatuor de Beethoven, d’un romantisme tardif annonçant tout le XXe siècle, et dont on a envie de chanter la suite dès que le disque s’interrompt (Forsythe est maître dans l’art de jouer avec la frustration). L’interprétation livrée par Ludmila Pagliero, Simon Valastro et Fabien Révillion a le charme de l’entre-deux : ils ont à la fois l’élégance de la période Ballet de Francfort et le dégingandé des créations pour la Forsythe Company. On s’amuse, en particulier, de la versatilité de Révillion, qui campait il y a quelques semaines un Obéron gourmand de ses plaisirs dans le Songe de Balanchine, et réapparaît comme métamorphosé en bad boy aujourd’hui (soirée du 19). Tout aussi remarquable, dans un style un chouïa plus contemporain, est le trio réunissant Éléonore Guérineau, Maxime Thomas et Hugo Vigliotti ; ces deux derniers ont un physique tout caoutchouc, et on les croirait capables d’assumer à la ville leur costume désassorti.

Dans Herman Schmerman (1992), le quintette de la première partie confirme la forme technique des danseurs de l’Opéra, qui négocient à plaisir l’alternance d’acéré et de chaloupé suggéré par la chorégraphie de Forsythe, irrigué par la musique de Thom Willems. Les filles savent comme personne donner l’impression que le mouvement part d’ailleurs qu’attendu (Mlles O’Neill, Vareilhes et Gross le 19, Vareilhes, Stojanov et Gautier de Charnacé le 22, Bellet, Vareilhes et Osmont le 4 mai) ; parmi les garçons, c’est grand plaisir de contraster les qualités de Vincent Chaillet (remarquable précision dans l’attaque) et celles de Pablo Legasa (aux bras ébouriffants de liberté). Dans le duo final, Eleonora Abbagnato et François Alu dansent chacun de leur côté au lieu de raconter une histoire ensemble (soirée du 19 avril). Aurélia Bellet joue la féminité désinvolte et un rien aguicheuse (22 avril, avec Aurélien Houette), et on se remémore alors – à l’aide de quelques vidéos facilement accessibles – l’interprétation de Sylvie Guillem ou d’Agnes Noltenius, qui toutes deux, menaient clairement la danse, traitant leur partenaire avec une taquine nonchalance. Hannah O’Neill et Hugo Marchand (4 mai) tirent le pas de deux vers quelque chose de plus gémellaire, et on reste bouche bée de leurs lignes si étendues. Tout se passe comme si, même quand chacun déroule sa partie en semblant oublier l’autre, une connexion invisible les reliait. La dernière partie – c’est incontestablement Marchand qui porte le mieux la jupette jaune – les conduit au bord de l’épuisement : les derniers tours au doigt, sur lesquels le noir se fait, marquent presque un écroulement dans le néant.

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Au régime light

Yvette Chauviré, « Odette » dans une nuée baroque des « Indes Galantes ». Années 50.

Soirée du 22 avril 2017 – Opéra-Garnier

La soirée en hommage à Yvette Chauviré confirme que les principes de la nouvelle cuisine – une grande assiette avec un petit peu à manger au milieu – ont gagné le monde du ballet. Si l’on excepte le défilé, à l’applaudimètre toujours instructif,  ainsi que le film de clôture, désormais inévitablement réalisé par le talentueux Vincent Cordier, voilà une soirée dont l’entracte dure autant que les parties dansées !

Il faut croire que le répertoire où s’est illustré la ballerine, décédée à quelques mois de son centenaire, n’est plus assez dans les pattes du ballet de l’Opéra de Paris pour qu’on puisse le programmer en grand, même pour un soir. En 1998, l’hommage des 80 ans devait avoir une autre allure, qui alignait Giselle (avec une distribution par acte), Istar et le Grand Pas classique de Gsovsky.

Ce dernier, créé par Chauviré en 1949, est interprété par Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann. Ne boudons pas notre plaisir : la gourmandise du partenariat, les épaulements et les équilibres d’Ould-Braham, le ballon d’Heymann valaient à eux seuls le déplacement. Et le moment miraculeux où la ballerine tient son équilibre en retiré pendant que son partenaire fait son petit tour en l’air a été vécu non pas une, non pas deux, mais trois fois (regardez les vidéos de devancières prestigieuses, disponibles sur la toile : les donzelles n’attendent pas que le bonhomme ait atterri pour descendre).

L’extrait du dernier pas de deux des Mirages, dansé par Amandine Albisson et Josua Hoffalt, expressifs et incisifs, donne surtout envie de voir le ballet repris dans son intégralité.

Après l’entracte – vainement passé à faire des mines au cerbère barrant l’accès du cocktail de l’AROP – des élèves de l’École de danse présentent un extrait des Deux pigeons (Aveline d’après Mérante): l’entrée des Tziganes passe bien vite et la jeune interprète de la Gitane aligne sa variation sans faire preuve de chien (elle non plus n’aurait pas réussi à atteindre le buffet). En moins de trois minutes, c’est plié.

Le début de La mort du cygne (Fokine, 1907) convoque immanquablement chez moi le souvenir de l’hilarante interprétation qu’en donnent les Ballets Trocks. Cela ne dure heureusement que les quelques secondes qu’il faut à Dorothée Gilbert pour imposer sa présence, exceptionnelle même de dos.

Viennent enfin de maigres extraits de Suite en blanc : l’Adage avec Ludmila Pagliero et Mathieu Ganio, puis La Flûte avec Germain Louvet – en pot de fleur – et Léonore Baulac qui en a joliment intégré le style.

Tout ceci a duré deux heures. Je meurs de faim.

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Dawson-Wheeldon-Pite: Pompier 2.0

Royal Ballet – Programme mixte Dawson-Wheeldon-Pite, soirée du 18 mars

Le progrès fait rage, et gagne tous les domaines de la vie. Il y a une dizaine d’années, est apparue dans les blockbusters hollywoodiens la manie des plans panoramiques, survolant montagnes et vallées, plages et champs de bataille, à la manière d’un planeur. Ces séquences en images de synthèse s’achèvent généralement par un piqué en rase-motte vers le gros plan, sis en un endroit qu’il n’est pas rare d’atteindre en traversant un trou de serrure, une fente de tronc d’arbre ou une anfractuosité dans la roche. Le passage est littéralement impossible à l’œil humain, mais la fascination pour la technique est telle que personne ne crie au chiqué. Et si le summum de la modernité était l’éclipse du regard humain ? Il y a quelques mois, l’Opéra de Paris a fièrement présenté des images du palais Garnier filmé par un drone, avec l’inévitable – et hideux – aplatissement des vues 360° que propose tout appareil numérique.

The Human Seasons (2013) de David Dawson m’a frappé comme une illustration chorégraphique de l’hubris des temps modernes : une démesure technique qui tourne à vide. La pièce emprunte son titre à un poème de Keats (Four seasons fill the measure of the year / There are four seasons in the mind of man) et – nous dit le chorégraphe – le ballet illustre les quatre âges de l’homme. Mais on est bien en peine de percevoir ce qui distingue printemps, été, automne et hiver. Aux antipodes de la structure limpide des Quatre tempéraments ou de l’alternance atmosphérique des Four Seasons de Robbins, le spectateur perçoit un mouvement perpétuel (sur une ronflante et invertébrée musique de Greg Haines) d’où aucune ligne directrice ne se dégage. C’est exprès sans doute, mais ce fourre-tout lasse vite. Les danseurs – Mlles Cuthbertson, Calvert, Lamb, Nuñez, MM. Muntagirov, Underwood, Sambé, Bonelli –  enchaînent les prouesses, mais rien entre eux ne se passe.

Les mouvements de partenariat sont si hardis (je n’ai pas dit jolis) qu’il faudrait écrire tout un nouveau lexique pour les désigner – le grand-plié-crapaud en l’air, le traîné-glissé sur le ventre, le tourbillon à ras du sol, le porté par l’arrière du genou, le grand mouliné-cambré-tête en bas, le lancé-retourné à quatre – mais on y chercherait en vain la trace ou l’idée d’une interaction humaine signifiante.

Les acrobaties qu’affectionne Dawson – notamment lors d’une épuisante séquence où Claire Calvert danse avec six bonshommes – finissent par créer le malaise. À rebours d’une partie de la critique anglaise, qui parle de sexisme, je crois que le problème est plutôt que ces manipulations se réduisent à une mécanique musculo-articulaire  (le premier porte en flambeau, le second transmet en agrippant par les cuisses, trois autres gèrent la roulade en l’air) : ce n’est pas vraiment « boys meet girl », ce sont plutôt des corps sans âme au travail (dont un qui fait environ 45 kg, sinon tout cela est irréalisable).

Il y a plus de sentiment dans After the Rain (2005), créé par Christopher Wheeldon pour Wendy Whelan et Jock Soto (New York City Ballet) ; le pas de deux – dansé par Zenaida Yanowsky et Reece Clarke – convoque des idées de séparation, d’épuisement, à travers un partenariat contorsionné (on voit clairement la filiation Wheeldon-Dawson), mais fluide. Cheveux lâchés, la blonde Zenaida, connue pour son attaque et sa technique de fer, y est à contre-emploi.

La soirée s’achève avec une création de Crystal Pite, réglée sur la 3e symphonie de Gorecki. Comme The Seasons’ Canon, créé à Paris en début de saison, Flight Pattern se distingue par une très sûre gestion des masses. Mais le propos est ici plus sombre, car la chorégraphe canadienne aborde la crise des réfugiés. Les trente-six danseurs, habillés de longs manteaux de couleur sombre, apparaissent tout d’abord en file indienne, avançant ou reculant de concert. Les séquences de groupe – qui gagnent sans doute à être vues de loin – donnent souvent l’impression d’un organisme mouvant. Les réfugiés plient leurs manteaux en coussin pour dormir, en chargent une des leurs – poignante Kristen McNally – et leur danse exprime chaos, fatigue, colère, mais aussi envol. Pite insuffle à sa gestuelle des éléments naturalistes – hoquet du plexus, poings serrés. Flight Pattern est sans conteste maîtrisé, mais aussi appuyé. À mon goût, c’est un peu de la danse pompière. Entre l’absence et l’excès de sens, mon cœur balance…

 

Flight Pattern Photo Tristram Kenton, (c) ROH

Flight Pattern Photo Tristram Kenton, (c) ROH

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À nous les petits Anglais

Sleeping Beauty, 20170218_131006Royal Opera House, matinée et soirée du 18 février 2017

Puisqu’il fallait traverser la Manche pour voir un peu de ballet en ce mois de février, autant en profiter pour assister à une prise de rôle de petits jeunes issus de la Royal Ballet School. À Londres, ce n’est pas si courant, car le Royal Ballet a plutôt tendance à recruter des talents formés ailleurs, et à aligner les distributions étoilées. Yasmine Naghdi et Matthew Ball n’étaient d’ailleurs initialement programmés que pour deux matinées (ils ont aussi fait un remplacement inopiné en soirée, le 22 février), accompagnés, pour le prologue, d’une troupe de fées bien peu aguerrie. Qu’importe ! Ces débuts valaient le déplacement.

On pouvait s’en douter après avoir vu la première danseuse et le sujet  (je traduis les grades) dans Roméo et Juliette, où ils faisaient montre d’une irrésistible alchimie. Bien sûr, Sleeping Beauty relève d’un autre style, et d’autres qualités prennent le dessus. Yasmine Naghdi enchante dès son entrée. Il faut dire qu’elle cumule les atouts : sourire ravageur, qui n’a jamais l’air de commande (elle partage cette chance avec Elisa Badenes, autre ballerine immédiatement attachante), attaque vive, presque impétueuse, et grande musicalité. Par exemple, elle sait ménager juste assez d’arrêt dans ses développés en tournant pour qu’on s’esbaudisse de l’élan et s’inquiète du déséquilibre qui va suivre. Elle aborde l’adage à la rose avec un calme olympien, sans jamais oublier d’adresser un instant un regard aux quatre princes  qui font tapisserie autour d’elle (Aurore est bien élevée mais pas encore éveillée à l’amour), et offre des équilibres étonnamment sûrs pour une première, jusqu’au climax orchestral. Changement de tempo corporel avec la piqûre du fuseau. Quand elle apparaît en songe à Florimond lors du second acte, elle l’attire d’une manière assez sensuelle (autre interprétation en soirée, Lauren Cuthbertson sera plus apparition spectrale que jeune fille).

Dans la version londonienne de la Belle, le prince n’a que quelques secondes pour nous donner une idée de son intériorité : un solo plutôt casse-gueule, où il faut constamment jongler entre pas de liaison presque sautillés et moments en suspension, qui disent à la fois l’agitation intérieure et l’aspiration à l’ailleurs. Peu de danseurs tiennent sur cette ligne de crête (mon modèle pour ce passage étant Anthony Dowell). Matthew Ball va trop vite (il avait déjà ce défaut dans Roméo) ; par la suite, il oublie un peu d’habiter de bras enveloppants et de mimiques intéressées le long voyage en prinçomobile qu’il effectue avec la fée Lilas jusqu’au palais de la belle endormie.

Dans l’acte du mariage, où domine le divertissement, le partenariat Naghdi-Ball dégage un joli parfum d’attraction mutuelle, mais c’est encore elle qui domine, notamment par l’expressivité des bras et l’attention aux ralentis lors de sa variation. Matthew Ball donne à sa variation et à la coda un rendu un peu scolaire (et son sourire un rien trop appuyé en fin de parcours a l’air de dire « ça y est, c’est fait »).

Le Grand pas est une métaphore : pour le spectateur, c’est le moment de se raconter une histoire. Et d’imaginer la suite : pour moi, cette délicieuse Aurore pourrait bientôt se rendre compte – lors de la prochaine saison ? – qu’elle n’a pas besoin d’un homme pour briller.

Si le lecteur consent encore à me suivre, je puis lui dire aussi ce qu’inspire la distribution de la soirée du 18 février. Lauren Cuthbertson danse toujours girly et précis, mais son interprétation me laisse toujours froid comme les marbres (à l’inverse, les danseuses comme Cojocaru, Naghdi, Ould-Braham, Nuñez ou Badenes m’émeuvent parce que tout en elles crie qu’il peut leur arriver malheur).

En tout cas, les lignes de Cuthbertson et celles de son partenaire Reece Clarke composent un ensemble d’une noblesse presque surnaturelle. Le souci est que leur partenariat, techniquement efficace, pourrait aussi bien être celui de cousins fêtant ensemble leur diplôme de fin d’études à Oxbridge. Assortis mais indifférents l’un à l’autre. Dans Sleeping Beauty II, ces deux-là vivraient chacun leur vie en parallèle, sans jamais se quitter (pourquoi donc, puisqu’ils ne se sont rapprochés que par convention) ?

Parmi les rôles semi-solistes, on remarque notamment la danse toute liquide (on dirait qu’elle nage) de Yuhui Choe en fée de la fontaine de cristal (soirée du 18), l’élégance de Benjamin Ella (avec  Leticia Stock et Mayara Magri) dans la danse de Florestan et ses sœurs (matinée), et les bras aériens de James Hay en oiseau bleu (soirée, avec Akana Takada). Mais la sensualité du partenariat avec Florine est plutôt du côté de Marcelino Sambé et Anna Rose O’Sullivan (matinée). Dans le rôle de la fée Lilas, où le Royal Ballet a trop tendance à distribuer de grandes bringues aux fouettés instables, Tierney Heap s’en sort à peu près en soirée, tandis que Gina Storm-Jensen était irregardable en matinée.

À part ça, le jeune Reece Clarke est écossais et il doit mesurer pas loin de deux mètres (le titre de ce papier est du grand n’importe quoi).

The Sleeping Beauty_The Royal Ballet, Matinee Performance 18th February 2017Princess Aurora; Yasmine Naghdi,Prince Florimund; Matthew Ball,King Florestan; ChristopherSaunders,Queen; Christina Arestis,Cattalabutte; Thomas Whitehead,Carabosse; Elizab

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Conceptuel plein phares

20170208_214711_100Tree of codes, mise en scène et chorégraphie de Wayne Mc Gregor, soirée du 8 février. Opéra-Garnier

Les créations de Wayne McGregor font toujours l’objet de collaborations artistiques élaborées, mais celle-ci remporte le pompon en termes d’ambition plastique. Tree of codes est « d’après » un livre de Jonathan Safran Foer, dont le titre et les pages sont découpés dans celui de Bruno Schulz The Street of Crocodiles (en français Les boutiques de Cannelle, traduction littérale du titre polonais, paru en 1934). Le texte de Tree of codes, roman autant qu’objet, se lit en parcourant des pages partiellement évidées. Je ne l’ai pas trouvé  en bibliothèque ; si vous mettez la main dessus – il vous en coûtera quelque chose comme 300 dollars – prêtez-le moi. Il paraît qu’il faut une certaine acuité visuelle pour ne lire que les mots de la page en cours et non ceux des suivantes, visibles par transparence, mais qu’on peut aussi bien se laisser guider par la poésie de l’aléatoire. Voilà bien, en tout cas, le genre de jeux de l’esprit dont McGregor est friand.

La pièce commence dans le noir total : on ne voit des danseurs que la lumière mouvante des petites lampes dont leurs membres sont équipés. C’est assez amusant de deviner ce que le dispositif vous masque : le mouvement, seulement perçu à travers un signal lumineux, est reconstitué par l’imagination. Combien y a-t-il de danseurs dans cet amas arachnéen, sont-ils au sol et sont-ce les mêmes qu’à l’instant d’avant? Tournent-ils ou sautent-ils ? La deuxième séquence montre les danseurs la main plongée dans un prisme translucide où la lumière se diffracte : le moindre mouvement des doigts, reproduit à l’infini, fait un grouillement de pieuvre. L’impression est saisissante, et c’est fait pour : Tree of codes, dont la conception visuelle, très architecturée, fourmillant de jeux de miroirs et de perspective, est due à Olafur Eliasson, veut clairement vous en mettre plein la vue et les oreilles. La musique électro-pop de Jamie xx (ça se prononce eks-eks, pas iks-iks) fait vibrer le sol de Garnier.

Le discours des créateurs met en avant le caractère participatif du projet (genre, l’art n’est pas un objet mais une relation, l’énergie qui circule entre les spectateurs, les danseurs, le dispositif scénique et la musique contribue à faire l’œuvre, idée phénoménologiquement juste, mais valable aussi pour un vieux Balzac et un trio de Beethoven de derrière les fagots), mais à part au début, c’est plutôt, et paradoxalement, à la passivité de la perception qu’invite la surabondance immersive dans laquelle le spectacle nous plonge (par moments, un projo illumine les loges; c’est pratique pour regarder l’heure). Et si Wayne/Jamie/Olafur avaient inventé l’équivalent scénique d’un film de science-fiction en 3D ?

Les dernières pièces de McGregor pour le Royal Ballet me semblaient marquer une certaine inflexion : dans Multiverse (novembre 2016) le partenariat entre les danseurs était investi d’une tension dramatique palpable. Et Obsidian Tear (mai 2016), servant une splendide partition d’Esa-Pekka Salonen, délaissait hyper-extensions et hoquets du cou au profit d’une gestuelle plus respirée. Tree of codes, de création plus ancienne (juillet 2015 au festival de Manchester), relève davantage de la veine gymnique du chorégraphe, assez lassante à mon goût. Beaucoup d’excitation, des tas de manipulations anatomiques (de ce point de vue, le duo Gillot-Meyzindi, vers le premier tiers, est un modèle d’impressionnante laideur), et un épuisant saccadé staccato. Six danseurs du ballet de l’Opéra partagent la scène avec neuf excellents danseurs de la Company McGregor. Jérémie Bélingard fait son apparition annuelle à Paris.

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Cosi: retiens l’ennui

P1010033Così fan tutte appelle le mouvement : voilà une histoire où les amants se travestissent, où le désir circule, où la farce dissimule les intermittences du cœur. Le premier acte, en particulier, fourmille de péripéties burlesques : dans la mise en scène de Claus Guth (Salzbourg, 2009), par la grâce combinée d’un jeu de masques et d’une circulation réglée au millimètre entre différents étages, jamais, durant le premier acte, les filles ne voyaient le visage de leurs fiancés grimés. Imaginer une mise en scène chorégraphiée avait donc tout son sens.

Sur le papier… car dans les faits, la déception est au rendez-vous. Anne Teresa De Keersmaeker double chaque chanteur d’un danseur de sa compagnie (elle a viré sans ménagement – et sans explication – le deuxième cast, composé de danseurs du ballet de l’Opéra, après quelques semaines de répétitions) : voilà donc douze interprètes sur scène. Ils débutent en rang d’oignons, sur une des courbes dessinées au sol (principal élément de décor avec des rectangles de plexiglas sur les côtés), effectuant, pendant la première demi-heure, tous les mêmes gestes minimalistes. La partition des uns et des autres s’individualise progressivement, sans convaincre tout à fait. De fait, doubler les personnages dispense la mise en scène de les caractériser vraiment (par exemple, qui est Don Alfonso, à part un type qui fait virevolter les pans de son manteau à tout-va ?). Dissocier chant et mouvement conduit aussi à confiner trop souvent les chanteurs dans l’immobilité – voilà un principe de mise en scène fort peu moderne.

Question danse, ATK fait du ATK : on retrouve son art de la musicalité en contrepoint – le corps des danseurs suit la ligne orchestrale et non celle du chant –, sa gestuelle girl-power tout en décentrements des hanches et des épaules (Samantha Van Wissen en Dorabella danseuse) et d’amusants rebonds inattendus (la Despina de Marie Goudot, et les deux garçons dansés par Michaël Pomero et Julien Monty). On peut trouver certains moments plaisants, mais l’ensemble n’embraie pas; le premier acte est sinistre (en tout cas, on ne rit pas), toute l’histoire est montée de manière froide et désincarnée, comme une sèche démonstration de géométrie. On est à mille lieux de la poétique des passions de la production Chéreau, qui – aidé de Thierry Thieû Niang à la « collaboration aux mouvements » – faisait du quintette des adieux un moment poignant (tout cela avec une simple ronde et des mains qui se détachent).

Ici, aucun clair-obscur, mais des lumières-néon qui flashent sans raison (jaune, orange, bleu, vert, violet, qui sait pourquoi ?). Pendant le Come scoglio, Fiordiligi et les autres danseurs oscillent simplement d’un côté et de l’autre en changeant d’appui au sol. La fille penche donc déjà sans le savoir. Pas faux, mais plat (pensez par comparaison à Karita Mattila retenant des chiens en laisse dans le même passage). La direction d’orchestre de Philippe Jordan est au diapason, sèche et sans élan ; si l’on ajoute que les voix sont moyennes – surtout celles des filles – on obtient un Così où l’on s’ennuie.

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Ballet de Hambourg: un Nussknacker à triple fond

Christopher Evans, Carolina Agüero - Der Nussknacker - (c) Kiran West

Christopher Evans, Carolina Agüero – Der Nussknacker – (c) Kiran West

Der Nussknacker – Ballet de Hambourg – John Neumeier (chorégraphie et mise en scène), Jürgen Rose (décors et costumes) – Soirée du 31 décembre 2016

Le Nussknacker de John Neumeier ne se déroule pas la veille de Noël, mais à l’occasion de l’anniversaire de Marie. C’est tout de même la fête, d’autant que le chorégraphe vient sur scène expliquer qu’en ce soir de réveillon de la Saint-Sylvestre, le public ne verra pas une, pas deux, mais trois distributions sur scène ! Cette formation de gala, qui peut inquiéter (comment s’y retrouver et où donner de la tête ?) s’avère en fait idéale : outre qu’elle évite de passer plusieurs nuits à Hambourg pour voir tous les danseurs, elle est parfaitement adaptée à l’argument et redouble le plaisir de la soirée.

En effet, le livret place ce Casse-Noisette dans le monde du ballet : Marie, dont la grande sœur Louise est ballerine, rêve de danser. Drosselmeier, maître de ballet, offre à la petite ses premières pointes, dont elle est bien en peine de faire usage. Du haut de ses douze ans, la demoiselle tombe sous le charme d’un des amis de son frère Fritz, le beau Günther, qui lui offre, pour sa part, la fameuse poupée casse-noisettes (les deux zigues sont cadets de l’académie militaire locale).

Les cinq rôles principaux sont incarnés par quinze danseurs qui se relaient sur scène, ou bien dansent tous ensemble, donnant alors l’impression d’une séance de travail où chaque couple, titulaire comme remplaçant, répète son rôle. Une hiérarchie entre les distributions se fait rapidement jour, avec des parties solistes plus riches et nombreuses pour Alina Cojocaru (Marie), Carolina Agüero (Louise), Alexander Riabko (Drosselmeier) et Christopher Evans (Günther). C’est heureux, car ces quatre interprètes aimantent clairement les regards, et ce serait rageant de les voir relégués au second plan.

Der Nussknacker - Trois distributions sur scène - Courtesy of Hamburg Ballett - copyright Kiran West

Der Nussknacker – Trois distributions sur scène – Courtesy of Hamburg Ballett – copyright Kiran West

La scène de la fête est un ébouriffant tourbillon, très enlevé, drôle et varié. Les transpositions/adaptations de Neumeier (danse des automates remplacée par l’intervention des cadets, par exemple) coulent de source ; les trois Drosselmeier – outre Riabko, Carsten Jung et Ivan Urban sont de la partie – rivalisent d’histrionisme et de cabotinage. Ce personnage égocentrique et survolté invente devant nous une des variations des fées de la Belle au bois dormant, puis imagine un instant la pose apeurée d’un cygne. Les citations abondent, sans faire ni poids ni carton-pâte (Ratmanksy, prends-en de la graine mon gars) et la chorégraphie s’entrelace de quelques croche-pattes entre jeunes et adultes. La prolifération des interactions entre des personnages triples aux pantomimes décalées fait irrésistiblement penser aux dessins animés les plus déjantés de Tex Avery.

Après la fête, Marie redescend pour essayer ses chaussons. Sans succès. Elle s’endort, sous le regard des fées-chorégraphes qui – du moins est-ce mon interprétation –, en profitent pour lui transmettre le don de la danse.

Son rêve la transporte dans la lumière et le blanc aveuglants d’un studio de danse (c’est le moment où, dans bien des Nutckracker classiques, le sapin devient immense; ici, nous sommes dans une atmosphère à la Degas, mais la luminosité m’a aussi fait penser à Études). Drosselmeier va accompagner la débutante dans les coulisses du théâtre, où elle retrouve Günther, devenu premier danseur (le rôle est aussi interprété par le désormais musculeux Edvin Revazov ainsi que par Alexandr Trusch).

Alina Cojocaru, dont le talent comique a déjà été mis à profit par Johan Kobborg (dans The Lesson ou Les Lutins), joue malicieusement la maladroite qui fait trébucher son partenaire (Christopher Evans, juvénile et élégant). Le pas de deux avec Günther, où elle monte pour la première fois sur pointes, n’en est que plus émouvant ; ce passage est un délice de rouerie chorégraphique, où l’on voit la ballerine appréhender les portés, puis se trouver à l’aise en altitude, profiter de certains passages pour grappiller un peu de joue contre joue…

On ne regrette pas un seul instant les rats : la classe que Drosselmeier mène à la baguette et l’adage qu’il danse avec sa muse Louise fournissent à la gamine (qui apprend par imitation tout au long de la soirée) et au public leur content d’émerveillement. Après la répétition, voici venu le temps de la représentation (deuxième acte). Les nombreux divertissements portent le nom de créations plus ou moins perdues de Marius Petipa, comme la Belle de Grenade (danse espagnole), la Fille du Pharaon (danse arabe, avec des tas de figures en parallèle pas vraiment jolies), L’Oiseau chinois (danse chinoise, avec un duo drolatique mais virtuose entre Riabko et Madoka Sugai) Esmeralda et les Clowns… au cœur desquels Marie s’incruste avec plus ou moins de bonheur (pour ces parties, Cojocaru partage la scène avec Hélène Bouchet, plus vraiment crédible en très jeune fille, et la jeune Emilie Mazon, qui ressemble à un poupon).

Le « Grand pas de deux », en fait dansé à six, est mené par Louise et Günther (une strate de plus dans l’interprétation : et si l’ami du frère était en fait le fiancé de la grande sœur ?). Marie-Alina s’intercale – avec force coupés et petits ronds de jambe à l’incertitude jouée – dans la variation au glockenspiel, qui constitue son baptême de scène. Après un grand ballabile réunissant toute la troupe, l’univers du théâtre se dissout, et la jeune fille retrouve l’appartement familial. D’habitude, elle est réveillée de son rêve par un domestique de la maison. Mais cette fois, c’est Neumeier qui intervient sur scène, offrant un verre de lait aux trois Marie et une coupe de champagne aux Drosselmeier.

Der Nussknacker - Silvester 2016 - Courtesy of Hamburg Ballet - (c) Kiran West

Der Nussknacker – Silvester 2016 – Courtesy of Hamburg Ballet – (c) Kiran West

Ce Casse-Noisette sans enfants sur scène offre plusieurs niveaux de lecture. Divertissement léger en apparence, il est aussi jeu sur l’admiration (n’est-ce pas en copiant que Marie devient danseuse ?) et parabole sur l’inspiration : parmi les moments les plus réussis figurent ceux où Drosselmeier-Riabko montre avec préciosité mais aussi virtuosité les pas à sa muse Louise, dont la danse sur pointes amplifie et magnifie les intentions du chorégraphe. Non sans oublier la cruauté du monde de l’art ; vers la fin de la leçon de danse Riabko/Agüero (fin du premier acte), une ballerine esseulée/oubliée s’installe en ombre chinoise derrière le rideau de scène. Et juste avant l’entracte, Marie est certes en route vers la scène, mais on voit aussi une danseuse se faire virer.

Alina Cojocaru - Der Nussknacker - Courtesy of Hamburg Ballett - (c) Kiran West

Alina Cojocaru – Der Nussknacker – Courtesy of Hamburg Ballett – (c) Kiran West

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Humains, trop humains ?

cygne-rougeLe Lac des Cygnes  – Opéra-Bastille, soirée du 28 décembre 2016

Germain Louvet, nommé Étoile du ballet de l’Opéra de Paris à l’issue de la représentation du Lac du 28 décembre – pour sa deuxième prestation en Siegfried –, est de la lignée des princes longilignes. Ses jambes, presque trop graciles, font par éclat penser à celles d’un jeune poulain – lors des raccourcis seconde, notamment. En dehors de cela, rien de moins animal ni de plus humain que ce danseur. On peut trouver, parmi ses condisciples, celui qui semble un corps mu par l’esprit de manière seulement intermittente, un autre dont la danse est un rêve éveillé, ou encore un troisième dont le regard convoque d’insondables mystères. Rien de tout cela chez Louvet, qui est tout uniment présent, volontaire, tranchant. Sans secret ? Oui, mais pas sans présence : au contraire, le danseur sait remarquablement habiter une simple marche (début de l’adage de l’acte I) ou étirer jusqu’au bout des doigts un port de bras.

Pas de doute, c’est bien un prince – et pas une figure freudienne – qui est devant nous. Il imite les pas que lui enseigne son précepteur sans hésitation aucune, et on n’a jamais vu un Siegfried refuser ses prétendantes – les six malheureuses de la danse dite des Fiancées à l’acte III – de manière aussi abrupte. Cette clarté d’intention se manifeste également dans un certain empressement lors de la méditation qui clôt le premier acte. Bien des pas en sont pris comme en accéléré, presque sans respiration ; j’ai eu l’impression que ce n’était pas faute de technique – comme il arrive, par exemple, quand un danseur précipite un posé-renversé – ni  par défaut de sens de l’adage, mais par choix délibéré, pour marquer une quête, une tension. Je ne suis pas sûr d’adhérer à cette conception, mais elle marche, parce que Germain Louvet meuble intelligemment ses micro-temps d’avance, ralentit après avoir accéléré, rétablissant de manière inattendue l’équilibre musical. Cette habileté à retomber sur ses pattes lui sert aussi dans les variations plus virtuoses ; tout n’est pas parfait, mais rien n’est arrêté, grâce à une jolie science (ou bien est-ce un art ?) des pas de liaison.

J’ai déjà trouvé par le passé Ludmila Pagliero bien plus convaincante en jeune fille qu’en créature ou en esprit. C’est toujours le cas, mais cela n’enlève à la qualité de son Odette : la danseuse incarne une princesse emprisonnée dans un corps d’oiseau ; on sent l’élégance un rien précieuse, l’aisance en toutes occasions, percer sous le froufrou des bras en arrière. En Odile, elle fait preuve d’attaque, compensant des tours attitude un peu incertains par de très jolis équilibres, pour finir par une grisante provocation dans la diagonale de relevés arabesque/pas de bourrée qui clôt la coda.

On comprend que nos deux personnages principaux font bien la paire. Le partenariat marche – on est à égalité de noblesse – ; les lignes sont pareillement belles et étirées – comme on voit notamment lors de la partition gémellaire du quatrième acte. Tout cela est bel et bon, même si pour le Lac, ma préférence va à des interprétations plus tripales et poétiques.

Dès 19h29, comme Stéphane Lissner et l’essentiel de la direction du Ballet prenaient place dans la salle, on pouvait se douter qu’une nomination était dans l’air. Le plaisir d’assister à un tel événement ne s’émousse pas, d’autant qu’il a réservé un moment amusant – le danseur tardant à faire sien son nouveau statut, Karl Paquette le pousse en solo sur le devant de la scène. Il reste à la nouvelle Étoile à faire son chemin et toutes ses preuves. À part ça, Stéphanie Romberg fait une moue impayable quand son fils l’informe du choix d’une inconnue pour fiancée. Je ne souhaite à personne de devenir la bru de cette reine-là.

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Voyages lacustres

BastilleLes Lac des cygnes se suivent et ne se ressemblent pas. À chaque escale de cette série hivernale, on peut découvrir un accent, un détail, qui n’avaient pas marqué la fois précédente. Par exemple l’oscillation de Siefgried, lors de sa brève participation à la valse de sa cour, entre les partitions féminine et masculine ; ou encore, à la faveur d’une position très haute dans la salle, toutes les figures dessinées par le corps de ballet au dernier acte – deux gros triangles qui deviennent quatre petits, se disloquent en corolle, se recomposent en diagonale, etc., sans cesser de fasciner.

Les interprètes principaux, aussi, convoquent chacun un univers personnel. Le félin Mathias Heymann fait ressortir toute l’ambiguïté de Siegfried, tandis que, par la magie de ses bras, Myriam Ould-Braham semble un Odette toute liquide. La ballerine enchante par la richesse de son interprétation : elle est ainsi la seule, pendant l’adage de l’acte II, à moduler aussi délicatement  – en hauteur mais aussi en intention et musicalité – ses développés (un moyen, puis un petit, tout duveteux, puis enfin un très grand après avoir tourné dans les bras de son partenaire). C’est sa manière de vous raconter une histoire à chaque instant, plutôt que d’enchaîner les positions. La transformation en une Odile très assurée n’en est que plus saisissante. Heymann, à la fois en grande forme technique, musical et inspiré, sera sans doute inégalé cette saison à Paris (soirée du 10 décembre).

Après cette étape au sommet, on redescend un peu sur terre avec la soirée réunissant Amandine Albisson et Mathieu Ganio. Mlle Albisson a des bras travaillés, mais trop énergiques. Cette force dans le mouvement donne une tension assez réussie au jeu de chat et de souris par quoi débute le partenariat entre la princesse-cygne et le prince, mais à aucun moment ou presque, je n’ai vu un oiseau (tant et si bien qu’à la fin de l’acte II, j’avais l’œil davantage attiré par les 32 cygnes que par la donzelle principale). La partition m’a paru plus récitée qu’incarnée. Il m’a fallu attendre l’orage de l’acte IV, où ses bras s’agitent et s’affolent (une histoire d’énergie ?), et le duo final avec Siegfried, où elle libère tout le haut du corps (une histoire de fatigue ?), pour enfin croire à son Odette. De son côté, Mathieu Ganio séduit toujours par son élégance, l’expressivité des bras et la rêverie lunaire qu’il insuffle à son personnage, même si perce par moments un souci d’application qu’on ne voyait pas naguère (soirée du 19 décembre).

Le troisième voyage dans les eaux du Lac est l’occasion de découvrir Hannah O’Neill en gracile volatile, et Fabien Révillion en prince à éduquer. M. Révillion, toujours sujet, a des qualités indéniables  – propreté, moelleux, expression – qui ont fait souvent mouche au soir du 22 décembre. Lors de la scène d’apprentissage avec Wolfgang/Rothbart (Karl Paquette), il donne vraiment l’impression d’apprendre la chorégraphie, dans une dépendance et une confiance totales à l’égard de son précepteur. Il enlève aussi très joliment la méditation du premier acte (ne restent à travailler que les tours arabesque), composant un touchant personnage en recherche d’ailleurs.

Les attaches d’Hannah O’Neill sont si fines et son mouvement si délicat qu’elle semble avoir, entre le coude et la main, une articulation en plus que le reste des humains. La première danseuse est par ailleurs la seule à tenir la variation lente d’Odile sans précipiter les tours attitude (Mlles Ould-Braham et Albisson sont toutes deux prises en défaut de musicalité à ce moment-là). Elle fait une assez jolie série de fouettés et Révillion, comme galvanisé, enchaîne les tours seconde et une multiple pirouette à la perfection. L’exaltation lui va bien. À l’acte III, il court littéralement, mais élégamment, derrière sa partenaire ; et dans la scène finale, ses grands jetés sont à la fois fuite de Rothbart et quête de la belle. De son côté, Mlle O’Neill est un peu trop élégante (pas assez fatiguée ?) lors du duo final. Qu’importe, voilà, pour tous deux, une bien jolie prise de rôle, qui aurait mérité d’être peaufinée un 2e soir.

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Anna-Stasia: qui s’en soucie?

Anastasia, P1000939Royal Ballet – matinée du 12 novembre

Rien n’illustre mieux la différence d’état spirituel des nations française et britannique qu’une comparaison des répertoires de l’Opéra de Paris et du Royal Ballet. Au sud de la Manche, prédomine la suspicion sur les créations du passé : « tout cela n’est-il pas poussiéreux, le chorégraphe était-il bien net, ne vaut-il pas mieux enfin embrasser la modernité ? », répète-t-on à Paris depuis des lustres – certains disent depuis la création de l’Académie royale de danse en 1661. Au nord du Channel, et après moins d’un siècle d’existence, le Royal Ballet chérit son héritage au point de montrer régulièrement tous les joyaux de sa couronne, mais aussi de resservir par intermittence quelques pièces mineures qui, sous d’autres cieux, n’auraient pas passé le cap du temps : « c’est peut-être une croûte, mais c’est notre croûte ! », semble être le motto des fidèles programmateurs londoniens (en anglais – ou serait-ce du franpied ? –, on dit d’ailleurs : « Art or Crap, my Daub »).

C’est ainsi que malgré son intérêt principalement archéologique, The Invitation (1960) de Kenneth MacMillan a été remonté l’année dernière, et que cette saison, on a sorti Anastasia (1971) de placards déjà rouverts en grand en 1996, 1997 et 2004 (oui, Marie-Agnès, tu peux être jalouse).

Foin de moqueries : il existe des œuvres qui méritent une deuxième chance, comme The Prince of the Pagodas (1989), qui a connu avec succès une nouvelle production en 2012. Et puis, la familiarité avec un répertoire propre est ce qui fait le charme comme le style des compagnies de danse. Le revers de la médaille est qu’on ne saurait exhumer tous les jours des chefs-d’œuvre, espèce par nature rare (non Marie-Agnès, je ne parle pas de Sous apparence).

Comme on sait, Anastasia est une œuvre hybride, créée en deux temps : en 1967, MacMillan créa, pour le Deutsche Oper, un ballet en un acte centré sur le personnage d’Anna Anderson, patiente amnésique d’un hôpital psychiatrique berlinois, qui prétendit être la dernière des quatre filles du tsar Nicolas II. Revenu à Londres, il ajouta deux actes centrés sur la jeunesse d’Anastasia. Le doute sur l’identité de l’héroïne n’a pas survécu aux analyses ADN (on sait à présent qu’Anna Anderson n’était pas la dernière des Romanov), mais au début des années 1970, on pouvait imaginer qu’Anna-Anastasia, traumatisée par l’exécution de sa famille durant la révolution russe, revoyait son passé à travers la dentelle des songes (ou bien qu’une amnésique s’inventait des souvenirs par la grâce des films d’archives).

Le premier acte se déroule sur le yacht impérial, en août 1914, lors d’un pique-nique au cours duquel le tsar apprend la déclaration de guerre de l’Allemagne, tandis que le second nous transporte en 1917 à Petrograd, pour un bal de présentation à la cour de la dernière fille de Nicolas II, interrompu par la révolution russe. Pour ceux qui prennent les événements au sérieux, on notera que les grèves et manifestations du début de l’année n’ont rien du cliché bolchévique-incendiaire-à-drapeau-rouge que nous montre MacMillan (confondant manifestement février et  octobre). Qui dit Russie impériale dit Tchaïkovski (continuons vaillamment dans les associations automatiques), dont les première et troisième symphonies sont mobilisées pour les deux premiers actes, tandis que – marquant le gouffre entre l’avant et l’après 1917 – le troisième acte est réglé sur les Fantaisies symphoniques de Martinu.

La différence de style entre les deux premières parties et la dernière est voulue, mais le collage est bancal et la narration en est désarticulée. Y en a-t-il une, d’ailleurs ? Lors de la scène du pique-nique, on peine à prendre un intérêt pour les personnages. Quelque chose distingue-t-il les trois grandes sœurs d’Anastasia ? Que viennent faire les trois officiers enchaînant les sauts sans reprise d’appel (Reece Clarke, Matthew Ball et Valentino Zucchetti sont plaisants à voir dans ces démonstrations), qu’apportent leurs homologues en costume de bain? Lauren Cuthbertson campe joliment une jeune fille gracile, mais le personnage d’Anastasia n’est guère qu’une esquisse. Qui plus est, la chorégraphie peine à donner le sentiment d’une nécessité ou d’une connexion – dramatique ou simplement organique – avec la musique.

Cela ne s’arrange guère au deuxième acte, où l’on pense en permanence à Diamonds (avantage Balanchine). Qui plus est, la chorégraphie réglée pour le corps de ballet est d’une platitude lassante. On se demande aussi, alors que la famille impériale est vêtue à l’occidentale, pourquoi les invitées sont déguisées en babouchka emperlousées. De micro-événements – un accident du tsarévitch hémophile, soigné par Raspoutine ; la prestation de la ballerine Mathilde Kschessinska, ancienne maîtresse de Nicolas II – peinent à soutenir l’attention. Dans l’ingrat rôle de Raspoutine, Eric Underwood oublie d’avoir une présence. Sarah Lamb est toute de délicatesse dans son pas de deux imitation Petipa, aux côtés d’un Federico Bonelli pas à son meilleur (ce type de partition n’est pas pour lui).

Tout cela est décoratif et plat. Quand vient le troisième acte, chorégraphiquement plus intrigant (sur le mode expressionniste), et durant lequel Cuthbertson réussit à la fois à être expressive et sobre, on a déjà un peu décroché. D’accord, le passé et le présent se mélangent, soit, on revit le traumatisme du massacre de la famille à Ekaterinbourg, mais pourquoi le mari d’Anna a-t-il les traits du quatrième officier endimanché du premier acte (Thomas Whitehead) ? La danse avec fusil des soldats donne envie de revoir Le détachement féminin rouge, et on ne comprend pas ce que le frère de l’héroïne (Fernando Montaño) vient faire dans cette galère.

Jann Parry, la biographe de MacMillan explique dans le programme qu’il faut voir en Anastasia-Anna un des personnages réprouvés et torturés qu’affectionnait Sir Kenneth (le témoignage de Deborah MacMillan, qui signe cette production, et dont l’activisme fait beaucoup pour la reprise d’œuvres méconnues de son défunt époux, dit peu ou prou la même chose). Anastasia, un garçon manqué au premier acte, et une jeune fille en marge de la cour au second, comme Rudolf ? Ça ne saute en rien aux yeux, et c’est vraiment solliciter une œuvre qu’on peut voir, au mieux, comme un brouillon.

Anastasia - Lauren Cuthbertson - Photographed by Tristram Kenton, courtesy of ROH

Anastasia – Lauren Cuthbertson – Photographed by Tristram Kenton, courtesy of ROH

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