Archives mensuelles : mai 2018

TSPP: Concept, paillettes, varièt’

Programme Thierrée – Shechter – Pérez – Pite, soirée du 19 mai 2018

De nos jours, les programmateurs sont des artistes. À l’Opéra de Paris, cela a commencé avec Gerard Mortier, qui voyait ses saisons comme la construction d’une dramaturgie. C’est ainsi que la soirée Thierrée-Shechter-Pérez-Pite trouve son unité dans le discours savant : « la danse est un espace où se renégocient les façonnages socioculturels et symboliques du corps », nous apprend le programme du spectacle, qui cite Judith Butler, la réflexivité et le primitivisme (pour 15 €, c’est donné).

James Thierrée, enfant de la balle, a inventé, depuis la Symphonie du Hanneton (1998), des univers acrobatiques et oniriques à triple fond, peuplés de transformations interrogeant à la lisière entre l’humain et l’animal. Pour Frôlons, il mobilise une soixantaine des danseurs, quelques comédiens, un trio de cordes et la voix de Charlotte Rampling. En justaucorps-cagoule à paillettes et épaulettes, le visage éclairé d’une petite loupiote à l’intérieur de leur masque, les danseurs déambulent, apparitions indifférentes au public qui les entoure, dans la rotonde des abonnés, au sein du grand foyer ou autour du grand escalier. Ces personnages de science-fiction – il y a aussi quatre hérissons dorés, une chanteuse à lustre sur la tête, et des coussins électrifiés – semblent animés d’une énergie commune. Par moments, on se dit que les boules de cristal que trimballent les comédiens font office d’aimant. Une voix au micro incite à circuler, et déconseille de stationner dans l’escalier, mais – comme dans le métro – la foule s’agglutine dans les espaces de circulation. J’ai, pour ma part, beaucoup bougé, plus par désintérêt que par obéissance aux injonctions à la circulation de James Thiérrée. Je suis blasé : chaque lundi, à la Tate Britain, un danseur habillé en courge danse autour des sculptures. Les danseurs gesticulent, rampent, s’agglutinent autour de la chanteuse  – grand moment où, comme devant Mona Lisa, certains spectateurs tendent leur téléphone vers l’événement pour qu’il voie à leur place – avant de filer dans la salle pour la fin de la performance. Toutes les créations de Thierrée que j’ai vues étaient intrigantes, avec cependant, à chaque fois un moment où l’une des nombreuses inventions visuelles prend le pas sur la tension dramatique. Ici, il y a en gros une seule idée démultipliée. On en a fait le tour en 15 minutes, et la pièce en dure 50 (si on place le démarrage à 19h15).

Après le ballet en mode divertissement de rue, Hofesh Shechter réunit neuf danseuses pour The art of not looking back, tonitruante et répétitive interrogation sur le féminin – à travers la figure d’une mère qui abandonne son fils quelque temps après sa naissance. La danse est rythmique, saccadée, désarticulée. Quand une structure est cassée, impossible de plus jamais la remplir, nous dit – en substance – une voix au micro. À maintes reprises, pour être sûr qu’on comprenne bien peut-être ; en termes d’appui, la chorégraphie est du même acabit : si on n’a pas compris, c’est qu’on a dormi.

Dans The Male Dancer, Iván Pérez « déconstruit les attributs habituellement associés à la masculinité ». Ses 10 interprètes sont vêtus en créatures voulant à coup sûr entrer au Palace. J’ai mis quelques minutes à reconnaître Hugo Marchand en robe à fleurs et à capuche. À un moment, il quitte la scène, pour revenir in fine en peignoir jaune ouvert à fanfreluches. Un thème – la danse au prisme du genre, sujet labouré depuis au moins 30 ans ailleurs qu’à l’Opéra  – ne suffit pas. Un habit non plus. Stéphane Bullion, en lamé bleu, fait quelques instants son faune. L’homme-danseur selon Pérez fait beaucoup de roulades, mais à part ça il ne se passe pas grand-chose.

Après ces quelques purges, The Season’s Canon (2016) de Crystal Pite n’a pas grand-mal à soulever la salle. Sur Vivaldi dévitalisé par Max Richter (prenez une bonne version des Quatre saisons, ça a plus de punch), la chorégraphe canadienne gère la masse insectoïde de ses danseurs en effondrement domino. Comme Hofesh Shechter, c’est de la danse en mode « Variétés ». Couleurs acidulées, lumières chiadées, ça passerait très bien à la TV.

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Stuttgart : le Lac version Cranko, pieuse relique.

Ensemble in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Ensemble in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

À regarder le Lac de John Cranko présenté par le ballet de Stuttgart, on ne peut qu’être ramené au sujet qui nous titille chez les Balletonautes depuis déjà quelques temps : la conservation du répertoire. Et sur ce point, la compagnie du Bade-Wurtemberg fait figure d’anti-Paris. En effet, le Lac de Cranko gonflerait aussi bien l’IBOC (Indice Balletonautes de l’Offre Classique) – il fait même partie des « Grands classiques » – que l’IBAC (Indice Balletonautes de l’Antiquité chorégraphique) – créé en 1962, il a dépassé l’âge canonique de 50 ans. Mais est-ce présentement une bonne idée ?

Cléopold : matinée du 10 mai 2018.

Depuis la mort prématurée du chorégraphe d’Onéguine, en 1973, le ballet de Stuttgart conserve pieusement ses chorégraphies originales ainsi que ses réinterprétations des ballets du passé.

Pourtant, plus encore peut-être que son Roméo et Juliette, qui pâtit de sa comparaison avec d’autres versions plus abouties, le Schwanensee du tandem John Cranko-Jürgen Rose, ne s’avère pas une version particulièrement mémorable.

La production, en tout premier lieu, porte le poids des ans : de l’acte 1, situé comme le veut la tradition dans une clairière, on ne retient qu’un gracieux arbre isolé qui prophétise les frondaisons transparentes d’Onéguine. Aux actes 2 et 4, l’esprit cartésien est offensé par une ruine improbable (a-t-on déjà vu un arc plein cintre rester intact quand la colonne est brisée en son milieu ?) d’où entre et sort un Rothbart-Zébulon avec cape et heaume surdimensionnés. À l’acte 3, les costumes – fraises portées autour de l’ovale du visage pour les femmes, couvre-chefs gonflés et perruques choucroutées – fleurent bon la production télévisée (qualité télévision publique) des années 60.

La dramaturgie n’est pas non plus des plus fluides. Cranko, qui voulait faire de son Siegfried un «être humain », a trop appuyé sur la jeunesse et pas assez sur l’élégance princière de son personnage. Usant et abusant de la tradition de la pantomime anglaise à caractère burlesque (on n’échappe pas à l’intendant soûlard querellé par sa bourgeoise), il fait entrer son prince travesti en diseuse de bonne aventure. Le jeune oison et l’assemblée des amis et villageois font un jeu de cache-cache assez trivial pour cacher la coupe de vin du prince à la reine venue troubler la fête sans même apporter d’arbalète en cadeau d’anniversaire. Planté par le reste de l’assemblée, Siegfried n’a plus qu’à partir à la chasse désarmé. À l’acte 2, cela nécessite une traversée des amis de Siegfried, armés, eux, de jardin à cour puis de cour à jardin, histoire d’ébouriffer un peu les volatiles.

À l’acte 3, Cranko a décidé, pour justifier les danses de caractère, de les faire interpréter par les prétendantes. Fausse bonne idée ; car la reine-mère a du coup l’air de vouloir, en désespoir de cause, refourguer son fils à des saltimbanques. On n’imagine pas une princesse, même espagnole, lancer des œillades incendiaires à toute la cour.

Plus gênantes encore, sont les options musicales choisies par Cranko. Pour faire avancer l’action plus vite, il a fait couper presque systématiquement les reprises de thème dans la partition. Il évacue la grande valse à l’acte 1 ainsi que le pas de trois mais c’est pour y introduire des extraits de l’acte 3 qui arrivent de manière incongrue (la danse des bouffons sert par exemple à l’entrée de Benno et des amis masculins. Un trait d’humour ?). Il préfère aussi utiliser une partie du pas de six de la partition de 1877 – de même que Bourmeister – et fait danser son prince avec cinq donzelles. Il n’est pas sûr que cela donne plus d’épaisseur à son Siegfried. L’utilisation de l’adage (4e variation du pas de 6) est même contre-intuitive. Ce passage, judicieusement déplacé par Bourmeister à l’acte 4, ce que fera aussi Noureev pour son propre Lac, a une teneur émotionnelle trop forte pour expliquer ce pas de deux anodin exécuté tout sourire par le prince et l’une des jeunes femmes.

La chorégraphie des actes « de cour » n’est, en général, guère inspirée. Elle est au mieux passe-partout à l’acte 1. Au 3, pour une jolie danse napolitaine menée avec énergie et chic par Timoor Afshar (déjà remarqué en Benno tournoyant à l’acte 1), il faut en passer par une danse russe à mouchoir qui s’essouffle (bien que défendue par la très jolie Fernanda De Souza Lopes, qui présente joliment les pieds) et, surtout, par une regrettable danse espagnole. Les quatre infortunés garçons qui accompagnent la prétendante, contraints et forcés par la chorégraphie, mâchent le travail aux ballets Trockadero. Avec leurs poignets cassés à l’extrême et leurs têtes enfoncées dans les épaules, ils évoquent l’entrée des crocodiles comploteurs dans le ballet d’hippopotames et d’autruches de Fantasia.

Cranko se montre bien plus à l’aise et plus inspiré dans les actes blancs. Il tire tout son parti d’un corps de ballet de 18 filles auxquelles s’ajoutent le traditionnel quatuor de petits cygnes (qui exécutent la chorégraphie d’Ivanov avec précision et élégance) et un duo de grands cygnes. Ici, le traditionnel, le familier et l’invention personnelle du chorégraphe se marient avec grâce.

La reine des cygnes, Anna Osadcenko, a de fort belles lignes et un joli moelleux des bras. On regrettera bien de-ci de-là des projections de l’arabesque un peu sèches, mais elle se montre une Odette plausible. Son partenaire, David Moore, est un partenaire fougueux ; un peu trop sans doute. Ses beaux élans de passion sortent trop souvent sa ballerine de son axe.

À l’acte 3, dans un pas de deux du cygne noir mélangeant allégrement la musique de la version 1895 (entrée et adage ; variation du prince dévolue à Odile) et celle de la version moscovite (variation d’Odile), Ana Osadcenko maîtrise parfaitement le chaud-froid. Son Odile reste sur le fil, même dans sa curieuse variation avec un passage de relevés sur pointe, une jambe développée en 4e devant, avec changements de ports de bras très « meneuse de revue ». Dans sa variation, David Moore exécute avec une certaine sècheresse dans les réceptions déjà notée à l’acte 1, une combinaison de coupés ballonnés qui fait furieusement penser à la chorégraphie de Balanchine sur ce même passage musical. Les grands esprits se rencontrent…

À l’acte 4, les cercles et les lignes du corps de ballet avec les 4 petits cygnes en tête ou en queue qui font l’essentiel de la danse s’organisent autour des deux grands cygnes. Ces motifs s’avèrent un bien bel écrin pour la dernière rencontre d’Odette et Siegfried. Dans un adage d’adieux très réussi sur une musique extrapolée, la ballerine a tout le loisir pour montrer ses beaux bras élégiaques et le danseur l’occasion de déployer son fougueux désespoir.

Cet adage nous permet de quitter un peu ému la salle en dépit d’une tempête sur le lac un peu chiche et d’un désuet effondrement du palais de toile peinte.

Anna Osadcenko and David Moore in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Anna Osadcenko and David Moore in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

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James- Matinée & Soirée

Voir deux fois le même ballet en une journée est une expérience curieuse. La première rencontre déconcerte ; à la seconde, on se trouve déjà en terrain familier. Cela n’irait pas jusqu’à une soudaine adhésion aux trivialités du premier acte (l’hôte aviné, le prince apparaissant déguisé en diseuse de bonne aventure), mais force est de constater que l’œil et l’oreille s’habituent vite à l’incongruité qu’est l’emploi, au cœur des festivités au village, de passages musicaux pensés pour d’autres actes. En matinée, ma mémoire me rappelait sans cesse ce que j’ai l’habitude de voir sur ces musiques ; en soirée, je savais à quoi m’attendre et pouvais réellement regarder plutôt que comparer. J’avais commencé à changer de référentiel…

Une œuvre ne devient pas meilleure quand on s’y est habitué – c’est comme la quinine, la deuxième pilule est moins dure à  avaler, mais elle est tout aussi amère –, mais le pas de six qui s’étire au milieu du premier acte passe beaucoup plus facilement. Les interprètes semi-solistes sont les mêmes. Seul Siegfried a changé. Et cela suffit. Friedemann Vogel est de ces danseurs qui, par une grâce peu commune, donnent l’impression d’une danse naturelle : il n’exécute pas des pas, il vit en dansant. Tout d’un coup, l’interaction du personnage avec les villageoises prend sens : voilà un prince rêveur qui se réfugie dans le badinage enfantin (lui et les jeunes filles sont tellement aux antipodes que tout flirt est inenvisageable).

Au deuxième acte, le contraste entre matinée et soirée tient également au changement de distribution : en quelques secondes, Alicia Amatriain déploie une narration juste, personnelle, poignante. Celle d’une prisonnière. Par moments, on croirait qu’elle manque d’air. Cette danseuse tragédienne dit tout ce qu’il faut voir : la peur et l’aplomb, l’emprise et l’envol. Le pas de deux de l’adage est un temps de rencontre qui s’attendrit peu à peu. Lors de sa variation, Amatriain a un mouvement interrogateur du bras vers le bas, comme si Odette vérifiait où elle est. Sur le sol ou dans l’eau ? La princesse ensorcelée semble écartelée entre les éléments, et c’est bouleversant. À la fois juste question chorégraphie (on voit bien un cygne) et pensé du point de vue dramatique (cet oiseau n’est pas heureux). Par moments on ne sait plus qui elle est : une princesse qui bat des ailes pour s’échapper, ou un cygne qui réagit viscéralement.

En Odile, la ballerine change résolument de style. La voilà carnassière et sensuelle. Ici aussi, le personnage dit plusieurs choses à la fois : un aparté moqueur avec Rotbart est aussi une œillade vers le prince. La vivacité de la ballerine rappelle l’exubérance de son incarnation du Poème de l’extase de Cranko (1970). Sa présence est tellement gourmande que la pose finale du pas de deux, sommet d’ostentation (Siegfried, couché au sol, retient la ballerine qui s’abandonne en cambré, la jambe droite en attitude quatrième), paraît naturelle avec elle.

La prestation éblouit plus par sa densité dramatique que par la maîtrise technique. Alicia Amatriain habite chaque moment. Avant de commencer ses fouettés (pas vraiment jolis), son Odile pense à faire sa cour à la reine, qui l’ignore superbement. Au dernier acte, Odette s’effondre littéralement lors des échanges avec Der Böse Zauberer Rotbart puis dans l’adage d’adieu avec Siegfried. On ne sait pas trop ce qui arrivera après la noyade du prince, mais son souffle vital est éteint.

Alicia Amatriain and Friedemann Vogel in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Alicia Amatriain et Friedemann Vogel dans le Lac des Cygnes  © Stuttgart Ballet

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Saisons de l’Opéra de Paris – La part des vieilleries

« Dire… que dans mon temps, moi aussi, j’ai été une brillante Espagnole… ». Honoré Daumier. «Croquis dramatiques »

Résumé des épisodes précédents : L’Indice Balletonautes de l’Offre de Classique, qui mesure la part des œuvres de style classique ou néoclassique dans les saisons du Ballet de l’Opéra de Paris, baisse lentement mais sûrement depuis 50 ans. Il faut y regarder de plus près…

Quelle approche l’Opéra de Paris a-t-il de son répertoire ? En a-t-il une, d’ailleurs ? Si l’on lit le décret actuel en vigueur portant statut de la Grande Boutique, on lit (c’est le premier article) : « L’Opéra national de Paris a pour mission de rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres du patrimoine lyrique et chorégraphique et de favoriser la création et la représentation d’œuvres contemporaines ». Cette partition – le patrimoine et le contemporain – a le mérite de la binarité : notre statisticien, ce pervers, aime ça. Mais la notion n’en file pas moins entre ses doigts aussi sûrement qu’une anguille. Passe encore que l’ensemble des ballets hérités du passé s’enrichisse au fil du temps (ce n’est pas une particularité, et c’est facile à gérer).

Mais en plus, le patrimoine chorégraphique – contrairement aux autres – tire de son immatérialité une fragilité que n’ont pas les créations d’autres disciplines artistiques. D’où quelques problèmes de datation, qui affectent jusqu’aux œuvres apparemment les plus solidement installées en tant que « piliers du répertoire » : entre les ballets à éclipse, tombés dans l’oubli à Paris et qui nous reviennent par la Russie, les ballets multicouches, retouchés et remaniés par leur créateur ou tant d’autres après lui, les ballets perdus et réinventés aujourd’hui, ceux dont ne subsistent que des bribes – une partition, deux gravures, un squelette d’argument –, qu’on interprète plus ou moins librement… on ne peut pas dire que la toile soit sans trous ni reprises.

Les membres de l’équipe des Balletonautes se sont donc empaillés à plaisir pour arbitrer sur les dates de première création, de recréation, et d’entrée au répertoire de l’Opéra, de certaines œuvres. Il reste quelques incertitudes, et même – marginalement – des approximations, mais dans l’ensemble, notre Indice Balletonautes de l’Antiquité Chorégraphique est assez solide.

Pour mémoire, l’IBAC repère, pour chaque saison, la part des œuvres qui ont au moins 50 ans au moment de leur représentation. Rappelons que cette notion est indifférente au style du ballet : aujourd’hui, une création antérieure à 1968 est classée dans les vieilleries.  Même si elle défrise votre voisine, à qui Stravinsky vrille les tympans, et qu’il n’y a ni tutu ni diadème sur scène.

Un graphique vaut mieux qu’un long discours, mais celui-ci reste d’interprétation délicate. Sur longue durée, on programme moins d’antiquités chorégraphiques qu’il y a 50 ans, mais les sauts entre ancien et nouveau sont bien plus prononcés par le passé qu’à présent. Concentrons-nous sur les trois valeurs les plus faibles de l’IBAC.

1976-1977 : Grigorovitch Le Terrible

La spectaculaire chute – à 14% –  de l’IBAC pour la saison 1976-1977 est mécaniquement due au grand nombre et à la jauge des représentations d’Ivan Le Terrible de Grigorovitch (36 soirées, dont la moitié dans la Cour carrée du Louvre, pour une œuvre âgée d’un an seulement). On programme aussi durant la saison quelques nouveautés de l’époque (En Sol de Robbins et Sonatine de Balanchine datent de 1975, l’Oiseau de feu de Béjart de 1970), ainsi que des œuvres qui ont entre vingt et trente ans (Afternoon of a Faun, Le Loup, Études).  Quelques pièces désormais classiques de Balanchine ne sont pas encore passées dans la catégorie des vieilleries (Concerto Barocco, La Somnambule, Le Fils prodique et Apollon Musagète), et le Bal des cadets (David Lichine) a moins de quarante ans. Parmi les antiquités d’importance (au niveau simplement mathématique), on ne compte que L’Après-midi d’un faune (Nijinski), le pas de Quatre de Perrot dans la version d’Anton Dolin, et des reconstitutions dues à Pierre Lacotte : le pas de six de La Vivandière  (sur la base d’une notation sténochorégraphique de l’œuvre d’Arthur Saint-Léon), La Sylphide (dont il restait un « violon conducteur » de l’époque de Philippe Taglioni) et le pas de deux du Papillon (évocation de l’œuvre de Marie Taglioni plus que reconstitution, mais comptée dans la catégorie « anciennetés » ici, compte tenu du lien au passé revendiqué par le recréateur).

1986-1987: Cendrillon et In The Middle

La saison 1986-1987, également très encastrée dans la nouveauté (l’IBAC tombe à 12%), ne présente que quatre œuvres « anciennes » (la Fille mal gardée version Lazzini, Raymonda de Noureev d’après Petipa, Apollon Musagète à présent rangé sur l’étagère des vieux machins, et le Jardin aux lilas d’Antony Tudor). Parmi les nouveautés les plus présentes dans l’offre de cette saison, on recense la Cendrillon de Noureev, créée cette année-là, Symphonie en trois mouvements de Balanchine (la pièce a 15 ans), In Memory of… de Jerome  Robbins, ainsi que des œuvres pas reprises depuis de Rudi van Dantzig et Hans van Manen.  On relève aussi (pour huit représentations), l’apparition de In the Middle Somewhat Elevated, nouveauté Forsythe promise à un brillant avenir, et créée en même temps que Les Anges ternis de Karole Armitage, qui n’ont jamais été revus depuis.

2008 : Nouveaux classiques à l’horizon

En 2008-2009 – où notre indice de l’antiquité chorégraphique passe à 18% – les seules « vieilleries » sont Raymonda et Suite en blanc (Lifar). On trouve, parmi les œuvres classées comme récentes : la Troisième Symphonie de Gustav Mahler (Neumeier, 34 ans d’âge, entrée au répertoire), Onéguine (Cranko, 44 ans, entrée au répertoire), La Fille mal gardée (Ashton, 49 ans, entrée au répertoire en 2007) et Les Enfants du paradis (création de José Martinez). Ces quatre ballets représentent chacun environ 10% de l’offre de la saison. Le lecteur matheux aura remarqué que notre indice n’est pas immunisé contre les effets de seuil (il s’en faut de peu pour qu’une œuvre change de statut).

Le simple pointage des œuvres les plus saillantes de ces trois saisons est riche d’enseignements. Comme on l’a déjà dit, il n’y a pas de relation entre l’âge des œuvres et leur style. Les trois saisons que l’on vient d’évoquer sont fortes en offre classique et néoclassique. On peut donc les voir comme des moments où le répertoire se renouvelle, plus ou moins durablement.

Mon patrimoine en dentelle

Car il est frappant de constater à quel point le statut d’œuvre dansée par l’Opéra de Paris est précaire, voire éphémère. On voyait souvent, dans les saisons des années 1970-1980, des ballets maintenant tombés dans l’oubli, et à l’inverse, l’amateur d’aujourd’hui a peine à croire que des classiques qu’il a déjà vus au moins trois fois dans les dix dernières années sont, en fait, des ajouts récents dans la liste des œuvres de la Grande Boutique. Bref, le patrimoine chorégraphique, tel qu’envisagé par la direction de la danse, est fait autant d’ajouts que d’oublis.

Si l’on examine non plus l’âge des œuvres, mais leur durée de vie dans le répertoire de l’Opéra de Paris, on constate – tout d’abord – un taux d’évaporation conséquent. Sur environ 420 œuvres dansées par le ballet de l’Opéra à Paris (hors soirées de gala) entre 1972 et la prochaine saison, plus de la moitié (232, soit 55%) n’aura été programmée qu’une fois. Quatre-vingts autres ballets n’auront été représentés pour l’instant que deux fois à l’Opéra (20%). Les trois-quarts des pièces chorégraphiques ne semblent donc pas s’installer dans la durée. Si l’on affine, en excluant du calcul les créations de la décennie en cours (elles ont plus de chances de réapparaître), le pourcentage d’œuvres en risque plus ou moins prononcé d’oubliette s’établit quand même à 70%.

C’est relativement normal, puisque qu’on compte, parmi ces passages-éclair à l’ONP, une bonne part de créations (avec la dimension expérimentale que cela comporte). Mais cela veut dire aussi que dans certains cas, des œuvres n’ont pas eu le temps de s’installer (ni dans les pattes des danseurs, ni dans le cœur des spectateurs). On y reviendra.

Des piliers pas vraiment stables

Regardons de l’autre côté du spectre, parmi les ballets les plus représentés à l’Opéra depuis 1972. En pondérant la présence d’une œuvre par le nombre de représentations, la jauge de la salle, et en calculant un cumul de présence relative sur toutes les saisons, on peut établir un « Top 100 » (la fiche technique est disponible sur rendez-vous). Par commodité, regroupons les saisons par paquets de 10 (notre découpage prend comme dates de départs : 1972, 1982, 1992, 2002 et 2012 ; par convention, on parlera des saisons « 70 », « 80 » etc.).

Sur les 100 œuvres-phares du ballet de l’Opéra de Paris lors du dernier demi-siècle, 59 œuvres n’étaient pas connues dans les années 1970. Le nombre passe à 52 pour les années 1980, et 37 pour la décennie 1990.

Une comparaison resserrée sur le Top 30 de chaque période montre une continuité assez réduite entre les déca-saisons. Les seules œuvres présentes dans ce même cercle restreint aux deux époques sont La Belle au bois dormant, le Lac des cygnes, Giselle, Ivan le Terrible (il a été repris en 2003-2004) et Don Quichotte (la production Noureev a vu le jour lors de la saison 80-81, incluse dans la décennie « 1970 » de notre découpage).

Les vingt-cinq autres « blockbusters » des années 2002-2012 étaient inexistants 30 ans auparavant (voir le tableau ci-dessous). Dans l’autre sens, bien des œuvres bien représentées dans les années 1970 ne sont plus reprises depuis. Au premier rang desquelles, la Coppélia recréée en 1973 par Pierre Lacotte d’après l’œuvre d’Arthur Saint Léon. Le seul ballet du répertoire historique de l’Opéra dont on puisse retracer avec assurance la chorégraphie, et qui a été délibérément mis au placard au profit de la version de Patrice Bart.

En somme, le patrimoine chorégraphique, version opéra de Paris, c’est le renouvellement permanent…

 

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Saisons de l’Opéra de Paris – Invariants et variations

Entrechats. Allemagne 1887

Résumé de l’épisode précédent : nous sommes très fiers d’avoir inventé l’Indice Balletonautes d’Offre de Classique (IBOC) et l’Indice Balletonautes de l’Antiquité Chorégraphique (IBAC). Mais à quoi servent ces byzantins calculs, et que mettent-il en évidence? Patience, vous le saurez bientôt…

Rien de tel qu’un petit retour en arrière pour éclairer les débats du présent. Notre pari est que comparer entre elles les saisons du ballet de l’Opéra de Paris permet de dégager des tendances de fond, ou mettre à jour quelques invariants de notre compagnie nationale. Si l’on admet qu’une saison de danse reflète une intention artistique – même nébuleuse ! –, il faut aussi considérer que cette intention peut se déployer sur le moyen terme. Et savoir aller au-delà de l’écume de chaque saison : avec, en général, 10 à 11 programmes par an, une petite inflexion peut parfois donner l’impression d’une embardée.

L’avantage d’une approche par indice – nous mesurons la proportion relative des divers ingrédients proposés au public chaque année – est de permettre une comparaison immédiate entre les saisons, aussi éloignées soient-elles.

Rappelle-toi, grand-père !

Seules les vieilles gens – comme Cléopold –, s’en souviennent, mais le cadre des saisons de danse n’a pas toujours été aussi stable que maintenant. Depuis le milieu des années 1990, le ballet de l’Opéra de Paris assure chaque saison environ 150 levers de rideau, dans deux lieux : Garnier (environ 110 soirs) et Bastille (les 40 autres). Mais il n’en pas toujours été ainsi.

Lors des années 1970, le nombre de représentations était moindre, mais les lieux que la troupe investissait étaient plus divers. On en compte six lors de la saison 1976-1977, qui vit le ballet de l’Opéra évoluer, outre Garnier et Favart (2e port d’attache du ballet jusqu’à ce que l’Opéra-Comique retrouve son autonomie en 1990), mais aussi à l’Agora d’Evry, à la Maison des Arts de Créteil, et à Versailles. Et surtout, certaines soirées étaient bien plus ouvertes au grand public qu’aujourd’hui : les gradins de la Cour carrée du Louvre, où eurent lieu des représentations estivales en plein air pendant quatre saisons entre 1972 et 1977, pouvaient accueillir jusqu’à 7000 personnes. À la même époque, et jusqu’au milieu des années 1980, l’Opéra dansait aussi régulièrement au Palais des Congrès ainsi qu’au Palais des Sports, dont la jauge avoisine, respectivement, 3700 et 5000 sièges. Dernier avatar de ces initiatives populaires, en juillet 1989, les soirées « La Danse en révolution » pouvaient drainer jusqu’à 4200 personnes par soir au Grand Palais.

Aussi, il n’y pas corrélation entre le nombre de levers de rideau et les chiffres du public potentiel des saisons, comme le montre le graphique ci-dessous. Autre particularité tombée en désuétude, certaines œuvres ont été présentées sur une durée incroyable : entre janvier et mars 1981, la production Hightower de La Belle au bois dormant avait été programmée 42 fois ! L’année suivante, rebelote et record battu, avec 47 soirées… Ces extrêmes n’ont généralement plus cours, même si on a atteint 26 représentations pour Casse-Noisette en 2007-2008 ainsi que pour Don Quichotte en 2012-2013.

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Patraque est l’IBOC

Reprenons le fil de notre indice principal. Notre comparaison couvre 47 saisons, de 1972-1973 (le répertoire en ligne Mémopera ne remonte pas plus loin) à nos jours. Rappelons que l’Indice Balletonautes de l’Offre de Classique (IBOC) mesure la part des œuvres de chorégraphes classiques ou néoclassiques dans le total de la programmation d’une saison (le calcul tient compte de deux pondérations : le nombre de représentations et la jauge de la salle où le programme est présenté ; on prend en compte aussi la part de chaque œuvre dans les soirées mixtes, mais d’une manière plus approximative, c’est-à-dire sans aller jusqu’à calculer la durée relative de chacune d’elles, sauf exception).

Sur longue durée, la tendance est claire, même si la courbe est en dents de scie. En près de 50 ans, et si on lisse la pente, l’offre de classique-néoclassique du ballet de l’Opéra de Paris passe de 100% à 75%. En 1972, tu choisis une soirée au hasard, paf, c’est du classique. Cette année, tu choisis au pif, pouf, dans un cas sur quatre, tu tombes sur ATK.

Dans le détail, les chutes de l’IBOC sont plus prononcées dans la période récente : les quatre dernières saisons analysées (de 2015-2016 à 2018-2019) enregistrent les taux parmi les plus faibles de toute la période. Une précédente forte baisse remonte aux saisons 1985-1986 et 1986-1987, avec la présentation à Garnier d’œuvres de Merce Cunningham, Daniel Ezralow et David Parsons, mais aussi Maguy Marin, Dominique Bagouet et Alwin Nikolaïs.

Au tournant des années 1980-1990, les créations contemporaines ne sont plus l’apanage du Groupe de Recherche Chorégraphique de l’Opéra de Paris (GRCOP), qui se produisait principalement à Favart, et gagnent Garnier, où leur audience potentielle est supérieure. S’y ajoute une autre inflexion, cette fois au milieu des années 2000 : les œuvres contemporaines sont présentées sur un nombre de représentations plus élevé que par le passé. Ainsi, lors de la saison 2004-2005, avec de 11 à 14 soirées pour des œuvres d’Angelin Preljocaj, Jérôme Bel, Laura Scozzi, Michèle Noiret, Pina Bausch, Susanne Linke ou Trisha Brown.

Ces tendances, qui pèsent mathématiquement sur l’IBOC, peuvent être lues de deux manières : est-ce la part du classique qui se réduit, ou bien le contemporain qui est mieux exposé ? En tout cas, les intentions de programmation de la direction de la danse – quelle que soit l’identité des titulaires du poste – se lisent assez nettement.

Promis, la prochaine fois, on vous parle de l’IBAC!

Entrechats. Allemagne, 1887

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