TSPP: Concept, paillettes, varièt’

Programme Thierrée – Shechter – Pérez – Pite, soirée du 19 mai 2018

De nos jours, les programmateurs sont des artistes. À l’Opéra de Paris, cela a commencé avec Gerard Mortier, qui voyait ses saisons comme la construction d’une dramaturgie. C’est ainsi que la soirée Thierrée-Shechter-Pérez-Pite trouve son unité dans le discours savant : « la danse est un espace où se renégocient les façonnages socioculturels et symboliques du corps », nous apprend le programme du spectacle, qui cite Judith Butler, la réflexivité et le primitivisme (pour 15 €, c’est donné).

James Thierrée, enfant de la balle, a inventé, depuis la Symphonie du Hanneton (1998), des univers acrobatiques et oniriques à triple fond, peuplés de transformations interrogeant à la lisière entre l’humain et l’animal. Pour Frôlons, il mobilise une soixantaine des danseurs, quelques comédiens, un trio de cordes et la voix de Charlotte Rampling. En justaucorps-cagoule à paillettes et épaulettes, le visage éclairé d’une petite loupiote à l’intérieur de leur masque, les danseurs déambulent, apparitions indifférentes au public qui les entoure, dans la rotonde des abonnés, au sein du grand foyer ou autour du grand escalier. Ces personnages de science-fiction – il y a aussi quatre hérissons dorés, une chanteuse à lustre sur la tête, et des coussins électrifiés – semblent animés d’une énergie commune. Par moments, on se dit que les boules de cristal que trimballent les comédiens font office d’aimant. Une voix au micro incite à circuler, et déconseille de stationner dans l’escalier, mais – comme dans le métro – la foule s’agglutine dans les espaces de circulation. J’ai, pour ma part, beaucoup bougé, plus par désintérêt que par obéissance aux injonctions à la circulation de James Thiérrée. Je suis blasé : chaque lundi, à la Tate Britain, un danseur habillé en courge danse autour des sculptures. Les danseurs gesticulent, rampent, s’agglutinent autour de la chanteuse  – grand moment où, comme devant Mona Lisa, certains spectateurs tendent leur téléphone vers l’événement pour qu’il voie à leur place – avant de filer dans la salle pour la fin de la performance. Toutes les créations de Thierrée que j’ai vues étaient intrigantes, avec cependant, à chaque fois un moment où l’une des nombreuses inventions visuelles prend le pas sur la tension dramatique. Ici, il y a en gros une seule idée démultipliée. On en a fait le tour en 15 minutes, et la pièce en dure 50 (si on place le démarrage à 19h15).

Après le ballet en mode divertissement de rue, Hofesh Shechter réunit neuf danseuses pour The art of not looking back, tonitruante et répétitive interrogation sur le féminin – à travers la figure d’une mère qui abandonne son fils quelque temps après sa naissance. La danse est rythmique, saccadée, désarticulée. Quand une structure est cassée, impossible de plus jamais la remplir, nous dit – en substance – une voix au micro. À maintes reprises, pour être sûr qu’on comprenne bien peut-être ; en termes d’appui, la chorégraphie est du même acabit : si on n’a pas compris, c’est qu’on a dormi.

Dans The Male Dancer, Iván Pérez « déconstruit les attributs habituellement associés à la masculinité ». Ses 10 interprètes sont vêtus en créatures voulant à coup sûr entrer au Palace. J’ai mis quelques minutes à reconnaître Hugo Marchand en robe à fleurs et à capuche. À un moment, il quitte la scène, pour revenir in fine en peignoir jaune ouvert à fanfreluches. Un thème – la danse au prisme du genre, sujet labouré depuis au moins 30 ans ailleurs qu’à l’Opéra  – ne suffit pas. Un habit non plus. Stéphane Bullion, en lamé bleu, fait quelques instants son faune. L’homme-danseur selon Pérez fait beaucoup de roulades, mais à part ça il ne se passe pas grand-chose.

Après ces quelques purges, The Season’s Canon (2016) de Crystal Pite n’a pas grand-mal à soulever la salle. Sur Vivaldi dévitalisé par Max Richter (prenez une bonne version des Quatre saisons, ça a plus de punch), la chorégraphe canadienne gère la masse insectoïde de ses danseurs en effondrement domino. Comme Hofesh Shechter, c’est de la danse en mode « Variétés ». Couleurs acidulées, lumières chiadées, ça passerait très bien à la TV.

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6 Commentaires

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6 réponses à “TSPP: Concept, paillettes, varièt’

  1. Stephanie

    Quelle condescendance…j’avoue pour le coup que vous me décevez, moi qui adore vous lire. J’ai passé une soirée extraordinaire, qui me hante encore quelques jours après. Les ballets étaient inégaux , certes, mais le tout était réjouissant, captivant, intrigant. J’ai été vraiment remué, bien plus qu’après une Belle au bois dormant, autant qu’après une Giselle. Mes amis qui venaient pour la première fois voir des ballets se sont juré de revenir . Mais je suis certainement de cette génération gavée à MTV qui ne connait rien à l’art antique et à qui quelques paillettes licornes suffisent.

  2. agnès

    Cher Monsieur Balletonaute, vous êtes effectivement bien sévère, quoique , même ronchonne, votre prose soit toujours un régal… Je crois qu’il ne faut jamais lire le gloubiboulga arrogant des programmes de danse contemporaine, ces déclarations d’intention absconses et pathétiques (ou hautement comiques, allez savoir), ça met forcément de mauvaise humeur avant… Arrivée fraîche et naïve, j’ai bêtement tout aimé, ou presque, comme une vieille Bécassine, ou comme Stéphanie, qui a l’air pourtant bien plus jeune que moi; les bestioles sur la scène, et le grand ciel d’orage, c’était beau; les filles et cette gestuelle étrange, c’était beau (et je me fous pas mal de la maman de Schechter, j’essaie de pardonner à la bande-son ); ces 10 hommes qui dansent m’ont embarquée complètement, sur cette musique splendide, j’avais envie que ça ne s’arrête jamais, et leurs atours m’ont ravie (de la crèche); et pour le Pite j’étais en transe, comme tout le monde ou presque ; et je n’ai pas vu dans « the season’s canon » de couleurs acidulées (votre rétine devait être durablement traumatisée par les froufrous précédents)….et non, ça n’irait pas du tout à la télé, vraiment, ce n’est pas fait pour ça, il faut le voir en vrai, ou pas du tout.

  3. Chère Madame Agnès,
    Libre à vous d’aimer, mais je conteste votre interprétation en termes d’humeur. Ce n’est pas le texte du programme qui m’a défrisé.
    Quelques précisions:
    – la pièce de Thierrée est intéressante du point de vue plastique; en termes de chorégraphie, j’ai des doutes.
    – Shechter: la chorégraphie rythmique et saccadée est bien servie par des interprètes sous-employées. Vous avez trop d’indulgence pour la bande-son, mais cela me donne l’occasion de dire que la relation danse-musique est d’une platitude binaire. Pour ne prendre qu’une comparaison, la musicalité d’Anne Teresa de Keersmaeker est, à cet égard, beaucoup plus intéressante.
    – Quant au Pérez, sur Arvo Pärt (le compositeur le plus sur-utilisé sur les scènes de danse du temps présent), l’inversion dans l’habillement semble résumer le propos. Les danseurs n’exécutent pas autre chose que le vocabulaire tout-venant du NDT époque Léon-Lightfoot.
    – Pite : que ça marche n’enlève rien au fait que je trouve cette danse pompière. Les ciels du fond ne sont-ils pas rose-orangé par moments? J’ai peut-être mal vu !
    James

  4. agnès

    Je n’ai aucune indulgence pour la bande son, prétentieuse et narcissique et pénible, j’ai juste voulu dire que j’essayais d’en faire abstraction….sur la musicalité intransigeante de Keersmaeker oui bien sûr, c’est très frappant à chaque fois, il n’empêche je ne suis pas séduite (ou très rarement) par son langage chorégraphique trop sec et abstrait , et assez répétitif, ce n’est que mon point de vue. Nous resterons irréconciliables sur le « vocabulaire tout-venant » à la Lighfoot-Léon, que j’aime infiniment, tant pis pour moi….

  5. Aleksandre

    J’adhère à la critique de Shechter, Pérez et Pite, mais je pousse un petit cri d’orfraie quant à Thierrée. En tant que profane qui en est encore à béer devant les marbres de l’opéra (et pourvu que cet enfantillage persiste), et sans grande inclination pour le contemporain, j’ai trouvé que c’était le volet le plus enchanteur de la soirée.
    Le fait que je ne suis pas habitué à batifoler dans l’édifice en dehors des très touristiques entractes, a certainement joué en la faveur de l’œuvre. De même qu’une lecture en diagonale du ticket, qui a fait que j’ai expérimenté seulement vingt minutes de chorégraphie, trop peu pour se lasser !
    Si l’intellectualisation poussive est l’ennemie, heureusement dans cette partie je n’ai vu que le bestiaire romantique des saltimbanques, et je ne suis pas allé chercher plus loin, car j’étais comblé. Avec le recul , c’était un peu l’hameçon d’or pour la suite.
    Après, l’inconvénient de ce genre de performance, c’est qu’en tant que spectateur, j’ai l’impression que ma présence devient quasiment déplacée. Assurément, l’intention n’est pas que le badaud prenne part au spectacle ; mais comme on le provoque un peu, « l’agglutination » et le dégainage de téléphones, comme en face d’un pokémon rare, est presque la seule option, en dehors de la contemplation patricienne depuis les balcons.
    Pour la musique, je vous rejoins aussi. J’ai l’oreille rustaude, mais j’ai tout de même trouvé la sonorisation vulgaire, moins dans la partition -grimoire auquel je n’entends absolument rien- mais vraiment dans l’aspect technique. Les baffles n’ont pas l’air de réussir à Garnier.

    • Cher Aleksandre,
      Merci pour ce commentaire. J’ai envie de crier « nos lecteurs ont du talent », car vous me faites prendre conscience d’un double impensé dans ce que j’ai écrit samedi soir.
      1) J’ai totalement fait abstraction (sans doute parce que j’y passe bien souvent, contrairement à la majorité du public) du caractère situé de « Frôlons » au sein du Palais Garnier. Effectivement, la création visuelle prend son sens par rapport au bâtiment (le sous-sol aux allures de crypte, les ors du décor, etc.).
      2) Si j’ai parlé de « divertissement de rue », c’est à cause de l’attitude du public (sur laquelle vous attirez notre attention). Je me demande après coup si elle ne va pas à l’encontre des intentions de Thierrée. Il est possible que le rêve du créateur de « Frôlons » soit d’offrir un moment de proximité troublante entre des créatures bizarres et un public attentif et silencieux, comme on l’est dans la nature quand on croise de près une bête sauvage (expérience rare, où il est déconseillé de sortir son portable).