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Il n’y a pas que le ballet de l’Opéra de Paris à Paris!

Les Follies-Gatsby

The Great Gatsby, Chor. Dwight Rhoden, musique Konstantin Meladze. Avec Denis Matvienko et Clifford Williams. Folies-Bergère. Représentation du 16 octobre 2017.

On ne va pas voir un ballet sur Gatsby le Magnifique en espérant retrouver le roman de F. Scott Fitzgerald. Une précédente expérience m’avait détrompé. Contrairement à ce qu’écrit la critique ignare d’un quotidien du soir, la pièce de Dwight Rhoden n’est pas la première adaptation en ballet de ce roman. La version de David Nixon pour le Northern Ballet (2012) était une très honnête production à costumes, une sorte de biopic dansé qui égrenait chronologiquement l’histoire en évitant soigneusement la question de classe au centre du roman. Le ballet était un brin longuet.

Le Great Gatby de Dwight Rhoden, une expérience originale qui mélange un chorégraphe américain, des danseurs russes et ukrainiens et un compositeur ukrainien d’origine géorgienne, prend une autre voie. Pour commencer, on n’assiste pas exactement à ce qu’on peut appeler un ballet. Dans le cadre délicieusement kitch des Folies-Bergères, la première partie de la soirée, qui prend en charge le roman jusqu’à la première retrouvaille de Gatsby et Daisy, ressuscite plutôt cette époque où le ballet classique se produisait dans les music hall –Cléo de Mérode ou Aïda Boni, deux danseuses de l’Opéra, s’y sont produites dans des pièces de l’une des premières chorégraphes à succès, Madame Mariquita.

C’est donc plutôt une sorte de revue, très flamboyante, qui utilise des solistes néo classiques de haut vol et un corps de ballet (ici réduit à une douzaine de danseurs en raison de la taille de la scène) qui traverse la scène à la manière d’un chorus line acrobatique et se démultiplie par le truchement de rapides changements de costumes. Le spectacle est conçu comme une série de tableaux atmosphériques. Des projections sur l’écran de fond de scène servent à présenter les acteurs à la manière d’un générique de film à gros budget ou à expliciter l’action. La partition de Kostantin Meladze renforce cette impression. Très –voire trop- orchestrée, elle évoque un générique de fin qui s’étirerait sur une heure. Durant l’évocation d’une des soirées luxueuses donnée dans le manoir de Gatsby, des garçons font des saltos arrière, Mayer Wolfsheim (le trafiquant d’alcool) se pend au lustre et y fait de la balançoire (un exploit qu’à la fin du ballet, Gatsby, vêtu d’un caleçon couleur chair, tentera de réitérer avec beaucoup moins de succès) et des lazzis dorés tombent des cintres sur les spectateurs des premiers rangs d’orchestre.

La chorégraphie de Dwight Rhoden utilise une technique classique acrobatique avec beaucoup d’arabesques découpées au laser, des jambes portées très haut (pour les garçons comme pour les filles) et des mouvements de bras tour à tour anguleux ou ondulants mais toujours hyperactifs. Le long danseur Clifford Williams, venu de la compagnie du chorégraphe Complexions Contemporary Ballet, est une illustration parfaite de son style. Il justifie par ses seules qualités la place disproportionnée que prend son personnage, Mayer Wolfsheim, simple factotum littéraire dans le roman de Fitzerald. Pour tout dire, Denis Matvienko peine un peu à exister durant la première partie face à son double maléfique. Il montre plus d’autorité dans la seconde.

Pour les parties plus narratives (plus nombreuses dans la seconde partie, ménageant même quelques moments intimistes), Dwight Rhoden parvient assez bien à évoquer les chassés croisés entre les personnages principaux. Il utilise intelligemment des tables, lieux de réunion, de partage mais aussi de conflit ou de mise au point. Dans la première partie, chez les Buchanan, l’agitation mondaine est comme entrecoupée par les coups de téléphones de Myrthle, la maîtresse de Tom (Ekaterina Alaeva, qui rend bien le côté capiteux et âpre de son personnage). Dans la seconde partie, les tables métalliques renvoient des reflets glauques sur le cyclorama du fond de scène, les principaux protagonistes se roulent et se mélangent sur elle car l’orage rode. Un simple tabouret pris par l’assise suffit à suggérer la voiture qui emmène toute cette petite société en ville où éclatera la dispute.

Pour les portraits individuels, c’est beaucoup moins réussi. Le contraste entre Daisy, faussement romantique mais foncièrement égoïste et son amie, l’amazone golfeuse Jordan, terre-à-terre et cynique, est réglé d’une manière platement classique : une opposition cygne blanc–cygne noir. Chacune des deux danseuses, dans les limites de ce cadre étroit, est convaincante. Olga Grishenkova (Daisy) est une longue danseuse blonde à la très belle ligne et Ekaterina Kalchenko (Jordan) une brune à la technique acérée. Chez les hommes, le personnage de Tom peine à convaincre. Le danseur Arthur Gaspar, assez petit, est trop éloigné du type de colosse-athlète imaginé par Fitzgerald. A l’inverse, si on admire les pectoraux (et les tatouages) d’Ivan Zhuravlev dans le rôle du garagiste bafoué George Wilson, on peine à reconnaître l’homme « vaguement séduisant » mais usé jusqu’à la corde qui tuera Gatsby sur un quiproquo avant de se suicider. Très présent sur scène, le personnage de Nick Carraway (Stanislav Skrinnik) ne parvient pas à s’imposer.

C’est que le principal défaut de la chorégraphie de Dwight Rhoden est que les pas des solistes, hautement acrobatiques, manquent cruellement de caractérisation. Alors comment faire exister un « narrateur » ?

The Great Gatsby. @Thegreatgatsbyballet

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François Alu : hors cadre mais pas sans attaches

Théâtre Antoine

Théâtre Antoine. Dimanche 8 octobre. Compagnie 3e Etage.

Voici donc qu’a eu lieu la grand-messe groupito-balletomaniaque annoncée depuis quelques mois dans la presse et sur les réseaux sociaux. François Alu, dont la carrière fulgurante a marqué le pas depuis la dernière saison, montait un spectacle « hors cadre ». Doit-on le dire ? On craignait le pire… Allait-on assister à un exercice mégalomaniaque pour grosse tête et chevilles enflées ?

Les craintes ne se sont heureusement pas confirmées. Alu : Hors cadre reste bien un spectacle de la compagnie Troisième étage, fondée par le très talentueux Samuel Murez en 2004, qui propose des soirées faussement foutraques où l’on rit et on pense tout en même temps. François Alu, avec une humilité qui lui fait honneur, ne tire pas la couverture à lui. Ses compères, Hugo Vigliotti, Lydie Vareilhes, Takeru Coste, Clémence Gross, Simon Le Borgne ne sont jamais réduits à des faire-valoir.

Conformément à la formule Troisième Etage, certaines pièces de Samuel Murez sont reprises. En ouverture, une variation sur le thème de « premier cauchemar » présentée aux soirées « danseurs-chorégraphe » de l’amphithéâtre Bastille en 2013. C’est aujourd’hui une fille à lunettes qui est persécutée par les danseurs-rouages de son réveil matin. Les danseurs emploient une gestuelle mécanique et se rejettent leur victime peut-être encore endormie sur une bande son mélangeant bruits d’horloge et bribes de programme radio. On retrouve aussi avec plaisir la pièce signature de Murez, Me1 & Me2, les mimes jumeaux survoltés qui se déconstruisent et se reconstruisent sur le poème bilingue de Raymond Federman (Takeru Coste et, aujourd’hui, Simon Le Borgne qui remplace Murez). Durant la deuxième partie, Murez réutilise également le duo « Process of Intricacy » (dansé par Takeru Coste et Clémence Gross qui remplace Ludmila Pagliero).

Ces pièces connues sont réemployées  mais le fil directeur change. Ici, l’horloge renvoie au métronome, à la mesure qui régit la vie des danseurs les danseurs. Certaines pièces créées spécialement pour « hors cadre » se moquent brillamment des comptes en 8 avec des « eeeeet » pour les temps en bas et les temps en l’air qui finissent par contenir trois pas de batteries entre le 5 et le 6 (Hugo Vigliotti en prend son parti  et se cantonne au 4). C’est que le propos sérieux de ce spectacle où l’on rit beaucoup est de questionner sans complaisance la beauté normée du ballet et le pouvoir qu’elle donne à certains sur les danseurs : coaches, répétiteurs ou maîtres de ballet. Cette critique est énoncée dans le style si particulier de Samuel Murez où la gestuelle entre mime et danse joue sur les volutes du sens et de la scansion des textes. Sur ce principe, un personnage Louis XIV annonce les principes du beau voulus par le pouvoir et ses implications sur le rayonnement politique d’un Etat. Dans la même veine, suivent ensuite une série de savoureux tableaux où les danseurs se trouvent confrontés à cette norme physique (François Alu se fait traiter de gros et rêve de big mac) ou stylistique. Cette partie donne plus particulièrement l’occasion au danseur de montrer sa grande virtuosité dans un solo de Don Q-troisième acte « PAS de Rudolf Noureev » puis de le répéter en « fromage » (qui est un peu à la danse ce que le « yaourt » est la chanson pseudo anglo-saxonne). Mais les exercices « d’école française » triturés valent également le détour, donnant l’occasion à chacun (mention spéciale à Vigliotti) de briller tout en faisant rire. Montrant la vacuité du style pour le style, des pas de deux ou des soli font le répertoire des grandes tendances de la danse actuelle. « Process of intricacy » est dans la veine forsythiène. Un des duos, avec force manipulations du garçon sur la fille, évoque le répertoire du NDT post Kylian…

C’est la partie la plus plaisante de « Hors cadre »… La partie plaidoyer du spectacle tourne au règlement de compte à peine crypté. On rit pourtant ; encore et toujours… mais on rit jaune. Le chorégraphe accro aux réseaux sociaux, Berth (son nom commence par un « B », n’est-ce pas ?), qui gémit quand on s’ennuie à ses pièces qu’il a réglé « en impro » entre deux dîners mondains et trois snapchats en prend plein la casquette. La scène la plus brillante et la plus nauséeuse est celle des mots en « on » car elle s’appuie encore une fois sur la gestuelle de Murez. D’autopromotion à disparition en passant par pression et satisfaction, Clémence Gross (aussi belle actrice que danseuse) passe à un fort mauvais moment… Les autres boutades, plus théâtrales, marquent moins.

On espère simplement que ce brûlot ne vaudra pas à Alu et à la compagnie 3e étage de lourdes inimitiés dans l’avenir.

Le programme distribué à l’entrée enfonce le clou. « La notion de version correcte ou incorrecte est particulièrement sensible dans l’univers de François car il lui est souvent reproché que ses interprétations s’éloignent trop des versions chorégraphiques officielles » écrit Samuel Murez. À la fin de la biographie de François Alu on peut également lire « En scène, il prend moins de libertés avec les versions chorégraphiques originales que ne le faisait Patrick Dupond. »

Qui a raison ? Qui a tort ? De Patrick Dupond, Rudolf Noureev, qui entretint des relations souvent houleuses avec le jeune talent, disait en substance « j’avais le choix de le garder immense et imparfait ou de le polir et d’en faire quelque chose de parfait mais de petit. J’ai pris le parti de le laisser tel qu’il était. ». Mais François Alu est-il comparable à Patrick Dupond ? Non. En dépit de ses impressionnantes qualités physiques, François Alu ne possède pas la félinité unique d’un Patrick Dupond qui le rendait immédiatement reconnaissable.

Personnellement, je n’ai jamais autant aimé Alu que lorsqu’il avait encore le vernis de l’école. Cette limitation créait dans sa danse une sorte de bourdonnement qui faisait scintiller les ors du cadre tout en le menaçant d’éclatement.

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National Ballet of Canada : du Côté de chez Nijinsky

Nijinsky de John Neumeier. National Ballet Of Canada.

Représentation du 3 octobre 2017

Dans le salon luxueux d’un hôtel de St Moritz, Nijinsky accomplit ce qui sera sa dernière apparition dansée. Sa femme Romola, inquiète, presque fiévreuse, attend l’apparition du divo à l’esprit déjà dérangé. Le public avec l’impolitesse des gens riches papote par-dessus la musique du piano. Nijinsky entre, drapé dans un peignoir de Fortuny. Il improvise une variation expressionniste entre Faune et Sacre qui déconcerte l’assistance. Un couple s’apprête à quitter la salle. Piqué au vif, celui qui disait « Je ne suis pas un sauteur, je suis un artiste » enchaîne alors sur une variation pyrotechnique évoquant le célèbre Carnaval de Fokine. Mais voilà que deux joyeux gondoliers le rejoignent, singeant sa danse puis enfin son double dans le costume du ballet de Fokine.

C’est sur ce principe de la réminiscence éclatée que le Nijinski de Neumeier repose. Les personnages des ballets russes créés par l’iconique danseur s’introduisent subrepticement sur la scène : on reconnaît le Faune et sa grande nymphe, le tennisman de Jeux et ses deux compagnes, le Spectre de la rose et enfin l’Esclave doré de Sheherazade accompagné d’un corps de ballet d’almées (l’intégrale de la musique de Rimsky-Korsakov utilisée par Fokine pour le ballet de 1909 sert de toile de fond à la première partie du ballet, accompagnée de pièces de Chopin et de Chostakovitch). Mais ce sont aussi les réminiscences de Chopiniana, des jeunes apprentis danseurs de l’école de la rue du Théâtre ou encore des Isadorables en tuniques grises qui s’intriquent en une obsédante ronde du souvenir. Nijinsky danse avec ses avatars, devient leur guide ou bien leur écho. Les doubles costumés cèdent parfois leur rôle à des personnages de la vie réelle : Romola, qui s’est improvisée femme du danseur durant une traversée en bateau vers les États-Unis, Serge de Diaghilev, l’impresario-Pygmalion-amant, figure à la fois tutélaire, dominatrice et menaçante; d’autres encore.

Dans la seconde partie sur la 11e symphonie de Chostakovitch, Neumeier évoque la longue prostration de Nijinsky en réponse à la Première guerre mondiale. Deux cercles lumineux rappellent les inquiétants dessins que le danseur s’était mis à produire compulsivement tandis qu’il sombrait dans la folie. Petrouchka, la poupée de chiffon désarticulée, tapant désespérément aux parois de sa boîte, prend alors le pas sur l’Esclave d’Or. Des soldats, torse et jambes nus sur casaque militaire, se mêlent aux danseurs de ballet. Romola trompe Nijinsky avec son médecin. Elle tire son mari prostré sur une luge. Le ballet s’achève dans le décor éclaté du salon de l’hôtel. Nijinsky y accomplit sa danse de Clown de Dieu.

Guillaume Côté dans Nijinsky. Photo Aleksandar Antonijevic

Voilà les grandes lignes du ballet que le National Ballet of Canada a décidé de défendre pour son grand retour en France après plusieurs décennies d’absence.

Était-ce une bonne idée ?

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Créé en 2000 et présenté par le ballet de Hambourg en 2003 à l’Opéra Garnier, la pièce n’avait guère convaincu.

L’œuvre souffre en effet de son côté profus. On pourrait passer sur sa structure temporelle éclatée, mais l’abondance des références à l’Histoire de la danse et des Ballets russes en particulier perd les spectateurs, même les plus avertis. C’est incontestablement un mauvais signe lorsqu’on est obligé de conjuguer une solide culture chorégraphique, la connaissance précise des danseurs d’une compagnie ainsi que la lecture du livret pour comprendre qui est qui sur scène. Neumeier a en effet truffé la scène de personnages « historiques » : non seulement le trio Nijinsky-Serge-Romola mais également Bronislava, la sœur, Tamara la partenaire, Massine le « nouveau danseur » et, derniers coups de grâce, le père, la mère et le frère de Vaslav. Le chorégraphe aurait dû méditer le proverbe poil à gratter de Balanchine, pour qui, dans le langage du ballet, il est impossible d’expliquer « voici ma belle-mère ».

La deuxième partie du ballet a ses longueurs. Son évocation de la guerre, avec beaux éphèbes en caleçon bien propres sur eux, n’a pas la force, loin s’en faut, d’une Table Verte de Kurt Joos. Neumeier emploie bien quelques artifices de la danse expressionniste (amoncellement de corps, port de bras stylisés, usage des cris pour concurrencer l’orchestre) mais le résultat évoque moins Pina Bausch que Maurice Béjart (la danseuse incarnant la guerre au milieu des soldats semble d’ailleurs tout droit échappée du Sacre de ce dernier). Le corps de ballet de Toronto défend néanmoins sa partition avec ferveur. On regrette qu’il ne se soit pas plutôt présenté dans le «Pavillon d’Armide» où Neumeier, c’est sans doute un signe, est revenu en 2009 sur le thème de la folie de Nijinsky, avec les mêmes principes mais sous une forme plus condensée.

Ici, trop de choses faisaient donc écran pour juger pleinement des qualités réelles de la compagnie canadienne. En 2003, par exemple, l’un des principaux attraits du ballet de Neumeier résidait dans la fascinante incarnation des célébrissimes photographies de Nijinsky. Le chorégraphe, grand collectionneur des artefacts de l’interprète mythique, avait su insuffler dans le corps et dans les mouvements de ses interprètes ce mélange de maniérisme presque efféminé et de mâle sensualité qui le caractérisait. Alexandre Riabko en Spectre de la Rose et surtout Otto Bubenicek en Esclave de Shéhérazade, semblaient des animations magiques et colorées des célèbres d’époque (le fait que Jiri, frère jumeau d’Otto, dansait Nijinsky, rendant l’ensemble encore plus fascinant).

Mais ce genre de détail ne peut sortir que lorsque les interprètes ont une connaissance intime et quotidienne d’un chorégraphe. Les danseurs canadiens, excellents par ailleurs, ne peuvent, en quelques semaines de répétition, atteindre ce niveau de mimétisme. On apprécie par exemple le ballon naturel et la danse facile de Francesco Gabriele Frola en Esclave d’Or mais ses poses inspirées de Nijinky paraissent surimposées et affectées. Naoya Elbe, en Spectre de la Rose saute avec grâce mais ne dégage aucun parfum capiteux.

En revanche, comme en 2003 avec le ballet de Hambourg, force nous est de constater que le ballet de Neumeier n’aide pas à faire connaissance avec les ballerines de la compagnie. Bien servi quantitativement (en pas et en temps passé sur scène), le rôle de Romola reste finalement accessoire. On aurait bien aimé voir l’élégante Heather Ogden dans un autre ballet.

En Diaghilev, Evan McKie, qui nous avait à deux reprises fait chavirer dans l’Onéguine de Cranko, paraît presque déplacé. Sa beauté le dessert. Dans la scène « vénitienne » de la première partie, sur la sonate pour alto et piano de Chostakovitch, son pas de deux avec Nijinsky a une incontestable charge homo-érotique. Mais la relation Nijinsky-Diaghilev dépasse le simple jeu entre garçons. Il s’agit également d’une relation de maître à élève, de dominant a dominé, de maître à esclave. Cette dimension, assez évidente en 2003 entre Bubenicek et Ivan Urban, manquait complètement avec McKie. Dommage. Son Vaslav, Guillaume Côté, danseur au torse serein, aux bras expressifs et à la ligne impeccable, est aussi un acteur intense. Sa danse toujours sur le fil, entre correction et abandon, lui permet d’évoquer admirablement la marche vertigineuse d’un artiste au bord du précipice.

Guillaume Côté dans Nijinsky. Photo Aleksandar Antonijevic

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Cérémonie des Balletos d’Or 2016-2017 : On fait ce qu’on veut, mais pas complètement

Le trophée Balleto d’Or 2016-2017 est une tête de Poinsinet en plastique doré à l’or fin.

En 2017, l’ambiance est au renouveau et l’Opéra de Paris n’échappe pas à l’air du temps. Pour l’organisation de la cérémonie des Balletos d’Or 2016-2017, il a fallu passer sous les fourches caudines d’une communication ultra-verrouillée, qui ne voulait rien laisser au hasard. L’accord s’est fait rapidement sur le lieu de la fête : la rotonde du Glacier et le grand couloir des bars, espaces que la direction laisse à l’abandon depuis 20 ans, et à qui nous avons rendu, pour un soir, leur lustre d’antan.

Pour le reste, tout a grincé : Aurélie Dupont préconisait un buffet bio, végétarien et sans alcool. La direction de la communication a désigné un photographe officiel, et voulait un droit de regard sur les intervenants et les discours. James a joué les andouilles : comme il n’a pas d’ordinateur, l’équipe devait lui poster ses courriels, et il prétendait n’avoir jamais reçu ceux qu’il préférait ignorer. De son côté, Cléopold truffa les « drafts » (c’est comme ça qu’on parle à l’Opéra) de contrepèteries nichées dans des imparfaits du subjonctif. Les communicants n’y ont vu que du feu (ils sont comme ça à l’Opéra).

La grande idée des petits malins qui gravitent autour de la direction de la danse était de faire de notre pince-fesses un outil de promotion de la prochaine saison. Il aurait ainsi fallu mettre en vedette Alexander Ekman, Saburo Teshigawara, Sasha Waltz et Hofesh Shechter. « Plutôt crever !», crièrent en chœur les Balletonautes, qui firent jouer leurs relations (depuis que Cléopold prête ses VHS pirates à Jean-Louis Beffa, il connaît tout le CAC 40. James a chahuté avec tout le petit personnel du ministère de la culture, et Fenella tutoie les pontes du Balanchine Trust).

Forts d’un argument-massue (« les Balletos d’Or, c’est comme le défilé du 14-juillet, le Tour de France et la baignade dans la Seine, un incontournable de l’été »), nous avons eu gain de cause sur toutes nos revendications matérielles : méchoui, vin qui rend fou (issu de cépages interdits depuis la crise du phylloxera), sono à gros décibels, embauche de Vincent Cordier à la vidéo et budget VIP illimité (on a payé le TGV Paris-Bordeaux en 1e classe à Charles Jude ; c’est devenu si cher qu’il voulait venir en stop).

La remise des prix, réglée au cordeau, s’est déroulée sans incidents, et bien des remerciements venaient, assurément, du fond du cœur (« merci Papa, merci Maman, mais je ne serais rien sans  Brigitte, Benjamin, Aurélie »).

La bonne ambiance fut un moment perturbée par le mauvais esprit. On taira son nom, mais un des vieux briscards dansant Aunis crut bon de crier  toutes les trois secondes à ses camarades : « le changement de direction, c’est maintenant ! », lançant de manière totalement irresponsable la rumeur d’une démission imminente d’Aurélie Dupont, et partant, déclenchant des spéculations aussi animées qu’infinies sur son remplacement au pied levé. On songea un instant à un triumvirat Keersmaeker/Gat/Duato, mais ils étaient injoignables. Poinsinet, le fantôme de l’Opéra, posa une nouvelle fois sa candidature : « en juillet, Aurélie a déclaré au New York Times qu’elle a faim d’aventures artistiques. Encore une girouette qui veut voyager ! Le ballet de l’Opéra a besoin de stabilité, et en même temps de renouveau. Je sortirai des oubliettes du répertoire des trésors qui vous révolutionneront la perception ! ».

Il était urgent de bâillonner cet impertinent : diplomatiquement, on ne pouvait pas laisser entendre que la saison 2017-2018 nous tombait des yeux, ni révéler que certains des danseurs de la troupe prévoient de répéter clandestinement Raymonda pour se maintenir un peu en forme en prévision de temps meilleurs. James – qui tient absolument à étrenner son total look Christian Lacroix au gala d’ouverture de la fin septembre – commençait à paniquer.

Comprenant que la pérennité des Balletos d’Or était en jeu, Altynai Asylmuratova, Isabelle Guérin et Zenaida Yanowsky  poussèrent prestement Poinsinet dans le recoin sombre où, jadis, se nichait une cabine téléphonique. Elles lui pressèrent le kiki avec un fil rouillé, jusqu’à ce qu’il rende grâce : « Pitié, oui, je reconnais le pouvoir de la patronne ! J’aime sa saison pleine de créations aventureuses et de reprises aussi immanquables que précieuses !», couina-t-il en bavant. On remercia discrètement les ballerines pour leur intervention et on leur servit un grand verre de clinton. Ce n’est pas très glorieux, mais ancrer les traditions dans les ors et le marbre de Garnier vaut bien quelques accommodements…

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Cosi : The Artic Semi-Circle

P1010032Mozart’s Così via Anne Teresa De Keersmaeker at the Palais Garnier, January 28, 2017.

Brrr, it’s been cold in Paris. But if you want to really feel your soul freeze and shrivel, run to see the sextet of singers studiously navigating around their icy, pointless, and smoothly dancing avatars (not from the Paris Opera Ballet, but ATDK’s imported folk) in this new production of Così Fan Tutte.

This opera is supposed to be about how easily we misunderstand life. How badly we know each other and ourselves, yet how fiercely we yearn for human warmth, for certainty, for love. Mozart was born to teach us how to laugh in the face of those blizzards of emotion that can temporarily blind us to, oh, just about everything we lie to ourselves about. In this new production, Mozart turns out to have left the room…

Nothing ever happens to any man that he is not formed by nature to bear. [Marcus Aurelius, Meditations, Book V, 18]

If Mozart’s music and Da Ponte’s text both nudge us to dare to live and learn from our mistakes, this staging concentrates upon testing the audience’s capacity for stoic attention. Thought and craft get yoked to a nice, clean, predictable – and very monotonous – exercise. The staging refuses to invite the audience to in. The fault must be laid at the feet of the choreographer and director, Anne Teresa De Keersmaeker. And perhaps at those of Philippe Jordan, who delivered a most odd dry and percussive reading of the score.

All things from eternity are of like forms and come round in a circle. [Book II, 14]

The blindingly white and empty set — from the white Mylar floors traced with a few symmetrical circling patterns (remember fooling around with a “Stylograph Kit” as a child?] to the plexiglass side panels that echo a bare lightbulb’s light, to the whitewashed fire-screen upstage – while harsh, might still have provided a magnificent big space to fill with movement. Alas, that was not to be.

So what happened? Small happened.

At the end of the overture, the entire cast marched in — right in step to the music — parked itself crisply downstage on the stencils, and then swayed in a semicircle – some with mouths open, some closed — for about twenty minutes.

You see, “the concept” is that each singer is assigned a dancing avatar, an echo, a shadow: like the Anna 1 and Anna 2 in Kurt Weill’s “The Seven Deadly Sins.” OK, parallel worlds. But then don’t just plop each singer downstage to stand and deliver. Is that old-fashioned staging or what? If on top of that you add dancing shadows that barely interact with anybody to make moves intended to be vaguely illustrative, distance on the part of the viewer soundly sets in. I found myself resorting to the supertitles: the words flashing above the stage provided so much more drama than what was spread out down below: a tiny alphabet of steps at a loss for words.

The flaccidly-conceived stage action radiated no one’s id, no one’s ego. All of the dances or dancelike steps by anyone involved, whether tied directly to a singer’s line or to an orchestral flourish, were relentlessly “on the beat” and scrupulously mild. In the end, the warmth of a singer’s voice sometimes prevailed. But should you ever feel the urge to watch puppets who really know how to make their bodies sing, let me suggest we reserve tickets for an evening at the Salzburger Marionettentheater.

Whatever this is that I am, it is a little flesh and breath, and the ruling part. [Book II, 2].

As the evening wore on I began to imagine branding what I was seeing as the Isadora Duncan 9.0 Etch-A-Sketch kit: find that solar plexus, sway and swoop your upper body, lift your arms and now sway side to side bigger, walk-skip-shimmy, bend your knees (for the singers especially), or sweep your bent legs backward like a skater on dry land (that’s Don Alphonso’s avatar). Return to your place and stand around. Slowly collapsing to the ground by singer or dancer proved the Great Big Leitmotif. At one point during tonight’s performance, I completely spaced out on both singer and dancer during a major aria and let my eyes close. When I reopened them, I rediscovered the pair lurking near the same marks, swaying pleasantly, still stolidly ignoring each other as before.

Movement got mildly more engaged and a bit more individuated during the second half. A double did something wildly new. But, alas, it turned out to be “I can’t get the goddamn lawnmower to start” (bend down, pull one arm up hard, repeat, repeat). OK, that could be some kind of physical metaphor for frustration, but when this is all you remember in sharp outlines from a performance only a few hours later, that’s probably not a good sign.

Many a contemporary choreographer has taken a simple concept and simple steps and made a stage fill and shimmer in unexpected ways. But this basic vocabulary of steps, repeated with careful and skilled monotony for three ice-bound hours stuck in my craw. It was like an evening at a chic restaurant spent repeatedly staring in disbelief at the appearance of yet another tiny emulsion stranded on a big white plate.

Remember this, that there is a proper value and proportion to be observed in the performance of every act. [Book IV, 35]

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Voir L.A. Dance Project et … pleurer

Champs Elysées façadeJe ne l’avais avoué à personne, pas même à moi, mais c’était en fait pour revoir Quintett que je me suis décidé à aller voir le L.A. Dance Project en ce début de saison. Était-ce du masochisme ? La compagnie animée par Benjamin Millepied ne se produit plus au Châtelet, mais au Théâtre des Champs Élysées, lieu que je n’aime guère – adresse bling-bling, ambiance et public compassés, places à visibilité partielle à un prix délirant, pratique antique de l’ouvreuse rémunérée au pourboire… – et qui porte sa prestigieuse histoire comme des oripeaux. Surtout, il était probable que le LADP ne danserait pas mieux Quintett aujourd’hui qu’en 2013.

Qu’allai-je donc faire dans cette galère ? Je ne l’ai su qu’une fois la lumière éteinte. Comme crachotait la mélopée Jesus’ Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars et que les danseurs entamaient leurs évolutions, une immense tristesse m’a saisi : oui, j’avais nourri le fol espoir de revivre l’émotion de la création, non, ce bonheur ne me serait pas donné. Tous les interprètes sont hors-style. Un peu comme la rubricarde du Monde, jamais en panne d’un ridicule, et qui ne voit dans Forsythe que les hyper-extensions, le LAPD semble appréhender la chorégraphie comme un néoclassicisme maniériste, sans comprendre les décentrements, les accélérations et le mystère qu’elle requiert. Les cinq danseurs – en 2013, Charlie Hodges au moins avait compris ce qu’il dansait – abordent leur partie avec un souci du joli qui rend la pièce presque anodine. L’un d’entre eux marche vers nous avec une décontraction toute urbaine ; j’ai envie de lui crier : « non, mais tu te crois chez Millepied ? ».

Faut-il se résoudre à ce que le Quintett des origines ne vive plus que dans les mémoires ? Je ne m’y résigne pas, car il suffirait que William Forsythe transmette enfin un peu sérieusement ses pièces au lieu d’en disséminer négligemment les droits. Pour contrer la nostalgie, je me prends à rêver à ce que donnerait un casting Guérineau-Bertaud-Bezard-Renavand-Legasa (par exemple).

Je retrouve mon calme après un court entracte. Martha Graham Duets présente trois courts duos expressionnistes, extraits du documentaire A Dancer’s World (1957). Vient ensuite Helix, de Justin Peck, sur une musique d’Esa-Pekka Salonen dont la chatoyante orchestration ne survit pas à une diffusion stéréo ; curieusement, le finale furioso est retranscrit en une série de pauses qui font comme un écho aux arrêts sur image statuaires de Graham. Voilà en tout cas des interprètes bien plus à leur affaire dans ce répertoire.

On the other side donne la mesure des affinités entre la gestuelle de Benjamin Millepied et le piano de Philip Glass. Une création chiquement entourée (Lucy Carter aux lumières, Alessando Sartori aux costumes, et Mark Bradford à la « conception visuelle »), où le chorégraphe déploie son sens des ensembles fluides, avec des tutti à huit particulièrement réussis, notamment sur les mélodies d’Einstein on the Beach déjà mobilisées pour Amoveo; si je trouve le pas de deux masculin, en partie centrale, un peu lourdingue, les parties féminines qui suivent sont espiègles et intrigantes.

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NYCB: En dents de scie

nycbTournée à Paris du New York City Ballet, soiréees des 8 et 9 juillet

Revoir le programme « Balanchine en noir & blanc », avec une autre distribution, réserve son lot de surprises, bonnes et mauvaises. Parmi les secondes, Apollon musagète dansé par Chase Finlay, sérieux et inexpressif, hiératique et raide, gymnique et brutal (qui plus est, il étrenne des chaussons neufs qui couinent inopportunément). Hors-style dans cette pièce qui demande finesse, moelleux, élasticité et humour, l’interprète tombe dans le travers classique des mecs à qui on a trop dit qu’ils étaient beaux comme des statues grecques : se prendre pour du marbre. Au contraire, c’est quand on croit qu’elle va bouger qu’une statue est réussie. La danse de Finlay me déplaît tellement que j’ai du mal à apprécier le trio de filles (Sterling Hyltin dont j’attendais beaucoup en Terpsichore, Ashly Isaacs en Polymnie, Lauren Lovette en Calliope), physiquement mieux accordées que dans la distribution Fairchild (Mearns, Reichlen, Kowroski), mais qui jouent trop la carte girly à mon goût : les muses doivent inspirer, pas séduire. Distribuer Finlay en Apollo est pour moi une criante erreur de casting, mais le NYCB ne semble pas de mon avis : Peter Martins l’y a distribué très tôt, et le site de la compagnie publie fièrement sur la page du danseur un extrait qu’elle ferait mieux de cacher. Finlay est moins irregardable en Tony dans West Side Story, mais il ne passe vraiment la rampe non plus. Soyons philosophes : la promotion de danseurs quelconques existe sous toutes les latitudes. À Paris, on a longtemps appelé cela avoir l’œil de Brigitte. À New York, ça doit se nommer l’œil de Peter.

On est consolé de cette méchante première demi-heure par Les Quatre Tempéraments : le Mélancolique de Robert Fairchild dégouline de versatile (il abandonne tout son torse et le reprend en un clin d’œil), l’humeur de Sanguin va bien à la danse « pointe dure » de Sara Mearns  (avec Tyler Angle), Amar Ramasar en Flegmatique combine élasticité et mystère, avec des bras semblant faire signe vers une symbolique sacrée connue de lui seul (et qui donne furieusement envie de le voir en Apollon), et dans Colérique, une Teresa Reichlen bigger than life déborde du cadre et mange la scène jusqu’à la scène finale.

Le Duo concertant prend lui aussi une toute autre dimension avec Megan Fairchild et Anthony Huxley, qui semblent improviser plus qu’interpréter les pas. C’est jubilatoire. En revanche, je passe toujours mon tour devant Symphony in Three Movements, surtout le final très Esther Williams.

Western Symphony, qui débute le programme Balanchine-Martins-Robbins, est dansé avec ce qu’il faut de tongue in cheek par les couples principaux (Lauren King et Taylor Stanley dans l’allegro,  Sterling Hyltin et Craig Hall dans l’adagio, qui m’a paru manquer un peu de mélancolie), ma préférence allant à Teresa Reichlen et Andrew Veyette, chics et dégingandés dans le rondo.

La Tarantella réunit Tiler Peck et Joaquin De Luz. Le napperon en dentelle sur la tête ne flatte pas la danseuse, qui n’a pas le physique du rôle : elle fait tout bien – et c’est une prouesse vu sa grande taille – sans pouvoir procurer au spectateur cette impression de naturel et de facilité qui fait le piment de la pièce. De Luz, au contraire, est tout à son affaire.

On reprend ses esprits après une courte pause : les sept minutes de The Infernal Machine, avec des portés tête en bas et une esthétique aérobic  (chorégraphie Peter Martins, sur une musique de Christopher Rouse), m’ont permis de battre mon record personnel de bâillements.  On trouve relativement plus d’intérêt au Barber Violon Concerto (toujours dû à Peter Martins), qui cite clairement ses sources d’inspiration (Balanchine/Robbins). La pièce donne l’occasion d’un chassé-croisé entre deux couples (la liane Megan Fairchild dansant de prime abord avec Jared Angle, la solide-qui-finit-par-se-lâcher-les-cheveux Sara Mearns avec Ask La Cour) et offre notamment un inventif troisième mouvement, qui voit Fairchild harceler La Cour d’une gestuelle hystérique qui finit par le contaminer. En clôture de programme, West Side Story Suite découpe à la hache la comédie musicale, sans apporter sans conteste la preuve de la valeur ajoutée d’une troupe classique dans ce répertoire. Heureusement il y a Robert Fairchild (rôle de Riff), qui sait aussi chanter, ce qui n’est pas le cas des ballerines commises à la séquence America (qui dans la comédie musicale comme dans le ballet perd pas mal de son sel d’être réduite à un débat exclusivement féminin).

Teresa Reichlen - Western Symphony - Photo Paul Kolnik - courtesy of Les Étés de la danse

Teresa Reichlen – Western Symphony – Photo Paul Kolnik – courtesy of Les Étés de la danse

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Balanchine-Tchaïkovsky : le pouls d’une compagnie

nycbNew York City Ballet, LEs Etés de la Danse 2016, Théâtre du Châtelet. Programme « Balanchine-Tchaïkovsky ».

Représentation du samedi 2 juillet (matinée)

Lorsque le New York City Ballet vient sur le continent, j’ai personnellement envie de tâter son pouls pour voir à quelle vitesse bat le cœur de la compagnie. Et quand il s’agit du cœur, quoi de mieux que la chorégraphie de Balanchine a fortiori sur la musique de Tchaïkovsky pour en juger? Le programme proposé ici, pour inégal qu’il est, comble néanmoins certaines attentes.

Avec «Sérénade» (1933), on rentre dans le vif du sujet. L’ouverture de la pièce pour cordes de Tchaïkovsky donne des frissons dès les premières notes alors même que la célèbre formation en étoile du corps de ballet reste encore cachée par le rideau de scène. Quand ce dernier se lève, la magie n’opère pas tout de suite. La faute en est aux mains du corps de ballet, un peu pendouillantes et mortes, sorte de retour de syndrome Suzanne Farrell – les immenses danseuses ont cet inconvénient qu’elles sont systématiquement copiées pour des raisons qui sont étrangères à leur essence; un défaut qui, durant la décennie précédente, m’avait paru surmonté. On ne remarque pas non plus de vitesse particulièrement étourdissante dans l’exécution.

Mais c’est Megan Fairchild, qui danse la jumping girl. Le saut est enlevé et suspendu, les retombées silencieuses, les équilibres assurés. Dans la scène de l’ange noir, mademoiselle Fairchild se jette à corps perdu dans les bras du poétique Adrian Danchig-Waring. Sterling Hyltin est la danseuse du thème russe et la fiancée éplorée du final. Sa présence est purement cristalline. Dans la série de piqués arabesque avec raccourci décalé sur le jarret, elle parvient à se suspendre en déséquilibre, défiant littéralement la pesanteur. Zachary Catazaro, en soliste du thème russe a une mâle présence et Rebecca Krohn est un ange noir à la longue ligne sereine, ce qui ne gâche rien.

Sterling Hyltin and Company in George Balanchine’s Serenade. Photo credit Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse.

Sterling Hyltin and Company in George Balanchine’s Serenade. Photo credit Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse.

Avec «Mozartiana» (1981), on n’est pas dans la même stratosphère chorégraphique. Il est surprenant de constater combien la majorité des œuvres créées par Balanchine sur et pour Suzanne Farrell sont finalement assez anecdotiques. Au lever de rideau, une ballerine vêtue de deuil est entourée par quatre « réductions » d’elle-même sous la forme de petites élèves. S’ensuit une sorte d’exercice de style souvent plaisant à l’œil mais un peu extérieur. Balanchine se contente de pasticher la danse d’école comme Tchaïkovsky pastiche Mozart et, du coup, ennuie un peu. Beaucoup de travail de main et d’afféteries dans toutes les directions, de la batterie en veux-tu en voilà, des pirouettes prises de toutes les positions… Mais tout cela ne forme pas nécessairement un ballet. Ce défaut se trouve augmenté par l’absence d’alchimie entre Chase Finlay, le Golden boy de la compagnie (jolies lignes, jolie batterie et réceptions silencieuses mais pirouettes constamment décalées de leur axe) avec Sara Mearns (une technique de jambes impressionnante, une arabesque haute, des bras bien utilisés; tout cela séparé par un tronc d’airain sans aucune ductilité). La bonne surprise ? Troy Schumacher dans la Gigue : la batterie est d’une grande clarté aidée par un beau plié – ce qui est requis. Mais, c’est plus inusité, ses bras précis et expressifs et ses beaux épaulements rendent palpitants toutes les petites coquetteries baroquisantes de sa partition chorégraphique.

"Mozartiana". Ici avec Tyler Angle, Maria Kowroski et Daniel Ulbricht. Photo © Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse

« Mozartiana ». Ici avec Tyler Angle, Maria Kowroski et Daniel Ulbricht. Photo © Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse

«Tchaikovsky concerto n°2» (créé en 1940 pour ABT sous le nom de «Ballet impérial»), est un ballet à la structure curieuse. Il y a au moins deux « grand final » . Le premier, qui voit l’ensemble des solistes et du corps de ballet (une trentaine de danseurs) exécuter des petites cabrioles à l’unisson fait, en général, exploser la salle en applaudissements de tomber de rideau. Ce passage ne fait pourtant que précéder un très bel adage où le leading man joue avec une théorie de 8 filles et deux 1/2 solistes se tenant par la main qu’il agite tels des rubans.

Contrairement à «Mozartiana», où la virtuosité tourne un peu à vide, il y a dans « Tchaïkovsky n°2 » des surprises et de ces petites incongruités toute balanchinienne qui ravissent. Dans le pas de deux entre les deux solistes principaux, le danseur aide sa partenaire à reculer en sautillés arabesque. L’effet produit est extrêmement dynamique. Plus tard, deux garçons, placés de part et d’autre de la seconde soliste, l’entraînent dans une promenade arabesque en dehors mais, se faisant, exécutent chacun leur tour des grands jetés. Un peu d’humour primesautier au milieu de la difficulté technique ne fait jamais de mal. Le corps de ballet féminin évolue comme une sorte de roulis qui s’ouvre puis se referme sur les solistes. Tyler Angle, parfait partenaire noble, fait oublier qu’il est de plus petite taille que sa ballerine tant il danse étiré. Il nous régale par son sens infaillible des directions et sa souplesse de chat. Teresa Reichlen, longue, précise et élégante sans sécheresse reste ce qu’il faut en retrait pour évoquer la distance de l’étoile. Savannah Lowery, la deuxième soliste, a un joli jeu de jambe. Néanmoins, elle n’efface pas le souvenir de Patricia Delgado qui nous avait régalé dans ce même rôle en 2011 lorsque le Miami City Ballet d’Edward Villella avait pris par surprise le théâtre du Châtelet et le public parisien en renouvelant notre vision de l’interprétation du répertoire balanchinien…

Teresa Reichlen and Tyler Angle in George Balanchine’s Tschaikovsky Piano Concerto No. 2. Photo credit Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse

Teresa Reichlen and Tyler Angle in George Balanchine’s Tschaikovsky Piano Concerto No. 2. Photo credit Paul Kolnik. Courtesy of Les Etés de la Danse

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NYCB à Paris : l’axiome du calisson d’Aix

nycbJ’ai découvert le New York City Ballet comme on ouvre une boîte de friandises. Il faut en goûter tous les bonbons, apprendre à reconnaître ceux qu’on aime, et ceux qu’on laissera aux autres. La profusion est telle qu’on ne retient pas tout, et confond les emballages. La première semaine de la tournée mettant George Balanchine à l’honneur, me voilà, la bouche pleine, testant l’axiome – souvent discutable – selon lequel les calissons sont meilleurs à Aix.

Le premier programme débute avec un Apollon musagète à qui Robert Fairchild donne ses traits juvéniles et son pas assuré. Il y a chez lui quelque chose d’élastique et de relâché qui fait mouche. Voilà un poulain déjà grand, grattant la guitare telle une rock star, qui explore l’étendue des possibles. Parmi les trois muses, on se prend d’admiration pour la Terpsichore de Maria Kowroski, jazz et distinguée à la fois, avec des petits développés qui sont presque des ruades, des doigts palpitants, un art du changement de style – elle se déhanche, tord le torse, reprend une pose classique en un clin d’œil – tout à fait réjouissant. Après le duo, Apollo-Fairchild conduit son char de muses qui, par leur fougue l’entraînent. À le voir rentrer le cou dans l’effort on songe un instant à Phaéthon sur le point de perdre le contrôle de ses chevaux. Quelques secondes plus tard éreinté il s’endort quelques instants sur le coussin que forment leurs mains, bras ballants, engourdis dans un remarquable abandon.

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Robert Fairchild in George Balanchine’s Apollo. Photo credit Paul Kolnik

Dans les Quatre tempéraments, Gonzalo Garcia campe un Mélancolique dont la sortie en grand cambré est un peu trop téléphonée. Dans Sanguin, on remarque Abi Stafford, qui séduit par la délicatesse de son toucher sur pointes, à tel point qu’on croirait que ses gambettes taquinent les touches noires du piano. Autre découverte, Ask la Cour, grand blond au dos flexible mais pas caoutchouc, danse Flegmatique pas seulement comme une humeur interne, mais comme une relation à son environnement : on croirait qu’il marche sur des œufs. La danseuse de Colérique, Savannah Lowery, n’est ni tranchante ni impériale, et on se surprend à cesser de la regarder au profit des couples qui l’entourent – notamment un pack de filles incisives dans les seconds rôles.

Retour à Stravinsky avec le Duo concertant, qui semble illustrer à plaisir la fameuse phrase de Balanchine sur « voir la musique et écouter la danse ». Immobiles, les danseurs Lauren Lovette et Chase Finlay  écoutent les musiciens jouer le premier mouvement (Arturo Delmoni faisant son petit Oïstrakh au violon, Cameron Grant au piano). Ils se lancent sur la piste lors du mouvement suivant, et lorsque débute le troisième, où ils reprennent un instant leur attitude d’écoute, l’esprit se prend à anticiper ce que la ligne mélodique va leur inspirer.

Sterling Hyltin and Amar Ramasar in George Balanchine’s Symphony in Three Movements

Sterling Hyltin and Amar Ramasar in George Balanchine’s Symphony in Three Movements. Photo credit Paul Kolnik

Avec sa cohorte agitée de filles en queue-de-cheval, Symphony in Three Movements, est beaucoup moins ma tasse de thé, mais son adage central, sur une musique qui débute comme un des thèmes du Rake’s Progress, est l’occasion de faire la connaissance de Sterling Hyltin, jolie technicienne qui survole la partition, avec des bras désinvoltes, une minutie et un petit air altier qui donnent envie de la revoir très vite.

Cela tombe bien, elle dansait délicieusement le lendemain dans Mozartiana, Les pièces programmées pour la soirée de gala des Étés de la danse appartiennent sans conteste à une autre inspiration que celle des ballets en noir et blanc. Il faut, pour faire passer tout ce sucre, du fouetté, du chic et de la légèreté. Toutes qualités que le corps et certains solistes du NYCB ne possèdent pas au même titre. Autant j’ai eu l’impression de voir les ballets N&B au plus proche des intentions du chorégraphe-créateur de la troupe (théorème du calisson vérifié), autant dans les ballets chantilly ai-je eu le sentiment d’un manque par rapport à mes attentes (théorème infirmé). Le style actuel du NYCB, plus sportif, moins élégant – avec des arabesques vraiment ouvertes, et certaines danseuses un peu massives – ne m’a pas toujours transporté. Dans Symphony in C, il faut attendre l’adage d’une Teresa Reichlen aux grandes lignes déliées pour avoir le grand frisson de l’abandon, mais dans l’allegro vivo ou vivace, ce n’est pas le feu d’artifice attendu. Auparavant, le Tschaikovsky Pas de Deux donnait à Megan Fairchild (efficace mais au regard un peu fixe) et Joaquin de Luz l’occasion de rivaliser en pyrotechnie. Dans le Walpurgisnacht Ballet  (le genre de chocolat que je remettrais volontiers subrepticement dans la boîte), Sara Mearns, danseuse musculeuse à la technique de fer, me laisse totalement froid.

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« Le Corsaire » à Paris : English National Ballet

« Le Corsaire », English National Ballet. Palais Garnier. Représentations du 21, 24 et 25 juin 2016

Les Balletonautes ont vu 4 des six représentations du Corsaire données par l’English National Ballet de Tamara Rojo. James, qui avait déjà vu deux fois cette production de l’autre côté du channel en 2013 a décidé d’arrêter les frais après l’indispensable pèlerinage auprès de sainte Alina (le 23 juin) . Fenella et Cléopold sont venus, ont vu, puis ont écrit leur commentaire respectif. Ils se sont montrés étonnés de leur similitude lorsqu’ils se les sont échangés.

Why bother to “Keep Calm and Carry On?” Le Corsaire in Paris by The English National Ballet

Style: "Dance_small"As Emerson says, “A friend is a person with whom I may be sincere. Before him I may think aloud.” After the performance on June 21st, I still needed to explain things to my friend from abroad. His eyes at the evening’s end pleaded: “oh, but how can I admit to you that I just didn’t get it?”

For the ENB’s Le Corsaire was efficiently executed in that most British spirit of downplaying exactly that which we Continentals believe only works if you make it sizzle with nuance and persona. The evening was about endless revolution (like a top, not like the French) without evolution: efficient, clean. One could even say too proficient: it did not sing to me. Time and again I scribbled down notes that later turned out to be merely variations on “facility, regularity, this-that leap/multiple pirouette styled precisely, then repeated exactly.”

Too much uniform maestra of every step all the time in exactly the same vein becomes wearisome. If all anyone wanted from dance was that, I could just tell my friends to stay in bed and just surf the plethora of ballet competitions posted on YouTube.

The piece of fluff plot may be more in the vaudeville tradition (don’t tell Byron), but that shouldn’t mean turning it into the suite of interchangeable bravura numbers you get at a gala. Do the steps here, and the way they are attacked, serve to individuate the characters, personas? Not really. I think many people in the audience confused Shiori Kase’s creamy Gulnare with Tamara Rojo’s creamy Medora whenever one or the other had gone into the wings.

Anne-Marie Holmes’s staging exacerbates this by, for example, this sequence: Medora exits by entering into a house stage left; Gulnare almost immediately exits from said house, dances for a while, leaves; only for us to discover Medora re-entering from across the stage on the right, a goodly distance from the house into which she had supposedly been locked up. How does this help us understand the plot?

Similarly, in act one, four male leads come out and, one after the other, each does his own happy dance. Which happy dance, then, is by the good pirate, the bad pirate, the slave-dealer, the slave? Takes a long while to figure that one out. Why is following the slim plot made so hard to follow?

As the slave Ali – a peculiarly small and yet bouncy role probably left over from the era where the hero mimed and posed while “Benno” did all the partnering — Cesar Corrales owned his glitter pants. But he and the others, each time when spinning out into yet another spotless manège, made me muse about how Prince once made every split a great surprise. By inflecting your movements, the words, you can turn even the dumbest ideas into a song, a poem, a story, something that takes you on a journey before it ends. Not every variation should be danced like a power ballad.

Isaac Hernández as the hero Conrad suffered from the same accomplished milquetoastiness as his slave. Smooth, light, careful, correct. Too poised. Without the one being bare-chested and the other not, you couldn’t tell who was supposed to be Batman or Robin. His Act 3 final “ecstatic” duet with Rojo’s Medora started off on a technically high — and dramatically vanilla — vein of “O.K., now we will once again demonstrate to you out there – as precisely a we had in Act 2 — that we are in love.” Then it continued on but never evolved, developed, grew. Technique should be a means, not an end.

Of all the men Yonah Acosta — as the treacherous pirate Birbanto — did catch my eye. Just a soupçon of ham, an attack, and finally some variety in the way he would treat a step that might be repeated.

Do not assume I am arguing in favor of hambone theatrics. I am trying very hard to forget the once delicious Michael Coleman’s tasteless Pasha, which consisted of allowing his fat-suit to upstage him.

The ENB is in excellent physical shape, the corps nicely in unison, stylistically together, pleasantly accomplished. But perhaps the principals should not be hewing to these same principles. It’s supposed to be a ballet about pirates, not about the perfect 10.

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Douglas Fairbanks in a scene from THE THIEF OF BAGDAD, 1924.

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Le Corsaire : perdu corps (âmes) et biens…

cléopold2Que font tous ces Grecs qui rentrent en rang serrés côtés cour et jardin pour y danser dans le port d’Istanbul avec leurs donzelles aussi grecques qu’eux ? Comment Medora et Conrad se sont-ils rencontrés? À qui appartient l’esclave Ali, compagnon de Conrad, pour rentrer et sortir à sa guise du caravansérail du marchand d’esclave Lankedem? Tout le monde a l’air, dans ce curieux petit monde, de se dématérialiser mystérieusement. À l’acte 1, Medora rentre dans ce même caravansérail côté cour et réapparaît sur la place, côté jardin. Les humeurs sont tout aussi volatiles. À l’acte 2,  Birbanto, le bras droit de Conrad (le Corsaire. Vous me suivez?) fulmine déjà contre son chef avant même que celui-ci ne libère les jolies esclaves conquises de haute lutte, à la demande de Medora. Tout cela est peu explicable… Mais on comprend vite que le propos n’est pas là. La production semble ne pas chercher à faire sens dramatiquement.

Pour ma part, ma qualité d’amateur de ballet me rend plutôt tolérant pour les arguments légers, voire faibles… Mais je tolère difficilement l’incohérence. Personnellement, la version qui devrait faire référence est celle d’Oleg Vinogradov, présenté par le Kirov à partir des années 80. Elle avait le mérite d’avoir une narration claire (on assistait à la rencontre de Conrad et Medora sur la plage puis à l’enlèvement des jeunes filles grecques par Lankedem) et de bien y enchâsser les passages obligés (Pas de deux de Gulnare et Lankedem, Pas de trois de l’esclave, Pas des odalisques et jardin animé) au milieu d’un décor qui posait un regard amusé sur l’orientalisme XIX e siècle. La scène du marché (acte 1, scène 2) était agrémentée de danses d’esclaves des différentes partie du monde méditerranéen, toutes nostalgiques, résignées ou se cabrant face à leur sort, comme Médora qui exécutait une variation à base de sissonnes bras dans le dos où elle exprimait l’humiliation d’être présentée comme une marchandise. Cette variation était infiniment préférable à celle de la présente production Anne Marie Holmes où, transformée en une sorte d’aguicheuse « esclave en série », Médora lutine un pacha qui frôle le politiquement incorrect tant-il est présenté comme stupide et libidineux.

Or, dans le programme, la version Vinogradov est balayée d’un revers de main par Jane Pitchard

« Une production qui met le ballet sans dessus-dessous, commençant par le naufrage et racontant à peine la moitié de l’histoire dans une production vivante et légèrement second degré. Cela relance l’intérêt pour le ballet, désormais repris dans le monde entier »

Cette production avait en effet de quoi « relancer l’intérêt »… Mais cet avatar actuel ?

Toujours dans le programme, Anne-Marie Holmes dit avoir remonté la « vraie » version du Corsaire qu’un de ses anciens professeurs de Moscou lui aurait demandé de « sauver » après que le Bolshoï en eut changé. Mais cette version « originale » fait en fait référence à  une chorégraphie de Sergeïev pour le Kirov datant de 1973 !

Pourquoi cette version, alors? Parce qu’elle donne quantités de rôles masculins pyrotechniques à danser. Il est vrai que Conrad est sinon mieux, du moins plus souvent servi que dans la production Vinogradov. Force est de constater que cela ne recentre pas l’intérêt du public sur lui. Les deux soirs où j’ai assisté au Corsaire, les applaudissements sont allés à Ali (le mec qui sort avec sa culotte de pyjama) ou Birbanto (le traître tout en rouge). Qu’importe alors si le public s’y perd, il aura tout son soûl de pirouettes à gogo, de doubles révoltades et, si affinités, de triples saltos arrière.

Avec des personnalités bien marquées, la chorégraphie de Holmes peut néanmoins se laisser regarder. Le film de la production d’ABT de 1999 en est une démonstration. Mais la distribution associe intelligemment des danseurs très différents à différents stages de leur carrière : Vladimir Malakov, déjà presque un vétéran sur-joue Lankedem avec délice, Ethan Stiefel dans Conrad venait de faire sa transition du NYCB (dont il gardait l’élégant verni) à ABT tandis que le jeune Joaquin De Luz (Birbanto), qui devait sentir déjà les dangers du typecasting, préparait le voyage dans le sens inverse. Angel Corella, en passe d’atteindre le pic technique et artistique de sa carrière était Ali. Et c’est exactement cet équilibre qui manquait aux distributions de l’English National Ballet où Tamara Rojo a engagé un groupe de très jeunes danseurs aux qualités physiques indéniables, à la technique acrobatique souvent impressionnante mais à la présence scénique somme toute interchangeable. Isaac Hernandez, déjà invité à l’Opéra de Paris pour le Lac des Cygnes, danse à fond son texte chorégraphique avec des qualités saltatoires certaines mais une petite pointe de sécheresse qui lui joue parfois des tours. Cesar Corrales, en plus d’un ballon inusité chez les longs danseurs de son espèce, est doté d’une très belle ligne d’arabesque. Mais ces deux danseurs n’apportent aucune inflexion particulière à leur danse quand on les retrouve deux soirs de suite dans des rôles différents – Hernandez dans Conrad le 24 et dans Ali le 25, Corrales dans Ali puis dans Birbanto. Le jeu est stéréotypé, les sourires formatés et décrochés en mesure avec une régularité effrayante. Les pas de liaison sont escamotés afin de laisser un peu de place à la giration complexe suivante (ainsi les balancés de la variation d’Ali). On se sent convié non à un ballet mais à un gala du Youth America Grand Prix.

Du côté des filles, c’est un peu le même constat. Shiori Kase, nommée principal (première danseuse) à l’issue de la représentation du 25, saute bien, tourne bien mais danse son pas de deux du marché aux esclaves sans la moindre inflexion dramatique. On ignorera toujours si elle déteste son partenaire geôlier où si l’exercice d’être vendue à un vieux gâteux a été le grand frisson de sa vie. Des « trois odalisques » vues sur deux soirées (5 danseuses), seule Ksenia Ovsyanick, avec ses brisés aériens et silencieux et son haut de corps élégant et paisible a retenu notre attention. C’est que sans esbroufe technique, elle laissait la place au rêve au lieu de laisser voir les limites physiques du corps.

Dans le rôle de Medora, la directrice-étoile de la compagnie, Tamara Rojo est un peu de la trempe des danseurs qu’elle engage. Sa danse, directement sensuelle, est plus impressionnante dans la grande technique que dans les moments de contrôle (ainsi dans la variation du jardin animé avec sa remontée de tours à la seconde) mais on se laisse conquérir par sa danse crémeuse et par son énergie inflammable (qui culmine dans les fouettés du grand pas de deux de l’esclave). Tamara Rojo est une grande danseuse.

Avec Alina Cojocaru, cependant, on atteint une dimension différente. Dans cette production qui ne fait pas dans la dentelle, on dirait un Raphaël qui se serait matérialisé au milieu d’une illustration pour Chocolat Meunier. Dès son entrée en jetés, dynamique et suspendue, on sait qu’on va assister à une expérience particulière. Le badinage avec le pacha n’est pas si vulgaire car elle le transforme en un jeu presque enfantin. Dans le pas de deux de l’acte 2, elle sait moduler ses regards ou ses directions pour bien signifier qu’elle danse d’abord avec Conrad (Osiel Gouneo, jamais autant mis en valeur que lorsqu’il est engagé dans un pas de deux avec elle) puis avec Ali. Des suspensions, des petites surprises, des inflexions de ports de bras dans de simples retirés (variation de l’acte 2), vous tiennent comme en alerte. Mademoiselle Cojocaru parvient même à rediriger votre attention sur la musique pour le moins composite du ballet. On se prend à apprécier les accents sentimentaux du duo romantique « de la grotte » avec Conrad ou la force mélodique de la scène du jardin animé (un peu chichement remontée pour cette tournée). Mais Alina Cojocaru est une grande ballerine…

Douglas Fairbanks in a scene from THE THIEF OF BAGDAD, 1924.

Douglas Fairbanks in a scene from THE THIEF OF BAGDAD, 1924.

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