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Les pieds bien sur terre pour pouvoir mieux décoller du sol.

À Bayonne : la Belle de chambre de Fabio Lopez

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LA BELLE AU BOIS DORMANT par la COMPAGNIE ILLICITE BAYONNE, directeur artistique et chorégraphe Fabio Lopez, Saluts. Photographie Stéphane Bellocq.

C’était à une sorte de gageure que l’on était convié à Bayonne. Le chorégraphe de la Cie Illicite, Fabio Lopez, avait en effet décidé de s’attaquer à un monument du ballet classique et pas n’importe lequel. La Belle au Bois dormant, créée au Mariinsky de Saint Petersbourg pour les fêtes de fin d’année en 1890 dans une étroite collaboration entre Piotr Ilitch Tchaïkovski et Marius Petipa, n’est pas seulement un grand ballet du répertoire. Il est en quelque sorte le ballet académique ultime, celui qui a porté à son paroxysme les principes esthétiques élaborés depuis déjà trois décennies par Marius Petipa, et en a – peut-être – montré les limites. Sa structure à numéros, qui ralentit considérablement l’action, en fait une œuvre dans laquelle il est difficile d’adhérer à l’histoire de bout en bout. Mais ce ballet a également annoncé le passage du ballet académique au ballet abstrait (pensez, dans le sextet des fées, au Prologue, on trouve une fée « miette de pain qui tombe » et une « fleur de farine »). La Belle est l’incontestable matrice des grands ballets néoclassiques de George Balanchine.

La Belle au Bois dormant suscite d’emblée une attente de production somptueuse. Celle d’origine, celle des Ballets russes de Serge de Diaghilev en 1920, celle, extravagante, des grands ballets du marquis Cuevas en 1960 ou, plus près de nous la production Noureev-Georgiadis de 1989 pour l’Opéra de Paris créent chez le balletomane incurable de grandes attentes. Ce dernier s’attend aussi à de gros effectifs pour incarner la pléthore de rôles de solistes et de demi-solistes voulue par Petipa.

Or, le jeune groupe de Fabio Lopes n’a pas les moyens d’une grande compagnie de ballet et son effectif n’excède pas ici 12 danseurs. Il y avait donc un véritable enjeu à préserver la féérie. Même des compagnies classiques, quand elles ont des moyens et des effectifs suffisants, peuvent paraître affreusement bon marché lorsqu’elles montent la Belle.

Dans sa tentative, Fabio Lopez s’était lui-même mis sur la corde raide.

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En termes de production, Fabio Lopez a opté pour un imposant décor fixe constitué de sept arcades dont certaines sont obturées par des rideaux translucides. Ce décor peut aussi bien évoquer chacune des fées du conte, un palais, une topiaire, une forêt magique ou encore une chambre des apparitions.

Pour pallier la minceur du corps de ballet, les danseurs se démultiplient. La fée principale (la jeune et talentueuse Alexia Barré, à la ligne infinie et aux bras élégiaques) rejoint le corps de ballet quand elle n’incarne pas la belle marraine du conte. Les danseurs sont tour à tour membres de la cour, êtres sylvains pour la scène du rêve, sbires de la méchante fée etc. Les costumes sont souvent unisexes et, comme dans certains ballets de Jiri Kylian, et la plupart de ceux de Thierry Malandain, les hommes adoptent fièrement et virilement la jupe longue.

La narration du conte restait sans doute le point le plus sensible de cette relecture. Le ballet de Petipa-Tchaïkovski ne brille pas nécessairement par sa lisibilité (allez expliquer à des enfants qui voient leur premier ballet « Mais si, elle est endormie ! Mais en attendant de se réveiller, elle danse avec le prince !! » : souvent un grand moment de solitude). Comment faire comprendre à un public qui ne connaît pas l’argument du ballet de 1890, une histoire qui est traditionnellement contée avec un cast of thousands et qui est ici endossé par des interprètes majoritairement multifonctions ? Le prologue du ballet de Fabio Lopez ne doit pas être commode à interpréter pour un membre du public néophyte. La fée Carabosse (le talentueux Alvaro Rodrigues Piñera, soliste du ballet de Bordeaux qui dépeint une marâtre fièrement androgyne et subtilement vénéneuse) qui se prépare pour le bal auquel elle n’est pas invitée, est inhabituellement glamour et la jolie liane en blanc qui apparaît derrière les arcades (Alexia Barré, la fée) possède dès le premier abord tous les attributs attendus de la princesse Aurore.

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La Belle au bois dormant. Alexia Barré, la fée soliste. Photographie Stéphane Bellocq.

Mais qu’importe au fond car Fabio Lopez a choisi de garder l’essentiel du conte de fée : le parcours initiatique tumultueux sur fond d’éléments perturbateurs. Le chorégraphe décide également d’explorer le versant psychanalytique du conte. La fée Carabosse, plus ambivalente, moins manichéenne, est en effet à la fois le mal et le remède. Pour se venger, elle enfante un gourmand, une ronce sarmenteuse, qui s’avérera être le prince. C’est ainsi que l’amour naissant entre la Belle et son tendron, le jour des 15 ans de l’héroïne, débouche sur une petite mort. Pour avoir tâté du dard acéré de son prince-épine, la belle tombe en pâmoison, laissant son bourreau involontaire tout éploré. Tourmenté par le souvenir de sa Belle victime, il noie son chagrin au milieu des nymphes sylvestres qui suscitent pour lui l’image de l’absente. Comme dans tout bon conte de fée, le prince devra tuer sa mère pour délivrer définitivement l’élue de son cœur.

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La Belle au bois dormant. Cie Illicite. Carabosse : Alvaro Rodriguez Pinera. Photographie Stéphane Bellocq.

Le conte y est donc. Mais qu’en est-il de la chorégraphie ? Le programme annonce : chorégraphie et scénographie de Fabio Lopez d’après Marius Petipa. Dans le monde du ballet, cela peut vouloir dire beaucoup de choses. Toute production d’un grand ballet classique de la période romantique ou académique est « d’après ». La question est de savoir le dosage du « d’après ». La plupart du temps, cela veut dire que les passages phares, traditionnellement acceptés comme authentiques sont conservés. C’est l’option qu’avait par exemple choisie Roland Petit pour sa Belle relue à la lumière des bandes dessinées de Little Nemo. Ici, Fabio Lopez reste fidèle à son esthétique néoclassique de bout en bout. Il y a donc des glissés au sol, et des bras très arachnides qui évoquent parfois des branches de ronces ou de lilas qui s’accrocheraient aux vêtements de visiteurs inopportuns de la forêt.

Néanmoins, Marius Petipa n’est pas, loin s’en faut, absent de la Belle de Fabio Lopez. Mais ici, les citations chorégraphiques sont très expertement digérées et insérées dans le texte chorégraphique. Elles sont subreptices et suffisent à évoquer l’original. Au prologue, on reconnait les piétinés de la fée lilas (les danseuses sont sur pointes, fait rare dans les compagnies néoclassiques à petit effectif) ou encore des bribes du partenariat entre les fées et leurs cavaliers du ballet traditionnel. Dans la scène de la piqûre, la princesse ne fait à proprement parler qu’un temps levé à double rond de jambe mais cela suffit à évoquer toute la diagonale voulue par Petipa. Alessandra de Maria, par sa jolie aisance et sa belle coordination de mouvement parvient parfaitement à évoquer les fastes du ballet impérial des années 1890. Dans le courant du ballet, on reconnaît aussi certaines attitudes, la hanche ouverte, très lyriques et très russes. Les adages exsudent de lyrisme slave. Dans la scène du rêve, Fabio Lopez semble se souvenir de la longue introspection du prince dans la Belle de Noureev sur l’entracte musical de Tchaïkovski. Le jeune et vaillant David Claisse qui remplace au pied levé et avec très peu de temps de répétition le danseur initialement prévu, exécute dans la partie solo de ce pas deux avec la Belle-Vision une combinaison de pirouettes et grands ronds de jambe achevés sur plié qui nous sont familiers. Dans ce passage très poignant, le prince qui semble souffrir physiquement de ses sentiments semble vouloir extirper le mal de son corps. Ses mains fourragent fiévreusement dans sa poitrine. Il semble porter son cœur à bout de doigts.

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La Belle au bois dormant. Alessandra de Maria (la Belle) et David Claisse (le prince). Photographie Stéphane Bellocq.

Fabio Lopes paie encore hommage à la chorégraphie originale en créant un adage à la rose « blind date » (la ballerine danse avec ses quatre prétendants les yeux bandés) qui retient l’essentiel des motifs iconiques de la chorégraphie de Petipa tout en y ajoutant un biais néoclassique qui n’est pas sans évoquer l’école anglaise. Loin de rester la pointe au sol à la recherche de difficiles équilibres, elle passe de bras en bras un peu comme la Manon de MacMillan dans la scène chez Madame. Lopes décide également de déplacer le passage de l’acte de la présentation à celui du réveil. Ici, l’un des quatre chevaliers à la rose est l’élu et la Belle aveuglée doit se laisser guider par son parfum.

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La Belle au bois dormant. Alessandra de Maria (la Belle) David Claisse (le prince) et les prétendants. Adage à la rose. Photographie Stéphane Bellocq.

Une telle réécriture de l’argument original entraîne nécessairement un bouleversement de l’ordre de la partition. Ce ne sera pas la première fois que la musique de ballet de Tchaïkovski aura subi des transformations au forceps ; on sait que la partition initiale du Lac des cygnes est perdue aujourd’hui. Les changements opérés pour la Belle de Fabio Lopez ne sont pas tous heureux d’autant que, travaillant sur musique enregistrée, les transitions peuvent paraître un peu abruptes. Dans la scène de vision, l’intercalation du final du sextet des fées se justifie chorégraphiquement – la sortie en jetés des esprits de la forêt, plutôt effective – mais connecte mal le passage musical de « la vision » et de « l’entracte ».

En revanche, le choix contestable musicalement et philologiquement de terminer la Belle par l’ajout d’un extrait de Ma mère l’Oye de Ravel s’avère finalement tout à fait fructueux. L’acte III du ballet de Tchaïkovski est en effet, en dépit de la réunion de personnages des contes de Perrault, sans doute le moins féérique du ballet, se concentrant plutôt sur le pastiche de la musique louis-quatorzienne. En choisissant d’écarter le pas de deux final, celui de la prise de pouvoir terrestre des héros, pour se recentrer sur l’éveil de la princesse, Fabio Lopez a préservé l’atmosphère magique du conte et la musique de Ravel, un admirateur de Tchaïkovski, s’est avérée parfaite pour ce propos. Il laisse le spectateur du ballet sur une note expectative qui vaut mieux que le trivial et déceptif « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

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Don Quichotte : une dernière un soir de Premier

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Don Quichotte. Saluts. 1er janvier 2022

Don Quichotte (Noureev-Petipa / Minkus). Ballet de l’Opéra de Paris. Représentation du samedi 1er janvier 2022.

Il ne faut jamais dire jamais. Je pensais ne voir qu’un Don Quichotte de fête cette saison, et voici que par le biais d’un généreux donateur, il m’a été donné de commencer l’année avec de nouvelles émotions chorégraphiques. Cette soirée inattendue a pourtant commencé par un curieux jeu de chaises musicales dans une salle sans orchestre. La distribution, maintes fois remaniée depuis le début de la série, l’a été encore à quelques secondes du lever de rideau. On apprenait en effet que « monsieur Marque, souffrant » qui devait servir de partenaire à mademoiselle O’Neill – qui jusqu’ici était l’invitée de dernière minute – serait remplacé par Mathieu Contat dans Basilio. Ce que le message ne disait pas, c’est que ce changement conséquent dans la distribution (Basilio donné à un coryphée, ce n’est pas rien) allait provoquer un véritable tsunami dans la cast list des rôles secondaires et qu’il allait falloir jouer des jumelles pour reconnaître qui était qui. Le gitan au fouet de l’acte 2 allait être dansé par Antonio Conforti, remplaçant Mathieu Contat désormais promu Basilio ; Gamache, le prétendant snob de Kitri allait être incarné par Cyril Chokroun qui devait danser Don Quichotte, en lieu et place du jeune Keita Belali ; et Don Quichotte lui-même serait mimé par Yann Chailloux. Vous suivez ? Non ? C’est normal.

Tout étourdi qu’on ait pu se sentir, on était tout de même heureux que ce jeu d’équilibriste ait été possible vu le nombre d’annulations dont a été grevée cette série.

On aura pu donc apprécier une fois encore et peut-être ressentir davantage, l’excellence de l’interprétation de Yann Chailloux (déjà vu le 20) qui, même lorsqu’il est maintenu dans une coupable pénombre (celle, impardonnable, de la première scène) parvient à créer un personnage de vieil hidalgo non pas tant piqué qu’inconditionnellement romantique. Lorsqu’il commande à Sancho Pança (l’excellent Adrien Couvez, lui aussi, triomphateur de l’obscurité ambiante) de l’adouber-minute chevalier, il désigne la silhouette de carton-pâte figurant un chevalier des temps anciens comme il indiquerait à un empoté où se trouve la notice d’un appareil ménager moderne et compliqué. À l’acte 1, lorsque l’indélicat Basilio le qualifie de vieux fou, il bombe le torse indigné au lieu de rester aphasique comme on le voit trop souvent. Son duel de l’acte 2 avec Gamache (Cyril Chokroun) est un bijou de timing comique. Les deux frères ennemis parviennent même à nous surprendre avec l’arrachage de la perruque pourtant vu cent fois dans cette production du ballet.

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La distribution des rôles « dansés » n’est pas en reste. Hannah O’Neill fait une entrée solaire sur la grand’ place de Barcelone. Elle a un superbe ballon et de l’énergie à revendre, particulièrement appréciés pendant la variation aux castagnettes. Ce morceau de bravoure galvanise une salle enthousiaste qui n’hésite pas à scander les tempi du final de ses applaudissements. Mathieu Contat qui remplace Paul Marque au pied – bien – levé étonne par son aplomb si l’on considère le peu de temps qui lui a été imparti pour rentrer dans ce rôle difficile. Ses variations sont étonnamment léchées. Il a de beaux tours en l’air finis proprement en 5e position. A peine remarque-t-on un peu trop de concentration dans les pas de deux, mais c’est bien naturel. Le jeu n’est jamais timide et une complicité s’installe très vite avec sa partenaire pourtant impromptue.

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Mathieu Contat (Basilio) et Hannah O’Neill (Kitri)

Le duo des amies de Kitri est délicieusement assorti. Mesdemoiselles Bon et Drouy sortent de la même école et caquettent à l’unisson. Surtout, Florian Magnenet est un inénarrable toréador plutôt dans la veine de celui de Carmen de Roland Petit. Affligé d’une Mercedes efficace mais un tantinet revêche (Fanny Gorse), il virevolte et lutine tout ce qui porte un jupon alors même que sa partenaire slalome entre les poignards. Il parvient à créer une histoire dans l’histoire et donne une dimension supplémentaire à cette petite chronique d’une Espagne de fantaisie.

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L’Acte 2, commence par un joli duo, bien mené, entre Kitri-Hannah et Mathieu-Basilio. Ils y mettent juste ce qu’il faut de fluidité dans le partnering pour laisser sourdre la sensualité. Ils seront un peu moins convaincants en pseudo-gitans mais Antonio Conforti, décidément très à son affaire, a l’âme manouche pour tout le plateau. Dans la scène du rêve, Héloïse Bourdon, toute en épaulements, ports de bras et suspension, dépeint une reine des Dryades élégante et sereine. En Cupidon, Marine Ganio cisèle ses positions. Elle oscille entre le joli automate, merveille de technique horlogère, et la délicate porcelaine de Saxe. Hannah O’Neill est une Kitri-Dulcinée aérienne tout en restant charnelle. L’ensemble de la scène est d’excellente tenue. On regrette que le trio de dryades, très bien en ouverture, se désolidarise un peu sur la coda. On passe néanmoins un excellent moment.

Dans la première scène de l’acte 3, la taverne enfumée qui peut, certain soirs, être un peu terne, est illuminée par l’énergie d’Espada (Magnenet), des deux amies (Bon et Drouy) et du couple principal. Ils semblent, dans leur danse des gobelets, entraîner tous et toutes dans leur sillage. Mathieu Contat mime bien le faux suicide mais se trompe de timing pour son pied de nez à Lorenzo, le père de Kitri.

Dans la scène de mariage, Hannah O’Neill et Mathieu Contat auront plus de difficultés à dissimuler le peu de temps de répétition dont ils ont disposé. L’ensemble est très précautionneux dans l’intrada et l’adage. Mathieu Contat a tendance à se placer trop près de sa partenaire. Mais, peu ou prou, les deux danseurs parviennent à préserver l’aura de leur couple et à ménager des moments d’acmé dans leur pas de deux. Mathieu-Basilio surmonte plus qu’il ne maîtrise sa variation mais se rattrape par son beau manège et ses tours à la seconde de la coda. Hannah-Kitri délivre une primesautière variation de l’éventail et étourdit la salle de ses fouettés doubles. La première demoiselle d’honneur, Bleuenn Battistoni, avec sa musicalité parfaite et son charme rajoute aux attraits de cette noce dansée.

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Bleuen Battistoni (première demoiselle d’honneur)

On sort donc de cette dernière d’un soir de premier de l’an avec suffisamment de belles images pour nous faire voir 2022 en rose. Pourtant, on le sait bien déjà, la représentation du lendemain a été annulée pour cause de Covid… Same old, same old !

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BONNE ANNÉE!

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Don Quichotte : coup unique, coup de maître!

P1180207Don Quichotte (Petipa-Noureev / Minkus). Représentation du lundi 20 décembre 2021.

Après un début de saison pour le moins décevant, on aura enchaîné sur une série de fêtes troublée. Entre chaises musicales des distributions et affres du covid, je n’aurai finalement vu qu’un seul Don Quichotte pour cette mouture 2021 : une choquante première dans ma carrière de balletomane. Je ne m’étendrai pas sur le ballet, son histoire, son évolution et la production actuelle à l’Opéra. Je l’avais déjà fait en 2012-2013, au tout début des Balletonautes qui fêteront bientôt – comme le temps passe! – leurs 10 ans.

Pour consolation, ce coup unique aura – presque – été un coup de maître. Il faut dire que la distribution réunissait un couple éprouvé et apprécié des balletomanes : Dorothée Gilbert et Hugo Marchand.

Mademoiselle Gilbert commence pourtant son parcours un peu en-deçà de son habituelle pétulance. Kitri-Dorothée fait une entrée précautionneuse et sa variation aux castagnettes de milieu d’acte manque de peps et de rebond. Hugo Marchand est lui plein d’une belle énergie, mais ce partenaire attentif ne donne le meilleur de lui-même que lorsqu’il absorbe et recycle l’énergie que lui renvoie sa partenaire. On reste ébaubi par ses belles lignes mais un peu extérieur à l’histoire de Basilio et Kiteria. L’interaction entre les deux comparses ne devient vraiment drôle qu’au moment du menuet avec Don Quichotte. Kitri-Gilbert distribue les coups de pieds et les crocs en jambe avec une férocité gourmande.

Héloïse Bourdon délivre une danseuse de rue tout chic tout charme face à un Espada-Raveau scolaire et éteint. Le corps de ballet, en revanche est à son affaire et c’est un grand soulagement après ce début de saison cochonné chez les garçons.

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Héloïse Bourdon (la danseuse de rue) et Arthus Raveau (Espada)

L’acte deux est d’un tout autre acabit. Dès le pas de deux des moulins sur la musique de la rencontre Solor-Nikiya dans La Bayadère, il est évident que Dorothée Gilbert a retrouvé tout son aplomb. Il y a des étincelles dans ce couple qui se lutine sur la terre battue. La scène des gitans est également très réussie avec un Antonio Conforti véritable meneur de revue, rempli de charisme. Sa danse claque comme son fouet. Dorothée Gilbert et Hugo Marchand sont irrésistibles en gitans d’opérette se jouant de leurs poursuivants.

Cette scène n’est pourtant que le préambule à ce qui aura sans doute le plus beau moment de la soirée : la scène de la vision. L’Apparition de Kitri-Dulcinée et de l’homme noir, dans toute la simplicité du procédé, garde toute sa charge poétique et émotionnelle. Dorothée Gilbert s’y montre déjà en possession de toute son aura d’étoile. Le trio de soliste est, de surcroît, l’un des plus homogènes et assortis qu’il nous a été donné de voir depuis longtemps. Camille Bon, reine des Dryades, exécute avec une grâce détachée et une vraie qualité aérienne les redoutables glissades-développés seconde qui, trop souvent, deviennent péniblement techniques et sonores chez certaines danseuses. Légère, elle fixe ses grand développés avec aisance et moelleux. Hoyhun Kang est un preste Cupidon avec beaucoup de présence scénique et de style. Dorothée Gilbert accomplit une très belle variation de la vision : ses piqués attitude, très soutenus, sont évocateurs et poétiques. Le corps de ballet féminin, mené par le joli trio formé par Marine Ganio, Eléonore Guérineau et Inès Mcintosh est d’une grande précision, ce qui ne gâche rien.

À l’acte 3, la scène de la taverne plutôt bien enlevée. Basilio-Marchand mime son suicide feint avec gusto et le combat loufoque entre Don Q (Yann Chailloux) et Gamache (Daniel Stokes) est diablement bien réglé.

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Yann Chailloux (Don Quichotte)

La scène de mariage est un vrai feu d’artifice. Le fandango (dont on regrette toujours qu’il soit perdu au début dans le bric-à-brac de la mise en scène 2008) fait son petit effet. Dans le grand pas, on découvre avec plaisir la première demoiselle d’honneur d’Inès Mcintoch, très claire de ligne, précise et musicale. Un sans-faute.

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La première demoiselle d’honneur. Inès Mcintosh

Dans le grand pas de deux, Dorothée Gilbert exhibe ses équilibres parfois au détriment de la musique mais la salle adore. Elle accomplit une très belle variation à l’éventail, preste et musicale. Hugo Marchand, se montre parfait partenaire dans l’adage. Il fait lui aussi une belle variation même si le cruel final avec sa succession de double tours en l’air retiré finis en arabesque des deux côtés est plus négocié qu’embrassé. Les deux danseurs ajoutent une touche de bravache presque russe à leur coda.

Un joli final pour une bien belle soirée.

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Dorothée Gilbert (Kitri) et Hugo Marchand (Basilio).

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Ashton/Eyal/Nijinski : grappes de nymphes

P1180160Programme Ashton/Eyal/Nijinsky. Ballet de l’Opéra de Paris. Représentation du mercredi 1er décembre 2021.

La saison 2021-2022 du ballet de l’Opéra met décidément un temps infini à décoller. Après le retentissant et coûteux fiasco du Rouge et le Noir de Pierre Lacotte – contre-sens littéraire et naufrage chorégraphique –  après la reprise très dispensable des baballes de Play, le ballet de l’Opéra investit dans son premier programme « anglais ». Qu’est-ce à dire quand, finalement, seule une œuvre à l’affiche est d’un chorégraphe de cette nation ? Par « programme anglais », il faut entendre programme sans thématique, une spécialité notamment de la première compagnie londonienne. Cette tendance s’oppose à celle du ballet de l’Opéra national de Paris qui a plutôt tendance à rassembler des soirées autour d’un artiste, d’une période ou encore d’une tendance chorégraphique.

Chacune des formules à ses avantages et ses inconvénients. La thématique à la française peut parfois conduire à des soirées sur la même note et malheur à vous si elle est sombre. Le programme anglais est un peu fourre-tout mais les Britanniques savent y faire. Pour faire passer une nouveauté pas encore éprouvée ou une œuvre plus exigeante, ils miseront sur une pièce plus légère ou pyrotechnique – un « crowd pleaser » – placée en général en fin de soirée pour que les applaudissements finaux soient chaleureux.

Pour Ashton/Eyal/Nijinski, les Français n’ont pas eu cette finesse. Déjà, dans la brochure, la schizophrénie se fait sentir. Les très documentés fascicules s’ouvrent en général par une double page, « en quelques mots », pour débrouiller les membres du public néophytes et leur faire sentir la cohérence du programme. Ici, la justification de la réunion d’une pièce d’occasion d’Ashton, Rhapsody, d’une énième relecture du Faune de Debussy par Sharon Eyal et d’une nouvelle recréation du Sacre de Nijinski par Dominique Brun tient du jeu d’équilibriste. Si j’ai bien compris voilà à quoi elle tient : Debussy (Faune) appréciait beaucoup Stravinski (Sacre). Ashton (Rhapsody) a découvert la danse grâce à Pavlova (Russe comme Stravinski ? Russe comme Rachmaninov ? Russe comme Baryshnikov ?).

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Au fond, peu aurait importé si la pièce déjà éprouvée avait été, primo, placée en fin de programme et non au début et secundo, si elle avait été bien remontée (avec les décors et costumes actuels du Royal Ballet, inspirés des originaux dessiné par Ashton et non cette sinistre poterie art-déco aux couleurs criardes vestiges du goût d’Anthony Dowell lorsqu’il dirigeait la compagnie) et surtout correctement dansée. Car cette pièce d’occasion, créée en 1980 pour l’anniversaire de la queen mum et à l’occasion de la résidence de Mikhail Baryshnikov dans la compagnie londonienne, a ses qualités. Les parties féminines de la chorégraphie avec ses épaulements stylisés sont typiques d’Ashton. Les filles évoluent parfois dans des lacets qui ne sont pas sans évoquer la théorie de nymphes de l’Après-midi d’un faune. Les danseuses de l’Opéra s’acquittent de cette partie avec grâce – l’un des rares objet de satisfaction de cette représentation. La partie masculine, surtout celle du soliste, est en revanche du pur Baryshnikov avec ce que cela comporte de démonstrations pyrotechniques et de fanfaronnades. On se demande pourquoi l’Opéra n’a aligné aucune étoile masculine pour défendre cette partition hautement technique. Le soir de la première, Marc Moreau était absolument débordé par la chorégraphie : la jambe restait engluée dans la colophane, les pirouettes étaient toutes négociées plus qu’exécutées (même celles sur le coup de pied) et l’ensemble sous le signe du précautionneux quand ce n’était pas du sauve-qui-peut. Il était troublant de voir ce danseur habituellement si volontaire et efficace aussi « émoussé ». Les comparses masculins étaient hélas à l’unisson. C’était une juxtaposition de personnalités, de corps et de ballon extrêmement hétérogène. Les lignes de ces six faire-valoir rappelaient péniblement l’imprécision du corps de ballet masculin notée dans Le Rouge et le Noir.

Pour ajouter à la déception, Sae Eun Park manquait absolument du lyrisme requis dans une chorégraphie censée rappeler les lignes élégiaques d’Anna Pavlova ; elle bouge ses bras comme le ferait le télégraphe-Chappe et son interprétation des épaulements ashtoniens, subtilement décalés par rapport aux rotations du buste, a la poésie du Rubik’s cube. Surtout, on s’étonne de la façon dont ses partenaires peinent à la porter : que ce soit à bout de bras du soliste ou de plusieurs danseurs du  corps de ballet, la danseuse reste un poids mort. Adieu les références à Pavlova, que ce soit la pose en piqué arabesque avec ses ports de bras d’orant ou encore ce moment où les jolis moulinets de poignets de la ballerine paraphrasent les gammes ascendantes du pianiste. Ici, la danseuse semble essayer de se débarrasser de Kleenex usagés.

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Reste à espérer que les distributions suivantes serviront mieux cette pièce d’occasion car la suite du programme n’est pas sur la phase ascendante.

Faunes de Sharon Eyal, danseuse et chorégraphe israélienne issue de la Batsheva Dance Company n’est pas une pièce désagréable. La gestuelle volontairement apprêtée des bras – qui font des volutes parfois agitées de spasmes ou s’encastrent autour du buste à la manière de camisoles de force – le dispute au bas du corps non moins affecté. Les danseurs et danseuses, affublés de tenues unisexe, androgynes, effectuent de petites menées sur genoux pliés avec le bassin cambré à l’extrême. Les groupes sont bien gérés et évoquent parfois les théories de nymphes du ballet original de Nijinski. Dans le ballet d’Eyal, il n’y a pas de rencontre. Chaque faune-nymphe est aux prises avec un désir autocentré. Pourquoi pas ? Mais force est de reconnaître que cette pièce, comparée à d’autres relectures de ce ballet, frôle l’insipidité.

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On s’étonnait que le Sacre du Printemps ait été choisi pour conclure la soirée. Habituellement, la tradition française veut que l’on termine sur une création, répondant à la croyance erronée que c’est forcément une nouveauté et non la reprise d’une pièce éprouvée qui va susciter l’enthousiasme du public. La réponse était pourtant dans le programme de l’Opéra. Le Sacre de Nijinski présenté en ce soir de première n’était pas celui entré en 1991 au répertoire du ballet de l’Opéra, la reconstruction de Kenneth Archer et Milicent Hodgeson, mais une nouvelle réécriture-évocation par la chorégraphe et chercheuse Dominique Brun de la chorégraphie originale disparue de Nijinski. Il en est, dans le domaine de la reconstruction, comme dans celui de la biographie de personnage célèbre. Ce qui jadis avait paru fructueux dans le récit peut être réécrit à la lumière de nouveaux documents. On ne compte plus ces personnages à la légende noire réinventés en grands humanistes aux prises avec une période hostile. Le grand bouleversement que semble revendiquer ici Dominique Brun est qu’il n’y a pas de matériel suffisant pour prétendre reconstruire le Sacre et que la version Archer-Hodgeson est donc erronée. Pour sa propre évocation, elle s’appuie donc sur les seules notations de la main de Nijinski disponibles : celles de son Faune de 1912… Est-ce cela qui explique la dynamique languide du ballet ?

Avec ses positions très forcées comme celle de l’élue, posée sur son flanc comme une bûche avec les deux jambes incroyablement en-dedans, des ports de bras exagérément délicats et ciselés et une attention toute particulière apportée à la position des doigts, le Sacre de Dominique Brun manque absolument de la force primordiale qui infusait la version Archer-Hodgeson. Cette dernière montrait un rituel abscons d’une violence concrète toute prémonitoire (celle du conflit mondial à venir) lorsque cette nouvelle mouture découvre un Nijinski ennuyeux et vaguement ethnographe. L’élue d’Alice Renavand est à l’unisson du ballet : correcte sans sauvagerie, émoussant toutes les cassures de la chorégraphie. La seule chose que l’on peut dire de son élue, c’est qu’elle « tremble bien ». On connaît pourtant la force de cette artiste éprouvée dans de nombreux Sacres… Elle ne peut être accusée de manquer d’intensité… En revanche, la chorégraphie…

Au soir de la première, lors du porté paroxystique final, la salle est restée quelques secondes sans applaudir. Aucune sidération. Certains membres du public se demandaient sans doute s’il y allait y avoir une troisième partie… Les applaudissements furent ensuite polis et gênés

Y avait-il vraiment un intérêt à refaire une production entière presque identique à celle de 1991, faire venir une bonne dizaine de « transmetteurs » listés sur le programme pour donner à un public néophyte l’idée que l’une des œuvre les plus scandaleuse du début  du XXe siècle n’était après tout qu’une aimable vieillerie ?

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Hamid Ben Mahi Chronic(s) / Chronic(s)2 : transes de vie

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Chronic(s). Épisode du virtuose cubain. Hamid Ben Mahi. Photographie Patrick Veyssière.

Samedi 20 novembre. Théâtre Louis Aragon. Tremblay-en-France

Au Théâtre Louis Aragon du Tremblay-en-France avait lieu une première toute particulière; une première qui réunissait deux pièces préexistantes. Pour la première fois, le chorégraphe Hip Hop, Hamid Ben Mahi présentait en effet son Chronic(s) 2, créé en mars 2021 [vu par nous en septembre dernier au Temps d’Aimer la Danse à Biarritz] en regard de son Chronic(s), une œuvre de 2001, pierre angulaire dans l’œuvre du chorégraphe et dans le destin de son alors toute jeune compagnie bordelaise, Hors Série. Chronic(s) 2, savant mélange d’autobiographie, de théâtre (proche du Stand Up), et de danse m’avait donné envie d’en savoir plus sur la pièce dont elle prenait la suite.

Il est curieux de rentrer dans un univers par un « épisode 2 ». On s’imagine le premier volet en se raccrochant à des allusions parsemées dans le second. Au début de Chronic(s) 2, où la crise sanitaire était clairement évoquée (le chorégraphe a vu un de ses voisins « s’inquiéter pour lui » et son avenir en cette période de fermeture des théâtres ; le danseur-chorégraphe fait son bilan de carrière auprès des caisses de retraite), Hamid Ben Mahi replaçait Chronic(s), l’œuvre originelle, dans le contexte des attentats du 11 septembre ; et on s’était imaginé que la pièce faisait directement référence aux événements et à l’ambiance de cette triste fin 2001.

Il n’en est rien et c’est sans doute pour le mieux. Dans Chronic(s), Hamid Ben Mahi évoque son parcours et son combat pour faire de la danse son métier ; une gageure quand on est un garçon et issu de l’immigration. Les questions abordées sont souvent graves mais ne sont jamais traitées de manière amère : « Qu’est-ce que tu veux faire ? » « Danser », répond le jeune garçon. Mais ça n’est guère envisageable. Alors il faut passer par le foot (« C’est pas garderie, ici », s’entend-il dire), la gymnastique ? Pourquoi pas, mais il n’y a pas de musique. Les battles en extérieur et les premières émissions télé de hip hop… Et puis c’est le Conservatoire, la bourse et l’École de danse Rosella Hightower (évocation cocasse de la première entrée dans le studio avec une tenue inadéquate). Les vexations, la confrontation au racisme institutionnel, du monde de la culture ou du quotidien, tout est abordé. Mais loin de se transformer en complainte, le tout respire une forme d’optimisme mesuré, comme un hymne à la résilience.

Le moteur de cette résilience ? La danse, qui, dans les deux Chronic(s) se mêle au texte de manière diverse, fluide et naturelle. Au début, Hamid Ben Mahi évoque son enfance et l’achat d’un cadeau avec son père qui ne s’est pas passé exactement comme il l’aurait désiré. L’histoire est esquissée puis la création sonore de Nicolas Barillot vient couvrir la voix de l’interprète qui continue à raconter son histoire par des attitudes corporelles, des expressions de visage et des ports de bras d’une pureté presque classique. Évoquant derrière son micro la venue d’un danseur cubain, le chorégraphe esquisse la préparation d’un multiple tour à la seconde terminé en équilibre le pied au jarret. Sans que le texte ne le dise explicitement, on comprend que l’aspect mécanique et répétitif de l’exercice parait vain. Hamid Ben Mahi enchaîne alors une chorégraphie hip hop d’une grande virtuosité mais dénuée de toute répétitivité. Tout est dit.

C’est que la danse de Hamid Ben Mahi est toujours captivante avec un mélange de force et de délicatesse, notamment dans son rapport au sol. Dans ces passages, la fluidité du bassin permet de libérer les jambes qui réalisent alors de véritables arpèges chorégraphiques. Le haut du corps est aussi fascinant. Hamid Ben Mahi a des tressautements d’épaules parfois presque stroboscopiques mais jamais mécaniques et ses bras ondulent comme s’ils étaient privés d’os. Dans Chronic(s) 2, on retrouve avec le même plaisir ce passage où le danseur-chorégraphe, se déplaçant de cour à jardin le buste penché vers le public, ne laisse voir que le dessus de son crâne, absolument immobile, comme un point fixe au milieu des ondulations des bras et des épaules. L’épisode de danse orientale dans la fumée d’encens qui nous avait déjà marqué en septembre non seulement réitère sa magie mais prend encore plus de sens alors qu’on a vu le premier volet.

On salue l’interprète, le chorégraphe, l’auteur aussi (sans oublier le chorégraphe Michel Schweizer, co-créateur de ces pièces) qui parvient à tenir deux fois une heure une salle composée de nombreux jeunes d’âge scolaire qui, passé le premier et subreptice flottement lorsque le « daron » esquisse ses premiers pas de danse, adhère avec enthousiasme aux propositions du chorégraphe et de l’homme de théâtre. Chronic(s) se terminait d’une manière suspendue « comment rester ici ? », Chronic(s) 2 s’achève sur une affirmation un peu douce-amère, « Encore ». Malgré les difficultés, Hamed Ben Mahi danse, enseigne et créé toujours. Comme la salle Louis Aragon du Tremblay-en-France, nous aussi, nous crions « Encore ! »

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Chronic(s) 2. La danse « des oncles ». Hamid Ben Mahi. Photographie Patrick Veyssière.

Chronic(s) et Chronic(s)2 présentés ensemble seront rejoués les 3 et 4 mars 2022 à Gap et le 26 mars 2022 à Cognac.

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Carte blanche à Lia Rodrigues : Folles de Chaillot

Pororoca

Photographer Yaniv Cohen, Pictures took in Studio Bergen, Carte Blanche dance company. Choreographer Lia Rodrigues.

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Chaillot donnait une « Carte Blanche » à la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues, connue pour ses pièces engagées. Cette chorégraphe contemporaine de formation classique qui a jadis dansé pour Maguy Marin est la directrice-fondatrice de la Lia Rodrigues Companhia de Danças qui a multiplié les actions près de la favela de Maré, située le long de l’aéroport de Rio de Janeiro.

Le titre de la pièce originale, Pororoca, créée en 2009, faisait référence à un phénomène naturel désigné en langue Tupi, la rencontre des eaux du fleuve Amazone avec la mer, occasionnant d’impressionnantes turbulences et balayant tout sur son passage en formant des vagues croisées.

Nororoca n’est donc pas vraiment une création mais la transposition d’une pièce emblématique créée sur 11 danseurs de sa compagnie. Ici, ce sont les 14 danseurs de la Compagnie nationale norvégienne de danse contemporaine qui interprètent ce Nororoca (une lettre de différence avec la pièce d’origine, un N pour Norvège ou Norway, on ne peut faire plus simple). En dépit de l’image des « vagues croisées », les interprètes entrent tous du même côté, à jardin, lestés d’objets disparates : table, cône de chantier, bouquet de fleurs, sac poubelle et se figent en une sorte de groupe statuaire. Et puis c’est une première explosion de mouvements désordonnés et de vociférations : on jette tous les objets dans tous les sens, créant une sorte de décharge bariolée à la périphérie de l’espace scénique qui restera ensuite inutilisée.

Il y en aura pour une heure. Les danseurs s’empoignent et se frottent en criant, en grognant ; c’est l’onomatopée en liberté. Les courses sont volontairement pesantes de même que les chutes, faisant sonner le plateau de bruits sourds. Les échanges entre les danseurs, souples et athlétiques, sont comme des interactions sociales (amicales ou conflictuelles) désordonnées ou dévoyées : embrassades parfois, empoignades souvent. La pièce est scandée par des transitions en phase d’immobilité. Ce sont des moments de silence et de réflexivité très – voire trop – rares que l’on apprend à apprécier. Le désordre dévastateur de la rencontre  des éléments par vagues successives est assurément bien planté.

Pororoca

Photographer Yaniv Cohen, Pictures took in Studio Bergen, Carte Blanche dance company. Choreographer Lia Rodrigues.

Néanmoins, on est bien face à des humains qui dansent et on est tenté de leur trouver des motivations comme on se raccrocherait à la rive d’un fleuve en furie. Une jolie interaction entre deux gars qui s’emboîtent, se palpent et s’auscultent avant de se déshabiller mutuellement représente comme une motte herbeuse à laquelle on se cramponnerait. Mais bientôt, s’ensuit une scène de copulation collective dans les angles les plus improbables. Le groupe d’humains, aussi bariolé que le fouillis d’objets qui les entoure ressemble soudain à une sorte de décharge flottante. Une scène d’agapes aux oranges offre un nouveau répit avant que ne reprenne l’agitation hystérique….

À ce stade on a un peu abandonné l’espoir de discerner clairement de quoi on veut nous parler. Une fille en bas de survêtement rouge tire de manière répétée un grand gaillard par sa queue de cheval : l’effet est juste pénible.

Encore une scène paisible dans la lumière tamisée à laquelle succède un épisode de reptation avec bruit de basse-cour (bravo à la danseuse qui fait l’agneau!) et… de chimpanzé (on ne cherche pas à savoir pourquoi…) Une longue scène de pose grimaçante, un dernier petit tour « vociférant » et puis s’en vont … côté cour.

Où ce flot humain était-il censé nous conduire? La transposition de la pièce de Lia Rodrigues  de sa compagnie brésilienne avec ses thématiques de la favela s’est-elle perdue lors de sa transposition sur les corps d’un groupe de danseurs du Nord géographique et économique? Reste la désagréable impression de s’être retrouvé dans la position d’un spectateur voyeur de la fin du XIXe siècle pendant une représentation de danseuses épileptiques à la Salpêtrière.

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Toulouse-Lautrec de Kader Belarbi : modèles et toiles

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Toulouse-Lautrec. Ramiro Gomez Samon et Cie. Photographie David Herrero

À Toulouse, avait lieu un évènement longtemps attendu et trois fois repoussé par la crise sanitaire : la création de l’ambitieux Toulouse-Lautrec de Kader Belarbi. À l’origine, cet objet chorégraphique devait voir le jour en mai-juin 2020 dans le sillage de l’exposition du Grand Palais, « Toulouse-Lautrec, résolument moderne » (Paris, du 9 octobre 2019 au 27 janvier 2020) pour laquelle Kader Belarbi avait d’ailleurs tenu une conférence en décembre 2019 en compagnie Danièle Devynck, directrice pendant trente ans du musée Toulouse-Lautrec d’Albi. Lors de cette conférence, le danseur, chorégraphe, peintre à ses heures et toujours inspiré par la peinture (de Balthus – Hurlevent – à Picasso – Les Saltimbanques – en passant par Ingres – Le Corsaire – ou Breughel – Giselle) avait dessiné les larges contours de l’œuvre à venir et on se demandait ce qui allait sortir de cette touffeur d’idées plus exaltantes les unes que les autres. D’autant que la visite de l’exposition nous avait révélé un vrai peintre du mouvement « jamais caricatural » où la danse « se niche d’un geste à un autre », comme l’avait annoncé Kader Belarbi. Le trait nerveux de Toulouse-Lautrec est en effet quasi rythmique. On est bien loin d’Edgar Degas, plus peintre de la pose que peintre du mouvement (une épithète que l’Histoire de l’Art appose un peu trop souvent à son nom) que Lautrec admirait pourtant. De même, sa peinture du monde des artistes chorégraphiques en tout genre ainsi que du public qui les admire et les convoite est radicalement différente de la vision d’un Degas. Toulouse-Lautrec, qu’il peigne une danseuse de cancan, une clownesse ou une prostituée ne la juge pas et ne la voit pas, comme faisait Degas, au prisme de la morphopsychologie judiciaire. Les membres de son public (souvent choisis parmi des amis et des connaissances) ont des postures qui leur sont propres et des visages là où Degas utilise l’homme comme une fantomatique ombre noire vaguement menaçante.

L’impatience était à son comble.

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Kader Belarbi et Danièle Devynck. Grand Palais. décembre 2019.

Il a pourtant fallu attendre. Annulée une première fois lors du premier confinement, la création fut reportée de nouveau en octobre alors que le ballet, chorégraphie et production, était prêt à être présenté au public.

Telle qu’il se présente aujourd’hui, à peine retouchée par le chorégraphe depuis octobre de l’année dernière, Toulouse-Lautrec témoigne en effet de l’intimité que son créateur a nouée avec l’artiste albigeois, parisien de cœur. Avec son œil de peintre et l’aide de sa scénographe, Sylvie Olivé, Kader Belarbi a su trouver, sans avoir recours à aucune projection de tableaux de Lautrec, des images justes qui évoquent son œuvre.  Le décor est constitué d’un fond de scène en toiles cousues et de formes géométriques en bois qui suggèrent peut-être des châssis. Les couleurs sont parfois dans des roses, des verts et des bleus qu’on retrouve sur les toiles du peintre. Les éclairages de Nicolas Olivier utilisent l’ombre chinoise ou les grands aplats de couleurs (les rouges vifs de la scène de maison close) évoquant par là-même l’attrait du peintre pour l’art japonais ainsi que la technique de la lithographie (l’écharpe rouge d’Aristide Bruant) des affiches publicitaires dont Lautrec a été pionnier.

Les costumes sont également évocateurs du monde de Lautrec. Les postiches, très individualisés – les hommes portent tout type de barbes, longues ou courtes, les femmes des perruques aux teintes parfois outrageuses – rendent compte des portraits d’amis sur la scène ainsi que de la fascination de Lautrec pour les rousses : l’un de ses modèles fétiche, Carmen Gaudin, la célèbre fille de « La toilette », perdit sa faveur quand elle cessa de teindre ses cheveux dans cette couleur.

La chorégraphie juxtapose les figures masculines et féminines. Après la harangue d’ouverture par Simon Catonet, l’ensemble de la compagnie se présente et entame une sorte de grande ronde. Puis le masculin et le féminin s’opposent (les filles placées sur des sellettes tournantes sont manipulées par les messieurs à canne) avant de s’unir jusqu’au pêle-mêle de la scène du lupanar.

Kader Belarbi choisit également d’évoquer les grands modèles et figures féminines qui ont jalonné la brève vie du peintre (Lautrec est mort à 37 ans, perdu d’alcool et de syphilis) à travers une série de vignettes musicales (la partition de Bruno Coulais pour accordéon et piano à la croisée du forain et de Satie) et chorégraphiques (mêlant technique classique avec danseuses sur pointe, passages plus contemporains et citations de danses de cabaret).

On croise ainsi la Goulue incarnée par Solène Monnereau, qui donne un aplomb à la fois bravache et chic à son personnage à fortes hanches et forte poitrine. Dans ce passage  où des hommes un tantinet prédateurs tentent de la contrôler, se glissant sous sa jupe et lui ouvrant la bouche comme pour une vente aux esclaves, la femme, provocante, reste étonnamment en contrôle. On pense à la vraie Goulue qui, lassée du Moulin Rouge, monta sa propre baraque foraine à la Foire du Trône pour laquelle elle demanda à Lautrec de lui créer deux grandes peintures. Et justement, regardant le décor de fond de scène et son patchwork de toiles cousues, on pense à l’état désastreux de ces deux toiles conservées à Orsay, vandalisées par des propriétaires avides qui les découpèrent en morceaux afin d’en vendre séparés les différents personnages avant qu’elles ne soient réassemblées lors de leur entrée dans les collections nationales.

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On rencontre aussi la clownesse Cha-U-Kao (Kayo Nakazato en perruque chignon et corolle jaune), exténuée de fatigue dans un poignant passage au sol,  Suzanne Valadon, la peintre qui fut la compagne de Lautrec pendant quelques années à Montmartre (Marlen Fuerte) ou encore Jane Avril, la célèbre danseuse que Lautrec appelait aussi la mélinite (une substance explosive). C’est Natalia de Froberville, qui écope ainsi du rôle de meneuse de revue dans le cancan endiablé réglé par Laurence Fanon. Dans cette scène, très réussie, où les garçons, Lautrec en tête, font assaut de souplesse (une vraie cohorte de Valentin le désossé), les filles, assises sur un banc, cachent leur haut de corps avec la corolle de leur jupon qu’elles agitent frénétiquement. Leurs partenaires, placés en surplomb derrière le banc, semblent être les propriétaires de leurs gambettes. L’effet est à la fois drolatique et évocateur ; on pense à la célèbre lithographie pour la compagnie de Mlle Églantine avec son angle oblique tellement moderne. C’est enfin Yvette Guilbert qui fait son entrée ; une Yvette barbue. L’irrésistible Simon Catonnet, déjà meneur de revue dans Les Saltimbanques, chante, avec cette fausse ingénuité qui caractérisait la célèbre divette, l’une de ses chansons, « Quand on vous aime comme ça ». Il est entouré de filles du corps de ballet affublées d’extensions de bras gantées de noir, une nouvelle référence aux trouvailles visuelles du peintre dans ses affiches publicitaires.

Mais ces deux moments jouissifs interviennent dans une œuvre chorégraphique au rythme s’avérant plutôt lancinant et à la tonalité sombre. Car en dépit de toutes les trouvailles visuelles et de réelles qualités chorégraphiques, on n’adhère pas totalement au spectacle, sans doute parce qu’on ne sent pas émerger le personnage de Henri de Toulouse-Lautrec. Kader Belarbi ne l’a pourtant pas négligé. Ramiro Gómez Samón qui l’incarnait lors des deux premières représentations ne quitte pour ainsi dire pas la scène durant les 105 minutes que dure le ballet. Le danseur apporte beaucoup de charme enfantin à son personnage et se montre poignant dans la scène de l’internement, mais rien n’y fait, on reste à l’extérieur.

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Toulouse-Lautrec. Ramiro Gomez Samon. Internement. Photographie David Herrero

Le soir de la première, on a l’impression de voir une synecdoque du peintre (impression renforcée par les pas de deux récurrents avec la mère, sorte de vierge de douleur interprété par Alexandra Sudoreeva) déambulant au milieu de ses œuvres. On est troublé de rester ainsi à l’extérieur. Kader Belarbi n’a pourtant pas éludé la question du handicap dont était affligé le peintre. Dans l’une des premières scènes, il apparaît un peu comme un saint Sébastien empêtré dans la forêt de cannes des danseurs masculins. À un moment, les garçons le manipulent en le posant à genoux sur les bas de jambes dénudés d’un danseur. La brisure des deux tibias de Lautrec dans son enfance est donc intelligemment évoquée. Son rapport avec ses différents modèles-partenaires adresse son problème physique. Si La Goulue offre le même traitement à Lautrec qu’aux autres membres de sa cour masculine, Suzanne Valadon entretient un rapport plus cruel avec son partenaire, jouant à lui retirer sa canne (Marlen Fuerte, comme dans les Saltimbanques, est de nouveau parfaite en dominatrix) et Jane Avril (très subtile Natalia de Froberville) semble partagée entre l’attendrissement et la répulsion. La claudication est développée dans un passage entre deux Lautrec (référence à un montage photographique où le peintre s’est fait représenter en tête à tête avec lui-même). Mais pour le reste, le costume, un simple sarouel, ne donne pas le change visuellement et, à aucun moment, Lautrec ne paraît plus petit que ses partenaires masculins ou féminins.

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Le dimanche, l’expérience de réalité virtuelle du réalisateur Luc Riolon (Lautrec étant à son époque à la pointe des nouveaux médias – lithographie, photographie, cinéma – Kader Belarbi a voulu saupoudrer son ballet de cette nouvelle technologie) aide à donner du corps au personnage principal. Lorsqu’on met le casque pour quelques scènes, on a le sentiment de se trouver au milieu des danseurs, rappelant certains angles osés du peintre lui-même pour faire tomber les spectateurs dans ses tableaux. Ramiro Gómez Samón semble alors planter son regard dans le nôtre. L’image, un peu trouble, qui n’est pas sans évoquer les vieux stéréoscopes de nos arrières grand-mères, crée une intimité avec le personnage principal du ballet. Mais devrait-on avoir besoin de cela ?

Sans doute cette structure en vignettes, qui convenait tellement bien aux Saltimbanques, évocation des spectacles à numéros du cirque et de ses bateleurs, prenant un tableau de Picasso pour point de départ, n’était après tout pas la meilleure façon de dépeindre l’individu particulier qu’était Lautrec, même présenté dans le contexte multiple de son œuvre…

Qu’importe au fond. On apprécie toujours le panache avec lequel Kader Belarbi embrasse ses sujets, nous donnant toujours à penser, et la façon dont il fédère autour de ses projets sa compagnie qui danse et respire à l’unisson et sait toujours nous toucher.

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Toulouse-Lautrec. Ramiro Gomez Samon & Cie. Travestis. Photographie David Herrero

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Le Temps d’Aimer la Danse 2021 : hybridations hip hop

img_9777Séduit par les danses basques traditionnelles réinventées par la Maritzuli Kompainia qui, s’appuyant sur les bribes de tradition disponibles, recrée des fêtes traditionnelles en prenant en compte le monde actuel, on a été moins convaincu par la transposition contemporaine proposée par le chorégraphe Jon Maya Sein pourtant sorti du creuset des compétitions d’Auresku.
C’est une expérience d’hybridation plus aboutie que l’on a faite au  festival du Temps d’aimer lorsqu’on a assisté à des spectacles utilisant une technique issue d’une autre pratique « sociale » et populaire de la danse : le hip hop et tous ses autres courants. En effet, ces danses importées en même temps que la musique rap du continent nord-américain, au milieu des années 80, se sont transformées depuis un peu plus d’une vingtaine d’années pour devenir à ce jour un des terreaux les plus fertiles de la création en danse contemporaine. L’an dernier déjà, la très parcimonieuse saison chorégraphique mondiale 2020-21 avait été illuminée par la personnalité de Lil’Buck et ses relectures Jookin de la tradition classique via l’excellent film documentaire de Louis Wallecan et, au Temps d’Aimer la Danse, par la pièce autobiographique Krump de Nash.

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Cette année, le Temps d’Aimer la Danse a invité deux personnalités emblématiques de la scène hip hop contemporaine : Hamid Ben Mahi et Kader Attou. Ces deux personnalités témoignent en un sens de différents stades d’hybridation de la culture hip hop. Tandis que Kader Attou vient directement du monde du hip hop et a fait son voyage vers la danse contemporaine, Hamid Ben Mahi, qui a étudié au conservatoire de Bordeaux, à l’école de Rosella Hightower et à l’Alvin Ailey School, l’a abordé en autodidacte et a entrepris de le transcender à l’aune de la technique contemporaine.

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Chronic(s) 2. Hamed Ben Mahi. Cie Hors Série. Photographie © Pierre Planchenault

Chronic(s) 2, fait suite, vingt ans après, à Chronic(s), créé en collaboration avec Michel Schweizer, qui était sa première création marquante et signait le début de sa compagnie Hors Série. Le principe reste le même. Il s’agit d’un solo chorégraphique et autobiographique qui réagit à l’époque précise dans laquelle le danseur chorégraphe évolue. En 2001, Chronic(s) portait un regard sur le monde post-attentats du 11 septembre. Chronic(s) 2 est créée dans le contexte de la crise sanitaire. Hamid Ben Mahi, désormais homme mûr et père de famille, y redéfinit son identité de danseur et créateur – et par là même ses racines – alors qu’il doit, comme beaucoup d’artistes aujourd’hui, justifier de son existence auprès d’une administration française tatillonne.

Sur scène, une suspension côté cour retient en l’air un vidéo projecteur. Côté jardin, une table et divers instruments dont le chorégraphe-interprète se servira dans le courant de sa pièce. Le dispositif n’est pas si éloigné de celui employé par Jon Maya Sein pour son Gauekoak, mais la comparaison s’arrête là.

Loin d’être une évocation onirique et absconse, la pièce de Hamid Ben Mahi se veut claire et presque didactique. Chronic(s) 2 mélange la danse au texte. Dans la section « origines », où l’artiste bordelais évoque ses racines algérienne, il insère une belle évocation de la danse orientale sur des musiques égyptiennes, cette « danse des vieux » qui, presque insidieusement et à son corps défendant, s’est infusée dans son corps, avec ses roulis d’épaules, ses trépidations du bas de jambe et ses ondulations du bassin « sensuel, pas clair, qui ne dit pas tout ».

 Chronic(s) 2 ressemblerait presque par moment à un spectacle de Standup Comedy où l’artiste sur scène captive le public par son récit – scène délicieuse du père-chorégraphe qui tente d’expliquer ce qu’est la danse à son fils cadet plus captivé par son écran de portable – et le prend parfois inopinément à parti. Alors qu’il évoque son rôle d’enseignant de la danse, il s’adresse aux spectateurs comme s’ils étaient ses élèves et invite soudain un courageux ou une courageuse à venir faire une improvisation-variation autour des différentes chutes hip-hop, plus spectaculaires les unes que les autres, qu’il vient de démontrer. Le malaise est palpable  dans la salle. Hamid Ben Mahi soutient juste assez longtemps le jeu pour qu’on commence à douter du fait qu’il s’agisse d’une plaisanterie ; et on se surprend à s’enfoncer dans son siège de peur d’être désigné. La scène n’est pas gratuite. On retrouvera à la fin de la pièce, alors que défile à l’écran le long curriculum vitae de l’artiste, condamné à la plus complète polyvalence pour faire bouillir la marmite, chacune de ces chutes assemblées en une puissante et poétique chorégraphie.

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Chronic(s) 2. Hamed Ben Mahi. Cie Hors Série. Photographie © Pierre Planchenault

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Le lendemain, au théâtre Quintaou, Kader Attou et le CCN de La Rochelle, présentaient, au travers là encore d’une revisitation d’une pièce passée, une autre voie de l’hybridation de la technique hip hop.

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Symfonia Piesni Zalosnych. Kader Attou. CCN de La Rochelle. Photographie ©Caroline de Otéro

Symfonia Piesni Zalosnych, sur la partition du même nom de Henryk Górecki, a été créée en 2010 année de la mort du compositeur.

Cette pièce pour 10 danseurs (quatre filles et six  garçons) assez sombre, ne fait pourtant pas de référence directe au texte chanté par la soprano : la souffrance d’une mère – une référence à la vierge Marie ? – (premier mouvement), la prière d’une jeune déportée écrite sur les murs de sa prison avant d’être exécutée par la Gestapo (deuxième mouvement) et le deuil d’une mère pendant une guerre (troisième mouvement). Sans réelle volonté narrative, la pièce de Kader Attou s’appuie plutôt sur l’écoute de la partition, sorte de vague ininterrompue, et sur l’interaction entre ses danseurs venus d’horizons différents. Une des danseuses utilise une gestuelle inspirée de la danse traditionnelle indienne. Les trois autres filles emploient un langage plus issu de la danse contemporaine influencé par Pina Bausch notamment dans un solo à la lumière rouge qui fait immanquablement penser au Sacre de la grande prêtresse de Wuppertal. La technique hip hop, avec ses ondulations de bras, ses chutes, ses roulés sur les épaules ou la tête, reste le domaine des hommes. Ceux-ci semblent être un principe dynamique qui apporte disruption mais aussi énergie. La gestion des groupes par vagues successives est très efficace. À un moment, trois filles interprètent leur gestuelle bauschienne en pleine lumière, mais le regard est attiré par un quatuor de gars, presque dans l’ombre, aux mouvements saccadés et presque mécaniques.

L’absence « d’histoire » ou de « personnage » n’est pas gênante. Il faut se laisser porter par des ambiances fluctuantes comme les relations humaines. Un danseur masculin semble se distinguer dans un duo avec une femme qui tourne au combat sans que, pour autant, l’homme soit plus auteur des violences que sa partenaire. C’est le groupe qui se masse autour d’eux qui finalement deviendra une gangue maltraitante. Dans une autre très belle scène, huit danseurs se lovent au sol autour d’un danseur-pivot, et se déplacent par reptation avec lui. On croirait voir une île girovague débarquant une à une les danseuses sur le chemin.

Ce qui compte au fond c’est que sans fusionner les techniques, le chorégraphe ait laissé ses danseurs communiquer entre eux et se fondre dans la partition aux accents presque straussiens de Górecki.

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Symfonia Piesni Zalosnych. Kader Attou. CCN de La Rochelle. Photographie ©Caroline de Otéro

Les deux propositions de Kader Attou et d’Hamid Ben Mahi, très différentes, ont ceci en commun qu’elles apposent avec succès des genres différents (techniques dansées pour Attou ou genres théâtraux pour Ben Mahi) afin de faire évoluer des danses au départ populaires et festives vers la sphère théâtrale.

Des hybridations réussies.

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Le Temps d’Aimer la Danse 2021 : itinéraires basques

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Musée basque de Biarritz. Exposition Gauargi « La lanterne de la Nuit ». Détail d’un costume à miroirs.

Cette année, le festival Le temps d’Aimer aura fait une place toute particulière aux compagnies basques au moment même où le festival, répondant au désir de son directeur artistique Thierry Malandain, ne s’est plus montré uniquement biarrot mais a commencé à essaimer dans les communes alentour : Bayonne, Anglet ou encore à Saint-Pée-sur-Nivelle ou Mauléon. La cocasse grenouille sprinteuse qui a fait l’affiche de cette session « écoresponsable » 2021 a décidément du chemin à parcourir ; une vraie marathonienne.

Quand il évoque le Pays basque, le balletomane que je suis pense immanquablement à la danse et à ses déguisements colorés. Au XVIIIe siècle, déjà, Voltaire, dans ses Lettres Philosophiques, ne décrivait-il pas les Basques comme « les peuples qui demeurent ou plutôt qui sautent au pied des Pyrénées et qu’on appelle basques ou bascons ». Plus tôt encore, ne dit-on pas que Louis XIV, impressionné par les « Crascabillaires » (les danseurs à grelots) qui s’étaient produits à Saint-Jean-de-Luz pour les fêtes de son mariage, en aurait importé deux demi-douzaines pour fournir les rangs de sa jeune Académie royale de danse? On se gardera bien, n’étant pas spécialiste de cette époque du proto-Opéra de Paris, de valider à coup sûr cette affirmation trouvée dans un ouvrage généraliste sur la culture basque mais il faut bien reconnaître que, longtemps avant d’en avoir vu représentées en plein air, les images de Zamalzain rouge de la mascarade souletine (l’Homme-cheval) contemplées notamment au musée basque de Bayonne, avaient enflammé mon imagination. En effet, avec leurs énormes « basques » et leurs coiffes alambiqués, ces personnages de danses régionales évoquent beaucoup les costumes masculins roccoco dessinés par Boquet pour l’Académie royale de danse au XVIIIe.

Question d’opportunité, il m’a fallu attendre bien longtemps avant d’assister à une représentation des danses basques. C’était à Saint-Jean-de-Luz après une démonstration de pelote à destination des estivants. Et là, cette parenté de la danse basque et de la danse classique m’était apparue encore plus évidente : l’usage de la batterie et des tours en l’air tout particulièrement. La luxuriance des costumes n’était pas non plus sans évoquer les jeux de masques des ballets de cour dont sont sortis les ballets à entrées du ballet royal.

Une tradition ravalée au rang d’attraction pour touriste ? Mais il y avait une vraie noblesse dans les évolutions de ces danseurs amateurs battant – surtout les hommes – l’entrechat 6 en espadrilles. C’est déjà cela que notait Pierre Loti, en 1897, à Saint-Jean-de-Luz, lorsqu’il assistait et décrivait dans le détail deux de ces représentations données en plein air (des Souletins le matin et le soir des danseurs de Guipuzcoa). Il concluait «combien il est touchant, combien il est digne d’intérêt et de respect, l’effort de conservation, ou de religieux retour vers le passé, que ces fêtes représentent ! ».

Exalté par ma découverte, je me suis précipité dans la première librairie un peu importante de Saint-Jean-de-Luz pour demander s’il existait un ouvrage sur la danse basque. « La danse … basque ? » me répondit le libraire (avec le nom et son adjectif bien séparés par une pause comme pour marquer l’incongruité de ma requête). Il fallait se le tenir pour dit. Apparemment, pour l’édition en France, le mot danse n’est décidément pas porteur…

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Aussi étais-je très curieux de découvrir la Maritzuli Kompanaia qui, depuis 1996 – et basée à Biarritz depuis 1999 – s’attache à conserver, recréer et faire vivre la culture dansée basque, ses pas, sa musique et ses costumes.

Rendez-vous était donc pris au musée historique de Biarritz pour démarrer le cortège avec la compagnie non sans avoir visité l’exposition « Gauargi, La lanterne de la Nuit », présentant un très bel ensemble de costumes traditionnels modernes, créés tout spécialement pour les spectacles de la compagnie autour des fêtes dansées d’hiver : pas d’homme-cheval mais un ours (animal dont la sortie d’hibernation symbolise le retour du printemps), des coqs (symbole de jeunesse), un renard, autant de symboles rappelant qu’à la base, les fêtes dansées étaient liés aux cycles lunaires et au calendrier agricole même si des villes (Saint-Jean-de-Luz ou Biarritz, par exemple) ont fini par développer leur calendrier propre. Les costumes sont plein de fantaisies : les rubans, les couvre-chefs éclatent de couleur. Il y a des costumes de « marins » (Serait-ce les danses des pêcheurs de Biscaye où un danseur virtuose bat l’entrechat et fait des tours en l’air juché sur un coffre porté par ses camarades ?). Ces oripeaux sont d’autant plus chatoyants qu’ils sont portés au cœur de l’hiver. Certains d’entre eux sont couverts de petits miroirs pour réfracter une lumière devenue trop rare en cette saison. On remarque aussi des masques cocasses, un costume de « vieux » au double masque féminin et masculin ainsi qu’un drôle de costume de « mendiant » principalement constitué de cartouches de fusils.

Dans la salle, on remarque alors que certains costumes présentés dans l’exposition, vestes boutonnées en plastron barrées de deux écharpes, curieuses jupes plissées couvertes de broderie, guêtres noires à grelots et espadrilles blanches lacées de rouge, chapeaux couverts de motifs végétaux argentés et dorés, sont portés par les danseurs présents : le porte-drapeau, les danseurs de bâtons. C’est que le défilé que s’apprête à présenter la Maritzuli Kompainia après une longue période d’interruption due à la situation sanitaire (les danseurs, excellents, ont néanmoins un statut d’amateur) est plutôt un rituel d’été.

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Voilà justement les danseurs qui quittent le musée en direction de la place du marché voisine. La place est rejointe en procession deux par deux, dans une marche dansée faite de petits sautillés, très souple sur le genou, permettant d’effectuer des demi-tours sur soi-même en cadence. Les clochettes des guêtres teintent, ajoutant au son des instruments populaires traditionnels : flûtes, accordéon, tambours et tambourins. La procession se mue en ronde sur la place avant que le doyen du groupe ne présente solennellement le lourd drapeau en le faisant tournoyer au centre de l’assemblée. Les formations et les dessins se succèdent: double lignes, quatuors, cercles fermés, chaînes et lignes. On apprécie particulièrement une « danse des poignards » (appellation personnelle) où 4 danseurs (2 garçons, 2 filles) compliquent le pas initial exécuté en cercle par de la grande batterie. Puis c’est une danse du mât et des rubans et une danse des bâtons ; et là, l’indécrottable balletomane se retrouve transporté d’un coup dans la Fille mal gardée d’Ashton. Une autre danse des bâtons – longs ceux-ci – voit deux danseurs harnachés d’une outre gonflée d’air être frappés par leur camarades. Dans les temps anciens, cette pratique était censée réveiller les vents et la terre nourricière. Après une danse des arceaux, le public est invité à se joindre à la ronde qui avait ouvert la représentation sur la place. Une partie du public répond à l’appel … Fin de partie.

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Le jour suivant, un récital de danse, certes d’une autre type mais pas tant éloigné du travail de Maritzuli avait lieu dans la crypte Sainte Elisabeth. La compagnie Christine Grimaldi, spécialisée dans la reconstruction et l’interprétation de danses anciennes, proposait un récital autour de pièces créées entre le XIe et le XVe siècle. La présence à part égale de la musique, du chant (l’excellent duo de pluri-instrumentistes et chanteurs Joglar) et de la danse apparentait clairement cette représentation à celle de la veille. Le dernier duo entre les deux danseurs Christine Grimaldi et Jean Charles Donay avait d’ailleurs une petite communauté d’esprit avec le pas sautillé des danseurs basques de samedi : des pas glissés, parfois chassés avec passage à la quart de pointe. Durant le spectacle, un tantinet trop long en l’absence d’explications, on se prend à faire des parallèles. On est là aussi marqué par les dessins de la chorégraphie, en ligne ou en cercle concentrique (les danseurs peuvent paraître s‘ignorer, se chercher ou enfin se lancer des œillades courtoises) et par la tenue des bustes, presque roide jusque dans les très basses génuflexions qu’exécutent les danseurs. Les bras, même relâchés le long du corps ne sont jamais ballants. Dans la danse des arceaux des Basques, on se souvient avoir été marqué par cette même posture très droite du buste lorsque les danseurs enjambaient leurs arceaux tenus l’arche en bas.

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Compagnie Christine Grimaldi. Crypte Sainte Elisabeth.

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Le festival n’avait cependant pas axé son approche de la danse basque que sur l’aspect historique ou ethnographique. D’autres artistes se présentaient dans des chorégraphies contemporaines plus ou moins reliées à des thématiques régionales.

Sur la place Bellevue, une grande esplanade dont le panorama sur l’océan est partiellement obstrué par une grande sculpture en acier, de courtes représentations gratuites sont données en après-midi.

La compagnie Node, deux danseuses en tuniques grises et sneakers accompagnées de deux hommes vocalistes, se propose de nous montrer une « photographie de la femme basque d’aujourd’hui à travers le mouvement ». La chorégraphie d’Ion Estala créée en collaboration avec les danseuses est constituée de marches exécutées d’abord en parallélisme étroit en décrivant des cercles et des lacets. Puis les deux femmes s’émancipent l’une de l’autre et tournent sur elles-mêmes. Les hommes susurrent des chants d’oiseaux. Les corps des s’animent s’animent du haut vers le bas du corps avant d’onduler.

Hélas, au bout du compte, c’est la voix du ténor haute-contre qui suscite chez nous l’émotion. La voix dansée des femmes basques d’aujourd’hui serait-elle assujettie à celles chantée des hommes ?

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Cie Node. Transito. Place Bellevue. Photographie ©Stéphane Bellocq

Ce même jour, à 19 heures, au théâtre du Casino, une autre expérience basque contemporaine nous était proposée. Jon Maya Sein, natif de Gipuzkoa, directeur fondateur de la compagnie Kukai Danza, à sept occasions champion d’Aurresku du Pays basque (compétition de technique de danse basque), proposait d’ouvrir « ses carnets de nuit intimes ». On reste hélas au bord du chemin.

Ce spectacle autobiographique demeure en effet abscons. La scénographie est déprimante : côté cour, un jerricane suspendu goutte sur des feuilles (peaux de bêtes tannées?) qu’on retrouve montées en mur par le truchement de cordes et poulies qui seront montés au descendues comme des haubans au cours du spectacle. Selon l’éclairage, on y voit un espace industriel, soit des plaques d’albâtres translucides, soit encore un atelier d’équarrisseur. Côté jardin, trône une sorte de lit à baldaquin tendu d’une moustiquaire. Au centre, un grand canapé Chesterfield en cuir brun servira occasionnellement de perchoir au danseur interprète de sa propre pièce. Deux musiciens, un violoniste (puis guitariste électrique) et un chanteur à guitare classique seront la source essentielle de plaisir de ce spectacle.

Jon Maya Sein emploie une gestuelle expressionniste dans le genre affecté. On retrouve, lointaine citation, les genoux pliés et pas glissés de la danse basque. Il se tient en équilibre sur son canapé comme au bord du précipice ou se badigeonne le visage de blanc comme un danseur Buto et exécute des pantomimes sinistres et qui, nous semble-t-il, passent mal la rampe… Par instants il utilise la technique traditionnelle basque (la batterie par exemple dans une partie finale en espadrilles ou encore des temps de flèches ou des ronds de jambes impliquant le genou).

Il arbore trois costumes (sport boueux, costard blanc puis noir), pour une seule et même ambiance uniformément sombre. On reste étranger à ce parcours de vie diffracté somme toute excluant.

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Kukai Dantza. Gauekoak. Théâtre du Casino. Jon Maya Sein. Photographie ©CdeOtero

Le lendemain, de retour sur la place Bellevue, au sein du collectif Led Silhouette, ce sont deux jeunes artistes, Jon Lopez et Martxel Rodiguez (ce dernier membre de la Kukai Dantza de Jon Maya Sein) qui proposent un pas de deux contemporain sur des ambiances sonores percussives. Les deux danseurs, qui pensent à utiliser la sculpture contemporaine de la place Bellevue pour leur entrée, ne font pas directement référence à la technique traditionnelle de danse basque  même si leur costume, des combi-Pantacourt noirs chaussettes montantes et sneakers, ont l’air d’une épure de costume traditionnel. Leur marche avec balancement prononcé des bras, leurs basculements du buste à la renverse tout en gardant les pieds au sol regarderaient plutôt vers la technique hip hop tandis que certains effondrements ou poses de mégalithes effondrés tireraient plutôt vers la pure danse contemporaine. Au fur et à mesure, les danseurs se rapprochent. Le mouvement de l’un semble entraîner le mouvement de l’autre dans une gestuelle très « pendule de Foucault ». Ils finissent même par former une sorte d’hydre quand, emboîtés l’un dans l’autre, ils marchent en pont sur les mains. La pièce s’achève par une sorte de course centrifuge avec balancier mécanique des bras. Les deux interprètes, tels deux aimants pôle à pôle sortent de part et d’autre de l’espace scénique. On aura eu l’impression de visualiser des ronds dans l’eau laissés par les ricochets d’un galet aux multiples rebonds.

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Collectif Led Silhouette. « Errata Natural ». Place Bellevue. Jon Lopez et Marxtel Rodriguez.

 Ouvrages consultés:  Pierre Loti, « La danse des épées à Saint-Jean-de-Luz ». Article du Figaro du 30 août 1897. « Pierre Loti, Voyages (1872-1913) ». Bouquins Robert Laffont.
« Dictionnaire de culture et civilisation basques ». elkar [Arteaz]
Un livre est enfin paru sur la tradition des danses basques : « Variations basques« . Serge Gleize (texte) et Véronique Marti (photographie). Edition du Palais. 2019.
L’exposition Gauargi « La lanterne de la nuit » du musée historique de Biarritz se tient jusqu’au 23 octobre 2021.

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Le Temps d’Aimer la Danse 2021 : Malandain-Harriague (2/2)

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Arnaud Mahouy, Thierry Malandain & Cie. Adieux. Soirée Stravinsky. Photographie ©Stéphane Bellocq

Au soir du 11 septembre, à la fin du programme Stravinski, un autre évènement avait lieu : le départ d’un danseur emblématique de la compagnie de Biarritz : Arnaud Mahouy. Depuis 16 ans, ce danseur a été au centre des créations de Thierry Malandain. Il a décidé de mettre un terme à sa carrière à un moment où ses capacités physiques étaient encore à leur zénith pour se consacrer désormais à une carrière dans la communication au sein même du ballet qui fut sa maison des prémices de sa vingtaine jusqu’au cœur de sa trentaine. Le lendemain, il animait avec beaucoup de bonne grâce la première des traditionnelles gigabarres de retour après une année d’éclipse sur la promenade de la Grande plage pour un public d’amateurs.
Il faut s’y résoudre, on devra désormais voir Nocturnes (où il tenait la place du passeur), la Belle et la Bête (où il était le poète) ou encore Une dernière Chanson (dans un touchant duo avec Claire Lonchampt avec laquelle il se partageait la ruelle d’un lit figuré par des carrés de toile blanche) sans lui.
Au Malandain Ballet Biarritz, on danse beaucoup et on danse à flux tendu. Si le chorégraphe, qui n’aime pas laisser les danseurs assis dans les coulisses, dispose de 22 danseurs, il aura tendance à créer une nouvelle pièce pour l’ensemble de la troupe, laissant très peu de marge pour une distribution 2. Les « rôles principaux » (surtout quand il s’agit de ballets narratifs) appartiennent donc presque en titre à leurs créateurs. Pour Arnaud Mahouy, par exemple, la question se pose de comment les nombreux duos d’antagonistes que ce danseur interprétait avec son frère ennemi de danse, Frederic Deberdt (LE vétéran de  la compagnie qui y débute sa 21ème saison dans une forme olympique) se transposeront sur d’autres corps. Mais ainsi va la vie d’une compagnie. Thierry Malandain n’en est pas, loin s’en faut, à sa première génération de danseurs et, récemment, Mikuki Kanei, entre autres créatrice du rôle-titre de Cendrillon a également raccroché ses chaussons.
Plus tard dans la soirée, Arnaud Mahouy, évoquant son parcours au sein de la compagnie, citait parmi les rôles qui l’avaient marqué le Faune de Malandain même si, ajoutait-il, « Il semble que je ne l’ai pas bien dansé ». On a soulevé le sourcil. On connaît et chérit ce ballet dans une captation vidéo avec ce même danseur où son mélange de force musculaire et de juvénilité presque enfantine, convient parfaitement, nous semble-t-il au sujet même de cette pièce : un ado qui déambule sensuellement au milieu des reliefs de sa boîte de mouchoirs en papier. Le précédent interprète du rôle, Christophe Roméro, qui n’en était pourtant pas le créateur, en faisait apparemment tout autre chose, et avait fortement marqué les esprits. Pourtant, la transmission et la pérennisation d’une œuvre chorégraphique ne passent-elles pas nécessairement par ce processus de transposition avec ce que cela comporte de pertes mais aussi d’addition de sens ? Arnaud Mahouy n’était certes pas Christophe Roméro mais il était un authentique danseur de Thierry Malandain.

Transmission, transposition

Justement, le jour suivant, 12 septembre, au théâtre du Casino, on était convié à une soirée réunissant de nouveau des pièces de Thierry Malandain et de Martin Harriague mais cette fois-ci interprétées par d’autres danseurs que ceux du CCN de Biarritz, entièrement rompus à leur style. La compagnie de jeunes danseurs Dantzaz, basée à San Sebastian, au Pays basque espagnol, n’est pas tout à fait étrangère au travail de Thierry Malandain puisqu’elle fournit régulièrement des nouvelles recrues au MB Biarritz. Mais cela reste l’occasion de tester le style du directeur-chorégraphe transposé sur d’autres corps.

Pour cette soirée, une pièce unique de Thierry Malandain était encadrée par deux opus de Martin Harriague. Au travers de ces deux pièces touffues, on a ainsi pu se familiariser avec la jeune œuvre d’un chorégraphe dont on était curieux mais dont, hier encore, on ne connaissait rien.

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Fossile, scène finale. Julen Rodriguez Flores. Photographie ©Caroline de Otéro

Fossile, la première pièce, est truffée d’images frappantes mais on se perd un peu dans le foisonnement de ses tableaux. La première scène nous orienterait plutôt vers une métaphore écologique : un type (le très beau et très laxe Julen Rodriguez Flores) empaqueté de film plastique noir se débat comme un goéland prisonnier d’une marée noire. Il est absorbé par une énorme boîte également plastifiée. S’ensuit une scène poignante où on entend le danseur-volatile taper contre les parois de sa prison. On imagine une bête prise au piège de la cuve d’un pétrolier. Mais le danseur ressort du cube avec les morceaux d’un squelette. La macabre découverte est bientôt habitée de manière drôlatique par une danseuse vêtue des pieds à la tête d’une combinaison noire qui semble lui donner chair en dessous du bassin tandis que son partenaire masculin anime les bras et la mâchoire pour mimer la voix d’Elisabeth Schwarzkopf qui entonne du Schubert. Le reste est à l’avenant. Suit un très joli passage sur la Jeune fille et la mort où Pauline Bonnat, ayant fait tomber la cagoule, utilise le crâne comme un gant et semble converser avec une tête flottante. La chorégraphie est fluide, avec des ondulations de bras et des poses contournées (marches reins très cassés sur genoux pliés). Les deux danseurs interprètent un pas de deux plus dans la veine néoclassique. Mais il faut dire qu’entre-temps on a un peu perdu le fil. Entre Jésus ressuscité (Julen Rodriguez Flores s’extrait de nouveau du cube plastique son corps paraissant complètement désorganisé, tel un jeu de Meccano), Schubert-bossa nova et Adam et Eve version renaissance flamande (la scène finale de la pièce), on a le sentiment d’avoir sauté des pages et la pièce a fini par lasser.

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Fossile. Compagnie Dantzaz. Pauline Bonnat. Photographie ©Caroline de Otéro

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Le sujet est mieux tenu dans Walls. Le thème est celui des murs qui hérissent de nouveau certaines frontières dans le monde trente ans seulement après la chute du mur de Berlin. À l’ouverture du rideau, une danseuse fait face à une série de hauts panneaux hérissés de barbelés (on retrouvera cette même scène en conclusion). Elle se jette dessus comme pour le faire vaciller. La scène suivante est sans doute la plus marquante et la mieux réglée. Un danseur avec cravate rouge dissymétrique, une perruque outrageusement jaune posée en équilibre précaire sur sa tête dont le visage a été occulté mime de manière quasi obscène des discours du président Trump au sujet du mur à la frontière mexicaine. Sa pantomime est démultipliée en canon par des mains et des avant-bras qui apparaissent dans les interstices du mur noir. On trouve quantité d’autres trouvailles visuelles captivantes, comme cette scène du pavé qui vole au ralenti dans la figure de Mister President mais qui n’épargne pas non plus le lanceur ou encore ces sections de murs devenant des compromis entre des croix de montée au Golgotha et des planches à bascule (un danseur servant alors de rondin sous la planche).

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Walls. Compagnie Dantzaz. Photographie ©Caroline de Otéro

La danse déployée par Martin Harriague dans Walls est très ancrée dans le sol (on pense même parfois à la technique de Naharin avec ces sauts sans impulsions visibles du plié, un peu comme par secousses telluriques). La gestion des groupes est puissante.

Là encore cependant, la pièce de Harriague aurait nécessité un travail d’édition plus poussé. On distingue certaines redites et le chorégraphe, plutôt de se concentrer sur le cas mexicain comme un cas représentatif commet l’erreur de vouloir aborder tous les murs. Du coup, l’attention s’émousse et on a le temps de comparer avec les « murs » d’autres chorégraphes qui sortent tout le suc et rien que le suc de leur dispositif scénographique (on pense à Jiri Kylian ou à Yohan Inger).

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Dantzaz. Walls. Photographie ©Caroline de Otéro

Qu’importe, Martin Harriague a du temps devant lui, des idées à revendre et ses pièces passent bien auprès du public. Il faut de surcroît dire que le style du jeune chorégraphe sied visiblement bien aux talentueux jeunes danseurs, à la belle densité de mouvement, de la compagnie Dantzaz.

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Dantzaz. Ballet Mécanique. Photographie ©Caroline de Otéro

Ballet Mécanique, la pièce de Thierry Malandain sur la musique de George Antheil pour un film avant-gardiste et futuriste de Fernand Léger de 1924 est un Malandain dans la veine pure et dure. Créé en 1996 à Saint-Étienne, il contient des thèmes qui seront développés et affinés par la suite par le chorégraphe. L’espace est ainsi délimité sur trois côtés par un ring de barres de danse, espace agonal, où par roulement, un garçon et une fille, au début  dans une rigoureuse parité (une autre force de Malandain chorégraphe qui, sans rendre les corps androgyne, reconnaît une force égale aux corps dansants féminin et masculin), font une démonstration de force et également des concours d’acrobaties sur barre sous le regard impassible des huit autres danseurs attendant leur tour, assis presque hiératiquement de part et d’autre de l’espace d’expression. Chacun prépare son entrée à l’extérieur du ring avant de chasser ou plutôt d’exclure les précédents. Ces entrées-sorties sont réglées comme du papier à musique, faisant sans doute référence à la « mécanique » de la partition qui fut la première à introduire des bruitages industriels dans une orchestration. Pour le reste, les danseurs doivent être bien de chair ; c’est tout juste si quelques poses stylisées viennent subrepticement donner un petit côté Art déco à leurs évolutions. Les duos deviennent occasionnellement masculins ou féminins. Des trios apparaissent. Les barres sont couchées, l’une après l’autre. Le groupe ne se réunit en entier, à genou sur scène sur des tapis-gazon, que lorsqu’elles ont été toutes abattues. Tout cela est condensé, efficace et ce qu’il faut abscons pour préserver l’aura avant-gardiste de la pièce.

Les jeunes danseurs de la compagnie Dantzaz, cinq garçons et cinq filles, se jettent vaillamment dans la chorégraphie. Néanmoins, le style de Malandain ne les infuse pas encore entièrement. Les garçons surtout déploient une grande énergie mais la projettent un peu sèchement, presque « métalliquement » vers leurs extrémités quand les danseurs de la compagnie de Biarritz déploient une élasticité de caoutchouc naturel. Cela viendra sans doute à l’usage, car il y a ici du talent…

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Ballet Mécanique. Compagnie Dantzaz. Photographie ©Caroline de Otéro

On ressort d’autant plus curieux de la fin de saison au Ballet du Capitole de Toulouse où Thierry Malandain, poursuivant son voyage dans le livre d’Histoire des ballets russes va créer un Daphnis et Chloé et leur confier … son Faune, celui-là même qu’évoquait Arnaud Mahouy.

On est très curieux de l’effet que rendra cette transposition sur d’autres danseurs qu’on apprécie déjà dans leur répertoire propre : transmission, transposition …

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