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Les pieds bien sur terre pour pouvoir mieux décoller du sol.

Le Temps d’Aimer la Danse 2026 (3/3) : Solitudes ou Rencontres en Noir

Après l’explosion chromatique des danses basques au Parc Mazon, on s’est dirigé vers le théâtre du Colisée, la salle dédiée aux spectacles plus intimistes. Le fil semblait devoir se poursuivre. Mizel Théret, natif d’Hasparren, a commencé sa formation par les danses traditionnelles basques. Si son histoire a évolué vers la danse contemporaine, il a choisi pour sa création Hegoak les compositions pour piano d’Elodie Buffalo Mellodi qui, selon la note d’intention, utilise parfois des thèmes basques.

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Samedi 12 septembre : le lent, le lent et le rapide…

La rupture est néanmoins drastique. La scène est nue. Le mur brut de fond de scène est peint en noir. Mizel Théret entre à jardin sur le devant de scène. Il propose d’emblée une gestuelle de bras sémaphorique : l’un tendu géométriquement, l’autre replié à angle droit. Pendant toute la pièce, il évolue souvent dos au public. Sa chorégraphie est faite de marches de côté par croisement des pieds. Le buste s’anime enfin. On reconnait alors des soupçons de technique Cunningham : une jambe de terre et dégage seconde au sol en parallèle, des triplettes esquissées, un certain rythme dans leur exécution.

Par ses marches courbées avec croisement des jambes et bras étendus vers l’arrière, par une forme de proskynèse à un moment, on reconnait les évolutions d’un volatile (« Hegoak » signifie « Ailes » en Basque). On hésite entre un cormoran ivre ou une mouette cherchant sa pitance sur la plage. Le danseur-chorégraphe fait le tour du plateau avec des pas de côté en-dedans en-dehors et des roulis d’épaule.

HEGOAK, chorégraphe et interprète MIZEL THERET. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Une marche sur genoux pliés, l’amorce d’une demi-pointe semblent suggérer un envol bientôt contrecarré par une galipette en  arrière. Les sauts sont pratiquement inexistants. La danse est ancrée dans le sol.

A part une section plus syncopée où Théret se couche et roule sur lui-même, le rythme général de la pièce reste uniformément lent. La gestuelle développée par le chorégraphe est assurément captivante mais l’absence de développement de la pièce questionne sur sa durée. Méritait-elle vraiment une heure de spectacle?

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Le Spectacle suivant, au Théâtre Quintaou d’Anglet, semblait rester dans une tonalité similaire, dans le noir et dans la lenteur. Contre-nature de Rachid Ouramdane commence avec ses interprètes émergeant au milieu des fumigènes. Ils se mettent en avant puis s’effacent individuellement. Les premiers embrassements des corps sont subreptices. Puis viennent des premiers portés à l’épaule à deux ou à trois alors que d’autres danseurs jouent les satellites, à moins qu’ils ne soient des pivots. On admire déjà la gestion des groupes. On s’étonne également de la réelle homogénéité dans la langage dansé des dix interprètes, réunis à l’occasion de cette pièce (la Compagnie de Chaillot est un collectif et non une troupe permanente), masculins ou féminins, qui viennent indifféremment du monde de la danse contemporaine, de l’acrobatie et de la voltige.

On est tenu captivé par des changements de rythme dans la pièce. Une section rapide et spectaculaire avec des lancés de danseurs, dont les pieds ne semblent plus toucher le sol, des portés inattendus – le porté « statue », les glisses spirales – nous soulèvent littéralement de notre siège. Mais on n’est jamais emmené sur le terrain de la simple pyrotechnie. De triples portés sur les épaules suivis de chûtes vertigineuses à couper le souffle nous parlent avant tout de confiance en l’autre. Les multiples roulés boulés des danseurs qui parfois ne semblent pas poser un pied sur scène alors qu’ils sont « voyagés » par leurs partenaires d’une coulisse à l’autre nous plongent dans une vague constante d’interactions humaines.

Lors d’un retour à la lenteur, sur fond vert ou sur cyclo à projections sylvestres, un mystérieux personnage en hoodie apparaît. On se demande s’il représente une menace. Vient alors une section ou des danseurs, groupés par quatre ou cinq semblent ostraciser un danseur resté seul. Le groupe s’agrège et le rôle de l’ostracisé passe à un autre danseur. Après cette section d’exclusion, on accueille presque avec soulagement un duo de garçons exécutant des galipettes en duo, charnelles sans être à proprement parler sexuelles. Dans la scène finale, une voix off nous parle du rapport d’un enfant avec la mer qui «voudrait nager comme un dauphin… » : il s’agit sans-doute du mystérieux être encapuchonné de la section précédente qui nous avait d’abord paru représenter une menace potentielle.

Enfin, c’est le retour au calme et au vide. On n’a pas senti l’heure passer…

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Dimanche 13 septembre : fraternité, sororité

Le jour suivant, retour au Parc Mazon toujours écrasé de soleil. Au sol, un lino d’un jaune pétant. La compagnie Skorpeion présentait « From the ground » du chorégraphe hip-hop Brice Larrieu. Avant le début de la représentation, les cinq interprètes, tout de noir vêtu, s’étreignent pour se communiquer l’énergie nécessaire à la performance qui va suivre.

La pièce commence sous les  accords d’une musique atmosphérique avec chœurs éloignée à priori de la danse hip hop. Un danseur isolé, étendu au sol, se relève péniblement. On attend des bourdonnements ou des sons de canons. Sommes-nous propulsés au milieu d’une guerre ? Les danseurs chutent au ralenti puis avancent comme sous des tirs ennemis. Ils se tiennent par le poignet. Quelle ligne noire veulent-ils briser ? Le groupe s’agrège parfois pour soutenir l’avancée ou empêcher le recul. On est pris dans une vague de tournoiements hip hop. On entend des respirations. Il y a des tournoiements au ralenti décalés ou à l’unisson. Le poids au sol est rendu palpable, ce qui rend les street-révoltades aériennes encore plus impressionnantes. Les danseurs font également des sortes de diagonales en chaine accompagnées de portés acrobatiques. Les bassins oscillent et les bras se tendent vers le ciel. Cette gestuelle est captivante et la composition est vraiment maîtrisée et fluide.

A partir d’une section où la bande son délivre des paroles à messages, la pièce se perd un peu. La gestuelle reste captivante mais la danse ne nous raconte plus d’histoire à l’instar de cette dernière section, efficace, avec l’ensemble des danseurs, accomplissant des sauts pyrotechnique. On a passé sommes toutes, un excellent moment.

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Au Théâtre du Casino municipal, la palette chromatique des costumes de danse reste la même. Le Collectif Ibawa qui présente Gaua (« La Nuit » en Basque), rassemble quatre interprètes féminines vêtues de robes noires corsetées évoquant un XIXe siècle tardif, celui de La Casa de Bernarda Alba. Trois formes rondes sont suspendues en l’air. Les quatres danseuses émergent de la pénombre sur une musique atmosphérique anxiogène. La gestuelle extrêmement lente. Cette première apparition est intrigante. Les danseuses ressemblent à une hydre aux multiples bustes qui lèveraient les poings. On pense aussi à la statuaire. Elles ressemblent à quelques suppliciées de Rodin ou de Camille Claudel.

Mais passé cette première séquence bien construite, on tombe dans un répertoire de poncifs. Cris silencieux, transes, rires tournant aux pleurs, grands pliés seconde qui ouvrent les jupes, contraposti suggestifs en culottes à franges, bras agités et gratouillis compulsifs de joue, tout semble appartenir à un attirail revendicatif éculé.

Des rugissements muets en spasmes d’accouchement, de passages du suave à l’animal par des femmes confrontées à leur rôle social attendu, on comprend d’emblée que la femme est oppressée. C’est malheureusement vrai mais sous cette forme, cela a été dit et redit au point d’être démonétisé. C’est d’autant plus dommage que la maîtrise du langage chorégraphique est bonne. Une section avec des jetés en groupe ou des spirales Bauschiennes font leur effet. Les danseuses se muent parfois en derviches tourneurs. Mais les chorégraphes et interprètes semblent plus à l’aise dans a miniature chorégraphique que dans le temps longs qui les conduit à la redite. Il faudra gagner en souffle pour porter véritablement ce propos nécessaire.

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Voilà déjà une nouvelle édition du Temps d’Aimer la Danse qui s’achève pour nous. Qu’on soit entièrement conquis ou qu’on ait des réserves à apporter, on est reconnaissant de pouvoir être confronté année après année à des courants de la danse actuelle. A chaque fois, les rencontres ont été esthétiquement et intellectuellement stimulante.

En attendant la prochaine session, sous une autre direction…

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Le Temps d’Aimer la Danse 2026 (2/3) : Thème et Variations basques

Thierry Malandain a créé le CCN Malandain Ballet Biarritz. Pourtant, il aimait à dire qu’il n’était pas arrivé sur une terre vierge ou en friche. La danse basque a une histoire peut-être aussi ancienne que sa langue et sa culture mystérieuse et ancestrale. Pour cette édition du Temps d’Aimer 2026, elle était d’ailleurs particulièrement à l’honneur.

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Samedi 12 septembre…

Leinua Dantza Taldea. Place Saint-Charles

Ma première étape était sur la charmante place Saint-Charles, située sur les hauteurs, au-dessus de l’Eglise russe et du Grand Hôtel de l’Impératrice. On a beau n’être qu’à 500 mètres de la Grande plage, on se croirait sur la place d’un village. Les commerces de bouche le disputent aux restaurants et, en ce jour de fête, les barnums qui ont éclos sur l’agora sont remplis de tables couvertes de nappes en papier n’attendant que leurs convives qui ne tarderont pas à arriver. C’est dans ce cadre évocateur que le groupe Leinua, une troupe de jeunes interprètes amateurs, présente Harilka, un moment dansé condensant la tradition des danses festives. Les trois chorégraphes, tous issus de la compagnie et aujourd’hui danseurs professionnels, ont construit une séquence qui déploie de manière graduelle les caractéristiques de ces danses traditionnelles et sociales.

Les jeunes interprètes ne sont pas affublés des impressionnants et couteux costumes des cavalcades ou des mascarades. Ils portent des chemises longues bordées de dentelle et ceinturées de bleu à la taille et aux bras. Leurs grands bérets, du même azur sont parsemés de fleurs. Sous les culottes et les chaussettes hautes en crochet, les espadrilles sont agrémentées de rubans assortis.

La danse commence très simplement par une chaîne ou Soka-Dantza. Les danseurs s’inscrivent en cercle sur la place publique. Au début, il semble ne s’agir que de simples marches mais on se rend compte assez vite des angles que prennent les jambes, de profil quand les bustes sont de face ou au contraire avec des épaulements quand les jambes s’alignent avec le bassin. Les pas basques s’infusent lentement dans la chaine. Les danseurs la brisent subrepticement pour marquer un tour en l’air. Apparaissent des formes de temps levés et des cabrioles simples. Puis la chaîne offre à chaque danseur un moment individuel où il accomplit, selon ses compétences du moment, un pas de répertoire : on reconnait le répertoire des Jauziak (avec sa forme de cabriole). Les plus chevronnés présentent le travail batterie en espadrille, une pratique qui ne cesse de me fasciner. La séquence suivante permet de voir les danseurs évoluer par deux pour une évocation de quadrille. Une danse des bâtons très bien réglée, dansée sans musique et scandée par la voix des danseurs, y succède. La représentation s’achève par un retour à la chaine initiale. On a été enchanté par ce joli raccourci de danse basque sur cette place inondée de soleil.

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Changement de décor l’après-midi où le public s’amasse sur les gradins du fronton du parc Mazon. Des rangées de chaises en plein soleil de part est d’autres de l’espace de représentation sont d’abord boudées avant d’être investies. Au centre et au fond de cette scène de fortune, un curieux amas de franges de laine colorées figure une sorte de bête mythique. Sur des sons saturés, les cinq interprètes du Collectif Bilaka (un groupe de danseurs et musiciens implantés à Bayonne) font irruption en courant. L’un d’entre eux se place derrière les écheveaux bariolés. C’est le musicien et compositeur qui accompagne d’instruments traditionnels utilisés de manière hétérodoxe les évolutions des quatre danseurs (une fille et trois garçons) vêtus d’un thème et variation de costume noir unisexe. Les pantalons, jupes et crop-tops dégenrés font à la fois écho et contraste avec les costumes uniques mais blanc éclatant des jeunes danseurs de Leinura sur la place Saint-Charles.

Et on y reconnait bientôt aussi les mêmes dessins. Même lorsqu’ils ne se tiennent pas la main, les interprètes évoquent les cercles fermés et les chaînes de la danse basque. Les angles de jambe ou d’épaulement sont également là : même aux quatre coins de l’espace, les danseurs restent connectés. Les ports de bras sont plus élaborés et le groupe se dissocie en écho. Mais tout le répertoire de la danse basque est là : les grands rond-de-jambes, les bras frappant les cuisses et surtout le répertoire des jauziac. Le groupe se fige parfois avant de reprendre ses évolutions.

Bilaka Kolektiboa. Dirau. Parc Mazon, fronton Jean_Pierre Abeberry.

Le musicien est le premier à s’affubler des franges de laine colorées, suivi bientôt par chacun des danseurs. Les accoutrements évoquent les ours et autres monstres des temps de Carnaval. Là aussi la danse est scandée par la langue basque. Les sauts se succèdent et les chassés en tournant prennent un caractère hypnotique. La pièce s’achève presque comme elle a commencé, dans une course échevelée.

Derrière les grilles du fronton, des créatures bariolées observent les bourgeons contemporains de la tradition vivante qu’ils représentent.

DANTZARI TOPAKETA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

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Car prenant la suite des danseurs professionnels du collectif Bilaka, près de 150 danseurs « amateurs » de cinq groupes traditionnels basques, répartis de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, ont envahi le large espace du double fronton dans une explosion de couleurs et de musique.

La tradition des cavalcades, mascarades et parades charivariques est en effet l’occasion d’une débauche jouissive de costumes extravagants, bardés de ganses, de plumes, de miroirs et  souvent de grelots. Ouvrant le bal, la Maritzuli Kompainia de Biarritz défend à la fois l’héritage dansé des Basques mais aussi le savoir-faire et l’inventivité des costumiers pour la danse. La plupart des oripeaux déployés par les groupes successifs ont été produits par ses ateliers.

DANTZARI TOPAKETA, MARITZULI KONPAINIA. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Les danseurs de la Maritzuli portent des tonnelets et des jaquettes militaires blanches bardées de deux ceintures en bandoulière, l’une jaune et l’autre bleue. Dans le passé, il n’était pas rare d’emprunter des vestes d’uniformes militaires ou civils (comme celles des facteurs) pour danser en groupe. Aucune forme n’est donc absolument fixe. Les costumes d’aujourd’hui ne sont ainsi pas figés et témoignent de l’inventivité constante de la tradition des danses basques. Pour son passage, la Maritzuli Kompainia présente des petits tours intégrés dans sa chaine de danseurs : une danse des cannes, variation de la danse des bâtons.

Le deuxième groupe est l’ensemble Bildu d’Irissarry, qui lors de trois passages alternant avec d’autres compagnies, présente des extraits de sa cavalcade, un évènement pluridisciplinaire qui n’est pas sans rappeler la forme des ballets de cour du XVIIe siècle associant musique, chant, danse et parade équestre. Les costumes sont blancs à croisillons de rubans jaunes et bleus. Les hautes coiffes d’évêque agrémentées de miroirs sont l’apanage des hommes tandis que les femmes portent des bérets.

DANTZARI TOPAKETA, IRRISSARIKO KABALKADA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Pour leur premier passage, les danseurs présentent des séquences de rondes avec batterie puis, pour la deuxième séquence, des sections en couples. La troisième intervention met hommes et femmes sur deux lignes et semble plus proche d’un quadrille.

Les groupes de la partie « espagnole » du Pays basque sont à plus grand effectif. La compagnie Udaberri de Tolosa présente ses nombreux danseurs costumés de blanc avec des ceinturages rouges et des sortes de turbans de corsaire assortis. Ils se déplacent en lignes en tenant des lances au son des binious et des tambours. Les danseurs accomplissent d’abord des assemblés et des jetés sans lâcher leurs armes de parade puis des ronds de jambe et des tours en l’air lorsqu’ils s’en sont émancipés. Ils forment finalement une grande haie d’honneur pour le groupe d’Irissarry qui vient faire son deuxième passage ; une délicate attention car les différents groupes de danseurs cultivent traditionnellement une forme de rivalité.

DANTZARI TOPAKETA, DUGUNA IRUNEKO DANTZARIAK. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.
DANTZARI TOPAKETA, IRRISSARIKO KABALKADA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Puis vient l’ensemble Leinua  de Saint Pierre d’Irube. Le groupe d’adulte, où l’on reconnait l’un des jeunes danseurs de la place Saint-Charles, présente son drapeau bleu et jaune. Les costumes sont assortis à la bannière. Il y a parmi eux un Homme cheval. Au répertoire déjà vu chez d’autres ensembles, il faut ajouter une danse en sabots. Six personnages des deux sexes en costume sombre portent des masques qui ne sont pas sans évoquer la commedia del Arte. Sont-ils  les notables que viennent saluer les danseurs lors des fêtes villageoises ? Les danseurs exécutent également un fandango. Deux d’entre-eux, porte-drapeaux, tombent le béret et sont couronnés d’un couvre-chef rouge. On est fasciné par ces rituels dont la symbolique nous échappe.

La célébration chorégraphique s’achève avec la Duguna Iruneko de Pampelune. Ce groupe, particulièrement important, est central dans l’ouverture des fameuses ferias de la ville. Ici, une quarantaine de danseurs portent de grands tonnelets blancs, des guêtres à sonnailles, des plastrons rouges et des coiffes à plumes. Des danseuses « polichinelles » se glissent dans le public et plaisantent avec les enfants. Sommes-nous face à une parade charivarique ? Mais le groupe de Pampelune nous gratifie également d’une conséquente Ezpata Dantza : Les danseurs tiennent des épées de bois en plusieurs lignes serrées qui se croisent pour un effet très ballet équestre. A un moment, les danseurs se placent en arc de cercle tandis qu’un groupe au centre, en formation circulaire, soulève deux danseurs en l’air et les fait lentement pivoter. Quatre danseurs exécutent des cabrioles et de la batterie. A ce stade, on est presque ivre de danse et les spectacles en salle du soir n’ont même pas encore commencé.

DANTZARI TOPAKETA, DUGUNA IRUNEKO DANTZARIAK. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Cette danse basque, même dans ses formes apparemment les plus classiques, ne cesse de se réinventer. Les chorégraphies de cette grande parade œcuménique sont pour la plupart des interprétations libres des danses folklorique traditionnelles. Tout cela démontre l’extrême richesse et l’avenir de cette pratique amateur en communauté.

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Le Temps d’Aimer la Danse 2026 (1/3) : Prométhée de Martin Harriague. Feu sacré

Le premier weekend de la session 2026 du Temps d’Aimer la Danse a bénéficié d’une météo glorieuse, permettant d’apprécier pleinement l’équilibre des spectacles en extérieur, gratuits, et les spectacles en salle. Cette année, on a pu alterner les émotions chorégraphiques entre la place Saint Charles, le fronton du Parc Mazon, le promenoir de la Grande Plage enfin pour une gigabarre sous la direction d’un danseur du Grand Opéra Avignon. Les spectacles en salle nous auront conduit une fois encore du Colisée à la Gare de Midi en passant par le Théâtre du Casino municipal ou le Théâtre Quintaou d’Anglet. des conditions idéales qui nous ont parfois fait presque oublier que cette édition est la dernière sous la direction de Thierry Malandain.

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Prométhée de Martin Harriague. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Théâtre de la Gare du Midi. 19/09/2026 à 21 heures.

PROMETHEE. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Martin Harriague. Photographie de Stéphane Bellocq.

Alors que la passation entre Thierry Malandain et Martin Harriague au Ballet Biarritz est désormais imminente, le chorégraphe présentait Prométhée avec la compagnie dont il est l’actuel et éphémère directeur : Le Ballet de l’Opéra Grand Avignon.

Dans Prométhée, Harriague utilise la musique de l’unique ballet Beethoven, remixée par le compositeur Fabien Cali. Chorégraphié à l’origine à Vienne par l’Italien Salvatore Vigano, Les Créatures de Prométhée fut également l’œuvre d’intronisation « par effraction » de Serge Lifar à l’Opéra (il remplaça au pied levé un Balanchine souffrant mais ne rendit jamais la place). Au début des années 2000, Thierry Malandain lui-même avait réglé sur cette même partition une limpide petite Histoire de la Danse en accéléré.

Dans cet opus créé sur les danseurs du Grand Ballet Avignon, on est heureux de trouver Martin Harriague dans une posture assez proche de celle de Thierry Malandain sans renier pour autant ses propres spécificités. En effet, il offre au public un Ballet et non une simple pièce constituée d’additions de différentes séquences chorégraphiques. Il regarde lui aussi  vers l’Histoire de la danse sans se départir d’une bonne dose d’humour pour éviter de tomber dans le pompeux. On est charmé par ce numéro d’équilibrisme truffé de surprises visuelles.

PROMETHEE. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Martin Harriague. Photographie de Stéphane Bellocq

Le premier tableau commence sur une note sombre : on se trouve dans une sorte de morgue avec deux charriots d’autopsie. Les personnages s’y meuvent au ralenti. Mais le passage offre vite sa première surprise. L’homme et la femme sur les tables de fer sont soudain manipulés par deux gaillards qui se lancent dans un concours hilarant d’ostéopathie sur-vitaminée. Les deux corps sont mis dans des positions aussi géométriques qu’improbables. Ils sont retournés à la volée tel des crêpes à la chandeleur. Le grand gars bien découplé (Kyril Matantsau) et son rival, plus compact (Evan Inguanez), ne sont autres que Prométhée –le prévoyant- et Epiméthée –l’impulsif. Ainsi agis sans ménagement, les deux corps semblent pourtant prendre vie. Prométhée, qui gagne le concours de manipulation acrobatique, continue d’expérimenter avec les deux créatures. Il semble s’amuser à faire des nœuds corporels avec ses nouveaux jouets, faisant acte de chorégraphe pour un pas de deux qui s’avère parfois récalcitrant.

La gestuelle propre à Martin Harriague est reconnaissable. On y trouve une forme de contorsionisme. Les danseurs prennent le pied dans la main pour des équilibres précaires qui débouchent sur des chutes en arrière (Prométhée). La créature du début que j’ai fini par identifier comme « Adam » fait des développés seconde le buste et les épaules projetés vers l’avant.

PROMETHEE. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Martin Harriague. Photographie de Stéphane Bellocq

Les pas deux quant à eux ont un petit Battle entre deux garçons ou pour une femme et un homme. Les corps ne sont néanmoins jamais simples objets performants : ils restent des êtres de chair.

La gestion du groupe est très maîtrisée. L’ensemble apparait d’abord au pas de course. Il s’intègre dans une scénographie maline qui vous plonge dans la narration non sans une subtile pointe d’humour. Dans un tableau à contre-jour, tous les danseurs s’affublent d’attributs et se figent dans une pose plastique qui n’est pas sans évoquer Canova ou le code de Terpsichore de Carlo Blasis. Mais lesdits attributs sont juste ce qu’il faut surdimensionnés pour créer une distance amusée chez le spectateur. A un moment, le corps de ballet s’agrège en un amas de corps au centre de la scène. Deux accessoires posés de part et d’autres de ce groupe suffisent à évoquer la ruse des offrandes aux dieux.

La production de Martin Harriague est à la fois belle et limpide. Le vol du feu est évoqué par un cyclo où sont projetés des flammes qui apparaissent dans l’interstice formé par deux murs de fond de scène. Lorsque le précieux magma est en possession de Prométhée, il est symbolisé d’abord par un spot rouge pointé vers le public. Par la suite, une sphère craquelée et incandescente, sorte de planète en voie de refroidissement symbolisera le don du Titan bienveillant. La scène du supplice est également très effective. Un rocher est apporté sur scène et le corps de ballet entier scande le moment en frappant le sol de la main ou encore des avant-bras. Prométhée se couche le dos au rocher et les lumières s’éteignent.

PROMETHEE. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Martin Harriague. Photographie de Stéphane Bellocq

Personnellement, ce tableau final aurait suffi à mon bonheur. Mais le ballet continue. Prométhée est ramené sur scène sur un des charriots roulants puis il devient le centre d’une célébration presque joyeuse où, badigeonné de blanc, il semble figurer une statue cultuelle. Il n’y a rien à redire sur la composition, mais ce moment nous apparait un tantinet superflu.

PROMETHEE. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Martin Harriague. Photographie de Stéphane Bellocq

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Qu’importe car au fond, avec Prométhée, Martin Harriague montre clairement qu’il sait mettre en valeur une compagnie tout en développant de manière personnelle l’idiome néoclassique qu’on verra avec plaisir alterner avec des pièces de conception plus contemporaine. C’est exactement ce genre de d’avenir qu’on souhaite pour le Ballet Biarritz dont Martin Harriague va bientôt prendre la direction après presque trois décennies du glorieux règne de Thierry Malandain.

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La Bayadère (Park-Marque) : lâcher-prise

Vient-on à une soirée pour les bonnes raisons lorsqu’on s’y rend pour voir les rôles secondaires ? Sans doute pas. On s’expose à l’ennui pendant les scènes essentielles du ballet et peut-être, cela arrive, à la déception face aux prestations des seconds couteaux qu’on était venu admirer.

En cette soirée du 6 juillet, la déception aura été du côté de l’Idole dorée de Lorenzo Lelli. En dépit de ses évidentes qualités, notamment saltatoires, le jeune danseur a cochonné la plupart de ses réceptions à genoux. Surtout, on a fini par être agacé par la préciosité de ces idoles 2026. La variation, créée sur lui-même dans les année 30 par l’Homo Sovieticus par excellence, Vaktang Tchaboukiani, devrait être une démonstration de puissance et non une danse des doigts. Jadis, Emmanuel Thibaut avait rompu avec la tradition héroïque pour mettre en valeur ses propres qualités, allant jusqu’à porter des extensions de digitales et une peinture dorée opaque. L’approche était fascinante parce que c’était Emmanuel Thibaut et sa technique immaculée qui l’animaient. A ce jour, personne, pas même monsieur Lelli, n’a encore approché ce niveau.

Lorenzo Lelli (Idole dorée).

Pour le positif, on a néanmoins pu admirer le Fakir de Chun-Wing Lam, sur le fil, avec une forme de gestuelle restreinte et juste et une danse à la fois ciselée et énergique : pas de danse des poignards embarrassante en vue avec ce danseur. Lam trouve l’équilibre entre le classicisme et la couleur locale inhérente à ce ballet. On regrettera assurément la saison prochaine ce jeune danseur qui a drastiquement  et courageusement réorienté sa carrière …

Chun-Wing Lam (le Fakir)

Et puis il y a la Gamzatti d’Inès McIntosh. Dramatiquement, la danseuse maîtrise à merveille son texte : princesse qui apprécie son lot, elle lance un regard plein d’expectations vers le portrait de Solor puis marque son approbation avant de laisser poindre sa jubilation. Le choix de haut profil de son père pour ses noces confirme le statut qu’elle tient dans son cœur et dans sa cour. Fabien Révillion donne d’ailleurs du Rajah une interprétation originale, celle d’un homme aimant et aimable complètement dévoué à sa fille. Lorsque Solor se fige à l’annonce de ses desseins matrimoniaux, Révillion semble occulter l’épisode, tant il est enthousiasmé par son idée d’alliance. Sa colère face aux révélations du Grand Brahmane passe par différents stades très lisibles : incrédulité d’abord puis déception, et enfin colère.

Gamzatti-Inès fonctionne sur le même registre dramatique : durant la scène de rivalité, elle sait à la fois monter tristesse puis détermination. Elle ralentit certains gestes pantomimes, les rendant visibles sans avoir besoin de les figer en pose. Elle se révèle enfin implacable dans sa ire et son désir de vengeance. La danse est dans la droite lignée de ce jeu : nette, élégante et précise dans la variation, une authentique princesse, et impériale enfin dans la coda avec une série de fouettés de haute volée.

Inès McIntosh et Paul Marque (Gamzatti et Solor).

Une telle interprétation de ce rôle secondaire essentiel du répertoire aurait pu suffire à justifier cette énième Bayadère. Mais une surprise nous attendait pourtant.

On n’a, c’est le moins que l’on puisse dire, pas été des amateurs de la première heure de Sae Eun Park ni même de Paul Marque. Depuis quelques saisons cependant, chacun de ces danseurs a su nous toucher individuellement. Sae Eun Park s’est notamment révélée dans le rôle-titre de Giselle aux côtés de Germain Louvet et Paul Marque a déployé un charme dévastateur dans l’Aminta de Sylvia. Pourtant, le couple Park Marque nous a toujours laissé sur le bas-côté de la route. Les deux danseurs ont longtemps été frappés du syndrome du bon élève. Très souvent associés, ils ont formé un binôme efficace, précis, pertinent et, pour toutes ces bonnes raisons assemblées, peu excitant.

Pourtant, en ce soir du 6 juillet, quelque chose de nouveau a émergé. Sae Eun Park commence par interpréter une belle flute serpentine, même si le visage reste un peu fermé, tandis que Marque, qui a fait une belle entrée en grands jetés et discuté de manière animée avec le Fakir, s’enflamme littéralement à  la vue de sa Nikiya. Le premier pas de deux, sans être éminemment personnel, a cependant une fluidité et une vitalité qui nous permet de rentrer dans l’histoire.

A l’acte deux, Sae Eun Park émeut dans la robe orange. Ses arabesques suspendues sont dans l’aspiration et ses prières moelleuses parlent d’abandon du coeur. Dans ce moment difficile pour le danseur principal, Paul Marque, qui a auparavant accompli un grand pas quasi parfait (les pirouettes en dedans finies arabesque sont encore un peu pressées) aux côtés d’Inès McIntosh, marque très bien le contraste entre les moments de désir nostalgique et la dissimulation presque veule. Park porte la confrontation finale avec véhémence et rend glaçante la jubilation vengeresse de Gamzatti, protégée par un père aveuglément aimant. La course désespérée de Marque vers son amante assassinée termine l’acte sur une note tragique.

A ce stade, la soirée bien amorcée pouvait encore rester à l’état de promesse non tenue car les actes blancs de Sae Eun Park demeurent aujourd’hui encore des points d’achoppement chez la danseuse. Elle a en effet tendance à les cantonner dans une perfection formelle un tantinet « clinique ». Mais après une scène du narguilé intense et urgente de la part de Paul Marque et une belle descente des ombres suspendue et poétique par le corps de ballet, Nikiya-Park apparait avec un haut de corps toujours en mouvement et des inflexions de cou qui font osciller la tête comme une corole de fleur sous la brise. Ses ports de bras « viens me rejoindre » à la fin de la première rencontre sont de vrais appels et l’on peut ensuite se laisser porter par un couple qui allie sa coordination habituelle avec un lâcher-prise qui permet la vision élégiaque. Enfin ! Après toutes ces années…

On est ressorti heureux de pouvoir envisager de prochaines soirées Park-Marque avec plus d’expectations positives que jadis. Mais Paul Marque vient d’annoncer qu’il allait à découverte d’autres horizons la saison prochaine. Il faudra donc patienter pour voir si le miracle d’un soir est amené à se reproduire.

Quoi qu’il en soit, il s’agissait d’une bien jolie fin de saison pour votre serviteur.

Paul Marque et Sae Eun Park (Solor et Nikiya).

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La Bayadère (Bourdon-Louvet) : inaccessible étoile

Il y a quelque chose de fascinant à retourner voir un même ballet dans une même production saison après saison. Combien de nuances différentes du même personnage et de la même chorégraphie peuvent bien se révéler représentation après représentation ?

Au soir du 3 juillet, Héloïse Bourdon offre une vision très clivée de l’héroïne Nikiya. A l’acte 1, après une sortie du temple presque trop décidée, elle semble accomplir son devoir de bayadère d’une façon hiératique mais fermée… Il y a fort peu de spiritualité dans ces gestes appris, presque rabâchés (on retrouvera ce même détachement lors de l’adage de l’esclave durant la scène 2). La danseuse-prêtresse aurait-elle perdu la foi ? Elle s’anime pourtant après son interaction avec le Fakir. Elle devient alors rayonnante dans son deuxième solo, semblant même converser avec la cruche. Lui rappelle-t-elle des rencontres passées avec le guerrier Solor. Germain Louvet justement entre, prince aux belles lignes et à la séduisante prestesse. Dans le pas de deux le partenariat fluide montre cependant un décalage entre les deux protagonistes. Germain-Solor semble confiant tandis qu’Héloïse-Nikiya est déjà inquiète, presque défaite.

Clara Mousseigne (Gamzatti).

Lors de la scène deux, Germain Louvet accentue bien sa pantomime de tergiversation et d’acceptation à contrecœur de la fille du Rajah. On le comprend. Clara Mousseigne donne de la princesse Gamzatti l’image d’une fille à papa pourrie-gâtée et colérique. Sa pantomime, sémaphorique, accentue encore le côté prosaïque qu’elle donne au personnage.

Pendant la scène de rivalité, Bourdon se montre admirable dans l’emportement. On la sent littéralement recevoir les insultes de la princesse comme s’il s’agissait de crachats. La pantomime du « là-bas, devant le feu sacré… » est presque vengeresse et l’épisode du couteau atteint des sommets d’intensité dramatique.

Héloïse Bourdon est une Nikiya véhémente.

A l’Acte 2, Héloïse Bourdon fait une entrée à la fois outragée et lyrique. Ses épaulements et ses directions du corps ne laissent aucun doute sur qui sont les personnes qu’elle fixe de manière réprobatrice -Gamzatti-Mousseine qui a confirmé l’impression donnée à l’acte 1 dans un pas de deux truffé de petits gestes secs parasites dans l’entrada et l’adage et de fioritures de poignets agaçantes dans sa variation- ou implorante -Solor-Louvet, aux grands jetés héroïques mais surtout au jeu de regards à contretemps extrêmement bien réglé. Pour un temps, comme en atteste la variation de la corbeille, jubilante et pleine d’allure, l’héroïne semble reprendre foi dans son destin. Le contraste avec la violence de la scène du serpent n’en est que plus saisissant.

Héloïse Bourdon est une Nikiya révoltée contre l’injustice…

Est-ce cette injustice de trop qui fait que l’Acte des Ombres offre bien peu de fenêtre de rédemption à Solor ? Durant ce beau moment de lyrisme contrôlé seuls la première entrée et l’adage, particulièrement poétiques et élégants, donnent le sentiment que l’héroïne martyre installe une connexion spirituelle avec son partenaire. Après avoir disparu en piétiné à reculons dans la coulisse, Nikiya devient une belle souveraine lointaine. Germain Louvet semble vraiment sauter, parfaitement éperdument, vers un idéal désormais inaccessible.

Germain Louvet (Solor) et Héloïse Bourdon (Nikiya)

Bien qu’on a passé une agréable soirée grâce notamment à certains rôles secondaires bien dessinés (Nine Seropian, primesautière en Manou et troisième ombre savamment accentuée ; Camille Bon aux développés élégants et harmonieux en première ombre ; Keta Belali enfin, vigoureux Fakir), on ressort un peu attristé par l’accent quelque peu démoralisant de cette bayadère désenchantée, qui, à force d’être trahie, a perdu la foi en son étoile.

La Bayadère. Trois ombres (Camille Bon, Saki Kubawara et Nine Seropian)

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La Bayadère (Baulac-Marque) : la femme derrière la prêtresse…

Le Ballet de l’Opéra reprend La Bayadère pour la onzième fois dans son propre théâtre depuis sa création à l’Opéra Garnier en octobre 1992. Mis à part lors des années 1992 à 1994 et en 2009-2010, le ballet a toujours été représenté à l’Opéra Bastile, un cadre à la mesure de la production grandiose voulue par Rudolf Noureev, Ezio Frigerio et Franca Squarciapino. La large scène pouvait soutenir l’imposante façade de Taj Mahal et une distribution pléthorique.

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Las, depuis la reprise Millepied de 2016, l’acte 2, celui où la scène est la plus ouverte sur la niche multilobée, la scène parait bien vide. A l’origine, il y avait douze danseuses aux éventails et douze aux perroquets. Il y a dix ans, elles étaient dix pour entrer et huit pour danser. Aujourd’hui, le ballet de l’Opéra a entériné le changement et ne présence que deux fois huit danseuses. La grande coda de Gamzatti semble bien diminuée avec un arc de cercle de seize danseuses au lieu de vingt-quatre tandis que la princesse épate la galerie. Peut-être n’est-on pas au fait de la situation du Ballet de l’Opéra. La compagnie a-t-elle toujours 154 danseurs ? Présente-t-elle une autre grosse production dans quelque autre partie du globe ? La figuration nous a parue également un tantinet clairsemée : les porteurs d’éventails sont réduits de moitié et l’idole dorée n’est plus suivi de 6 ses bayadères.

La Bayadère. Corps de Ballet des ombres. Saluts. Elles étaient bien 32!

On s’est alors pris ainsi au troisième acte à compter les danseuses pendant la descente des Ombres. Y en aurait-il trente-deux, un sujet de fierté pour Rudolf Noureev, ou vingt-quatre comme dans la version Makarova ? On n’a été rassuré qu’au vingt cinquième bras de première arabesque émergeant de la coulisse côté jardin. On a pu se réjouir ensuite d’assister à une descente de praticable, à des arabesques penchées ou de grands développés immaculés. Le corps de ballet aura d’ailleurs, sur l’ensemble de la soirée, montrée toutes ses qualités. Les Bayadères de la scène 1 étaient à la fois disciplinées et suffisamment moelleuses pour paraître spirituelles durant leur danse autour du feu sacré. Les Djampos de la scène 2, menées par Nine Seropian et Claire Gandolfi, avaient un vrai souffle sous les pieds et leurs sautillés-arabesque étaient d’un bel unisson. Les Fakirs déployaient toutes leur énergie dans la première scène et dans la danse indienne. A leur tête, Daniel Stokes accentuait spirituellement sa pantomime (la première rencontre avec Solor) et menait avec autorité les évolutions très cancan de l’acte 2 épaulé par Victoire Anquetil et Antonio Conforti. Au début de l’acte 3, la scène des lumignons avait la réflexivité paisible nécessaire pour préparer à l’apparition de la théorie d’Apsaras.

Les rôles mimés nous ont également paru bien dessinés. Yann Chailloux travaille ses poids du corps pour faire passer ses émotions conflictuelles et Arthus Raveau joue à merveille l’homme d’Etat impatient voire irascible qui ne sait cacher son déplaisir à l’annonce de l’arrivée inopinée du Grand Prêtre en son palais.

Voilà qui est bien. Noureev ne disait-il pas « La Star d’une compagnie de ballet, c’est son corps de ballet » ? Mais si l’aphorisme est vrai, on ne peut néanmoins s’empêcher de nuancer. Les grands ballets de Petipa offrent tellement de rôles de demi-solistes et de solistes qu’il serait difficile de passer une bonne soirée simplement avec un bon corps de ballet. On passerait sans doute son temps à en trouver les inévitables défauts si les personnages principaux n’étaient pas à la hauteur de l’ensemble.

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Pour cette soirée, on pouvait se montrer un tantinet inquiet puisque un inopportun jeu de chaises musicales a commencé à se dessiner. Valentine Colasante a quitté les distributions de même qu’Hugo Marchand pour au moins une représentation, ce qui a offert à Thomas Docquir l’occasion de décrocher la timbale de l’étoilat aux côtés de Dorothée Gilbert, le 21 juin. Le couple de cette première n’était donc pas celui qui était attendu.

Paul Marque et Léonore Baulac (Solor et Nikiya)

Léonore Baulac était donc Nikiya en ce 17 juin et dès sa première variation, on a été captivé. Baulac joue la variation de la flute moins en danseuse sacrée qu’en femme inquiète, déjà consciente de la situation inextricable dans laquelle elle se trouve, indument courtisée par le grand Brahmane et aimée d’un guerrier promis sans doute à une jeune femme de sa caste. Une forme d’angoisse se dégage de sa prière. Elle semble demander pour elle même la protection des dieux. Sa rencontre avec Solor, Paul Marque, qui a le jeté héroïque, forme une parenthèse libératrice au milieu de cet océan d’incertitudes. Le pas de deux, qui s’intègre bien avec la scène à la cruche, suspendue et réflexive, est un moment de plénitude et de joie. Léonore-Nikiya à un sourire rayonnant qui perce le quatrième mur de la salle de spectacle.

Bleuenn Battistoni (Gamzatti).

A la scène 2, la Gamzatti de Bleuenn Battistoni consent au  mariage presque en regimbant mais exige ensuite son dû lorsqu’elle comprend que la jolie danseuse venue bénir par sa danse son voile de mariée n’est autre que l’aimée de son promis. La scène de rivalité, très bien réglée, montre donc une Gamzatti imbue de ses prérogatives plus que blessée par l’attachement de son fiancée à une autre. Les mots pantomimes de la princesse outragée n’en paraissent que plus cinglants et la fureur de la bayadère humiliée véridique.

A l’acte deux, on perd un peu de cette tension qui s’était installée. La déconvenue du nombre réduit de danseuses, l’Idole dorée à la fragilité de porcelaine d’Antoine Kirsher accompagné d’enfants de l’Ecole de Danse qui auraient bien besoin de peaufiner leurs alignements, y sont pour quelque chose. La petite oasis offerte par la charmante danse Manou à la cruche, rendue spirituelle par Marine Ganio, ne compense pas un grand pas d’action menée tambour battant par Paul Marque et Bleuenn Battistoni, parfois à la limite du bon goût. L’entrada et l’adage passent plutôt bien même si le personnage de la princesse altière de Bleuenn-Gamzatti ne se transmet pas à sa danse. Dame Battistoni a deux expressions sur le visage : celle où elle sourit et celle où elle ne sourit pas. Dans sa variation, Paul-Solor montre de nouveau ses qualités saltatoires mais ferait bien de peaufiner ses pirouettes qui paraissent parfois pressées et à la limite de la perte de contrôle. La coda est exécutée avec trop d’énergie par Battistoni : son manège à l’italienne et ses fouettés font plus « concours » que représentation.

Heureusement, Léonore Baulac fait son entrée en sari orange et nous propulse de nouveau dans le drame. Sa Nikiya se montre à la fois très véhémente dans la pantomime et suspendue dans ses arabesques d’aspiration. Une fois encore, la ballerine dépeint une femme blessée plus qu’une prêtresse bafouée. Dans la section de la corbeille Baulac a des déhanchés très accentués qui créent un vrai pic chorégraphique avant le pic dramatique du dénouement où son personnage maudit la princesse meurtrière.

A l’acte 3, Paul Marque accomplit une variation d’entrée à la fois moelleuse et intense. Il parvient à nous emporter sans son rêve d’opium. Dans les trois ombres, Hohyun Kang est très élégante dans ses développes à la seconde tandis qu’Inès McIntosh fait une belle démonstration de prestesse et domine ses pirouettes. Bianca Scudamore, quant à elle, reste  dans la joliesse et l’insipidité.

On est néanmoins transportée par ce troisième acte. Léonore Baulac incarne parfaitement l’ombre avec ses sauts silencieux et ses équilibres suspendus. Ses renversés avec le cou mobile laissent encore une fois la femme poindre derrière le spectre. Son Solor parait subjugué et galvanisé. Le climax final, dans le cercle laiteux et glorieux des bayadères, est une apothéose aussi bien visuelle qu’émotionnelle.

Léonore Baulac atteint sans doute actuellement son acmé artistique. Tant mieux, pour cette série de Bayadère car elle va danser un bon nombre de fois le rôle de Nikiya, y compris avec d’autres Solors.

Paul Marque et Léonore Baulac (Solor et Nikiya)

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A Biarritz, Concours de Jeunes Chorégraphes de Ballet #5 : en quête de fusion.

Concours de jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq

Le Théâtre de la Gare du midi accueillait le 6 juin dernier pour la troisième fois consécutive la finale du Concours de Jeune chorégraphes de ballet. Pour ce concours, unique en Europe, trois directeurs de compagnies nationales ainsi qu’un groupe de directeurs de compagnies invités ont jugé des qualités de six finalistes choisis parmi plus de 150 candidats. A la tête du jury, Thierry Malandain, hôte du concours, Eric Quilleré, directeur du Ballet National de Bordeaux, et Bruno Bouché à la tête du CCN Ballet de l’Opéra national du Rhin. Ces trois figures masculines étaient contrebalancées par les invités. En effet, hormis Martin Harriague, actuel directeur du Ballet de l’Opéra Grand Avignon et futur directeur du CCN Ballet Biarritz, tous les autres membres du Jury était des directrices : Beate Vollack pour le Ballet du Capitole, Sabrina Sadowska, directrice du Chemnitz Ballet ou Isabelle Bischof, directrice du Bern Ballett. Parmi les juges également, Ana Isabel Casquilho avait été prix du Jury lors de la dernière session.

La présence de ces décideurs n’est pas anodine puisque parmi les prix décernés à l’issue du concours se trouvent des commandes de création à Bordeaux, à l’Opéra national du Rhin, au ballet Chemnitz ainsi qu’au Capitole de Toulouse et au Ballett Schwerin. On note au passage que pour cette édition, deux danseurs-chorégraphes respectivement de Bordeaux et de Toulouse faisaient partie du panel de finalistes.

Le concours des jeunes chorégraphes de Ballet est toujours intéressant car il montre un instantané des tendances chorégraphiques qui inspirent les créateurs en devenir (la moyenne d’âge est de cette édition est de 27 ans). Arnaud Mahouy, danseur emblématique de la dernière décennie au Malandain Ballet Biarritz et aujourd’hui présentateur clair, posé et disert, l’a bien compris. Il introduit le concours par une petite Histoire de la Danse en raccourci en articulant quelques grands aphorismes de grands chorégraphes du passé.

Cette année, la sélection était fort différente des précédentes sessions auxquelles il nous a été donné d’assister. Le post classique acrobatique semblait s’estomper en faveur d’autres styles qui, néanmoins, nous ont fait nous interroger sur l’avenir de la danse d’expression néoclassique et sur la compatibilité des autres styles présentés avec le répertoire de compagnies « de ballet ».

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Les deux finalistes issus de compagnies classiques sont restés sommes toutes très influencés par leur langage de base.

Riccardo Zuddas : Le Quattro Stagioni. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Avec Le Quatro Stagioni, sur la réécriture de Vivaldi par Max Richter utilisée par Cristal Pite pour son Seasons Canon, Ricardo Zuddas, danseur à Bordeaux, propose une chorégraphie pour six danseurs qui dénote d’une réelle maîtrise de la gestion des groupes. Les entrées et sorties des très beaux solistes sont bien agencées. Malheureusement, la pièce manque de tension et additionne certains poncifs visuels de l’idiome néoclassique : ports de bras, « j’accueille le soleil », courses « inspirées » de cour à jardin et surtout ces contrappostos exagérés hérités de trente années d’admiration et d’incompréhension post-forsythienne. Pendant cette pièce qui oscille entre citation balanchinienne (avec notamment une variation masculine qui n’est pas sans rappeler Apollon musagète) et influence d’Hans Van Manen. On s’est ennuyé ferme. Cela n’a pas, heureusement, été le cas de tout le monde puisque Le Quatro Stagioni a obtenu le généreux prix Biarritz / Caisse des dépôts de 15000 Euro.

Lorenzo Misuri : Mizu. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Lorenzo Misuri, danseur du corps de ballet du Ballet du Capitole de Toulouse reste aussi dans la citation. Mizu, une pièce à propos de l’eau, nous évoque la délicatesse d’un Jiri Kylian. Sur la musique de Gaspar Claus, les danseurs de Toulouse (Lorenzo Misuri s’est même assuré la participation de l’étoile de la compagnie, Natalia de Froberville) évoluent dans une scénographie aux éclairages léchés (par moments un cyclo mauve ou plus tard des lumières rasantes). Certains détails attirent l’attention, comme ces oscillations agenouillées de la fille au début du ballet ou encore ces variations masculines (pour Aleksa Zikic et Minoru Kaneko) où les ports de bras géométriques semblent déterminer des directions de la chorégraphie. Les portés en roulis sur le dos sont peut-être plus attendus et l’effectif réduit de quatre danseurs était moins propice à montrer une maîtrise des contrepoints chorégraphiques. Lorenzo Misuri pourra sans aucun doute peaufiner ses jolies qualités lors de sa résidence au Conservatoire supérieur de danse de Madrid Maria de Avila.

On souhaite aussi à ces jeunes créateurs issus de grandes compagnies classiques de recevoir un jour une commande de leur directeur. Cette tendance anglo-saxonne du home-grown choreographer devrait assurément être importée en France.

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Si les « classiques » restaient résolument attachés à leur langage de formation, les autres candidats n’étaient pas exempts d’influences parfois éloignées du monde des compagnies de ballet. Leurs pièces, toutes défendues par des interprètes puissants entièrement dévoués au style de leur créateur, avaient de l’impact mais on se demandait parfois si elles se transposeraient bien sur des corps rompus à la technique de ballet.

Lilit Hakobyan : Luck. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Lilit Hakobyan (une créatrice arménienne travaillant principalement en Allemagne), qui présente avec Luck une chorégraphie efficace dans la veine mille-pattes propres à Crystal Pite, est sans doute la plus transposable. Trois danseurs font masse au début de la pièce et empruntent une gestuelle mécanique et saccadée. Ils figurent une sorte d’hydre. La fille, musculeuse, ne s’en laisse pas conter par les deux gars qui l’accompagnent. Parfois, les danseurs gèlent le mouvement et se retrouvent dans des poses réclinée de statues de Bourdelle. Cette chorégraphie antagoniste sur de la musique percussive est indéniablement efficace. D’un signe de tête à la salle, les trois interprètes signifient la fin de la pièce. Il y a bien déjà un petit air de déjà-vu mais on ne peut nier que Lilit Hakobyan, qui est la doyenne de ces jeunes créateurs, maîtrise la composition. Elle rafle la mise en cumulant le prix de création pour Ballet de l’Opéra National de Bordeaux ainsi que pour le Ballett Schwerin, le prix Fondation pour la Danse Thierry Malandain – Académie des beaux-arts décerné par les journalistes et les professionnels (5000€) ainsi que le prix du public (une bourse de 3 000€), décerné par les votes des spectateurs.

Concours chorégraphes de ballet. Photographie stéphane Bellocq

Avec Ignis de Zoë Greten (une Néerlandaise de 24 ans), ses femmes en ensemble chasuble et talons hauts, sa musique préparée ou du Eric Satie, on regarde résolument vers l’esthétique de Pina Bausch. Dans la première scène, les interprètes féminines singent de manière expressionniste des comportements ou des attendus face au féminin : (laver le sol, se maquiller… La gestuelle des cinq très belles interprètes évoque souvent celle de pantin. Les stilettos sont retirés et remplacés par des pieds nus et pantacourts. La chorégraphie reste saccadée jusqu’à la transe. Le partenariat joue des je te pousse tu me tires et les danseuses chutent pour se relever au ralenti. Ignis tend également vers la danse israélienne. Les scènes de groupes sont plutôt bien construites. La fin sur un titre célèbre d’Anna von Hausswolff est d’une inspiration plus naïve. Zoë Greten décroche le prix de création du CCN – Ballet de l’Opéra national du Rhin.

Nmamdi Nwagwu (un Italien de 23 ans actuellement basé aux Pays Bas) présente aussi une chorégraphie pour les femmes. Dans Le Prefiche, sur un pot-pourri de divers compositeurs et une création sonore à base de sons de cloche, de corbeaux et de pelletées de tere, il évoque le travail des pleureuses professionnelles des sociétés traditionnelles. Sa gestuelle, dans la rapidité puis l’arrêt, ses répétitions de combinaisons de pas de manière nerveuse, ses marches et frappés au sol évoquent de manière efficace ces femmes affairées à porter le deuil familial lors des funérailles. La transe finale est efficace. L’évocation nous paraît cependant parfois un peu littérale comme lors d’une séquence des pleurs. On aurait sans doute aimé un point de vue sur ces pratiques plus qu’une constatation ethnographique. Mais en tant que benjamin de ce concours, Nnamdi Nwagwu montre déjà de fort belles promesses. Une compagnie de ballet pourra t’elle rapidement intégrer l’esthétique Tanz Theater du chorégraphe ? La réponse bientôt au Grand Ballet Avignon, sans doute déjà préparé par le travail accompli avec Martin Harriague, puisque le jeune chorégraphe y a gagné le prix de création. Il rafle également le prix Pass Culture décerné par un jury de 10 lycéens.

Le concours aura été très clivé dans les esthétiques. On aurait personnellement aimé déceler une trace de fusion classique-moderne à un moment où le maître du genre, Thierry Malandain, est sur le point de s’effacer dans la compagnie qu’il a fondé.

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Noémi Andreotti Coin : Some Things No-One Expected. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

On approche au plus près de ce souhait avec Some Things No-One Expected de la jeune franco italienne Noémi Andreotti Coin. Dans sa pièce commencée à quatre pattes par les trois danseurs qui attirent l’attention par leurs contrepoints saccadés,  on distingue clairement une base technique académique mêlé à une danse dans le sol plus « moderne ». Les garçons ont une puissance d’interprétation qui n’est pas sans évoquer les danseurs de Béjart de la grande période. L’humour infuse la pièce comme lorsque les danseurs dansent sur Rachmaninov en en paraphrasant la rythmique de manière cocasse. Le grotesque est assumé. Dans ce ballet qui tourne autour des objets, la danseuse peut être actionnée comme un aspirateur par les deux garçons ou encore interpréter un moonwalk sur de très hautes demi-pointes. Une danse avec des petits bracelets (ou des ceintures ?) à billes sonores souligne la scansion de la musique. Le style musclé est unisexe et dégenré. Pendant un solo de la danseuse (Julia Julliard), les deux garçons (Wilson Baptista et Marin Delavaud) semblent être en grande conversation silencieuce, créant une dimension supplémentaire dans l’espace scénique. Alors que la danseuse chante, les garçons, lestés à leur tour de petites billes, scandent d’abord parfaitement le passage avant de se quereller et de se désynchroniser de manière loufoque. La pièce de Noémi Andreotti Coin est truffée de bonnes idées et d’images cocasses. La pièce dans son ensemble est néanmoins un tantinet foutraque. On attend cependant de revoir le travail de la chorégraphe à Toulouse incessamment sous peu puisqu’elle a remporté le Prix de création au Capitole en plus de décrocher également celui du Ballet du Théâtre de Chemnitz.

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La cinquième édition du concours de jeunes chorégraphes de Ballet aura donc récompensé à des degrés divers chacun des finalistes. On s’en réjouit pour eux. On espère avoir l’occasion de voir les développements de ces jeunes talents dans les saisons futures des compagnies européennes.

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La Dame aux Camélias de John Neumeier : langueurs et longueurs

La Dame aux Camélias (Frédéric Chopin- John Neumeier). Ballet de l’Opéra de Paris. Représentations du 21 et du 22 mai 2026.

Le ballet de Neumeier d’après le roman éponyme d’Alexandre Dumas-fils, La Dame aux Camélias, est une addition de belles qualités et de certains défauts corollaires de ces mêmes qualités.

Plus fidèle au roman initial qu’un Manon de McMillan, il fourmille de petits détails qui forcent l’admiration. A la fin de l’acte 1, la scène des bals bleu et rouge enchaînée avec le départ à la campagne donne une temporalité à la saison d’hiver qui voit le début des amours de Marguerite et Armand. A l’acte 2, la variation d’un Gaston Rieux, avec ses redoutables ronds de jambes exécutés en même temps qu’une promenade sur la jambe de terre, nous évoquent les exercices que Léon Martin, le père d’Arthur Saint Léon, avait consigné dans ses carnets de professeur de danse au temps de la Monarchie de Juillet. John Neumeier est un érudit.

Toujours à la différence de McMillan, Neumeier ne travaille pas sur des pages réorchestrées d’un compositeur mais bien sur des pièces originales de Chopin, compositeur de l’époque de Marie Duplessis, l’inspiratrice réelle de Marguerite Gautier. Celui-ci a d’ailleurs succombé à la même maladie qu’elle : la phtisie. On a tellement l’impression depuis Chopiniana-Les Sylphides de Fokine de penser que les pièces pour clavier de Chopin ont été orchestrée par d’autres qu’on en oublie parfois que le compositeur Polonais a aussi écrit des œuvres concertantes.

Mais la rigueur philologique peut parfois poser problème. Ainsi, par respect de l’intégrité des œuvres, John Neumeier introduit de nombreuses longueurs dans son ballet. Cette saison, on aura ainsi ressenti une baisse de tension à l’acte 2, pendant la Sonate pour Piano n°3 en si majeur, qui dépeint l’interaction entre Marguerite avec Monsieur Duval, père d’Armand. La pantomime dansée qui tourne au pas de deux nous a semblée faire double emploi avec la scène où le personnage symbolique de Manon apparait en courtisane adulée. Le personnage du roman de l’abbé Prévost, sorte de référence repoussoir récurrente filée sur tout le ballet, y apparait avec un groupe d’admirateurs qui lui offrent des bijoux. A ce moment précis, Manon agit comme écran devant les yeux du père qui ne peut voir en Marguerite qu’une croqueuse de fortune. L’un ou l’autre des passages fait avancer l’action. A-t-on vraiment besoin des deux ? L’héroïne tentant de repousser la courtisane littéraire et d’imposer sa propre personnalité aurait suffi à nous faire comprendre le nœud dramatique de la scène. D’une manière générale, les personnages de Manon et de des Grieux apparaissent au moins deux fois de trop sur l’ensemble de la soirée.

Reste qu’interprété comme il faut, le ballet de John Neumeier peut emporter l’adhésion. Mais pour cela, il faut une équipe de danseurs extrêmement soudée et complice. Chacun doit tenir sa place. Dans La Dame, chacun des trois admirateurs de Marguerite a un prénom. Arthur, Eugène et Edouard ne peuvent être un simple trio de porteurs virevoltants. Or, ce genre d’appropriation de sous-texte psychologique n’est pas la spécialité du Ballet de l’Opéra, plus tourné vers la perfection formelle des ensembles et l’acuité technique de ses interprètes. Lors des dernières reprises, en 2019, la compagnie, qui reprenait le ballet pour la cinquième fois depuis son entrée au répertoire en 2006, avait fini par trouver un ton. Les personnages secondaires existaient en dehors des pas. On se souviendra longtemps des touchants et ridicules comtes de N. de Simon Valastro ou d’Adrien Couvez ou encore de la vipérine Olympe d’Héloïse Bourdon qui dansait par ailleurs le rôle de Manon. Cette saison, Marius Rubio est assez anodin en amoureux gaffeur (le 21 mai) et Enzo Saugar, s’il tombe et gesticule avec esprit, est complétement inexistant lorsqu’il doit se contenter d’être sur scène. Il en est de même pour Luna Peigné et Naïs Duboscq qui sont invisibles lorsque leur Olympia ne danse pas.

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Sur les rôles principaux, notre bilan est contrasté.

La Dame aux Camélias. 21 mai 2026. Saluts.

Le 21 mai, on commence par se dire que Bleuenn Battistoni doit apprendre à tousser. Lorsqu’elle le fait, on ne sait pas bien si son héroïne pleure ou si elle minaude. Sa première variation au théâtre nous paraît trop accentuée, donnant une impression de vigueur qui dénote avec l’état de santé supposé de la belle. C’est Germain Louvet qui émeut d’entrée en Armand. Sa grande taille et sa finesse, sa ligne d’arabesque tendue comme un arc parlent d’exaltation. Les décharges d’émotions qui le traversent sont visibles de loin dans la salle. Battistoni en bénéficié durant le premier pas de deux en mauve. Après une entrée peu convaincante sur la méridienne, elle joue très bien la surprise, puis la tentative de contrôle de la situation et enfin l’abandon face à son entreprenant admirateur qui s’offre et s’agenouille comme personne.

Le pas-de-deux blanc de l’Acte 2, en dépit des qualités de Louvet, n’aura pas la même tension dramatique. Bleuenn-Marguerite semble plus à l’aise dans ses interactions avec Monsieur Duval, un Irek Mukhamedov dont la pantomime à la fois affirmée et sur le fil rend la scène tout à fait captivante. On ne peut néanmoins s’empêcher de penser que l’intervention de Manon (Eléonore Guérineau, palpitante en courtisane XVIIIe aux côtés d’un Alexander Maryanowski encore un peu vert) arrive un peu tard. Germain Louvet clôt cependant cet acte de la Campagne par une scène de désespoir saisissante où il parvient, tout en contrôlant sa technique, à introduire quelque chose de brouillon dans sa danse qui évoque parfaitement l’esprit bouleversé du héros.

Comme pour Roméo et Juliette, le mois dernier, Battistoni se révèle surtout à l’Acte 3 où, dès la scène automnale, elle rend signifiant un simple lâcher de bouquet. Dans le Black pas de deux la ballerine allie passion et langueur pantelante. Le pas de deux au bal n’en apparait que plus violent. La danseuse parvient enfin à monter l’extrême fragilité physique et psychologique de son personnage. Le désespoir honteux de Germain Louvet est poignant.

Bleuenn Battistoni et Germain Louvet. 21 mai 2026.

Il y a en somme de bien jolies choses dans cette soirée. Lorsqu’elle finit par lâcher prise, sans doute sous l’effet de la fatigue, Bleuenn Battistoni montre l’interprète qu’elle sera sans doute un jour et Germain Louvet confirme et affirme sa maturité d’artiste.

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Dorothée Gilbert et Florent Melac (Marguerite et Armand). 22 mai 2026.

Le lendemain, 22 mai, on est dans un tout autre monde. A la différence de Battistoni, un parfait produit de l’Ecole française aussi bien physiquement que techniquement, Dorothée Gilbert a dû, de son propre aveu, prouver qu’elle pouvait représenter la maison. Elle a relevé le défi haut la main et aujourd’hui, aux derniers mois de sa carrière à l’Opéra, elle montre combien elle maitrise parfaitement sa partition. De sa Marguerite on retient, plus que la technique, les regards, les poses dont l’immobilité vaut un silence dans une conversation. Le visage de Gilbert se projette bien par-delà l’orchestre. A l’acte un, elle module parfaitement le côté courtisane consommée voire rouée et la curiosité presque inquiète que provoque en elle Armand. Chez elle, un simple poignet soulevé et soutenu exprime son déplaisir face à l’agitation vide du Comte de N.

Son partenaire, Florent Melac, est touchant de sincérité. Il n’a ni les lignes ni les pirouettes d’un Louvet mais une forme de douceur qui fait exister l’histoire et marque bien le contraste entre une courtisane qui en a vu d’autres et un jeune amant putatif inexpérimenté.

A l’acte 2, si on ressent néanmoins une baisse de tension pendant les pas de deux en blanc, c’est sans doute que Melac négocie plus qu’il ne vit ses portés. C’est dommage. La scène avait bien commencé avec, comme le soir précédent, le palpitant Gaston Rieux d’Andrea Sarri, sa précision technique et son sens du timing comique. Aux côtés de Letizia Galloni (qui escamote les colliers comme personne) ou Marine Ganio (au subtil et primesautier phrasé), il est au parfait. Dans Manon, Roxane Stojanov parvient à être implacable sans cruauté, une vérité incontournable avec laquelle il faut composer.

L’acte 3 file en revanche naturellement vers le dénouement inéluctable. Le regard profond et désespéré de Gilbert nous cueille durant la scène d’automne. Dans le Black pas de deux, sa liberté du haut du corps, son cou qui ploie comme une tige prête à céder sous le poids de la corolle, ses bras étendus puis ballants serrent le cœur. Son arrivée exsangue au théâtre, atrocement fardée, la présente déjà sous une forme cadavérique. On assisterait presque à la scène d’ouverture quasi gothique du roman de Dumas-Fils où Armand fait ouvrir la bière de son amante décédée. Pour nous, sa marche fantomatique vers l’amant-mirage au théâtre marque plus son décès que la conclusion du ballet. Devant les langueurs de Dorothée Gilbert on a enfin fini par oublier les longueurs du ballet de John Neumeier.

Dorothée Gilbert et Florent Mélac. 22 mai 2026.

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Roméo et Juliette : Noureev pas mort!

Inès McIntosh (Juliette) et Jack Gasztowtt (Roméo). 25 avril 2026.

En ce 25 avril, Jack Gasztowtt et Inès McIntosh, tous deux premier danseurs, se voyaient donner l’opportunité d’aborder les rôles de Roméo et Juliette au milieu d’une distribution de seconds rôles tous issus du corps de ballet.

Curieux de découvrir une jeune distribution très attendue, on s’est résigné à prendre de très vertigineuses places en deuxième galerie. Ce choix par défaut s’est avéré positif. En effet, depuis un point plus proche de la scène que les premiers rangs de premier balcon mais de côté, on ne voit pas au-delà des marches en fond de scène et les nombreux retranchements dans les décors ne viennent pas contrarier l’oeil comme lors de nos premières soirées.

Si on a pu avoir des doutes sur Jack Gasztowtt, notamment à l’époque de sa promotion de premier danseur, sans passage par la case concours, on est vite rassuré. Dès sa première entrée, celle du badinage avec la suite de Rosaline (la très déliée Aubane Philbert), il caresse le sol du pied à la manière d’un chat : une approche qu’aurait sans doute approuvé Rudolf Noureev. La ligne est belle et dans l’aspiration. Mais surtout, un vrai cap technique semble être passé. Ce Roméo exécute des pirouettes rapides finies en arabesque suspendue avec aisance et ses tours en l’air aériens (un point d’achoppement de sa technique lors de saisons passées) sont parfaitement maîtrisés. On peut alors se laisser séduire par la présence chaleureuse du personnage.

Ce qui marque d’ailleurs dans ses soirées, c’est l’individualité et la singularité des différents interprètes. En Tybalt, Isaac Lopes Gomes est comme un enfant qui serait trop vite monté en graine et se serait investi prématurément de la mission familiale vengeresse. C’est touchant et tragique. En Mercutio, Chun Wing Lam, qui on l’apprend mettra un terme à sa courte carrière à la fin de la saison, est un petit chef d’oeuvre de vitalité facétieuse notamment dans la scène de diversion du bal. Manuel Giovani, déjà remarqué lors de la soirée du 8 avril, est une présence chaleureuse et rassurante dans le monde de violence crue concocté par le chorégraphe.

Chun Wing Lam (Mercutio). 25 avril 2026.
Corentin Dournes (Pâris). 25 avril 2026.

Inès McIntosh nous offre une Juliette enfantine lors de sa première scène (dans son jeu avec Tyblat, elle glisse sur le derrière de manière réjouissante, offrant un rare moment de légèreté dans une atmosphère qui ne cessera de s’alourdir). Déjà, elle exprime parfaitement son indifférence à l’égard du noble Paris interprété par Corentin Dournes, jeune artiste sorti depuis peu de l’Ecole de Danse, très beau mais ce qu’il faut réservé.

La première rencontre au bal entre Roméo et Juliette est subtilement orchestrée. McIntosh reste d’abord comme interdite face à l’inconnu au regard intense puis joue parfaitement l’attirance presque à son corps défendant. Le premier pas de deux utilise bien le registre de là découverte. Entre les deux danseurs, il y a cette oscillation entre le badinage enfantin et l’attraction physique adulte. Lors de la reconnaissance de la couleur du pourpoint, Juliette-Inès rassure Roméo-Jack avec une désarmante spontanéité.

Le pas de deux du balcon est quant à lui un mélange de lyrisme, d’urgence et de gourmandise. Le partenariat joue la carte tactile. Les baisers sur le baisser de rideau sont déjà ceux d’êtres matures.

Avec un acte 1 si bien dessiné et des personnages si bien plantés, l’acte 2 coule donc vite et bien. La badinerie des Romervolio sur la place de Vérone est remplie s’énergie et la scène avec la nourrice est drôle. L’épisode du mariage dégage une tension d’urgence et de désir presque palpable. Cela fait monter la tension dramatique et prépare à la rixe entre Mercutio et Tybalt, très bien réglée. La scène de combat entre Gasztowtt et Lopes Gomes est très intense. On apprécie la façon dont Roméo utilise la cape rouge, gommant l’effet toréador du passage qui fait parfois ricaner des membres du public.

Isaac Lopes Gomes (Tybalt). 25 avril 2026.

Inès McIntosh clôt l’acte par une saisissante scène « de folie ». Juliette, entre tremblements et imprécations rageuses à l’encontre des Capulet puis des Montaigu, fend le cœur lorsqu’elle se traine aux pieds de Roméo désespéré.

On pense sans doute avoir atteint le climax dramatique ultime. Pourtant l’acte 3 offre encore une progression dans ce registre. Le pas de deux de la chambre est charnel et désespéré. Juliette-Inès semble avoir un dos comme aimanté au poitrail de son partenaire. Assise sur le bord du lit après son départ, elle pleure nerveusement. La violence de la confrontation avec les parents n’en parait que plus authentique. Lorsqu’elle reçoit la gifle de sa mère, Juliette se fige : il ne s’agit pas vraiment d’une attitude de défi ni de haine, mais on sent une forme de détermination implacable. La Juliette de McIntosh prend désormais les choses en main. La croix, ombre du poignard sur son cou, un hasard de notre angle de vision, semble ici intentionnelle et détermine, plus que la pantomime des bras, la décision de l’héroïne d’aller chercher les conseils de Frère Laurent. Quand des artistes parviennent à nous faire croire à leur rôle, une production entière, même comme ici rabotée, peut devenir semblable à une mise en scène de cinéma. Juliette-Inès implore le prêtre du regard lorsqu’elle tient la main de Paris. La Pavane familiale qui suit est comme désincarnée. Juliette semble déjà ne plus être de ce monde, ce qui créé un préambule subtil à la scène des poignards avec les fantômes ensanglantés de Tybalt et Mercutio.

Gasztowtt n’est pas en reste. Sa scène du rêve, beau moment de respiration, contraste violemment avec le duo qu’il forme avec Benvolio. Il se jette brutalement dans les bras de Manuel Giovanni qui le rattrape vaillamment. Sa rage meurtrière au tombeau n’a d’égal que son désespoir sur le corps inanimé de Juliette. Il parvient à déboucher le flacon du poison d’une manière signifiante. McIntosh de son côté est comme ensauvagée à la réalisation de la mort de Roméo. Son cri bestial peut-être seulement mimé, il nous a résonné dans les tympans.

On ressort sonné et heureux de cette soirée en pensant à la phrase de Noureev : « Tant que mes ballets seront dansés, je serai vivant ».

Quand ils le sont ainsi, assurément oui.

Inès McIntosh (Juliette) et Jack Gasztowtt (Roméo). 25 avril 2026.

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Le Scapino Ballet Rotterdam à l’Opéra de Massy: Anima Obscura, art total dans les limbes.

Scapino Ballet. Anima Obscura. Photographie Jubal Battisti.

Scapino Ballet Rotterdam. Anima Obscura (Brahms-Kyriadikes, Nanine Linning). Opéra de Massy. Représentation du 16 avril 2026.

A l’Opéra de Massy, lors du programme Malandain, une publicité de saison diffusée sur les écrans des espaces publics avait attiré mon attention. Elle montrait des danseurs de solide formation classique et néoclassique évoluant dans une scénographie élaborée. Le Scapino Ballet m’était néanmoins totalement inconnu et, petites recherches faites en amont, je fus surpris et intrigué de découvrir qu’il s’agissait d’une compagnie qui a fêté l’an dernier ses 80 saisons.

Fondée à Amsterdam en 1945, son optique était tout d’abord de redonner le sourire aux enfants éprouvés par la sombre période de la Guerre. Les premiers spectacles étaient donc destinés à la jeunesse et mettaient souvent en scène des contes de fées (Le Pacha et l’Ours ou La Princesse et les pois). Un tournant fut pris au début des années 1970 au départ du directeur fondateur Hans Snoek. La compagnie, désormais sous la direction d’Armando Navarro, se centra davantage sur la danse et ne s’adressa plus exclusivement aux plus jeunes. Le groupe et son nouveau directeur chorégraphe mirent en scène des grands titres du répertoire, comme Coppélia, Casse-Noisette ou encore Cendrillon avant de s’ouvrir à des chorégraphes néoclassiques comme Jiri Kylian, Rudi van Dantzig ou Nils Christie qui deviendra finalement directeur artistique du Scapino Ballet en 1988. C’est sous Christie que la compagnie quitte Amsterdam pour Rotterdam en 1992 et commence à se tourner vers la danse plus « contemporaine ». Les productions, toujours soignées, deviennent alors très élaborées et, trente ans plus tard, cet Anima Obscura, présenté le 16 avril dernier à l’Opéra de Massy, en est un exemple dans la droite lignée.

Créé sur le Requiem allemand de Johannes Brahms couplée avec la musique contemporaine de Yannis Kyriadikes pour une harpiste (Milana Zaric, qui joue de son instrument sur scène alors que le Brahms est sur enregistrement), Anima Obscura se présente comme une œuvre hybride : « spectacle multimédia saisissant et d’une grande beauté plastique, consacré au désir d’immortalité. » si l’on en croit la plaquette explicative.

Scapino Ballet. Anima Obscura. Photographie Jubal Battisti.

Et le spectacle est assurément captivant. On est invité à une longue descente dans des limbes baroques, vers quelques bolges de l’enfer de Dante. Le dispositif scénique est imposant. Au lever de rideau, sur les trois murs de scène, une forêt de bras mouvants est projetée (scénographie vidéo de Claudia Rohmoser). Côté jardin, un catafalque expose un corps masculin voilé de tulle sombre. Côté cour, des danseurs en livrée funèbre apportent des offrandes lumineuses sur des plateaux. Les calices en verre dégagent des fumigènes qui sont répliqués par des projections sur le catafalque. Sur le cadavre, une pleureuse exécute une chorégraphie des bras répondant à celle observée sur les murs. De nombreuses autres images frappantes seront présentées durant ce cérémonial lancinant qui nous conduit jusqu’au lieu des supplices. Les images convoquées en clair-obscur (lumières de Thomas C. Hase assisté de Charlie Raschke) évoquent la peinture baroque mais aussi la culture étrusque comme dans cette scène saisissante où une danseuse se place derrière l’estrade mortuaire du défunt désormais dans la position du banqueteur. La tombe se retourne et les deux interprètes couchés l’un au-dessus de l’autre et séparés par une planche s’essayent à une impossible étreinte. On est alors comme transporté dans les peintures à registre de l’époque médiévale tardive.

Scapino Ballet. Anima Obscura. Photographie Jubal Battisti.

D’autres moments artistiques sont encore cités comme lorsque les mouvements d’un danseur sont répliqués par addition des différents moments de ses évolutions à la manière des décompositions photographiques d’Etienne-Jules Marey. Ces mêmes corps seront plus tard projetés tout déformés, s’élevant tels des ballons de baudruche grotesque au-dessus de la masse amoncelée sur scène des véritables danseurs de chair. On pense alors à la fois à la chute des âmes damnées de Michel-Ange dans la célèbre fresque de la chapelle Sixtine ou à quelque tableau surréaliste de Salvador Dali. A moins qu’on ait été transporté dans un Jérôme Bosch…

Scapino Ballet. Anima Obscura. Photographie Jubal Battisti.

La scénographie (Nanine Linning et Christa Beland) est, on l’a compris, impressionnante mais elle est également soutenue par la dramaturgie qui orchestre la longue descente aux enfers des humains. La harpiste, voyageant sur une plateforme à roulettes, sert de fil d’Ariane, tour à tour apaisante, mystérieuse, divine ou vengeresse. Ses pizzicati instrumentaux déchirent visuellement les trois murs de scène par des clusters blancs. Elle se transforme en bourreau dans une scène saisissante et juste ce qu’il faut intolérable où les danseurs, accrochés sur des picots d’escalade à jardin, ressemblent à des crucifiés sur quelque Golgotha. La scène, intense et assourdissante, stoppe net au moment où on commence à désirer se lever et partir.

Scapino Ballet. Anima Obscura. Photographie Jubal Battisti.

Et la danse, dans tout ça ? La complexité de la production, sa richesse, fait davantage penser à un dispositif de production lyrique qu’à celui d’une œuvre chorégraphique. Pourtant, c’est bien le talent particulier de la chorégraphe et directrice de la compagnie Nanine Linning d’avoir fait en sorte que la danse ne deviennent pas un simple accessoire au milieu de tout ce déploiement d’effets scénique en tout genre. Les 21 puissants danseurs du Scapino ballet sont constamment utilisés. Dès le début, un duo en tenue chair épouse avec ses marches lentes, ralenties à l’extrême, ses hauts développés, la solennité de la scène de funérailles par ses nœuds corporels. Les bustes féminins et masculins oscillent comme des branches d’arbres par temps de grand vent. Cette lenteur hiératique est parfois interrompue par de fulgurances techniques presque brusques comme ce moment où des danseurs en tenue baroque « de camouflage » unisexe (costumes d’Irina Shaposhnikova) font voler leurs jupes par des pirouettes énergiques ou encore retombent sur leurs genoux. La chorégraphe maîtrise la science des entrées de groupe et la transition vers les soli. L’utilisation athlétique du mur d’escalade côté jardin fascine le spectateur.

Anima Obscura est donc bien au final une œuvre d’art totale où les amateurs de multimédia, de mise en scène et de danse peuvent trouver leur compte. Ce bel équilibre est assurément à saluer.

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