Fenella et Cléopold ont tout deux assisté à la représentation du 30 avril où Pablo Legasa dansait son unique date en Roméo aux côtés d’Hohyun Kang en Juliette. Ils vous racontent tout dans leur idiome respectif.
Cléopold : La Passion et l’Action
Roméo et Juliette. Représentation du 30 avril 2026
Après une représentation à haute teneur émotionnelle le 25 avril dans l’interprétation d’Inès McIntosh et de Jack Gasztowtt, on retournait à l’Opéra Bastille en se demandant si on serait capable de se passionner pour un autre couple.
Les attentes étaient néanmoins réelles. Pablo Legasa est sans doute le soliste masculin issu de l’Ecole de Danse du ballet de l’Opéra qu’on aura préféré cette dernière décennie : une ligne impeccable à la grâce presque féminine contrebalancée par une présence indéniablement virile, un phrasé musical somptueux et une singularité dans l’interprétation toujours captivante. Hohyun Kang, formée hors des murs de Nanterre, nous a conquis par sa volonté d’assimiler le style maison mais aussi par son charisme particulier. Legasa et Kang, distribués pour une unique date en Roméo et Juliette, avaient déjà été associés avec succès en début de saison dans le Rhapsodies de Mthuthuzeli November. Le couple fonctionnait mais on attendait de les voir dans un ballet plus abouti. Le moment était donc venu.
A l’acte 1, Pablo Legasa fait une première entrée presque discrète. Il incarne un patricien de Vérone aimable et léger lorsqu’il flirte avec Rosaline. Il est bon camarade avec Mercutio-Benvolio et autres comparses lors de la scène devant la demeure des Capulets.
Mais le danseur élégant rencontre sa partenaire et il se révèle soudain un interprète passionné. Cette première scène entre Roméo-Pablo et Juliette-Hohyun est palpitante. Les baisers sont goulus de la part du damoiseau. Dans les jeux, qui sont comme aimantées, les deux interprètes introduisent des variations de rythme. Legasa accomplit des doubles ronds de jambes qui sont à la fois ciselés (comme on peut l’attendre d’un danseur de l’Opéra de Paris) mais fiévreux (ce qui est plus rare dans la maison). De même, ses coupés-jetés prennent la dimension d’envolées spirituelles. De son côté, Hohyun Kang joue parfaitement l’indifférence polie à l’égard de Paris (Corentin Dournes) et l’attraction irrépressible qui la porte vers Roméo. Le partenariat des deux danseurs n’est en aucun cas uniforme. Il s’y loge des accélérations, de petites hésitations presque empruntées puis des moments d’accord spontané, de plénitude amoureuse. On a assisté à un parfait pas de deux de la découverte.
La scène du balcon capitalise sur ces belles prémices. Legasa paraît presque hésitant au début puis prend confiance. Il développe ses longues lignes et phrase sa variation comme un poème de l’aspiration. Les baisers sont désormais voraces. Kang se jette dans le pas de deux sans se ménager. Elle est une Juliette instinctive et résolue.
A l’acte deux, on se laisse porter par le badinage entre Roméo et ses amis. En Mercutio, Rubens Simon intègre la pantomime et la danse de manière naturelle et dessine un vrai personnage, mélangeant la facétie avec une certaine forme de réflexivité. On a presque du mal à dissocier Francesco Mura de ce même rôle alors qu’il joue Benvolio. Mais le trio que les deux danseurs forment avec la nourrice Sofia Rosolini est plein d’énergie et de drôlerie. La variation à la lettre de Roméo-Legasa montre toute l’exaltation amoureuse par la célérité de la danse. Là encore, on apprécie les variations de rythme et de phrasé qui communiquent l’état d’esprit du héros. On sort de la simple perfection technique grâce à une liberté et un naturel dans les ports de têtes parfois décentrés.



La scène de mariage réunit nos deux héros dans un unisson d’impatience amoureuse avant que le drame ne se noue. Les combats sont saisissants. Nicola Di Vico est un Tybalt concentré d’autorité. Il exsudait la haine des Montaigu dès sa première apparition sur la place de Vérone. Le combat avec Mercutio, très bien réglé, est donc violent à souhait. Le facétieux trublion meurt avec panache. Legasa dépeint très bien sa reluctance face au combat vengeur puis s’y jette avec rage. Tybalt poignardé s’écroule au sol d’une manière presque vériste tandis que Kang termine l’acte par une scène de folie au lyrisme presque russe.
L’épisode de la chambre qui ouvre l’acte 3 trouve nos deux héros dans un état d’esprit divergent. Tandis que Roméo-Pablo, qui a conscience de l’aspect inextricable de la situation, se jette de manière désespérée dans le pas de deux comme s’il avait la prescience qu’il ne verrait plus sa bien-aimée vivante, Juliette-Hohyun s’exalte d’une manière positive, semblant tirer sa force de la présence de son partenaire. Il y a quelque chose d’extrêmement poignant dans ce quiproquo. Le doute s’instille chez Juliette qu’après que Roméo ait sauté le parapet. Elle rencontre alors l’incompréhension furieuse de sa famille. Plus surprise que dévastée, elle se jette avec détermination dans la suite funeste de l’histoire.
Le rêve à Mantoue prend avec Pablo Legasa et Hoyhun Kang une vraie dimension de scène de rêve d’un grand ballet classique. Le désespoir qui suit n’en est que plus vibrant. Legasa se jette en arrière sans précaution dans les bras de Benvolio-Mura qui le rattrape magistralement, surtout si on considère la différence de gabarit entre les deux interprètes.
De la scène finale, qu’on a vu, reconnaissons-le, l’esprit un peu embué par l’émotion, on se souviendra de ce Roméo mystique débouchant avec tendresse le flacon du poison, viatique vers l’aimée qu’il croit défunte. Moins spirituelle mais assurément charnelle jusqu’au bout, Juliette passe sans transition de la joie sur le corps de Pâris au désespoir éperdu sur celui de son amant supplicié. Tout l’acte aura ainsi été sur le mode du malentendu et pas seulement la lettre de frère Laurent qui n’est jamais arrivée à bon port. On peut parfois s’aimer authentiquement et prendre des directions divergentes.
On aura en tous cas assurément été conquis par ce Roméo Passion et cette Juliette Action.
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Fenella : No flies on our patty-cakes!
Roméo et Juliette, Paris Opera Ballet, Opera Bastille, April 30, 2026. Choreography by Rudolf Nureyev, Music by Sergei Prokofiev, Sets and Costumes attributed to Ezio Frigerio.
“Foreswear it, sight, For I ne’er saw true beauty till this night.”
This cast kept the music dancing in my mind’s eye for more than a week. This time, the dancers wooed us by not performing as if they were still in the rehearsal studio. We were invited in to their club. This gang of youngsters was all about flirts and jokes, about how pattycake can become a serious game and, most of all, about how each kiss can evolve into its own narrative.
“Watch her place of stand, And touching hers, make blessed my rude hand.”
About five seconds after Pablo Legasa’s Romeo, ”quick to haste,” entered softly on cat’s feet, he set the stage for what was to come. I stuffed my notebook back into my bag. This performance, I knew, would be the one I remembered down to the last detail for a very long time. Critical distance begone! Even the cheapened “made to go on tour” decor stopped bothering me.
Pablo Legasa’s lissome Romeo kept opening his arms out and up from deep inside his chest. His dance unfurled in beautiful lines and balances that reached the limits of off-balance. He reminded me of Giambologna’s Mercury if only it could have started to move…but without any fuss or mannerisms. I’m having a hard time to describe the movement and persona I was watching: Opalescent? Limpid? Most of all he made dancing classical ballet look as if it were the way we all move, as if ballet were just another way of communicating a feeling, just like talking aloud.
Legasa was lucid about his Rosalind: yet another crush, but not much more. And Aubane Philberts‘s leisurely and delicately ironic Rosalind with a very “hey, girls, he’s not as bad as the other dorks” vibe, proved him right.
Nurse: “Thou wilt fall backward when thou comest to age.”
Hohyun Kang’s Juliet started out as a lively tomboy. No flies on her patty-cake with her cousin. Nicola Di Vico’s Tybalt clearly cherished her headstrong spirit – obviously he has seen her getting into mischief before – and he does not worry all that much that this Juliet is a bit all over the place, unimpressed by this other man/arranged marriage/wedding dress. You get the feeling that Tybalt agrees with her and thinks Paris is a stick.
Things really started to go “boom” in the ballroom scene even as Legasa and his soul-mate, Hohyun Kang, a dancer who has been catching the light and my attention ever since she joined the corps de ballet –remained aristocratically well-bred and seemingly reserved, at first… How to say it: hints of all the drama that was to come were subtly and deftly planted with every gesture and every response from the start.
Every time he encountered Kang’s Juliet – his first solo in the ballroom, the first moments of the balcony scene – Legasa/Romeo’s phrasing would accelerate to almost just beyond the music. It was if his heart, as his legs, had started beating faster.
Juliet: “For saints have hands that pilgrim’s hands do touch. And palm to palm is holy palmer’s kiss.” Romeo: “If I profane with my unworthiest hand/ This holiest shrine, the gentle sin is this.” Stage direction: “Takes her hand.”
Legasa and Kang just fit and flow together. Everything about their partnership could be described as relaxed acceleration. A kind of call and response of weightless yet weighty lifts evolved. This couple’s interaction and manner of using points of physical contact to coil inwards and then spring forth pulled me into their narrative. Here, the leads gave us the illusion of spontaneity that had been lacking the three previous performances I saw. You can over-rehearse, you can under-rehearse…or you can rehearse just enough to feel free on stage. Nothing here was over-thought. Legasa and Kang’s duet was definitely in the vein of that never-forgotten first night where you discovered that you just could not stop talking to each other.
Romeo: “See! How she leans her cheek upon her hand/O! that I were a glove upon that hand/That I may touch her cheek.”
Her hands. Her face. I was drawn to the way Hohyun Kang took the initiative, something Nureyev himself imagined for his Juliet. She does not just lean in for kisses, she sparks them. More than that, she etched the theme of “palm to palm” into highlighting her every interaction with Romeo, the Capulets, as well as the Paris, in different measure. Each time nuanced, the pressure of Kang’s hands upon anyone she was interacting with shaped and defined the situation at hand.
Tybalt: “Mercutio, thou consort’st with Romeo.”
Mercutio: “Consort! What? Dost thou make us minstrels? […] here’s my fiddlestick, here’s that shall/make you dance.”
Of all the Mercutios I’ve seen so far this run, Rubens Simon’s luscious and ribald Renaissance man took “extraverted” to a new level and gave a sly gift to the audience.
Here’s the beauty: you in the audience could adopt this Mercutio into whatever your worldview and root for him. A macho straight bloke always about needling Tybalt for being a closet sissy [word used advisedly]? A dear who has been so out and so loud and so proud in the city square for so long that by this point everyone in Verona takes his fabulousness for granted?
So what was Nicola de Vico’s Tybalt, a vivid princox [aka “conceited ass.” I confess, I used a dictionary to look up the meaning of Shakespeare’s evocative word] supposed to do with a guy that everyone said was cooler than he was?
When Simon’s Mercutio, about to die first, lurches into Romeo’s arms and kisses him feverishly, it’s obvious that this guy’s guy loved his pal no question. And made you wonder about the subtext. The mystery – just how far did they go in their love for each other? — made us all the sorrier to see Mercutio go. The ambivalence is in Shakespeare, too, but it takes refined scenic intelligence to craft such a multifaceted and bewitching creature. Here, one act early, Rubens Simon’s Mercutio stole that famous line, “Thus, with a kiss, I die.”
“Arms, take your last embrace.”
Legasa’s Romeo just wanted to be left out of all this dueling ego family honor crapola. The manner in he responded to the call to battle and then in which he thrust aside Tybalt’s – and his own – swords was no way as pacific as my prior Romeos. No hint of “why can’t we still be friends?” It was definitely “è basta with all of your stupid nonsense.”
The only thing that slightly bothered me early on had been Francesco Mura, miscast as Benvolio. As Mercutio on April 7th, he played a bewitching scamp. But Shakespeare’s Benvolio is slightly older than these messy boys. Yet Mura’s boyish Benvolio, step by step, grew into his own form of of gravitas.
Nureyev had devised an athletic scene of despair, an insert that does not appear in any other ballet productions using the Prokofiev score : a long scene where Romeo, having fled to Mantua, first dreams of Juliet and then abruptly reacts to being told by Benvolio that Juliet is “dead.”
During the backwards hurtling leaps and falls that ensue, Mura proved a masterful and reactive partner to Legasa. The pain flowed, spewed, and anchored the drama to come.
“O, she doth teach the torches to burn bright […] beauty too rich for use, for earth too dear […] Did my heart love till now?”
At the start of Act Three, waiting on her bed and trying to think it though, all the glorious light had gone out of Juliet’s face. And then her determination to not to let her fate be dictated by others took over. Hohyun Kang’s enormous eyes set sight on all that she wanted and then upon all that she hated, with a startling and magnetizing intensity. She fought back against all of this, against all of them, right up until the end.













Roméo et Juliette, Paris Opera Ballet, Opera Bastille, April 7, 8, and 17, 2026. Choreography by Rudolf Nureyev, Music by Sergei Prokofiev, Sets and Costumes [sort of] by Ezio Frigerio












Notre Dame de Paris (Maurice Jarre, Roland Petit), Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra Bastille. représentations des 9, 10, 23 et 30 décembre 2025.

A l’Opéra de Paris, le programme Racines concocté par José Martinez se proposait de présenter trois ballets écrits pour la technique des pointes. L’an dernier, Sharon Eyal, qui devait créer avec cet accessoire central du ballet classique féminin, avait reculé devant l’obstacle. Ici, les trois œuvres répondaient donc bien au cahier des charges. La soirée proposait une reprise et deux entrées au répertoire : Thème et Variations s’y trouve depuis 1993. Corybantic Games de Christopher Wheeldon a été créé par le Royal Ballet en 2018 et Rhapsodies, par le chorégraphe Sud-africain Mthuthuzeli, est une très récente création pour le Ballet de Zurich, en 2024.








George Balanchine’s Theme and Variations, Mthuthuzeli November’s Rhapsodies, Christopher Wheeldon’s Corybantic Games.


Vidéos commentées : Notre Dame de Paris de Roland Petit
Affiche pour le ballet Notre Dame de Paris
Notre Dame de Paris a marqué en 1965 le grand retour de Roland Petit dans la compagnie qui l’avait formée. Il l’avait quittée en 1945 pour suivre sa propre voie après avoir créé Les Forains sous les auspices de Jean Cocteau et Boris Kochno. A cette date, le jeune loup est devenu un chorégraphe reconnu qui a déjà touché à tout, du ballet au Music-Hall en passant par Hollywood. Dans Notre Dame de Paris, qu’il chorégraphie tout en s’attribuant le rôle principal masculin, on retrouve donc des constantes, voire des redites, de son style magnifiées par une inspiration à son pic.
Une vidéo ne suffisant pas à embrasser les richesses de ce ballet, on en a donc sélectionné deux.
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Vidéo 1 : La Fête des Fous. Ballet de l’Opéra de Paris (circa 2021).
La scène d’ouverture, la Fête des fous ici dans une captation récente du ballet de l’Opéra de Paris, nous montre Petit dans son rapport aux productions de spectacle ainsi que dans son traitement du corps de ballet.
Depuis ses débuts, Roland Petit avait su préparer son succès par le choix éclairé de collaborateurs talentueux, qu’ils soient déjà reconnus ou alors prometteurs. Pour Notre Dame, la musique était de Maurice Jarre, un compositeur célèbre qui avait créé pour les pièces du TNP de Jean Villar et qui écrivait des musiques de film pour Hollywood. Si l’on en croit Roland Petit, qui aimait à romancer sa biographie, la partition aurait été créée « par téléphone », Jarre travaillant pour une superproduction américaine (Docteur Jivago de David Lean sortit en salle la même année). La scène d’ouverture montre une partition qui évite le pastiche de la musique médiévale tout en l’évoquant par l’usage des percussions et des cloches. Les chœurs enregistrés, quant à eux, nous ramènent à un univers religieux intemporel.
Pour les décors, Petit a fait appel à … un cinéaste : René Allio. Un imposant podium terminé par des marches est illuminé par un immense cyclo-toile de fond qui reproduit un lavis de Victor Hugo évoquant le Paris médiéval. Cette toile unique, prenant des teintes différentes selon les épisodes du drame semble faire participer la ville entière à l’action. La cathédrale-vitrail qui descend du ciel alors que le corps de ballet s’est mis en mouvement (à 20 secondes), est un immense triptyque en grisaille.
C’est que la couleur est apportée par les costumes d’Yves Saint Laurent. Le jeune créateur de mode, qui dès l’enfance avait été fasciné par la Carmen de Roland Petit (et les costumes de Christian Bérard), sature l’espace de couleurs éclatantes qui se catapultent hardiment jusque sur un même danseur (particulièrement les garçons qui portent pourpoints et collants : des jaunes, des violets, des oranges et des bleus). Les filles sont habillées de tuniques courtes dans la veine du « petit pull noir » que Saint Laurent avait inventé peu de temps auparavant sur Zizi Jeanmaire pour la revue de L’Alhambra. Comme la musique de Jarre ou les décors d’Allio, la période médiévale n’est pas pastichée mais évoquée, un simple laçage rappelant les chemises de chanvre « moyenâgeuses ». En revanche, pour pop qu’elles soient, les couleurs franches nous rappellent qu’au Moyen-âge, chaque région avait sa teinte en fonction des plantes tinctoriales disponibles. Ce mélange est en soi un commentaire sur l’aspect cosmopolite du peuple parisien.
A travers la mise en scène, Petit, qui n’aimait pas à se mettre dans la lignée de ses maîtres, montre son étroite filiation avec le modèle érigé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, celui des ballets œuvres d’art totale aux productions indissociables de la danse. Il se montre aussi l’héritier de Serge Lifar, qui, pendant la formation de Petit à l’école de Danse, avait apporté l’esprit avant garde des Ballet Russe dans la Maison et ouvert une classe d’adage.
Chorégraphiquement parlant, Petit n’est pas non plus si éloigné de certaines créations de Lifar. Sa chorégraphie à la serpe, traitée par masse, n’est pas sans rappeler les évolutions des corps de ballet d’Icare ou de Phèdre. Les poses sont angulaires : bras à l’équerre, pieds flèxes et jambes parallèles. Les secousses des mains-tambourins, leitmotiv du ballet, les sautillés nerveux à la seconde, les courses sur place (à 1mn) sont diablement efficaces. La chorégraphie est certes basique (et sans doute un peu répétitive pour les danseurs), mais le traitement des groupes est admirable. C’est une véritable folie organisée. La hiérarchie traditionnelle du corps de ballet est tout de même respectée. Deux demi-solistes dans un groupe de 5 garçons exécutent des prouesses pyrotechniques simples mais roboratives –principalement des séries de doubles tours en l’air- (à 1 mn 09 puis à 2mn). Ces deux moments encadrent une formation en ronde (à 1 minute 52) où le corps de ballet, saturé de couleur par les costumes de Saint Laurent, se mue soudain en rosace médiévale éclatante, celle de la façade de la cathédrale.
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Vidéo 2 : Scène et pas de 2. Acte 2. Cyril Atanassoff (Quasimodo) et Sylvie Guillem (Esmeralda). 1988.
En dépit de l’absence de l’impressionnant décor de la tour, avec sa charpente et ses deux cloches bringuebalantes, l’effet est néanmoins saisissant. Roland Petit n’avait pas voulu de prosthétiques pour dépeindre son bossu. L’épaule droite levée vers laquelle penche la tête, la marche courbée sur jambe pliée, Quasimodo doit cependant aligner des difficultés techniques de jeune premier (les doubles tours en l’air à ou encore les sauts seconde de face). La difficulté consiste à ne pas focaliser sur l’angularité des positions, ce qui figerait le personnage, et d’en garder l’aspect félin. Cyril Atanassoff, qui dut également tirer des enseignements de son travail avec l’autre chorégraphe contemporain lié à la maison dont il était un danseur fétiche, Maurice Béjart (que Petit abhorrait), est parfaitement à son aise dans cet exercice périlleux. Les tressautements nerveux du personnage sont poignants (1mn 03 à 1mn 20). Il parvient, même sans les décors, à faire comprendre qu’il actionne les cloches et s’accrochant à elles (1mn50 à 2mn) ou en tirant des cordes invisibles.
Arrive alors le pas de deux (à 2mn 57 et jusqu’à la fin). Celui-ci est absolument typique de Roland Petit qui n’hésitait pas à recycler ce qu’il savait être ses plus grands succès. Avec Quasimodo-Esmeralda, on oscille donc entre Carmen (principalement le pas de deux de la chambre) et Le Loup (où Petit avait déjà exploré le contraste entre féminité et bestialité et dont il interprétait aussi le rôle-titre).
La structure alterne ainsi les moments plus théâtraux, où la danse n’est jamais loin, aux parties plus dansées, jamais exemptes de drame. Dans les parties « théâtrales », il faut compter l’entrée avec les mains tambourins (de 3 mn à 4 mn 15), Esmeralda tentant de redresser l’épaule de son ami difforme (de 5 mn 50 à 6 mn20), le moment où Quasimodo exalté, pour son plus grand désespoir, effraye, la gitane (8 mn 21), et pour finir le rattrapage par la difformité (à 8 mn 55).
Les parties plus chorégraphiées au sens classique du terme sont un challenge pour la ballerine parce qu’il lui faut lutter contre les réminiscences des personnages de dominatrix qu’affectionnait le chorégraphe. Dans le premier duo (4 mn 45-5 mn 45), les piétinés nerveux d’Esmeralda et la section de la marche avec développés en quatrième devant pour le couple (repris à 10 mn 40) sont dans la droite lignée du pas de deux antagoniste de la chambre de Carmen. Une diagonale de petits sauts à la seconde exécutés par Esmeralda de dos en reculant (à 7 mn 15) nous tire vers la confrontation finale dans l’arène. Comme dans le pas de deux de la chambre, il y a aussi une variation, certes subreptice, où la ballerine semble se muer en tentatrice (à 6mn 50).
La jeune Sylvie Guillem (23 ans à l’époque), incroyablement mature artistiquement, parvient à garder son personnage sur le fil. Ses célèbres levés de jambes, tellement imités depuis maintenant quatre décennies, ne sont jamais agressifs ou putassiers. Elle travaille les contrastes entre les tacquetés énergiques propres à Roland Petit (la femme attirante) et les suspendus des équilibres (l’idéal féminin) dans les tours piqués en développé arabesque (à 9 mn 25). La scène montre donc bien un joute presque amoureuse entre deux êtres que le physique sépare mais qui se rencontrent sur le terrain du cœur.
La connexion entre les deux artistes de génération différentes qui culmine avec le final des promenades et de la berceuse, rend sans doute un peu vain ce découpage analytique de la chorégraphie tant leur pas de deux lie tous ces éléments en une entité organique où tout découle du pas précédent.
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Il était cependant important de montrer comment un grand chorégraphe, dans toute la force de son inspiration, pouvait se piller lui-même tout en créant néanmoins quelque chose d’unique. Car tel Giselle, au départ l’addition opportuniste de plusieurs formules éprouvées est devenu chef d’œuvre du ballet romantique, Notre Dame de Paris est en soi un chef d’œuvre du ballet narratif du XXe siècle.
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