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Swan Lake à Londres: Tourbillons, ignorés ou embrassés.

Swan Lake, Royal Ballet, représentations des 14 et 18 juin.

Si la nouvelle production du Lac des cygnes pour le Royal Ballet tient aussi longtemps l’affiche que la précédente, les Londoniens en ont pour trente ans. La version de Liam Scarlett est-elle meilleure que celle d’Antony Dowell, dont tout le monde dit maintenant qu’elle avait fait son temps ? On peut dire « oui », mais tout cela est bien relatif.

Au premier acte, il n’est pas difficile de faire mieux que la version Dowell, avec sa triviale fête de village, cumulant pantomime irritante et plates farandoles. Liam Scarlett et son décorateur John MacFarlane  situent l’action à la fin du XIXe siècle, et placent l’anniversaire de Siegfried aux grilles du château (le ciel en toile de fond est joliment mélancolique), ce qui permettra un assez réussi changement à vue avec le deuxième acte. Mais pour l’heure, l’ambiance est plutôt militaire : les garçons sont des cadets de l’armée, et la chorégraphie en est rendue toute carrée. La valse fait alterner hommes et femmes selon leur rang (il y a les militaires du rang en gris et les officiers en bleu), de manière très stéréotypée (aux filles les parties violons-flûte, aux garçons les tutti orchestraux). Lors de la Polonaise, on comprendra aussi que le xylophone est féminin. Ce n’est pas que je mène campagne contre les chorégraphies genrées, mais la pâte fait des grumeaux. Scarlett malmène la rondeur dynamique de Tchaïkovski : lors des accélérations de la valse, alors qu’on s’attend à un crescendo dans les interactions de couple, on a droit à une accumulation, assez scolaire, de pas de garçon. Un peu comme Neumeier malmène Mahler, transformant le grandiose en grandiloquent avec ses théories de bonshommes à angle aigu, Scarlett trahit Tchaïkovski en illustrant sa partition comme on le ferait d’un flonflon de régiment. Scarlett n’intervient pas sur la chorégraphie du pas de trois, dansé par Benno et les deux petites sœurs de Siegfried (le 18 juin, on y remarque l’élégance de Beatriz Stix-Brunell), mais au deuxième acte, il altère inutilement le pas des grands cygnes.

Un prologue explique la transformation d’Odette en cygne par Rothbart, et le personnage du sorcier est biface (il est aussi un conseiller renfrogné de la reine). Son interaction avec Siegfried se limite à des moues de pantomime, et son habit de monstre n’échappe pas à l’incongruité (je veux bien qu’on m’explique un jour pourquoi un sorcier régnant sur des cygnes a besoin d’être décharné et déplumé comme un vautour de bande dessinée). À l’acte III, au décor über-Mitteleuropa (à côté, Versailles, c’est zen), les prétendantes à la main de Siegfried sont quatre princesses venues en délégation. Rothbart contrôle les cartons d’invitation (détail ridicule, la sécurité se gère en amont, pas dans la salle de bal). La valse des princesses – chacune en tutu aux couleurs nationales  – amène une remarque similaire à celle faite pour la valse du premier acte : il manque le transport du tourbillon (les robes vaporeuses de la plupart des versions ne sont pas là par hasard), et les interventions solistes de chaque princesse sont vraiment trop rentre-dedans. Autre fausse note, les danseurs espagnols ont l’air déguisés pour une soirée disco. La danse napolitaine d’Ashton a été conservée – elle est chorégraphiquement plus exigeante que les autres danses nationales créées par Scarlett, mais son usage des tambourins me vrille toujours les tympans.

Du point de vue narratif, la fin de l’acte IV est ratée : après un poignant pas de deux où Siegfried implore le pardon d’Odette, Rothbart sépare les amants maudits, Odette désespérée se jette dans le lac (2 mn avant la fin), Siegfried, qui s’est pris un coup, s’évanouit (1 mn par terre), les cygnes volètent en tous sens (la même minute de climax qui, du coup, tombe à plat), Siegfried se réveille, part derrière le rocher (2 m de haut) et revient portant dans ses bras une Odette redevenue humaine dans la mort. Ce retour sur scène plonge le spectateur dans la perplexité (si tu es un cygne, tu sais nager…), au moment même où il devrait sombrer dans l’émotion…

Heureusement, il y a les parties Petipa/Ivanov, et les interprètes. Le 18 juin, Yasmine Naghdi (remplaçant Lauren Cuthbertson) dansait pour la première fois avec Federico Bonelli. On jurerait pourtant que ces deux-là sont faits l’un pour l’autre. Naghdi est un cygne frémissant. L’adage fait fondre le cœur le plus sec, chaque mouvement marquant une étape supplémentaire dans l’apprivoisement réciproque (après chaque tour, Odette redonne sa main avec une tendresse distincte). Bonelli a l’air transfiguré. À l’acte III, il est littéralement ensorcelé par une Odile diaboliquement sensuelle. À tel point qu’il s’essuie le front à la fin du pas de deux (on ne saura jamais si c’était voulu par l’interprète ou spontané de la part du danseur). Lors du dernier pas de deux, l’Odette de Naghdi a le regard qui pardonne mais sait que c’est trop tard. Si le partenariat entre Naghdi et Bonelli est si poignant, c’est que tous deux, également expressifs, racontent une histoire ensemble.

A contrario, Sarah Lamb a beau être remarquable (représentation du 14 juin), on a peine à percevoir ce que racontait son interaction avec Ryoichi Hirano. Dans mon souvenir, c’est comme si elle avait dansé toute seule : avec une altière froideur dans l’acte blanc, une sadique vivacité dans l’acte noir (et une mordante témérité dans les fouettés), et comme un effacement progressif dans l’acte IV. Lors du pas de deux de l’adieu, Mlle Lamb laisse ses bras gérer les tours en pilotage automatique, comme absente à elle-même et au cavalier qui n’a pas réussi à la sauver.

Swan Lake. Yasmine Naghdi as Odette. © ROH, 2018. Photographed by Bill Cooper.

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Stuttgart : le Lac version Cranko, pieuse relique.

Ensemble in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Ensemble in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

À regarder le Lac de John Cranko présenté par le ballet de Stuttgart, on ne peut qu’être ramené au sujet qui nous titille chez les Balletonautes depuis déjà quelques temps : la conservation du répertoire. Et sur ce point, la compagnie du Bade-Wurtemberg fait figure d’anti-Paris. En effet, le Lac de Cranko gonflerait aussi bien l’IBOC (Indice Balletonautes de l’Offre Classique) – il fait même partie des « Grands classiques » – que l’IBAC (Indice Balletonautes de l’Antiquité chorégraphique) – créé en 1962, il a dépassé l’âge canonique de 50 ans. Mais est-ce présentement une bonne idée ?

Cléopold : matinée du 10 mai 2018.

Depuis la mort prématurée du chorégraphe d’Onéguine, en 1973, le ballet de Stuttgart conserve pieusement ses chorégraphies originales ainsi que ses réinterprétations des ballets du passé.

Pourtant, plus encore peut-être que son Roméo et Juliette, qui pâtit de sa comparaison avec d’autres versions plus abouties, le Schwanensee du tandem John Cranko-Jürgen Rose, ne s’avère pas une version particulièrement mémorable.

La production, en tout premier lieu, porte le poids des ans : de l’acte 1, situé comme le veut la tradition dans une clairière, on ne retient qu’un gracieux arbre isolé qui prophétise les frondaisons transparentes d’Onéguine. Aux actes 2 et 4, l’esprit cartésien est offensé par une ruine improbable (a-t-on déjà vu un arc plein cintre rester intact quand la colonne est brisée en son milieu ?) d’où entre et sort un Rothbart-Zébulon avec cape et heaume surdimensionnés. À l’acte 3, les costumes – fraises portées autour de l’ovale du visage pour les femmes, couvre-chefs gonflés et perruques choucroutées – fleurent bon la production télévisée (qualité télévision publique) des années 60.

La dramaturgie n’est pas non plus des plus fluides. Cranko, qui voulait faire de son Siegfried un «être humain », a trop appuyé sur la jeunesse et pas assez sur l’élégance princière de son personnage. Usant et abusant de la tradition de la pantomime anglaise à caractère burlesque (on n’échappe pas à l’intendant soûlard querellé par sa bourgeoise), il fait entrer son prince travesti en diseuse de bonne aventure. Le jeune oison et l’assemblée des amis et villageois font un jeu de cache-cache assez trivial pour cacher la coupe de vin du prince à la reine venue troubler la fête sans même apporter d’arbalète en cadeau d’anniversaire. Planté par le reste de l’assemblée, Siegfried n’a plus qu’à partir à la chasse désarmé. À l’acte 2, cela nécessite une traversée des amis de Siegfried, armés, eux, de jardin à cour puis de cour à jardin, histoire d’ébouriffer un peu les volatiles.

À l’acte 3, Cranko a décidé, pour justifier les danses de caractère, de les faire interpréter par les prétendantes. Fausse bonne idée ; car la reine-mère a du coup l’air de vouloir, en désespoir de cause, refourguer son fils à des saltimbanques. On n’imagine pas une princesse, même espagnole, lancer des œillades incendiaires à toute la cour.

Plus gênantes encore, sont les options musicales choisies par Cranko. Pour faire avancer l’action plus vite, il a fait couper presque systématiquement les reprises de thème dans la partition. Il évacue la grande valse à l’acte 1 ainsi que le pas de trois mais c’est pour y introduire des extraits de l’acte 3 qui arrivent de manière incongrue (la danse des bouffons sert par exemple à l’entrée de Benno et des amis masculins. Un trait d’humour ?). Il préfère aussi utiliser une partie du pas de six de la partition de 1877 – de même que Bourmeister – et fait danser son prince avec cinq donzelles. Il n’est pas sûr que cela donne plus d’épaisseur à son Siegfried. L’utilisation de l’adage (4e variation du pas de 6) est même contre-intuitive. Ce passage, judicieusement déplacé par Bourmeister à l’acte 4, ce que fera aussi Noureev pour son propre Lac, a une teneur émotionnelle trop forte pour expliquer ce pas de deux anodin exécuté tout sourire par le prince et l’une des jeunes femmes.

La chorégraphie des actes « de cour » n’est, en général, guère inspirée. Elle est au mieux passe-partout à l’acte 1. Au 3, pour une jolie danse napolitaine menée avec énergie et chic par Timoor Afshar (déjà remarqué en Benno tournoyant à l’acte 1), il faut en passer par une danse russe à mouchoir qui s’essouffle (bien que défendue par la très jolie Fernanda De Souza Lopes, qui présente joliment les pieds) et, surtout, par une regrettable danse espagnole. Les quatre infortunés garçons qui accompagnent la prétendante, contraints et forcés par la chorégraphie, mâchent le travail aux ballets Trockadero. Avec leurs poignets cassés à l’extrême et leurs têtes enfoncées dans les épaules, ils évoquent l’entrée des crocodiles comploteurs dans le ballet d’hippopotames et d’autruches de Fantasia.

Cranko se montre bien plus à l’aise et plus inspiré dans les actes blancs. Il tire tout son parti d’un corps de ballet de 18 filles auxquelles s’ajoutent le traditionnel quatuor de petits cygnes (qui exécutent la chorégraphie d’Ivanov avec précision et élégance) et un duo de grands cygnes. Ici, le traditionnel, le familier et l’invention personnelle du chorégraphe se marient avec grâce.

La reine des cygnes, Anna Osadcenko, a de fort belles lignes et un joli moelleux des bras. On regrettera bien de-ci de-là des projections de l’arabesque un peu sèches, mais elle se montre une Odette plausible. Son partenaire, David Moore, est un partenaire fougueux ; un peu trop sans doute. Ses beaux élans de passion sortent trop souvent sa ballerine de son axe.

À l’acte 3, dans un pas de deux du cygne noir mélangeant allégrement la musique de la version 1895 (entrée et adage ; variation du prince dévolue à Odile) et celle de la version moscovite (variation d’Odile), Ana Osadcenko maîtrise parfaitement le chaud-froid. Son Odile reste sur le fil, même dans sa curieuse variation avec un passage de relevés sur pointe, une jambe développée en 4e devant, avec changements de ports de bras très « meneuse de revue ». Dans sa variation, David Moore exécute avec une certaine sècheresse dans les réceptions déjà notée à l’acte 1, une combinaison de coupés ballonnés qui fait furieusement penser à la chorégraphie de Balanchine sur ce même passage musical. Les grands esprits se rencontrent…

À l’acte 4, les cercles et les lignes du corps de ballet avec les 4 petits cygnes en tête ou en queue qui font l’essentiel de la danse s’organisent autour des deux grands cygnes. Ces motifs s’avèrent un bien bel écrin pour la dernière rencontre d’Odette et Siegfried. Dans un adage d’adieux très réussi sur une musique extrapolée, la ballerine a tout le loisir pour montrer ses beaux bras élégiaques et le danseur l’occasion de déployer son fougueux désespoir.

Cet adage nous permet de quitter un peu ému la salle en dépit d’une tempête sur le lac un peu chiche et d’un désuet effondrement du palais de toile peinte.

Anna Osadcenko and David Moore in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Anna Osadcenko and David Moore in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

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James- Matinée & Soirée

Voir deux fois le même ballet en une journée est une expérience curieuse. La première rencontre déconcerte ; à la seconde, on se trouve déjà en terrain familier. Cela n’irait pas jusqu’à une soudaine adhésion aux trivialités du premier acte (l’hôte aviné, le prince apparaissant déguisé en diseuse de bonne aventure), mais force est de constater que l’œil et l’oreille s’habituent vite à l’incongruité qu’est l’emploi, au cœur des festivités au village, de passages musicaux pensés pour d’autres actes. En matinée, ma mémoire me rappelait sans cesse ce que j’ai l’habitude de voir sur ces musiques ; en soirée, je savais à quoi m’attendre et pouvais réellement regarder plutôt que comparer. J’avais commencé à changer de référentiel…

Une œuvre ne devient pas meilleure quand on s’y est habitué – c’est comme la quinine, la deuxième pilule est moins dure à  avaler, mais elle est tout aussi amère –, mais le pas de six qui s’étire au milieu du premier acte passe beaucoup plus facilement. Les interprètes semi-solistes sont les mêmes. Seul Siegfried a changé. Et cela suffit. Friedemann Vogel est de ces danseurs qui, par une grâce peu commune, donnent l’impression d’une danse naturelle : il n’exécute pas des pas, il vit en dansant. Tout d’un coup, l’interaction du personnage avec les villageoises prend sens : voilà un prince rêveur qui se réfugie dans le badinage enfantin (lui et les jeunes filles sont tellement aux antipodes que tout flirt est inenvisageable).

Au deuxième acte, le contraste entre matinée et soirée tient également au changement de distribution : en quelques secondes, Alicia Amatriain déploie une narration juste, personnelle, poignante. Celle d’une prisonnière. Par moments, on croirait qu’elle manque d’air. Cette danseuse tragédienne dit tout ce qu’il faut voir : la peur et l’aplomb, l’emprise et l’envol. Le pas de deux de l’adage est un temps de rencontre qui s’attendrit peu à peu. Lors de sa variation, Amatriain a un mouvement interrogateur du bras vers le bas, comme si Odette vérifiait où elle est. Sur le sol ou dans l’eau ? La princesse ensorcelée semble écartelée entre les éléments, et c’est bouleversant. À la fois juste question chorégraphie (on voit bien un cygne) et pensé du point de vue dramatique (cet oiseau n’est pas heureux). Par moments on ne sait plus qui elle est : une princesse qui bat des ailes pour s’échapper, ou un cygne qui réagit viscéralement.

En Odile, la ballerine change résolument de style. La voilà carnassière et sensuelle. Ici aussi, le personnage dit plusieurs choses à la fois : un aparté moqueur avec Rotbart est aussi une œillade vers le prince. La vivacité de la ballerine rappelle l’exubérance de son incarnation du Poème de l’extase de Cranko (1970). Sa présence est tellement gourmande que la pose finale du pas de deux, sommet d’ostentation (Siegfried, couché au sol, retient la ballerine qui s’abandonne en cambré, la jambe droite en attitude quatrième), paraît naturelle avec elle.

La prestation éblouit plus par sa densité dramatique que par la maîtrise technique. Alicia Amatriain habite chaque moment. Avant de commencer ses fouettés (pas vraiment jolis), son Odile pense à faire sa cour à la reine, qui l’ignore superbement. Au dernier acte, Odette s’effondre littéralement lors des échanges avec Der Böse Zauberer Rotbart puis dans l’adage d’adieu avec Siegfried. On ne sait pas trop ce qui arrivera après la noyade du prince, mais son souffle vital est éteint.

Alicia Amatriain and Friedemann Vogel in Swan Lake, © Stuttgart Ballet

Alicia Amatriain et Friedemann Vogel dans le Lac des Cygnes  © Stuttgart Ballet

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Onéguine : on revient toujours à Pouchkine…


Onéguine. John Cranko (1967), Tchaïkvski et Kurt-Heinz Stolze. Palais Garnier. Représentation du  10 février 2018

Ce qui frappe lorsqu’on retrouve l’Onéguine de John Cranko, c’est comme chaque partie est en soi éloignée du roman en vers original d’Alexandre Pouchkine et, dans son tout, parfaitement fidèle. Ainsi, en ce soir de première, le couple-en-second formé par Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann – qui n’est pas loin de voler la vedette au couple principal – a plutôt quelque chose d’une idylle dans un roman de Jane Austen. On se prend ainsi à espérer, contre toute logique, un « tout est bien qui finit bien » et un mariage. Sommes-nous face à un contresens ? Horreur !

Mais comment bouder les jetés soupirs d’un tel Lenski et les ports de bras délicats d’une telle Olga ? De toute façon ni le roman où Olga oublie vite le malheureux premier fiancé pour épouser un fringant militaire, ni l’Olga de l’Opéra, à la tessiture d’ores et déjà pot-au-feu, n’auraient convenu à un ballet. Il y avait quelque chose de poignant à observer la perfection du partenariat des deux danseurs, retrouvant un rôle qu’ils ont maintes fois dansé ensemble, métaphore de l’adéquation de ce couple qui finalement ne sera pas. À l’acte 2, l’Olga d’Ould-Braham ne traite pas légèrement son Lenski. Elle ne peut simplement imaginer qu’un ami joue un mauvais tour à celui qu’elle aime ou pire à sa propre sœur. Peut-on avoir trop de substance pour un rôle ? C’est ce qui semble au début, tant Myriam semble prête pour le rôle principal féminin. Le lui accordera-t-on un jour ? Quant à Heymann,  sa scène de désespoir en Lenski, au lyrisme d’abord contrôlé (les premiers cambrés et arabesques) précédant un admirable lâché prise (il a des effondrements qui sont comme autant de bleus à l’âme) ne peut que laisser songeur. Que donnerait-il dans le rôle titre du ballet?

« Sa solitude est plus cruelle,/ Sa passion est un brasier, / Mais Evguéni a fui, loin d’elle, / L’amour ronge sans rassasier ». Chapitre sept. XIV.

Si on y réfléchit bien, Tatiana-Pagliero, avec son mouvement plein et contrôlé et un je-ne-sais-quoi de douceur maternelle dans l’attitude, n’est pas en soi non plus une héroïne pour le début du roman de Pouchkine. Même avec une tresse, elle est plutôt une jeune fille trop mûre qu’une naïve. Elle est prête pour l’amour vrai. Mais là encore, il ne faudrait pas se hâter à trouver des contresens. Tatiana est en avance sur l’élu de son cœur. Elle nous laisse déjà voir, à nous public, la Tatiana peterbourgeoise, rendant l’aveuglement d’Onéguine encore plus patent :

« Quelle métamorphose en elle./ Comme elle a pris son rôle en grand !/Comme elle joue et renouvelle/ Les codes propres à son rang !/ Qui pourrait voir l’adolescente/Dans cette noble et imposante/Législatrice de leurs soirs » Chapitre 8. XXVIII.

Onéguine-Ganio a la ligne et la mèche de cheveux impeccables. Mais sa politesse, aussi immaculée que sa beauté classique à l’acte un, recouvre une infâme duplicité. Dans sa première variation à la main sur le front et aux tours arabesque (aux préparations malheureusement un peu téléphonées), on sent qu’il sert à Tatiana le personnage du roman sentimental qu’elle était en train de lire lorsqu’il l’a rencontrée. Il emploiera le même procédé dans la scène du bal pour entraîner Olga dans l’erreur. Tel un de ces insectes mimétiques qui prennent la couleur des milieux sur lesquels ils se posent, il copie la surexcitation de sa partenaire-victime.

« Comment paraîtra-t-il masqué ?/ Prend-il un rôle ? Est-il Melmoth, / Cosmopolite, patriote,/ Harold, Tartuffe ou un quaker, / Enfin de quoi prendra-t-il l’air […] Chapitre 8. VIII.

Difficile d’aimer ce manipulateur polymorphe à la beauté de statue. Sa mélancolie au bal de l’acte 3,  avec toutes ces belles qui semblent danser vers l’oubli, n’est pas loin d’être irritante tant elle évoque plutôt le Chateaubriand des « Mémoires d’outre tombe » que Pouchkine.

C’est peut-être que le couple Pagliero-Ganio ne s’était pas imposé d’une manière absolument évidente. Pendant la scène de la lettre, à la fin de l’acte un, après un très beau début où on appréciait les enroulements-déroulements et les glissés sur pointe vertigineux de la danseuses inscrits dans la chorégraphie, on a ressenti un certain essoufflement dans le partenariat. Il a manqué une acmé à cette première rencontre.

Ainsi, dans la première scène de l’acte trois, le charme indéniable de Florian Magnenet en prince Grémine (large d’épaules, élégant, posé et partenaire luxueux dans le grand adage avec Tatiana) nous conduirait presque à laisser le long moustachu, serré dans son costume noir démodé, directement sur la touche.

Mais la résolution du ballet dans la scène de l’aveu, très réussie, balaie in extremis toutes nos préventions. Avec ce qu’il faut d’opposition dans les portés-tirés et les passes aériennes et acrobatiques, on voit Onéguine-Ganio réaliser avec horreur le temps passé et perdu sans retour. Tatiana-Pagliero parvient à gagner sur les deux tableaux en cédant à la passion puis en se rétractant au dernier moment. Après qu’Onéguine a quitté la place, désespéré, lorsque Tatiana pousse un cri muet de désespoir, on se demande même si c’est vraiment la fin de leur histoire…

Une entorse à Pouchkine ? Qui sait ?

« Et là, notre héros, lecteur, / Juste à l’instant de sa douleur,/ Quittons-le de façon furtive »… Chapitre 8. XLVIII.

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Les trois faces d’Onéguine : Réflexions et argument

Au Palais Garnier, Paris du 10 février au 7 mars 2018.
Chorégraphie de John Cranko (1967)
Musique de Piotr Ilyich Tchaïkovski (différente de celle de l’opéra Eugène Onéguine), orchestration de Karl-Heinz Stolze.
English version? C’est ici

C’est l’éternelle histoire : le premier amour d’une jeune fille s’avère être un homme égoïste et égocentrique qui ne mérite l’amour de qui que ce soit. Onéguine réalisera son erreur un jour, trop tard pour espérer un quelconque dénouement heureux.

Les critiques ont immédiatement prédit un double sacrilège lorsque John Cranko décida de créer une version dansée de cette histoire. Le roman en vers d’Alexandre Pouchkine « Eugène Onéguine » (1831) est encore considéré aujourd’hui en Russie comme le plus bel exemple de langue nationale et de style. En outre, le grand Tchaïkovski a adapté l’histoire en opéra en 1879. Même si l’acte de lèse-majesté a d’abord fait ricaner aussi bien Tolstoï que Tourgueniev, son opéra peut tout aussi bien être considéré aujourd’hui comme la Voix de la Nation. Murmurez ou fredonnez Kuda, vi udalilis [L’appel désespéré de Lenski aux beaux jours d’autrefois] au moment de l’atterrissage et tout le personnel de l’aéroport de Novosibirsk se disputera l’honneur de vous inviter à dîner.

Considérant cette merveille de perspicacité et de désabusement qu’est le poème de Pouchkine ou le lyrisme profondément émotionnel de Tchaïkovski… que restait-il à dire ?

Ah mais c’est que John Cranko – Sud-Africain de naissance, Anglais par sa formation de danseur, et la personne qui fit du ballet de Stuttgart en Allemagne une compagnie mondialement reconnue juste avant de succomber à une crise cardiaque dans un avion en 1973, à l’âge de 46 ans  – pensait que traduire ces mots ou cette musique dans un autre médium pourrait fournir à sa troupe de danseurs-acteurs inspirés une incroyable opportunité.

Interdit d’utilisation d’aucune page de la musique de l’opéra, Cranko demanda au compositeur-orchestrateur Kurt-Heinz Stolze de déterrer toutes sortes d’autres jolies pépites de Tchaïkovski. Ce faisant, ils ont concocté une riche partition – le plus souvent moins sombre que l’originale – et un vocabulaire extensif et envoûtant de mouvements aussi expressifs qu’inventifs que Pouchkine comme Tchaïkovski, j’en suis sûre, n’auraient pas désavoué.

Donc… Un jour, au début du XIXe siècle, dans une jolie et confortable propriété quelque part en Russie, baignée dans l’ère romantique, débute l’histoire …

ACTE UN : (35 minutes)

Scène 1 : dans les jardins d’une propriété à la campagne

Tatiana, en train de lire un énième roman français, ne veut pas qu’on la dérange. C’est une curieuse créature, totalement indifférente aux habituels colifichets qui occupent les autres femmes, telles sa maman 1) Madame Larina (monsieur Larine est décédé) 2) Olga, la sœur de Tatiana, joyeuse, mousseuse et inconséquente –du coup la plupart jouée par une blonde- ou encore 3) La fidèle nounou-gouvernante-baba de la famille, privée de nom. L’anniversaire de Tatiana a lieu le lendemain, et elle semble la moins concernée de toutes par la toilette qu’elle portera. Vous serez peut être tenté, irrité par la trop emphatique et carillonnante musique, d’imiter la rêveuse retraite de l’héroïne.

Les filles du village, complètement excitées à l’idée d’une fête, font irruption sur scène. Sa couture achevée, maman, elle-même une incurable romantique, rappelle la croyance populaire qui dit que lorsque on regarde dans un miroir, l’autre visage qui apparait à l’arrière de son reflet EST l’âme-sœur. Les vigoureux campagnards aiment cette idée. Lenski, riche propriétaire et poète prometteur, fiancé d’Olga, aime cette idée.

Tatiana, regardant sans trop y croire dans ce miroir, contrariée qu’elle est d’avoir été séparée de son bouquin, est effarouchée à la vue du reflet d’un grand ténébreux, le plus beau des inconnus ; Eugène Onéguine, tout frais débarqué de l’ultra sophistiquée Saint Petersbourg avec son ami Lenski. Voilà l’homme de ses rêves, comme échappé d’un de ses livres.

Mais d’emblée, il est clair qu’Onéguine n’éprouve que dédain pour Tatiana et son goût pour les romans sentimentaux et qu’il commence d’ailleurs à trouver que ces habitants de la campagne pourraient bien s’avérer aussi rasoirs que ceux qui peuplent les salons de la grande ville. Il ne peut se résoudre à montrer plus que de la politesse envers cette petite adolescente qui le couve du regard, car il s’ennuiiiiiiiie de tout et de tous, de la vie même, et tout spécialement de ces joyeux autochtones qui semblent avoir appris à danser avec Zorba le Grec.

Scène 2 : la chambre de Tatiana

Incapable de dormir, Tatiana – qui a appris des romans que les hommes vraiment amoureux sont trop timides pour faire le premier pas – commet ce genre d’erreur qui change une vie. Au lieu de demander à sa nourrice de sages conseils, elle se lance dans l’écriture d’une lettre passionnée à l’homme qui, elle en est persuadée, chérira et respectera l’offre de son cœur et de son âme inexpérimentés.

C’est « la scène de la lettre ». Dans Pouchkine, Tatiana jette aux orties le riche russe classique pour écrire une lettre en français : le langage raffiné des romans, celui des amoureux transis de la sophistication. Dans l’opéra de Tchaïkovski, une sublime aria, retraduite en russe, chantée seule sur scène, transcrit cette reconnaissance d’Onéguine en âme sœur. Alors dans un ballet… Comment ? Dix minutes à regarder une fille gratter en mesure du papier avec de l’encre et une plume ? Dix minutes à mimer le texte de l’opéra ? Non. Si la couleur locale un tantinet cucul commençait à vous sortir par les yeux depuis vingt minutes, voilà le moment où vous allez faire « Ohhhh ! ». Au XIXe siècle, les sentiments d’une désespérément naïve Tatiana ne pouvaient être décemment exprimés que par des mots. Aujourd’hui par la danse et la magie d’un miroir, le mouvement seul convoiera ses émotions contradictoires –à la fois craintives et extatiques.

Pensez à toutes ces expressions qu’on utilise habituellement : « Je suis toute retournée », « Je ne touchais plus terre », « j’ai sauté de joie ». Ce ne sont que des phrases produites par l’hémisphère droit du cerveau. Et voilà pourquoi cette version de l’histoire a son importance : c’est celle de  l’hémisphère gauche qui aurait pris le contrôle. Pas de mots, pas de raison, la Danse nous fait relier la terre à tout ce que les cieux permettent. La Danse nous fait redécouvrir l’expérience de l’émotion non-verbale pure et dure.

ENTRACTE (20 minutes)

ACTE DEUX : (25 minutes)

Scène 1 : à la fête d’anniversaire de Tatiana, dans le manoir familial, le jour suivant.

Tout le monde sur son trente-et-un, visiteurs venu de la grande ville. Le grand jour de Tatiana. Que pourrait-il arriver de mal ? Tout.

Onéguine se ridiculise malgré lui, d’une manière qui ne peut arriver que lorsqu’on se croit tellement supérieur qu’on n’a pas la moindre idée qu’on est juste un insipide snob de plus. Il blesse inutilement la petite noblesse locale, fait tout un théâtre de jouer au Solitaire, parce que c’est tellement plus intéressant que de danser avec eux. Cela serait déjà suffisant.

Mais voilà qu’Onéguine commet deux erreurs irréparables, de celles qui changent une vie. S’imaginant assez important sur cette terre, il décide de « sauver » Tatiana de ses illusions. Il déchire sa lettre – si indiscrète et si stupide ! – et lui remet les débris en main pour qu’elle les brûle. Dans le texte d’origine, Onéguine pense faire preuve de gentillesse, une attitude difficile à faire passer par le seul mouvement, mais la conséquence de son geste comme de ses actions, la douleur de Tatiana, reste la même. Ceci était fait en privé. Tatiana, brisée, ne peut résister à l’urgence de s’afficher au beau milieu du parquet de danse.

Une personne remarque et est peiné par ce qu’il voit [Mais vous ne remarquerez cela que si le danseur dans le rôle crée d’emblée un riche personnage]. C’est le prince Grémine, un cousin éloigné des deux familles, qui depuis longtemps admire Tatiana à distance respectueuse. On se demande si madame Larina n’a pas imaginé toute cette fête pour arranger des fiançailles.

Mais voilà qu’Onéguine veut  bien enfoncer le clou en montrant qu’il peut avoir n’importe quelle fille au monde et qu’il s’ennuiiiiiiiie ; il commence – sa seconde irréparable erreur – à flirter avec la sœur de Tatiana. Olga répond à toutes ces démonstrations tapageuses avec son habituel bon naturel. Elle ne comprend pas pourquoi son fiancé Lenski prend ombrage des attentions que lui porte son meilleur ami : «  Mais tout le monde sait qui tu es, que tu seras celui que j’épouserai. Laisse-moi donc danser sous les feux de la rampe ce-soir ! Après tout, mon cher, tu as choisi une fille que les autres hommes trouvent gironde ! Non ? »

Le prince Grémine trouve tout cela fort détestable. Lenski trouve cela carrément intolérable.

Scène 2 : À l’aube, dans un parc non loin de la propriété.

Lenski danse une aria qu’il tend désespérément – par de longues arabesques et des cambrés- vers les beaux jours heureux, vers la plénitude de la vie, de la femme idéale, des mots poétiques qu’il aime tant… Et il leur dit adieu. Car, dans sa fureur de la veille, il a provoqué son meilleur ami en duel (Pouckine sera lui-même tué en duel pour défendre vainement l’honneur de sa femme. Ainsi, le texte du roman, l’aria de l’opéra et cette variation convoient chacun le même ironique écho).

Les deux sœurs font irruption dans la clairière et se ruent sur Onéguine et Lenki, cherchant désespérément à leur faire entendre raison. Écoutez comme la musique des deux sœurs semble tourner en rond et échouer à changer de clé ou de mélodie. Tout ce bruit renforce l’impression d’impuissance chez tous les personnages à trouver une issue à cet horrible dilemme. Seul Onéguine, qui commence à sentir l’absurdité de tout cela, flanche. Mais Lenski, prisonnier de ses chimères chevaleresques, refuse de s’apaiser. Piqué au vif, Onéguine, cette fois, ne commet pas d’erreur.

ENTRACTE (20 minutes)

ACTE TROIS : (30 minutes)

Scène 1 : un grand bal dans un palais à Saint Petersbourg, des années plus tard.

Tatiana a épousé  le Prince Grémine, et leur affection mutuelle a forgée de solides liens que tous les invités de la soirée admirent. Regardez comme Grémine – tellement dévoué à son épouse qu’il n’aura pas même besoin de danser un solo sur une splendide aria comme dans l’opéra – enlace Tatiana, la plaçant délicatement en vue. Soupirez de concert avec elle alors qu’elle cède à cette inattendue et réconfortante forme d’amour posé; ce genre d’amour auquel ne l’avaient pas préparée – ou enseigné à désirer – tous ses romans à l’eau de rose d’autrefois…

Une femme étincelante, épanouie et sûre d’elle-même a remplacé la maladroite et naïve adolescente provinciale à la tresse. Personne n’est plus impressionné qu’un hésitant Onéguine, tout juste de retour de longs voyages, qui furent autant d’exils auto-infligés.

Dans la salle de bal désertée, Onéguine voit en hallucination toutes les femmes qu’il a séduites sans les aimer réunies pour le railler. Tatiana pourrait-elle être après tout celle qui le sauverait de lui-même ?

Scène 2 : au palais, dans l’appartement privée de Tatiana.

Cette fois c’est Onéguine qui a écrit la lettre passionnée et Tatiana qui ne sait pas trop quoi en faire. Tripotant nerveusement les pages qui semblent lui brûler la paume des mains, elle supplie son mari (appelé pour mission d’État) de rester près d’elle. Quoique toujours touché, Grémine, tendre et plein de tact, fait passer le devoir avant les sentiments, comme tout mari qui se respecte.

Cette fois, Onéguine n’est plus un hologramme surgi d’un miroir, mais un homme de chair et de sang qui rampe à deux genoux dans les affres de l’amour. Plus âgé, plus sage – ou du moins s’étant laissé pousser la moustache – recherchant à la fois pardon et assomption, il imagine que Tatiana doit le reprendre et le sauver de ces longues années d’obscurantisme de l’âme. Il quémande ce genre d’amour dont il comprend enfin la réalité et la véracité, quand bien même la passion qu’il suscitera risque de les détruire tous deux.

Alors, si vous étiez Tatiana, que feriez-vous ?

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La Belle et la Bête de Malandain : narration poétique

Opéra Royal de Versailles : La Belle et la Bête, Thierry Malandain, Malandain Ballet Biarritz. Représentation du jeudi 21 décembre 2017.

Lorsque tenté par une réinterprétation scénique de « La Belle et la Bête », un créateur peut être attiré par différents pôles. Le conte lui-même a connu deux versions dont la seconde, celle de madame Leprince de Beaumont, nous est plus familière car, assez édulcorée, elle convient mieux à tous les âges. La première, celle de madame de Villeneuve, plus touffue, a des accents pré-psychanalytiques. Et puis, depuis 1946, il y a bien sûr le film de Cocteau qui a rempli l’imaginaire de générations de spectateurs par ses trouvailles poétiques et oniriques. L’entrée du père de la Belle dans le corridor aux bras de lumière animés du palais enchanté de la bête, le manteau de cheminée aux cariatides scrutatrices, sont autant d’images frappantes et inoubliables qui ont de quoi effrayer les successeurs.

Connaissant tout cela, Thierry Malandain a relevé le gant avec chic et brio. Le chorégraphe, qui dit ne pouvoir concevoir ses chorégraphies qu’après avoir visualisé l’espace scénographique dans lequel évolueront ses danseurs (on pense à Marius Petipa qui plaçait des figurines de ses danseurs dans un petit théâtre avec les maquettes du décor), a conçu avec son scénographe complice Jorge Gallardo un dispositif intelligent et beau qui fait référence au cinéma et au film de Cocteau tout en évitant soigneusement le pastiche. Du film, Malandain n’a en effet retenu que l’idée des contraintes auxquelles le poète et créateur protéiforme avait été soumis pendant le tournage : manque d’argent, de matériaux, coupures d’électricité intempestives. C’est peut-être de toutes ces limitations qu’est né cet imaginaire dense et resserré qui fait du film un chef-d’œuvre poétique. Sensible à ces contingences matérielles de par les limitations inhérentes à sa compagnie de 22 danseurs, basée à Biarritz mais voyageant sans cesse à la manière de forains, le chorégraphe n’a donc pas voulu de palais enchanté de carton-pâte. Un dispositif de rideaux, trois noirs et un doré, suffit à faire voyager dans l’espace à travers les différents mondes du conte. Ces rideaux sont aussi bien pages de livre qu’on tourne que fondu-enchainés cinématographiques.

Ils sont actionnés par une forme de sainte trinité, le poète démiurge et créateur (Arnaud Mahouy au beau ballon) flanqué de son âme (la très énergique Patricia Velásquez qui incarne aussi « la Rose ») et de son corps (Frédéric Deberdt, un grand gars musculeux comme il faut pour ce rôle). Bien qu’il fasse physiquement le lien entre ses deux comparses (il a un air de ressemblance avec son corps mais le fin gabarit de son âme), l’artiste ne fait pas corps avec eux. À certains moments, les pas de trois qu’ils forment créent des sortes de monstres éphémères aux multiples membres. Ne trouvant pas le pont entre son corps et son âme, l’artiste est donc « la Bête » (une autre déclaration de Cocteau). Ce personnage est pourtant interprété par un quatrième danseur à la gestuelle beaucoup moins classique que les autres interprètes du ballet (Mickaël Conte, expressif même avec ses  traits brouillés par le curieux bas bleu qu’il porte sur la tête).

Cette atomisation d’un unique personnage aurait pu, chez d’autres, perdre le spectateur, mais Thierry Malandain mène la narration avec une extrême clarté. Les styles de danse, même en vêtement de répétition, ne laissent jamais ignorer qui est qui : danses du bal chez le père de la Belle très néoclassiques, gestuelle de la famille fauchée en exil plus caractère (les deux sœurs forment un duo de chipies à la Cendrillon et les frères ont des démarches cocky et des sauts qui les apparentent un peu aux marlous du Train Bleu de Nijinska). « Le miroir » est un garçon qui écarte les avant-bras les coudes chevillés au tronc (on est moins convaincu par « la Clé » et « le Gant »), et les deux chevaux (celui du père, brun, et le cheval-fée de la Bête, blanc) ont même une chorégraphie différenciée (très beaux sauts de biche pour ce dernier). Le corps de ballet, serviteurs de la Bête, figure dans ses évolutions l’état d’esprit de leur maître à moins que ce ne soit les cimes dépouillées des arbres qui entourent son palais ou encore le vent qui les agite.

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L’opposition des styles de la Bête et de la Belle parle également des obstacles que l’amour des deux protagonistes doit franchir. Pour la Bête, ce sont des sauts à l’oblique, de grands ronds de jambe décalant à l’extrême les hanches, des glissés au sol, parfois même sur les genoux, des courses sur les mains. Les sauts sont explosifs mais soulignent plutôt la pesanteur, presque aimantée au sol, du corps. Pour la Belle (Claire Lonchampt, longue danseuse blonde à la fois lyrique et intériorisée), la chorégraphie est presque baroque avec des marches formelles, des arabesques réflexives. Les avant-bras sont souvent présentés en avant (une manière de poser une question à elle-même ou au public ?).

La Belle et la Bête. Claire Lonchampt (La Belle) © Olivier Houeix

La rencontre improbable de ces deux êtres est l’occasion d’un des plus poignants pas de deux qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps, réglé sur le deuxième mouvement de la cinquième symphonie de Tchaïkovski (un autre exploit qu’accomplit Malandain étant de donner le sentiment d’une partition unifiée avec des pages parfois très connues et déjà utilisées par d’autres de ce compositeur). Dans ce pas de deux, ce n’est pas la Bête qui vient le soir au souper mais La Belle. Elle arrive toujours de derrière un rideau puis commence son entrée formelle de ballet de cour. La bête recroquevillée au sol essaye de se montrer bien élevée. Elle s’approche, tente une révérence, un baise-main, voire un pas de danse mais sa nature dévoyée rend toujours, comme à son corps défendant, ces interactions violentes. La Belle prend peur et s’enfuit. Les entrées se répètent ainsi, presque à l’identique, mais le rituel se fait toujours plus intime et plus émouvant jusqu’au moment du baiser libérateur. La qualité première de La Bête de Malandain est que la chorégraphie et le costume la rendent à la fois repoussante et attirante sexuellement. En cela, le chorégraphe qui ne cite que madame de Beaumont dans la plaquette du spectacle, se rapproche plus de la version initiale de madame de Villeneuve où la Bête ne demande pas à la Belle de l’épouser mais de coucher avec elle.

Lors du final apaisé dans les beaux costumes mordorés qui s’accordent avec les harmonies de la salle de l’Opéra royal de Versailles, l’artiste paraît épuisé plutôt qu’heureux. Il recouvre ses personnages du grand rideau d’or, leur offrant l’éternité comme dernier cadeau.

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Joyaux : « Ils ont dit » [Vidéo commentées] 3/3

Diamants : l’éclat et la vulnérabilité

Dans le compte rendu de « Complete Stories of the Great Ballets », la description par Balanchine de ses Joyaux s’étiole au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture. Arrivé à Diamants, Mr. B. semble s’être copieusement lassé de l’exercice et expédie en trois lignes le dernier panneau du triptyque et plus il s’ennuie, plus il barbe son lecteur. Jugez plutôt…

« Le premier [mouvement] est dansé par douze filles et deux solistes, le second est un pas de deux pour les deux « principaux », le troisième un ensemble avec variations pour les deux principaux et le finale une polonaise pour la troupe entière de trente-quatre danseurs. »

Heureusement, Suzanne Farrell, la récipiendaire de ce dernier joyau est tout sauf laconique au sujet de cette pièce. Ballet inégal, commençant un peu abruptement sur le deuxième mouvement de la 3e symphonie de Tchaïkovski, Diamants contient une bien belle gemme : le pas-de-deux central abondamment commenté par sa créatrice et filmé en 1977 avec son partenaire d’alors, Peter Martins.

Le processus de création

Comme avec Violette Verdy et Edward Villella, Mr. B. oscillait entre déférence aristocratique et comportement d’autocrate.

« Mr. B. me demanda si je voulais être un rubis ou un diamant, mais, comme ses questions à propos des ballets que je voudrais interpréter, ou avec qui j’aimerais danser, je pense que c’était par pure courtoisie formelle, pas une vraie question. Il avait déjà décidé que je serais un Diamant  […]»

*

 *                                                           *

Cette attitude quasi régalienne n’empêchait pas le créateur, en bon despote éclairé, de laisser une certaine latitude à ses sujets respectueux. Comme Verdy dans Émeraudes, Suzanne Farrell a introduit une création personnelle dans le canevas chorégraphique pourtant serré de Balanchine.

 « À un moment, je fis un certain mouvement que je terminai une jambe et une main dans une position qui poussa Mr B. à dire, « Superbe, tu ressembles à une flèche lancée dans les airs » (voir le développé en penché arabesque à 2’30). C’était juste un commentaire, pas un ordre ni même une demande, mais l’image resta gravée dans mon esprit, et l’idée de la « flèche » commença à faire son chemin, ni forcée ni chorégraphiée dans le pas de deux. À un autre moment […] sachant que je porterais un beau diadème, je décidai : « je vais jouer au mannequin avec ma tiare » et je tins ma main à l’arrière de ma tête, l’autre bas tendu comme si je venais de tirer une flèche avec mon arc invisible. (Cette position de chasseresse apparaît la première fois à 4’15’’ ou encore à 5’16’’)

Si Balanchine avait eu une objection à ces détails, il l’aurait dit. Il ne dit rien, et ce fut une approbation suffisante pour moi. Mr B. fixait les paramètres du mouvement, parfois à grand renfort de détails et parfois sans détail aucun, et, dans ces limites, il nous permettait une énorme liberté non seulement de mouvement mais aussi d’esprit. Je pense que parfois il était reconnaissant de ne pas avoir à gaspiller un temps précieux à décider quel bras devait être en l’air lorsque ce n’était pas quelque chose qui comptait vraiment. Bouger avec conviction, dessein et énergie était son vrai sujet de préoccupation. […] »

Comme pour Rubis, enfin, Balanchine laisse le début pour la fin.

« La lente entrée en diagonale qui allait devenir le présage de ce qui devait suivre [dans le reste du pas de deux] ne fut réglé que lorsque le pas de deux entier fut achevé. Une fois encore, Balanchine travailla à rebours avec une grande clairvoyance.»

Les subtilités d’une interprétation

Cette fameuse diagonale d’entrée du pas de deux est paradoxalement ce que Suzanne Farrell a trouvé de plus ardu à interpréter.

« … Je commenç[ais] mon entrée au fond côté cour […]. Jacques entrait du coin opposé, et à l’unique et calme son d’un cor français nous nous approchions l’un de l’autre à la plus simple des marches, enjolivée en cérémonial de cour. C’était très difficile de faire une entrée avec beaucoup de cérémonie mais sans encore aucun pas, aucun feu d’artifice technique avec lequel capter l’attention du public. Il fallait créer une atmosphère remplie d’un étrange sentiment de préfiguration qui les ferait se tenir en alerte sur leur siège même si peu de choses se produisaient physiquement.

Cette entrée a été pour moi une grande leçon de danse, alors même que je ne dansais pas ; être intéressante à regarder sans pas, être seule en scène en compagnie d’un seul son au lieu du confort auditif produit par tout un orchestre. La présence se devait d’être tout. Au contraire de ce que j’attendais, le cor solitaire ne m’engageait pas à battre en retraite ou mettre l’accent sur ma solitude sur scène. Cela me faisait désirer de remplir le vide, mais on ne me donnait rien pour le combler excepté un bouleversant sentiment de vulnérabilité. C’est sans doute ce que Balanchine avait en tête. […] Je me sentais comme l’oracle en train de prophétiser ce qui était sur le point de se passer […]» (voir l’entrée de à’15’’ à 0’52. Elle se répète entre 1’12 et 1’40).

L’interprétation du pas de deux conduit également Suzanne Farrell à des considérations sur la musicalité.

À la fin de la section, la ballerine accomplit deux pirouettes en dedans auxquelles succèdent deux pirouettes en dehors de l’autre jambe s’achevant en attitude devant soutenue à laquelle succède une attitude en arrière avec tête et bras projetés en l’air. Instinctive comme toutes les grandes artistes (c’est-à-dire aux antipodes de la rigueur métronomique que beaucoup trop de danseurs actuels et certains critiques confondent avec la musicalité), Suzanne Farrell n’interprétait jamais ce passage de la même manière.

« Parfois je terminais mes tours en musique, et laissait l’écho me suivre, parfois je devenais l’écho, parfois j’étais les deux. En d’autres termes, la « musicalité » n’était pas définie pour moi comme attraper le tour et le finir sur une note climatique particulière, mais en modelant la séquence physique sur la séquence musicale de toutes les façons, quelles soient légitimes ou non. »  (le passage est pour le moins subreptice : entre 8’00 et 8’08)

Voilà qui est bien dit…

Les Joyaux en perspective.

Farrell s’est peu étendue sur le reste de Diamants mais elle offre une ou deux clés sur les Joyaux, confirmant l’assertion de Villella que Balanchine avait bien l’intention de faire des diamants la pièce principale de la soirée.

La place de Diamants dans les Joyaux

« […] Je serai un diamant – clair, froid, dur et résistant, mais également un prisme mystérieux qui reflète tout le spectre. « Diamants » était la dernière section de Joyaux et le seul ballet à tutu que Balanchine a fait sur moi. […] De nouveau, comme ses deux autres ballets russes aristocratiques (Thème & Variations et Ballet impérial), « Diamants » ramena la grande manière Balanchine, dérivée de Petipa, de la cour des Tsars, où la bienséance, la hiérarchie et les impeccables manières teintaient les réceptions d’une conviction cérémonieuse. « Diamants » représente la dernière incursion de Balanchine dans le domaine de la formalité de tutu à grande échelle ; peut-être était-ce son dernier mot sur le sujet, ou peut-être avait-il déjà utilisé toute la musique qu’il jugeait appropriée pour cela. »

… et le ciment qui lie les trois ballets les uns au autres…

« Bien que Joyaux soit sans argument, il n’est pas sans motifs, et j’ai toujours senti que le fil qui réunissait ces trois gemmes était tissé par les démarches. Chacune des trois sections est en effet un commentaire sur un type spécifique de marche. « Rubis » fait pencher la balance du côté d’une marche en dedans, rengorgée effrontément, une pavane stravinskienne ; «Émeraudes » a une marche près du sol, délicate, marquée par une lente apesanteur sous-marine, une séduction toute française ; tandis que « Diamants » fait pencher la balance dans la direction opposée avec une caracolade fière, enlevée et présentée comme celle d’un pur-sang russe. »  (De nombreux passages de la vidéo illustrent cette description. De 1’45 à 2’20’’ le danseur s’agenouille devant la danseuse ; il la contourne respectueusement avant une série de portés 3’22 à 3’32’’ ; la pose signature du couple avec l’arabesque penchée de la ballerine barrée par la jambe de son cavalier agenouillé à 5’00’’ ; la marche cérémonieuse du couple 6’50’’ à 7’35’’ ; le baise-main final à 9’20’’)

Cette vision des Joyaux que Balanchine aurait sans doute trouvée trop intellectuelle a le mérite d’être poétique. Elle montre aussi comment, privés de réponses clé en main, l’esprit des artistes peut s’exalter au contact d’une œuvre. Balanchine avait peut-être, après tout, raison de n’écrire que des banalités sur ses ballets.

Suzanne Farrell et George Balanchine chez Claude Arpels, Place Vendôme, 1978.

Pour ces trois articles :
  • George Balanchine’s Complete Stories of The Great Ballet. George Balanchine and Francis Mason. Doubleday 1 Company Inc. Edition 1977.
  • « Violette et Mr B : Documentaire de Dominic Delouche. 2001, Les Films du Prieuré. Arte France.
  • « Prodigal Son. Dancing for Balanchine in a world of Pain and Magic » Edward Villella with Larry Kaplan. Simon & Schuster, 1992.
  • « Holding on to the Air ». Suzanne Farrell with Toni Bentley. University Press of Florida 1990 et 2002.

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Vous reprendrez bien un peu de Lac des cygnes! Bilan, Perspectives…

lac-arabesqueAvec un sens du timing qui n’appartient qu’à eux, les Balletonautes vous proposent leur bilan du Lac des cygnes à l’Opéra de Paris qui a clôturé l’année 2016. Vous reprendrez bien un peu de Lac des cygnes ? Cette série s’offrait en fait comme une sorte de charnière. C’est peut-être le 31 décembre 2016 que s’achevait réellement l’ère Millepied avec en prime une nomination. Désormais les regards se tournent vers la nouvelle directrice et sa première saison que nous commenterons sans doute ultérieurement.

Une fois encore, l’équipe n’a pas chômé. Lors de la reprise 2015, Cléopold s’était intéressé à la lente histoire de transmission du ballet, partant de la production mal aimée de Moscou en 1877, qui conduit à la version de Rudolf Noureev créée à l’Opéra en 1984. Pour cette mouture, Fenella a écrit avec son humour habituel un plot summary, paru en deux langues, où elle explique pourquoi l’actuelle version du ballet de l’Opéra est devenue sa préférée parmi les multiples propositions faites autour de ce même ballet.

En termes de représentations, les Balletotos ont également été très présents. Sur les dix-huit soirées ouvertes à l’ensemble du public, ils en ont vu huit.

Les couples principaux

À vrai dire, leurs distributions sont moins nombreuses. Et comment faire autrement ?

Après le retrait du duo Hoffalt/Hecquet, il y aura eu au final quatre distributions et demie pour le couple principal (la configuration du 31, date unique pour Léonore Baulac, était la dernière d’une longue série pour Mathias Heymann). La nouvelle directrice de la danse, qui avait décidé de limiter la distribution du couple central aux étoiles, cantonnant par là-même les premiers danseurs au rôle de remplaçant, a eu, en quelque sorte, la chance du débutant. Le couple de la première, réunissant Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann a vaillamment survécu à huit représentations.

Nous avons vu quatre d’entre elles. Le couple Ould-Braham-Heymann, assez unanimement apprécié, a créé un petit flottement au sein de la rédaction. Fenella, qui a vu la Première, est revenue enchantée par ce couple qui, refusant tout lyrisme facile des membres ou des sentiments, compose un tableau subtil et élégant d’amours naissantes. Du coup, elle cite à foison Honneurs et Préjugés de Jane Austin.

James, cet incorrigible gourmand, a vu les représentations du 10 et du 29 décembre. Cette distribution reste pour lui « La distribution-phare ». Il reconnait néanmoins que :

« Si l’on parle de virtuosité chez les filles, aucune Odile n’est en tous points ébouriffante – variation lente enlevée avec style et fouettés parfaits – comme ont pu l’être une Letestu, une Gilbert ou une Pujol par le passé (pour ne prendre que des exemples récents). »

Le soir du 13 décembre, c’est peut-être le cygne noir un peu en retrait de Myriam Ould-Braham qui a laissé Cléopold sur le bord de la route.

« Elle, est tout en placement, sans lyrisme exacerbé (sa variation aux développés). Il y a chez elle un caractère inaccessible qui, pour autant, ne peut être qualifié de froideur. Elle reste charnelle. Une connexion corporelle s’instaure avec Heymann. Le partenariat à l’acte deux est admirable. Quelque chose donne l’impression que Siegfried ne la touche pas vraiment même lorsqu’ils sont enlacés. Est-ce pour marquer le caractère rêvé du cygne ? En fait, ce n’est que dans la séparation que point la passion. Hélas, à l’acte trois, ce parti-pris du moins ne paye pas forcément. C’est joli (notamment les 3 premières séries de tours attitude en dehors) mais pour défendre cette politique exigeante du restreint, il faut que tout soit immaculé, ce qui n’a pas été le cas (le quatrième tour attitude est manqué ainsi que la fin des fouettés, de surcroit beaucoup trop voyagés). A l’acte 4, le mal est fait. Myriam Ould-Braham reste une idée d’Odette et ça ne me touche pas. Pas encore du moins. Avec une petite pointe d’autorité en plus, cette vision du rôle, sans concessions et sans chichis, est faite pour me plaire. »

Par un curieux renversement des valeurs, Cléopold a assisté le lendemain (le 14) à ce qui a été peut-être l’unique date où le couple de la deuxième distribution, Amandine Albisson et Mathieu Ganio, plutôt boudé par la critique, a complètement donné sa mesure à l’issue d’une représentation techniquement maîtrisée. Le miracle fut vraisemblablement de courte durée. Le 19 décembre, pour la même distribution, James ressortait l’œil sec de l’Opéra : le damoiselle lui avait paru trop appliquée et le damoiseau pas au mieux de sa forme.

En fait, James place le coup d’essai O’Neill/Révillion (le 22/12) en second en termes d’émotion et de belle danse devant le couple « étoilée-étoilable » du 28 décembre. Pour James, le sujet Révillion s’est montré plus brillant durant l’acte III que Germain Louvet au soir de sa nomination (le 28/12). Ludmila Pagliero reste pour James plus une jeune fille qu’un être surnaturel et Germain Louvet, en dépit de ses grandes qualités techniques, lui parait un tantinet terre-à-terre spirituellement.

Et les étoilés

Au soir du 31, tout le monde avait quitté Paris. Nous n’avons pas vu l’Odette de Léonore Baulac qui a entrainé sa nomination. Comme d’autres, nous aurions bien eu quelques autres noms à placer avant les deux nominés de 2016. Pourtant, on est toujours contents pour les personnalités étoilées… Les deux danseurs ont de surcroît montré qu’on pouvait compter sur eux en de maintes occasions durant l’ère Millepied. Avec eux, on a d’ailleurs presque l’impression d’avoir assisté au dernier acte de la direction précédente plutôt qu’au premier de la suivante.

L’Opéra de Paris aura orchestré les nominations avec un sens éprouvé de la communication : ceux qui espéraient la nomination de Germain Louvet à l’issue de sa dernière représentation le 30 en ont été pour leurs frais (il fallait bien ménager quelques jours entre les deux promotions de la fin 2016). S’il faut « du nouveau » pour que la grande presse parle de l’Opéra de Paris, pourquoi pas ? Reste à éviter les signes avant-coureurs cousus de fil blanc (« Germain Louvet : un prince est né » dans Le Figaro après la représentation du 25 décembre). Et puis, un peu de mesure côté journalistique ne serait pas de trop : à tweeter qu’elle commençait à « trouver le temps long » pour Léonore Baulac, Ariane Bavelier énerve : être première danseuse 364 jours n’est pas un calvaire, et que n’a-t-elle dit par le passé sur des nominations bien plus longtemps attendues ?

Les rôles solistes : perspectives, espoirs, regrets

Il n’y a pas que le couple principal qui manquait de variété pour cette mouture 2016. Les Rothbart n’ont pas été pléthore. Ce sont principalement Karl Paquette (1ère distribution) et François Alu (2ème distribution) qui se sont partagé le double rôle du tuteur-magicien (les Balletotos n’ont hélas pas vu Jérémy-Lou Quer). Le premier a accompli une longue marche depuis ses premières distributions dans le rôle au début des années 2000. Le danseur trop jeune, trop blond, techniquement en-deçà d’autrefois s’est approprié pleinement le rôle au moins depuis la dernière reprise. François Alu, plafonné cette saison à ce rôle (il avait dansé Siegfried en 2015) a fait feu des quatre fers pour compenser. Lorsque le couple en face est dans un bon jour, cela rajoute au plaisir d’une soirée (le 14), quand il l’est moins (le 19), cela la tire vers le bas.

C’est James qui a vu la plus grande variété de pas de trois :

« le trio réunissant Sae Eun Park, Séverine Westermann et Fabien Révillion est désavantagé par la danse scolaire de Mlle Park, tandis que M. Révillion nous régale d’une superbe diagonale de cabrioles (soirées des 10 et 19). D’autres configurations s’avèrent plus équilibrées, avec ce qu’il faut de vaporeux dans la première variation féminine (Héloïse Bourdon le 19, Marine Ganio le 28, Léonore Baulac le 29), d’à la fois moussu et vivace dans la seconde (Fanny Gorse le 19, Eléonore Guérineau le 28, Hannah O’Neill le 29).

Chez les hommes, pas mal de prestance (Jérémy-Loup Quer le 22, Axel Ibot le 28), mais pas d’extase absolue, et personne – pas même Révillion – pour emporter l’adhésion dans le manège de grands jetés-attitude. Le 29, François Alu inquiète un peu : à trop vouloir épater la galerie, ce danseur perd en longueur et propreté. »

Cléopold ajoute de son côté à son panthéon personnel la prestation de Germain Louvet dans ce pas de trois. Ses sissonnes à la seconde et son manège final furent un plaisir des yeux (soirée du 13).

Et puis il y a parfois la petite pointe de regret qui sourd. James note :

« Le 10 janvier, surprise (je ne lis pas les distributions en détail), un tout jeune homme frisé fait son apparition dans la danse napolitaine. J’écarquille les yeux : c’est Emmanuel Thibault, à la juvénilité et au ballon quasiment inchangés depuis son entrée dans le corps de ballet. »

Cléopold s’était fait la même remarque, contemplant tristement Emmanuel Thibault (seulement premier danseur, vraiment ?) continuer à insuffler quelque chose de spécial à ce rôle demi-soliste aux côtés de sa talentueuse partenaire, Mélanie Hurel, qui a à peu près été essayée dans tous les grands rôles du répertoire (Casse Noisette, La Sylphide, Giselle…) sans jamais être finalement propulsée au firmament. On y pense en voyant la jeune génération prometteuse se frotter au même passage : James remarque par exemple une jolie complicité de partenariat entre Jennifer Visocchi et Paul Marque (les 22 et 28 décembre).

Le corps de ballet enfin… presque

L’excellence du corps de ballet n’est plus à prouver. Cette série l’a confirmé bien des soirs. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit exempt de quelques irrégularités. Au premier acte, les quatre couples principaux de la valse se sont montrés par moments en défaut de synchronisation (surtout en début de série). Rien de tout cela, au soir du 29, avec la phalange de choc Boulet/Bourdon/Ganio/Galloni (pour les filles) / Gaudion/Ibot/Révillion/Botto (pour les garçons), parfaitement à l’unisson. À l’acte deux, la ligne de cygnes côté jardin affichait une curieuse incurvation après la quatrième danseuse. Ces petites scories appellent à la vigilance pour l’avenir.

Un avenir pas si proche. Ce n’est hélas pas la saison prochaine, grand désert du classique, qui nous donnera l’occasion d’en juger.

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Monte Carlo : une Belle sans fuseau mais pas sans piquant

15879451_10155007309634866_341534627_nOffrir une relecture audacieuse du ballet des ballets (La Belle aux Bois dormant) tout en revenant aux origines (le texte intégral du conte de Charles Perrault) : tel est le pari de Jean-Christophe Maillot lorsqu’il crée la « Belle » en 2001. Quinze ans plus tard, le chorégraphe fait évoluer son ballet, lui offre de nouveaux costumes et un couple d’étoiles du Bolchoï. Notre correspondance viennoise y était et a adhéré pleinement à la proposition monégasque.

L’objectif du conte de Perrault est une mise en garde contre les mariages trop hâtifs : le sommeil de La Belle et les épreuves traversées par Le Prince symbolisent le temps de maturation nécessaire. Le mariage n’est ensuite pas un long fleuve tranquille prévient le moraliste : la Belle et son Prince devenu Roi ont maille à partir avec la mère de celui-ci, une ogresse qui rêve de dévorer belle-fille et enfants, au sens propre et figuré. Ce n’est qu’en tuant le père, la mère castratrice en l’occurrence, que le bonheur plein est envisageable.

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Jean-Christophe Maillot ne se contente pas d’utiliser de manière anecdotique la fin du conte oubliée par l’imaginaire collectif, Petipa et Disney. Il en fait partie intégrante de sa relecture : il gomme la réalité factuelle des cent ans et lui donne toute sa place symbolique en nous présentant deux mondes opposés qui finissent par s’unir: l’Univers du Prince et celui de la Belle.

Le chorégraphe a ensuite eu l’idée de génie de relier les deux mondes par le biais de la sexualité prise au sens large, de la séduction à la maternité en passant par l’éducation sexuelle forcée ou romanesque. Mais bien que les protagonistes ne pensent qu’à « ça », l’écueil de la vulgarité est heureusement tout à fait évité sur scène.

Les futurs parents de la Belle se lamentent de ne pas avoir d’enfants. Il interdisent dans tout le royaume la procréation et donc la fornication. Certains hardis de la Cour (les Pétulants) s’en moquent et les ventres des femmes (des ballons de baudruche) s’arrondissent. Leur immaturité face à l’avenir s’exprime par une danse burlesque, les couples sont comme de futurs parents adolescents.

La colère du couple royal face à la désobéissance fait évidemment écho à l’attitude du Roi du ballet original face aux paysannes filant la quenouille. Le courroux est apaisé par la fée Lilas qui donne une raison de vivre au couple en placant un ballon/utérus dans la couronne de la Reine. Celle-ci batifole avec ce ballon qui s’arrondit à vue d’oeil. Carabosse, qui a les traits de la mère du Prince à qui la fée Lilas raconte l’histoire dans une boule de cristal, tente sans succès de le crever des ses ongles crochus.

Le mal n’a aucune difficulté à prendre sa revanche lorsque La Belle, née puis femme, est présentée au monde. Ses parents l’ayant surprotégée dans une bulle de tendresse, elle suffoque aux assauts sexuels de ses prétendants dont Carabosse excite les penchants lubriques. La bulle, de plastique, est réelle sur scène mais lorsque les hommes la crèvent pour mieux déshabiller la princesse, de l’air manque à La Belle au sens propre et figuré. La victime se sent coupable et fuit son Univers.

La fée Lilas la conduit vers un homme digne d’elle : le Prince qui a déjà surmonté bien des épreuves psychologiques en osant quitter sa mère. La Belle prend les choses en main et embrasse la première, le premier baiser dure des minutes. On pense au ballet « Clavigo » de Roland Petit, crée deux ans plus tôt en 1999 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, où un semblable interminable baiser est donné à voir lors de la rencontre des deux protagonistes principaux.

L’hymen est tourmenté par la mère ogresse. Le Prince devenu Roi, son père fallot finissant étranglé par son épouse dominatrice, est pétrifié mais La Belle lutte vaillamment. Sa Belle mère lui révèle que Carabosse/ le pervers violeur et elle ne font qu’un. L’héroïne est déstabilisée mais ne trébuche pas : elle la terrasse par un french-kiss vigoureux qui envoie la sorcière s’empaler dans le décor, fait d’épines comme de juste.

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Face à l’intelligence et la multiplicité du propos, on est un peu décu par un langage chorégraphique trop sage à notre goût : on a connu et connaîtra Jean-Christophe Maillot plus inventif de ce côté. Certaines longueurs ne sont pas évitées : par exemple « l’Adage à la Bulle » ou les huis-clos entre Le Prince et ses parents ne sont pas exempts de redites. La qualité des interprètes et, redisons-le, le fabuleux sens de la narration du chorégraphe, font oublier cette réserve.

Tous les danseurs des Ballets de Monte Carlo sont d’excellents acteurs et techniciens. Stephan Bourgond impressionne particulièrement dans le rôle de la mère du Prince et de Carabosse : il réussit à être à la fois féminin et masculin sans être androgyne. On n’est pas prêt d’oublier ses regards venimeux et équivoques.

Olga Smirnova s’empare du rôle de La Belle à corps perdu. Sa plastique se coule avec pudeur et féminité dans l’académique presque transparent qui constitue presque l’essentiel de son costume. Ses bras et ses hanches ondulent avec délice sur la partition de Tchaikovsky. En bref, son naturel émeut au-delà des mots.

Le tempérament discret de Semyon Chudin sied bien au rôle du Prince, figure beaucoup moins forte que celle de la Belle malgré la longueur de son parcours initiatique. Son élégance fait toujours plaisir à voir et c’est un excellent partenaire. Olga Smirnova est sublimée dans les pas de deux qui glissent avec une évidence confondante.

Les décors et costumes sont des acteurs à part entière du ballet. Les épines du fond de scène font écho aux doigts crochus de la mère castratrice. La fée des Lilas, fil conducteur entre l’Univers sombre du Prince et l’Univers lumineux de La Belle porte un astucieux tutu noir et blanc. La mère de La Belle et sa fille laissent découvrir un cercle de peau nue autour de leur nombril, comme une béance à combler ou une promesse d’avenir. Les personnages de l’Univers du Prince sont corsetés de métal et lors de sa fuite l’amoureux en devenir jette avec rage sa prison vestimentaire.

On ressort de la salle de spectacle léger comme une bulle et empli de profondes réflexions d’ordre psychanalytique. À chacun sa clé de lecture selon son vécu et sa sensibilité.

« La Belle », Nouvelle production, Première du 28 décembre 2016 par Les Ballets de Monte Carlo, Salle des Princes – Grimaldi Forum
Ballet en trois actes, Chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, Musique de Piotr Illitch Tchaikovski, Orchestre Philarmonique de Monte Carlo sous la direction de Kevin Rhodes,  Scénographie d’Ernest Pignon-Ernest, Nouveaux costumes de Jérôme Kaplan.
L’univers du Prince : Semyon Chudin (Le Prince, artiste invité) Stephan Bourgond (La Reine Mère/Carabosse), Christian Tworzyanski (Le Roi), Mimoza Koike (La Fée Lilas)
L’Univers de La Belle : Olga Smirnova (La Belle, artiste invitée), Marianna Barabas (La Reine), Alvaro Prieto (Le Roi), Alessandra Tognoloni, Katrin Schrader, Anna Blackwell (Les trois Fées)

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Nutcracker au NYCB : plaisir coupable

P1040775Il est des plaisirs régressifs qui ne se questionnent pas. Et qu’importe si leur goût est discutable. Vous souvenez-vous de ces sucreries industrielles au goût chimique qui collaient aux dents et vous laissaient la langue d’une couleur douteuse? Ou alors le film sirupeux qui passait immanquablement à la télé au moment des fêtes ? Ils se parent de la nostalgie de l’enfance. Tous ces artefacts de la vie d’avant dépassent alors leur qualité intrinsèque. Aux USA, et tout particulièrement à New York, l’un de ces petits plaisirs coupables n’est autre que le Nutcracker. Là-bas, dites à quiconque que vous vous y rendez et vous verrez des lumières s’allumer dans les yeux et des récits d’enfance surgir tout naturellement. Quand, avec qui, dans quel accoutrement. Il y a aussi les innombrables ex-enfants (deux distributions de 63 par saison au New York City Ballet) qui y ont joué un rôle, même si c’était dans une production secondaire. À New York, le moment du ballet qui suscite le plus d’admiration est celui où l’arbre de Noël grandit. Rien, vous dira-t-on n’est, n’a été ou ne sera plus beau que cela.

Ce qui frappe d’emblée le balletomane extérieur à cette nostalgie, c’est, à sa grande tristesse, l’incontestable fête commerciale (George Balanchine’s The Nutcracker®, s’il vous plait!) à laquelle il est convié. Casse-noisettes, tee-shirts, photos avec un membre du corps de ballet en costume de flocon de neige qui vous sera envoyée par la poste ; tout se vend.

Dans la salle, on a vite fait de comprendre qu’il faut oublier le recueillement de l’art. Nutcracker est un spectacle familial où tout le monde se retrouve, comme autour d’une table à Thanksgiving. Et pourquoi pas ? Grand-mère répond à toutes les questions de sa tête blonde de quatre ans qui gigote sur son siège, mais elles semblent toutes deux tant apprécier le spectacle. Alors on ne va quand même pas faire chut !

C’est qu’en même temps, il n’y a pas grand-chose de sacré à défendre dans ce Nutcracker. Durant tout le premier acte, on se demande par exemple jusqu’à quel point on peut transformer de jeunes (très jeunes : ils ont entre 8 et 12 ans) danseurs en mauvais acteurs. La pantomime oscille en effet entre le stéréotypé et l’outré faisant de ces gamins des caricature d’eux-mêmes. Les rares moments de danse de ce premier acte nous prennent « à froid ». Les deux premières marionnettes apportées par Drosselmeyer (qui fait une entrée si quelconque qu’il faut connaitre le livret pour se rendre compte qu’il est le facteur de ces merveilles) confondent forcer les positions et jouer les automates. C’est mieux pour le soldat de Spartak Hoxha même si la chorégraphie qu’il sert est fort basique.

Après une bataille des rats bien plon-plon (entre plan-plan et flonflon), arrive enfin la danse des flocons. Le numéro est bien réglé, les seize danseuses en tutu romantique se répartissent parfaitement et avec grande célérité par escadrons de quatre. Mais sont-ce les petits sceptres à flocon qui soulignent cela ? La chorégraphie de Mr B. semble surtout hyper -active et les flocons, moins neige que grêlon. On aimerait parfois que la danse épouse le caractère crémeux de la partition au lieu de ne se concentrer que sur la vitesse d’exécution.

Ce défaut se retrouve au deuxième acte. Dans la danse arabe –un solo pour une danseuse à clochette de doigts que Balanchine appelait « the one for the daddies » (sic) – Alexa Maxwell projette trop ses sauts et passe à côté de la sensualité suggérée par la musique. S’il est difficile de dire quoi que ce soit des danses espagnoles et chinoises tant elles touchent à l’insipide on remarque quand même qu’elles sont toutes dans une veine staccato qui tourne le dos à Tchaïkovski. Mais est-ce vraiment le fait de Balanchine ?

Car quelques inteprètes attirent néanmoins l’attention. Le passage de mère gigogne où les huit enfants qui sortent de dessous la jupe géante se voient enfin offrir un passage de danse substantiel. Ils y font preuve d’une grande discipline et déploient une belle énergie. Dans Candy Cane, Devin Alberda saute dans son cerceau avec assurance et moelleux. Les jolies bergères de la pastorale (Marzipan), nous rapprochent d’un Balanchine plus familier. La chorégraphie additionne les groupes et les petits pas précieux qui conviennent bien à ce pastiche XVIIIe de Tchaïkovsky. Olivia MacKinnon, qui mène la danse, fait de charmantes gargouillades. Sa danse à une qualité mousseuse qu’on est heureux de retrouver après toutes ces démonstrations de force. Ashley Laracey qui dansait Sugar Plum Fairy a également des qualités qu’on attend d’une danseuse du New York City Ballet. Fine, longiligne, elle apporte élégance et sérénité aux combinaisons de faillis piqué-arabesque de sa variation (bizarrement séparée du pas de deux pour ouvrir le deuxième acte). Son pas de deux aux côtés de Zachary Catarazzo (beau physique, bon partenaire mais qui cochonne ses pas au point d’avoir atténué notre regret de voir la variation masculine coupée) donne envie de la voir dans Diamonds dont la partie centrale est très similaire.

La grande sensation chorégraphique de la soirée restera néanmoins la Dewdrop (soliste de la valse des fleurs) de Tiler Peck. Dans ce passage feu d’artifice basé sur le déploiement dans de grandes diagonales des difficultés techniques les plus diverses (tours piqués tenus arabesques, pirouettes finies développées à la seconde, petits pas de basques avec changements de direction) la ballerine garde toujours un buste vivant et serein. Ce calme met l’accent sur l’activité phénoménale des jambes. Tiler Peck peut ainsi décaler la tête à la fin d’une pirouette donnant à l’ensemble un fini encore plus dynamique. Ici, l’énergie est magnifiée par le moelleux. La vitesse d’exécution ne tourne jamais le dos à la musique.

Il est dommage que, dernièrement, les danseuses comme mademoiselle Peck se soient faites plus rares au New York City Ballet. Elles sont les seules à pouvoir ré-instiller un peu de crème fouettée dans la pâte désormais survitaminée du Nutcracker de Balanchine.

something you may not know about me is that I loove filming dance. over the last few years I've had the opportunity to work with geniuses like @paultaylordancecompany, @newchamberballet, @ernestfeltonbaker, @wendyw and @sonyatayeh to create artful depictions of their movement. which is why I was so so excited when @alanacelii asked me to contribute to the @nytimes new #speakingindance feature, photographing & filming @nycballet's principal @misstilerpeck as she performed sections from Balanchine's The Nutcracker in a rehearsal studio. I've felt a wonderful, almost secret intimacy when being close enough to a dancer to see their body work. having to learn to move with them has meant creating my own kind of choreography, falling in step with them and anticipating the next move, usually in only a couple of takes. I could go on about this but when it really works, the experience has been both meditative and extremely emotional. some photographers I really admire, @migeophoto, @adamgolfer and @sbrackbill also contributed to this great series, and I'm honored to be a part!

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Le Lac des cygnes : Par ici l’argument!

cygne-rougeL’histoire de base est tellement ridicule que Freud même en aurait eu un fou rire. Un fils à sa maman tombe raide pour un transformiste emplumé qui répond au pseudo de #ReineDesCygnes. Il en pince pour son attirail de vierge immaculée mais ne peut non plus s’empêcher d’écarquiller les yeux  à la vue de la sexy fashionista en noir qui, tenez-vous bien, se trouve être sa Jumelle Maléfique. Et puis il y a le problème de leur souteneur. Vu que notre héros s’est aussi avéré être depuis le début une chiffe molle quand il s’agit de s’opposer à une figure paternelle, il… Mais laissons tomber. Franchement, garderiez-vous votre sérieux si, en fin de soirée, un mec entre deux âges sautait hors des fourrés, écartait sa cape et vous révélait … son maillot à paillettes verdâtre ?

Mais il n’empêche qu’à chaque fois que j’assiste à un Lac des cygnes, mon esprit sardonique se dissout dans l’air. Ce ballet – comme les meilleurs opéras – vous fait pleurer dans le noir sur ce vous-même, plus jeune, plus vulnérable et en meilleure forme, qui s’est jadis ridiculisé par amour.

Ce que je trouve vraiment bizarre, en revanche, c’est tout ces gens trois étoiles guide Michelin, qui pensent que quand on a vu un Lac des cygnes on les a tous vus. Tout faux ! Donc, si vous n’allez pas voir la version Rudolf Noureev du Lac de 1984 pour le ballet de l’Opéra de Paris, encore fraîche et savoureuse après toutes ces années, vous manquerez quelque chose de rare : une production onirique dramatiquement cohérente qui, pour une fois, parvient à  tirer des ressorts usés de l’histoire un récit vrai. Par-dessus le marché, elle donne aux garçons du corps de ballet – My Tailor is Rich! – autant à danser qu’aux filles.

Beaucoup, beaucoup trop de versions de ce ballet existent. Les pas de la première de 1877, créés en même temps que la musique de Tchaïkovski et considérés comme un flop total, ont tous été perdus. Toutes les productions que nous voyons aujourd’hui clament être la réincarnation de « l’originale » de 1895 conçue par Marius Petipa et Lev Ivanov pour le Théâtre Marinsky. Peut-être d’ailleurs devrions-nous également considérer la version de 1895 comme perdue. Le Ballet est, par définition, en constante mutation.

Imaginez seulement qu’il n’y a pas si longtemps le prince mimait seulement et que son pote, Benno, se chargeait de toutes les difficultés du partenariat. Un ennuyeux bouffon batifole toujours dans certaines productions, rasant tout le monde des deux côtés de la rampe. Imaginez seulement : dans certaines productions, ce tire-larme finit par un happy end. Quelques constantes : presque tous les pas dans l’acte 2 et la série de fouettés d’Odile (quand la ballerine se met à tournoyer comme une irrésistible toupie) à l’acte III. Imaginez le défi pour chaque ballerine : elle doit vous convaincre que vous avez vu deux étoiles différentes – l’une, tendre et fragile, l’autre, violente et méchante. Il fut d’ailleurs un temps où on voyait effectivement deux danseuses différentes dans ces rôles.

Le Lac des Cygnes, Moscou, 1877. Une évocation du décor du 2e acte partiellement corhoborée par les sources journalistiques

Le Lac des Cygnes, Moscou, 1877. Une évocation du décor du 2e acte partiellement corroborée par les sources journalistiques

  PROLOGUE (OUVERTURE)

Le prince Siegfried fait un cauchemar où il assiste impuissant à la tombée d’une belle princesse dans les griffes d’un oiseau de proie à moitié humain. Devant ses yeux, le maléfique succube la transforme en cygne et se volatilise avec elle.

ACTE I : LE CHÂTEAU

C’est l’anniversaire du prince. Une foule de jeunes gens, les amis de Siegfried, font irruption dans la salle, accompagnés du tuteur du prince Wolfgang (qui ressemble étrangement au monstre du songe). Siegfried, tiré de son sommeil, se joint presque à contre cœur à leurs festivités. C’est un prince mélancolique. Un rêveur.

La fête est interrompue par une fanfare de trompettes et la reine-mère fait son entrée. Elle est venue féliciter son fils pour sa majorité mais pour lui rappeler aussi quelques fondamentaux. Ses cadeaux d’anniversaire se composent d’une couronne (fais ton devoir), d’une arbalète (la chasse peut procurer un certain plaisir, peut-être au sens freudien du terme). Lorsqu’elle désigne l’anneau à son doigt, la reine-mère exprime clairement que ces deux objets signifient qu’il est temps pour lui de prendre femme (devoir et/ou plaisir ?). Au bal donné en son honneur demain soir, il devra choisir une fiancée. Beurk ! Son fiston se ramollit rien qu’à l’idée.

Une fois surs que maman est remontée à l’étage, les amis de Siegfried essayent de lui remonter le moral : deux filles et un garçon interprètent un pas de trois virtuose. Puis, le tuteur dit aux filles d’aller batifoler ailleurs. Il donne au prince une leçon de danse qui comporte une forte charge d’agression sous-jacente : cela ressemble plus à une lutte de pouvoir qu’à une initiation au sujet des roses et des choux-fleurs. Les chorus boys se lancent alors dans une énième vibrante danse de groupe, pleine de grisantes combinaisons complexes, avant de se retirer.

... et la "Danse des coupes", préfiguration de la vision des cygnes.

… et la « Danse des coupes », préfiguration de la vision des cygnes.

Le prince danse un solo triste sous le regard réprobateur du tuteur. Il n’a aucun droit de désapprouver, n’étant ni le père ni même le beau-père du prince. Après avoir mis le prince sur les genoux encore une fois, cet employé étrangement dominateur suggère à Siegfried d’aller essayer son arbalète. Dans la plupart des productions, le tuteur est juste un gros pigeon qui ne ferait de mal à personne. Il se trouve que j’apprécie la manière dont, en combinant malignement nos doutes au sujet de deux personnages, la production de Noureev va bientôt fondre le complexe d’Œdipe et les relations troubles d’Hamlet avec les figures de l’autorité paternelle en un seul et même Grand Oiseau.

On entend le thème du cygne. La scène se vide.

SANS PAUSE

L’ACTE DEUX COMMENCE : NUIT SUR LE LAC. BIZARREMENT, IL SEMBLERAIT QUE NOUS N’AVONS PAS QUITTÉ LE PALAIS MAIS QUE NOUS SOMMES SEULEMENT PASSÉS DANS UNE AUTRE PIÈCE.

Le corps de ballet aux saluts de la soirée du 8 avril 2015.

Le corps de ballet aux saluts de la soirée du 8 avril 2015.

Nous voyons une fois encore cet inquiétant oiseau de proie, qui court à travers la scène. Mais s’agit-il du méchant magicien von Rothbart ou du jumeau maléfique du tuteur ? Siegfried entre et prend pour cible quelque-chose de blanc et de duveteux bruissant dans les buissons. À son grand étonnement, en sort la plus jolie créature qu’il ait jamais vue de sa vie : la princesse entrevue dans ses rêves. Mais elle se meut d’une étrange façon, comme un oiseau. Terrifiée, elle le supplie de ne pas tirer. Mais Siegfried ne peut résister au besoin de l’attraper et de lui demander : « Qui êtes-vous ? Euuuh. Qu’êtes-vous ? »

« Vous voyez ce lac ? Il a été rempli des larmes de ma mère, car Moi » mime-t-elle  « Je suis Odette, jadis une princesse humaine, aujourd’hui reine des cygnes. Ce méchant sorcier a jeté sur nous un sort, nous condamnant à être des cygnes le jour mais nous retournons à une forme presque humaine la nuit. Le sort ne sera brisé que si un prince me jure un amour éternel et qu’il ne se parjure pas ». Ils sont interrompus d’abord par von Rothbart, puis par l’arrivée de femmes-cygnes (un corps de ballet de trente-deux).

Entourés par ces femmes-cygnes, Siegfried et Odette expriment leur entente toujours grandissante par un tendre pas de deux suivi par une série de danses des cygnes. Siegfried jure qu’il ne posera jamais les yeux sur une autre femme. Mais alors que l’aurore pointe il regarde impuissant von Rothbart transformer a nouveau Odette en cygne. Siegfried ne le sait pas, mais son vœu va bientôt être soumis à un test.

ENTRACTE

ACTE TROIS : LE SOIR SUIVANT, DANS LA GRANDE SALLE DE BAL DU CHÂTEAU

Lac détailLe temps est venu pour la soirée d’anniversaire du prince. Les invités interprètent  des danses provinciales de l’empire des Habsbourg – Hongrie, Espagne, Naples, Pologne – en son honneur et pour notre plaisir.

Six princesses éligibles valsent dans les parages, et la reine force Siegfried à danser avec chacune d’entre elles. Siegfried est poli mais froid : ces princesses se ressemblent toutes pour lui, et aucune d’entre-elles n’est Odette. La tension monte quand le prince dit à sa mère qu’il n’apprécie ni ne veut d’aucune de ces oies blanches. Soudain, deux invités surprise font irruption dans la salle de bal. C’est le tuteur (à moins que ce ne soit von Rothbart ?) et une belle jeune femme, c’est Odette !

Mais quelque chose cloche : elle est habillée de noir et bien plus hardie et sexy que la créature sage et terrorisée qu’il avait étreinte l’autre soir. Alors qu’ils dansent le célèbre pas de deux du cygne noir, le prince se sent irrésistiblement aveuglé par la luxure.

Convaincu qu’elle est d’Odette, juste une peu plus macha aujourd’hui, il demande sa main et, à la demande insistante du Tuteur/von Rothbart, lui jure un amour éternel. [Un salut avec l’index et le majeur dressés]. À ce moment, les éléments se déchaînent : le cygne noir éclate de rire et désigne un autre oiseau frappant désespérément aux carreaux. « Voilà ton Odette, triple buse ! ». Le cygne noir n’est autre qu’Odile, son double maléfique! L’imprudent prince s’effondre évanoui, réalisant qu’il a vraiment tout gâché.

PAUSE (ON NE QUITTE PAS SON SIÈGE !)

ACTE QUATRE : DE RETOUR AU LAC. OU TOUJOURS DANS L’ESPRIT DU PRINCE ?

Siegfried se retrouve transporté au lac, entouré par les mélancoliques femmes cygnes. Il se précipite pour trouver Odette. Elle fait irruption. Affolée et  désespérée, Odette pense que, pour libérer ses camarades cygnes, elle n’a d’autre option que de se tuer.
Les cygnes tentent de consoler leur reine tandis que le triomphant von Rothbart déchaîne une tempête. Odette essaye de lui échapper mais notre ricanant vilain pose ses griffes sur elle.

Le prince trouve finalement Odette, presque morte. Ses ailes – comme son cœur – sont brisées. Néanmoins, elle lui pardonne et ils dansent ensemble une dernière fois, leurs mouvements illustrant la façon dont des amants se raccrochent l’un à l’autre même lorsque le destin et la magie essaient de les arracher l’un à l’autre.

En 1877, le couple finissait noyé. Quelle poisse.

En 1895, choisissant de se jeter dans le lac et de se noyer ensemble tels des martyrs, tous deux étaient emportés au paradis en une apothéose suggérée par les accords finaux de l’orchestre.

En 1933, le maléfique magicien tuait Odette. Le pauvre prince restait là avec bien peu à faire. Encore la poisse.

Dans l’URSS de 1945, le héros arrachait une aile à von Rothbart et toutes les filles tombaient leurs plumes. Les récits de libération convenaient à l’époque, semble-t-il.

Ce soir ?

Odette regarde Siegfried impuissante alors qu’il essaye de lutter contre le sadique qu’est von Rothbart. Comme dans la « leçon » avec le tuteur au premier acte, le prince finit à genoux. Est-ce pour de vrai ? Tout cela n’aurait-il été qu’un rêve ? Les cauchemars sont-ils récurrents ? La poisse, on vous dit.

Le Lac des Cygnes. L'acte 3 et sa tempête...

Le Lac des Cygnes. L’acte final et sa tempête…

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