Archives de Tag: Charlotte Ranson

ATK : au Corps de la Musique

P1010032Soirée Bartók/Beethoven/Schönberg – Anne Teresa De Keersmaeker – Opéra Garnier. Représentations du 23 octobre et du 2 novembre 2015.

La première fois que j’ai vu Anne Teresa De Keersmaeker en vrai de près, elle dansait Fase, four mouvements to the music of Steve Reich (1982), une de ses premières pièces. En baskets blanches, elle exécutait avec une crânerie et une détermination remarquables de courtes séquences, qui indéfiniment répétées, compliquées et altérées par petites touches, finissaient par dessiner un surprenant parcours dans l’espace et le temps. Crânerie ? C’est bien le terme : une façon d’affirmer sans ambages un principe, creuser un sillon créatif, explorer, fouailler la relation en musique et danse, aller de l’avant sans se soucier d’être suivie, mais avec la certitude qu’elle le sera. J’ai repensé à cette expérience de spectateur lors de ma première vision du Quatuor n°4 (1986) dansé par Aurélia Bellet, Camille de Bellefon, Miho Fuji et Claire Gandolfi. Ces quatre filles, au mini-plié affolant de moelleuse désinvolture, s’emparent de la partition avec un réjouissant mélange d’effronterie, d’autorité et de séduction. Elles s’affirment par le mouvement, provoquent le spectateur ou les musiciens, s’affalent les jambes écartées, minaudent en diagonale, milli-métrisent la préciosité d’un balancé de bras, se lancent dans une course de petits battus en bottine, glissent et pincent leur mouvement en accord profond avec chacun des mouvements de l’envoutant quatuor de Bartók. Le plaisir de la musique – qui pourrait presque suffire au bonheur de cette soirée – est redoublé par la musicalité si fine de la chorégraphie, dont l’inventivité parfois cocasse donne furieusement envie de s’esclaffer. ATK ne s’attache pas seulement aux rythmes d’inspiration folklorique de Bartók, elle restitue aussi la couleur et l’humeur de l’œuvre – ainsi de l’atmosphère de grande plaine hongroise du 3e mouvement, Non troppo lento, dont la chorégraphie ne semble faite que de changements de poids du corps en suspens dans l’air du soir. Tout est très construit (à chaque mouvement son affect, son type de parcours, explique doctement le programme), mais on peut se contenter de s’amuser à écouter et regarder (23 octobre). La distribution réunissant Sae Eun Park, Juliette Hilaire, Charlotte Ranson et Laura Bachman m’a paru moins élastique et globalement plus fade, un peu comme si les danseuses avaient oublié de jeter du piment dans leur potage (2 novembre).

Deuxième pièce de la soirée, Die Grosse Fuge (1992) réunit 7 danseurs et une danseuse en costume et chemise blanche. Au furioso visionnaire de l’opus 133 de Beethoven répondent une impressionnante série de bonds et chutes, ponctués de quelques faux apaisements, changements de cap et alanguissements au sol. J’ai, pour cette pièce aussi, préféré ma première vision à la seconde, en partie du fait d’un changement de perspective. Die Grosse Fuge gagne à être vue de loin : on en perçoit mieux la géométrie ; de trop près, tout paraît un peu brouillon. La distribution « pas chic » (Caroline Bance, avec MM. Renaud, Stokes, Botto, Thomas, Vigliotti – impressionnant dans son petit solo –, Carniato, Coste) est plus dans le ton que celle réunissant étoiles et premiers danseurs (Renavand, Bullion, Paquette, Chaillet, Magnenet, Paul, Couvez, Gasse), dont certains sont bien engoncés dans leur costard.

Verklärte Nacht (1995), sur la musique douloureusement romantique et raffinée de Schönberg – très lyriquement interprétée par l’orchestre de l’Opéra sous la direction de Vello Pähn – clôt la soirée. Après le quatuor féminin et la fugue masculine, voici enfin venu l’heure des pas de deux ! Anne Teresa de Keersmaeker diffracte sur plusieurs couples le poème dont s’est inspiré le compositeur (une femme dit à l’homme qu’elle aime qu’elle porte un enfant qui n’est pas de lui ; son amour lui fait accepter la situation). Les personnages s’appellent Samantha, Cynthia, Marion B, Johanne, Sarah, Suman, Cosi, Olivier, Brice, Marc, etc., mais plus qu’à l’anecdote, on s’attache surtout à l’émotion qui se dégage des échanges, aux jeux de regard. À l’inverse des deux autres œuvres, cette Nuit transfigurée gagne à être vue de près. C’est ainsi que Marie-Agnès Gillot se fond bellement dans la partition angoissée qui lui est donnée, tandis que Léonor Baulac frappe par un lyrisme échevelé (2 novembre). Dans cette pièce encore, Anne Teresa De Keersmaeker va chercher son mouvement au cœur de la pâte sonore.

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Orphée et Eurydice : sinuosités baroques

Rideau GarnierOrphée et Eurydice (version allemande 1774). Musique Christoph Wilibald Gluck. Chorégraphie : Pina Bausch (1975). Décors, costumes et  lumières : Rolf Borzik. Ballet de l’Opéra de Paris. Représentation du lundi 5 mai 2014.

Dans Orphée et Eurydice de Pina Bausch, les corps dansants vous emportent dans le sillage de leurs infinies sinuosités au travers de la scénographie étrange et baroque de Rolf Borzik. Les Pleureurs et pleureuses au bras étirés épousent dans leur mouvement rotatoire les courbes du « s » sous les yeux d’Eurydice, impassible, le teint cireux, comme ces vierges des églises siciliennes dans leurs atours surchargés. Et pourtant, on chercherait en vain la dorure d’un autel baroque. L’espace est froidement délimité par des panneaux blancs translucides et les costumes sont noirs. Seul l’éclat rouge sanglant d’un bouquet sur le linceul blanc de la défunte vient déroger à la monochromie ambiante. Un arbre déraciné animé des convulsions élégiaques des danseurs rappelle que tout dans ce monde n’est pas minéral. Au tableau des violences, l’aliénation des âmes en peine est figurée par des fils arachnéens attachés à des chaises hautes surdimensionnées, formant une véritable forêt de grilles. Les dos des suppliciés se courbent par-dessus la poitrine, implorants, devant un trio de gaillards en tablier de cuir figurant Cerbère, l’antique gardien infernal de la mythologie grecque. Les tentatives de vaine fuite sont exprimées par des sortes de sissonnes sur place, accompagnées de moulinets des bras, à la fois aériennes et statiques. Là encore, le mélange des références antiques à celles de l’enfer chrétien vous rejette dans la sphère baroque.

C’est le tableau « Paix » qui s’approche le plus de l’idéal de pureté classique. Dans une paisible clairière en arc de cercle meublée de panneaux de verre et de canapés couverts d’excroissances végétales, les mouvements des âmes heureuses sont encore à base de cercle mais la sinuosité en « S » a disparu. Les amples couronnes semblent s’ouvrir vers le ciel.

Le tableau « mort » est du ressort des interprètes principaux : les deux danseurs et leurs parèdres chanteuses. Cela peut donc être un enchantement ou la perspective d’un interminable ennui.

Et c’est l’aspect éminemment positif de cette soirée. L’ensemble des interprètes danseurs de cette reprise étaient justes dans leurs intentions et vrais dans leur rendu du chef d’œuvre de Pina Bausch. Jamais jusqu’ici la compagnie de l’Opéra n’avait réussi à effacer la forte impression qu’avaient suscité en moi, à Garnier, en février 1993, les interprètes du Tanztheater Wuppertal dans Orphée et Eurydice.

L’Orphée de Florian Magnenet rayonnait d’un éclat laiteux, presque lunaire. Il ressemblait à un saint d’une peinture maniériste perdu au milieu d’un tableau de Caravage. La lenteur de sa marche, ses chutes ralenties dans des angles imprévus mais surtout la qualité de son statisme, jamais inerte, étaient tout simplement fascinants. Sa partenaire, Alice Renavand avait par bonheur retrouvé cette qualité fragile et mousseuse qui la caractérisait parfois mais qui lui faisait cruellement défaut depuis la saison dernière. La confrontation de ces deux artistes était poignante sans paroxysme expressionniste pour leur remontée des enfers : fluidité dans l’abandon pour elle et mouvements introvertis pour lui.

Pour ajouter à notre bonheur, Charlotte Ranson était un putto baroque à souhait. Ses moulinets des avant-bras évoquaient à ravir les ornementations de poignets de la danse de cour.

Et puis, doit-on l’avouer, ce qui nous avait toujours le plus manqué dans l’interprétation d’Orphée par le ballet de l’Opéra, c’était des « Cerbères ». En 1993, avec les danseurs de Wuppertal, le contraste entre la fragilité des suppliantes et la brutalité des bourreaux nous avaient saisi aux tripes. L’autre soir, le trio mené par le dense et sculptural Vincent Cordier était tout simplement juste. Cordier fait claquer le cuir comme personne et module son partnering avec subtilité. Son port de bras au dessus du corps des Eurydice, loin de la violence déployée dans le deuxième tableau, avait ainsi l’accent désolé et plaintif d’une oraison funèbre.

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La Dame aux Camélias : le temps du bilan

P1000896Sevrés d’art chorégraphique depuis la fin du mois de juillet, les Balletonautes se sont jetés sur la Dame aux Camélias de John Neumeier avec l’avidité au plaisir d’une consomptive intimement persuadée qu’elle vit ses derniers moments de bombance. Par mimétisme romantique, Cléopold et Fenella ont commencé par se rendre au cimetière de Montmartre à la rencontre des deux principaux protagonistes du drame : Alphonsine Plessis, la vraie Marguerite Gautier, et… son réinventeur inspiré, Alexandre Dumas-Fils. Cette visite, avec un Poinsinet irascible pour cicerone, a été l’occasion de réfléchir sur les différents modèles de mise en scène de la Dame aux Camélias, de Dumas-Fils à Neumeier en passant par Verdi et Ashton.

CINQ COUPLES EN SIX SOIRÉES

Qui l’eût cru ? Des miracles ont lieu à l’Opéra… Alors que la troupe était amputée de moitié pour cause de tournée moscovite, les distributions de cette Dame sont restées à peu de choses près celles qui avaient été annoncées sur le site de l’Opéra. Et la question se pose ; inquiétante, paradoxale. « Les rôles du répertoire classique sont-ils plus dangereux pour le corps qu’un ballet néoclassique avec multiples pas de deux acrobatiques et variations aux positions contournées ? »

Mais les Balletonautes n’ont néanmoins pas boudé leur plaisir.

James a ouvert les festivités en assistant à la première de la saison (le 21/09) en compagnie d’Agnès Letestu, la plus lyrique, la plus Violeta Valéry des Marguerites de l’Opéra, malheureusement affublé d’un Armand sémaphorique en la personne de Stéphane Bullion.

Le 29, Isabelle Ciaravola s’est montrée moins lyrique qu’intensément dramatique aux côtés de Karl Paquette (qui trouve en Armand Duval son rôle le plus convaincant à l’Opéra). Cléopold, quand il n’était pas occupé à éventer cette chochotte de James, s’est extasié sur les carnations du couple principal et le registre étendu de poids au sol déployé par Melle Ciaravola.

Le milieu de série fut moins ébouriffant. Eleonora Abbagnato (vue le 1er octobre par Cléopold) dit son texte chorégraphique avec des accents véristes tout droit sortis d’un vieux manuel de théâtre. Elle peine à émouvoir et laisse son partenaire, Benjamin Pech, sur le carreau.

Quant à James, il retiendra du couple Dupont-Moreau (le 3/10) le lyrisme, échevelé jusque dans le capillaire, d’Hervé Moreau. Car comme à l’accoutumée, Melle Dupont égrène son texte avec une diction aussi impeccable qu’impersonnelle.

La fin de série est amplement venue racheter cette baisse de régime. Le 9 octobre, James a été conquis par le couple formé par Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio. Melle Pujol excelle dans la peinture des natures mortes. L’ardent et naïf Armand de Mathieu Ganio virevoltait tel une phalène autour de cette lanterne funèbre. Cléopold a déclaré que lors de cette représentation, il avait assisté à la scène au cimetière du roman qu’il appelait de ses vœux lors de sa visite à Montmartre.

Le 10, enfin, c’est à d’autres obsèques que Cléopold était convié. Les impitoyables ciseaux de la Parque administrative de l’Opéra emportaient irrémédiablement sa jeunesse dans la tombe le soir des adieux officiels de l’éternelle princesse juvénile de l’Opéra : Agnès Letestu.

HOMMAGE TARDIF AUX SECONDS RÔLES

Neumeier n’a pas choisi la voie de la concision pour son ballet. Son œuvre, à l’image du roman, fourmille de personnages secondaires. Tout concentrés qu’ils étaient sur les amants contrariés, les Balletonautes ont souvent laissé de côté la relation des prestations des autres solistes de la troupe dans ces rôles secondaires. Réparons ici l’injustice.

Les symboliques (appuyés ou non)

La question de la pertinence de l’introduction par John Neumeier du couple Manon-Des Grieux dans le récit chorégraphié des amours entre Marguerite Gautier et Armand Duval a bien failli provoquer un schisme au sein de l’équipe des Balletonautes. Heureusement, James et Cléopold se retrouvent sur le palmarès des Manon, préférant la beauté amorale, la danse coupante et allégorique de Myriam Ould-Braham dans ce rôle (plus proche de Prévost) à la manipulatrice et charnelle Eve Grinsztajn (bien qu’en plus grande adéquation avec la conception vériste de Neumeier). Dans des Grieux, Christophe Duquenne est une charmante porcelaine de Saxe aux mouvements de poignets délicats et Fabien Révillon semble transcender sa nature de bon garçon un peu falot aux côtés de Myriam Ould-Braham (le 29).

Cocotes et autres cocodès

Les comparses de la vie parisienne d’Armand et Marguerite, Prudence et Gaston Rieux, n’ont jamais atteint des sommets de sybaritisme. Dans Prudence, il nous a été donné de voir Valentine Colasante, solide et sans charme (le 3 octobre), Nolwenn Daniel (les 21, 29/09 et 10 octobre), correcte mais guère mémorable et Mélanie Hurel (le 1/10 et le 10 octobre), la plus juste de toutes. Mais elle n’a jamais trouvé, hélas, de Gaston qui sonne juste. Avec Christophe Duquenne, « précis et sexy » (James), elle forme un couple un peu bourgeois qui fait penser à Nichette et Gustave, les deux amis « moraux » dans la pièce de Dumas-fils (Cléopold). Avec Nicolas Paul, lui aussi précis mais affligé d’un cruel déficit d’expression (les 1er et 10 octobre), elle ne forme pas de couple du tout. Yann Saïz est également apparu bien fade à James.

Dans la catégorie « petite femme facile à aimer », James a eu du mal à choisir entre les Olympia de Melles Ould-Braham, Ranson et Baulac. Eve Grinsztajn, également distribuée sur ce rôle, était trop femme et pas assez fille.

L’infortuné comte de N reste l’apanage exclusif de Simon Valastro : il trébuche et échappe les cornets de bonbons comme personne et sait également se montrer touchant quand il le faut. Adrien Bodet reste trop jeune et joli garçon pour vraiment marquer dans ce rôle.

Vilains messieurs

Le Duc, synthèse des trois amants payants du roman, a été dominé par Samuel Murez (le 29/09 et le 1/10), caparaçonné dans son habit noir comme un chevalier dans son armure ; un chevalier qui ne ferait pas de différence entre la Dame et ses couleurs. Laurent Novis, plus Lion de la Monarchie de Juillet, manquait de cette froideur de l’homme du monde s’attachant une maîtresse comme on s’offre un bijou de prix.

Dans le père d’Armand, il était encore moins convaincant (le 1/10), trop jeune et trop élégant pour un bourgeois de province, tandis qu’à l’inverse, Michaël Denard paraissait trop mûr pour être le père d’un jeune homme inconséquent et d’une jeune fille à marier. C’est Andreï Klemm (les 29/09 et 9/10) qui trouvait le ton juste dans la capitale confrontation de Bougival : raide, un peu voûté du haut du dos, il passait de l’incarnation du devoir à celle du pardon en toute subtilité.

Le ballet de Neumeier trouvait ces soirs là sa vraie charnière, balayant les réserves Camélia-sceptiques de nos rédacteurs.

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