La Dame aux Camélias : « Adieu Princesse, fille d’à côté… »

P1050932La dernière paillette est tombée, l’artiste a salué dans sa robe demi-linceul de consomptive. Elle a remercié, sautillé par-dessus les paillettes dorées et n’a pas hésité à faire quelques pitreries… J’étais là… Et pourtant, c’est une photo que j’avais devant les yeux.

Les deux mains crânement posées sur la hanche droite, la jambe en dégagé, le regard légèrement teinté d’humour tourné vers son partenaire, José Martinez, très hidalgo, dans la même position « en miroir » ; c’est ainsi que m’est apparue la première fois Agnès Letestu, dans un succinct programme édité à l’occasion d’une soirée « jeunes danseurs de l’Opéra », fin octobre 1990, sur une photo trois centimètres sur trois. Agnès Letestu, je l’avais déjà vue en photo, j’en avais pour sûr entendu parler : tous les balletomanes, surtout ceux qui l’avaient vue dans la Sirène du Fils Prodigue en 1988, en parlaient. Ils disaient : « elle est là, la relève ». Je l’avais déjà « sans doute » vu danser, si j’en crois du moins mes distributions : cygne ou dryade anonyme. Mais en ce soir d’automne, j’allais la voir interpréter en soliste l’intégralité d’un pas qui l’avait vu triompher à la compétition internationale de Varna et qu’elle avait déjà dansé à Paris. La presse sur papier glacé osait même des formules du genre « la nouvelle Guillem ». Et c’est vrai qu’à voir cette longue danseuse aux fines attaches, la comparaison pouvait paraître pertinente.

Grand P classiqueMais une fois le Grand Pas Classique d’Auber achevé sous les applaudissements enthousiastes de la salle, il paraissait évident qu’Agnès Letestu aurait quelque chose de différent à offrir. Guillem dansait d’une manière altière ; ses battements semblaient vous toiser légèrement. La jeune Letestu, qui avait déjà beaucoup de chic, dansait « droit dans les yeux », un petit sourire amusé aux lèvres qui semblait vous dire « ça n’est pas aussi sérieux que ça en a l’air » ; à la fois princesse et « fille d’à côté » en somme.

C’est bien ainsi qu’elle m’apparut lors de ses premières et rares prises de rôles demi-solistes. Car à cette époque, les jeunes du corps de ballet ainsi que les premiers danseurs n’héritaient pas pour un oui pour un non des grands rôles titres que négligeaient des étoiles blasées : pouvoir la voir dans la troisième variation dans le Divertimento n°15 de Balanchine à l’Opéra comique (mars 1991) tenait de l’événement…

Mais à cette époque, elle fut surtout une liane androgyne dans In the middle de Forsythe (dont elle avait également présenté la variation à Varna devant un public médusé) …Elle allait bientôt et éternellement devenir « liane rousse » dans mon esprit. En 1994 son flair pour l’artifice, le coup de théâtre, se révéla à nous quand elle apparut dans ce rôle affublée d’une tignasse rase et rouge. Jusqu’ici, beaucoup de filles titulaires sur le rôle copiaient un peu servilement le carré Louise Brooks de la créatrice du rôle, Sylvie Guillem.

C’est pourquoi aujourd’hui il m’est plus difficile de voir partir Agnès Letestu que toute autre danseuse de cette génération post-Noureev. Tout ce qu’a dit James sur sa Dame et sur la distribution inégale qui l’entourait est vrai mais personnellement ma perception de la soirée d’hier était comme brouillée par un trop-plein de souvenir. Qu’en retiendrai-je ? Agnès-Marguerite, immobile sur un banc dans la scène au bois. Sur son visage, toute la palette des tergiversations de la fille qui voit son ex baguenauder avec une autre : c’était sobre, expressif et présentait ce petit frisson de contemporanéité que cette danseuse a toujours aimé intégrer dans ses rôles (j’ai beaucoup appréhendé sa « Giselle-Rain man » avant de m’y convertir).

Agnès, princesse et jolie fille d’à côté… Rien ne change, tout est en place ; juste plus grand et plus vrai que jadis.

C’est qu’après une carrière brillante non exempte de doutes (elle a connu des années où le doute en son « étoile » corsetait sa danse), elle nous a quitté hier avec la fraîcheur intacte de ses premières apparitions au sein de la compagnie.

Et, ce faisant, elle a emporté une part de ma jeunesse avec elle.

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3 Commentaires

Classé dans Retours de la Grande boutique

3 réponses à “La Dame aux Camélias : « Adieu Princesse, fille d’à côté… »

  1. Noor

    Pour ceux qui n’étaient pas là, merci.
    Et pour cette émotion qui court dans vos textes et qui fait qu’on ne peut qu’aimer la danse, merci.

  2. Pingback: Les adieux à la reine | Les chroniques d'un petit rat parisien