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Le Temps d’Aimer la Danse 2026 (2/3) : Thème et Variations basques

Thierry Malandain a créé le CCN Malandain Ballet Biarritz. Pourtant, il aimait à dire qu’il n’était pas arrivé sur une terre vierge ou en friche. La danse basque a une histoire peut-être aussi ancienne que sa langue et sa culture mystérieuse et ancestrale. Pour cette édition du Temps d’Aimer 2026, elle était d’ailleurs particulièrement à l’honneur.

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Samedi 12 septembre…

Leinua Dantza Taldea. Place Saint-Charles

Ma première étape était sur la charmante place Saint-Charles, située sur les hauteurs, au-dessus de l’Eglise russe et du Grand Hôtel de l’Impératrice. On a beau n’être qu’à 500 mètres de la Grande plage, on se croirait sur la place d’un village. Les commerces de bouche le disputent aux restaurants et, en ce jour de fête, les barnums qui ont éclos sur l’agora sont remplis de tables couvertes de nappes en papier n’attendant que leurs convives qui ne tarderont pas à arriver. C’est dans ce cadre évocateur que le groupe Leinua, une troupe de jeunes interprètes amateurs, présente Harilka, un moment dansé condensant la tradition des danses festives. Les trois chorégraphes, tous issus de la compagnie et aujourd’hui danseurs professionnels, ont construit une séquence qui déploie de manière graduelle les caractéristiques de ces danses traditionnelles et sociales.

Les jeunes interprètes ne sont pas affublés des impressionnants et couteux costumes des cavalcades ou des mascarades. Ils portent des chemises longues bordées de dentelle et ceinturées de bleu à la taille et aux bras. Leurs grands bérets, du même azur sont parsemés de fleurs. Sous les culottes et les chaussettes hautes en crochet, les espadrilles sont agrémentées de rubans assortis.

La danse commence très simplement par une chaîne ou Soka-Dantza. Les danseurs s’inscrivent en cercle sur la place publique. Au début, il semble ne s’agir que de simples marches mais on se rend compte assez vite des angles que prennent les jambes, de profil quand les bustes sont de face ou au contraire avec des épaulements quand les jambes s’alignent avec le bassin. Les pas basques s’infusent lentement dans la chaine. Les danseurs la brisent subrepticement pour marquer un tour en l’air. Apparaissent des formes de temps levés et des cabrioles simples. Puis la chaîne offre à chaque danseur un moment individuel où il accomplit, selon ses compétences du moment, un pas de répertoire : on reconnait le répertoire des Jauziak (avec sa forme de cabriole). Les plus chevronnés présentent le travail batterie en espadrille, une pratique qui ne cesse de me fasciner. La séquence suivante permet de voir les danseurs évoluer par deux pour une évocation de quadrille. Une danse des bâtons très bien réglée, dansée sans musique et scandée par la voix des danseurs, y succède. La représentation s’achève par un retour à la chaine initiale. On a été enchanté par ce joli raccourci de danse basque sur cette place inondée de soleil.

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Changement de décor l’après-midi où le public s’amasse sur les gradins du fronton du parc Mazon. Des rangées de chaises en plein soleil de part est d’autres de l’espace de représentation sont d’abord boudées avant d’être investies. Au centre et au fond de cette scène de fortune, un curieux amas de franges de laine colorées figure une sorte de bête mythique. Sur des sons saturés, les cinq interprètes du Collectif Bilaka (un groupe de danseurs et musiciens implantés à Bayonne) font irruption en courant. L’un d’entre eux se place derrière les écheveaux bariolés. C’est le musicien et compositeur qui accompagne d’instruments traditionnels utilisés de manière hétérodoxe les évolutions des quatre danseurs (une fille et trois garçons) vêtus d’un thème et variation de costume noir unisexe. Les pantalons, jupes et crop-tops dégenrés font à la fois écho et contraste avec les costumes uniques mais blanc éclatant des jeunes danseurs de Leinura sur la place Saint-Charles.

Et on y reconnait bientôt aussi les mêmes dessins. Même lorsqu’ils ne se tiennent pas la main, les interprètes évoquent les cercles fermés et les chaînes de la danse basque. Les angles de jambe ou d’épaulement sont également là : même aux quatre coins de l’espace, les danseurs restent connectés. Les ports de bras sont plus élaborés et le groupe se dissocie en écho. Mais tout le répertoire de la danse basque est là : les grands rond-de-jambes, les bras frappant les cuisses et surtout le répertoire des jauziac. Le groupe se fige parfois avant de reprendre ses évolutions.

Bilaka Kolektiboa. Dirau. Parc Mazon, fronton Jean_Pierre Abeberry.

Le musicien est le premier à s’affubler des franges de laine colorées, suivi bientôt par chacun des danseurs. Les accoutrements évoquent les ours et autres monstres des temps de Carnaval. Là aussi la danse est scandée par la langue basque. Les sauts se succèdent et les chassés en tournant prennent un caractère hypnotique. La pièce s’achève presque comme elle a commencé, dans une course échevelée.

Derrière les grilles du fronton, des créatures bariolées observent les bourgeons contemporains de la tradition vivante qu’ils représentent.

DANTZARI TOPAKETA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

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Car prenant la suite des danseurs professionnels du collectif Bilaka, près de 150 danseurs « amateurs » de cinq groupes traditionnels basques, répartis de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, ont envahi le large espace du double fronton dans une explosion de couleurs et de musique.

La tradition des cavalcades, mascarades et parades charivariques est en effet l’occasion d’une débauche jouissive de costumes extravagants, bardés de ganses, de plumes, de miroirs et  souvent de grelots. Ouvrant le bal, la Maritzuli Kompainia de Biarritz défend à la fois l’héritage dansé des Basques mais aussi le savoir-faire et l’inventivité des costumiers pour la danse. La plupart des oripeaux déployés par les groupes successifs ont été produits par ses ateliers.

DANTZARI TOPAKETA, MARITZULI KONPAINIA. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Les danseurs de la Maritzuli portent des tonnelets et des jaquettes militaires blanches bardées de deux ceintures en bandoulière, l’une jaune et l’autre bleue. Dans le passé, il n’était pas rare d’emprunter des vestes d’uniformes militaires ou civils (comme celles des facteurs) pour danser en groupe. Aucune forme n’est donc absolument fixe. Les costumes d’aujourd’hui ne sont ainsi pas figés et témoignent de l’inventivité constante de la tradition des danses basques. Pour son passage, la Maritzuli Kompainia présente des petits tours intégrés dans sa chaine de danseurs : une danse des cannes, variation de la danse des bâtons.

Le deuxième groupe est l’ensemble Bildu d’Irissarry, qui lors de trois passages alternant avec d’autres compagnies, présente des extraits de sa cavalcade, un évènement pluridisciplinaire qui n’est pas sans rappeler la forme des ballets de cour du XVIIe siècle associant musique, chant, danse et parade équestre. Les costumes sont blancs à croisillons de rubans jaunes et bleus. Les hautes coiffes d’évêque agrémentées de miroirs sont l’apanage des hommes tandis que les femmes portent des bérets.

DANTZARI TOPAKETA, IRRISSARIKO KABALKADA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Pour leur premier passage, les danseurs présentent des séquences de rondes avec batterie puis, pour la deuxième séquence, des sections en couples. La troisième intervention met hommes et femmes sur deux lignes et semble plus proche d’un quadrille.

Les groupes de la partie « espagnole » du Pays basque sont à plus grand effectif. La compagnie Udaberri de Tolosa présente ses nombreux danseurs costumés de blanc avec des ceinturages rouges et des sortes de turbans de corsaire assortis. Ils se déplacent en lignes en tenant des lances au son des binious et des tambours. Les danseurs accomplissent d’abord des assemblés et des jetés sans lâcher leurs armes de parade puis des ronds de jambe et des tours en l’air lorsqu’ils s’en sont émancipés. Ils forment finalement une grande haie d’honneur pour le groupe d’Irissarry qui vient faire son deuxième passage ; une délicate attention car les différents groupes de danseurs cultivent traditionnellement une forme de rivalité.

DANTZARI TOPAKETA, DUGUNA IRUNEKO DANTZARIAK. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.
DANTZARI TOPAKETA, IRRISSARIKO KABALKADA, Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Puis vient l’ensemble Leinua  de Saint Pierre d’Irube. Le groupe d’adulte, où l’on reconnait l’un des jeunes danseurs de la place Saint-Charles, présente son drapeau bleu et jaune. Les costumes sont assortis à la bannière. Il y a parmi eux un Homme cheval. Au répertoire déjà vu chez d’autres ensembles, il faut ajouter une danse en sabots. Six personnages des deux sexes en costume sombre portent des masques qui ne sont pas sans évoquer la commedia del Arte. Sont-ils  les notables que viennent saluer les danseurs lors des fêtes villageoises ? Les danseurs exécutent également un fandango. Deux d’entre-eux, porte-drapeaux, tombent le béret et sont couronnés d’un couvre-chef rouge. On est fasciné par ces rituels dont la symbolique nous échappe.

La célébration chorégraphique s’achève avec la Duguna Iruneko de Pampelune. Ce groupe, particulièrement important, est central dans l’ouverture des fameuses ferias de la ville. Ici, une quarantaine de danseurs portent de grands tonnelets blancs, des guêtres à sonnailles, des plastrons rouges et des coiffes à plumes. Des danseuses « polichinelles » se glissent dans le public et plaisantent avec les enfants. Sommes-nous face à une parade charivarique ? Mais le groupe de Pampelune nous gratifie également d’une conséquente Ezpata Dantza : Les danseurs tiennent des épées de bois en plusieurs lignes serrées qui se croisent pour un effet très ballet équestre. A un moment, les danseurs se placent en arc de cercle tandis qu’un groupe au centre, en formation circulaire, soulève deux danseurs en l’air et les fait lentement pivoter. Quatre danseurs exécutent des cabrioles et de la batterie. A ce stade, on est presque ivre de danse et les spectacles en salle du soir n’ont même pas encore commencé.

DANTZARI TOPAKETA, DUGUNA IRUNEKO DANTZARIAK. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Cette danse basque, même dans ses formes apparemment les plus classiques, ne cesse de se réinventer. Les chorégraphies de cette grande parade œcuménique sont pour la plupart des interprétations libres des danses folklorique traditionnelles. Tout cela démontre l’extrême richesse et l’avenir de cette pratique amateur en communauté.

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Les Balletos d’Or de la saison 2021/2022

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Gravure extraite des « Petits mystères de l’Opéra ». 1844

Après une année d’interruption due à la crise sanitaire, les Balletos d’Or reviennent pour la saison 2021-2022. L’attente était, bien sûr, à son comble ! On a décidé de limiter le nombre de prix  au quota habituel – pas question de tout dédoubler pour rattraper l’annulation de l’an passé –, mais aucunement de se restreindre en termes de distribution de baffes.

Ministère de la Création franche

Prix Création (ex-aequo) : Thierry Malandain relit Fokine dans L’Oiseau de feu (Malandain Ballet Biarritz) et dans Daphnis et Chloé (Ballet du Capitole)

Prix Recréation : John Neumeier pour son Dörnroschen (Ballet de Hambourg)

Prix de Saison : Kader Belarbi (Ballet du Capitole de Toulouse). Trois programmes seulement mais que des créations !

Prix Cher et Moche : conjointement attribué à Pierre Lacotte et Aurélie Dupont pour Le Rouge et le Noir, ratage en roue libre…

Prix Musical : Johan Inger pour Bliss sur la musique de Keith Jarrett

Prix Dispensable : Dominique Brun fait prendre un coup de vieux au Sacre de Nijinsky (Opéra de Paris)

Ministère de la Loge de Côté

Prix au Pied Levé : Mathieu Contat en Basilio de dernière minute (1er janvier 2022)

Prix Mieux vaut tard que jamais : Alice Renavand en Giselle

Prix Révélation : Bleuenn Battistoni. La Demoiselle d’honneur (DQ), Gamzatti (Bayadère), Giselle (Pas de deux des vendangeurs et bien plus…)

Prix Affirmation : Simon Catonnet (Ballet du Capitole de Toulouse) se révèle en danseur-acteur-chanteur (Yvette Guilbert. Toulouse-Lautrec de Kader Belarbi).

Prix (se) de rôle  : Philippe Solano danse un Albrecht ardent face à la très romantique Jessica Fyfe

Ministère de la Place sans visibilité

Prix Tourbillon : Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini (Save the last dance for me au CND)

Prix Fusion : David Coria et Jann Gallois dans Imperfecto. Le Flamenco et la danse contemporaine se rencontrent (Théâtre National de Chaillot).

Prix Adorables : Margarita Fernandes et Antonio Casalinho (Coppélia de Roland Petit)

Prix Soulève-moi si tu peux : Sae Eun Park qui n’aide pas franchement ses partenaires sur l’ensemble de la saison.

Prix Mouvement perpétuel : Myriam Ould-Braham et Germain Louvet. Pas de deux du divertissement du Songe d’une nuit d’été de Balanchine.

Ministère de la Ménagerie de scène

Prix l’Esprit volète : Hugo Layer. L’oiseau dans l’Oiseau de feu de Thierry Malandain

Prix La Mer : Sirènes de Martin Harriague

Prix Popeye : François Alu pour son spectacle Complètement Jeté

Prix Olive : La couleur d’Aurélie Dupont quand elle a nommé François Alu étoile

Prix Bête de scène : Hamid Ben Mahi pour ses solos autobiographiques Chronic(s) et Chronic(s) 2

Ministère de la Natalité galopante

Prix Pas de deux : Alina Cojocaru et Alexandr Trusch (Dörnroschen)

Prix Blind Date : La relecture de l’adage à la Rose de Fabio Lopez (La Belle au Bois dormant. Compagnie Illicite)

Prix La Muse et son Poète : Myriam Ould-Braham et Francesco Mura (La Bayadère)

Prix Séduction : Oleg Rogatchev, Colas ravageur dans La Fille mal gardée (Ballet de Bordeaux)

Prix (se) de la Bastille : Celia Drouy conquiert le plateau en amazone (Hippolyte, Le Songe d’une nuit d’été)

Ministère de la Collation d’Entracte

Prix Capiteux : Alvaro Rodriguez Piñera (La Rose / La Sorcière) dans La Belle de Fabio Lopes et une mère Simone pas dénuée d’épines (La Fille mal gardée)

Prix du Poids : Paul Marque gagne en consistance dramatique depuis son Étoilat (ensemble de la saison)

Prix Coxinha (croquette brésilienne) : Kader Belarbi pour ses intermèdes dansés de Platée. Également attribué à l’inénarrable Catcheur (inconnu) et L’Oiseau de Carnaval (Jeremy Leydier).

Prix Pêche Melba : Ludmila Pagliero, délicieuse de féminité en Titania (Le Songe d’une nuit d’été)

Prix grignotage : Les chorégraphies d’Hofesh Shechter, plus captivantes par petits bouts dans « En Corps » de Cédric Klapisch que sur une soirée entière.

Ministère de la Couture et de l’Accessoire

Prix Je veux ces couleurs pour mes robes : Lynette Mauro, créatrice des costumes de Like Water for Chocolate (Royal Ballet)

Prix Sorcière: Jason Reilly (Carabosse, Belle au Bois dormant de Stuttgart)

Prix Grelots : Les fantastiques costumes de danses basques de la Maritzuli Konpainia

Prix Rideau : Honji Wang et Sébastien Ramirez mettent le rideau du Faune de Picasso au centre de leur création (Ballet du Capitole)

Prix Fatal Toupet : la perruque d’Audric Bezard dans Le songe d’une nuit d’été de Balanchine.

Ministère de la Retraite qui sonne

Prix de la Myopie invalidante : Aurélie Dupont privant Myriam Ould Braham d’un quota correct de dates en Giselle.

Prix Émotion : le dernier Roméo sur scène de Federico Bonelli

Prix Tu nous manques déjà : Davit Galstyan (Ballet du Capitole)

Prix I Will Be Back : Aurélie Dupont. Encore combien d’années de programmation Dupont après le départ de Dupont?

Prix Je vous ferai « Signes » : Alice Renavand, les adieux reprogrammés. Après sa Giselle, on préférerait qu’elle nous fasse Cygne…

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Le Temps d’Aimer la Danse 2021 : itinéraires basques

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Musée basque de Biarritz. Exposition Gauargi « La lanterne de la Nuit ». Détail d’un costume à miroirs.

Cette année, le festival Le temps d’Aimer aura fait une place toute particulière aux compagnies basques au moment même où le festival, répondant au désir de son directeur artistique Thierry Malandain, ne s’est plus montré uniquement biarrot mais a commencé à essaimer dans les communes alentour : Bayonne, Anglet ou encore à Saint-Pée-sur-Nivelle ou Mauléon. La cocasse grenouille sprinteuse qui a fait l’affiche de cette session « écoresponsable » 2021 a décidément du chemin à parcourir ; une vraie marathonienne.

Quand il évoque le Pays basque, le balletomane que je suis pense immanquablement à la danse et à ses déguisements colorés. Au XVIIIe siècle, déjà, Voltaire, dans ses Lettres Philosophiques, ne décrivait-il pas les Basques comme « les peuples qui demeurent ou plutôt qui sautent au pied des Pyrénées et qu’on appelle basques ou bascons ». Plus tôt encore, ne dit-on pas que Louis XIV, impressionné par les « Crascabillaires » (les danseurs à grelots) qui s’étaient produits à Saint-Jean-de-Luz pour les fêtes de son mariage, en aurait importé deux demi-douzaines pour fournir les rangs de sa jeune Académie royale de danse? On se gardera bien, n’étant pas spécialiste de cette époque du proto-Opéra de Paris, de valider à coup sûr cette affirmation trouvée dans un ouvrage généraliste sur la culture basque mais il faut bien reconnaître que, longtemps avant d’en avoir vu représentées en plein air, les images de Zamalzain rouge de la mascarade souletine (l’Homme-cheval) contemplées notamment au musée basque de Bayonne, avaient enflammé mon imagination. En effet, avec leurs énormes « basques » et leurs coiffes alambiqués, ces personnages de danses régionales évoquent beaucoup les costumes masculins roccoco dessinés par Boquet pour l’Académie royale de danse au XVIIIe.

Question d’opportunité, il m’a fallu attendre bien longtemps avant d’assister à une représentation des danses basques. C’était à Saint-Jean-de-Luz après une démonstration de pelote à destination des estivants. Et là, cette parenté de la danse basque et de la danse classique m’était apparue encore plus évidente : l’usage de la batterie et des tours en l’air tout particulièrement. La luxuriance des costumes n’était pas non plus sans évoquer les jeux de masques des ballets de cour dont sont sortis les ballets à entrées du ballet royal.

Une tradition ravalée au rang d’attraction pour touriste ? Mais il y avait une vraie noblesse dans les évolutions de ces danseurs amateurs battant – surtout les hommes – l’entrechat 6 en espadrilles. C’est déjà cela que notait Pierre Loti, en 1897, à Saint-Jean-de-Luz, lorsqu’il assistait et décrivait dans le détail deux de ces représentations données en plein air (des Souletins le matin et le soir des danseurs de Guipuzcoa). Il concluait «combien il est touchant, combien il est digne d’intérêt et de respect, l’effort de conservation, ou de religieux retour vers le passé, que ces fêtes représentent ! ».

Exalté par ma découverte, je me suis précipité dans la première librairie un peu importante de Saint-Jean-de-Luz pour demander s’il existait un ouvrage sur la danse basque. « La danse … basque ? » me répondit le libraire (avec le nom et son adjectif bien séparés par une pause comme pour marquer l’incongruité de ma requête). Il fallait se le tenir pour dit. Apparemment, pour l’édition en France, le mot danse n’est décidément pas porteur…

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Aussi étais-je très curieux de découvrir la Maritzuli Kompanaia qui, depuis 1996 – et basée à Biarritz depuis 1999 – s’attache à conserver, recréer et faire vivre la culture dansée basque, ses pas, sa musique et ses costumes.

Rendez-vous était donc pris au musée historique de Biarritz pour démarrer le cortège avec la compagnie non sans avoir visité l’exposition « Gauargi, La lanterne de la Nuit », présentant un très bel ensemble de costumes traditionnels modernes, créés tout spécialement pour les spectacles de la compagnie autour des fêtes dansées d’hiver : pas d’homme-cheval mais un ours (animal dont la sortie d’hibernation symbolise le retour du printemps), des coqs (symbole de jeunesse), un renard, autant de symboles rappelant qu’à la base, les fêtes dansées étaient liés aux cycles lunaires et au calendrier agricole même si des villes (Saint-Jean-de-Luz ou Biarritz, par exemple) ont fini par développer leur calendrier propre. Les costumes sont plein de fantaisies : les rubans, les couvre-chefs éclatent de couleur. Il y a des costumes de « marins » (Serait-ce les danses des pêcheurs de Biscaye où un danseur virtuose bat l’entrechat et fait des tours en l’air juché sur un coffre porté par ses camarades ?). Ces oripeaux sont d’autant plus chatoyants qu’ils sont portés au cœur de l’hiver. Certains d’entre eux sont couverts de petits miroirs pour réfracter une lumière devenue trop rare en cette saison. On remarque aussi des masques cocasses, un costume de « vieux » au double masque féminin et masculin ainsi qu’un drôle de costume de « mendiant » principalement constitué de cartouches de fusils.

Dans la salle, on remarque alors que certains costumes présentés dans l’exposition, vestes boutonnées en plastron barrées de deux écharpes, curieuses jupes plissées couvertes de broderie, guêtres noires à grelots et espadrilles blanches lacées de rouge, chapeaux couverts de motifs végétaux argentés et dorés, sont portés par les danseurs présents : le porte-drapeau, les danseurs de bâtons. C’est que le défilé que s’apprête à présenter la Maritzuli Kompainia après une longue période d’interruption due à la situation sanitaire (les danseurs, excellents, ont néanmoins un statut d’amateur) est plutôt un rituel d’été.

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Voilà justement les danseurs qui quittent le musée en direction de la place du marché voisine. La place est rejointe en procession deux par deux, dans une marche dansée faite de petits sautillés, très souple sur le genou, permettant d’effectuer des demi-tours sur soi-même en cadence. Les clochettes des guêtres teintent, ajoutant au son des instruments populaires traditionnels : flûtes, accordéon, tambours et tambourins. La procession se mue en ronde sur la place avant que le doyen du groupe ne présente solennellement le lourd drapeau en le faisant tournoyer au centre de l’assemblée. Les formations et les dessins se succèdent: double lignes, quatuors, cercles fermés, chaînes et lignes. On apprécie particulièrement une « danse des poignards » (appellation personnelle) où 4 danseurs (2 garçons, 2 filles) compliquent le pas initial exécuté en cercle par de la grande batterie. Puis c’est une danse du mât et des rubans et une danse des bâtons ; et là, l’indécrottable balletomane se retrouve transporté d’un coup dans la Fille mal gardée d’Ashton. Une autre danse des bâtons – longs ceux-ci – voit deux danseurs harnachés d’une outre gonflée d’air être frappés par leur camarades. Dans les temps anciens, cette pratique était censée réveiller les vents et la terre nourricière. Après une danse des arceaux, le public est invité à se joindre à la ronde qui avait ouvert la représentation sur la place. Une partie du public répond à l’appel … Fin de partie.

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Le jour suivant, un récital de danse, certes d’une autre type mais pas tant éloigné du travail de Maritzuli avait lieu dans la crypte Sainte Elisabeth. La compagnie Christine Grimaldi, spécialisée dans la reconstruction et l’interprétation de danses anciennes, proposait un récital autour de pièces créées entre le XIe et le XVe siècle. La présence à part égale de la musique, du chant (l’excellent duo de pluri-instrumentistes et chanteurs Joglar) et de la danse apparentait clairement cette représentation à celle de la veille. Le dernier duo entre les deux danseurs Christine Grimaldi et Jean Charles Donay avait d’ailleurs une petite communauté d’esprit avec le pas sautillé des danseurs basques de samedi : des pas glissés, parfois chassés avec passage à la quart de pointe. Durant le spectacle, un tantinet trop long en l’absence d’explications, on se prend à faire des parallèles. On est là aussi marqué par les dessins de la chorégraphie, en ligne ou en cercle concentrique (les danseurs peuvent paraître s‘ignorer, se chercher ou enfin se lancer des œillades courtoises) et par la tenue des bustes, presque roide jusque dans les très basses génuflexions qu’exécutent les danseurs. Les bras, même relâchés le long du corps ne sont jamais ballants. Dans la danse des arceaux des Basques, on se souvient avoir été marqué par cette même posture très droite du buste lorsque les danseurs enjambaient leurs arceaux tenus l’arche en bas.

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Compagnie Christine Grimaldi. Crypte Sainte Elisabeth.

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Le festival n’avait cependant pas axé son approche de la danse basque que sur l’aspect historique ou ethnographique. D’autres artistes se présentaient dans des chorégraphies contemporaines plus ou moins reliées à des thématiques régionales.

Sur la place Bellevue, une grande esplanade dont le panorama sur l’océan est partiellement obstrué par une grande sculpture en acier, de courtes représentations gratuites sont données en après-midi.

La compagnie Node, deux danseuses en tuniques grises et sneakers accompagnées de deux hommes vocalistes, se propose de nous montrer une « photographie de la femme basque d’aujourd’hui à travers le mouvement ». La chorégraphie d’Ion Estala créée en collaboration avec les danseuses est constituée de marches exécutées d’abord en parallélisme étroit en décrivant des cercles et des lacets. Puis les deux femmes s’émancipent l’une de l’autre et tournent sur elles-mêmes. Les hommes susurrent des chants d’oiseaux. Les corps des s’animent s’animent du haut vers le bas du corps avant d’onduler.

Hélas, au bout du compte, c’est la voix du ténor haute-contre qui suscite chez nous l’émotion. La voix dansée des femmes basques d’aujourd’hui serait-elle assujettie à celles chantée des hommes ?

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Cie Node. Transito. Place Bellevue. Photographie ©Stéphane Bellocq

Ce même jour, à 19 heures, au théâtre du Casino, une autre expérience basque contemporaine nous était proposée. Jon Maya Sein, natif de Gipuzkoa, directeur fondateur de la compagnie Kukai Danza, à sept occasions champion d’Aurresku du Pays basque (compétition de technique de danse basque), proposait d’ouvrir « ses carnets de nuit intimes ». On reste hélas au bord du chemin.

Ce spectacle autobiographique demeure en effet abscons. La scénographie est déprimante : côté cour, un jerricane suspendu goutte sur des feuilles (peaux de bêtes tannées?) qu’on retrouve montées en mur par le truchement de cordes et poulies qui seront montés au descendues comme des haubans au cours du spectacle. Selon l’éclairage, on y voit un espace industriel, soit des plaques d’albâtres translucides, soit encore un atelier d’équarrisseur. Côté jardin, trône une sorte de lit à baldaquin tendu d’une moustiquaire. Au centre, un grand canapé Chesterfield en cuir brun servira occasionnellement de perchoir au danseur interprète de sa propre pièce. Deux musiciens, un violoniste (puis guitariste électrique) et un chanteur à guitare classique seront la source essentielle de plaisir de ce spectacle.

Jon Maya Sein emploie une gestuelle expressionniste dans le genre affecté. On retrouve, lointaine citation, les genoux pliés et pas glissés de la danse basque. Il se tient en équilibre sur son canapé comme au bord du précipice ou se badigeonne le visage de blanc comme un danseur Buto et exécute des pantomimes sinistres et qui, nous semble-t-il, passent mal la rampe… Par instants il utilise la technique traditionnelle basque (la batterie par exemple dans une partie finale en espadrilles ou encore des temps de flèches ou des ronds de jambes impliquant le genou).

Il arbore trois costumes (sport boueux, costard blanc puis noir), pour une seule et même ambiance uniformément sombre. On reste étranger à ce parcours de vie diffracté somme toute excluant.

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Kukai Dantza. Gauekoak. Théâtre du Casino. Jon Maya Sein. Photographie ©CdeOtero

Le lendemain, de retour sur la place Bellevue, au sein du collectif Led Silhouette, ce sont deux jeunes artistes, Jon Lopez et Martxel Rodiguez (ce dernier membre de la Kukai Dantza de Jon Maya Sein) qui proposent un pas de deux contemporain sur des ambiances sonores percussives. Les deux danseurs, qui pensent à utiliser la sculpture contemporaine de la place Bellevue pour leur entrée, ne font pas directement référence à la technique traditionnelle de danse basque  même si leur costume, des combi-Pantacourt noirs chaussettes montantes et sneakers, ont l’air d’une épure de costume traditionnel. Leur marche avec balancement prononcé des bras, leurs basculements du buste à la renverse tout en gardant les pieds au sol regarderaient plutôt vers la technique hip hop tandis que certains effondrements ou poses de mégalithes effondrés tireraient plutôt vers la pure danse contemporaine. Au fur et à mesure, les danseurs se rapprochent. Le mouvement de l’un semble entraîner le mouvement de l’autre dans une gestuelle très « pendule de Foucault ». Ils finissent même par former une sorte d’hydre quand, emboîtés l’un dans l’autre, ils marchent en pont sur les mains. La pièce s’achève par une sorte de course centrifuge avec balancier mécanique des bras. Les deux interprètes, tels deux aimants pôle à pôle sortent de part et d’autre de l’espace scénique. On aura eu l’impression de visualiser des ronds dans l’eau laissés par les ricochets d’un galet aux multiples rebonds.

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Collectif Led Silhouette. « Errata Natural ». Place Bellevue. Jon Lopez et Marxtel Rodriguez.

 Ouvrages consultés:  Pierre Loti, « La danse des épées à Saint-Jean-de-Luz ». Article du Figaro du 30 août 1897. « Pierre Loti, Voyages (1872-1913) ». Bouquins Robert Laffont.
« Dictionnaire de culture et civilisation basques ». elkar [Arteaz]
Un livre est enfin paru sur la tradition des danses basques : « Variations basques« . Serge Gleize (texte) et Véronique Marti (photographie). Edition du Palais. 2019.
L’exposition Gauargi « La lanterne de la nuit » du musée historique de Biarritz se tient jusqu’au 23 octobre 2021.

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