Paris, le 10/04/2016
James,
Non, vraiment parfois vous exagérez ! Vous ! Grand adepte de la procrastination sous toutes ses formes, vous me pressez d’écrire quelque chose sur le RoRaBaPek que vous n’êtes pas même pas allé voir (et ne vous abritez pas derrière la grève du 31, elle n’a pas le dos assez large) !
Eh bien je vous répondrai que non, je n’écrirai pas sur cette soirée. Pourquoi ? C’est que j’ai tellement peu à en dire… A fortiori, Fenella a fait le tour de cette soirée ; et avec tellement d’esprit caustique ! Non vraiment, ça ne vaut pas l’effort que ça me demanderait.
Mais puisque vous me demandez mon « expertise » sur la soirée du 4 avril (bon sang que vous savez être mielleux quand vous voulez obtenir quelque chose….), voilà les quelques petites notes que j’ai prises après le spectacle.
Ratmansky ?
Une collection de jolis poncifs en forme de références. Trois couples en blanc servent des pas d’école « classique-XXe » avec ce qu’il faut de batterie, de jetés brillants et de petites incongruités qui ne vous laissent pas ignorer que leur auteur connait le Paul Taylor d’Auréole ou d’Esplanade (les garçons prennent parfois des poses d’Apaches en goguette) ou du Robbins d’Interplay et de Dances at a Gathering. Pour la musicalité, c’est hélas plutôt du Mark Morris, avec la fâcheuse tendance paraphrasée qui est la marque de ce chorégraphe. Les notes aiguës pointées donnent lieu à des ports de bras vers le ciel, les notes plus sombres à des mains vers le sol. Au total six jolis danseurs, des passes intriquées, mais jamais un seul couple qui se dessine.
Other Dances.
Cette programmation est curieuse. Lors de l’entrée au répertoire du ballet, il avait été donné à Isabelle Guérin, et Carole Arbo aux côté de Legris. Deux danseuses au terme de leur carrière avec tout le flair scénique qui allait avec. Arbo y a même fait ses adieux. On s’étonne lorsque de jeunes étoiles sont distribuées là-dedans. J’ai vu d’ailleurs à cette époque une jeune Laëtitia Pujol avec Jean-Guillaume Bart. Aucun souvenir…
Il y a pourtant une belle connexion entre Albisson et Ganio sur l’adage. C’est plein de complicité. Ça raconte une histoire. Mais c’est encore trop vert pour les variations bravaches. Ganio n’est pas et ne sera jamais un cabotin à la Baryshnikov et Albisson n’est pas une danseuse « à turban », pour reprendre l’image de Fenella. Sa variation rapide à elle dégage une grande fraîcheur mais ce n’est pas assez démonstratif pour engager un dialogue avec la salle. Quant à lui, on ne peut pas croire qu’il a perdu ses directions dans des déboulés. C’est mieux sur les deux variations lentes en répétition. Mais pendant tout le pas de deux, on regrette que les deux danseurs ne soient pas plutôt dans Dances at a Gathering.
Duo concertant.
Balanchine qui regarde Robbins fait regarder un piano (et accessoirement un violon) à ses danseurs. Quand ça bouge, ça reste néanmoins plein de surprises avec, par exemple, ces petites syncopations coquettes que fait la danseuse pour commencer. Aux bras de Paquette, et avec ses longues lignes, Ould-Braham est un gracieux idéogramme qui se transmue dans les airs ; une danseuse polysémique, en somme. La fin, en ellipse, avec des bras isolés dans des douches de lumière, est touchante. Il n’en reste pas moins que la lutte, ou tout au moins la compétition entre le violon et le piano, induite par Stravinski, est absente de l’aimable badinage des deux danseurs.
In Crease, enfin…
Chorégraphie pêchue qui célèbre une certaine tradition de la danse made-in City Ballet. Rondes, enroulements déroulements (Balanchine) groupe aux poses sémaphoriques et marches pressées (le Robbins de Glass Pieces) et, encore, un petit détour par Auréole de Taylor quand les danseurs jouent à saute-mouton au dessus de leurs comparses, couchés au sol.
Et, bien sûr, vous l’aurez deviné, les danseurs s’assoient au piano ! Doit-on donc croire que, depuis les années 1970, les chorégraphes de langage classique n’ont rien trouvé de mieux lorsqu’ils associent sur scène cet instrument à des danseurs?
Bref ! Tout cela se laissait regarder. Mais si « cela » peut sans doute contenter une critique new-yorkaise nombriliste, on peut se demander ce que ce joli jeu de références a vraiment à dire au public parisien qui a vu de la danse néo-classique depuis ces trente dernières années.
Franchement, ressortant sur le parvis de Garnier, je me suis tristement demandé si le ballet néoclassique n’était plus finalement qu’une vieille dame qui radote.
À bientôt ?
Cléopold.
PS : J’apprends que vous n’aurez pas le privilège de voir la Juliette de MoB. La charmante est blessée, m’a-t-on dit. Je vous envoie donc en attachement quelques photographies des saluts du duo concertant.
PS (2) : Pour Maguy Marin, je réserve ma réponse. Je ne suis pas encore prêt.
Ballet de Stuttgart, Programme Forsythe / Goecke / Scholz. 19 mars 2016.
Du coup, revenu à Paris, on savoure d’autant plus les subtilités narratives de la version Noureev. L’attention portée aux détails signifiants donne d’emblée sa valeur à cette vision. Le Bal des Capulets et la célèbre « danse des chevaliers » sont un manifeste haineux à l’encontre des Montaigus dont la bannière est déchirée sur scène. A l’acte II, ces mêmes Montaigus sont les commanditaires d’attractions populistes, à leurs couleurs, dans la ville de Vérone. Le corps de ballet de l’Opéra semble plus à l’aise aujourd’hui dans les intrications de Noureev qu’il ne l’était en 1991, dans des temps pourtant plus brillants. Les aspérités qui rebutaient jadis sont comme polies et facettées.
Paris, début de soirée. Appartement illuminé. Cravates et nœuds
Pneuma, Carolyn Carlson (musique Gavin Byars, Scénographie Rémi Nicolas). Ballet de l’Opéra National de Bordeaux. Théâtre National de Chaillot. Représentation du 17/02/2016.
Adapter un succès, quel qu’il soit, dans un autre médium est aussi délicat qu’un travail de traduction. Mais à l’inverse des langues où la proximité des idiomes peut présenter un avantage, le transfert d’un succès de comédie musicale de l’écran à la scène ou de la scène à l’écran peut s’avérer extrêmement périlleux. Trop près de l’original, l’adaptation paraîtra servile et sans rythme (c’est ce qui est par exemple arrivé à la plupart des adaptations filmées des comédies musicales de Steven Sondheim). Pour le passage de l’écran à la scène, le transfert est peut-être plus ardu encore puisque les effets permis par la caméra sont hors de portée des moyens techniques du théâtre. La transposition devra toujours tenir compte de ce qui ne marchera pas sur scène.


Batsheva, « Three ». Mercredi 6 janvier 2016


Toulouse, Ballet du Capitole. 24 décembre 2015.

