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La Bayadère (Bourdon-Louvet) : inaccessible étoile

Il y a quelque chose de fascinant à retourner voir un même ballet dans une même production saison après saison. Combien de nuances différentes du même personnage et de la même chorégraphie peuvent bien se révéler représentation après représentation ?

Au soir du 3 juillet, Héloïse Bourdon offre une vision très clivée de l’héroïne Nikiya. A l’acte 1, après une sortie du temple presque trop décidée, elle semble accomplir son devoir de bayadère d’une façon hiératique mais fermée… Il y a fort peu de spiritualité dans ces gestes appris, presque rabâchés (on retrouvera ce même détachement lors de l’adage de l’esclave durant la scène 2). La danseuse-prêtresse aurait-elle perdu la foi ? Elle s’anime pourtant après son interaction avec le Fakir. Elle devient alors rayonnante dans son deuxième solo, semblant même converser avec la cruche. Lui rappelle-t-elle des rencontres passées avec le guerrier Solor. Germain Louvet justement entre, prince aux belles lignes et à la séduisante prestesse. Dans le pas de deux le partenariat fluide montre cependant un décalage entre les deux protagonistes. Germain-Solor semble confiant tandis qu’Héloïse-Nikiya est déjà inquiète, presque défaite.

Clara Mousseigne (Gamzatti).

Lors de la scène deux, Germain Louvet accentue bien sa pantomime de tergiversation et d’acceptation à contrecœur de la fille du Rajah. On le comprend. Clara Mousseigne donne de la princesse Gamzatti l’image d’une fille à papa pourrie-gâtée et colérique. Sa pantomime, sémaphorique, accentue encore le côté prosaïque qu’elle donne au personnage.

Pendant la scène de rivalité, Bourdon se montre admirable dans l’emportement. On la sent littéralement recevoir les insultes de la princesse comme s’il s’agissait de crachats. La pantomime du « là-bas, devant le feu sacré… » est presque vengeresse et l’épisode du couteau atteint des sommets d’intensité dramatique.

Héloïse Bourdon est une Nikiya véhémente.

A l’Acte 2, Héloïse Bourdon fait une entrée à la fois outragée et lyrique. Ses épaulements et ses directions du corps ne laissent aucun doute sur qui sont les personnes qu’elle fixe de manière réprobatrice -Gamzatti-Mousseine qui a confirmé l’impression donnée à l’acte 1 dans un pas de deux truffé de petits gestes secs parasites dans l’entrada et l’adage et de fioritures de poignets agaçantes dans sa variation- ou implorante -Solor-Louvet, aux grands jetés héroïques mais surtout au jeu de regards à contretemps extrêmement bien réglé. Pour un temps, comme en atteste la variation de la corbeille, jubilante et pleine d’allure, l’héroïne semble reprendre foi dans son destin. Le contraste avec la violence de la scène du serpent n’en est que plus saisissant.

Héloïse Bourdon est une Nikiya révoltée contre l’injustice…

Est-ce cette injustice de trop qui fait que l’Acte des Ombres offre bien peu de fenêtre de rédemption à Solor ? Durant ce beau moment de lyrisme contrôlé seuls la première entrée et l’adage, particulièrement poétiques et élégants, donnent le sentiment que l’héroïne martyre installe une connexion spirituelle avec son partenaire. Après avoir disparu en piétiné à reculons dans la coulisse, Nikiya devient une belle souveraine lointaine. Germain Louvet semble vraiment sauter, parfaitement éperdument, vers un idéal désormais inaccessible.

Germain Louvet (Solor) et Héloïse Bourdon (Nikiya)

Bien qu’on a passé une agréable soirée grâce notamment à certains rôles secondaires bien dessinés (Nine Seropian, primesautière en Manou et troisième ombre savamment accentuée ; Camille Bon aux développés élégants et harmonieux en première ombre ; Keta Belali enfin, vigoureux Fakir), on ressort un peu attristé par l’accent quelque peu démoralisant de cette bayadère désenchantée, qui, à force d’être trahie, a perdu la foi en son étoile.

La Bayadère. Trois ombres (Camille Bon, Saki Kubawara et Nine Seropian)

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