Archives mensuelles : juin 2026

La Bayadère (Baulac-Marque) : la femme derrière la prêtresse…

Le Ballet de l’Opéra reprend La Bayadère pour la onzième fois dans son propre théâtre depuis sa création à l’Opéra Garnier en octobre 1992. Mis à part lors des années 1992 à 1994 et en 2009-2010, le ballet a toujours été représenté à l’Opéra Bastile, un cadre à la mesure de la production grandiose voulue par Rudolf Noureev, Ezio Frigerio et Franca Squarciapino. La large scène pouvait soutenir l’imposante façade de Taj Mahal et une distribution pléthorique.

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Las, depuis la reprise Millepied de 2016, l’acte 2, celui où la scène est la plus ouverte sur la niche multilobée, la scène parait bien vide. A l’origine, il y avait douze danseuses aux éventails et douze aux perroquets. Il y a dix ans, elles étaient dix pour entrer et huit pour danser. Aujourd’hui, le ballet de l’Opéra a entériné le changement et ne présence que deux fois huit danseuses. La grande coda de Gamzatti semble bien diminuée avec un arc de cercle de seize danseuses au lieu de vingt-quatre tandis que la princesse épate la galerie. Peut-être n’est-on pas au fait de la situation du Ballet de l’Opéra. La compagnie a-t-elle toujours 154 danseurs ? Présente-t-elle une autre grosse production dans quelque autre partie du globe ? La figuration nous a parue également un tantinet clairsemée : les porteurs d’éventails sont réduits de moitié et l’idole dorée n’est plus suivi de 6 ses bayadères.

La Bayadère. Corps de Ballet des ombres. Saluts. Elles étaient bien 32!

On s’est alors pris ainsi au troisième acte à compter les danseuses pendant la descente des Ombres. Y en aurait-il trente-deux, un sujet de fierté pour Rudolf Noureev, ou vingt-quatre comme dans la version Makarova ? On n’a été rassuré qu’au vingt cinquième bras de première arabesque émergeant de la coulisse côté jardin. On a pu se réjouir ensuite d’assister à une descente de praticable, à des arabesques penchées ou de grands développés immaculés. Le corps de ballet aura d’ailleurs, sur l’ensemble de la soirée, montrée toutes ses qualités. Les Bayadères de la scène 1 étaient à la fois disciplinées et suffisamment moelleuses pour paraître spirituelles durant leur danse autour du feu sacré. Les Djampos de la scène 2, menées par Nine Seropian et Claire Gandolfi, avaient un vrai souffle sous les pieds et leurs sautillés-arabesque étaient d’un bel unisson. Les Fakirs déployaient toutes leur énergie dans la première scène et dans la danse indienne. A leur tête, Daniel Stokes accentuait spirituellement sa pantomime (la première rencontre avec Solor) et menait avec autorité les évolutions très cancan de l’acte 2 épaulé par Victoire Anquetil et Antonio Conforti. Au début de l’acte 3, la scène des lumignons avait la réflexivité paisible nécessaire pour préparer à l’apparition de la théorie d’Apsaras.

Les rôles mimés nous ont également paru bien dessinés. Yann Chailloux travaille ses poids du corps pour faire passer ses émotions conflictuelles et Arthus Raveau joue à merveille l’homme d’Etat impatient voire irascible qui ne sait cacher son déplaisir à l’annonce de l’arrivée inopinée du Grand Prêtre en son palais.

Voilà qui est bien. Noureev ne disait-il pas « La Star d’une compagnie de ballet, c’est son corps de ballet » ? Mais si l’aphorisme est vrai, on ne peut néanmoins s’empêcher de nuancer. Les grands ballets de Petipa offrent tellement de rôles de demi-solistes et de solistes qu’il serait difficile de passer une bonne soirée simplement avec un bon corps de ballet. On passerait sans doute son temps à en trouver les inévitables défauts si les personnages principaux n’étaient pas à la hauteur de l’ensemble.

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Pour cette soirée, on pouvait se montrer un tantinet inquiet puisque un inopportun jeu de chaises musicales a commencé à se dessiner. Valentine Colasante a quitté les distributions de même qu’Hugo Marchand pour au moins une représentation, ce qui a offert à Thomas Docquir l’occasion de décrocher la timbale de l’étoilat aux côtés de Dorothée Gilbert, le 21 juin. Le couple de cette première n’était donc pas celui qui était attendu.

Paul Marque et Léonore Baulac (Solor et Nikiya)

Léonore Baulac était donc Nikiya en ce 17 juin et dès sa première variation, on a été captivé. Baulac joue la variation de la flute moins en danseuse sacrée qu’en femme inquiète, déjà consciente de la situation inextricable dans laquelle elle se trouve, indument courtisée par le grand Brahmane et aimée d’un guerrier promis sans doute à une jeune femme de sa caste. Une forme d’angoisse se dégage de sa prière. Elle semble demander pour elle même la protection des dieux. Sa rencontre avec Solor, Paul Marque, qui a le jeté héroïque, forme une parenthèse libératrice au milieu de cet océan d’incertitudes. Le pas de deux, qui s’intègre bien avec la scène à la cruche, suspendue et réflexive, est un moment de plénitude et de joie. Léonore-Nikiya à un sourire rayonnant qui perce le quatrième mur de la salle de spectacle.

Bleuenn Battistoni (Gamzatti).

A la scène 2, la Gamzatti de Bleuenn Battistoni consent au  mariage presque en regimbant mais exige ensuite son dû lorsqu’elle comprend que la jolie danseuse venue bénir par sa danse son voile de mariée n’est autre que l’aimée de son promis. La scène de rivalité, très bien réglée, montre donc une Gamzatti imbue de ses prérogatives plus que blessée par l’attachement de son fiancée à une autre. Les mots pantomimes de la princesse outragée n’en paraissent que plus cinglants et la fureur de la bayadère humiliée véridique.

A l’acte deux, on perd un peu de cette tension qui s’était installée. La déconvenue du nombre réduit de danseuses, l’Idole dorée à la fragilité de porcelaine d’Antoine Kirsher accompagné d’enfants de l’Ecole de Danse qui auraient bien besoin de peaufiner leurs alignements, y sont pour quelque chose. La petite oasis offerte par la charmante danse Manou à la cruche, rendue spirituelle par Marine Ganio, ne compense pas un grand pas d’action menée tambour battant par Paul Marque et Bleuenn Battistoni, parfois à la limite du bon goût. L’entrada et l’adage passent plutôt bien même si le personnage de la princesse altière de Bleuenn-Gamzatti ne se transmet pas à sa danse. Dame Battistoni a deux expressions sur le visage : celle où elle sourit et celle où elle ne sourit pas. Dans sa variation, Paul-Solor montre de nouveau ses qualités saltatoires mais ferait bien de peaufiner ses pirouettes qui paraissent parfois pressées et à la limite de la perte de contrôle. La coda est exécutée avec trop d’énergie par Battistoni : son manège à l’italienne et ses fouettés font plus « concours » que représentation.

Heureusement, Léonore Baulac fait son entrée en sari orange et nous propulse de nouveau dans le drame. Sa Nikiya se montre à la fois très véhémente dans la pantomime et suspendue dans ses arabesques d’aspiration. Une fois encore, la ballerine dépeint une femme blessée plus qu’une prêtresse bafouée. Dans la section de la corbeille Baulac a des déhanchés très accentués qui créent un vrai pic chorégraphique avant le pic dramatique du dénouement où son personnage maudit la princesse meurtrière.

A l’acte 3, Paul Marque accomplit une variation d’entrée à la fois moelleuse et intense. Il parvient à nous emporter sans son rêve d’opium. Dans les trois ombres, Hohyun Kang est très élégante dans ses développes à la seconde tandis qu’Inès McIntosh fait une belle démonstration de prestesse et domine ses pirouettes. Bianca Scudamore, quant à elle, reste  dans la joliesse et l’insipidité.

On est néanmoins transportée par ce troisième acte. Léonore Baulac incarne parfaitement l’ombre avec ses sauts silencieux et ses équilibres suspendus. Ses renversés avec le cou mobile laissent encore une fois la femme poindre derrière le spectre. Son Solor parait subjugué et galvanisé. Le climax final, dans le cercle laiteux et glorieux des bayadères, est une apothéose aussi bien visuelle qu’émotionnelle.

Léonore Baulac atteint sans doute actuellement son acmé artistique. Tant mieux, pour cette série de Bayadère car elle va danser un bon nombre de fois le rôle de Nikiya, y compris avec d’autres Solors.

Paul Marque et Léonore Baulac (Solor et Nikiya)

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A Biarritz, Concours de Jeunes Chorégraphes de Ballet #5 : en quête de fusion.

Concours de jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq

Le Théâtre de la Gare du midi accueillait le 6 juin dernier pour la troisième fois consécutive la finale du Concours de Jeune chorégraphes de ballet. Pour ce concours, unique en Europe, trois directeurs de compagnies nationales ainsi qu’un groupe de directeurs de compagnies invités ont jugé des qualités de six finalistes choisis parmi plus de 150 candidats. A la tête du jury, Thierry Malandain, hôte du concours, Eric Quilleré, directeur du Ballet National de Bordeaux, et Bruno Bouché à la tête du CCN Ballet de l’Opéra national du Rhin. Ces trois figures masculines étaient contrebalancées par les invités. En effet, hormis Martin Harriague, actuel directeur du Ballet de l’Opéra Grand Avignon et futur directeur du CCN Ballet Biarritz, tous les autres membres du Jury était des directrices : Beate Vollack pour le Ballet du Capitole, Sabrina Sadowska, directrice du Chemnitz Ballet ou Isabelle Bischof, directrice du Bern Ballett. Parmi les juges également, Ana Isabel Casquilho avait été prix du Jury lors de la dernière session.

La présence de ces décideurs n’est pas anodine puisque parmi les prix décernés à l’issue du concours se trouvent des commandes de création à Bordeaux, à l’Opéra national du Rhin, au ballet Chemnitz ainsi qu’au Capitole de Toulouse et au Ballett Schwerin. On note au passage que pour cette édition, deux danseurs-chorégraphes respectivement de Bordeaux et de Toulouse faisaient partie du panel de finalistes.

Le concours des jeunes chorégraphes de Ballet est toujours intéressant car il montre un instantané des tendances chorégraphiques qui inspirent les créateurs en devenir (la moyenne d’âge est de cette édition est de 27 ans). Arnaud Mahouy, danseur emblématique de la dernière décennie au Malandain Ballet Biarritz et aujourd’hui présentateur clair, posé et disert, l’a bien compris. Il introduit le concours par une petite Histoire de la Danse en raccourci en articulant quelques grands aphorismes de grands chorégraphes du passé.

Cette année, la sélection était fort différente des précédentes sessions auxquelles il nous a été donné d’assister. Le post classique acrobatique semblait s’estomper en faveur d’autres styles qui, néanmoins, nous ont fait nous interroger sur l’avenir de la danse d’expression néoclassique et sur la compatibilité des autres styles présentés avec le répertoire de compagnies « de ballet ».

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Les deux finalistes issus de compagnies classiques sont restés sommes toutes très influencés par leur langage de base.

Riccardo Zuddas : Le Quattro Stagioni. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Avec Le Quatro Stagioni, sur la réécriture de Vivaldi par Max Richter utilisée par Cristal Pite pour son Seasons Canon, Ricardo Zuddas, danseur à Bordeaux, propose une chorégraphie pour six danseurs qui dénote d’une réelle maîtrise de la gestion des groupes. Les entrées et sorties des très beaux solistes sont bien agencées. Malheureusement, la pièce manque de tension et additionne certains poncifs visuels de l’idiome néoclassique : ports de bras, « j’accueille le soleil », courses « inspirées » de cour à jardin et surtout ces contrappostos exagérés hérités de trente années d’admiration et d’incompréhension post-forsythienne. Pendant cette pièce qui oscille entre citation balanchinienne (avec notamment une variation masculine qui n’est pas sans rappeler Apollon musagète) et influence d’Hans Van Manen. On s’est ennuyé ferme. Cela n’a pas, heureusement, été le cas de tout le monde puisque Le Quatro Stagioni a obtenu le généreux prix Biarritz / Caisse des dépôts de 15000 Euro.

Lorenzo Misuri : Mizu. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Lorenzo Misuri, danseur du corps de ballet du Ballet du Capitole de Toulouse reste aussi dans la citation. Mizu, une pièce à propos de l’eau, nous évoque la délicatesse d’un Jiri Kylian. Sur la musique de Gaspar Claus, les danseurs de Toulouse (Lorenzo Misuri s’est même assuré la participation de l’étoile de la compagnie, Natalia de Froberville) évoluent dans une scénographie aux éclairages léchés (par moments un cyclo mauve ou plus tard des lumières rasantes). Certains détails attirent l’attention, comme ces oscillations agenouillées de la fille au début du ballet ou encore ces variations masculines (pour Aleksa Zikic et Minoru Kaneko) où les ports de bras géométriques semblent déterminer des directions de la chorégraphie. Les portés en roulis sur le dos sont peut-être plus attendus et l’effectif réduit de quatre danseurs était moins propice à montrer une maîtrise des contrepoints chorégraphiques. Lorenzo Misuri pourra sans aucun doute peaufiner ses jolies qualités lors de sa résidence au Conservatoire supérieur de danse de Madrid Maria de Avila.

On souhaite aussi à ces jeunes créateurs issus de grandes compagnies classiques de recevoir un jour une commande de leur directeur. Cette tendance anglo-saxonne du home-grown choreographer devrait assurément être importée en France.

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Si les « classiques » restaient résolument attachés à leur langage de formation, les autres candidats n’étaient pas exempts d’influences parfois éloignées du monde des compagnies de ballet. Leurs pièces, toutes défendues par des interprètes puissants entièrement dévoués au style de leur créateur, avaient de l’impact mais on se demandait parfois si elles se transposeraient bien sur des corps rompus à la technique de ballet.

Lilit Hakobyan : Luck. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

Lilit Hakobyan (une créatrice arménienne travaillant principalement en Allemagne), qui présente avec Luck une chorégraphie efficace dans la veine mille-pattes propres à Crystal Pite, est sans doute la plus transposable. Trois danseurs font masse au début de la pièce et empruntent une gestuelle mécanique et saccadée. Ils figurent une sorte d’hydre. La fille, musculeuse, ne s’en laisse pas conter par les deux gars qui l’accompagnent. Parfois, les danseurs gèlent le mouvement et se retrouvent dans des poses réclinée de statues de Bourdelle. Cette chorégraphie antagoniste sur de la musique percussive est indéniablement efficace. D’un signe de tête à la salle, les trois interprètes signifient la fin de la pièce. Il y a bien déjà un petit air de déjà-vu mais on ne peut nier que Lilit Hakobyan, qui est la doyenne de ces jeunes créateurs, maîtrise la composition. Elle rafle la mise en cumulant le prix de création pour Ballet de l’Opéra National de Bordeaux ainsi que pour le Ballett Schwerin, le prix Fondation pour la Danse Thierry Malandain – Académie des beaux-arts décerné par les journalistes et les professionnels (5000€) ainsi que le prix du public (une bourse de 3 000€), décerné par les votes des spectateurs.

Concours chorégraphes de ballet. Photographie stéphane Bellocq

Avec Ignis de Zoë Greten (une Néerlandaise de 24 ans), ses femmes en ensemble chasuble et talons hauts, sa musique préparée ou du Eric Satie, on regarde résolument vers l’esthétique de Pina Bausch. Dans la première scène, les interprètes féminines singent de manière expressionniste des comportements ou des attendus face au féminin : (laver le sol, se maquiller… La gestuelle des cinq très belles interprètes évoque souvent celle de pantin. Les stilettos sont retirés et remplacés par des pieds nus et pantacourts. La chorégraphie reste saccadée jusqu’à la transe. Le partenariat joue des je te pousse tu me tires et les danseuses chutent pour se relever au ralenti. Ignis tend également vers la danse israélienne. Les scènes de groupes sont plutôt bien construites. La fin sur un titre célèbre d’Anna von Hausswolff est d’une inspiration plus naïve. Zoë Greten décroche le prix de création du CCN – Ballet de l’Opéra national du Rhin.

Nmamdi Nwagwu (un Italien de 23 ans actuellement basé aux Pays Bas) présente aussi une chorégraphie pour les femmes. Dans Le Prefiche, sur un pot-pourri de divers compositeurs et une création sonore à base de sons de cloche, de corbeaux et de pelletées de tere, il évoque le travail des pleureuses professionnelles des sociétés traditionnelles. Sa gestuelle, dans la rapidité puis l’arrêt, ses répétitions de combinaisons de pas de manière nerveuse, ses marches et frappés au sol évoquent de manière efficace ces femmes affairées à porter le deuil familial lors des funérailles. La transe finale est efficace. L’évocation nous paraît cependant parfois un peu littérale comme lors d’une séquence des pleurs. On aurait sans doute aimé un point de vue sur ces pratiques plus qu’une constatation ethnographique. Mais en tant que benjamin de ce concours, Nnamdi Nwagwu montre déjà de fort belles promesses. Une compagnie de ballet pourra t’elle rapidement intégrer l’esthétique Tanz Theater du chorégraphe ? La réponse bientôt au Grand Ballet Avignon, sans doute déjà préparé par le travail accompli avec Martin Harriague, puisque le jeune chorégraphe y a gagné le prix de création. Il rafle également le prix Pass Culture décerné par un jury de 10 lycéens.

Le concours aura été très clivé dans les esthétiques. On aurait personnellement aimé déceler une trace de fusion classique-moderne à un moment où le maître du genre, Thierry Malandain, est sur le point de s’effacer dans la compagnie qu’il a fondé.

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Noémi Andreotti Coin : Some Things No-One Expected. Concours de Jeunes chorégraphes de ballet. Photographie Stéphane Bellocq.

On approche au plus près de ce souhait avec Some Things No-One Expected de la jeune franco italienne Noémi Andreotti Coin. Dans sa pièce commencée à quatre pattes par les trois danseurs qui attirent l’attention par leurs contrepoints saccadés,  on distingue clairement une base technique académique mêlé à une danse dans le sol plus « moderne ». Les garçons ont une puissance d’interprétation qui n’est pas sans évoquer les danseurs de Béjart de la grande période. L’humour infuse la pièce comme lorsque les danseurs dansent sur Rachmaninov en en paraphrasant la rythmique de manière cocasse. Le grotesque est assumé. Dans ce ballet qui tourne autour des objets, la danseuse peut être actionnée comme un aspirateur par les deux garçons ou encore interpréter un moonwalk sur de très hautes demi-pointes. Une danse avec des petits bracelets (ou des ceintures ?) à billes sonores souligne la scansion de la musique. Le style musclé est unisexe et dégenré. Pendant un solo de la danseuse (Julia Julliard), les deux garçons (Wilson Baptista et Marin Delavaud) semblent être en grande conversation silencieuce, créant une dimension supplémentaire dans l’espace scénique. Alors que la danseuse chante, les garçons, lestés à leur tour de petites billes, scandent d’abord parfaitement le passage avant de se quereller et de se désynchroniser de manière loufoque. La pièce de Noémi Andreotti Coin est truffée de bonnes idées et d’images cocasses. La pièce dans son ensemble est néanmoins un tantinet foutraque. On attend cependant de revoir le travail de la chorégraphe à Toulouse incessamment sous peu puisqu’elle a remporté le Prix de création au Capitole en plus de décrocher également celui du Ballet du Théâtre de Chemnitz.

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La cinquième édition du concours de jeunes chorégraphes de Ballet aura donc récompensé à des degrés divers chacun des finalistes. On s’en réjouit pour eux. On espère avoir l’occasion de voir les développements de ces jeunes talents dans les saisons futures des compagnies européennes.

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La Dame aux Camélias de John Neumeier : langueurs et longueurs

La Dame aux Camélias (Frédéric Chopin- John Neumeier). Ballet de l’Opéra de Paris. Représentations du 21 et du 22 mai 2026.

Le ballet de Neumeier d’après le roman éponyme d’Alexandre Dumas-fils, La Dame aux Camélias, est une addition de belles qualités et de certains défauts corollaires de ces mêmes qualités.

Plus fidèle au roman initial qu’un Manon de McMillan, il fourmille de petits détails qui forcent l’admiration. A la fin de l’acte 1, la scène des bals bleu et rouge enchaînée avec le départ à la campagne donne une temporalité à la saison d’hiver qui voit le début des amours de Marguerite et Armand. A l’acte 2, la variation d’un Gaston Rieux, avec ses redoutables ronds de jambes exécutés en même temps qu’une promenade sur la jambe de terre, nous évoquent les exercices que Léon Martin, le père d’Arthur Saint Léon, avait consigné dans ses carnets de professeur de danse au temps de la Monarchie de Juillet. John Neumeier est un érudit.

Toujours à la différence de McMillan, Neumeier ne travaille pas sur des pages réorchestrées d’un compositeur mais bien sur des pièces originales de Chopin, compositeur de l’époque de Marie Duplessis, l’inspiratrice réelle de Marguerite Gautier. Celui-ci a d’ailleurs succombé à la même maladie qu’elle : la phtisie. On a tellement l’impression depuis Chopiniana-Les Sylphides de Fokine de penser que les pièces pour clavier de Chopin ont été orchestrée par d’autres qu’on en oublie parfois que le compositeur Polonais a aussi écrit des œuvres concertantes.

Mais la rigueur philologique peut parfois poser problème. Ainsi, par respect de l’intégrité des œuvres, John Neumeier introduit de nombreuses longueurs dans son ballet. Cette saison, on aura ainsi ressenti une baisse de tension à l’acte 2, pendant la Sonate pour Piano n°3 en si majeur, qui dépeint l’interaction entre Marguerite avec Monsieur Duval, père d’Armand. La pantomime dansée qui tourne au pas de deux nous a semblée faire double emploi avec la scène où le personnage symbolique de Manon apparait en courtisane adulée. Le personnage du roman de l’abbé Prévost, sorte de référence repoussoir récurrente filée sur tout le ballet, y apparait avec un groupe d’admirateurs qui lui offrent des bijoux. A ce moment précis, Manon agit comme écran devant les yeux du père qui ne peut voir en Marguerite qu’une croqueuse de fortune. L’un ou l’autre des passages fait avancer l’action. A-t-on vraiment besoin des deux ? L’héroïne tentant de repousser la courtisane littéraire et d’imposer sa propre personnalité aurait suffi à nous faire comprendre le nœud dramatique de la scène. D’une manière générale, les personnages de Manon et de des Grieux apparaissent au moins deux fois de trop sur l’ensemble de la soirée.

Reste qu’interprété comme il faut, le ballet de John Neumeier peut emporter l’adhésion. Mais pour cela, il faut une équipe de danseurs extrêmement soudée et complice. Chacun doit tenir sa place. Dans La Dame, chacun des trois admirateurs de Marguerite a un prénom. Arthur, Eugène et Edouard ne peuvent être un simple trio de porteurs virevoltants. Or, ce genre d’appropriation de sous-texte psychologique n’est pas la spécialité du Ballet de l’Opéra, plus tourné vers la perfection formelle des ensembles et l’acuité technique de ses interprètes. Lors des dernières reprises, en 2019, la compagnie, qui reprenait le ballet pour la cinquième fois depuis son entrée au répertoire en 2006, avait fini par trouver un ton. Les personnages secondaires existaient en dehors des pas. On se souviendra longtemps des touchants et ridicules comtes de N. de Simon Valastro ou d’Adrien Couvez ou encore de la vipérine Olympe d’Héloïse Bourdon qui dansait par ailleurs le rôle de Manon. Cette saison, Marius Rubio est assez anodin en amoureux gaffeur (le 21 mai) et Enzo Saugar, s’il tombe et gesticule avec esprit, est complétement inexistant lorsqu’il doit se contenter d’être sur scène. Il en est de même pour Luna Peigné et Naïs Duboscq qui sont invisibles lorsque leur Olympia ne danse pas.

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Sur les rôles principaux, notre bilan est contrasté.

La Dame aux Camélias. 21 mai 2026. Saluts.

Le 21 mai, on commence par se dire que Bleuenn Battistoni doit apprendre à tousser. Lorsqu’elle le fait, on ne sait pas bien si son héroïne pleure ou si elle minaude. Sa première variation au théâtre nous paraît trop accentuée, donnant une impression de vigueur qui dénote avec l’état de santé supposé de la belle. C’est Germain Louvet qui émeut d’entrée en Armand. Sa grande taille et sa finesse, sa ligne d’arabesque tendue comme un arc parlent d’exaltation. Les décharges d’émotions qui le traversent sont visibles de loin dans la salle. Battistoni en bénéficié durant le premier pas de deux en mauve. Après une entrée peu convaincante sur la méridienne, elle joue très bien la surprise, puis la tentative de contrôle de la situation et enfin l’abandon face à son entreprenant admirateur qui s’offre et s’agenouille comme personne.

Le pas-de-deux blanc de l’Acte 2, en dépit des qualités de Louvet, n’aura pas la même tension dramatique. Bleuenn-Marguerite semble plus à l’aise dans ses interactions avec Monsieur Duval, un Irek Mukhamedov dont la pantomime à la fois affirmée et sur le fil rend la scène tout à fait captivante. On ne peut néanmoins s’empêcher de penser que l’intervention de Manon (Eléonore Guérineau, palpitante en courtisane XVIIIe aux côtés d’un Alexander Maryanowski encore un peu vert) arrive un peu tard. Germain Louvet clôt cependant cet acte de la Campagne par une scène de désespoir saisissante où il parvient, tout en contrôlant sa technique, à introduire quelque chose de brouillon dans sa danse qui évoque parfaitement l’esprit bouleversé du héros.

Comme pour Roméo et Juliette, le mois dernier, Battistoni se révèle surtout à l’Acte 3 où, dès la scène automnale, elle rend signifiant un simple lâcher de bouquet. Dans le Black pas de deux la ballerine allie passion et langueur pantelante. Le pas de deux au bal n’en apparait que plus violent. La danseuse parvient enfin à monter l’extrême fragilité physique et psychologique de son personnage. Le désespoir honteux de Germain Louvet est poignant.

Bleuenn Battistoni et Germain Louvet. 21 mai 2026.

Il y a en somme de bien jolies choses dans cette soirée. Lorsqu’elle finit par lâcher prise, sans doute sous l’effet de la fatigue, Bleuenn Battistoni montre l’interprète qu’elle sera sans doute un jour et Germain Louvet confirme et affirme sa maturité d’artiste.

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Dorothée Gilbert et Florent Melac (Marguerite et Armand). 22 mai 2026.

Le lendemain, 22 mai, on est dans un tout autre monde. A la différence de Battistoni, un parfait produit de l’Ecole française aussi bien physiquement que techniquement, Dorothée Gilbert a dû, de son propre aveu, prouver qu’elle pouvait représenter la maison. Elle a relevé le défi haut la main et aujourd’hui, aux derniers mois de sa carrière à l’Opéra, elle montre combien elle maitrise parfaitement sa partition. De sa Marguerite on retient, plus que la technique, les regards, les poses dont l’immobilité vaut un silence dans une conversation. Le visage de Gilbert se projette bien par-delà l’orchestre. A l’acte un, elle module parfaitement le côté courtisane consommée voire rouée et la curiosité presque inquiète que provoque en elle Armand. Chez elle, un simple poignet soulevé et soutenu exprime son déplaisir face à l’agitation vide du Comte de N.

Son partenaire, Florent Melac, est touchant de sincérité. Il n’a ni les lignes ni les pirouettes d’un Louvet mais une forme de douceur qui fait exister l’histoire et marque bien le contraste entre une courtisane qui en a vu d’autres et un jeune amant putatif inexpérimenté.

A l’acte 2, si on ressent néanmoins une baisse de tension pendant les pas de deux en blanc, c’est sans doute que Melac négocie plus qu’il ne vit ses portés. C’est dommage. La scène avait bien commencé avec, comme le soir précédent, le palpitant Gaston Rieux d’Andrea Sarri, sa précision technique et son sens du timing comique. Aux côtés de Letizia Galloni (qui escamote les colliers comme personne) ou Marine Ganio (au subtil et primesautier phrasé), il est au parfait. Dans Manon, Roxane Stojanov parvient à être implacable sans cruauté, une vérité incontournable avec laquelle il faut composer.

L’acte 3 file en revanche naturellement vers le dénouement inéluctable. Le regard profond et désespéré de Gilbert nous cueille durant la scène d’automne. Dans le Black pas de deux, sa liberté du haut du corps, son cou qui ploie comme une tige prête à céder sous le poids de la corolle, ses bras étendus puis ballants serrent le cœur. Son arrivée exsangue au théâtre, atrocement fardée, la présente déjà sous une forme cadavérique. On assisterait presque à la scène d’ouverture quasi gothique du roman de Dumas-Fils où Armand fait ouvrir la bière de son amante décédée. Pour nous, sa marche fantomatique vers l’amant-mirage au théâtre marque plus son décès que la conclusion du ballet. Devant les langueurs de Dorothée Gilbert on a enfin fini par oublier les longueurs du ballet de John Neumeier.

Dorothée Gilbert et Florent Mélac. 22 mai 2026.

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