Marchand-Gilbert : la vraie Bayadère en trois actes

BastilleLa Bayadère, Opéra Bastille, 14 décembre 2015.

Dans la Bayadère, Solor se présente au public par une série de trois grands jetés crescendo qui tient souvent de lieu de carte de visite pour le danseur qui incarne le noble kshatrias ce soir là. Ceux d’Hugo Marchand sont mousseux comme un bon champagne. Ils n’ont pas de poids, rentrant en contradiction avec le gabarit, assez imposant, de leur auteur. Quand il les exécute, le danseur semble laisser une marge indéfinissable entre ce à quoi on assiste, qui est impressionnant, et ce qui pourrait être s’il en décidait de pousser l’exploit un peu plus loin. Le Solor d’Hugo Marchand sera assurément un prince « grande manière ». L’impression d’entrée se confirme au cours de la soirée : monsieur Marchand nous gratifie de très belles cabrioles battues à l’acte 2, de beaux épaulements et surtout des ports de bras et des placement des mains qui dessinent toujours des trajectoires dans l’espace et guident le regard. À l’acte 3, ce qui ne gâche rien, on retrouve avec soulagement le manège de double-assemblés de la coda escamoté par d’autres.

Le geste de ce Solor habitué à commander est assuré et impérieux ; on est en face d’un vrai guerrier. Avec un don pour les poses signifiantes, une accentuation de la gestuelle qui regarde parfois du côté des conventions du cinéma muet, avec un charisme à la Rudolf Valentino. Ces poses théâtrales sont soudain court-circuitées par des accès de naturel inattendu qui vous prennent au dépourvu et vous touchent au cœur.

Ainsi, à la fin du premier pas de deux devant le temple, alors que Nikiya s’assied sur son genou, il se love comme un enfant dans ses bras.

Son couple avec la bayadère de Dorothée Gilbert pourrait pourtant paraître improbable. Par exemple, on peine à imaginer leur première rencontre. Comment les yeux de cette prêtresse totalement absorbée dans son sacerdoce ont-ils pu s’attarder sur ce prince, tout avenant qu’il fût ? Pour sa première danse, les bras extensibles de Dorothée Gilbert semblent donner à voir la plainte de la flûte et son curieux chant mystique. Dans l’adage à l’esclave chez le Rajah, la chorégraphie est presque « marquée » comme pour faire écho à la vacuité du cérémonial. À l’acte 2, dans le lamento, vraiment impressionnant, encore un poème des bras avec une tête dans cesse mobile (et quelques équilibres un peu trop « volontaires »), Nikiya-Gilbert semble avoir choisi à dessein l’extrait d’une grande épopée tragique qui jure avec les festivités. Car en toute occasion elle reste une danseuse sacrée.

C’est par l’accord des lignes et du phrasé que ce couple existe. Tous deux ont l’arabesque élégiaque. Hugo Marchand, dès qu’il danse avec Dorothée Gilbert, semble prolonger d’une couronne ou d’un bras en opposition les directions indiquées par sa partenaire. Cet accord est a contrario souligné par la relative inadéquation de gabarit entre Marchand et sa deuxième partenaire, la Gamzatti de Marion Barbeau. Vipérine et malfaisante, la jeune danseuse incarne plutôt une enfant tyran trop gâtée par son père qu’une princesse. Encore un peu verte pour le rôle, elle mène son pas d’action avec l’énergie un peu désordonnée d’un poulain pur-sang mais, déjà, un vrai sens de l’abattage. Son énergie, roborative, ne concorde pas avec la danse de son fiancé, toute en aspirations. Solor n’est fait que pour Nikiya ; même si ce n’est pas pour ce monde là.

L’acte 3 est donc le terrain idéal pour que le guerrier et sa bayadère se rencontrent enfin. C’est en effet là où Gilbert-Nikiya est entièrement devenue elle-même. Absorbée au premier acte, presque morte dans sa robe orange, avant même l’épisode du serpent, elle triomphe en apsara blanche, plus charnelle et féminine en fantôme qu’en femme. C’est une bayadère souriante qui reçoit, au milieu de ses sujettes, un Solor à son tour religieusement absorbé par la contemplation de celle qu’il aime. Dans la variation du voile, les équilibres des partenaires se répondent et la poésie sur le fil n’est jamais rompue par aucun des protagonistes. Dans leur pose finale, entourés du cercle fantomatique des apsaras, Nikiya semble désigner le nirvana à Solor. Les passions terrestres sont abolies et une nouvelle vie, tout aussi réelle mais plus pure, commence.

Rarement l’acte 3 de la Bayadère nous avait paru être si naturellement la résolution des deux précédents.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Marchand-Gilbert : la vraie Bayadère en trois actes

  1. Quel billet magnifique, où l’émotion est feutrée mais bien présente à travers l’élégance choisie – ce qui me semble merveilleusement convenir à ce que vous avez voulu convoyer jusqu’à nous.
    Merci.