Archives de Tag: Hervé Moreau

La Dame aux Camélias : « Cheveux au vent »

P1010032La Dame aux Camélias – Neumeier/Chopin, représentation du 3 octobre

La coiffure d’Hervé Moreau fait casque. Un rien trop longue, comme il sied à un héros romantique ayant d’autres soucis que le coupe-tifs, elle lui colle au visage, mouillée de sueur, après chaque épisode critique. La mise en scène de Neumeier érotise la chevelure : libérée du Duc, Marguerite lâche son chignon (pas de deux en blanc à la campagne). Quand elle retrouve aux Champs Élysées l’amant qu’elle a quitté par devoir, et qu’il se penche à ses pieds pour ramasser son bouquet de fleurs, elle se retient de poser sa main sur ses cheveux, comme autrefois. Et plus tard, au théâtre, c’est croyant reconnaître la tignasse de l’être aimé qu’elle se jettera au hasard sur un chevelu qui passe. Olympia se fait rabrouer quand elle veut caresser la tête d’Armand pour le consoler de sa panne, et c’est à peine recoiffé de ce collage de substitution qu’il se lance dans le pas de deux au noir.

L’émouvante adéquation du danseur au rôle ne tient pas qu’au capillaire, mais le cheveu en bataille symbolise assez bien l’emportement, l’excès, l’exaltation qu’Hervé Moreau apporte à son personnage. Ses mains paraissent immenses tant elles vibrent. Les lignes semblent infinies mais il sait les casser, se pliant aux arêtes de la chorégraphie, jusqu’au furioso (le fameux passage du fin de l’acte deux, qui lui valut il y a quelques années de se bousiller le genou contre un projecteur, et qui laisse le spectateur groggy).

Voir Aurélie Dupont dans la Dame après Mlles Letestu et Ciaravola, c’est comme entendre Cheryl Studer en Violetta alors qu’on a encore Ileana Cotrubas et Maria Callas dans l’oreille. Il y a toutes les notes, mais l’émotion n’est pas là. Ce n’est pas que Mlle Dupont ne s’investisse pas, mais c’est que sa présence scénique reste trop standard.

Au premier acte, sa posture de Parisienne chic n’est pas gênante : c’est une option possible, et Moreau danse avec une exaltation propre à réchauffer toutes les banquises. Mais assez vite, on s’aperçoit que le jeu de Mlle Dupont manque de variété et d’à-propos. Cela se manifeste à quelques détails mineurs (le passage de la danse espagnole  – en robe rouge – dans la scène du bal de l’acte I, où il faudrait jouer un petit rôle avec les bras, est mené platement), et, de manière plus regrettable, à des moments cruciaux.

Le plus problématique, à mon sens, est que Mlle Dupont ne projette aucune parcelle de fragilité. Son monologue intérieur au théâtre des Variétés (en écho au ballet de Manon) ne laisse pas voir le sentiment du doute. Lors de la scène de campagne avec Monsieur Duval, sa véhémence est trop assurée (on ne dirait pas qu’elle dit : « laissez-le moi », mais plutôt : « il m’appartient »). Durant le bal du troisième acte, où Armand malmène son ancienne amante, trois couples dansent côte à côte, dans une différence de style qui résume toutes les tensions précédentes  : à gauche, Armand saoul badine avec une Olympia toute de sensualité, à droite, Gaston et Prudence font dans le rangé et l’inquiet. Au centre, Marguerite tente de faire bonne figure au bras du Duc (Laurent Novis, trop attentionné) : Mlle Dupont, à ce moment précis, danse petit, comme embarrassé, au lieu d’écroulé. C’est trop lisse, trop peu abandonné. Le personnage reste opaque, et ne lâche jamais les chiens. Il n’y a pas de détail personnel qui accroche et fait la ballerine unique, reconnaissable au premier coup d’œil, et inoubliable (par exemple, chez Letestu, les mille nuances de l’expression et le moussu du mouvement, ou chez Ciaravola, les gambettes qui s’affolent dans certains portés).

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Oiseau, Faunes, Boléro : Variations sans fin

P1010032Ballet de l’Opéra de Paris – Soirée du 2 mai

La soirée Béjart/Nijinski/Robbins/Cherkaoui & Jalet paraît conçue comme un jeu de l’esprit. Balanchine disait des chorégraphes qu’ils sont plus des chercheurs que des créateurs : « à chaque musique correspond une danse. Nous nous efforçons de la trouver ». A contrario, le programme dont la première a eu lieu le 2 mai à Garnier s’emploie à montrer que plusieurs danses sont possibles sur une même partition. Reste à savoir laquelle – voire lesquelles – on préfère.

Pour L’Oiseau de feu, la version Soleil rouge de Maurice Béjart donne furieusement envie de se replonger dans la création, originelle et multicolore, de Fokine. Malgré un Mathias Heymann toujours étonnant en créature semi-animale et extra-terrestre, malgré aussi un François Alu soufflant de ballon parmi les Partisans, l’overdose de testostérone militante laisse sur le flanc et le final pompier est assommant.

Comme lors de la saison 2001-2002 (avec le programme « Fokine / Nijinski / Robbins / Li »), la deuxième partie offre la plaisante perspective d’une comparaison directe entre le chatoyant Après-midi d’un Faune de Nijinski (1912) et son cousin new yorkais imaginé par Robbins. Nicolas Le Riche dote le Faune tacheté et toujours de profil d’une sensualité naïve. Le jeu des mains, polissonnes de gourmandise, est remarquable. Dans Afternoon of a faun (1953), Hervé Moreau parvient à avoir un regard complètement creux : son personnage donne l’impression de n’exister que par le miroir où il se découvre, se contrôle et s’admire. Le trouble du spectateur-voyeur est redoublé par la présence échevelée, longiligne, d’Eleonora Abbagnato, à l’unisson de son partenaire.

Vient enfin – après un deuxième entracte – la création de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet et Marina Abramovič. Comme on l’a abondamment lu dans la presse, la performeuse et les deux chorégraphes ont travaillé sur les notions de transe et de spirale. Bien vu, et raccord avec le lancinant crescendo de Ravel. Les danseurs tournent sans fin (mais pas sans variations ni inventions). Il y a beaucoup à voir, et un miroir incliné renvoyant leur image, ainsi que les projections au sol, démultiplie l’hypnose. C’est fascinant et vide, comme tous les exercices de style d’hier (Béjart) ou d’aujourd’hui (nouveau #triomphe @Operadeparis).

Dans une veine plus personnelle (et selon moi pour une impression plus profonde), il vaut mieux revoir l’élastique Faun – encore une variation sur le prélude de Debussy ! – que Sidi Larbi Charkaoui avait créé en 2009 à l’occasion du centenaire des Ballets russes, pour une soirée justement nommée « Dans l’esprit de Diaghilev ».

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3e Symphonie Neumeier : Ce qu’on ne verra pas à la télé

P1020329Troisième symphonie de Gustav Mahler, représentations des 13 et 30 avril.

Il faut parfois certaines conditions pour apprécier une œuvre à sa juste valeur. Les blocs de couleur de Rothko, par exemple, ne semblent flotter sur la toile que sous une lumière zénithale. Pour Troisième symphonie de Gustav Mahler, la soirée qui a fait l’objet d’une captation télévisée a failli me faire tomber de ma chaise. C’est donc d’un genou tout mou que je me rendis à un nouveau rendez-vous avec l’œuvre. Bingo ! À quelques exceptions près – notamment Mathias Heymann dans le personnage de la Guerre – la distribution-vedette, gravée pour l’éternité, n’est pas vraiment la bonne. Cherchez l’erreur…

Quel que soit le cast, il faut quand même s’appuyer une bonne dose de pensum. En particulier, le premier mouvement, entièrement masculin, me tape vraiment sur le tambour (je l’avais pourtant aimé en 2009 ; c’était avec Hervé Moreau). Plus que pendant tout le reste de l’œuvre, la chorégraphie y accumule les poses architecturées, les postures codées signifiantes et répétitives (grand plié à la seconde, bras écartés : « bientôt je m’envole » ; en équerre, tête penchée, doigts tendus derrière : « je suis une table de nuit design » ; grand porté bras tendus : « à deux, on fait compas »), et les mouvements d’ensemble sont souvent d’une grandiloquence d’où tout second degré semble avoir été exclu. Nous sommes pourtant dans l’univers du Knaben Wunderhorn, et les marches d’inspiration militaire sont utilisées de manière décalée, ironique ou douloureuse, par le compositeur. Après l’éprouvant « Hier », « Été » apporte quelque respiration (jolis couples formés par Nolwenn Daniel et Christophe Duquenne, ainsi qu’Alessio Carbone et Mélanie Hurel, le 13 avril), mais on retombe vite dans le gros symbolique à message avec « Automne » (dont le passage « post-horn », non exempt de canards à l’orchestre, est servi avec profondeur par Stéphanie Romberg le 30 avril).

Et puis, arrive la deuxième heure : Nuit, L’ange et Ce que me conte l’amour. On sait que le quatrième mouvement, qui débute dans un noir silence, a été créé en 1974 pour Marcia Haydée, Richard Cragun et Egon Madsen, et reflète leur peine et leur profond désarroi  après la mort de John Cranko, leur directeur au Ballet de Stuttgart. La ballerine qui déboule sur scène est un bloc de douleur cloué au sol, les deux garçons se débattent avec l’angoisse chacun dans leur coin, l’un d’eux veut même fuir. Tous finissent par se soutenir mutuellement (à l’initiative de la ballerine). On n’est pas obligé de connaître le sous-texte biographique du 4e mouvement, mais il faut qu’il irrigue l’interprétation : c’est le cas avec le trio formé par Agnès Letestu (dont la présence scénique donne une nouvelle fois le grand frisson), Florian Magnenet et Audric Bezard (sombres, intenses et éperdus). Avec eux, on voit clairement ce que veut dire Neumeier. À l’inverse, la distribution estampillée « vu à la télé » ne projette pas grand-chose : entre un Karl Paquette (L’Homme) concentré sur le mouvement et un Stéphane Bullion (L’Âme) qui peine à extérioriser un sentiment, Eleonora Abbagnato avait fort à faire pour émouvoir.

Isabelle Ciaravola, charmante d’espièglerie dans le mouvement de l’Ange, avait le même souci avec Karl Paquette dans le pas de deux de Ce que me conte l’amour, alors que Florian Magnenet accompagne Dorothée Gilbert – très à l’aise et joliment lyrique dans un registre où on ne l’attendait pas forcément – avec une attention remarquable. Le premier danseur n’a pas le magnétisme d’Hervé Moreau (même couché par terre, ce dernier aimantait les regards), mais il a le style et les intentions.

Voir Troisième symphonie servie comme il convient n’en fait pas pour autant mon Neumeier de prédilection. Il me faudrait avoir l’autorisation d’arriver une heure en retard et partir cinq minutes avant la fin pour voir la – probablement – intéressante distribution réunissant Mathieu Ganio, Laëtitia Pujol, Nolwenn Daniel et Vincent Chaillet dans les rôles principaux.

Chorégraphie, décors et lumières de John Neumeier ; Orchestre et chœur de l’Opéra national de Paris (direction Simon Hewett). Représentation du 13 avril : Mlles Abbagnato, Ciaravola, Daniel, Hurel, Hecquet, MM. Paquette, Bullion, Heymann, Carbone, Duquenne, Magnenet. Représentation du 30 avril : Mlles Letestu, Gilbert, Bourdon, Froustey, Romberg ; MM. Magnenet, Bezard, Carbone, Bittencourt, Mitilian.

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KAGUYAHIME: three faces of the moon (and the sun)

AgnèsKagyahimeAlice Renavand and Hervé Moreau:

 “There came a wind like a bugle;/It quivered through the grass […] How much can come/And much can go/And yet abide the world!” [Emily Dickinson,“There came a wind”]

Ah, what an innocent moon princess, wide-eyed little mermaid, who gave us dance that proved as soothing as a warm bowl of milk.  Renavand’s Kaguyahime on February 7 linked her every movement into the next into the next and the next with the smoothest control and ease.

Her baby-goddess made me think of…a kitten, a filly, a puppy.  One who went out to play, got fascinated by a bit of string, trotted after a butterfly – the entire audience returned her grin when she got hoisted onto those boxes by the villagers – and then found herself lost and too far away from home, naïvely incapable of understanding why a pack of surly hounds started picking on her.

Her encounter with Hervé Moreau’s Mikado [Emperor] really proved the highlight of the evening.  Just looking at him — utterly still but overly alert on his throne then slicing sinuously through those theatrically billowing golden waves of fabric — I could have sworn I heard the supple baritone gravitas of the actor Jeremy Irons’s voice.  Renavand’s juvenile moonkitten found herself face to face with a fully-grown lion.  None of the other Mikados made me so feel the burden of great power and its constraints:  his spine seemed endlessly strong, elongated, yet a stillness in his core indicated that maintaining dignity at all costs took precedence over any hope for true love. When rejected at the end, he didn’t flicker an eyelash. He re-stretched his spine and then, with the grace befitting a son of the Sun, prowled in slow-motion down into the drummers pit with such with silken elegance that none of us could take our eyes off of him.

Agnès Letestu and Vincent Chaillet:

“Our journey had advanced;/ Our feet were almost come/To that odd fork in Being’s road, /Eternity by term.” [Emily Dickinson, “Our journey had advanced”]

When I first got to Paris, some of my random seatmates could grumble about Letestu. Gorgeous, yes, but so self-contained. One of the few nominated as étoile after Nureyev had stuffed that level with spectacular personalities (leaving  most of the next generation to vegetate as “premières danseuses”) she must have felt enormous pressure.  Too many of her interpretations were “in the head” – Giselle’s completely internalized mad scene as inspired by Dustin Hoffmann in “Rainman” springs to mind – but I always thought that if she’s that smart and that conscientious and that potentially delicious, then if one day she lets go of all that and just lets herself be onstage, it will happen. That has now been the case for these last glorious years. Think of the way she sunk her teeth into “Diamonds” by letting herself enjoy the mastery of movement and space she had always possessed, utterly stunning Jean-Guillaume Bart. Remember her magnificently gleeful and relaxed Siren recently in “The Prodigal Son.”

Is that why I found the moon on February 8 closest to being an absolute goddess, the live embodiment of a star.  Such women, like the self-contained Garbo, paid dearly for the freedom to just be themselves.  Letestu has let go of all the tiny voices and knives around her, but perhaps used the memory of all that to shape her poignant persona in this role. Her Kaguyahime also resembles Kylían himself: a deeply melancholy and intelligent man, quite disabused about life and others, yet generous, thoughtful, and full of a desire to connect with the audience.  Like Kylian, and the gods, Letestu held out a hand to us from the moment she stepped onto that platform and began to perform her first measured and tentative steps.  She radiated trust in herself…and trust in our capacity to follow her on her journey.

Vincent Chaillet’s manly Mikado could not hope to hold onto such a philosopher-queen. He was (quite!) appealing, but this incarnation of the moon recognized the power of her own innate sadness.  She made us feel that she had always known that daylight would be too bright for her to endure for long.

Renavand’s final steps homewards made me sad for the adventure she felt forced to abandon. She had no choice.  Letestu’s made me glad: all evening, she had made each of her choices with integrity and lucid honesty. And she had said all she wanted to say. When Gillot finally turned her back on us, the feeling became bittersweet.

Marie-Agnès Gillot with Alexis Renaud:

“Parting is all we know of heaven, / And all we need of hell.” [Emily Dickinson, “Parting”]  

Her interpretation benefitted most from the change of venue to the more cozy and intimate venue of the Palais Garnier.

She’s a complicated dancer.  Ballet is crueler than the modeling world and, as a woman of height, thin but with the gorgeous shoulder-blades of a swimmer, I am certain she’s had this fact drilled into her:  you can be cast as a queen (Swan or Wili) but abandon hope for ingénue or princess.  When in fact she’s allowed to play soft and feminine roles, she can astonish us:  her first act Paquita on one night about ten years ago should have served as the model to others of how to dance fleet of foot and light of heart.  Her petit allegro made you forget that it’s quite hard for big dancers to move fast.  She made herself weightless.

Back at the Bastille, Gillot’s performance of Kaguyahime two years ago suffered from a need to project into that big barn of a house. This brought out a necessarily ingrained discomfort about being “too big.”  So her interpretation back then struck me as a bit marmoreal, monumental, too dour.  She put none of the finesse and delicacy that she possesses to use.

When she appeared on stage on February 14th, my eye (from the top of the Garnier) found itself drawn to…her hands, suddenly tapered and filled with a febrile energy that seemed to shine out from the tips of her fingers.  (I hadn’t seen that from much closer two years ago).  These little/big hands began to tell a story:  “at home, I have the loooongest fingers, but here I stretch and stretch and they still feel so stubby. What’s going on?”  This alien from the moon vividly expressed disconnect:  her movements constantly exhibited darting moments of tension, as if she kept wanting to find the way back to moving the way she used to when she had been happy and free up in the sky.  Of all our three moons, she most illustrated how walking on earth — being bound by gravity, assaulted by our filthy and exhausting air — challenged her.  Not at all that she couldn’t do the steps or looked like a big lump – the “floor-barre” solo in Act II left no doubt as to each ballerina’s masterful, even superhuman, muscular control – but even near the end she continued exploring how to shape each movement against the tethers of the earth and that engaged my sympathy.

Pairing her with Alexis Renaud’s Emperor – diffident, less assertive than the others – inverted the dynamic of Renavand/Moreau.  Renaud needed the aid of those two henchmen to subdue her, and he knew it.  But by being softer, he allowed Gillot to become the only one of our moons to really hesitate about returning to the sky.  Each time she turned back towards us at the end, you could feel her dilemma:  “maybe I’m wrong, maybe happiness really does exist in your world?”

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Forsythe : Tous les détails comptent

p1000169.jpgSoirée Forsythe-Brown – Opéra Garnier

Dans un entretien au Figaro du 30 novembre, William Forsythe disait se battre pour les détails : « une œuvre d’art, un style, c’est un monde de détails infimes. Même en danse contemporaine ! L’art contemporain est aussi une catégorie historique ! »

Apparemment, le message est bien passé : la reprise de In the middle…, de Woundwork 1 et de Pas./Parts par le ballet de l’Opéra de Paris est une réjouissante démonstration de style, et une revigorante déclaration d’appropriation. Alors que bien des interprétations des œuvres du maître de Francfort par des compagnies de tous les continents s’avèrent désolantes de platitude mécanique, les danseurs parisiens ont, sans conteste, intégré le langage Forsythe : ils font de leur corps un instrument de musique, sans craindre les déséquilibres, et jusqu’à – pour certains – paraître littéralement possédés par le mouvement.

Dans In the Middle somewhat elevated, Vincent Chaillet sait se mettre en danger, laissant son torse partir en arrière jusqu’au point de rupture. Le style Forsythe lui va bien (et réciproquement) : la danse est acérée, audacieuse, nonchalante (soirée du 3 décembre). Fabien Révillion, vu à plusieurs reprises dans le même rôle, danse un peu trop caoutchouc, le mouvement trop centré, et ses partenaires (Mlles Granier et Colasante) n’ont pas la personnalité des complices de Chaillet (Mlles Renavand et Bellet). Il n’en reste pas moins que l’œuvre dans sa version 2012 est, quelle que soit la distribution, globalement bien servie par une troupe énergique, à la précision chirurgicale (admirez, par exemple, les sauts en cinquième un chouïa trop croisée, qui transforment les pieds en ciseaux, les mouvements des doigts, si vifs qu’on les croirait coupants, ou encore les ronds d’épaule avec bras relâché, presque en poids mort).

Woundwork 1 pose un gros problème au spectateur : quand le couple principal est dansé par Agnès Letestu et Hervé Moreau, on est si fasciné par leurs lignes qu’on ne regarde pas le deuxième (3 décembre). Quand il est dansé par Émilie Cozette et Benjamin Pech, on aurait envie que le couple secondaire soit mieux éclairé, et on cligne des yeux pour mieux voir la trop rare Laëtitia Pujol avec Christophe Duquenne (15 décembre), ou Isabelle Ciaravola avec Mathieu Ganio (18 décembre).

Pas./Parts est le ballet programmatique de la soirée. La variété des sons, combinaisons, couleurs et lumières fait songer au Roaratorio de Merce Cunningham (1983, sur une partition de John Cage alternant texte, musiques traditionnelles, cris d’animaux, violon et flûte), qui était aussi à la fois une fête et un exercice de style. Sabrina Mallem se montre délicieusement sinueuse dans le solo d’ouverture. Presque toutes les combinaisons d’interprètes que j’ai vues sont remarquables, et il faudrait pouvoir citer tout le monde : Sébastien Bertaud explosif en homme en vert, Nolwenn Daniel ou Mélanie Hurel dans le même rôle féminin du premier trio, Émilie Hasboun électrisante en noir/jaune dans le solo que j’appelle « de la scie musicale », ou encore Audric Bezard, increvable et pneumatique. Dans le dernier solo masculin avant le grand cha-cha-cha final, les jambes de Simon Valastro ne semblent plus lui obéir (15 décembre). Jérémie Bélingard danse la même partie de manière plus athlétique et, du coup, anodine.

Parler de O Złožoni / O Composite me permet d’amortir mon jeu de caractères polonais, et de crâner en vous apprenant que le L barré se prononce un peu comme un W (ce que la voix qui annonce les changements de distribution à Garnier n’a pas l’air de savoir). Trisha Brown a l’art du mouvement enroulé, et des partenariats fluides. Souvent, un danseur prend appui sur une partie inattendue du corps de l’autre, pour rebondir, faire un demi-tour, ou simplement s’asseoir. Le contact est très doux, amical, neutre (contrairement à ce qui se passe chez Forsythe, où les corps flirtent, frottent, se jaugent et se défient). Quand Isabelle Ciaravola est au cœur du trio (15 & 18 décembre, avec Nicolas Le Riche et Marc Moreau), on cherche à percer le mystère (tandis que l’attention faiblit avec la froide Aurélie Dupont).

Quand j’aurai le temps, j’écrirai un traité barbant sur l’intelligence du danseur. Je développerai deux thèses principales. 1) Il y a des interprètes qui comprennent ce qu’ils dansent (et d’autres qui ânonnent l’alphabet). 2) Certains d’entre eux font preuve d’une fascinante maturité artistique. Par exemple, on reste ébaubi de voir Agnès Letestu danser Forsythe première langue vivante (Woundwork 1 : les tours sur pointe avec le pied libre flex ; Pas./Parts : les bras en offrande au début du duo avec Audric Bezard, le demi-plié en pulsation cardiaque, l’élasticité des bras dans le mouvement d’ensemble « sirène de bateau »), dans un style tout différent de ce que l’on a pu voir dans Le Fils prodigue ou Dances at a Gathering. Autre exemple ? Christophe Duquenne, aux épaules, bras et doigts extraordinairement expressifs dans Woundwork 1 (15 décembre) comme dans Pas./Parts (3 décembre), et qui sait pourtant si bien servir Noureev à Bastille presque au même moment.

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Forsythe-Brown : sur orbite

P1010032Soirée du 6 décembre 2012 : programme Forsythe-Brown

Revoir In the Middle… Il a fallu passer par le choc des cinq premières minutes ; il a fallu oublier le passé : Laurent Hilaire sculptural, Manuel Legris élastique, les pieds incroyablement ductiles d’Isabelle Guerin ou encore la présence menaçante et curieusement athlétique d’Elisabeth Platel. Avec ses nouveaux interprètes, le ballet a perdu cette fascinante précision chirurgicale de la création. Mais y a-t-il perdu pour autant ? Pas si sûr. L’énergie brute dégagée par cette distribution de jeunes artistes a fini par m’entraîner sur les mêmes pentes où je m’étais senti entraîné à l’orée des années 90 aussi bien par les danseurs de l’Opéra que par le ballet de Francfort. Les garçons, moins stylés que leurs devanciers, approchent les filles comme des prédateurs. Mais ils trouvent du répondant. Pas effrayées, celles-ci leur donnent la réplique avec un plaisir jubilatoire. Tous les risques sont pris. Caroline Robert distord ses lignes jusqu’à la rupture ; Simon Valastro fait feu des quatre fers, plus ramassé et plus nerveux que n’était Legris mais tout aussi palpitant ; Audric Bezard (dans le rôle d’Hilaire) est un danseur noble qui veut jouer au marlou et remuer des biscottos. Il attend son grand moment, le tango acrobatique et tauromachique avec Amandine Albisson qui semble prête à inventer le battement à 360° quand, altière et minérale, Sabrina Mallem décide que c’en est assez et achève nos plaisirs d’un simple port de bras. Cet In The Middle 2012 est plus terre à terre sans doute mais plus charnel aussi. L’essentiel est conservé : l’enivrante apologie de la prise de risque, « the vertiginous thrill of inexactitude ».

Pour se remettre, on nous donne vingt-cinq minutes. Non pas vingt-cinq minutes d’entracte mais vingt-cinq minutes d’intermède. Dans O Zlozony/O Composite, sous un ciel étoilé, un trio de danseurs développe les entrelacs chorégraphiques de Trisha Brown. Les mouvements sont coulés jusque dans les poses les plus contorsionnées, les bras sont en sempiternel mouvement. La chorégraphe aspire vraisemblablement à faire ressembler les interprètes à une constellation évoluant dans l’univers. Mais le ballet n’a pas suscité plus d’émoi chez moi qu’il ne l’avait fait huit ans auparavant. Est-ce cette chorégraphie cotonneuse, ou bien ces passages avec la danseuse sur pointe (Aurélie Dupont) égrenant avec l’aide de ses partenaires (Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard) des combinaisons fort conventionnelles ou encore la musique de Laurie Anderson, tout en susurrements, qui évoque ces disques de musique relaxante qu’on trouve dans une boutique « nature et environnement » ? Peut-être est-ce les trois à la fois… O Zlozony / O Composite pourrait aussi bien être une tisane bio relaxante. Ça calme certes, mais ça n’a pas bon goût.

Dans Woundwork1, la musique de Tom Willems ne susurre pas, elle chuinte plaintivement. Les étoiles, décor du ballet précédent, semblent s’être déposées sur les costumes crème des danseuses ; les danseurs assumant les couleurs du ciel. Et on se perd dans la constellation mouvante formée par Agnès Letestu et d’Hervé Moreau. Lignes étirées vers l’infini, imbrications furtives toujours miraculeusement déjouées, ce couple nous attire et nous exclut à la fois par son absolue cohésion. Autour d’eux, Isabelle Ciaravola et Nicolas Le Riche semblent être ravalés au rang de satellite.

Pas./Parts finit de nous mettre sur orbite. L’abondance presque étourdissante de solistes, l’absence de propos clairement défini, les changements erratiques d’ambiances musicales (du gamelan au cha cha), les couleurs tranchées des costumes, tout ce qui pourrait être défaut dans ce ballet concorde en un tout roboratif. Dans ce ballet, les filles sont des lianes faites de quelque matériau industriel (Laurène Lévy semble avoir une colonne vertébrale ondulante, Marie-Agnès Gillot retrouve une légèreté dont elle semblait avoir oublié l’existence et Caroline Bance exulte). Les garçons gesticulent autour d’elles à la manière de feu-follets (Christophe Duquenne a des bras infinis et ondulants, Sébastien Bertaud ne touche pas le sol tandis qu’Aurélien Houette est tout en densité). On soutient sa danseuse par la pliure du coude ou par une hanche décalée. L’équilibre est aussi inattendu que sa soudaine perte. Pourquoi toute cette maestria ?

Mais faisons fi du sens et de la signification. Car Forsythe a sans doute créé ici son « Études », sa somme du ballet post-moderne ; un précieux cadeau dont les danseurs du ballet de l’Opéra se sont montrés les dignes dépositaires.

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Cunningham/Gillot : Le plein et le creux

Soirée « Gillot-Cunningham ». Soirée du 6 novembre et matinée du 10 novembre.

Sous apparence (Gillot/Feldman/Bruckner/Ligeti ; décors Olivier Mosset, costumes walter Van Beirendonck) : Vincent Chaillet, Laëtitia Pujol, Alice Renavand, ensemble Ars Nova et Choeur Accentus dirigé par Laurence Equilbey.

Un jour ou deux (Cunnhingham/Cage/Johns) : Émilie Cozette (6 novembre) ; Stéphanie Romberg (10 novembre) Hervé Moreau (6/11 & 10/11 en remplacement de Florian Magnenet), Fabien Révillion.

Comment parler d’Un jour ou deux ? Le voir étant, pour le spectateur, comme une aventure spirituelle, on hésite à croire l’expérience partageable, ou le ressenti autre que purement subjectif. Une des grandes beautés de la chorégraphie de Merce Cunningham, de la musique de John Cage (intitulée etcetera, mazette, quel titre) et des décors conçus par Jasper Johns, est qu’ils ne paraissent pas avoir de limites. L’horizon est impalpable, la couleur émerge du flou, la lumière reste incertaine, le mouvement circule – entre les danseurs et dans l’espace – tel un furet. On oscille entre la sophistication extrême et une simplicité presque enfantine (une ronde à trois, des sauts d’un pied sur l’autre). C’est si riche que je n’ai pas vu le temps passer.

En plus, c’est une joie d’avoir la confirmation, trois ans après la mort du chorégraphe américain, et quelques mois après la dissolution de sa compagnie, de la pérennité de ses créations. L’implication du corps de ballet est exemplaire. Et puis, il y a Hervé Moreau. Son apparition en solo est un choc. On avait retrouvé dans Serenade la beauté des lignes, la maîtrise et la prestance. On découvre avec Un jour ou deux une présence, une autorité, une densité et une profondeur nouvelles. Certains se souviennent peut-être de la prestation de l’étoile dans la Troisième symphonie de Neumeier : c’est de la même qualité, en plus mûr. C’est mémorable : en attitude derrière, bras croisés, Hervé Moreau monte en demi-pointe, un peu, puis encore un peu plus, on a l’impression qu’il pourrait s’élever à l’infini, et occuper tout l’espace. Couché au sol, on dirait un fleuve que sa partenaire franchit d’un grand jeté. Stéphanie Romberg danse précis, inflexible, impénétrable, là où Émilie Cozette fait trop joli ou doux. Fabien Révillion – qui danse blond mais sans chichis – est plus dans le style.

Si l’on en croit le programme, Sous apparence serait un hommage « libre et vivant » à Cunningham. Mais il ne suffit pas de singer les processus pluridisciplinaires de Merce pour parvenir à un résultat présentable. Inconscience ou inculture, de la platitude est plaquée sur un Kyrie et un Agnus Dei. On s’attendait à une réflexion sur la pointe ? À part Vincent Chaillet, peu de garçons ont les genoux tendus et de toutes façons le plus souvent ils marchent à plat. Et puis, il faudrait encore quelques efforts pour indifférencier les moutons : le spécimen masculin se brosse les fesses latéralement, tandis que la fille bascule le bassin d’avant en arrière. Le décor comprend un rocher en béton d’inspiration helvétique, paraît-il surnommé Toblerone. Quant à la glose  de Marie-Agnès (« les apparences sont innocentes de nos erreurs »), pas de doute, c’est du sous-Char.

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Gillot/Cunningham : Le plafond de l’Opéra Garnier

Programme Gillot-Cunningham : « Sous Apparence », création mondiale. Chor. M.-A Gillot, décors O. Mosset, Costumes Walter Van Beirendonck, Compositeurs divers. Interprètes principaux : Laëtitia Pujol, Alice Renavand, Vincent Chaillet.

« Un jour ou deux » Chor. Merce Cunningham (1973), Musique John Cage, décors et costumes Jasper Johns. Interprètes principaux : Emilie Cozette, Hervé Moreau.

Sylvie Guillem aurait dit jadis à un journaliste « J’ai appris à apprécier le plafond de Chagall à l’Opéra en assistant aux ballets de Merce Cunningham ». Je me souviens d’une interview où, interrogé sur cette déclaration, William Forsythe, qui doit une bonne part de son univers aux expérimentations du chorégraphe, répondait « elle est jeune, elle aura le temps de changer d’avis ».

Pour ma part, j’ai appris à apprécier le plafond de Chagall pendant le ballet de Marie-Agnès Gillot et il y a fort peu de chance que je change d’avis. Déjà, je ne suis plus jeune et d’autre part, il n’y a rien à sauver de ce prétentieux fiasco, à part, peut-être, les reflets iridescents troublés par l’ombre des danseurs qui s’inscrivent au plafond de la salle par le jeu de renvoi d’éclairages sur le sol glissant et ripoliné de cette production.

Pour le reste, c’est du déjà – trop souvent – vu : de la façade d’un bâtiment qui bouge aux couleurs tranchées des cyclos, ou alors du grotesque : des costumes iniques, véritable cauchemar d’enfant qu’on aurait affublé, un soir de mardi gras, d’un déguisement ridicule qui de surcroît réduirait sa mobilité au point de l’empêcher de jouer avec ses camarades. Toutes mes condoléances aux pauvres danseurs anonymes transformés au choix en sapin, en Bob l’Éponge ou encore en mouton de parquet… William Forsythe était capable de mettre un danseur dans un cactus sans l’avilir (A Isabelle A). C’est un talent que n’a pas Marie Agnès Gillot.

La chorégraphe a annoncé en substance dans les présentations publiques de son Opus : « je lance un mouvement, une ébauche […] je regarde ce que les danseurs me proposent, et quand je vois de la grâce, je m’en saisis et je la garde ». Qu’est-ce que la grâce pour un danseur à l’Opéra de Paris aux alentours de 2010 ? Un succédané de danse néoclassique qui emprunte à Jiri Kylian, à Duato, avec des portés tournoyants à basse gravité, des passages au sol et quelques emmêlements post-balanchiniens. Le « collectif » est rarement inventif quand la « tête » n’a pas d’idée. Quant à « assexuer » la pointe, peut-être eut-il fallu éviter d’habiller les garçons en caricatures de Tom of Finland ou affubler Vincent Chaillet de longs gants de vaisselle aux couleurs acidulées avec des ongles rouges dessinés. Rendre l’homme androgyne n’est pas « assexuer » la pointe, bien au contraire. Dans ce ballet qui ne va nulle part, on peut enfin prévoir à l’avance tout ce qui va arriver. Chaque image (notamment le glissé sur lino) est répétée ad nauseam par l’ensemble de la distribution.

Oui, c’est bien beau le plafond de l’Opéra.

Avec « Un jour ou deux » de Merce Cunnigham on entre dans une toute autre dimension. C’est long, c’est aride comme une page de maths ou comme l’assiette de soupe dont on vous assure qu’elle fait grandir. Là aussi, ça ne va nulle part. La musique de Cage avec ses tapotis sur carton, ses bruits du quotidien et ses amorces des cordes, toujours avortées, soit vous porte sur les nerfs soit vous berce dangereusement. Mais la proposition chorégraphique est là. Les corps, de triplettes en twists, d’arabesques au buste décalé en ports de bras froidement géométriques, dessinent des figures inattendues. Des duos, des quatuors de danseurs qui se forment et interagissent simultanément à différents points de l’espace scénique, vous obligent à faire des choix. Le dispositif minimaliste (un rideau translucide au proscenium puis en fond de scène) crée pourtant des fractures dans l’espace et dans la perception des corps… Et on s’ennuie… Oui.

Seulement, « Un jour ou deux » est un ballet qui grandit dans votre esprit après que vous l’avez quitté. Et puis on ne boude pas une interprétation dense comme celle d’Hervé Moreau, même si sa partenaire Émilie Cozette danse sa partition comme ces soprano étrangères qui articulent parfaitement un texte qu’elles ne comprennent pas.

On remerciera la programmatrice de cette soirée, très avide de commentaires « positifs », de l’avoir concoctée de manière ascendante. C’était, sur ce point, vertigineux.

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Soirée Balanchine : Salades variées

Soirées Balanchine des 3, 13 et 17 octobre 

Oubliez tout ce qu’on vous a déjà dit. Sérénade raconte ce qui se passe à chaque fois que, dans un espace clos, on trouve plus de filles célibataires que de garçons à attraper. Quand il y en a un pour deux, voire pour trois, elles sont obligées de le partager. Ou alors elles dansent entre elles en faisant semblant de trouver ça plus gai. Il y a forcément au moins une grande déçue dans le lot, mais en jupe mousseline, la mélancolie reste légère et bleutée.
Des trois trios féminins que j’ai eu la chance de voir, le plus équilibré aura été, le soir du 3 octobre, celui réunissant Mlles Abbagnato (damoiselle lyrique au destin d’éplorée), Froustey (délicieuse jumping girl, précise, musicale et hardie) et Hurel (une nocturne cristalline). Dans le même rôle que cette dernière, Laëtitia Pujol convainc tout différemment, avec une danse beaucoup plus souple, un haut du corps tout de mobilité, qui font regretter qu’on ne l’ait pas distribuée en première soliste, d’autant que Laura Hecquet paraît trop sèche au soir de sa prise de rôle (13 octobre). L’élégance d’Hervé Moreau est sans pareille (3 et 13 octobre). Mais on peut aussi être séduit par la valse de Florian Magnenet dans son pas de deux avec Ludmila Pagliero (le 17 octobre).

Si j’ai bien vu, Agon est une histoire d’élastique étiré à un millimètre du point de rupture. Comme l’a remarqué mon collègue et néanmoins ami Cléopold, la troupe a mis quelque temps à trouver la bonne tension. Au soir du 17 octobre, c’était bien au point, grâce à un quatuor masculin punchy (MM. Duquenne, Le Riche, Paquette, Phavorin) et des filles comme montées sur ressort et pas en reste d’œillades spirituelles (Mlles Daniel, Zusperreguy, Ould-Braham et Dupont). La variation solo est enlevée par Karl Paquette avec une rugosité qui passe la rampe, là où la fluidité de Mathieu Ganio tombait à plat.

Jérémie Bélingard s’empare du rôle du Fils prodigue et il n’est pas disposé à le rendre. Voilà un danseur qui aurait pu devenir cascadeur. Le personnage, aveugle au risque, est emporté par son trop-plein d’énergie (là où Emmanuel Thibault était victime de sa naïveté). La courtisane campée par Agnès Letestu est une vraie vamp religieuse. Celle de Marie-Agnès Gillot manque trop de relief.

Le service de communication de l’opéra de Paris a fait bêtement disparaître Hervé Moreau de toutes les distributions en ligne de Sérénade, même aux dates où chacun sait qu’il a dansé. À force de creuser, ces gars-là finiront par trouver du pétrole.

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Hervé Roméo à l’assaut du mur qui glisse

Roméo et Juliette : chorégraphie de Sasha Waltz (2007) ; musique d’Hector Berlioz (Symphonie dramatique opus 17, 1839). Opéra national de Paris, 12 mai.

Direction musicale : Vello Pähn. Chant : Stéphanie d’Oustrac, Yann Beuron, Nicolas Cavallier. Danse : Hervé Moreau, Aurélie Dupont, Nicolas Paul.

Sasha Waltz a fait des choix curieux pour mettre en images la symphonie dramatique d’Hector Berlioz : le noir et blanc, la géométrie, l’épure de la matière brute. Au bout de 100 minutes de spectacle, on se demande si la froideur – qui semble s’étendre même à la direction musicale et aux couleurs de l’orchestre, sans parler des hideuses coiffes rectangulaires des chœurs  – n’est pas voulue.

Tout pourtant dans la partition déborde de passion. Et à part dans la longue scène finale de réconciliation entre les deux familles, qui relève de l’oratorio, l’expression chorégraphique peut y avoir champ libre. Pour les scènes les plus célèbres, la parole a été laissée à l’orchestre : « la sublimité de cet amour en rendait la peinture si dangereuse pour le musicien, qu’il a dû donner à sa fantaisie une latitude que le sens positif des paroles chantées ne lui eût pas laissée, et recourir à la langue instrumentale, langue plus riche, plus variée, moins arrêtée et, par son vague même, incomparablement plus puissante en pareil cas », explique Berlioz. La force évocatrice de la danse pourrait donc bien se lover harmonieusement là-dedans.

Las! Vague ne veut pas dire informe. Sans doute pour tirer l’histoire vers l’universel, Sasha Waltz s’éloigne de la narration sans la quitter tout à fait, et tend vers l’abstraction sans s’y plonger vraiment. On reste donc dans un entre-deux peu satisfaisant. Thierry Malandain, qui s’est lui aussi appuyé sur Berlioz pour son Roméo et Juliette, avait fait le choix de démultiplier le couple mythique en presque autant de paires que compte sa troupe. Son histoire devenait celle de l’apprentissage de l’amour. Elle y perdait en singularité et en émotion, y gagnait en sensualité et variété. Malandain conservait cependant les péripéties auxquels Mercutio, Benvolio et Tybalt sont mêlés. Ce n’est pas le cas chez Waltz, où l’histoire est condensée en signes, véhiculés par la lumière, les changements de l’espace (le sol qui devient mur, sommet inaccessible pour Roméo en peine), une traînée noire sur le corps (le poison), ou les cailloux sous lesquels on commence d’enterrer Juliette. Ça et là, on voit passer une idée d’ami de Roméo, une ellipse de père Capulet (à moins que ce ne soit Pâris ?), une esquisse de début d’intrigue secondaire. Mais rien qui saille vraiment. Le corps de ballet est très présent, mais on peine souvent à dégager son rôle, et au final, le seul – en dehors du trio Roméo/Juliette/Père Laurence –, à avoir droit à une incarnation différenciée est Yann Beuron, qui chante-danse le scherzo de la reine Mab. La scène de fête est vue d’un œil si distancié – on se rue sur le buffet, on danse en laid tutu doré, on sautille jambes parallèles – que ne s’en dégage que de la tristesse.

Le ballet de Waltz est, au moins, l’occasion du très attendu retour sur scène d’Hervé Moreau, danseur souverain qui parvient même à voler des sourires à Aurélie Dupont.

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