Joyaux : les Emeraudes à l’Opéra

Émeraudes est incontestablement le maillon faible des Joyaux de Balanchine. Le chorégraphe, féru de cuisine et de métaphore culinaires, le concevait sans doute comme une mise en bouche avant le surprenant plat de résistance constitué par Rubis et le somptueux dessert de Diamants. Mais plutôt qu’une entrée, nécessaire après tout dans tout repas bourgeois qui se respecte, il a plutôt concocté un apéritif. Émeraudes reste en effet composé d’éléments aussi hétérogènes que la saucisse seiche et le gruyère placé dans le même ravier et consommé avec un verre de sangria suivi d’un de vin cuit.

La musique tout d’abord… Elle est certes de Gabriel Fauré mais colle dans le désordre des extraits de deux pièces différentes. Peut-on véritablement accoler Pelléas et Mélisande et Shylock ? Maeterlinck et Shakespeare ?

Le groupe des solistes enfin. C’est un peu comme si Mr B. n’avait réussi à choisir la dédicataire du ballet. Est-ce la section de Violette Verdy (la Fileuse) ou celle de Mimi Paul (la Sicilienne) ? Que viennent faire ces trois solistes avec leur entrée presque tonitruante au milieu de cette ambiance aquatique ?

Il y aura sans doute des inconditionnels du maître outre Atlantique pour trouver une cohérence à tout cela. Mais il n’en reste pas moins vrai que le maître, peu satisfait de la structure ou de l’atmosphère de son ballet, l’a remanié à deux reprises…Sans grand succès. Le 30 avril 1976, il transforma une section pour Violette Verdy et Jean-Pierre Bonnefous, puis, en 1977, à l’occasion de l’enregistrement du ballet pour « Dance in America » (avec Meryl Ashley et Karin von Aroldingen), il créa sur La mort de Mélisande le final élégiaque pour les sept solistes que l’on voit encore aujourd’hui. Cette conclusion, plus en accord avec l’atmosphère du début de la pièce, reste en soi inorganique au ballet qui trouvait une conclusion plus classique, moins poétique mais incontestablement plus efficace, dans la pose finale en forme de collier drapé réglée sur le final de Shylock.

Le résultat est qu’Émeraudes est un ballet qui tient rarement l’intérêt du public de bout en bout. Il ne faut aucune scorie dans la distribution soliste (ils sont, rappelons-le, sept !) et que ceux-ci, de surcroit, soient bien accordés. C’est une mission quasiment impossible. J’ai personnellement assisté à des Émeraudes inégales et soporifiques à Paris, Londres et New York.

L’invitation du Ballet de l’Opéra de Paris en juillet dernier pour danser ce seul ballet à New York à l’occasion du cinquantenaire du ballet quand le New York City Ballet et le Bolshoï se partageaient Rubies et Diamonds frôlait le croc-en-jambe, surtout quand la critique américaine se montre de nos jours peu disposée à pardonner quoi que ce soit aux Français. Cela n’a pas manqué. Il semblerait que les Français n’aient même pas réussis à arborer la bonne couleur de vert… Un certain critique du New York Times a trouvé les Français pas assez « galliques », trop élégants et citadins pour Émeraudes, oubliant sans doute que Balanchine écrivait lui-même qu’Émeraudes, était une évocation de « la France de l’élégance, du confort, des robes et du parfum. » L’Opéra a également dû essuyer les traditionnelles critiques autour de la musicalité et peu de danseuses ont trouvé grâce aux yeux de la presse.

Ma curiosité était donc grande le 22 septembre, soir de première à l’Opéra. Et force nous est de constater que la magie n’est pas au rendez-vous. Sur une scène littéralement noyée de lumière criarde, Laëtitia Pujol déçoit. Sa Fileuse est un babillage crémeux, une sorte de gazouillis un peu vain, dépourvu de toute sensation aquatique et de tout mystère. Son interprétation trop démonstrative nous met dans la position de cet enfant qu’un adulte a emmené au musée et qui s’entend dire toute l’après-midi, « regarde, c’est beau ! ». Son partenaire, Mathieu Ganio, devient accessoire et danse soupir dans le désert. Cela ne s’arrange guère avec Eleonora Abbagnato qui danse dans le mode trop délibéré qu’on lui connaît maintenant, avec notamment des battements développés très vilains et une entrée marchée imprécise aux bras d’un Stéphane Bullion au charisme toujours en berne. Dans le pas de trois, le joli style de Raveau et la belle énergie d’O’Neill donnent de l’espoir mais c’est sans compter sur Sae Eun Park dont le mini solo sur la complainte des cordes évoque plutôt le cliquetis d’une chaîne de vélo frottant sur un dérailleur.

Le 29, il faudra repasser par cette impression pénible. Mais, somme toute, la balance penche fortement du bon côté. Dorothée Gilbert, la seule danseuse de l’Opéra à avoir su séduire la critique new-yorkaise, installe dès le lever de rideau, l’atmosphère poétique appelée par la musique de Fauré; une concentration réflexive et rêveuse en dépit de la lumière. Le partenariat d’Hugo Marchand participe pour beaucoup de cette impression. Il fend en 4e avec ardeur; elle regarde pudiquement vers le sol. Les pâmoisons de la demoiselle sont suspendues et respirées dans les bras de ce beau damoiseau. La fileuse de Dorothée Gilbert est très aquatique avec de jolies syncopations. En revanche on ne retrouve pas vraiment l’alternance de sentiments d’aspiration et de résignation décrite par Violette Verdy, la créatrice du rôle. Mais l’atmosphère dionysiaque installée par la danseuse a aussi son charme. Myriam Ould-Braham n’a semble-t-il pas impressionné la critique lors de son passage à New York. Ses tempi ont été qualifiés de « vagues ». En la regardant danser la Sicilienne au soir du 29 septembre, on a compris d’où venait cette critique tout en trouvant mystérieux que cette singularité n’ait pas séduit. Car il y a une adresse quasi diabolique chez cette ballerine à ne pas marquer le temps là où on l’attendrait. Elle reste pourtant absolument musicale. Son phrasé évoque un lancé de ballons à l’hélium. Elle rattrape toujours la phrase musicale et valse ainsi entre les courants d’air de la musique rendant ainsi visible à merveille le caractère impressionniste de la musique de Fauré. Dans le pas de deux, Audric Bézard s’offre en contraste à Ould-Braham. Sa solidité sculpturale sert de pivot à la ballerine en accentuant son évanescence. Ce groupe admirable de danseurs a réussi à tamiser la lumière prosaïque dispensée sur la scène.

Au soir du 7 octobre, Audric Bezard était de nouveau le partenaire de la deuxième ballerine. Mais, accompagnant Léonore Baulac, il n’avait pas qu’une fonction ; il avait un rôle. Il semblait en effet participer à un tête à tête amoureux avec sa partenaire. Celle-ci, très à l’aise, délivrait une interprétation plus classique de la Sicilienne dans son rapport avec la musique mais avec son habituel legato naturel. Elle n’a pourtant pas séduit non plus à New York. Go figure !

Dans la Fileuse, on retrouvait Emilie Cozette, de retour d’une très longue absence. Encore un peu hésitante sur pointes et dans le partenariat, la danseuse présente néanmoins de jolies choses. Ses bras de la première variation son expressifs et elle installe une atmosphère paisible et amoureuse autour son partenaire, Florian Magnenet, très élégant et empressé. La soirée était de surcroit gratifiée du pas de trois le plus harmonieux qu’il nous ait été donné de voir. Paul Marque, propre et élégant, Letizia Galloni, légère et mutine et surtout Marion Barbeau qui semble décidément une balanchinienne née.

Deux représentations sur trois auront donc été satisfaisantes. Ce n’est pas un mauvais bilan pour le difficile Émeraudes.

[à suivre]

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National Ballet of Canada : du Côté de chez Nijinsky

Nijinsky de John Neumeier. National Ballet Of Canada.

Représentation du 3 octobre 2017

Dans le salon luxueux d’un hôtel de St Moritz, Nijinsky accomplit ce qui sera sa dernière apparition dansée. Sa femme Romola, inquiète, presque fiévreuse, attend l’apparition du divo à l’esprit déjà dérangé. Le public avec l’impolitesse des gens riches papote par-dessus la musique du piano. Nijinsky entre, drapé dans un peignoir de Fortuny. Il improvise une variation expressionniste entre Faune et Sacre qui déconcerte l’assistance. Un couple s’apprête à quitter la salle. Piqué au vif, celui qui disait « Je ne suis pas un sauteur, je suis un artiste » enchaîne alors sur une variation pyrotechnique évoquant le célèbre Carnaval de Fokine. Mais voilà que deux joyeux gondoliers le rejoignent, singeant sa danse puis enfin son double dans le costume du ballet de Fokine.

C’est sur ce principe de la réminiscence éclatée que le Nijinski de Neumeier repose. Les personnages des ballets russes créés par l’iconique danseur s’introduisent subrepticement sur la scène : on reconnaît le Faune et sa grande nymphe, le tennisman de Jeux et ses deux compagnes, le Spectre de la rose et enfin l’Esclave doré de Sheherazade accompagné d’un corps de ballet d’almées (l’intégrale de la musique de Rimsky-Korsakov utilisée par Fokine pour le ballet de 1909 sert de toile de fond à la première partie du ballet, accompagnée de pièces de Chopin et de Chostakovitch). Mais ce sont aussi les réminiscences de Chopiniana, des jeunes apprentis danseurs de l’école de la rue du Théâtre ou encore des Isadorables en tuniques grises qui s’intriquent en une obsédante ronde du souvenir. Nijinsky danse avec ses avatars, devient leur guide ou bien leur écho. Les doubles costumés cèdent parfois leur rôle à des personnages de la vie réelle : Romola, qui s’est improvisée femme du danseur durant une traversée en bateau vers les États-Unis, Serge de Diaghilev, l’impresario-Pygmalion-amant, figure à la fois tutélaire, dominatrice et menaçante; d’autres encore.

Dans la seconde partie sur la 11e symphonie de Chostakovitch, Neumeier évoque la longue prostration de Nijinsky en réponse à la Première guerre mondiale. Deux cercles lumineux rappellent les inquiétants dessins que le danseur s’était mis à produire compulsivement tandis qu’il sombrait dans la folie. Petrouchka, la poupée de chiffon désarticulée, tapant désespérément aux parois de sa boîte, prend alors le pas sur l’Esclave d’Or. Des soldats, torse et jambes nus sur casaque militaire, se mêlent aux danseurs de ballet. Romola trompe Nijinsky avec son médecin. Elle tire son mari prostré sur une luge. Le ballet s’achève dans le décor éclaté du salon de l’hôtel. Nijinsky y accomplit sa danse de Clown de Dieu.

Guillaume Côté dans Nijinsky. Photo Aleksandar Antonijevic

Voilà les grandes lignes du ballet que le National Ballet of Canada a décidé de défendre pour son grand retour en France après plusieurs décennies d’absence.

Était-ce une bonne idée ?

*

 *                                                    *

Créé en 2000 et présenté par le ballet de Hambourg en 2003 à l’Opéra Garnier, la pièce n’avait guère convaincu.

L’œuvre souffre en effet de son côté profus. On pourrait passer sur sa structure temporelle éclatée, mais l’abondance des références à l’Histoire de la danse et des Ballets russes en particulier perd les spectateurs, même les plus avertis. C’est incontestablement un mauvais signe lorsqu’on est obligé de conjuguer une solide culture chorégraphique, la connaissance précise des danseurs d’une compagnie ainsi que la lecture du livret pour comprendre qui est qui sur scène. Neumeier a en effet truffé la scène de personnages « historiques » : non seulement le trio Nijinsky-Serge-Romola mais également Bronislava, la sœur, Tamara la partenaire, Massine le « nouveau danseur » et, derniers coups de grâce, le père, la mère et le frère de Vaslav. Le chorégraphe aurait dû méditer le proverbe poil à gratter de Balanchine, pour qui, dans le langage du ballet, il est impossible d’expliquer « voici ma belle-mère ».

La deuxième partie du ballet a ses longueurs. Son évocation de la guerre, avec beaux éphèbes en caleçon bien propres sur eux, n’a pas la force, loin s’en faut, d’une Table Verte de Kurt Joos. Neumeier emploie bien quelques artifices de la danse expressionniste (amoncellement de corps, port de bras stylisés, usage des cris pour concurrencer l’orchestre) mais le résultat évoque moins Pina Bausch que Maurice Béjart (la danseuse incarnant la guerre au milieu des soldats semble d’ailleurs tout droit échappée du Sacre de ce dernier). Le corps de ballet de Toronto défend néanmoins sa partition avec ferveur. On regrette qu’il ne se soit pas plutôt présenté dans le «Pavillon d’Armide» où Neumeier, c’est sans doute un signe, est revenu en 2009 sur le thème de la folie de Nijinsky, avec les mêmes principes mais sous une forme plus condensée.

Ici, trop de choses faisaient donc écran pour juger pleinement des qualités réelles de la compagnie canadienne. En 2003, par exemple, l’un des principaux attraits du ballet de Neumeier résidait dans la fascinante incarnation des célébrissimes photographies de Nijinsky. Le chorégraphe, grand collectionneur des artefacts de l’interprète mythique, avait su insuffler dans le corps et dans les mouvements de ses interprètes ce mélange de maniérisme presque efféminé et de mâle sensualité qui le caractérisait. Alexandre Riabko en Spectre de la Rose et surtout Otto Bubenicek en Esclave de Shéhérazade, semblaient des animations magiques et colorées des célèbres d’époque (le fait que Jiri, frère jumeau d’Otto, dansait Nijinsky, rendant l’ensemble encore plus fascinant).

Mais ce genre de détail ne peut sortir que lorsque les interprètes ont une connaissance intime et quotidienne d’un chorégraphe. Les danseurs canadiens, excellents par ailleurs, ne peuvent, en quelques semaines de répétition, atteindre ce niveau de mimétisme. On apprécie par exemple le ballon naturel et la danse facile de Francesco Gabriele Frola en Esclave d’Or mais ses poses inspirées de Nijinky paraissent surimposées et affectées. Naoya Elbe, en Spectre de la Rose saute avec grâce mais ne dégage aucun parfum capiteux.

En revanche, comme en 2003 avec le ballet de Hambourg, force nous est de constater que le ballet de Neumeier n’aide pas à faire connaissance avec les ballerines de la compagnie. Bien servi quantitativement (en pas et en temps passé sur scène), le rôle de Romola reste finalement accessoire. On aurait bien aimé voir l’élégante Heather Ogden dans un autre ballet.

En Diaghilev, Evan McKie, qui nous avait à deux reprises fait chavirer dans l’Onéguine de Cranko, paraît presque déplacé. Sa beauté le dessert. Dans la scène « vénitienne » de la première partie, sur la sonate pour alto et piano de Chostakovitch, son pas de deux avec Nijinsky a une incontestable charge homo-érotique. Mais la relation Nijinsky-Diaghilev dépasse le simple jeu entre garçons. Il s’agit également d’une relation de maître à élève, de dominant a dominé, de maître à esclave. Cette dimension, assez évidente en 2003 entre Bubenicek et Ivan Urban, manquait complètement avec McKie. Dommage. Son Vaslav, Guillaume Côté, danseur au torse serein, aux bras expressifs et à la ligne impeccable, est aussi un acteur intense. Sa danse toujours sur le fil, entre correction et abandon, lui permet d’évoquer admirablement la marche vertigineuse d’un artiste au bord du précipice.

Guillaume Côté dans Nijinsky. Photo Aleksandar Antonijevic

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Joyaux : « comment te dire adieu… »

Opéra Garnier – soirée du 23 septembre 2017

Il y a d’abord la surprise de la lumière : on ne se souvenait pas, dans Émeraudes, d’un éclairage si cru. On voudrait de l’ombre et de la demi-teinte, au lieu de ce plein-phares. On s’étonne ensuite de l’interprétation. Laëtitia Pujol, qui tire sa révérence en ce début de saison, est appréciée pour son talent dramatique. Pour ne prendre que ses incarnations les plus récentes, on l’a aimée en Manon, pleurée en Marguerite, on a tremblé à sa Lizzie et fondu à sa Chloé… mais dans Émeraudes, elle déçoit par une danse trop volontaire et appuyée. On attend dans la Fileuse des bras tout liquides, un mouvement fluide, irréel, comme coulant de source – et d’une source autre que la volonté de la danseuse –, et on ne voit au contraire que maîtrise, métier, contrôle. Pour l’impression aquatique, on repassera. La musculature d’arbre sec de la ballerine n’aide pas, mais plus fondamentalement, c’est l’option interprétative qui pèche : Mlle Pujol sourit trop, n’insuffle ni mystère ni mélancolie à sa partie, au point de priver d’enjeu son partenariat avec Mathieu Ganio. Les choses ne s’arrangent guère avec la Sicilienne d’Eleonora Abbagnato. La première soliste a cru qu’il lui fallait danser le rôle d’une réjouie, la seconde qu’elle était une princesse. Double mauvaise pioche.

Dans Rubis, Léonore Baulac – pourtant tout élastique dans Forsythe – est peu chaloupée et trop maniérée, et elle semble trop souvent confondre vivacité et brutalité (notamment dans les battements-cloche). Paul Marque, qui l’accompagne, n’a rien d’un marlou. Cela donne un pas de deux cruellement dénué de charme. Au lieu d’un voyage à New York, on se retrouve dans l’ambiance factice d’un des burgers branchés de la rue Rambuteau. Il y a heureusement Alice Renavand qui, dans le rôle de la grande soliste, fait preuve de plus d’abattage. Et aussi des garçons (MM. Gaudion, Madin, Stokes, Valastro) qu’on aurait envie de revoir dans Agon.

Et puis viennent Hugo Marchand et Amandine Albisson dans Diamants. Leur pas de deux est un délice de conversation complice. Les deux danseurs habitent un temps suspendu. Marchand ose des mains d’une préciosité surannée. Ses variations, toujours soignées, sont irisées d’une grisante insolence.

Après l’entracte (à l’occasion de ces adieux, on a vu Joyaux tout d’un trait), on retrouve Laëtitia Pujol, qui danse avec Manuel Legris le pas de deux de la Sylvia de Neumeier. Un choix qui met en valeur les qualités dramatiques de la danseuse, et évoque autant retrouvailles que départ. Le défilé du ballet clôt la soirée. L’école et la troupe restent sur scène tout au long de la séquence des adieux. Souvent mains sur les hanches – posture assez peu élégante, qui fait pointer les épaules – Laëtitia Pujol rechigne à saluer seule, ignore résolument les confettis, met en avant avec modestie partenaires, anciens et mentors venus l’embrasser. Pour ces adieux très personnels, la danseuse a préféré la réunion de famille à un dernier rendez-vous solitaire avec le public.

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Joyaux : « Ils ont dit » [Vidéo commentées] 3/3

Diamants : l’éclat et la vulnérabilité

Dans le compte rendu de « Complete Stories of the Great Ballets », la description par Balanchine de ses Joyaux s’étiole au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture. Arrivé à Diamants, Mr. B. semble s’être copieusement lassé de l’exercice et expédie en trois lignes le dernier panneau du triptyque et plus il s’ennuie, plus il barbe son lecteur. Jugez plutôt…

« Le premier [mouvement] est dansé par douze filles et deux solistes, le second est un pas de deux pour les deux « principaux », le troisième un ensemble avec variations pour les deux principaux et le finale une polonaise pour la troupe entière de trente-quatre danseurs. »

Heureusement, Suzanne Farrell, la récipiendaire de ce dernier joyau est tout sauf laconique au sujet de cette pièce. Ballet inégal, commençant un peu abruptement sur le deuxième mouvement de la 3e symphonie de Tchaïkovski, Diamants contient une bien belle gemme : le pas-de-deux central abondamment commenté par sa créatrice et filmé en 1977 avec son partenaire d’alors, Peter Martins.

Le processus de création

Comme avec Violette Verdy et Edward Villella, Mr. B. oscillait entre déférence aristocratique et comportement d’autocrate.

« Mr. B. me demanda si je voulais être un rubis ou un diamant, mais, comme ses questions à propos des ballets que je voudrais interpréter, ou avec qui j’aimerais danser, je pense que c’était par pure courtoisie formelle, pas une vraie question. Il avait déjà décidé que je serais un Diamant  […]»

*

 *                                                           *

Cette attitude quasi régalienne n’empêchait pas le créateur, en bon despote éclairé, de laisser une certaine latitude à ses sujets respectueux. Comme Verdy dans Émeraudes, Suzanne Farrell a introduit une création personnelle dans le canevas chorégraphique pourtant serré de Balanchine.

 « À un moment, je fis un certain mouvement que je terminai une jambe et une main dans une position qui poussa Mr B. à dire, « Superbe, tu ressembles à une flèche lancée dans les airs » (voir le développé en penché arabesque à 2’30). C’était juste un commentaire, pas un ordre ni même une demande, mais l’image resta gravée dans mon esprit, et l’idée de la « flèche » commença à faire son chemin, ni forcée ni chorégraphiée dans le pas de deux. À un autre moment […] sachant que je porterais un beau diadème, je décidai : « je vais jouer au mannequin avec ma tiare » et je tins ma main à l’arrière de ma tête, l’autre bas tendu comme si je venais de tirer une flèche avec mon arc invisible. (Cette position de chasseresse apparaît la première fois à 4’15’’ ou encore à 5’16’’)

Si Balanchine avait eu une objection à ces détails, il l’aurait dit. Il ne dit rien, et ce fut une approbation suffisante pour moi. Mr B. fixait les paramètres du mouvement, parfois à grand renfort de détails et parfois sans détail aucun, et, dans ces limites, il nous permettait une énorme liberté non seulement de mouvement mais aussi d’esprit. Je pense que parfois il était reconnaissant de ne pas avoir à gaspiller un temps précieux à décider quel bras devait être en l’air lorsque ce n’était pas quelque chose qui comptait vraiment. Bouger avec conviction, dessein et énergie était son vrai sujet de préoccupation. […] »

Comme pour Rubis, enfin, Balanchine laisse le début pour la fin.

« La lente entrée en diagonale qui allait devenir le présage de ce qui devait suivre [dans le reste du pas de deux] ne fut réglé que lorsque le pas de deux entier fut achevé. Une fois encore, Balanchine travailla à rebours avec une grande clairvoyance.»

Les subtilités d’une interprétation

Cette fameuse diagonale d’entrée du pas de deux est paradoxalement ce que Suzanne Farrell a trouvé de plus ardu à interpréter.

« … Je commenç[ais] mon entrée au fond côté cour […]. Jacques entrait du coin opposé, et à l’unique et calme son d’un cor français nous nous approchions l’un de l’autre à la plus simple des marches, enjolivée en cérémonial de cour. C’était très difficile de faire une entrée avec beaucoup de cérémonie mais sans encore aucun pas, aucun feu d’artifice technique avec lequel capter l’attention du public. Il fallait créer une atmosphère remplie d’un étrange sentiment de préfiguration qui les ferait se tenir en alerte sur leur siège même si peu de choses se produisaient physiquement.

Cette entrée a été pour moi une grande leçon de danse, alors même que je ne dansais pas ; être intéressante à regarder sans pas, être seule en scène en compagnie d’un seul son au lieu du confort auditif produit par tout un orchestre. La présence se devait d’être tout. Au contraire de ce que j’attendais, le cor solitaire ne m’engageait pas à battre en retraite ou mettre l’accent sur ma solitude sur scène. Cela me faisait désirer de remplir le vide, mais on ne me donnait rien pour le combler excepté un bouleversant sentiment de vulnérabilité. C’est sans doute ce que Balanchine avait en tête. […] Je me sentais comme l’oracle en train de prophétiser ce qui était sur le point de se passer […]» (voir l’entrée de à’15’’ à 0’52. Elle se répète entre 1’12 et 1’40).

L’interprétation du pas de deux conduit également Suzanne Farrell à des considérations sur la musicalité.

À la fin de la section, la ballerine accomplit deux pirouettes en dedans auxquelles succèdent deux pirouettes en dehors de l’autre jambe s’achevant en attitude devant soutenue à laquelle succède une attitude en arrière avec tête et bras projetés en l’air. Instinctive comme toutes les grandes artistes (c’est-à-dire aux antipodes de la rigueur métronomique que beaucoup trop de danseurs actuels et certains critiques confondent avec la musicalité), Suzanne Farrell n’interprétait jamais ce passage de la même manière.

« Parfois je terminais mes tours en musique, et laissait l’écho me suivre, parfois je devenais l’écho, parfois j’étais les deux. En d’autres termes, la « musicalité » n’était pas définie pour moi comme attraper le tour et le finir sur une note climatique particulière, mais en modelant la séquence physique sur la séquence musicale de toutes les façons, quelles soient légitimes ou non. »  (le passage est pour le moins subreptice : entre 8’00 et 8’08)

Voilà qui est bien dit…

Les Joyaux en perspective.

Farrell s’est peu étendue sur le reste de Diamants mais elle offre une ou deux clés sur les Joyaux, confirmant l’assertion de Villella que Balanchine avait bien l’intention de faire des diamants la pièce principale de la soirée.

La place de Diamants dans les Joyaux

« […] Je serai un diamant – clair, froid, dur et résistant, mais également un prisme mystérieux qui reflète tout le spectre. « Diamants » était la dernière section de Joyaux et le seul ballet à tutu que Balanchine a fait sur moi. […] De nouveau, comme ses deux autres ballets russes aristocratiques (Thème & Variations et Ballet impérial), « Diamants » ramena la grande manière Balanchine, dérivée de Petipa, de la cour des Tsars, où la bienséance, la hiérarchie et les impeccables manières teintaient les réceptions d’une conviction cérémonieuse. « Diamants » représente la dernière incursion de Balanchine dans le domaine de la formalité de tutu à grande échelle ; peut-être était-ce son dernier mot sur le sujet, ou peut-être avait-il déjà utilisé toute la musique qu’il jugeait appropriée pour cela. »

… et le ciment qui lie les trois ballets les uns au autres…

« Bien que Joyaux soit sans argument, il n’est pas sans motifs, et j’ai toujours senti que le fil qui réunissait ces trois gemmes était tissé par les démarches. Chacune des trois sections est en effet un commentaire sur un type spécifique de marche. « Rubis » fait pencher la balance du côté d’une marche en dedans, rengorgée effrontément, une pavane stravinskienne ; «Émeraudes » a une marche près du sol, délicate, marquée par une lente apesanteur sous-marine, une séduction toute française ; tandis que « Diamants » fait pencher la balance dans la direction opposée avec une caracolade fière, enlevée et présentée comme celle d’un pur-sang russe. »  (De nombreux passages de la vidéo illustrent cette description. De 1’45 à 2’20’’ le danseur s’agenouille devant la danseuse ; il la contourne respectueusement avant une série de portés 3’22 à 3’32’’ ; la pose signature du couple avec l’arabesque penchée de la ballerine barrée par la jambe de son cavalier agenouillé à 5’00’’ ; la marche cérémonieuse du couple 6’50’’ à 7’35’’ ; le baise-main final à 9’20’’)

Cette vision des Joyaux que Balanchine aurait sans doute trouvée trop intellectuelle a le mérite d’être poétique. Elle montre aussi comment, privés de réponses clé en main, l’esprit des artistes peut s’exalter au contact d’une œuvre. Balanchine avait peut-être, après tout, raison de n’écrire que des banalités sur ses ballets.

Suzanne Farrell et George Balanchine chez Claude Arpels, Place Vendôme, 1978.

Pour ces trois articles :
  • George Balanchine’s Complete Stories of The Great Ballet. George Balanchine and Francis Mason. Doubleday 1 Company Inc. Edition 1977.
  • « Violette et Mr B : Documentaire de Dominic Delouche. 2001, Les Films du Prieuré. Arte France.
  • « Prodigal Son. Dancing for Balanchine in a world of Pain and Magic » Edward Villella with Larry Kaplan. Simon & Schuster, 1992.
  • « Holding on to the Air ». Suzanne Farrell with Toni Bentley. University Press of Florida 1990 et 2002.

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Joyaux : « Ils ont dit » [Vidéos commentées] 2/3

Rubis : un tour de force facetté.

Costume de « Capriccio » (Opéra de Paris 1990’s-2000) : « Rubis » dans « Les Joyaux »

De Joyaux, Edward Villella, créateur du rôle soliste masculin de Rubis, dit :

 « En fait, Joyaux n’était pas un ballet en trois actes ; c’était un triptyque, trois ballets séparés sur la musique de trois compositeurs différents. Les ballets étaient unifiés par le décor, qui reflétait le motif des pierres précieuses, et chacun représentait une facette différente du néoclassicisme.

« Rubis » venait au milieu. Chorégraphié sur la musique de Stravinsky, il avait été fait pour Patty (Patricia McBride) et moi et était, selon les mots de Clive Barnes, « la partie la plus américaine de la trilogie. »

Maître Balanchine lui-même n’est pas tout à fait d’accord avec cette dernière assertion. Il écrit :

« Certains semblent avoir trouvé que la seconde partie, « Rubis », était représentative de l’Amérique. Je n’avais pas du tout cela en tête. C’est seulement la musique de Stravinsky, que j’ai toujours aimée, et que nous sommes lui et moi décidé à utiliser pour un couple principal, une soliste, et un corps de ballet de filles et de garçons. Le couple et la soliste alternent dans la menée de l’ensemble. »

Comme on peut le voir, sa description du ballet lui-même est plus aride encore que celle d’Émeraudes. Une fois encore, il faut s’appuyer sur le ressenti des danseurs.

Edward Villella créa de nombreux ballets de Balanchine (notamment Obéron dans Le Songe d’une Nuit d’Eté) mais la relation entre les deux hommes fut toujours complexe. Villella avait cessé de prendre les classes de Mr. B. pour suivre celles de Stanley Williams et Balanchine ne le lui avait jamais vraiment pardonné. Les échanges du chorégraphe avec son danseur passaient d’autant moins par les mots. Cela donne aux récits que fait Villella des créations du maître un côté souvent plus acerbe et parfois plus drôle que celles que font ses ballerines.

Edward Villella dans Capriccio. Extrait du film « Man Who Dances »

On retrouve néanmoins quelques paramètres communs.

Le Processus de création

« Balanchine chorégraphiait ses ballets sans ordre précis. Il aimait commencer par le final. Il a dit un jour : « Si vous commencez par la fin, au moins vous savez vers où vous allez ». […]

La signification du ballet

Dans cette relation presque privée de mot et de contacts humains, Rubis apparait comme un cadeau tout particulier et peut-être non intentionnel de Balanchine à son danseur. Par chance, des fragments de l’interprétation de Villella sont disponible dans un documentaire des années 1970 sur le danseur : Man Who Dances.

« J’ai toujours ressenti une connexion personnelle pour Rubis. J’ai senti que Mr B. avait utilisé tout ce qu’il savait de moi dans cette pièce, et son intimité avec ma technique m’a mis en sécurité. La familiarité de Balanchine avec ma vie, qui j’étais, d’où je venais, comment je vivais, m’ont fait me sentir estimé. La partie après le pas de deux dans laquelle je danse avec les garçons qui me poursuivent sortait tout droit de mes années dans les rues de Queens. (3’07’’ à 3’53’’. L’entrée aussi, entre 0’15 et 0’33, a un irrésistible côté titi)    C’est comme s’il avait exploité ma mémoire. Il y avait toujours un chef de meute dans ce temps-là, toujours un chapelet de gamins derrière lui. Le mouvement appelait les gestes assurés et insolents. C’était presque agressif et me rappelait le temps où je jouais au hockey à roulettes. J’étais complètement dans mon élément. »

Une chorégraphie multifacette

« Je m’émerveillais de l’habileté de Balanchine à utiliser tout ce qu’il avait observé. Il aimait les chevaux, adorait les lippizaners de Vienne. La compagnie avait récemment passé du temps à Saratoga, pendant la saison des courses. L’atmosphère des champs de course d’obstacle était l’un des nombreux éléments qu’il avait intégré dans « Rubis ». […] Les filles étaient les pouliches et les garçons les jockeys. Durant le pas de deux, j’avais l’impression de tenir les rênes, conduisant la ballerine dans son parcours, dirigeant ses mouvements autour de l’obstacle. (Vidéo entre 0’39 et 1’15’’)

Il y avait d’autres influences dans « Rubis » : Degas, Astaire (à 2’45’’), le monde du jazz et des shows de danse, la sûreté et l’audace des boîtes de nuit de Broadway (Voir le final du ballet à partir de 4’ à la fin). Balanchine chorégraphia un tango dans le pas de deux (2’00’’ à 2’05’’). Il introduisit même du cakewalk dans certains pas. Cette sorte de superposition est partie intégrante de tous les ballets de Balanchine et leur donne une dimension supplémentaire […]».

Le chef d’œuvre des Joyaux ?

Villella qui a prodigué au monde jusqu’à récemment avec sa compagnie, le Miami City Ballet, une des plus pertinentes évocations du style balanchinien (le MCB, aujourd’hui dirigé par Lourdes Lopez, se fendra également d’une célébration pour le cinquantenaire) ne mâche pas ses mots sur l’ensemble du ballet.

« Je pense que l’intention de Balanchine avait été d’ouvrir avec le tranquille et lyrique Émeraudes, continuer sur la nouveauté néoclassique, vaguement demi-caractère de Rubis et de mettre K.O tout le monde avec Diamants, une glorieuse évocation du grand style classique XIXe. Mais au bout du compte, Diamants parut assez terne parce que Balanchine s’était surpassé dans Rubis. Je pense que Mr B. a été pris au dépourvu par son succès. C’était d’une merveilleuse ironie ; il avait évidemment vu Diamants comme un hommage à Suzanne [Farrell]. Il voulait lui assurer un grand triomphe. Mais Rubis était le tour de force. »

Fanfaronnade d’un ancien chef de meute de Queens ? Admettons que pendant longtemps, Rubies, tel un leader de groupe rock, a planté ses deux camarades pour faire une carrière solo sous le nom de Capriccio (au répertoire du ballet de l’Opéra dès 1974).

Mais qu’a donc à dire « Suzanne » la créatrice du troisième ballet, de l’opus qu’elle a créé ?

[À suivre]

Rubis. Costume de Christian Lacroix. 2000

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Joyaux : « Ils ont dit » [Vidéos commentées] 1/3

La saison de l’Opéra de Paris commence avec une célébration : celle que va se partager le club somme toute assez restreint hors des USA des détenteurs des trois volets de Joyaux, le ballet sans argument d’une soirée de Georges Balanchine dont on fête le cinquantenaire cette année. De cette pièce hybride, créée le 13 avril 1967, le maître lui-même s’est ingénié à ne pas dire grand-chose. Peut-être y avait-il chez Mr. B. une certaine jubilation humoristique d’avoir vendu aux trustees new yorkais un « ballet d’une soirée » qui avait tout d’un traditionnel « triple bill ». Dans son « Balanchine Stories of the Great Ballets », le maître consacre une page et demie à son opus en parvenant à en dire très peu, préférant parler de la musique plutôt que de la chorégraphie.

« C’est un ballet (de danse) en trois parties sur des musiques de différents compositeurs. La musique pour les trois parties est très différente et il en est de même pour les danses. Les danseurs pour chaque partie du ballet sont costumés en joyaux, émeraudes pour Fauré, rubis pour le Stravinsky, et diamants pour Tchaïkovski (je pensais utiliser aussi les saphirs et j’avais Schoenberg en tête, mais la couleur des saphirs passe difficilement la rampe) » […]

Balanchine n’aimait pas commenter ses œuvres ; ni pour les profanes ni même pour ses danseurs sur lesquels il les créait. Edward Villella a dit

« […] Il prit rarement le temps d’indiquer ou de discuter [le sous-texte]. En certaines rares occasions, il pouvait entrouvrir une porte et laisser entrer un peu de lumière. Mais juste une lueur ».

Ce sont les danseurs qui ont créé l’œuvre qui ont donc formulé ce sous-texte après coup avec leur ressenti des répétitions puis la fréquentation intime de ces pièces dont ils restèrent longtemps les seuls titulaires.

Trois d’entre eux, notamment, nous ont laissé des témoignages de la création de chacun des trois ballets constituant Joyaux.

Emeraudes-Violette Verdy : Une gemme de la plus belle eau?

Violette Verdy fait répéter Elisabeth Maurin dans Violette et Mr B. de Dominique Delouche

C’est peut-être sur Émeraudes que Mr. B. se montre le plus précis dans « Histoire de mes ballets » et pourtant, il en dit bien peu.

« Essayer de vous décrire les danses elles-mêmes serait ennuyeux, car elles n’ont absolument aucune signification littérale. Je suppose que si on peut dire que ce ballet représente quelque chose, c’est peut-être une évocation de la France, la France de l’élégance, du confort, des robes et du parfum ».

Il faut se fier à Violette Verdy, récemment disparue, qui avait créé de nombreux chef-d’œuvres de Balanchine pour comprendre ce qu’il y a derrière Émeraudes. Pour ce ballet d’ouverture de soirée à la structure un peu floue (il n’y a pas un mais deux couples principaux, auxquels s’ajoute encore un trio ; la musique est un collage d’extraits de deux pièces de Fauré, Mélisande et Shylock sur lequel Balanchine revint au moins à deux reprises), elle sut marquer les esprits au travers de quelques entrées et un solo. Violette Verdy n’a jamais publié ses mémoires (elle a fait l’objet d’une biographie à la fin des années 70 qui a hélas peu recours à son témoignage) mais elle s’est énormément exprimée au travers de documentaires. Son enjouement, son verbe judicieusement choisi, en faisaient une répétitrice passionnante. C’est dans le documentaire qui lui a consacré Dominique Delouche, Violette & Mr. B., que l’on trouve des renseignements précieux sur l’interprétation de son rôle dans Émeraudes. Elle y fait répéter Elisabeth Maurin qui créa le ballet à Paris lors de son entrée au répertoire en 2000. Elle a été également filmée deux fois dans le rôle (hélas sans le son) : une fois en costume de répétition (sa variation) et une autre fois pendant une représentation du ballet.

Mais que nous apprend la regrettée Violette à travers les bribes fixées sur la pellicule?

*

 *                                                                       *

Le processus de création

« Il créait les solos sur les dix minutes syndicales du corps de ballet. Il leur disait : « allez fumer un cigare » (rire).

Montrant un passage à Elisabeth Maurin

« Alors ça c’est ma création. C’était typique Balanchine. Il disait « vous êtes très musicale. Il y a une petite phrase pour aller au coin, ça va aller trop vite; je veux dire, vous aurez trop de temps, vous me faites un soutenu quelque part. » (4’40’’-5’00 »après la série de temps levés ronds de jambe « mayonnaise » -les propres mots de Verdy-)

Les subtilités d’interprétation et…

Lorsqu’il faut créer le sous-texte, les grands interprètes font parfois émerger de merveilleuses évocations.

« Quand tu es là, tout à fait comme une page blanche, complètement neutre, ça va être une découverte de tes propres bras. C’est comme si tes bras te font quelque chose à toi. Toi tu ne le fais pas à tes bras. C’est tes bras qui te le font. » (4’03’’ à 4’15’’, répété d’une manière volontairement plus détachée « oui, je vous ai déjà vus !… merci ! » (de 5’18’’ à 5’25’’)

… La signification du ballet

« Tu vois, c’est un salut à l’impressionnisme, à Degas, à l’Art français… qui a été sa passerelle entre sa Russie et l’Amérique. Et là, c’est la Bretagne de Mélisande, ouiii, c’est très aquatique, tous ces mouvements d’algues et de vagues… […] Moi je faisais une arabesque allongée et ici une petite bascule […] Ça fait des vagues […] il fallait faire des bourrées qui devenait des chassés sur pointe, au point où on en était ». […]  (de 5’39’’à 5’50’’)

« C’est une étude comme la musique de Tchaïkovski le plus souvent d’un seul thème d’aspiration et de résignation c’est vraiment ça : espérer, aspirer, vouloir… Désirs de toute sorte et puis … résignation, plus ou moins noble, plus ou moins consentante, plus ou moins dédaigneuse, plus ou moins calculée ou plus ou moins innocente ».

«  Les aspirations c’est dans le fouetté et c’est dans cette chose-là [elle montre] …Résignation […] » (de 6’12 à 6’25)

Le thème aquatique peut surprendre dans un ballet sur les pierres précieuses. La musique de Fauré n’évoque en aucun cas la dureté des pierres. Mais ne dit-on pas qu’une gemme est de la plus belle eau ?

Dans la vidéo qui suit, prise -sans son hélas- pendant un spectacle, on suit les principales interventions de Violette Verdy : 17’15’’-22’35’’ ouverture (Verdy, son partenaire et le corps de ballet) / 22’45-26’ Variation / 26’13’’-29’24’’ Final (l’ensemble de la distribution dont Mimi Paul, la soliste de La Sicilienne).

[À suivre…]

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Cérémonie des Balletos d’Or 2016-2017 : On fait ce qu’on veut, mais pas complètement

Le trophée Balleto d’Or 2016-2017 est une tête de Poinsinet en plastique doré à l’or fin.

En 2017, l’ambiance est au renouveau et l’Opéra de Paris n’échappe pas à l’air du temps. Pour l’organisation de la cérémonie des Balletos d’Or 2016-2017, il a fallu passer sous les fourches caudines d’une communication ultra-verrouillée, qui ne voulait rien laisser au hasard. L’accord s’est fait rapidement sur le lieu de la fête : la rotonde du Glacier et le grand couloir des bars, espaces que la direction laisse à l’abandon depuis 20 ans, et à qui nous avons rendu, pour un soir, leur lustre d’antan.

Pour le reste, tout a grincé : Aurélie Dupont préconisait un buffet bio, végétarien et sans alcool. La direction de la communication a désigné un photographe officiel, et voulait un droit de regard sur les intervenants et les discours. James a joué les andouilles : comme il n’a pas d’ordinateur, l’équipe devait lui poster ses courriels, et il prétendait n’avoir jamais reçu ceux qu’il préférait ignorer. De son côté, Cléopold truffa les « drafts » (c’est comme ça qu’on parle à l’Opéra) de contrepèteries nichées dans des imparfaits du subjonctif. Les communicants n’y ont vu que du feu (ils sont comme ça à l’Opéra).

La grande idée des petits malins qui gravitent autour de la direction de la danse était de faire de notre pince-fesses un outil de promotion de la prochaine saison. Il aurait ainsi fallu mettre en vedette Alexander Ekman, Saburo Teshigawara, Sasha Waltz et Hofesh Shechter. « Plutôt crever !», crièrent en chœur les Balletonautes, qui firent jouer leurs relations (depuis que Cléopold prête ses VHS pirates à Jean-Louis Beffa, il connaît tout le CAC 40. James a chahuté avec tout le petit personnel du ministère de la culture, et Fenella tutoie les pontes du Balanchine Trust).

Forts d’un argument-massue (« les Balletos d’Or, c’est comme le défilé du 14-juillet, le Tour de France et la baignade dans la Seine, un incontournable de l’été »), nous avons eu gain de cause sur toutes nos revendications matérielles : méchoui, vin qui rend fou (issu de cépages interdits depuis la crise du phylloxera), sono à gros décibels, embauche de Vincent Cordier à la vidéo et budget VIP illimité (on a payé le TGV Paris-Bordeaux en 1e classe à Charles Jude ; c’est devenu si cher qu’il voulait venir en stop).

La remise des prix, réglée au cordeau, s’est déroulée sans incidents, et bien des remerciements venaient, assurément, du fond du cœur (« merci Papa, merci Maman, mais je ne serais rien sans  Brigitte, Benjamin, Aurélie »).

La bonne ambiance fut un moment perturbée par le mauvais esprit. On taira son nom, mais un des vieux briscards dansant Aunis crut bon de crier  toutes les trois secondes à ses camarades : « le changement de direction, c’est maintenant ! », lançant de manière totalement irresponsable la rumeur d’une démission imminente d’Aurélie Dupont, et partant, déclenchant des spéculations aussi animées qu’infinies sur son remplacement au pied levé. On songea un instant à un triumvirat Keersmaeker/Gat/Duato, mais ils étaient injoignables. Poinsinet, le fantôme de l’Opéra, posa une nouvelle fois sa candidature : « en juillet, Aurélie a déclaré au New York Times qu’elle a faim d’aventures artistiques. Encore une girouette qui veut voyager ! Le ballet de l’Opéra a besoin de stabilité, et en même temps de renouveau. Je sortirai des oubliettes du répertoire des trésors qui vous révolutionneront la perception ! ».

Il était urgent de bâillonner cet impertinent : diplomatiquement, on ne pouvait pas laisser entendre que la saison 2017-2018 nous tombait des yeux, ni révéler que certains des danseurs de la troupe prévoient de répéter clandestinement Raymonda pour se maintenir un peu en forme en prévision de temps meilleurs. James – qui tient absolument à étrenner son total look Christian Lacroix au gala d’ouverture de la fin septembre – commençait à paniquer.

Comprenant que la pérennité des Balletos d’Or était en jeu, Altynai Asylmuratova, Isabelle Guérin et Zenaida Yanowsky  poussèrent prestement Poinsinet dans le recoin sombre où, jadis, se nichait une cabine téléphonique. Elles lui pressèrent le kiki avec un fil rouillé, jusqu’à ce qu’il rende grâce : « Pitié, oui, je reconnais le pouvoir de la patronne ! J’aime sa saison pleine de créations aventureuses et de reprises aussi immanquables que précieuses !», couina-t-il en bavant. On remercia discrètement les ballerines pour leur intervention et on leur servit un grand verre de clinton. Ce n’est pas très glorieux, mais ancrer les traditions dans les ors et le marbre de Garnier vaut bien quelques accommodements…

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Les Balletos d’or 2016-2017

Louis Frémolle par Gavarni. « Les petits mystères de l’Opéra ».

Les Balletos d’Or de la saison 2016-2017 vivent une période de transition. On voudrait appliquer de nouvelles règles (limitation à trois du nombre des prix consécutifs, strict respect de la parité dans chaque section, mentions de rattrapage pour éviter de faire de la peine à quiconque, etc.), mais tout en nous regimbe contre cette pente-là. Alors le jury a décidé – au moins une dernière fois avant la grande réforme – d’être comme il aime : horriblement partial, méchant et emporté.

 

Ministère de la Création franche

Prix Réécriture chorégraphique : Kader Belarbi (Don Quichote)

Prix Création : Nicolas Paul (Sept mètres et demi au-dessus des montagnes)

Prix Toujours neuf (ou « Barbant comme au premier jour », c’est selon): Merce Cunningham (Walkaround Time)

Prix Mauvais goût : Benjamin Millepied pour toutes les dernières entrées au répertoire de pièces mineures de Balanchine

Prix Cosi-Couça : la chorégraphie dispensable et fastidieuse d’ATK sur le chef d’œuvre de Mozart.

Prix Plastique : Olafur Eliasson (conception visuelle de Tree of Codes)

 Prix Taxidermie : Alexei Ratmansky (La Belle « reconstituée » pour l’ABT)

Prix Naphtaline : Anastasia (Kenneth MacMillan, Royal Ballet)

 

Ministère de la Loge de Côté

Prix couple de scène : Maria Gutiérrez et Davit Galstyan (DQ, Toulouse)

Prix Aurore : Yasmine Naghdi (Sleeping BeautySleeping Beauty, Royal Ballet)

Prix Versatilité : Eléonore Guérineau (Trio de Forsythe et pas de deux des Écossais de la Sylphide)

Prix Liquide : Yuhui Choe (Crystal Fountain Fairy dans Sleeping Beauty & Symphonic Variations)

Prix Jouvence (et on s’en fiche de se répéter) : Emmanuel Thibault

 

Ministère de la Place sans visibilité

Prix « Croce e delizia » : Alessandra Ferri (Marguerite et Armand, Royal Ballet)

Prix « Farfallette amorose e agonizzanti » : Simon Valastro et Vincent Chaillet (Lysandre et Démetrius, Le Songe de Balanchine)

Prix Ave Regina Caelorum : Marion Barbeau (Titania et le pas de deux du 2nd acte, nous sauve de l’ennui éternel durant Le Songe d’une nuit d’été de Balanchine).

 

Ministère de la Ménagerie de scène

Prix Chat Botté : Alexandre Gasse (Brahms-Schönberg Quartet)

Prix Joli Zozio : Myriam-Ould Braham (La Sylphide)

Prix Adopte un bourricot (ex-aequo) : Francesco Vantaggio et Pierre Rétif (Bottom dans le Songe de Balanchine)

Prix de la Ligue de protection des ballerines : Marie-Agnès Gillot, vaillante outragée par McGregor (Tree of Codes) et Valastro (The Little Match Girl Passion)

 

Ministère de la Natalité galopante

Prix Pas de deux : Fabien Révillion et Hannah O’Neill (Le Lac)

Prix Innocence : Sarah Lamb (Mayerling)

Prix Découverte : David Yudes (Puck, The Dream, Royal Ballet)

 

Ministère de la Collation d’Entracte

Prix Fraîcheur : Grettel Morejón et Rafael Quenedit (tournée de Cuba à Paris)

Prix Saveur : Alvaro Rodriguez Piñera pour son très lifarien Tybalt dans le Roméo et Juliette de Charles Jude (Bordeaux)

Prix Gourmand : Alexander Riabko (Drosselmeier, Nussknacker de Neumeier)

Prix Carême: Aurélie Dupont (soirée en hommage à Yvette Chauviré)

 

Ministère de la Couture et de l’Accessoire

Prix Fashion Faux Pas : la Maison Balmain pour le total look emperlousé de Renaissance (Sébastien Bertaud)

Prix Jupette jaune : Hugo Marchand (Herman Schmerman)

Prix Fête du Slip : MC 14/22 par les épatants danseurs du ballet du Capitole de Toulouse

Prix Chapka : Christian Lacroix se coince la Karinska dans Le Songe

Prix Sang-froid : Reece Clarke quand son costume se défait sur scène (Symphonic Variations, Royal Ballet)

 

Ministère de la Retraite qui sonne

Prix Abandon de poste : Benjamin Millepied (il avait pourtant promis de maintenir ses deux créations de la saison 2016-2017…)

Prix Cafouillage : La mise à la retraite douloureuse de Charles Jude à Bordeaux.

Prix Émotion : les chaleureux adieux à Emmanuel Thibault et Mélanie Hurel.

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Cuba : un Don Quichotte « historique »

Salle Pleyel

Don Quichotte. Ballet de Cuba. Représentation du mardi 18 juillet, salle Pleyel.

Dix ans après sa venue à Paris dans le cadre des Étés de la Danse, le ballet de Cuba avait décidé de se présenter avec le même programme. Après Giselle, cela aura donc été Don Quichotte. La production passe mieux qu’au Grand Palais où elle se réduisait, dans le cadre du grand escalier, à ses accessoires et à une toile de fond. Pour autant, le décor complet à base de nuée lunaire stylisée sert à tous les actes. La place de la ville est à peine esquissée. C’est sans doute pour cela que cette production voyage. En termes de narration, il faut faire son deuil de toutes les subtilités des versions européennes: la pantomime est tout simplement sémaphorique. Celle-ci reste néanmoins claire, au moins en ce qui concerne les actes dans la vie réelle. Les Cubains ayant vraisemblablement une aversion pour l’accessoire dansant (Kitri pirouette et jette sans castagnettes malgré la bande-son qui les suggère lourdement. Elle n’a pas d’éventail pour sa variation de l’acte 3),  je serais bien étonné si un seul membre néophyte du public a compris que la jolie demoiselle en robe-princesse vert d’eau qui faisait des ports de bras bizarres avec poignet à l’épaule n’était autre que Cupidon, le petit dieu de l’amour.

La chorégraphie est sans doute plus problématique, pour le corps de ballet en général mais surtout pour les hommes. Elle est basique comme celle des ballets russes des années 40 qui employaient beaucoup de « russes » improvisés danseurs. Le matador Espada fait par exemple un fouetté arabesque ouverte suivi d’une cabriole simple. Cette combinaison est répétée à droite et à gauche par le danseur ad nauseam avant d’être entonnée par ses six compagnons. Dans ce canevas usé ont été intercalés des prouesses soviétiques (avec la constance du grand jeté pêchu) interprétées comme à la classe. C’est à celui qui jettera le plus haut ou cambrera le plus (mention spéciale à Ariel Martinez). Ce qui déçoit aussi dans ce Don Quichotte, c’est la quasi-absence de panache dans les danses de caractère. Le Fandango qui ouvre la scène du mariage chez Noureev est bien là mais il semble seulement « marqué » par le corps de ballet. Il ne s’agit pas nécessairement d’un défaut des danseurs mais bien d’un style qui leur est imposé. Les bras, par exemple, ne sont jamais franchement habités et les poignets sont cassés d’une manière vieillotte.

Grettel Morejón et Rafael Quenedit, Kitri et Basilio, paraissent agréablement sobres au milieu de ce déploiement de pyrotechnie de base. Leur couple est d’emblée tendre et complice. Il n’y a pas tant d’accent mis sur le flirt-rivalité que dans d’autres productions. Dans leur grand pas de deux de l’acte 1, Morejón impressionne dans sa variation aux castagnettes (hélas sans castagnettes) : battements développés, jetés cambrés, tours piqués précis et musicaux ; tout cela coule d’un flot continu. Rafael Quenedit maîtrise les pré-requis de la danse cubaine mais il présente le tout avec une attitude presque humble.

À l’acte 2, c’est la même ingénuité chez le couple Kitri-Basilio qui séduit au cours des deux duos : l’un amoureux, l’autre plus conflictuel – Basilio flirtant un peu avec les gitanes. Malheureusement, Morejón se voit privée dans cette version de la variation de Kitri-Dulcinée  (se trouvant alors cantonnée aux jetés de la coda) laquelle est dévolue à Cupidon qui danse cet habituel moment de suspension en vitesse accélérée et un peu staccato. Avec Chanell Cabrera, on reconnait que ça a du charme, mais cela prive néanmoins la danseuse principale d’un registre aérien qui donne habituellement sa richesse au rôle.

Du coup, le grand pas de deux de l’acte 3 cueille nos danseurs presque à froid. Ils séduisent toujours par le fini de leur danse plus que par la bravoure proprement cubaine. Mais la bande-son, lancinante de lenteur, ne convient pas, par exemple, aux qualités de Grettel Morejón . Elle a été faite pour les serials équilibristes de la compagnie qui font exploser la salle en applaudissements par ces tours de force même si tout le reste est dansé en avance de la musique (l’expérience de Fenella qui a vu la représentation du 17).

L’école cubaine produit de bons danseurs. Pendant cette soirée, on apprécié la précision et la ligne acérée du chef gitan (Daniel Barba, déjà remarqué la veille par Fenella en Espada) ou la longue et élégante reine des Dryades (Claudia Garcia, apparemment aussi une très belle Mercedes). Mais, à l’instar du couple principal, c’est parce qu’ils n’apparaissaient pas encore infectés par les maniérismes de la compagnie.

On s’est pris à rêver à ce qu’auraient pu donner Grettel Morejón et Rafael Quenedit au Miami City Ballet (celui du temps d’Edward Villella) : l’une nous a convoqué le souvenir des sœurs Delgado (Jeannette et Patricia) et l’autre est placé quelque part entre l’innocence d’un jeune Renan Cerdeiro et la technique un peu crâne de Kleber Rebello.

Grettel Morejón et Rafael Quenedit

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La Sylphide : jeunes pousses, vieilles marmites, bonne soupe

La Sylphide. Lacotte-Taglioni. Ballet de l’Opéra de Paris. Représentations des 7 et 15 juillet 2017 (Albisson-Marchand / Baulac-Louvet). Pas-de-deux écossais (5-7-10-15 juillet).

Pour cette reprise de la Sylphide, la direction du ballet de l’Opéra avait décidé de faire (re)luire ses nouvelles acquisitions. Deux couples débutaient ainsi à Paris après s’être, pour certains, déjà essayé au Japon. James est le rôle dans lequel Hugo Marchand, remplaçant presque au pied levé Mathieu Ganio, a gagné son titre surprise d’étoile aux côtés d’Amandine Albisson. Léonore Baulac et Germain Louvet sont les étoilés des fêtes de fin d’année : sur le papier, surtout avant le grand désert de la saison 2017-2018, un vrai attrape-balletominet.

Au final, qu’en est-il ?

Amandine Albisson est une Sylphide dans le plus pur style Taglioni-Lacotte, élégante et vaporeuse. Sa danse a des accents, des accélérations et des ralentissements. Le buste est tellement libéré de la corolle du tutu qu’il semble même parfois appartenir à deux danseuses différentes. Il manque juste à cette fille de l’air un soupçon de physionomie. Le visage régulier de cette très belle danseuse ne passe peut-être pas encore assez la rampe (comme le faisait jadis celui d’Elisabeth Platel) pour rendre tout le jeu captivant. Mais la jeune étoile montre déjà une telle compréhension du style qu’on ne doute pas qu’à la prochaine reprise, son corps entier saura rendre signifiant ce que son visage ne délivrera pas.

Hugo Marchand, lui aussi très « dans le style » convient bien à la Sylphide d’Albisson. Cependant, au premier acte, dans le jeu pantomime, « c’est bien mais ce n’est pas mieux ». Son personnage ne sort vraiment que lorsqu’il danse. Ses qualités explosives contrastent alors merveilleusement bien avec son allure de poète placide : sa batterie est « spontanée » et son élévation innée. Hannah O’Neill est de la trempe des Effies qui dansent avec un air « moi aussi, je pourrais être la Sylphide ». C’est bien inutile quand on a de toute façon écopé d’une date.

À l’acte 2, tout fonctionne bien aussi. Chacun cisèle sa partie et y met du sien pour créer l’atmosphère (Albisson est incontestablement une reine des Sylphides) et la complicité. Marchand mange l’espace et accomplit ses variations de manière à la fois époustouflante et impeccable. Il salue de manière formelle, un petit détail XIXe siècle de bon aloi. Mais cela reste somme-toute un tantinet extérieur. On prend rendez-vous pour la prochaine série de Sylphides.

 

Le couple Baulac-Louvet a paru moins concluant même s’il a passé le ballet sans accroc majeur. Léonore Baulac veut trop réussir et ne fait pas forcément mouche. On reconnaît un myriade de petits détails vus ailleurs, certains bons, mais le tout ne crée pas de personnage. Plus dommageable, le haut du corps est trop dépendant des jambes. L’arabesque, qu’elle a pourtant facile, ne monte pas. La jeune et talentueuse danseuse semble s’évertuer à placer des équilibres souvent inutiles et parfois laborieux.

On sent peu d’alchimie avec son partenaire Germain Louvet (qui lui-même semblait plus à l’aise avec l’Effie de Valentine Colasante), ce qui étonne. Ils avaient formé un couple convaincant dans Roméo et Juliette. Le jeune danseur ne paraissait pas très à l’aise. On a pu apprécier de jolies choses (notamment sa belle ligne) mais il y a aussi une certaine nervosité qui se dégage de ses variations. Le fini des pirouettes finales était toujours assuré mais jamais sans un petit tremblement.

Le seul moment où les danseurs se réalisent brièvement, bien que chacun de son côté, se trouve pendant le grand pas de deux du deuxième acte. Baulac nous régale alors d’un tour arabesque plané et virevoltant (c’est ainsi qu’on imaginait que serait sa Sylphide) et Louvet fait reluire sa batterie et ses grands jetés en tournant.

Pour le reste, la scène du voile est téléphonée et la mort un peu ruinée non pas tant par une aile tombée avant l’heure qu’à cause de la manière pataude dont l’incident est réglé.

On a le sentiment que les deux danseurs ont été abreuvés de conseils par leurs répétiteurs et qu’ils s’y sont perdus, bâtissant chacun sa propre histoire-patchwork. Ils auraient sans doute gagné à être associés à un interprète plus expérimenté dans le rôle opposé.

La direction du ballet de l’Opéra a manqué de clairvoyance…

 

L’impression majeure de cette soirée Baulac-Louvet restera donc l’écossais de Pablo Legasa, bourré de ballon et de panache. Sa partenaire, Sylvia Saint-Martin, nous a paru manquer de ce moelleux nécessaire pour ce style romantique tout en volutes. C’était déjà le cas lors de la première prestation de ce couple sur la distribution Pagliero/Hoffalt (le 10). De ballon et de panache, Eléonore Guerineau n’en manque assurément pas. On l’aurait bien vu danser avec Legasa. Mais le soir de la distribution Heymann/Ould-Braham, elle dansait avec Fabien Revillion, peut-être un peu trop grand pour donner toute sa mesure dans ce genre de chorégraphie. Il aurait sans doute été plus à sa place dans James. Le couple bleu idéal restera donc celui formé par Emmanuel Thibault, qui survole littéralement sa partition, et Marion Barbeau, une danseuse de la même eau qu’Ould-Braham, claire et cristalline. Le plaisir procuré par le couple au soir du 7 juillet était hélas obscurci par la perspective du départ imminent du jeune danseur éternel. On aurait aimé, là encore, que l’Opéra donne une date à Thibault en James pour le soir de ses adieux. Pourquoi pas aux côtés de Mélanie Hurel qui allait partir le même soir et qui avait dansé plusieurs fois le rôle titre ; pourquoi pas aux côtés de Myriam Ould-Braham qui fut longtemps sa partenaire privilégiée lorsqu’ils étaient tous deux premiers danseurs.

La direction du ballet de l’Opéra a, c’est son habitude, manqué de générosité…

 

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Et voilà encore une série de Sylphide qui s’achève. On aura passé de belles soirées avec ce ballet qui nous manque déjà. Que souhaiter ? Une reprise prochaine. Retrouver un corps de ballet aussi impeccable que pour cette série. Revoir Julien Guillemard dans la Sorcière ; la seule sur cette série qui soit restée sur le fil. Retrouver certains petits détails de la production qui se sont vraisemblablement émoussés depuis la dernière reprise (la fenêtre de la Sylphide était cette année inondée de lumière, le vol final manquait de poésie). Demander à Pierre Lacotte de revenir pour remonter sa Coppélia en trois actes. Ce ballet, l’un des très rares du répertoire dont la chorégraphie nous soit parvenue par une tradition ininterrompue, mérite d’être sorti du purgatoire de l’école de danse.

Mais pour cela, il faudrait une direction du ballet de l’Opéra avec de la suite dans les idées…

 

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