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L’Opéra national de Paris est notre point d’ancrage. On y retourne toujours. On en repart totalement conquis, ou partiellement déçu, c’est selon.

Les Balletos d’Or de la saison 2022-2023

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Gravure extraite des « Petits mystères de l’Opéra » par Alberic Second. 1844

Ils sont chaud-bouillants d’un côté, pluvieux-venteux de l’autre, mais il ne s’agit pas des conditions météos du jour dans l’Hexagone. Ils sont cuits à l’extérieur et crus à l’intérieur, mais ce ne sont pas des canelés. Ils sont polis en apparence et piquants en vérité, mais ce ne sont pas des piments. Ce sont, ce sont… les Balletos d’Or de la saison 2022-2023. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tous les goûts.

Ministère de la Création franche

Prix Création/Collaboration : Wayne McGregor (chorégraphie), Thomas Adès (musique), Tacita Dean (décors et costumes), Lucy Carter, Simon Bennison (lumières) et Uzma Hameed (dramaturgie) pour The Dante Project (London/Paris)

Prix programmation : Kader Belarbi  pour l’ensemble de son œuvre au Ballet du Capitole de Toulouse.

Prix Relecture : Martin Chaix (Giselle, Opéra national du Rhin)

Prix Réécriture : Kader Belarbi et Antonio Najarro revoient les danses de caractère de Don Quichotte (Ballet du Capitole de Toulouse).

Prix du Chorégraphe Montant : Mehdi Kerkouche (Portrait)

Prix Logorrhée : Alan Lucien Øyen (Cri de cœur)

Prix Chi©hiant : Pit (Bobbi Jene Smith / Orb Schraiber)

Ministère de la Loge de Côté

Prix Maturité : Paul Marque (Siegfried)

Prix C’est Arrivé ! : Hannah O’Neill (la nomination)

Prix Mieux vaut tard que jamais : Marc Moreau (la nomination)

Prix Et moi c’est pour quand ? : la versatile Héloïse Bourdon (Mayerling, Lac des cygnes, Études, Ballet impérial)

Prix Jouvence : Sarah Lamb et Steven McRae (Cendrillon d’Ashton)

Ministère de la Place sans visibilité

Prix Humour : Pam Tanowitz (Dispatch Duet, Diamond Celebration à Covent Garden)

Prix Adorable : Amaury Barreras Lapinet (Sancho dans DQ de Kader Belarbi et Loin Tain de Kelemenis. Ballet du Capitole de Toulouse)

Prix Lianes animées : Marlen Fuerte et Sofia Caminiti (Libra de George Williamson. Ballet du Capitole de Toulouse)

Prix de l’Arbre Sec : Sae Eun Park et Silvia Saint-Martin (ex-aequo)

Ministère de la Ménagerie de scène

Prix Bête de scène : Martin Harriague (Starlight. Biarritz)

Prix Pour qui sonne le glas: Le trio de bergers/bovins du Proyecto Larrua. (Idi Begi /Biarritz)

Prix Chaton rencontre un lion : Antoine Kirscher et Enzo Saugar (Le Chant du Compagnon Errant. Programme Béjart. Ballet de l’Opéra de Paris)

Prix Roi des Animaux : Audric Bezard (Boléro, Béjart).

Prix Guépard : Mathias Heymann (première variation de Des Grieux dans L’Histoire de Manon)

Prix Chatounet : Guillaume Diop (interprète un peu vert sur l’ensemble de sa saison)

Prix Croquettes : les distributions masculines de l’Hommage à Patrick Dupond

Ministère de la Natalité galopante

Prix Enfance de l’Art : Myriam Ould-Braham et Mathieu Ganio, merveilles de juvénilité dans L’Histoire de Manon

Prix Déhanché : Charline Giezendanner (Do Do Do, Who Cares ?).

Prix Débridé : Camille de Bellefon et Chun-Wing Lam (S’Wonderful, Who Cares ?).

Prix Boudiou ces Marlous: le corps de ballet masculin du ballet national du Rhin (Giselle, chorégraphie de Martin Chaix)

Prix Je t’aime moi non plus : Ariel Mercuri et Elvina Ibraimova (Demetrius et Helena dans le Songe de Neumeier à Munich).

Ministère de la Collation d’Entracte

Prix Velouté : Amandine Albisson en Manon

Prix Consommé : Le jeu de Pablo Legasa dans Le Lac des cygnes (Rothbart/Siegfried)

Prix Bouillon tiède : Laura Hecquet incolore en Sissi (Mayerling)

Prix Mauvaise Soupe : Concerto pour deux (chorégraphie de Benoit Swan Pouffer, musique de Saint-Preux)

Prix Onctueux : Natalia de Froberville en Dulcinée-Kitri (Don Quichotte de Belarbi)

Prix Savoureux : Philippe Solano en Basilio (Don Quichotte de Belarbi)

Prix Spiritueux : Marc-Emmanuel Zanoli en Espada (Don Quichotte de Martinez).

Prix Régime sans sel: la plupart des danseuses dans la prostituée en travesti à l’acte 2 de Manon.

Ministère de la Couture et de l’Accessoire

Prix de la production intemporelle : Jurgen Rose (Le Songe d’une nuit d’été de Neumeier, Munich).

Prix Brandebourgs et postiches : la pléthore de personnages à costumes dans Mayerling.

Prix Un coup de vieux : les décors et costumes du Lac de Noureev

Prix Mal aux yeux : la nouvelle production pour la Cendrillon d’Ashton (Royal Ballet)

Ministère de la Retraite qui sonne

Prix Tu seras toujours Garance : Eve Grinsztajn (dernier rôle dans Kontakthof, mais on se souvient encore des Enfants du Paradis).

Prix Reviens, Alain ! : Adrien Couvez (les adieux).

Prix Saut dans le vide : François Alu depuis longtemps en roue libre

Prix Étoile filante : Jessica Fyfe, les adieux, dans Instars d’Erico Montes (Ballet du Capitole de Toulouse). Belle prochaine saison au Scottish Ballet !

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MacMillan’s Manon at the Paris Opera: Dammit.

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Histoire de Manon Lescaut. Aquarelle de Maggy Monier. Editeur Nilsson, La Bibliothèque précieuse. 1930’s

Dammit, the evening of July 5th started out splendidly. The first image — that spotlit sight of an utterly lone and still man in cape and tricorn — made my neighbour gasp in surprise.

As Lescaut, Francesco Mura is elastic and poised, reaches out, seems to have no dark side.

The beggars and their chief make their parody clear, but none of the beggar chiefs I saw had the panache of Hugo Vigliotti, on June 24th, who seems to have inherited Simon Valastro’s title of “best lion king of the second bananas.”

Ludmila Pagliero’s Manon enters curious about everything and everybody, reactive to all the new sensations around her.

In their first encounter, Marc Moreau’s Des Grieux has nice inflections that respond to Pagliero’s feminine grace. The mood was that of children’s games, where everything – including using the see-saw – is natural and uncomplicated. As if they were on a playground swing, the sweep and flow built up. Remember when you’d swing so hard you were nearly horizontal to the top… and only then would you jump off? That’s how their lifts and curls felt throughout the ballet, dangerously free. Pagliero’s abandon, and utter trust that she will be caught, was gorgeous. She just took off, certain she could fly on her own.

My neighbour let out a breath and said “intermission already?!”

But alas this same neighbour left after Act Two. “I’m sorry, I couldn’t stop worrying about work due tomorrow.” During Act Two, I too admit my mind had begun to wander.

At fault?  Silvia Saint-Martin as Lescaut’s mistress. In Act One already, she was like one of those underage girls who watch some video of Roland Petit’s femmes fatales over and over again, thinking sexuality and sensuality are the same, and then imitates a Carmencita from the outside. She never added another layer, a nuance. If it weren’t for her costume, you couldn’t have told that she was supposed to be more interesting than the corps de ballet.

She gave us an engineer’s outline, not a character. Mura therefore had nothing to work with during Act Two, so he underplayed and their interactions did not provide even one hint of comic relief. The only moment the audience laughed was when she kicked him, but we should have been chuckling from the start.

So there was a gaping big hole in Act Two.

Meanwhile, Pagliero continued to develop her character in what had become a theatrical vacuum. A bit distressed by her brother’s boozy breath. Sad and cold in her solo for Monsieur G.M., definitely not “loud and proud” about being a top-notch sex worker. She’s also frightened by Moreau/Des Grieux’s pushiness. “This necklace is all that I have.” “This bracelet is non-negotiable.”

She’d worked hard for her money.

After the black hole of Act Two, I just couldn’t get back into the mood. I sat there during the last act thinking, “wow, those flips are incredible.” Dammit.

*

 *                                     *

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Histoire de Manon Lescaut. Aquarelle de Maggy Monier. Editeur Nilsson, La Bibliothèque précieuse. 1930’s

Zut alors! La soirée du 5 juillet avait pourtant superbement commencé. La première image d’un homme en cape et tricorne inondé dans sa solitude par une douche de lumière avait fait haleter de surprise ma voisine.

En Lescaut, Mura est à la fois élastique et posé ; il projette. Il semble n’avoir pas de côté sombre.

Les mendiants et leur chef rendent claire leur parodie, mais aucun des chefs mendiants n’a eu autant de panache qu’Hugo Vigliotti, le 24 juin, qui semble avoir hérité du titre de plus Grand Roi Lion des seconds couteaux jadis détenu par Simon Valastro.

Ludmila Pagliero entre, curieuse de tout et de tous, réceptive à toutes les nouvelles sensations autour d’elle.

Durant la première rencontre, Marc Moreau a de jolies inflexions qui répondent aux grâces féminines de Pagliero. L’humeur était aux jeux d’enfants où tout, même jouer à la bascule, est naturel et sans complication. Comme s’ils étaient sur une balançoire, leur flux et reflux gagnait en intensité. Vous souvenez-vous, quand vous vous balanciez très fort, vous vous retrouviez parfois en l’air à l’horizontale, et à ce point seulement vous lâchiez prise ? C’est à cela que les portés et entrelacements des deux danseurs faisaient penser pendant tout le ballet ; dangereusement libres. L’abandon de Pagliero et sa certitude qu’elle sera rattrapée étaient magnifiques. Elle prenait son essor, certaine qu’elle pourrait voler par ses propres moyens.

Ma jeune voisine, le souffle coupé, laissa échapper : « C’est déjà l’entracte ? ».

Hélas, cette même voisine est partie après l’acte 2 : « Désolée, j’ai du travail pour demain et je n’arrête pas d’y penser ». Et je dois aussi avouer que pendant l’acte 2, j’avais commencé à perdre ma concentration.

La faute à qui ? Silvia Saint Martin en maîtresse de Lescaut. Déjà durant l’acte 1, elle est comme une jeunette qui a regardé en boucle quelques vidéos de femmes fatales de Roland Petit, confond sexualité et sensualité, et du coup, imite la Carmencita de manière extérieure. Jamais elle n’a ajouté une couche supplémentaire, une nuance. À l’acte 2, n’était son costume, vous n’auriez pu deviner que la danseuse était censée être plus intéressante que le reste du corps de ballet. Elle nous a délivré un plan détaillé, jamais un développement. Du coup, Mura, qui n’avait peut-être rien sur quoi s’appuyer, s’est mis en retrait et leurs interactions n’ont donc offert aucun répit comique. Le seul moment où le public a ri est quand Saint-Martin a renversé son partenaire cul par-dessus tête, mais nous aurions dû pouffer dès le début.

Il y avait donc un trou béant à l’acte deux.

Et pendant ce temps, Pagliero continuait à développer son personnage dans ce qui était devenu un grand vide : quelque peu affligée par l’haleine alcoolisée de son frère, triste et froide pendant son solo pour monsieur G.M ., absolument pas haute et fière d’être une travailleuse du sexe de haut-vol. Elle se montre également effrayée par l’outrecuidance de Moreau/Des Grieux : « ce collier est tout ce que j’ai ! », « le bracelet n’est pas négociable ! ». Elle a travaillé dur pour les obtenir…

Mais après le trou noir de l’acte 2, je n’ai pu me remettre dedans. Je me suis retrouvée assise là, pendant le dernier acte, en train de penser « ouah, ces grands doubles tours en l’air sont incroyables ».

Zut alors!

Libre traduction : Cléopold

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L’Histoire de Manon : aléas

IMG_20230711_221219_1Grâce à l’Opéra de Paris, j’ai acquis la sérénité face aux durs aléas de l’existence. J’avais organisé mes congés de façon à voir Ludmila Pagliero et Germain Louvet dans L’Histoire de Manon, et j’ai vu Sae Eun Park en partenariat avec Marc Moreau. Le changement d’interprète masculin avait été annoncé de longue date, et j’en avais pris mon parti. Celui affectant le rôle de Manon, découvert en ouvrant la feuille de distribution, m’a fait l’effet d’une douche froide. « C’est la vie », dis-je à ma voisine en affectant un philosophique détachement (11 juillet).

Connaissant les performances antérieures de Mlle Park, on pouvait douter que le rôle de la courtisane lui siée. L’expérience le confirme : la danseuse ne trouve pas le ton juste. Trop sage lors de la scène d’apparition, trop mignarde en amoureuse, trop froide à l’acte deux, elle ne convainc qu’en morte-vivante à l’acte trois. Encore cela est-il relatif : même après une traversée transatlantique à fond de cale, son personnage met la même énergie dans ses petits ronds de jambe à la cheville que lors des deux séquences antérieures du motif chorégraphique. Du coup, on regarde ce qui passe derrière elle (pour la première fois, je m’aperçois que deux malandrins pillent longuement le sac de voyage de Des Grieux, qu’il a laissé sans surveillance sur la passerelle : ce type n’a aucun sens pratique).

Mais n’anticipons pas : Sae Eun Park sait jouer la jeune fille et l’éplorée (elle l’a montré en Juliette), mais échoue à dégager une once de sensualité. Nul trouble dans sa Manon : que ce soit dans la cour de l’hôtellerie ou chez Madame, elle a, pour arrêter un malotru qui veut la serrer de trop près, le même geste de la main et le même regard d’institutrice réprimandant un enfant. Dans le pas de deux de la chambre, on cherche en vain la fougue amoureuse, et l’on ne voit que des jeux de balançoire. La variation lente chez Madame est enlevée comme un exercice ; à la fin, la ballerine effectue un dernier moulinet de poignet tout mécanique (on dirait qu’elle dit « oups, j’ai oublié un morceau de choré, je vous le donne, ça fait partie du rôle »). Comme son modèle revendiqué, Aurélie Dupont, Mlle Park livre une prestation durant laquelle la danseuse laisse rarement la place au personnage. Quelques moments réussis (la façon très badine qu’elle a de repousser Des Grieux lors de la dispute sur le bracelet à la fin du deuxième acte) et de jolies mains ne compensent pas la faible expressivité du torse, le manque de connexion des bras au reste du corps, qui composent au bout du compte une incarnation à éclipses.

Marc Moreau est bien davantage Des Grieux que sa partenaire n’est Manon. Nommé danseur-étoile sur le tard, le damoiseau n’est pas techniquement superlatif lors de son adage de séduction (avec un relevé arabesque plus que prudent), mais il a les bons accents, et fait preuve, tout au long de la soirée, d’emportements prenants : le haut du corps, très expressif, semble par moments s’abandonner (en arrière ou en torsion). Au deuxième acte, la diagonale de prière envers l’oublieuse Manon se termine par un vrai effondrement.

Du côté des seconds rôles de la soirée, Francesco Mura en Lescaut me rappelle la prestance d’un José Martín, dans le même rôle au Royal Ballet il y a plus de dix ans. Malheureusement pour lui, sa prestation lors du pas de deux « Tu t’es vu quand t’as bu ? » ne déclenche pas l’hilarité, car sa partenaire Sylvia Saint-Martin ne fait aucune mimique. Dans ses variations, Mlle Saint-Martin en fait trop (même si on lui sait gré de montrer, à rebours de Mlle Park, qu’on peut danser avec les épaules). Sur cette série, la tenante la plus convaincante du rôle de maîtresse de Lescaut aura été pour moi Roxane Stojanov, dont l’attaque très sûre reste sur le fil : démonstrative sans être ostentatoire (soirée du 24 juin), là où Bleuenn Battistoni demeure trop élégante (23 juin).

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Manon à l’Opéra : la fleur et le bourgeon

P1190695« L’Histoire de Manon », Ballet de l’Opéra national de Paris. Soirée du 12 juillet 2023.

Cette année, pour la reprise de Manon, j’ai eu le sentiment d’avoir vécu ma saison des fleurs. Ould-Braham était une églantine, ce genre d’arbuste semi-sauvage qui éclot sans crier gare au détour d’un sous-bois et vous émerveille par son éclat, sa simplicité, son apparente fragilité alors qu’il a poussé tout seul et n’a bénéficié de l’attention d’aucun jardiner. Baulac, par contraste, serait un lys blanc, une noble et superbe fleur. Mais attention, à trop vous en approcher, vous pourriez irrémédiablement tacher votre veste favorite au contact de ses redoutables pistils safranés.

Au soir du 12 juillet, lorsqu’Amandine Albisson a posé le pied sur le marchepied de sa voiture de poste, j’ai vu… une superbe et opulente pivoine. Telle la belle Paéoniacée, la damoiselle semble diffracter la lumière blanche afin d’attirer les pollinisateurs. À l’acte 1, scène 1, elle virevolte admirablement autour de ses partenaires, consciente de son pouvoir de séduction mais ayant encore l’innocence de croire que c’est sans conséquence. Durant la scène avec G.M. (Gregory Dominiak, aristocrate froid qui considère Manon comme un animal de prix, un marqueur de statut) à l’acte 2 scène 2, le libertinage n’est pas absent mais la demoiselle pense encore que son frère (Legasa, bravache et superbe aux côtés de Celia Drouy, maîtresse sur la corde raide du chic et de l’aguicheur) saura faire écran. Cette sensualité de Manon-Albisson déploie cependant une fragrance saine.

À l’acte 2, fidèle à sa fleur totem, la ballerine est une courtisane assumée qui se délecte de son rôle de reine des butineurs. Elle regarde sa cour avec fierté mais sans morgue. Dans le passage « des gentilshommes », elle n’est jamais un corps qu’on se transmet. Chaque partenaire est gratifié d’un regard ou l’objet d’une inflexion personnalisée.

Mais Des Grieux dans tout ça ?

Guillaume Diop, à l’aube de sa jeune carrière d’étoile, aura bientôt abordé tous les grands rôles que la génération Noureev a marqué de son sceau : Roméo, Basilio, Solor, Siegfried, Albrecht et aujourd’hui Des Grieux. Pourtant, en ce 12 juillet, le jeune et talentueux interprète montre ses limites actuelles, dues d’une part à sa grande jeunesse et d’autre part à la grande sollicitation dont il a été l’objet ces deux dernières saisons.

Dans Des Grieux, Diop ne parvient pas vraiment à affirmer un personnage, à l’image de son premier solo, qui semble essentiellement animé par le désir d’atteindre toutes les bonnes positions. À l’acte 2, chez Madame, il est assez inexistant lorsqu’il ne danse pas. Mis à part une fulgurance durant la scène 2 lorsqu’il se dispute avec Manon au sujet du bracelet (la véhémence lui sied mieux que le désespoir amoureux), il manque de caractère. Diop-Des Grieux n’est pas plus crédible en assassin du geôlier : il garde pendant toute la scène l’air d’un cervidé effrayé. Distribuer ce jeune danseur hyperdoué dans un tel rôle était sans doute prématuré.

On voit pourtant les promesses. Dans les pas de deux, Guillaume Diop se montre étonnamment mûr en tant que partenaire. Il offre à sa ballerine toute la liberté nécessaire pour exprimer sa nature. Dans la scène du Bayou par exemple, Albisson, aux petites menées trébuchées poignantes, peut s’élancer en double-tour en l’air et retomber tel un pantin désarticulé, tête, jambes et bras ballants, car son partenaire la soutient sans ciller.

On termine ainsi notre saison du ballet de l’Opéra sur une note majeure, hautement émotionnelle…

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Manon à l’Opéra : polysémie

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La saison 2022-2023 à l’Opéra Garnier se referme comme elle s’est ouverte avec un grand ballet de Kenneth MacMillan. Le chorégraphe britannique décédé il y a trente ans aura donc bénéficié d’une saison hommage fortuite (Mayerling était initialement prévu pour la saison 2019-2020) tandis que Rudolf Noureev, lui aussi disparu il y a trois décennies n’aura vu que son Lac des cygnes, à la production usée jusqu’à la corde, et une exposition de costumes dans les espaces publics du théâtre pour toute forme de célébration.

Néanmoins, à la différence du début de saison, on ne va pas bouder son plaisir. « L’Histoire de Manon » est un authentique chef-d’œuvre quand « Mayerling » n’en est que la copie boursouflée. Dans le ballet de 1974, l’action, très révisée par rapport au roman de l’abbé Prévost, coule de source. Contrairement à Mayerling, qui semble prendre en compte toutes les personnalités de notes de bas de page de l’Histoire, le nombre des protagonistes est resserré afin de se concentrer sur le destin du couple improbable que forment Manon et Des Grieux.

Le retour de Manon était pour le moins attendu. Le ballet n’avait en effet pas été repris depuis 2015. C’est un des défauts de la gestion du répertoire à l’Opéra, de favoriser la variété des propositions au détriment de la récurrence du grand répertoire. Le public a peut-être l’embarras du choix mais les artistes n’ont pas nécessairement le temps de faire leur un rôle. C’est dommageable dans un ballet comme Manon où même le plus petit rôle offre des possibilités de jeux et d’interactions. Avec un hiatus de huit ans, de nombreux principaux ont pris leur retraite et les jeunes interprètes qui remplissaient les rangs du corps de ballet sont devenus des artistes mûrs et ont changé d’emploi.

Cela se voyait un tantinet lors de la première effective (la première publique initiale ayant été annulée pour cause de grève) le 21 juin. Le corps de ballet paraissait en effet plus réglé que spontané. C’était mieux le 27 sans pour autant encore avoir ce flot naturel qui s’était développé lorsque les reprises avaient été assez rapprochées (en 1998, 2001 et 2003).

Mais venons-en aux distributions des principaux.

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Le 21 juin, le Des Grieux de Mathieu Ganio était très à l’aise au premier acte dans un registre qu’il a fait sien : l’interprète « soupir ». La clarté de sa ligne évoque un jeune homme sincère et naïf emporté par un élan du cœur à la vue de Manon.

On pense à ce passage du roman ou des Grieux dit :

« […] je me trouvais enflammé jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur »

Sa rencontre avec Manon nous a semblé tout à fait fortuite. Elle ne prend corps que lorsque Des Grieux se cogne dos à dos avec la jeune fille. Et ce soir-là, la jeune fille, c’était Myriam Ould-Braham.

La ballerine, déjà cristalline dans sa première variation dépeint une héroïne véritablement innocente même lorsqu’elle semble comprendre qu’elle plaît à son vieux galant de voyage. Sa rebuffade quand les gestes de ce dernier deviennent trop explicites dénote même de la surprise teintée d’effarement. Cette approche pure va bien au Lescaut de Pablo Legasa. On le trouvait presque trop élégant au début pour le rôle (sa première variation immaculée, avec ses sautillés et grands ronds de jambe de la quatrième devant vers l’arabesque est un plaisir des yeux), mais par la suite la clarté de sa ligne et de sa danse rendaient ses tentatives de maquignonnages d’autant plus cyniques et abjectes. On imagine que les parents de Manon qui ont confié la jeune fille à son frère sont bien loin d’imaginer à quel point leur aîné a mal tourné depuis qu’il est parti du foyer. Tant pis si on a été moins conquis par sa scène de soulographie à l’acte 2, dont les chutes étaient un peu prévisibles, aux côtés de la capiteuse Roxane Stojanov.

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L’Histoire de Manon : Roxane Stojanov (la maîtresse de Lescaut), Pablo Legasa (Lescaut).

La Manon d’Ould-Braham semble ne pas exactement comprendre le jeu que joue son frère. Dans son premier pas de deux avec Des Grieux et ses portés aériens, on verrait presque un cygne blanc. Durant le pas de duo de la chambre, on reconnaît les qualités d’innocence et cette projection des lignes qui sortent tout droit du registre éthéré ; au point qu’on se demande si la ballerine saura négocier le tournant plus capiteux que doit prendre son rôle.

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L’Histoire de Manon : Katherine Higgins (Madame), Florimond Lorieux (Monsieur G.M.)

Un premier élément de réponse est donné lors du pas de trois qui suit entre Manon, son frère et Monsieur GM (Florimond Lorieux, à la fois séduisant et repoussant en aristocrate arrogant et fétichiste). Ould-Braham parvient à allumer le désir sans déployer de coquetterie (une option souvent présentée par d’autres danseuses). Ses réticences sont impalpables mais réelles. On se surprend à scruter sa respiration… Pour échapper au scabreux du moment, elle se concentre sur les joyaux qui eux, brillent de mille feux.

A l’acte 2 chez Madame, Myriam-Manon semble réciter une leçon, celle de la courtisane entraînée. Mais aussi bien dans sa variation que dans son pas aérien avec les gentilshommes, elle semble absente à elle-même. Cela lui donne un côté mystérieux et lointain qui peut attirer les mâles, mais surtout, il se dégage de ce passage une grande tristesse. L’innocence de l’héroïne a été piétinée mais elle est toujours là. Résiliente. Mathieu-Des Grieux reste le naïf adolescent inexpérimenté qu’il était à l’acte un. Il se révolte quand sa compagne patiemment se résigne et attend. Les deux héros ne sont pas encore sur le même registre émotionnel mais les deux danseurs continuent de danser avec un merveilleux unisson. Quand Des Grieux a fini d’exprimer son désespoir et que Manon le contemple à ses genoux, la pose des deux danseurs a la même qualité dynamique. Ould-Braham et Ganio sont des danseurs qui dansent même lorsqu’ils sont à l’arrêt.

Mathieu-Des Grieux semble atteindre la maturité dans la seconde scène de la chambre à la faveur du départ précipité et de l’assurance de l’attachement de Manon. Le danseur relève avec brio le défi de la célérité imposé par la chorégraphie. Myriam Ould-Braham quant à elle est redevenue vibrante avec, de surcroit, une pointe de sensualité. La dispute du bracelet y gagne en intensité. C’est la première querelle d’adulte de ce couple.

A l’acte 3, Myriam-Manon, courtisane déportée à la Nouvelle Orléans, entre brisée, sujette à des sortes de spasmes d’oiseau abattu en vol sur lesquels on n’avait pas tant focalisé avec d’autres danseuses. Il se dégage pourtant de l’interprète une impression de résistance dans la faiblesse même pendant la très crue scène du geôlier. Ganio- des Grieux, toujours sur la lancée de sa scène 2 de l’acte 2 insuffle de la détermination et même de la rage dans son hyper-lyrisme.

Ceci est particulièrement sensible dans la scène du Bayou. De son côté, Ould-Braham joue avec son épuisement physique d’interprète pour mener sa Manon vers la mort. Ses marches sont tremblantes et hébétées mais ses sauts dans les bras de Ganio ont un élan qui leur confère une qualité métaphorique : c’est l’agonie du corps qui rend possible la plénitude du cœur.

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L’Histoire de Manon : Myriam Ould-Braham (Manon, Mathieu Ganio (Des Grieux).

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Le 27 juin, l’alchimie est toute autre. Mathias Heymann est un Des Grieux qui se révèle adulte dès qu’il pose les yeux sur Manon :

« Je reconnus bientôt que j’étais moins enfant que je ne le croyais. Mon cœur s’ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je n’avais jamais eu l’idée ; une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines ; j’étais dans une espèce de transport, qui m’ôta pour quelques temps la liberté de la voix et qui ne s’exprimait que par mes yeux ».

Et de fait, pendant la première variation de Manon, on ne peut s’empêcher de contempler Mathias-Des Grieux, à jardin, dévorant des yeux Léonore Baulac, elle aussi par essence différente de la Manon d’Ould-Braham. Plus séductrice, elle a déjà développé un jeu avec son frère (Antoine Kirscher, dont la pointe de sècheresse va bien à ce personnage sans scrupules) pour déplumer la gente masculine.

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L’Histoire de Manon : Arthus Raveau (le geolier), Bleuen Battistoni (la maîtresse de Lescaut), Antoine Kirscher (Lescaut).

Dans sa première variation Heymann est à la fois puissant et sur le contrôle. Ses arabesques projetées parlent de sa détermination à séduire. Le pas de deux est du même acabit. On est d’emblée dans le domaine des passions. Le flot de danse est continu et emporte le spectateur dans une sorte de vague. En même temps, Des Grieux semble plus amoureux de Manon que Manon de Des Grieux. En un sens, Baulac est une Manon plus conforme à l’abbé Prévost que ne l’est Ould-Braham. Elle n’hésite pas à séduire GM (Cyril Chokroun, parfait en aristocrate habitué à être obéi) durant la scène de la chambre même si l’on sent chez elle une forme d’aversion prémonitoire ; seule la fourrure et la rivière de diamants la font se détendre.

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L’Histoire de Manon : Cyril Choktoun (monsieur G.M.), Katherine Higgins (Madame).

A l’acte 2, chez Madame, Léonore-Manon se montre directement séductrice dans sa variation et tout à fait à l’aise dans ses interactions avec les gentilshommes. Elle met surtout beaucoup d’énergie à éviter les regards incandescents de reproche de Des Grieux-Heymann qui pourtant cisèle ses arabesques « aspiration » dans ses variations.

Pendant cette première scène de l’acte 2, Kirsher-Lescaut accomplit une très drôle scène d’ébriété avec des pertes de repère très crédibles et des chutes bouffonnes. En revanche, Bleuen Battistoni, fascinante de beauté et de précision, reste trop élégante à mon goût pour jouer la maîtresse de Lescaut. Hohyun Kang, avec un plié de verre, ne nous convainc pas non plus en petite prostituée travestie. En revanche le trio des gentilshommes (Fabien Revillon, Antonio Conforti et Nicola Di Vico) est roboratif.

La seconde scène de la chambre est intense. Heymann s’affole dans sa première variation comme sous le coup de la panique. En termes de sentiments, sur cette Manon, c’est plutôt Des Grieux qui est aux commandes

A l’acte 3, Léonore Baulac est une Manon plus brisée physiquement et hébétée que finalement tombée amoureuse de son Des Grieux. L’attrait de ce qui brille a néanmoins disparu comme en témoigne la terrible scène avec le geôlier (Artus Raveau, violent et abject lorsqu’il agite le bracelet au-dessus de sa victime comme un hochet). Heymann-Des Grieux est fiévreux et intense dans le désespoir qui suit le meurtre du bourreau de Manon : ses très larges échappés quatrième, les bras écartelés en l’air lui donnent l’air de Marsyas avant le supplice.

La scène du Bayou, elle aussi est intense. C’est comme si Des Grieux devenait les yeux de cette Manon aveuglée qui meurt brutalement d’épuisement. Léonore Baulac, qui peut se montrer parfois exagérément sur le contrôle avec certains partenaires nous gratifie ici de ses plus jolis relâchés. Quand elle est en confiance avec un partenaire, elle sait se montrer à fleur de peau et, de ce fait absolument émouvante.

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L’Histoire de Manon : Léonore Baulac (Manon), Mathias Heymann (Des Grieux).

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Vus à une petite semaine de distance, nos deux couples montraient en creux la richesse et la polysémie de l’œuvre de Prévost.

Les deux personnages principaux du roman sont en effet un sujet infini d’étude. Voilà en effet un héros vertueux et naïf qui accomplit toutes des actions bien peu recommandables et une héroïne dont on doit déterminer si elle est-elle amorale ou immorale et si elle aime ou préfère juste son amant de cœur.

Nos deux couples étoilés ont à la fois offert des visions fortes de leur personnage tout en conservant ces points d’interrogation.

Un tour de force en somme.

Commentaires fermés sur Manon à l’Opéra : polysémie

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Fille incomprise : un argument pour Manon

Pauline Montessu dans Manon, 1830

Pauline Montessu dans Manon, 1830

À l’instar d’autres classiques français comme Les Noces de Figaro ou Les Liaisons dangereuses, cette histoire met en lumière les questions de genre et de classe durant l’Ancien régime.

Ouh ça semble rasoir ! Reformulons : ce ballet à propos de toutes sortes d’interactions sociales ou sexuelles sera dansé par des personnes incroyablement souples portant d’étourdissants costumes d’époque. Et ça, ça n’est jamais barbant.

Le roman de l’abbé Prevost, 1731, continue de laisser les lecteurs perplexes. Son héroïne de la lie aux nues et des nues à la lie est-elle immorale ou amorale ? Une vicieuse croqueuse de diamants prétendant l’innocence ou une innocente désemparée corrompue par les hommes et précipitée dans le vice ? À moins que la proactive Manon ne représente l’horizon très anti-Cendrillon des jeunes filles bien informées d’aujourd’hui?

S’il existe quelque chose comme la « nature féminine », les hommes – du politicien libidineux au zélote exalté – essayent encore de la déchiffrer.

Vous connaissez peut-être les plus célèbres adaptations de ce conte, les opéras de Jules Massenet (1885) et de Puccini (1894). Sir Kenneth MacMillan les connaissait assurément en 1974. Amoureux de cette histoire, sous la pression d’une échéance au Royal Ballet de Londres, il se sentait paralysé par ces deux somptueuses partitions. Comment éviter de faire mimer aux danseurs des arias bien connues ? La solution:  utiliser de la musique de Massenet, quantité de passages savoureux mais pas une note extraite de l’opéra !

ACTE UN (43 minutes)

Scène 1 : un relais de poste non loin de Paris

La première personne que nous découvrons sous une douche de lumière est le corrompu et vénal frère de Manon, Lescaut. Aussi à l’aise avec la racaille qu’avec l’aristocratie émoustillée, il essaye tout d’abord de placer sa maîtresse auprès du riche Monsieur G.M. avant de s’esclaffer quand ses amis mendiants soutirent la montre de cet imbécile prétentieux.

Au milieu de cette assemblée décadente débarque un timide et séduisant étudiant, tellement perdu dans la lecture de son livre qu’il est insensible à toute l’agitation qui l’entoure. Son nom est Des Grieux.

La diligence arrive finalement et Manon avec. Alors qu’elle est encore en train d’essayer de se débarrasser du vieillard qui avait tenté de la séduire durant le voyage, elle se retrouve confrontée à son frère qui essaye de la placer auprès du lubrique G.M. Il n’est pas étonnant que ses parents l’expédient au couvent, les hommes ne semblent pouvoir garder les mains dans leurs poches en sa présence. Est-ce de sa faute ?

Sur une musique très délicate, Manon essaye de s’accrocher à sa liberté, ou tout au moins à son libre arbitre dans le choix de l’un des hommes dégoûtants que son frère encourage dans leurs ardeurs. Pendant ce temps, la maîtresse de Lescaut découvre à foison ses bas. Elle ne verrait aucun inconvénient à postuler pour les miettes.

Mais voici que les yeux de Manon rencontrent ceux de Des Grieux, le seul et unique homme qu’elle désirera jamais. Après tous ces vieux grimaçants et trébuchants, voilà enfin un homme qui sait danser !

À la fin de cette scène, nous sommes gratifiés du premier des glorieux pas de deux que les amoureux de la danse associent à MacMillan : jusqu’à quel point les corps peuvent être portés aux limites du push-me-pull-you? Dans ce ballet, l’enjeu de chacun de ces duos sera de savoir jusqu’à quel point vous pouvez aller sans vous casser une cheville ou un poignet ou tomber la tête la première tout en transmettant une pure émotion. Et chacun de ces duos se terminera avec l’exquise façon qu’à MacMillan d’inventer d’infinies manières pour les amants de redescendre des hauteurs en balayant le sol – tellement délicieusement – avec leurs corps.
Le barbon revient pour constater que Manon s’est enfuie avec son porte-monnaie et sa voiture. Monsieur GM offre encore davantage d’argent à Lescaut pour qu’il retrouve et lui livre cette tentante et fringante créature.

Scène deux : dans l’humble mansarde de Des Grieux. [au moins ce n’est pas une ennuyeuse propriété campagnarde] Des Grieux essaye d’écrire une lettre à son paternel sur l’air du « c’est un ange, stp envoie-moi un peu plus d’argent ». Il est de bonne famille mais n’a pas encore la main sur son héritage.

Amoureuse mais néanmoins lassée de le regarder écrire, Manon entreprend de le distraire – c’est un euphémisme- (ici, consultez l’article de Cléopold sur ce pas de deux qu’il analyse seconde par seconde).

Lorsque Des Grieux s’extirpe finalement de cette étreinte pour aller poster sa lettre, Lescaut entre furtivement en compagnie de Monsieur G.M. qui tente Manon avec toutes sortes de promesses, de joyaux et même une cape doublée de fourrure. Rien auquel une jeune fille puisse décemment résister. Bon, d’accord, le mec à l’air d’avoir développé un bizarre fétichisme des pieds, mais toute ballerine qui se respecte a été vaccinée contre ce genre de cliché depuis une éternité.

Lescaut reste en arrière afin de juguler les légitimes angoisses d’un Des Grieux horrifié et d’essayer de lui faire entendre raison : « Laissons-là dépouiller ce richard ! Nous pourrions tous être riches ! »

ENTRACTE (20 minutes)

ACTE DEUX (46 minutes)

Scène un : Une soirée élégante chez une dame fort louche.

Nous l’avions déjà vue durant la première scène trainant aux côtés de Monsieur G.M. Mais ce n’était pas une dame… ou sa femme. « Madame » est ce qu’on appelle une maquerelle. Ces femmes avec des éventails durant la même scène n’étaient pas des dames mais ses « filles ».

Chez Madame, les épées doivent être laissées à l’entrée ; mais on peut être tenté par toutes sortes de métaphores.

Tirant à sa suite un Des Grieux boudeur et peu disposé à le suivre, arrive Lescaut bien éméché qui entraîne dans son jeu – cul par-dessus tête – son inconditionnellement optimiste maîtresse.

Manon entre sensationnellement parée. Elle est portée en l’air, à la Marilyn Monroe, par un groupe de clients énamourés devant Monsieur G.M., exsudant une fierté malsaine.

La vanité un peu stupide de Manon n’est tout d’abord pas le moins du monde érodée par les regards languissants de Des Grieux. Lorsqu’il parvient enfin à s’isoler avec elle, elle lui dit clairement que si elle l’aime lui, il n’en est pas de même de sa pauvreté.

Elle lui indique quoi faire : tondre G.M. en trichant aux cartes… Des Grieux est mimi, mais il sabote le travail. Les épées sont tirées des fourreaux. À la faveur de cette confusion, les amants s’échappent de nouveau.

Scène deux : de retour dans la mansarde.

Les amants, c’est devenu une habitude, dansent dans tous les recoins de la chambre.

Mais voilà que Manon se rend compte qu’elle a « oublié » de rendre ses bijoux…

Mauvaise idée. G.M. sait où se trouve le nid d’amour et fait irruption escorté par la police et trainant à sa suite un Lescaut menotté et sanguinolent. Il fait arrêter Manon pour vol et prostitution. Pour la première fois de sa vie, l’héroïne doit faire face à l’abjecte cruauté vengeresse à laquelle certains hommes sont particulièrement enclins.

ENTRACTE (20 minutes)

ACTE TROIS (25 minutes)

Scène un : arrivée à la Nouvelle Orléans

Une cargaison d’infortunées prostituées a été déportée à la Nouvelle Orléans. L’amour de Des Grieux ne connaît aucune limite. Il a réussi à embarquer sur le bateau en prétendant être le mari de Manon et paraît même curieusement content en dépit des circonstances.

Même brisée psychologiquement et le crâne tondu, Manon attire malgré elle une attention inhabituelle.

Scène deux : le bureau du geôlier

En voilà une particulièrement dégoûtante. Le geôlier lui donnera des privilèges si elle … Et il la force à le faire. Des Grieux assouvit le désir du public médusé en tuant ce prétentieux pervers.

Scène trois : perdus dans le bayou

En fuite et sans but, le couple s’obstine à s’aimer dans des directions opposées. Des Grieux espère encore, tandis qu’hantée par ses souvenirs, Manon, qui n’est pas faite pour ce genre de vie, meurt d’épuisement dans les bras de son amant désespéré. Elle a été complètement consumée par la force des attentes des autres hommes.

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Béjart à l’Opéra : une question d’interprètes

P1190185Dans les ballets de Maurice Béjart, il n’y a jamais eu, de l’aveu même du chorégraphe lui-même, grand-chose de novateur en termes de technique. Comme souvent, les grands moments de renouveau dans le monde du ballet ne se jouent pas sur le dépassement des limites physiques de cet art mais sur un nouvel éclairage ainsi que sur des métissages réussis. Balanchine a exploré et poussé à l’extrême le ballet symphonique déjà en germe dans la Belle au bois dormant de Tchaïkovski-Petipa tandis que Lifar poussait à ses limites les volutes décoratives des Ballets russes. Plus tard, Forsythe a ajouté la structure en boucle des enchaînements ainsi que des départs de mouvements inspirés de la kinésphère labanienne au vocabulaire du ballet.

Dans un sens, Béjart ne va même pas aussi loin que ces novateurs d’un art séculaire. Chez lui, ce sont les sujets abordés, les mises en éclairages de thèmes anciens, l’ancrage dans les thématiques du présent qui ont fasciné les foules. Ce principe a rencontré ses limites. Après les années 80, Maurice Béjart a perdu son flair de l’air du temps et ses créations sont devenues redondantes et fastidieuses. C’est l’époque où je suis devenu balletomane… Autant dire que le chorégraphe ne fait donc pas partie intégrante de mon panthéon chorégraphique.

Pourtant, à la différence de l’œuvre de Lifar qui est « d’une époque » dans le sens noble du terme, certains ballets de Béjart ont acquis une sorte d’intemporalité. La simplicité des procédés aussi bien chorégraphiques que scéniques provoque toujours l’adhésion du public pour peu qu’elle soit transmise par des danseurs inspirés.

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Oiseau(x) de feu : le difficile équilibre entre la force et la vulnérabilité

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L’Oiseau de feu. Soirée du 28 avril. Grégory Dominiak (le Phénix) et Francesco Mura (l’Oiseau)

L’Oiseau de feu est un ballet qui se veut une métaphore de l’esprit révolutionnaire (les huit partisans desquels émerge l’oiseau au troublant académique rouge portent des tuniques qui ne paraîtraient pas déplacées dans Le Détachement féminin rouge) mais qui n’échappe pas complètement à la métaphore christique, avec sa lumière pourpre reçue des cintres comme on serait touché par l’Esprit saint. Il a été créé en 1970 par Mickaël Denard alors que ce dernier n’était que premier danseur. Devenu étoile entre temps, Denard a immortalisé en 1975, pour la télévision française, deux extraits de son rôle. Il exsudait à la fois la force (la clarté des pieds dans les brisés de volée de la première variation) et l’abandon (le relâché de l’arabesque – première variation – ou les bras repliés au sol avec cette suspension digne des amortisseurs d’une DS – deuxième variation). Il présentait aussi un curieux mélange de détermination (le regard magnétique planté dans le public) et de langueur (les roulés au sol de la variation finale entre agonie et orgasme).

Mickaël Denard nous a quittés en février dernier. La saison prochaine, aucune soirée d’hommage n’a été programmée. Sans doute faudra-t-il à l’Opéra trois années, comme pour Patrick Dupond, avant de réagir. Un petit film d’hommage, utilisant l’archive de l’INA aurait néanmoins pu être concocté pour ouvrir cette soirée. Mais peut-être valait-il mieux ne pas convoquer le souvenir de cette immense interprétation au vu de ce que la maison avait à présenter sur cette saison. En début de série (le 28 avril), Francesco Mura ne s’est en effet guère montré convaincant en Oiseau. Le danseur, très à l’aise dans la veine « héroïque » (son Solor avec Ould-Braham nous avait séduit) manque de ligne pour rendre justice à la chorégraphie. Son arabesque est courte et forcée. La chorégraphie semble plus exécutée qu’incarné. L’élégie est cruellement absente. Gregory Dominiak paraît plus efficace en oiseau phénix. Mais c’est Fabien Revillion dans l’uniforme gris des partisans qu’il faut regarder pour voir véritablement un oiseau de feu.

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L’Oiseau de feu. Soirée du 18 mai. Yvon Demol (le Phénix), Mathieu Ganio (l’Oiseau)

Plus tard dans la série (le 16 mai), Mathieu Ganio interprétait à son tour l’Oiseau. En termes de lignes, on tutoie l’idéal. Le créateur du rôle même n’approchait pas cette facilité physique. Les temps levés avec rond de jambe 4e devant de l’Oiseau sont un plaisir des yeux. Mais Ganio manque absolument de cette sauvagerie qui évoquerait le Leader et qui rendrait plus émouvant par contraste les passages de la chorégraphie où le danseur joue sur le registre de la vulnérabilité. Dans la variation de la mort, Denard, le buste penché et montant une jambe en attitude seconde reste menaçant, ce n’est que lorsqu’il casse la ligne du cou et dépose sa tête sur l’épaule droite qu’on réalise que la bête est blessée. Avec Ganio, on a plutôt l’impression d’assister à la mort de la Sylphide…

Qui aurait pu rendre justice à ce rôle iconique ? On a bien quelques noms en tête mais ce ne sont pas ceux qu’on a vu apparaître sur les listes de distribution.

Le Chant du Compagnon errant : duos concertants

Ce ballet, déjà présenté lors de l’hommage à Patrick Dupond, montre un Béjart osant faire danser deux hommes ensemble tout en évitant l’écueil de l’homo-érotisme trop marqué. Dans le Chant du Compagnon Errant, sur le cycle de lieder du même nom de Mahler, le soliste en bleu symbolise la jeunesse et ses illusions tandis que le soliste rouge est le destin ou, mieux encore, la mort qui attend son heure et avec laquelle il faut apprendre à composer. Le ballet, composé pour Rudolf Noureev et Paolo Bertoluzzi, a depuis souvent été dansé par des stars de la danse. Il nécessite non seulement des personnalités individuelles marquées mais aussi une vraie connexion entre les deux interprètes.

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Le Chant du Compagnon errant. Soirée du 28 avril. Antoine Kirscher et Enzo Saugar

La distribution du 28 avril ne provoquait pas à priori l’enthousiasme sur le papier. Antoine Kirscher, promu premier danseur à l’issue du dernier concours de promotion annuel, s’est montré d’une grande faiblesse dans le pas de trois du Lac des cygnes en décembre. Enzo Saugar, distribué sur le soliste rouge est peu ou prou un inconnu. Il est quadrille. Il a réalisé un beau concours où il a été classé sans pour autant être promu coryphée.

Mais à notre plus grande surprise, le résultat a été plus que satisfaisant. Les deux danseurs ont une beauté des lignes qui emporte l’adhésion car ces dernières s’accordent parfaitement en dépit de leur différence de gabarit (Kirscher est plutôt frêle, notamment des jambes, et Saugar déjà très bâti). Produits de leur école, les deux interprètes accentuent les lignes avec toujours ce petit plus qui les rendent plus profondes et conséquemment plus signifiantes. Ils partagent aussi et surtout une musicalité jumelle. Ils répondent avec acuité et nuance à la musique et au timbre du baryton Samuel Hasselhorn. Antoine Kirscher garde ses fragilités mais n’en paraît ici que plus juvénile. Enzo Saugar ressemble à une Statue du Commandeur, à la fois protectrice et implacable. On passe un très beau moment.

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Le Chant du Compagnon errant. Soirée du 16 avril. Germain Louvet et Marc Moreau.

Le 18 mai, le duo étoilé n’était pas nécessairement très assorti physiquement. Germain Louvet (en bleu) est tout liane et Marc Moreau tout ronde bosse. Louvet, avec sa pureté de lignes, son ballon et sa batterie limpide portraiture parfaitement la jeunesse insouciante. Moreau, dans le deuxième mouvement s’oppose intelligemment en déployant une énergie concentrée et explosive là où, dans la même combinaison de pas, Louvet était tout soupir. La confrontation entre l’homme et son destin a bien eu lieu même si on ressent toujours une certaine réticence quand les danseurs sont l’un à côté de l’autre. Mais peut-être le fait que le baryton, Thomas Tatzi, criait tous ses aigus a pu nous rendre moins réceptif au couple d’étoiles qu’aux deux outsiders de la soirée du 28 mai.

Boléro(s) : Bottom, Middle and Top

Le Boléro est un de ces coups de génie comme il peut en arriver parfois dans le ballet ; c’est à  dire que la modernité et l’intemporalité de l’œuvre repose sur des ressorts très simples ancrés dans l’Histoire de la discipline. Boléro était dès l’origine un Ballet. Conçu en 1928 pour Ida Rubinstein, transfuge des Ballets russes de Serge de Diaghilev, et pour sa compagnie, le ballet se situait dans un bouge espagnol où une beauté exotique montait sur une table pour danser et déchaîner la passion des mâles. Ravel s’était résigné à cette interprétation par défaut, lui qui voyait une danse d’ouvriers sortant de l’usine, l’ostinato figurant sans doute le rythme obsédant de la chaîne de production. Même le titre a sans doute été déterminé par défaut. La partition de Ravel se compte à trois temps quand un Boléro authentique se compte à quatre.

En 1961, à la Monnaie de Bruxelles, Béjart revint en quelque sorte au ballet original de Nijinska-Rubinstein en plaçant sur scène une immense table basse rouge, disponible dans les magasins du théâtre, et une pléthore de chaises de la même couleur. À l’époque, c’est une femme, Duška Sifnios, qui « succédait » à Rubinstein au centre de la table. Les garçons tout autour faisaient tomber la cravate et desserraient les cols au fur et à mesure que l’imperturbable oscillation en développés fondus se perpétuait. Aujourd’hui, l’interprétation du Boléro est devenue beaucoup moins anecdotique et plus musicale. Le chorégraphe comparait « la », et bientôt « le », soliste central à la mélodie et le corps de ballet (un temps alternativement masculin ou féminin, mais la forme masculine semble s’être imposée) à la masse orchestrale.

Un autre indice de la puissance de cet opus béjartien vient justement du fait que le rôle, loin d’être univoque, est un medium parfait pour faire ressortir les qualités profondes d’un interprète (et parfois malheureusement aussi ses faiblesses). On aura été plutôt chanceux ces fois-ci. Chacun des danseurs qu’on a pu voir attirait l’attention sur un aspect particulier de la chorégraphie ainsi que sur une partie de leur corps.

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Boléro. Soirée du 28 avril. Hugo Marchand

Avec Hugo Marchand qui ouvrait le bal, ce sont les jambes que l’on regardait. Ses oscillations en petits fondus, énergiques et imperturbables, étaient véritablement hypnotiques. Élégiaque et androgyne, présence presque évanescente en dépit de sa taille conséquente, Marchand avait bien sûr des bras mousseux mais on était fasciné par la musique du bas du corps dont la mélodie semblait littéralement émaner.

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Boléro. Répétition publique du 5 mai. Audric Bezard.

À l’occasion du cours public donné à Bastille (le 5 mai), il nous aura été donné d’assister à un filage du ballet, sur bande enregistrée et sans corps de ballet, avec Audric Bezard. Lors de cette découverte inattendue, l’attention se porte sur le buste aux contractions reptiliennes et sur les bras puissants et sensuels du danseur. Là où Marchand était la musique, Bezard, semblait ouvrir tous les pores de sa peau afin d’en absorber l’essence et pour lentement s’en repaître ; une bien belle promesse que le danseur a très certainement concrétisée lors des représentations complètes

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Boléro. Soirée du 18 avril. Ludmila Pagliero entourée de Gregory Dominiak, Florent Melac et Florimond Lorieux

Avec Ludmila Pagliero, le 16 mai, on recentre toute son attention sur les mains, immenses et comme démesurées de l’interprète qu’on n’avait jamais remarquées auparavant… La danseuse, qui apparaît étonnamment juvénile (elle qui habituellement paraît si femme) déploie une sorte de soft power. Sinueuse et insidieuse comme la mélodie, Pagliero ne paraît plus tout à fait humaine. Au moment où les garçons commencent à entourer la table en attitude, poignets cassés, on croit deviner une architecture arabo-mauresque dont la danseuse serait la coupole ornée d’un croissant.

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Au final, la soirée se terminait donc à chaque fois sur une note ascendante. L’hommage à Maurice Béjart, en dépit du bémol de mes distributions sur l’Oiseau de feu peut donc être considéré comme une réussite. C’est que les trois ballets choisis, qui ne sont pas isolés dans l’œuvre du chorégraphe décédé en 2007, justifient à eux seuls la place majeure qu’il tient dans le concert des chorégraphes du XXe siècle.

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The Dante Project: McGregor en trois dimensions

IMG_20230522_073753Palais Garnier, représentations des 3 et 15 mai – Ballet de l’Opéra de Paris; Musique et direction d’orchestre : Thomas Adès, Chorégraphie : Wayne McGregor, Décor et costumes: Tacita Dean; Lumières; Lucy Carter, Simon Bennison; Dramaturgie: Uzma Hameed

The Dante Project a été créé à Londres à une époque où il fallait montrer patte blanche sanitaire à chaque poste-frontière. Je m’étais donc contenté, pour découvrir la création de Wayne McGregor, du streaming proposé sur le site de Covent-Garden. Mauvaise idée : l’œuvre ne prend pas sens sur écran plat. La partition de Thomas Adès et les créations de Tacita Dean, également monumentales, ont besoin d’espace pour se déployer. Mais surtout, le projet d’ensemble – de la dramaturgie aux lumières, de la chorégraphie aux décors, de la musique aux costumes – ne se laisse vraiment appréhender que dans sa globalité. Aussi vaut-il mieux, pour découvrir pleinement cette création, ne pas se placer trop près de la scène, et résister à la tentation des jumelles : dès qu’on se focalise trop sur un détail, on est sûr de rater quelque chose.

Nous voilà conviés à un voyage en trois temps (Inferno, Purgatorio, Paradiso), dans des ambiances radicalement distinctes. Le pèlerinage dans les cercles de l’Enfer est à la fois éprouvant et impressionnant ; on se sent comme écrasé par le décor – un dessin à la craie reflété par un miroir, qui selon l’éclairage, semble une forêt, une grotte, une montagne ou un immense glacier – sous le regard duquel évoluent des fantômes dont on peine parfois à reconnaître les visages. Cette partie, créée en premier par McGregor, est sans conteste la plus réussie, en tout cas la plus variée du point de vue des rythmes et des humeurs, tant musicales que chorégraphiques. On y rencontre des exilés, des passeurs, des voleurs, un Ulysse rampant et tout caoutchouteux (incarné par un remarquable danseur non identifié dans la feuille de distribution du 3 mai, puis par l’étonnant Loup Marcault-Derouard le 15 mai), des couples au destin tragique (Paolo et Francesca, Didon et Énée), quatre femmes en colère qui se donnent d’impressionnants coups de tête, des devins assez drolatiques, un chemin de croix qui donne lieu à de poignantes figures au sol, un Pape, un grand pas sur une musique de cirque qui donne lieu à une étonnante battle de fin de classe, et, bien sûr, Satan (qui prend la forme, selon les distributions, de Valentine Colasante ou Roxane Stojanov).

Le personnage de Dante, manifestement torturé, est à la fois acteur et spectateur, alternativement au bord du cercle tracé au sol, et puis dedans. Chaque séquence, dans une logique plus atmosphérique que narrative, donne à ressentir une douleur, une tension, une torsion des sens, de l’esprit et du corps. On reconnaît aisément la gestuelle de McGregor, faite d’excès, de profusion et de vitesse, mais contrairement à d’autres pièces du chorégraphe, où l’esbroufe m’a souvent semblé prendre le dessus, les évolutions des danseurs paraissent canalisées par le sens, et on écarquille les yeux pour mieux ressentir, si ce n’est comprendre. La musique d’Adès, qui ne craint ni le pastiche ni les ruptures de style, et se relève orchestralement très riche, contribue sans conteste à cette réussite : quand la partition fait boum-boum, McGregor sombre trop facilement dans le mécanique, alors que si l’on lui donne un ligne mélodique à étirer, il sait aller au-delà de ses tics chorégraphiques.

La création de McGregor est une coproduction asymétrique entre l’Opéra de Paris et le Royal Opera House (à part la confection des costumes, tout vient de Londres), et elle a été clairement réglée sur le corps des danseurs du Royal Ballet, avec notamment un rôle sur-mesure pour Edward Watson, qui a fait ses adieux à la scène dans le rôle de Dante. On n’était pas sûr que les danseurs parisiens pourraient soutenir la comparaison. Eh bien, ils s’en sortent plutôt bien : sans avoir la longiligne figure émaciée du créateur du rôle, Germain Louvet comme Paul Marque s’approprient le rôle avec une visible intensité dramatique (en cela, Louvet est sur la lancée de son très poignant Compagnon errant, tandis que Marque déploie une facette inédite de sa présence scénique).

Le seul élément qui ne fonctionne pas vraiment est le partenariat entre Dante et son prédécesseur en poésie Virgile, incarné à Londres par l’excellent Gary Avis : à Garnier, on a choisi d’apparier Louvet avec Irek Mukhamedov : la prestation de ce dernier, sans être embarrassante, est tout de même un poil pataude, ce qui nuit à la fluidité des pas de deux entre Dante et Virgile. De son côté, Paul Marque danse avec un Arthus Raveau qui, même vieilli par son collier de barbe, reste bien juvénile : du coup, le partenariat manque de densité.

En Inferno, tout est poussière et fumée (la craie qui recouvre certaines parties du corps des danseurs  se répand au sol au gré de leurs roulades). La séquence du Purgatorio nous transporte dans une ambiance lumineuse et méridionale, sous le regard d’un grand arbre aux feuilles vert tendre. À une mélopée d’inspiration orientale, correspond une gestuelle apaisée, enroulée et fluide. Ce monde est placé sous le signe de l’amour, Dante – dont le personnage se démultiplie – se remémorant ses trois rencontres avec Béatrice (enfant, jeune et adulte). À la première vision de l’œuvre, le souvenir des fureurs de la première partie m’avait fait trouver ces réminiscences bien pâles. L’impression est toute autre la deuxième fois, et sans doute Léonore Baulac y est-elle pour quelque chose : elle enlace le torse de Paul Marque de son bras avec une fougue qui nimbe de sensualité et de nostalgie toute la suite du pas de deux. La séduction opère et on oublie la technique (là où Hannah O’Neill, plus hiératique, ne fait pas oublier l’acrobatie qu’elle compose avec Germain Louvet).

Pour le Paradiso, Tacita Dean n’a pas réalisé un tableau, mais une vidéo de 30 minutes, diffusée sur un écran au-dessus de la scène. Et il faut faire l’effort de regarder l’ensemble : c’est la connexion entre la vidéo, la danse et la musique, toutes placées en ostinato sous le signe du cercle, qui fait la qualité hypnotique de cette dernière partie. Faisant écho à la musique, la vidéo et les lumières font une boucle qui se répercute sur les danseurs, dont les justaucorps en blanc satiné sont faits pour refléter la couleur. Si l’on ne regarde qu’en bas, ces changements de lumière paraissent très chromo. Mais si on voit l’ensemble, le motif d’ensemble séduit. Et on se rend compte aussi que les évolutions des « corps célestes », bien que dominées par la figure du tourbillon, sont bien plus variées qu’il n’y paraît. Il y a beaucoup à danser pour le corps de ballet dans ce Dante Project, qui est sans doute, à ce jour, la création la plus aboutie de Wayne McGregor et ses comparses.

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Maurice Béjart at the Paris Opera : « Let Me Entertain You »

Maurice Béjart, Paris Opera Ballet. April 28th, 2023.

L’article en anglais est traduit en français plus bas …

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Maurice Béjart’s ballets have a Broadway soul: generous, florid,  and loud. So catchy, you feel you could almost hum a few bars of the steps.

Decades later, Béjart’s gimmicks still “have it” for an audience, even when it probably sees them coming from miles away. Just one example: spot-lit and center stage, you lunge towards the house/ right arm thrust directly forward/palm up/eyes focussed straight into the audience/ in order to either plead to or challenge the darkness. It showed up in each one of this night’s three ballets.

Firebird/L’Oiseau de feu …

”Do something special, anything that’s special!”

Everyone kept demonstrating the steps too heavily: now I plié to leap, now I plié to turn, now I…

Francesco Mura didn’t lead the narrative. If he hadn’t been in red, you wouldn’t have known he was the one inspiring the troops in this theoretically “revolutionary” ballet. For a while I wondered if he were holding back in order to unleash charismatic power later and thus pump up the drama.  Not.  While Mura’s soft and un-bombastic approach (despite rather tight-backed arabesques) did grow on me a bit, I couldn’t find the firebird.

In fact, it seemed that the trio of girl passionarias were in charge.  Caroline Robert, Aubane Philbert, and Pauline Verdusen, caught the light and commanded our attention at every twist and turn.

I could sense that those sitting around me had not the faintest idea as to who Gregory Dominiak’s Phoenix was supposed to be, either.

The audience wasn’t restless. Just clueless.

Songs of a Wayfarer/Le Chant du compagnon errant…

“I had a dream, a wonderful dream.”

Most in this role of “the young man who must look death in the face” dive right away into the realm of twenty minutes of anguish. Here we started with an almost weightless Antoine Kirscher and I wondered where he was going to go with this nice and naïve persona.

But then he, like the audience, got a shock when Enzo Saugar (who he? A yesss to whoever cast him) showed up and revealed the stage presence of someone born to be in the spotlight. Better yet, this kid knows how to share the stage. Here, dancing with his death, Kirscher has never seemed so alive. His partner shook him up, challenged him, made him dance bigger and better. Unexpected emotional crescendos happened. I, and I think Kirscher too, forgot about how pretty his feet are.

Bolero…

“I’m beginning to like doing this. I like that. I hope you did because I’m going to do it again. However – my mother’s advice, which I always take, is to make them beg for more, and then – don’t give it to them.”

Bolero, about 16-17 minutes of emphatically-demonstrated aerobic striptease, often just wears me down. By the time we reach the sweat-drenched climax, I’ve often got a melody from a different burlesque thrumming in my head: “You can pull all the stops out/ Till they call the cops out, […]/ Grind your behind till you’re dead…”

Here, Hugo Marchand proved he had nothing to prove. Calm, controlled, riveting, he patterned the downbeat, light and agile and untouchable. There was stillness to the way he moved. I sat there thinking: how fabulous that he’s pretending this ballet is not a gimmick.

Those little thrusting movements, which can seem quite vulgar, here illustrated Duncan’s theory about the solar plexus: an honest – almost innocent — grounding of the body.  My thoughts flashed to when Sondheim’s Gypsy Rose Lee — very, very slowly — removes a glove with finesse instead of baring it all.

The male corps responded to Marchand’s cool aplomb and worked it with ease. On cloud nine, the audience hummed as it wafted down the steps of the Opera Bastille in a bemused daze, begging for more.

In Béjart’s world, ”Either you have it, or you’ve had it.”

All quotes are from the 1959 Broadway musical Gypsy. Stephen Sondheim, lyrics.

*

 *                                         *

« Let Me Entertain You ».

Libre traduction Cléopold

Les ballets de Béjart ont toujours eu une âme Broadway : généreux, flamboyants, tapageurs. Tellement entraînants qu’on a l’impression qu’on pourrait en fredonner les pas.

Des décennies plus tard, les « trucs en plume » de Béjart sont toujours un hit pour le public, même lorsqu’on les sent venir à des kilomètres. -Un exemple ? Éclairé au projecteur, en plein centre de la scène, vous vous mettez en fente en direction de la salle, le bras et la paume droite tendus vers l’avant, les yeux plongés dans le public comme pour une supplication ou un défi à l’obscurité.- On retrouve ces ingrédients dans chacun des trois ballets de cette soirée.

L’Oiseau de feu

« Do something special, anything special ! »

Chacun avait tendance à détailler lourdement les pas : « et maintenant je plie pour sauter », « et maintenant je plie pour tourner », « et maintenant… »

Francesco Mura ne dominait pas la narration. S’il n’avait pas été en rouge, on n’aurait pu deviner qu’il était l’inspirateur de cette troupe dans ce ballet théoriquement « révolutionnaire ». Un moment, je me suis demandé s’il ne se retenait pas afin de déchainer son pouvoir charismatique plus tard dans l’optique de renforcer le drame. Mais non. Même si l’approche douce et non grandiloquente de Mura a fini par me toucher (en dépit d’une arabesque un peu raide), je n’ai jamais vu un oiseau de feu.

En fait, il m’a semblé que le trio féminin de passionarias avait pris les commandes. Caroline Robert, Aubane Philbert et Pauline Verdusen, prenaient la lumière et attiraient notre attention sur chaque tour et chaque torsion.

Je pouvais sentir aussi que tous ceux qui étaient assis autour de moi n’avaient pas la moindre idée de ce qu’était le Phénix de Gregory Dominiak.

Le public n’était pas impatienté mais vaguement médusé.

Le Chant du compagnon errant

« I had a dream, a wonderful dream »

Dans ce rôle du « jeune homme qui doit regarder la mort en face », la plupart des interprètes plongent d’emblée dans un monde de vingt minutes d’angoisse. Ici, tout a débuté avec un Antoine Kirscher presque sans poids et je me suis demandé où le danseur allait pouvoir aller avec cette douce et naïve personnalité.

Mais alors le danseur, de même que le public, a reçu un choc quand Enzo Saugar (qui ça ? Bravo en tous cas à la personne qui l’a distribué) est apparu, révélant une personnalité faite pour se retrouver sous le feu des projecteurs. Mieux encore, ce gamin sait déjà comment partager la scène. Ici, dansant avec sa propre mort, Kirscher n’a jamais autant semblé en vie. Son partenaire l’a bousculé, l’a poussé dans ses retranchements, le faisant danser plus grand et plus vrai. Sont arrivés d’inattendus crescendo émotionnels. J’en ai oublié, et sans doute Kirscher aussi, combien ses pieds sont jolis.

Bolero

« I’m beginning to like doing this. I like that. I hope you did because I’m going to do it again. However, my mother’s advice, which I always take, is to make them beg for more, and then – don’t give it to them”

Boléro, 16 à 17 minutes de striptease aérobic emphatiquement démontré, me lasse bien souvent. Alors qu’on atteint le climax inondé de sueur, j’ai souvent la mélodie d’un numéro burlesque qui me trotte dans la tête « You can pull all the stops out, /Till they call cops out, […]/ Grind your behing till you’re dead… »

Mais ici, Hugo Marchand a prouvé qu’il n’avait rien à prouver. Calme, sur le contrôle, passionnant, il façonnait le rythme, agile, léger et inatteignable. Il y avait une forme d’immuabilité dans son mouvement. Je restais là assise, pensant : c’est fabuleux, il fait comme si ce ballet n’était pas un truc en plumes.

Ces petites oscillations pelviennes, qui peuvent paraître assez vulgaires, illustraient ici la théorie Duncanienne du plexus solaire : un honnête, presque innocent, ancrage au sol du corps. Retournant soudain à la Gypsy de Stephen Sondheim, j’ai pu voir Gypsy Rose Lee, retirer très très lentement un gant au lieu de se mettre crument à poil.

Les hommes du corps de ballet se sont mis à l’unisson de l’aplomb contrôlé de Marchand et s’y sont aisément coulés. Au septième ciel, les spectateurs semblaient littéralement flotter tandis qu’ils descendaient les marches de l’Opéra Bastille, l’air hébété. Ils en redemandaient.

Dans le monde de Béjart « Either you have it, or you’ve had it ».

Toutes les citations viennent de la comédie musicale Gypsy (1959) avec les paroles de Stephen Sondheim.

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« Pit » (Bobbi Jene Smith / Or Schraiber) : au fond du trou?

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« Pit » Ballet de l’Opéra de Paris. Saluts.

Ballet de l’Opéra de Paris. Pit (Bobbi Jene Smith / Or Schraiber). Représentation du samedi 18 mars 2023. Un Ring surélevé d’aspect béton-ciré sale qui accentue l’effet de la pente de scène est posé sur le plateau. C’est le seul élément de décor (Christian Friedländer) clairement identifiable. Pour le reste, ce sont le rideau anti-incendie et les échelles de pompier du théâtre qui servent de cadre. Dans le courant de la pièce, l’échelle sera utilisée ; un type en imperméable beige et lunettes puis deux filles y grimperont ou s’y agripperont. Au lent et solennel lever de rideau, l’ensemble de la troupe (sept filles et douze gars) est assise sur des chaises noires sur le côté cour de la dalle grise. Chaque donzelle a sa robe personnalisée (costumes Alaïa par Pieter Muller). Le code capillaire des garçons est très libre. Une fille en moumoute blanche et une autre en trench cuir se jaugent et se défient. Les interactions des protagonistes alternent agressions et étreintes. À un moment, l’ensemble du groupe fera le tour à quatre pattes de la dalle-plancher surélevée. Une petite brouette de terre est apportée et versée sur le sol. Un garçon en boxer et chaussettes à bretelles et une fille seins nus, couchés aux pieds d’une table d’interrogatoire, sont souillés par de petits tas que leur jettent, plus ou moins contraints et forcés, les autres membres du groupe sous la surveillance de deux policiers bourreaux.

Vous n’assistez pas à l’entrée au répertoire d’une nouvelle pièce de Pina dans la veine Tanztheater. Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, les chorégraphes de « Pit » (la fosse) sont d’anciens danseurs de la Batsheva Dance Company d’Ohad Naharin. De fait, la pièce comporte aussi de la danse. Sur le célèbre concerto de violon opus 47 de Sibelius (et des additions sonores de Celeste Oram) avec le violon-soliste Petteri Iivonen sur scène, « intégré » à l’action (entendez que les danseurs lui tournent autour et qu’à un moment, le virtuose joue les manches retroussées), les chorégraphes développent une gestuelle contemporaine « de bonne facture » avec ce qu’il faut de tressautements anxieux, de départs de mouvements éparpillés, de chutes roulées au sol. Les accélérations succèdent aux ralentis suspendus. Les scènes de groupe sont bien menées même si, par moment, on pense encore à l’héritage du Sacre de Bausch à la vue de ces cercles de danseurs qui oscillent de concert.

Mais on n’accroche pas. Les évolutions, qu’elles soient conflictuelles ou séductrices, manquent totalement d’individualité ou de sensualité. Ça ne manque pourtant pas de cambrés élégiaques et d’empoignades grandiloquentes au point que les danseurs semblent singer parfois les volutes du violon en mode goulasch.

Ce qui sauve parfois ce genre de pièce mal construite (Dramaturgie, Jonathan Fredrickson), c’est qu’on s’attache à deux ou trois individualités très marquées et qu’on finit par se raconter sa propre histoire. Ici, sur les excellents danseurs du ballet de l’Opéra, on ne voit guère que l’uniformité de l’école. On peine à reconnaître des interprètes qu’on apprécie pourtant et qu’on a vu briller notamment dans Decadance de Naharin. Et lorsqu’on le fait finalement, c’est une souffrance ; Caroline Osmont en madone rouge cul nu n’est pas un souvenir dont je voulais encombrer mon esprit.

On se sait pas où ça va ni ce que ça veut dire. Et pour tout dire, très vite, on s’en tamponne.

Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’avec son ambiance crépusculaire (lumières de John Torres), « Pit » évoque parfaitement la saison 2022-2023 du ballet de l’Opéra. A-t-on enfin atteint le fond du trou?

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