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Forsythe à l’Opéra : danses à rebours

Rideau GarnierSoirée William Forsythe. Ballet de l’Opéra de Paris. Palais Garnier. 5 juillet 2016.

La soirée Forsythe par l’Opéra Garnier représente un bien curieux voyage. Cela commence dans la veine, sinon la plus récente (la pièce date de 1995), du moins la plus éloignée apparemment des racines néo-classiques du chorégraphe.

Of Any If And, créé par deux danseurs iconiques de la compagnie, Dana Caspersen et Thomas MacManus (l’un des répétiteurs pour cette entrée au répertoire) est un pas de deux sans concession. Deux lecteurs, cachés l’un de l’autre par des sortes de cubes, murmurent un texte aux mots quasi inintelligibles. Des cintres descendent des guindes où sont accrochées des pancartes avec des mots sortis de leur contexte. Leur association ne fait aucun sens mais parfois, par une ellipse de l’esprit, le cerveau tente d’en constituer un et s’embarque dans des voyages poétiques. Ceci fait écho à la gestuelle des deux danseurs qui se contorsionnent et interagissent sans arrêt bien que leur langage soit étranger. Ils se frottent, se « claquent », s’entraînent mutuellement dans le mouvement comme on provoque les remous d’une eau calme en y lançant des cailloux. Et justement, la frondaison polysémique descendue des hauts du théâtre projette au sol de curieuses ombres comme celles que font les nuages en se reflétant dans un plan d’eau. Parfois, entre un effondrement entre les jambes du partenaire, un spasme du buste qui accouche d’une giration ou d’un saut, apparaît une position classique d’une grande pureté. Elle ressemble à ces mots qui pendent, tout bête, en l’air. Éléonore Guérineau est merveilleuse de densité et de relâché, d’étiré dans le développé. Vincent Chaillet a des tressautements musculeux qui donnent l’impression que des vibrations le détachent légèrement du sol, comme un coussin d’air. Les danseurs chez Forsythe ne sont jamais autant eux mêmes que lorsque le chorégraphe les entraîne dans la forêt absconse de sa chorégraphie.

Approximate Sonata, l’unique reprise de cette série, paraîtra plus familière à ceux qui connaissent Forsythe par le biais de ses chorégraphies au répertoire des grandes troupes classiques. La musique de Thom Willems, comme un cœur qui bat, commence à jouer pendant l’entracte. La scénographie reste très minimale et énigmatique (un rideau translucide qui se lève et se rabaisse devant un pied de projo orphelin). Puis, Alice Renavand et Adrien Couvez arrivent côté cour. Un badinage post-moderne s’engage au dessus de la fosse d’orchestre bouchée. On reconnait le style « Balanchine hard » qui a fait la célébrité de son créateur. Tours, portés arabesque, battements ; tout est décalé à l’extrême. Les autres couples de danseurs (ils sont quatre en tout) se succèdent, formant à un moment un double quatuor garçons-filles qui développe la grammaire post-classique avec de subtils contrepoints. On convoque le souvenir d’Artifact ou de In the Middle. Le ballet est l’occasion de retrouver des personnalités qu’on croyait disparues. Rassurez-vous donc, Mesdemoiselles Gillot et Abbagnato, Monsieur Carbone sont bien vivants et en grande santé technique.

Une petite pensée court bien dans la tête. La dernière décennie nous a gavé de cette veine chorégraphique acrobatique. Comparé aux autres chorégraphes suiveurs qui ont usé cette veine jusqu’à la corde et aux compagnies qui ont lessivé les chorégraphies originales du maître de Francfort, il y a pourtant quelque chose en plus. Mais quoi ? Sans doute la part de mystère. Il suffit de regarder Fabien Révillion, aux côtés d’Hannah O’Neill, belle même affublée d’un pantalon jaune surligneur. Leurs évolutions ont quelque chose d’à la fois moderne et historique. Car même en tee-shirt rose fuchsia et pantalon bleu pétrole soyeux, Fabien Révillion ne peut s’empêcher d’évoquer un jeune roi soleil  badinant avec une de ses muses pendant un ballet de cour.

Et puis on en vient à la création, Blake works 1. On se demande ce que le grand Billy nous a concocté. Aller voir un spectacle de Forsythe a toujours été une aventure. Dans les années 90, je ne savais jamais très bien à qu’elle sauce j’allais être mangé. Les installations mouvantes, la musique, l’absence de danse parfois… J’ai haï certaines premières parties de spectacle pour tomber amoureux de la seconde. L’inverse est aussi arrivé.

Et ce soir, je l’ai encore été. Pour tout dire, j’ai été de prime abord désarçonné. Par la musique de Blake, de l’électro douce avec des accents pop et soul familiers (cela dit, Forsythe avait déjà fait de telles incursions dans la musique soul, par exemple avec Love Songs  pour le Joffrey Ballet). Par les lumières sages, et, surtout, par la chorégraphie : petites cabrioles, sauts de biches (pour Hugo Marchand), sissonnes croisées (pour les garçons), arabesques penchées sur pointe et autres tours attitude planés pour les filles, des ports de bras fluides: un vrai catalogue de danse de l’école française.

Les spécificités de la technique Forsythe n’apparaissent pas d’emblée avec évidence. Pourtant, elles sont là. Dans la grande scène de groupe qui débute le ballet, les évolutions des danseurs sont subtilement décalées comme dans la scène des ports de bras d’Artifact, les interactions entre danseurs sont toutes « forsythiennes » : des moulinets de poignets entraînent le mouvement et le dégagé quatrième croisé avec ports de bras en ellipse pour faire apparaître le dos en torsion sont là. Mais c’est l’Histoire qui semble primer. Les danseurs, garçons comme filles, replient les bras à la manière des cygnes du Lac. Dans son pas de deux avec François Alu, Léonore Baulac se pose même au sol dans la pose iconique d’Odette, les deux bras repliés sur la jambe. À certains moments les danseurs sautillent en arabesque comme les Willis du 2ème acte de Giselle à moins que ce ne soit comme dans Serenade  de Balanchine.

On regarde tout cela en se demandant où cela peut bien prendre sa source. Les costumes (ceux des filles surtout) renforcent l’impression de se trouver à une Démonstration de l’école de danse. Et pourtant, le trouble vient de ce que l’ensemble est directement plaisant, agréable. On résiste à la pente, un moment, puis on cède à l’enthousiasme. Les danseurs semblent être chez eux en train de danser à moins qu’ils ne soient en boîte de nuit, épatant la galerie avec cette technique qui est leur première langue, la technique de l’école française, propre, contrôlée, avec des épaulements variés qu’il mâtinent d’un roulement d’épaule aguicheur ou d’une démarche de marlou.

Ce à quoi Forsythe nous convie, en fait, c’est au spectacle de la digestion de sa propre technique qui a bousculé la danse néo-classique, lui rajoutant de multiples inflexions, par la technique académique. Les danseurs du ballet de l’Opéra, tous plus ou moins nés après In The Middle Somewhat Elevated, parlent désormais Forsythe sans paraître y penser. Peut-être même ont-ils appris la danse la plus classique avec cet accent particulier.

Forsythe, dans ce voyage à rebours, nous convie au spectacle de la nouvelle danse classique. On pourrait y voir une régression vers le formalisme. Mais le vocabulaire est là ; augmenté.

Il attend patiemment qu’un nouveau génie lui ré-insuffle, encore une fois, la puissance et l’esprit.

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Peck Balanchine : Soir de fête, nuit d’ivresse…

BastilleSoirée Peck-Balanchine : samedi 2 juillet 2016.

Dans les programmes mixtes comme celui inauguré samedi par le Ballet de l’Opéra à Bastille, on veut toujours trouver un fil conducteur qui tisse des liens entre les œuvres. Ici le premier lien parait évident. Justin Peck, créateur du ballet « Entre chien et loup » est un produit de la School of American Ballet fondée par George Balanchine dont on faisait rentrer au répertoire une pièce de 1966, assez méconnue en France, « Brahms-Schönberg Quartet ». Mais la paire ne se justifie pas que par la filiation d’école. Les deux pièces musicales choisies montrent de grands compositeurs posant un regard sur d’autres géants de la musique. Schönberg orchestre Brahms, bien sûr, mais Francis Poulenc commence son concerto sur un thème de Mozart. Il y a surtout une sorte de communauté thématique dans les deux œuvres qui, par le biais du bal, posent des questions sur l’identité et sur l’intime.

La musique de Poulenc inspire à Justin Peck un ballet dans une ambiance de fête foraine. Par le truchement de masques-écran proches des casques d’escrime, les danseurs sont eux-mêmes transformés en jolis lampions multicolores évoluant devant un cyclorama aux couleurs changeantes – mais toujours acidulées – qui inscrit, comme point culminant d’une courbe sinusoïdale noire, la photographie d’une montagne russe. Au début, tout le monde avance masqué. Une danseuse en orange (Valentine Colasante) semble mener la danse à coups de grands battements. Un premier pas de deux développe un partenariat fluide, avec portés aériens et enroulements, dans cette veine « post-néo » très en vogue actuellement. C’est alors qu’on croit assister au début d’un pas de trois que le premier masque tombe. La fille enlève son grillage coloré au garçon. C’est Arthus Raveau, – une merveille de musicalité et d’expressivité du buste – qui danse avec Sae Eun Park, tombant aussi le masque, qu’on avait rarement vu aussi étirée-relâchée. À partir de ce moment, le jeu des « dévoilements » se fera de manière régulière. Chacun faisant son coming out sensible tandis que le groupe anonyme prend des poses plastiques assis sur une double rangée de tabourets côté cour. Ils finissent tous d’ailleurs par danser à découvert après avoir rejoint un gars en une dernière guirlande de lampions humains.

John Baldessari, auquel Justin Peck a commissionné les décors qui ont inspiré à la costumière Mary Katrantzou ces curieux appendices du chef, écrit dans le programme :

«D’un côté je pense que plus une image est ancienne, plus son contenu est dénué de sens – c’est là où il y a cliché. Elle est morte. Car les clichés sont morts. J’aime l’idée de jouer au docteur Frankenstein et de réinvestir ce qui est mort, c’est une métaphore du retour à la vie ».

On se gardera bien de juger si le plasticien réalise son programme, ne se sentant pas compétent en la matière. Par contre, on se demandera si le chorégraphe se montre à la hauteur de ce programme ambitieux. Héritier d’une école, renouvelle-t-il le genre ? Prudemment, toujours dans le programme, Peck met l‘accent sur son rapport à la musique. Sa chorégraphie se laisse indéniablement regarder. Les groupes évoluent de manière naturelle par vagues chromatiques. Même lorsqu’ils portent des masques, les danseurs parlent de tout leur corps. Justin Peck est indéniablement un chorégraphe musical. Mais de tendances (les groupes plastiques comme dans «Clear Loud Bright Forward» de Millepied) en citations (les ports de bras décalés des filles comme dans «Apollon» ou «Sérénade»), on ne peut pas franchement dire qu’il renouvelle ni la forme ni le genre du ballet néoclassique non narratif.

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Après les flonflons du bal populaire, nous voilà conviés, avec «Brahms Schönberg Quartet», à un pince-fesses nocturne devant un palais baroquisant. Ce n’est peut-être pas du très grand Balanchine. C’est un peu comme si le chorégraphe faisait les danses de concert du nouvel an, mélangeant époques et poncifs sur la Vienne éternelle. Mais cette œuvre mineure d’un géant de la chorégraphie porte néanmoins les marques de son génie. On se laisse conquérir par une subtile progression des ambiances, des humeurs (surtout celles des ballerines) qui nous conduit en Cicérone à travers la nuit.

P1120056Cela commence un peu comme une garden party avec 4 trios de danseurs et un tercet de solistes. On sent quelques réminiscences de « La Valse » ou de « Liebeslieder Walzer ». L’ensemble paré de rayures noires et blanches très Sécession viennoise est mené par Sabrina Mallem aux jetés pleins d’autorité, aux côtés d’un quatuor de garçons, et un couple élégamment tournoyé par Dorothée Gilbert et Mathieu Ganio. Le formalisme des danses est accentué par l’interprétation un peu détachée des deux principaux solistes.

Par le truchement d’un rideau bouillonné, on entre ensuite dans le palais où se déroule un charmant badinage amoureux dans une veine très Biedermeier. Sur l’Intermezzo, au milieu de trois solistes féminines, Amandine Albisson, virevolte, flirte chastement et fait froufrouter ses jupons roses avec grâce (très jolis piqués arabesques ouverts) autour de Stéphane Bullion, un prétendant muet mais empressé. Le tout n’est pas sans évoquer la scène de séduction entre Giselle et Albrecht au premier acte.

Retour au parc pour l’Andante. La nuit s’avance et les danseurs prennent des allures de songe.  Le blanc a dévoré le noir, l’élément masculin s’estompe; la nuit est femme. Les mouvements du corps de ballet féminin ne sont pas sans rappeler les évolutions flottantes aussi bien que tirées au cordeau des sylphides de Taglioni revues par Fokine. Le passage ne tient pas toujours ses promesses. Mathias Heymann (dont le pourpoint fait un peu trop penser à un drapeau de pole position) impressionne d’abord par de fulgurantes sissonnes mais vrille juste après ses doubles assemblés. Myriam Ould-Braham, parfois mise hors de son axe par son partenaire, reste toujours un peu en retrait. Le trio de danseuses demi-solistes qui les accompagne est fort mal assorti.

Mais la nuit s’achève. Et quand la fatigue vous prend, il faut des Tziganes pour réveiller vos sens émoussés! Le passage, créé jadis pour Suzanne Farell et Jacques d’Amboise, préfigure «Tzigane» sur les pages de Ravel. L’esprit, légèrement ironique (« tongue in cheek ») n’est pas sans rappeler «Tarentella». À l’Opéra, côté costume, ça commence à sérieusement se gâter. Karl Lagerfeld habille ce goulash avec des costumes polonais et pose une boîte de camembert sur la tête de l’autre Karl (Paquette) qui ne trouve pas l’énergie bravache nécessaire pour compenser cette atteinte à sa dignité. Résultat, il ressemble au mari du «Concert» de Robbins essayant de séduire la ballerine. On s’étonne presque qu’il n’essaye pas de lui mettre la main au derrière. L’eut-il voulu, il aurait sans doute eu toutes les peines du monde à attraper Laura Hecquet qui fait grande impression en bacchante déchaînée. Sa pointe de sécheresse désormais associée à des relâchés jouissifs, met en valeur les projections de jambes osés ou les périlleuses pirouettes attitude en dehors sur genou plié.

Le Ciel de la toile de fond devient orangé ; c’est le soleil qui se lève. Et on ne sait pas très bien si cette aurore n’est pas surtout celle de Laura Hecquet, la seule nomination de cette ère Millepied au crépuscule si précoce.

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Giselle : un temps du bilan

Pavlova. London, 1925

Anna Pavlova. Londres, 1925

Pour la première fois depuis qu’ils ont lancé leur page, les Balletonautes ont pu assister à une série de Giselle à l’Opéra de Paris. Cette reprise, même dans la production néo-Benois, avec ses toiles peintes vieillottes (la maison de Giselle qui tremblote dès qu’on en ouvre la porte), ses costumes un peu trop soyeux (les paysans du premier acte) ou vaporeux (les tutus trop juponnés des Willis qui ruinent leur traversée croisée en arabesque), ses perruques à bandeaux de cheveux bruns uniformes qui font prendre dix ans à la plus jolie des danseuses, a néanmoins été attendue puis suivie avidement par nos rédacteurs.

Cléopold, qui perdait déjà la raison à la perspective de voir Myriam Ould-Braham dans le rôle titre s’est fendu d’un article historique sur la filiation dramatique qui a conduit à la scène de la folie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Fenella, rédigeant son désormais traditionnel « plot summary » (que les balletotos, ne reculant devant aucun sacrifice, traduisent désormais en français), s’est soudain trouvée happée par le thème de la marguerite, l’un des leitmotive de la partition d’Adam et l’un des plus touchants moments pantomime du ballet. Cette obsession a coloré son argument de Giselle et a par la suite donné naissance à une fantaisie où les fleurs prennent le pouvoir et racontent leur version de l’histoire (aussi traduite en français).

« L’herbe est toujours plus verte ailleurs », mais il faut avouer qu’une fois encore, de vilains nuages se sont amoncelés au dessus de la notre avant même le premier lever de rideau.

La valse trop connue des remplacements a encore fait entendre ses accords funestes. Annoncée sur la première, Laëtitia Pujol a, une fois de plus, disparu des distributions ; Myriam Ould-Braham, annoncée en remplacement aux côtés de Mathieu Ganio ne sera finalement apparue que sur ses dates initiales, en fin de série. L’un de plus beaux Albrecht de l’Opéra y a perdu une date puisque la distribution de la première a finalement réuni Amandine Albisson et Stéphane Bullion. On avait déjà perdu une Myrtha au passage en la personne d’Alice Renavand (Emilie Cozette et Laura Hecquet n’ayant jamais dépassé le stade des pré-distributions). Du côté des Albrecht, les distributions auront été annoncées avec des trous : Dorothée Gilbert a été annoncée sans partenaire jusqu’à ce que la direction de la danse ne trouve un « pompier » en la personne de Vadim Muntagirov. Les invitations à l’Opéra manquent décidément de glamour : « On n’a personne d’autre, tu viens dépanner ? ». Les grilles sont restées plus stables chez les demi-solistes.

Critiqué par le directeur de la danse sortant comme trop uniforme, qualifié de « papier peint » (à fleur, le papier peint ?), le corps de ballet de l’Opéra s’est attiré quelques foudres sur la toile. Sans être aussi alarmistes que certains, on reconnaîtra que quelques lignes erratiques chez les filles ont pointé leur vilain bout de nez au deuxième acte en début de série. Cela reste infiniment mieux qu’ailleurs. On est plus préoccupé par le fait que la compagnie en arrive maintenant presque systématiquement à utiliser des élèves de l’école de danse dans ses grandes productions en remplacement des titulaires. Le flux tendu pouvait se comprendre l’an dernier, pendant la « saison d’adieux impossible » de Brigitte Lefèvre, mais là, Giselle se jouait sans qu’une autre grande production ne vienne clairsemer les rangs : Giselle demande une trentaine de filles au premier acte, 28 au second (24 willis, 2 willis principales, Myrtha et Giselle), la compagnie compte actuellement 65 membres féminines du corps de ballet sans compter les éventuelles surnuméraires qui rongent souvent leur frein dans les coulisses. Où était tout ce petit monde pour qu’on en arrive à demander à de jeunes gens qui auraient bien d’autres choses à faire (le concours d’entrée approchant et, pour certaines, le baccalauréat)  de combler les vides au premier acte et, éventuellement, au deuxième ? La réponse appartiendrait à l’Opéra… Mais il y a longtemps qu’on a fait notre deuil de la communication avec cette maison.

Dans l'écrin vaporeux du corps de ballet...

Dans l’écrin vaporeux du corps de ballet…

La scène n’était enfin pas la seule à être remplies d’apprentis. Le chef d’orchestre Koen Kessels a eu toute les peines du monde à discipliner l’Orchestre des lauréats du conservatoire. Indigné, James l’a crié haut et fort sur le site et sur les réseaux sociaux.

Néanmoins, la série des Giselle a réservé quelques sujets de satisfaction et même quelques miracles.

Si James n’a pas été bouleversé par la Giselle d’Amandine Albisson (28 mai), c’est, de son propre aveu, conséquemment à la déception provoquée par la disparition éclair du couple Ould-Braham-Ganio le soir de la première. C’est aussi en raison de la méforme de son partenaire Stéphane Bullion. Il reconnait néanmoins des qualités à la jeune ballerine. Le temps lui donnera sans doute ce « soupçon d’indicible » et « le parti-pris dramatique » qu’il appelle de ses vœux.

Mais le ciel s’éclaircit sur notre clairière champêtre… Il y a de grandes Giselles qui se dessinent ou se confirment à l’Opéra. Dorothée Gilbert, en tout premier lieu. Qu’elle danse finalement aux côtés de Mathieu Ganio (le 31 mai) ou avec l’invité russo-britannique Vadim Muntagirov (2 juin), elle conquiert sans coup férir le cœur de nos rédacteurs, qui luttent, le plus vaillamment qu’ils le peuvent, face aux périls du dithyrambe. Les deux princes de mademoiselle Gilbert ont l’élégance innée et la sincérité touchante. Le second gagne à un cheveu la bataille de l’entrechat 6 mais le premier le surpasse finalement en transcendant cette prouesse d’un supplément d’âme. Des vertus de l’expérience…

Ludmila Pagliero offre également une vision originale et palpitante de l’héroïne de Gautier : dramatique, madone rédemptrice, ombre charnelle… C’est ainsi que l’a perçue Cléopold le 8 juin. Son partenaire, Karl Paquette restait plus brouillé quant aux intentions. Un prince qui repart avec ses lys n’est jamais un grand prince, pérore notre rédacteur à la barbe fleurie.

Et puis il y eut – enfin ! – l’apparition tant attendue, celle de Myriam Ould-Braham aux côtés de Mathias Heymann. James, s’est laissé porter par la distribution la plus homogène de sa série (le 11 juin), de même que Cléopold lors d’une représentation d’autant plus chère à son cœur qu’elle a été, jusqu’au dernier moment, menacée par un préavis de grève (le 14).

Un couple dans l’évidence. Une même façon d’articuler clairement la danse. Une diction. Myriam-Giselle paraîtrait presque trop naïve si elle n’était en face de Mathias, un Albrecht aussi inconséquemment amoureux d’elle qu’elle l’est de lui… […]

[…] À l’acte 2, Myriam-Giselle créé une impression de suspension fantomatique mais quelque chose dans son port et dans ses équilibres presque trop subreptices montre que la Giselle du premier acte se débat pour sortir de cet ectoplasme qui n’est pas elle. Elle se réalise en revanche aux mains d’Albrecht, ardent partenaire. Les sensations d’envol dans l’adage sont enthousiasmantes. Les arabesques décalées sont tellement poussées par le couple qu’elles défient l’apesanteur. Myriam-Giselle continue de bouger un bras, infléchit la ligne du cou et c’est comme si elle était un feuillage des roseaux qui bordent le lac, frémissant lentement sous le vent.

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Les Myrthas ont également donné des sujets de satisfaction à nos balletotos. Ceci mérite d’être noté. Le rôle de la reine des Willis avec ses redoutables variations « à froid » peut donner lieu à des contre-performances embarrassantes pour les danseuses qui l’interprètent. Pour cette reprise, toutes celles que nous avons vu (nous avons manqué l’unique date d’Héloïse Bourdon) y ont trouvé leur voie (et leur voix). Valentine Colasante séduit plus Cléopold que James mais sa pesanteur de fumigène n’est pas dénuée d’autorité. Fanny Gorse fait une entrée remarquée et Hannah O’Neill, avec sa danse altière et silencieuse, met tout le monde d’accord. Ouf !

Dans le pas de deux des vendangeurs, nos balletotos s’accordent pour tresser des couronnes de laurier louangeur au couple formé par François Alu et Charline Giezendanner. Mais les petits nouveaux ne déméritent pas. Germain Louvet, petit prince déguisé en paysan séduit James aux côtés de Sylvia Saint Martin tandis que Paul Marque et Eléonore Guérineau (dont on ne se console pas d’avoir manqué sa Giselle au vu de ses prestations en Willi) dominent leur partition. Cléopold écrit :

« Guerineau impressionne par son ballon et l’aisance de ses fins de variation sur le contrôle. Paul Marque développe un style très français, moins dans le saut que dans la liaison des pas et la coordination. Sa série de cabrioles battues est sans doute impressionnante d’un point de vue athlétique mais cet aspect passe totalement au second plan. On admire la tranquille maîtrise du corps qui conduit à la sensation d’envol. »

François Alu et Charline Giezendanner

François Alu et Charline Giezendanner

Chez les Hilarion, enfin, si on a regretté de voir trop souvent plutôt des Albrecht en puissance (Vincent Chaillet et Audric Bezard  sont presque desservis par leur belle élégance), on a apprécié leur investissement dramatique. Seul François Alu rendait complètement plausible le choix de la petite paysanne prête à donner sa confiance à un bel étranger.

Voilà donc le bilan de cette Giselle 2016, globalement –très- positif…

Une remarque finale s’impose cependant. Malgré ces beaux Albrechts et ces grandes Giselles en magasin, faudra-t-il encore attendre sept longues années pour que Paris fasse ses délices du plus beau ballet du répertoire classique ?

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« Giselle » Ould-Braham Heymann : vertiges de l’entre-deux-mondes

P1010032Giselle, soirée du 11 juin 2016

Je commençais à me résigner, et j’avais tort : il m’aura fallu attendre la fin de cette série de Giselle pour voir enfin une distribution entièrement satisfaisante, des petits aux grands rôles, et surtout, dont les acteurs principaux s’accordent au petit poil, comme une évidence. Ainsi, le partenariat entre Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann fourmille d’attentions touchantes ; le flirt entre les personnages s’enrichit d’une attachante complicité du bout des doigts.

De même, la rivalité amoureuse entre les deux prétendants de Giselle est parfaitement rendue : outre que le contraste entre l’élégant Loys et l’Hilarion plus terre-à-terre de François Alu est plus marqué qu’à l’ordinaire, l’interaction est aussi parfaitement rendue ; quand Loys, pourtant sans armes, fait reculer Hilarion, c’est moins l’effet de l’autorité du premier (version habituelle), que de la stupéfaction du second, doublement troublé par la déroute de ses arguments (son type de virilité est inopérant, il y en a donc un autre) et par le mystère sur l’identité de son rival.

On ressent, à voir les trois danseurs, l’intensité physique de leur engagement : lors du divertissement avec les amies de Giselle, Mlle Ould-Braham vacille comme une chandelle (elle tomberait à terre si son partenaire ne la retenait pas) ; Alu, espérant convaincre la donzelle, la colle littéralement ; et les effondrements de fatigue d’Heymann au second acte paraissent de vraies chutes de cascadeur et non des poses de danseur (notamment le dernier, avant la salvatrice cloche du matin).

Mlle Ould-Braham a compris que Giselle est à la fois une jeune fille et un destin. D’où une impression de personnage double, qui s’enracine dès le premier acte. Par l’usage du tablier, elle ancre discrètement le statut social de la jolie paysanne ; mais elle a, dans l’expression, une réserve, et dans le mouvement, une touche délicate, qui la placent à part de ses congénères. Là se noue le drame : à l’instant de sa fausse promesse, Albrecht a pu sincèrement croire abolie la barrière nobiliaire.

Le spectateur néglige facilement la personnalité du bonhomme, jusqu’à le considérer comme une simple machine à entrechats. Cela s’appelle avoir le regard de Myrtha. De cette myopie, Mathias Heymann nous guérit : lui aussi a une double nature, altière et espiègle, humaine et féline, sociale et tripale. C’est le premier Albrecht qui m’a donné la chair de poule au moment des fameux entrechats six : je n’ai pas regardé les pieds, je n’ai pas retenu les bras, je ne me souviens plus du visage, je n’ai vu que de l’énergie qui partait en battements.

Dans un acte blanc réussi, les interactions entre Giselle et Albrecht sont nimbées d’une touche d’irréel (est-elle vraiment là ? parvient-il réellement à la toucher?). Nos deux danseurs semblent s’accorder les yeux fermés, comme en rêve. Alors que Dorothée Gilbert devient post mortem une madone protectrice, Myriam Ould-Braham reste une brindille en mission ; le croisé des bras sur la poitrine, haut  et retenu, a un aspect sacré et sépulcral.

Pour notre bonheur, Hannah O’Neill complète le quatuor. La reine des Wilis est une malheureuse qui a réussi : elle connaît les sous-bois comme sa poche, les investit avec assurance et légèreté, mais sans états d’âme. Il faut au rôle une solide technique, et une autorité toute en grâce, et non en force. Les adjointes Charline Giezendanner et Sylvia-Cristelle Saint-Martin sont à l’unisson. Dans la fine équipe du 11 juin, on compte aussi les protagonistes du pas de deux des paysans, en la personne d’un Pablo Legasa à l’élégance prometteuse, et d’une Eleonore Guérineau toute de tranquille facilité.

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« Giselle » : Ludmila Pagliero, la chair et l’esprit

P1010032Giselle, Ballet de l’Opéra de Paris. Soirée du 8 juin 2016.

Au premier acte, ce qui frappe et séduit dans le couple formé par Ludmila Pagliero et Karl Paquette, c’est la clarté de la pantomime. Melle Pagliero est une Giselle enjouée, presque primesautière. Sa naïveté est pureté de cœur, mais ce n’est pas une petite dinde. Il faut voir les petites agaceries qu’elle destine à Albrecht, comme elle arrange sa robe sur toute la largeur du banc afin de se prévenir, momentanément, des ardeurs de son amoureux. Albrecht-Paquette, quant à lui, sait très bien jouer la badinerie face au jeu de fuite-évitement de sa partenaire (on reste un peu plus réservé sur la réactivité de ses pieds dans les cabrioles. Mais, après tout, Alu est là pour contenter l’œil dans ce département). Pendant la diagonale sur pointe, Ludmila Pagliero a les mains un peu lâchées. Ce qu’elle perd en « grand style », elle le gagne en véracité de sentiments. Sa Giselle a vraiment l’air d’être à la fois comblée d’être enfin autorisée à danser et un peu honteuse de se produire ainsi devant tout le village et l’homme de sa vie. Cet instinct dramatique sert parfaitement la danseuse pendant la scène de la Folie : vidée de son naturel, le visage prenant soudain les accents douloureux d’une piéta, Ludmila-Giselle entre dans une transe qui la porte presque vers les dangereux rivages du verbal. On s’étonne qu’elle ne cède à la tentation de crier pour de vrai. Elle semble s’effondrer et mourir plusieurs fois sous nos yeux. La dernière fois qu’elle se relève, on a le sentiment que ce n’est que sous l’emprise du sortilège de la reine des Wilis.

L’acte 2, commence sous de jolis auspices. Fanny Gorse, qui s’était faite remarquer cet hiver en illuminant le rôle plutôt ingrat de Rosaline de « Roméo et Juliette », se voyait donner sa chance dans le rôle de Myrtha, la reine des Willis. La jolie et longue ballerine nous a offert un bouquet de belles promesses. Après une entrée de piétinés un tantinet prudente, elle développe ses arabesques avec grâce tout en donnant, quand il le faut, du staccato à sa danse pour souligner l’autorité de son personnage. La délicatesse du travail de pieds vient ajouter, par contraste, un très joli vernis spectral à la Myrtha de Melle Gorse dans l’écrin velouté du corps de ballet. Tout cela a grande allure.

Ludmila Pagliero réapparait avec cette allure de madone qui avait été la sienne pendant la folie. La touchante figure rédemptrice semble souffrir encore du souvenir pénible de cet épisode qui a conduit à sa fin tragique. Techniquement, elle dépeint une ombre légère, crémeuse (car tout son travail est très silencieux) gardant néanmoins une consistance charnelle.

Hélas, on a un peu perdu Karl Paquette en route. Partenaire attentif capable également d’accomplir une belle série d’entrechats-six au moment crucial, il peine néanmoins à émouvoir. Est-ce la désagréable impression laissée par son attitude pendant la scène de la folie ? Car était-il nécessaire de poser son doigt sur sa bouche pour tenter d’empêcher Bathilde de confirmer les craintes de Giselle? donnant à Albrecht une apparence sinon de cynique, au moins égoïste. A l’acte 2, il s’affale pourtant beaucoup sur la tombe de Giselle. Mais la mort d’Hilarion nous a paru plus poignante que les larmes de ce prince. L’impression est confirmée lorsque le rideau se ferme sur la clairière aux premières lueurs de l’aurore. Karl Paquette est un prince qui part en remportant ses lys. Toujours mauvais signe….

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Giselle… Si les fleurs pouvaient parler #FlowerPower

Carte postale 1900Margaux à Lili :

Ma vie est vraiment top ! J’suis au soleil, tranquille, devant la petite maison de cette très gentille veuve un peu névrosée. Elle ne fait de mal à personne ; elle agite juste un peu les bras pour mimer des machins un peu lugubres du genre « mourir », « morte » et « ressuscitée d’entre les morts ». La maison est proprette, le terreau bio, comme il se doit dans un village perdu au milieu de nulle part, et mes pétales sont devenues d’un blanc crémeux, d’un duveteux… C’est bien simple, ces derniers jours, je me passe allègrement de mousse coiffante.

Sa fille Giselle est trop choute, un peu comme nous les marguerites ; même si on n’est pas des fleurs de la haute, on a une élégance naturelle, on relève le menton, on s’bouge et on donne envie de sourire aux gens.

Un jour, quelqu’un me la posera, « LA question » ! En attendant, j’maîtrise.

Le seul bémol du bled c’est ce type, Hilarion. Tu sais, celui qui fait son mec parce qu’il a du boulot ? Il arrête pas d’accrocher des trucs au clou qu’est juste au dessus d’ma tête. Les bouquets, c’est déjà pas top – les fleurs des champs sont d’un vulgaire et leur conversation d’un rasoir. Attends : les A-beeeeeeilles ! Mais alors quand c’est des lapins morts, j’ai juste envie d’pleurer. Le sang goutte sur mes pétales et ensuite j’ai plus qu’à prier pour qu’il pleuve. Beurk !

Attends ! Attends !!! Ouhhh, v’la un joli minet qui s’amène ! Tiens, bizarre, il a une épée et son pote s’en va la cacher dans la chaumière d’en face, là où les mauvaises herbes ont l’habitude de zoner. Huuuum !

Il fait du flan à Giselle ! Il lui court après ou quoi?

Wesh, ça y est ! Le thème musical est lancé ! Giselle me regarde, mais c’est qu’elle va m’choisir !!! Je vais être candidate à « ZE Quouestionne ». Une star de la télé réalité ! Bon, à plus, j’m’arrache !

Ça fait mal ! Plus que j’aurais pensé. Et la façon dont tout-ça s’est terminé m’a vraiment vexée.

J’ai ESSAYÉ de dire à G « Fais gaffe, monsieur beau gosse, c’est qu’des problèmes, même si je l’trouve mimi aussi. » Mais ce troudu m’a arraché un autre pétale, sournoisement- comme si deux épilations c’était pas déjà plus qu’assez. Du coup mon « IL T’AIME, PAS-DU-TOUT » est passé complètement hors radar. Et puis, tu vas halluciner, ensuite il m’a j’tée ! Quel saligaud. Encore heureux que son poteau avait mis son épée à l’abri.

Alors me voilà, faisant tapisserie sur le côté, cul par-dessus-tête et définitivement en vrac du côté pétale. Mais ce que je peux tout de même voir avec ma petite figure jaune boudeuse, ça ne m’plais pas du tout.

Le nouveau, le mimi, il s’avère que c’est un TO-TAL IMPOSTEUR. Fiancé genre depuis toujours, à une espèce de riche pétasse.

Par contre, je fais un come back de fou. La brave fille vient juste partager notre selfie « Il m’aime, Un peu, beaucoup… » avec «Amis et Connaissances ». ENFIN ! Tout le monde a maintenant pigé c’que j’essayais de dire depuis le début.

C’est trop triste que Giselle ait dû mourir. Je l’aimais bien.

:(((

*

*                                                  *

Lili à Margaux :

Tu ne connais pas ta chance, tu t’es juste fait débiner. BON D’ACCORD, déchiquetée aussi. C’est pire.

Aujourd’hui, ton mec, le prince, a pointé son nez dans notre serre fraiche et a fait couper une brassée d’entre nous au dessus de la cheville par Wilfrid ; tu sais, son copain.

Donc me voilà, au milieu de nulle part, de nuit avec mes sœurs, congelée et complètement flippée. Tu le crois, ça, Albrecht – c’est son vrai nom – nous a emmené là-bas, genre au milieu de méga-nulle-part et s’est contenté de nous larguer toutes sur la première tombe venue. Brrrrrrrr !

Un pathétique bouquet de fleurs des champs nous avait devancées sur la tombe. C’est confirmé, la rubrique des abeilles crevées est leur seul sujet de conversation.

….

Dernières nouvelles :

La forêt est dirigée par une bonne femme pas commode qui – le croiras-tu ? – chaque soir à minuit, empoigne de quelconques feuillages, des brindilles, bref si elle n’en trouve pas, tout ce qui lui tombe sous la mire (tu me pardonneras l’homonymie) et puis, crois-le ou pas, se met à agiter dans tous les sens ces quelques choses afin de convoquer toutes ces autres nénettes hyper déprimées.

Puis elles piétinent en rond toute la nuit, de très, mais alors de très très mauvaise humeur. Le gazon se plaint d’affreux maux de tête !

Attends un peu ! Tu me disais que Giselle était morte ? Mais la voilà ! Bon, c’est vrai qu’elle est toute pâlote.

Et ne voilà-t-il pas qu’elle fait des avances à Albrecht ! Elle lui verse même sur la tête un escadron de fadasses petites fleurs des bois. Hé ! Mamzelle Perfection ! Ça t’aurait fait mal de nous faire participer à la place ?

Quant à l’autre pimbêche de reine des zombies, madame Myrna, Mirza, ou je ne sais plus de quel nom ronflant elle s’épelle : sérieusement, est-ce qu’elle peut ignorer que ses brindilles sont incroyablement allergiques à tout objet en forme de « t » ? C’est un coup à les faire crever.

Elle a deux meilleures copines qui se font appeler dans le programme, tiens-toi bien…, Moyna et Zulma, sans blague…

Cet endroit est bourré de cas cliniques…

Margo, toi et les lapins serez heureux d’apprendre que les fiancées viennent juste de jeter ce ringard d’Hilarion dans le lac.

Oooh, je te le donne en mille, G et A se fredonnent ton thème l’un à l’autre. Trop bien ! Marguerites en force !

Ne me vire pas de ta liste d’amis, mais peut-être te trompais-tu au sujet du « pas du tout » ? J’dis ça, j’dis rien.

Après pas mal d’émois, les voilà tous partis. Whouuuu !

Enfin à part Albrecht. Il est tout suant et je pense que ses batteries sont sérieusement à plat.

Mais, mais,… il se dirige vers nous avec ce regard qui dit, j’ai besoin de prendre LA pose (dramatique).

Que va-t-il faire ? Choisir l’une d’entre nous ? Ça ne serait pas équitable.

Ou alors en prendre quelques-unes, et nous lâcher une par une sur la tête afin que nous soyons non seulement laissées seules dans cette damnée forêt mais encore obligées de lutter contre la baisse de réseau consécutive à une chute ?

Il ne pourrait pas juste nous ramener toutes à la maison ?

Pour sûr, j’opterais bien pour cette dernière solution. Mais cela voudrait dire sans doute qu’il nous recyclerait en nous donnant à sa femme. Rien que d’y penser… Beuuuurk !

Parfois, c’est tout de même moche la vie d’une fleur, hein ?

VDF

Carte postale 1900bis

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Giselle…If The Flowers Had Their Say #FlowerPower

Carte postale 1900Daisy to Lily:

 I love my life. I get to sit in the sun in front of the little house of a nice, if kinda neurotic, widow lady. She does no harm, just waves her arms around miming gloomy stuff like “dying,” “dead,” and “rising from the dead.” House is clean, the plant food organic as it should be in a village in the middle of nowhere, and my petals have become so creamy white and super fluffy these days that I can even skip the conditioner.

Her daughter, Giselle, is a real sweetheart, kind of like us daisies: even if we’re not a noble flower we do have natural elegance, hold our heads up high, wave a lot, and make people smile.

One day, someone will ask me “the question.” But while waiting, I’m chill.

The only real downer in this nabe is that Hilarion guy. You know, the one who thinks he’s a big hotshot because he has a job?  He keeps hanging things up on the hook right above my head. The bouquets are bad enough – flowers from the field are so tacky and such boring conversationalists. I mean: bees? Puhlease. But when it’s the dead rabbits I just want to cry. They drip blood on my head and all I can do is pray for rain. Gross.

…..

Wait a minute. Ooh, a cute new guy just showed up. Weird, he’s got a sword and his man friend goes to hide it in that cottage across the way where the Weeds hang out. Hm.

He’s putting to moves on Giselle. Is he chasing her or what?

OMG, it’s happening! The theme song has started! Giselle is looking at me, no, she’s reaching for me…I’m gonna be a contestant on “The Question?” A reality star! Gotta go!

…..

 That hurt more than I expected. And the way the whole thing panned out really hurt my feelings.

 I TRIED to tell G. “Watch out, Mr. Handsome looks like such bad news, even if I think he’s cute, too.” But then the asshole yanked out yet another petal on the sly – as if even two just plucked wasn’t like so much more than enough. So my cry of  “he loves you not, BFF!” went totally off her radar. Then he, get this, just tossed me away. What a creep. Good thing his bro had taken away that sword.

So here I am, kind of off to the side, upside-down and definitely the worse for wear petal-wise. But what I can still see with my little yellow frowny face, I do not like.

 The cute new guy turned out to be a TOTAL fraud. He’s a…PRINCE! Engaged to some rich bitch since, like, forever.

 But I’m having the most amazing comeback. That sweet girl just shared our “He Loves Me, Not” selfie — even with acquaintances.  FINALLY everybody got into what I had been trying to say in the first place.

 Pity Giselle had to die, though. I liked her.

: (((

 *

*                                                 *

Lily to Daisy:

 You are soooo lucky you only got seriously dissed.  OK, shredded too. This is worse.

 Today your prince guy showed up at our excellent hothouse and had Wilfried — his pal, you know, the one who’s always worried and hiding stuff — chop a bunch of us off at the ankles.

 So here I am in the middle of nowhere at night with my sisters, freezing and freaked out. Would you believe it, Albrecht – that’s his real name — took us out here into like mega-nowhere and just plonked the bunch of us on some random grave. Creepy!

 A pathetic bunch of wildflowers already beat us to the tomb. Yup, confirmed, all they can talk about are dead bees.

…..

 So here’s what’s goin’ down:

 The forest is ruled by this really tough female who – every single midnight, would you believe it? – grabs some foliage, twigs, whatever if she can’t find the myrrrh (they try really hard to hide from both spells and spell-check) and then, believe it or not, waves around the whatever so as to summon up all these other severely depressed females.

 They then stomp around all night in a really, really, bad mood. The grass have developed major migranes.

 …..

 Wait a minute. You said Giselle was dead. But here she is! Does look kind of pale though.

And she’s putting the moves on Albrecht. Even dropping a posse of dinky little woodland flowers on his head. Hey, Miss Perfect, what would have been so uncool about using us instead?

As for hoity-toity zombie queen Ms. Myrna, Myrtle, or whatever fab way she spells her name: can she seriously not know that twigs are incredibly super-allergic to all objects shaped like a “t?” Makes them pass out?

She’s got two besties who call themselves in the program book, get this, Moyna and Zulma. Not kidding.

This place is full of nutcases.

…..

Daisy, you and the rabbits will be happy to hear that the girlfriends have just dumped that loser Hilarion into the lake.

Ooh and get this. G & A keep humming your theme song to each other. Cool! All power to the Daise’!

Don’t unfriend me, but maybe you were wrong about the “he loves me not” stuff? Just thinkin.’

…..

After a lot of commotion they’ve all gone.  Whew.

 Except for Albrecht. He’s all sweaty and his batteries are thisclose to dying.

….

Uh, oh. He’s heading towards us with that “I need a flower to strike a pose [dramatic]” look.

What will he do? Pick just one of us? That would be so unfair.

Or grab a few, and then drop us on our heads one after the other, so that we’re not only still out alone in a goddamn forest but battling those kinds of concussions that makes our wireless go down?

Couldn’t he just take us all back home?

Obviously I’d prefer this last one.

 But that would probably mean he’d recycle us off to his wife.

Come to think of it: eeew.

Sometimes being a flower really sucks, doesn’t it?

 WTF just happened to us?

 The “F,” of course, is for “flower.”

Carte postale 1900bis

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« Giselle » Gilbert-Ganio. Ces deux-là…

Rideau GarnierGiselle, Ballet de l’Opéra de Paris. Mardi 31 mai 2016.

Il est longiligne ; elle est brindille. Il est un peu léger ; elle ouvre – un peu trop – des yeux de jeune faon qui crient son inexpérience.

Pour la danse, ces deux-là ne manquent pas d’expérience. Lui développe ses lignes avec des extensions presque abstraites ; elle déploie une tranquille maîtrise qui culmine lors de la variation de la diagonale sur pointe.

Et ce sont ces deux-là qui ne devaient pas danser ensemble ? Ils sont pourtant fort bien assortis et contrastent comme il faut avec le reste de la distribution. Ainsi, si Vincent Chaillet peut paraître un peu aristocratique en Hilarion, son angularité de visage s’oppose à la pureté des traits de Ganio-Albrecht. Alu et Giezendanner, avec leur silhouette plus compacte que celle du couple principal, se définissent clairement comme « vendangeurs » ; ce qui n’empêche pas l’une d’avoir une élégance toute romantique, caractérisée par des fins de variations sur le contrôle, et son partenaire d’impressionner par son plié souverain qui lui permet d’atterrir élégamment de n’importe quel tour en l’air même ceux qu’il prend hors de leur axe. C’est dans ce monde où chacun semble être à sa place (jeunes premiers, paysans et noblesse altière mais bienveillante) que le drame éclate comme un coup de tonnerre meurtrier au milieu du ciel d’été.

Acte1La scène de la folie de Dorothée Gilbert est en rupture totale avec l’humeur joviale jusqu’ici bâtie par elle… Giselle s’effondre au sol, agitée d’un spasme violent. Lorsqu’elle se relève, ses yeux ont perdu toute candeur, plus que dans l’interrogation, ils semblent figés dans une attention d’une effrayante acuité. Jamais Dorothée-Giselle ne sera moins elle-même que dans cette scène où elle s’est muée en femme; pas même sous la forme d’un spectre au deuxième acte. Mathieu-Loys-Albrecht, lui, opère déjà sa transition vers l’acte blanc. Il ne fait aucun doute que c’est Giselle qu’il aime et pas cette Bathilde, belle mais au maxillaire autoritaire (Stéphanie Romberg) avec laquelle les conventions sociales l’ont conduit à se fiancer. Lorsque Giselle esquisse le petit pas de basque de leur première rencontre, le parjure malgré lui, de manière très touchante, essaye de lui donner le bras, sans succès. L’effondrement final de la jeune fille le laisse affreusement seul et dévasté. Son départ du village est, curieusement, à la fois piteux, noble et émouvant.

A l’acte 2, Myrtha (Valentine Colasante, qui donne à sa reine des Willis la pesanteur crémeuse des fumigènes qui couvrent son royaume de toiles peintes) découvre une Giselle-Gilbert incontestablement immatérielle – en attestent ses équilibres suspendus modulés à l’infini et suivis de prestes courses pour exprimer le caractère insaisissable de l’héroïne – mais en aucun cas un spectre. On voit, grâce aux relâchés du bas de jambe qui font frémir la corolle vaporeuse de sa jupe, qu’affleure sous le fantôme la jeune fille pleine d’énergie et d’entrain de l’acte 1. D’ailleurs, la connexion avec Albrecht éploré s’établit immédiatement. Une intimité, palpable de loin, se dégage de leur adage. C’est comme si, entre ces deux-là, une conversation brièvement interrompue avait « naturellement » repris…

Sans être appuyés, les parallèles avec le premier acte sont en effets soulignés: Giselle effeuille la marguerite en comptant les pétales sur le corps d’Albrecht en souffrance. Ce dernier répète la combinaison de pas qu’il faisait au premier acte pour épater la galerie cette fois-ci sur le ton de l’élégie. Il s’effondre à deux genoux après sa série d’entrechats pendant laquelle il avait réussi à attirer mon attention plutôt sur ses bras, étirés dans une supplique désespérée à Myrtha.

À la fin du ballet, Albrecht-Ganio prend ses lys sur la tombe de Giselle. Mais contrairement à certains princes qui ont l’air de reprendre leur offrande afin de l’offrir à une autre, il s’en déleste sans regrets. Une seule fleur lui reste en main; et c’est une marguerite.

Giselle a disparu… Le prince est seul… Mais même séparés à jamais, ces deux-là seront longtemps réunis dans ma mémoire de balletomane.

Saluts 31 05

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Giselle: a plot summary

What we now consider the greatest ballet of the Romantic era, Giselle, premiered at the Paris Opera on June 28, 1841. Still deemed to provide one of the richest dramatic challenges for both a ballerina and her partner, this ballet encapsulates all the themes characteristic of Romantic theater and Gothic literature: inevitably tragic love stories, noblemen in disguise, innocent and betrayed heroines, a mad scene, vibrant local color giving way to moonlit forest glades, all of this topped by a heavy dose of the supernatural. Listen to the music with your eyes. Adolphe Adam’s score, resplendent with topical leitmotifs, sprucely antedates Wagner’s “discovery” of the form.

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 ACT I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle is the loveliest girl in a fairy-tale-like village lost somewhere in the Rhineland of the Romantic imagination. She will have two passions: her love for the dance and her love for Loys, a mysterious but handsome newcomer to the village. She will have two problems: her mother (who fears her daughter will wear out her heart by dancing too much and become a Wili, a restless dancing ghost) and Hilarion (a lowly games-keeper, Giselle’s very jealous self-anointed fiancé).
As this is a melodrama, when the curtain rises we must first encounter the anti-hero as he sets the plot in motion: Hilarion, toting either a bouquet or a brace of coneys (depends on the production), places his offering longingly at the entrance to the hut where Giselle and her mother live. But you can sense something is wrong. He’d make an okay son-in-law, but is he sexy? (Depends on the production, but usually the role is interpreted as a thankless and self-defeating exercise).

But the next guy — swooping down into Giselle’s bucolic valley replete with cape, sword, and shadowed by an intrusive but shrewd valet (called Wilfried in the program)– is indeed sexy and most confident of his charms. This elegant mystery man calling himself “Loys” sees no reason to deposit mere offerings before the girl’s door and then back away. He jauntily knocks on the door in triple rhythm, as Adolphe Adam’s music does its lovely variation on “Hickory Dickory Dock.”
As if just awakened, our beautiful heroine bursts out of her house, all abounce. By nature, she walks on air.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Her attraction to the elegant stranger who calls himself “Loys” is a no-brainer. But her modesty forms a kind of wall around her that this newcomer yearns to breach. Giselle, not by nature untrusting, nevertheless relies on a daisy to tell her if her new suitor’s aims are true. “He loves me, he loves me not.” Here is one case where French trumps English: the music in 3/4  time includes a winding and regretful phrase which ends in a question just where a French woman of the 19th century would touch the last petal. This superstitious gesture involves a soft chant of more than just two options: 1) he loves me 2) a little 3) a lot 4) passionately 5) unto madness 6) …not at all. “Unto madness” will perversely prove to define these characters’ lives.
Alas – even if her self-assured suitor tries to increase the odds by cheating – the flower proves prophetic at this moment: he loves her maybe a little but really not at all. The music’s “daisy theme” will haunt them both, from its fractured return during the mad scene to its odd reappearance (as led astray by a cello) for their duet in Act II…

Hilarion returns and bothers the couple. Village life goes on.

The usual harvest festival becomes especially exciting once an aristocratic hunting party arrives. The villagers decide to entertain them with dances. Giselle, prevented by her fretful mother from dancing, presents two of her friends who outdo each other in a technically demanding duet. One of the grand ladies, Bathilde, takes such a particular liking to Giselle that she asks her father, the Duke of Courland, if she might offer her own necklace to the young girl.

Overjoyed by such a gift, Giselle’s happiness grows when she is anointed « Harvest Queen. » Her mother cannot stop her from dancing with and for her friends.

Alas, meanwhile, the suspicious Hilarion actively seeks proof that Loys is not the regular guy he claims to be. He finds it in Loys’s hut: a sword, which by law and custom is forbidden to simple folk.
In fact, Loys is really Albrecht, a nobleman in disguise and who has been long affianced to Bathilde. Unmasked by Hilarion in front of everybody, Albrecht tries to make light of the situation. Giselle, realizing that she is about to lose the only man she has ever loved, begins to lose her mind. Desperately fighting against the darkness that fills her heart – and whether she has a heart attack or stabs herself with Albrecht’s sword depends on the production and the ballerina – she races about, haunted by old melodies, especially that of the “daisies.” Her invisible flowers now clearly shout his “I love you not.” Desperate for any love that is true, real and selfless, she hurls herself into her mother’s arms. And drops dead.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Intermission

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ACT II [50 minutes]

The moonlit second act takes place in a forest glade located somewhere between the village cemetery and a lake. We are in the realm of the Wilis, a ghostly tribe of beautiful young women who had died in despair just before their wedding day. Jilted by their fiancés, these girls are forever condemned to rise out of their graves each night under the spell of their queen, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha dances three solos in a row upon her entrance, all of them exercises in control and release…woe betide one without bounce, a steely softness, and natural gravitas. Thus the wilis embark each night to exact ritual revenge on all men – all of them, not just those who cheat and lie — by luring them one a time into their midst and then forcing each to dance until, exhausted, he dies.
The woebegone Hilarion, bringing flowers to Giselle’s grave, becomes their first victim during this night. But Giselle, summoned from her tomb to be initiated as a Wili, does all in her power to save their next target: Albrecht. He has finally understood that the daisy lied to them both: he loves her, passionately.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel, Belarbi, Arbo. Paris Opera Ballet 1990’s

Giselle’s pleas that Myrtha let him go fall on deaf ears. So our heroine tries to lull Albrecht and protect him by moving only gently and slowly. But they both get carried away be her now truly fatal passion for dancing. To everyone’s surprise, Albrecht is still breathing when the sound of bells signaling dawn shatters the power of the Wilis. Giselle’s superhuman ability to love and to forgive has broken the spell. She may/must now return to her grave to rest in eternal peace. If Albrecht does not die, he realizes that this means he is condemned to something worse: life.
He will remain alone with his memories. Unto madness, perhaps. We will never know how his story ends.

 

At the Palais Garnier in Paris from May 28th through June 5th, 2016.
Choreography by Jean Coralli and Jules Perrot. Music by Adolphe Adam.
Story by Théophile Gautier and Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, after Heinrich Heine, 1841.

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Un argument pour Giselle

Ce que nous considérons aujourd’hui comme le plus grand des ballets de l’ère romantique, eut sa première à l’Opéra de Paris le 28 juin 1841. Aujourd’hui encore réputé pour offrir un des plus riches défis dramatiques à la ballerine comme à son partenaire, ce ballet encapsule tous les thèmes caractéristiques du théâtre romantique et de la littérature gothique : amours inévitablement tragiques, gentilshommes déguisés, héroïnes innocentes et trahies, une scène de la folie, vibrante couleur locale laissant la place à une clairière au clair de lune, tout cela surmonté d’une grosse dose de surnaturel. Écoutez la musique avec vos yeux. La partition d’Adolphe Adam, resplendissante de leitmotivs topiques, anticipe gracieusement la « découverte » par Wagner du procédé.

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 Acte I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle est la plus jolie fille d’un village de conte de fées perdu quelque part dans une région du Rhin rêvée par les Romantiques. Elle a deux passions : son amour pour la danse et son amour pour Loys, un nouveau venu au village, aussi mystérieux qu’il est beau. Elle a deux problèmes : sa mère (qui craint que sa fille n’épuise son cœur à trop danser et qu’elle ne devienne une Willi, un insatiable fantôme dansant) et Hilarion (un humble garde-chasse, le fiancé autoproclamé et jaloux de Giselle).

Comme il s’agit d’un mélodrame, lorsque le rideau se lève, il nous faut rencontrer d’abord cet anti-héros tandis qu’il met l’action sur les rails : Hilarion, trimbalant soit un bouquet soit une paire de lièvres (cela dépend de la production), dépose soupirant son offrande à l’entrée de la chaumière où vivent Giselle et sa mère. Mais on peut d’ores-et-déjà sentir que quelque chose ne va pas. Ce gars-là ferait un beau-fils acceptable, mais est-il sexy ? (Là aussi cela dépend de la production, mais généralement le rôle est interprété comme une tâche ingrate et punitive).

Car voilà que le garçon suivant, qui fait irruption dans la vallée bucolique de Giselle, tout de cape, d’épée, et de valet aussi intrusif que malin – appelé Wilfried dans le programme – est, lui, on ne peut plus sexy et conscient de son charme. Cet élégant homme mystère, se faisant appeler « Loys », ne voit aucune raison valable de déposer une offrande devant la maison de la jeune fille pour ensuite s’éclipser. Il toque avec désinvolture à la porte sur un compte de trois, alors que la musique d’Adam offre une jolie variation « sur l’air du tra dé ri dé ra, et tra la la la. ».

Comme si elle venait de s’éveiller, notre jolie héroïne jaillit de sa maison, toute sautillante. Par nature, elle marche sur les airs.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Son attirance pour l’élégant étranger qui répond au nom de « Loys » ne fait aucun doute. Mais sa pudeur dresse une sorte de muraille autour d’elle que ce nouveau venu ne demande qu’à battre en brèche. Giselle, bien que n’étant pas de nature méfiante, s’en remet néanmoins à une marguerite pour lui dire si les intentions de son nouveau soupirant sont sincères. « Il m’aime, il ne m’aime pas ». Voilà un cas ou le français l’emporte sur l’anglais : la musique en 3/4 déroule un thème plein de regrets qui évoque la question qu’une femme du XIXe siècle poserait en effeuillant le dernier pétale. Ce geste superstitieux convoque une douce mélopée qui compte plus que deux options : 1) Il m’aime 2) un peu 3)beaucoup 4) passionnément 5) à la folie 6) pas du tout ; «À la folie » se révélera cruellement à propos pour définir le destin des personnages du drame.

Hélas – même si son soupirant, très sûr de lui, essaye de conjurer le sort en trichant – la fleur semble prophétiser la réalité du moment : il aime un peu mais pas vraiment à la folie. La musique du « thème de la marguerite » les hantera tous deux, de son retour fracturé pendant la scène de la folie à sa réapparition bizarre (dévoyée par le violoncelle) pendant le duo de l’acte II.

Hilarion revient et dérange le couple. La vie du village suit son cours.

L’habituelle fête des vendanges devient particulièrement passionnante lorsqu’arrive une aristocratique partie de chasse. Les villageois décident de les divertir par des danses. Giselle, empêchée de danser par sa soucieuse de mère, présente deux de ses amis qui se surpassent l’un l’autre durant un duo techniquement exigeant. L’une des nobles dames, Bathilde s’entiche à ce point de Giselle qu’elle demande à son père, le duc de Courlande, si elle peut offrir son collier à la jeune fille.

Parée de ce collier princier, Giselle est élue reine des vendanges. Elle obtient enfin la permission de danser devant ses camarades.

Pendant ce temps, le suspicieux Hilarion recherche la preuve que Loys n’est pas le monsieur tout le monde qu’il prétend être. Il la trouve dans la cabanes de Loys : une épée, qui par loi et coutume est interdite aux gens du commun.

En fait, Loys n’est autre qu’Albrecht, un gentilhomme déguisé en paysan depuis longtemps fiancé à Bathilde.

Démasqué par Hilarion devant toute l’assemblée, Albrecht tente de mettre au clair la situation. Giselle, réalisant qu’elle est sur le point de perdre le seul homme qu’elle ait jamais aimé, commence à perdre la tête. Se battant désespérément contre les ténèbres qui remplissent son cœur – qu’elle meure d’une crise cardiaque ou qu’elle se poignarde avec l’épée d’Albrecht dépend de la production ou de la ballerine – elle déambule, hantée par de vieilles mélodies, tout particulièrement celle de la « marguerite » ; ces fleurs invisibles qui maintenant lui crient tout fort « pas du tout ». Avide de trouver de l’amour qui soit vrai, réel et dévoué, elle se précipite dans les bras de sa mère. Elle tombe morte à ses pieds.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Entracte.

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ACTE II [50 minutes]

Le second acte, éclairé au clair de lune, prend place dans une clairière située entre le cimetière du village et un lac. Nous sommes au royaume des Willis, une fantomatique tribu de jeunes femmes mortes avant leur mariage. Abandonnées par leur fiancé, ces jeunes filles sont à jamais condamnées à sortir chaque nuit de leur tombe sous le charme maléfique de leur reine, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha danse trois solos à la suite, chacun d’entre eux étant un exercice de contrôlé-relâché. Malheur à celles qui sont dépourvue de ballon, d’une douceur implacable et d’une gravité naturelle. Commence alors le rituel de vengeance des Willis envers les hommes – tous les hommes et pas seulement ceux qui ont trompé ou menti – les attirant dans leur rangs puis les forçant à danser jusqu’à ce qu’épuisés, ils meurent.

Hilarion éploré, apportant des fleurs sur la tombe de Giselle, sera leur première victime. Mais Giselle, convoquée hors de sa tombe pour être initiée en tant que Wili, fait tout en son pouvoir pour sauver leur prochaine victime : Albrecht. Il a finalement compris que la marguerite leur avait menti à tous les deux : il aime Giselle passionnément.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel Belarbi Arbo 1990’s

Sa supplique à Myrtha de le laisser aller a rencontré une sourde oreille. Giselle essaye donc d’épargner Albrecht en bougeant le plus doucement et le plus lentement possible ; cependant ils sont comme emportés par sa désormais fatale passion pour la danse. À la surprise générale, Albrecht respire encore lorsque le son des cloches signalant l’aurore met fin au pouvoir de Willis.

La surhumaine capacité d’amour et de pardon de Giselle a rompu le maléfice. Elle va pouvoir – elle doit maintenant – retourner à sa tombe pour y jouir de la paix éternelle. Si Albrecht ne meurt pas, il réalise que cela signifie qu’il est condamné à quelque chose de pire : la vie.

Il restera seul avec ses souvenirs, jusqu’à la folie peut-être. Nous ne saurons jamais comment l’histoire se termine.

Au palais Garnier du 28 mai au 5 juin 2016
Chorégraphie Jean Coralli et Jules Perrot. Musique, Adolphe Adam.
Argument de Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint Georges, d’après Heinrich Heine.

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