Ballet du Capitole de Toulouse, « Maîtres américains » (Hindemith, Adams, Balanchine, Martins). Représentation du dimanche 18 octobre 2026.
Le ballet du Capitole de Toulouse présentait en début de saison un programme « Maîtres américains ». C’était notamment l’occasion de revoir un des chefs-d’ œuvres incontournables du répertoire néoclassique du XXe siècle, les « Quatre Tempéraments » de George Balanchine, qu’on n’a pas revu depuis 2008 à l’Opéra de Paris, trop occupé à engranger les œuvres mineures du maître sous les directions Millepied et Dupont.
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Néanmoins, on est étonné de lire dans la plaquette que « L’Opéra national du Capitole de Toulouse remercie l’Opéra national de Paris – Direction Alexandre Neef pour le prêt des costumes des Quatre Tempéraments. ». Car l’histoire du ballet de Balanchine est en partie marquée par un rejet de la production d’origine par le chorégraphe lui-même. En effet, en 1946, le ballet avait été présenté avec les costumes de l’artiste surréaliste Kurt Seligmann qui avait pris au pied de la lettre le propos symbolique et psychologique de la partition. Les danseurs et danseuses étaient affublés de costumes colorés asymétriques et de casques ou de perruques outrancières. Le ballet, conçu par Balanchine comme une sorte de Thèmes –car il y en a trois- et variations –au nombre de quatre- ressemblait plutôt aux ballets symphoniques lourdement symboliques conçus à la même époque par Léonide Massine. Balanchine se débarrassa définitivement de la production Seligmann en 1952 et opta pour des justaucorps noirs et collants clairs pour les filles et des justaucorps blancs et collants noirs chez les garçons. C’est l’uniforme qu’il employa d’emblée pour Agon en 1957. Les « Black & White Ballets » sont sensé être exécutés en costume de répétition. On sourit donc à l’idée qu’il ait fallu recourir à un prêt pour présenter l’un d’entre eux au Capitole.
Mais faisons fi de l’anecdote. Car dès les premières mesures de la partition motoriste de Paul Hindemith, élégante et mystérieuse sous la baguette de Michael Balke et avec Mihaly Berecz au clavier, on a déjà la chair de poule.
Dans le premier thème, Aleksa Zikic et Aleksandra Sudoreeva, très sobres, exposent la base grammaticale du ballet. Les développés-quatrième au sol et les flexes sont mis en valeur de manière exquise. Ils contrastent à merveille avec le duo dynamique défendu avec brio et musicalité par Kayo Nakazato et Alexandre De Oliveira Ferreira. On y trouve, comme motif d’exposition, tout le répertoire du partenariat penchés-décalés, exécutés en promenade, qu’on retrouvera plus tard dans les variations. De même, apparaissent les portés où la danseuse, exécutant des entrechats, se retrouve en écart sur les jambes en seconde de son partenaire qui seront utilisés par l’ensemble des couples solistes lors du final. Le troisième thème convainc un peu moins. Jeremy Leydier, excellent partenaire, nous semble un peu grand pour Nina Queiroz, pourtant juste ce qu’il faut serpentine. Le porté-poisson inversé souffre un peu de cette différence d’échelle. Du coup, il nous parait trop subreptice.

Dans le mouvement Mélancolique, le soliste masculin est aux prises avec deux solistes, représentant les pensées noires auxquelles s’ajoutent quatre autres qui rentrent en fond Cour en exécutant une série de grands battements agrémentés d’oscillation du bassin. Kleber Rebello y est tout à son affaire. Il a été jadis dirigé à Miami par Edward Villella, un des danseurs masculins les plus emblématiques de Balanchine et fondateur de la compagnie. On retrouve dans son interprétation ce qui nous avait marqué lorsque le Miami City Ballet était venu aux Etés de la danse en 2011 : la préservation de l’inspiration expressionniste de la chorégraphie trop souvent lissée aujourd’hui. Au-delà des jetés planés ou des arabesques tenues suspendues, Rebello assume crânement aussi les contorsions tourmentées voulues par le chorégraphe. On admire aussi la souplesse de son dos lors de sa sortie en marche arrière, les bras étirés vers la coulisse.
Le mouvement Sanguin, un pas de deux aux inflexions jazzy met aux prises une danseuse un peu mystérieuse et distante avec un partenaire qui semble effectuer un exercice périlleux de domptage tandis qu’un corps de ballet féminin rend visible, par des marches agressives sur genoux pliés, la tension sous-jacente qui ne demande qu’à exploser. Le couple de cette matinée ne convainc pas. Natalia de Froberville, pas assez dans le sol, avec des déhanchés coquets et un sourire plaqué « flirty » semble avoir confondu « Four Ts. » et « Who Cares ? ». Ramiro Gomez Samon est pourtant un excellent et solide partenaire.

Avec Flegmatique, on se souvient qu’avec Balanchine le grand ballet académique de Petipa n’est jamais loin. Ce solo masculin accompagné de quatre solistes féminines multiplie pourtant les poses hétérodoxes : en dedans, ports de bras et mouvements de poignets contournés. Mais quand Simon Catonnet, qui tire parti de ses grands abatis, danse, il se transforme, notamment durant le passage de danse de caractère, en véritable chat digne d’un troisième acte de la Belle. La pose finale avec les filles offre une forme de respiration suspendue. Un peu refroidi par le passage précédent, nous voilà de nouveau entièrement captif du ballet.

Et ce n’est pas le mouvement Colérique qui nous en a fait sortir. Dans ce passage, Tiphaine Prévost est un modèle d’autorité et de célérité. Il y a une acuité dans sa technique qui contraste merveilleusement avec des moments plus moelleux : les ronds de jambes au sol avec ports de bras qui succèdent aux combinaisons étourdissantes de pirouettes toujours terminées net. On admire la leading lady qui semble commander tous les solistes et l’excellent corps de ballet du Ballet du Capitole vers ce final à la fois géométrique et aérien qui nous donnera sans doute toujours des frissons. Comme on regrette de ne pas l’avoir vu dans le pas de deux Sanguin aux côtés de Philippe Solano également distribué sur le mouvement Mélancolique.
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Après Four Temperaments, Fearful Symetries peut paraître un peu léger. On pourrait bien questionner sa place dans un programme « maîtres américains ». Peter Martins fut certes un danseur charismatique dans les années 1970, très souvent partenaire de Suzanne Farell. A la mort de Balanchine en 1983, il devint co-directeur artistique du New York City Ballet avec Jerome Robbins puis dirigea seul la compagnie lors d’un –trop- long règne qui ne s’est achevé qu’en 2017. Mais son empreinte chorégraphique est somme-toute mineure. Martins fut un faiseur, pas toujours inspiré, qui recycla des décennies durant l’héritage de Balanchine et de Jerome Robbins.
Néanmoins, Fearful Symetries est une de ses plus authentiques réussites. Sans présenter la fantaisie du Vers un Pays Sage de Jean-Chistophe Maillot, posée sur la même partition, il développe un répertoire bien construit des acquis du néo-classique américain. Avec la musique répétitive de John Adams, le début du ballet ressemblerait presque à une version édulcorée de Glass Pieces de Robbins. Les éclairages rouges sont soignés et les costumes aux harmonies de rose, de pourpre et de mauve sont plaisants à l’œil.
Le matériel chorégraphique joue sur la répétition de motifs comme la musique le fait par l’ostinato : on distingue beaucoup de temps levés arabesque, des sauts en tournant avec développés 4e devant pour les garçons et des entrées en piqué arabesque pour les filles. La musicalité est bien un tantinet plaquée et illustratrice du rythme ou de la mélodie mais l’équilibre entre les groupes et les solistes est bien assurée.
Natalia de Froberville semble plus à sa place dans ce ballet. On apprécie sa célérité et son beau ballon. Ramiro Gomez Samon déploie la bonne énergie. Le Quatuor des demi-solistes est très bien servi par quatre danseurs puissants et justes. Kleber Rebello, associé avec Alexandra Sudoreeva dans un pas de deux, soutient de la hanche et de la poitrine les arabesques en déséquilibre de sa partenaire avant de la manipuler vers une arabesque penchée. On penserait presque à une section du pas de deux de Diamonds. Le duo Solano-Nakazato est un vrai duo des chats avec poignets cassés et touchés-évitements. Ces deux danseurs sont toujours palpitants ensemble ou en solo.
Comme pour la pièce de Maillot vue à Paris, le ballet se termine de manière intimiste, ici sur les deux couples.
L’ensemble est esthétique. Cela passe bien en fin de programme et, contrairement à Quatre Tempéraments, le Capitole n’a pas eu à demander des prêtes de costumes puisque le ballet était entré au répertoire du temps de la direction de Nanette Glushak. « Maitres américains », en dépit du fait qu’il ne comporte que deux ballets, est donc un programme bien construit qui brille de mille feux tant il est délivré avec conviction et maestria par le Ballet du Capitole.






















