Archives mensuelles : octobre 2026

A Toulouse, Programme américain : les Maîtres sur le plateau

Photo Patrice Nin / Théâtre du Capitole
Photo Patrice Nin / Théâtre du Capitole

Ballet du Capitole de Toulouse, « Maîtres américains » (Hindemith, Adams, Balanchine, Martins). Représentation du dimanche 18 octobre 2026.

Le ballet du Capitole de Toulouse présentait en début de saison un programme « Maîtres américains ». C’était notamment l’occasion de revoir un des chefs-d’ œuvres incontournables du répertoire néoclassique du XXe siècle, les « Quatre Tempéraments » de George Balanchine, qu’on n’a pas revu depuis 2008 à l’Opéra de Paris, trop occupé à engranger les œuvres mineures du maître sous les directions Millepied et Dupont.

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Néanmoins, on est étonné de lire dans la plaquette que « L’Opéra national du Capitole de Toulouse remercie l’Opéra national de Paris – Direction Alexandre Neef pour le prêt des costumes des Quatre Tempéraments. ». Car l’histoire du ballet de Balanchine est en partie marquée par un rejet de la production d’origine par le chorégraphe lui-même. En effet, en 1946, le ballet avait été présenté avec les costumes de l’artiste surréaliste Kurt Seligmann qui avait pris au pied de la lettre le propos symbolique et psychologique de la partition. Les danseurs et danseuses étaient affublés de costumes colorés asymétriques et de casques ou de perruques outrancières. Le ballet, conçu par Balanchine comme une sorte de Thèmes –car il y en a trois- et variations –au nombre de quatre- ressemblait plutôt aux ballets symphoniques lourdement symboliques conçus à la même époque par Léonide Massine. Balanchine se débarrassa définitivement de la production Seligmann en 1952 et opta pour des justaucorps noirs et collants clairs pour les filles et des justaucorps blancs et collants noirs chez les garçons. C’est l’uniforme qu’il employa d’emblée pour Agon en 1957. Les « Black & White Ballets » sont sensé être exécutés en costume de répétition. On sourit donc à l’idée qu’il ait fallu recourir à un prêt pour présenter l’un d’entre eux au Capitole.

Mais faisons fi de l’anecdote. Car dès les premières mesures de la partition motoriste de Paul Hindemith, élégante et mystérieuse sous la baguette de Michael Balke et avec Mihaly Berecz au clavier, on a déjà la chair de poule.

Dans le premier thème, Aleksa Zikic et Aleksandra Sudoreeva, très sobres, exposent la base grammaticale du ballet. Les développés-quatrième au sol et les flexes sont mis en valeur de manière exquise. Ils contrastent à merveille avec le duo dynamique défendu avec brio et musicalité par Kayo Nakazato et Alexandre De Oliveira Ferreira. On y trouve, comme motif d’exposition, tout le répertoire du partenariat penchés-décalés, exécutés en promenade, qu’on retrouvera plus tard dans les variations. De même, apparaissent les portés où la danseuse, exécutant des entrechats, se retrouve en écart sur les jambes en seconde de son partenaire qui seront utilisés par l’ensemble des couples solistes lors du final. Le troisième thème convainc un peu moins. Jeremy Leydier, excellent partenaire, nous semble un peu grand pour Nina Queiroz, pourtant juste ce qu’il faut serpentine. Le porté-poisson inversé souffre un peu de cette différence d’échelle. Du coup, il nous parait trop subreptice.

Les Quatre Tempérament. Mélancolique. Kleber Rebello, Sofia Camininti et Juliette Itou. Photographie David Herrero.

Dans le mouvement Mélancolique, le soliste masculin est aux prises avec deux solistes, représentant les pensées noires auxquelles s’ajoutent quatre autres qui rentrent en fond Cour en exécutant une série de grands battements agrémentés d’oscillation du bassin. Kleber Rebello y est tout à son affaire. Il a été jadis dirigé à Miami par Edward Villella, un des danseurs masculins les plus emblématiques de Balanchine et fondateur de la compagnie. On retrouve dans son interprétation ce qui nous avait marqué lorsque le Miami City Ballet était venu aux Etés de la danse en 2011 : la préservation de l’inspiration expressionniste de la chorégraphie trop souvent lissée aujourd’hui. Au-delà des jetés planés ou des arabesques tenues suspendues, Rebello assume crânement aussi les contorsions tourmentées voulues par le chorégraphe. On admire aussi la souplesse de son dos lors de sa sortie en marche arrière, les bras étirés vers la coulisse.

Le mouvement Sanguin, un pas de deux aux inflexions jazzy met aux prises une danseuse un peu mystérieuse et distante avec un partenaire qui semble effectuer un exercice périlleux de domptage tandis qu’un corps de ballet féminin rend visible, par des marches agressives sur genoux pliés, la tension sous-jacente qui ne demande qu’à exploser. Le couple de cette matinée ne convainc pas. Natalia de Froberville, pas assez dans le sol, avec des déhanchés coquets et un sourire plaqué « flirty » semble avoir confondu « Four Ts. » et « Who Cares ? ». Ramiro Gomez Samon est pourtant un excellent et solide partenaire.

Les Quatre Tempéraments. Flegmatique. Simon Catonnet, Nino Gulordava, Solène Monnereau, Emilie Reijnen et Marie Varlet.

Avec Flegmatique, on se souvient qu’avec Balanchine le grand ballet académique de Petipa n’est jamais loin. Ce solo masculin accompagné de quatre solistes féminines multiplie pourtant les poses hétérodoxes : en dedans, ports de bras et mouvements de poignets contournés. Mais quand Simon Catonnet, qui tire parti de ses grands abatis, danse, il se transforme, notamment durant le passage de danse de caractère, en véritable chat digne d’un troisième acte de la Belle. La pose finale avec les filles offre une forme de respiration suspendue. Un peu refroidi par le passage précédent, nous voilà de nouveau entièrement captif du ballet.

Les Quatre Tempéraments. Colérique. Tiphaine Prévost (et Nina Queiroz, Kayo Nakazato, Natalia de Froberville et Aleksandra Sudoreeva). Photographie David Herrero.

Et ce n’est pas le mouvement Colérique qui nous en a fait sortir. Dans ce passage, Tiphaine Prévost est un modèle d’autorité et de célérité. Il y a une acuité dans sa technique qui contraste merveilleusement avec des moments plus moelleux : les ronds de jambes au sol avec ports de bras qui succèdent aux combinaisons étourdissantes de pirouettes toujours terminées net. On admire la leading lady qui semble commander tous les solistes et l’excellent corps de ballet du Ballet du Capitole vers ce final à la fois géométrique et aérien qui nous donnera sans doute toujours des frissons. Comme on regrette de ne pas l’avoir vu dans le pas de deux Sanguin aux côtés de Philippe Solano également distribué sur le mouvement Mélancolique.

Les Quatre Tempéraments. Final. Photographie David Herrero.

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Après Four Temperaments, Fearful Symetries peut paraître un peu léger. On pourrait bien questionner sa place dans un programme « maîtres américains ». Peter Martins fut certes un danseur charismatique dans les années 1970, très souvent partenaire de Suzanne Farell. A la mort de Balanchine en 1983, il devint co-directeur artistique du New York City Ballet avec Jerome Robbins puis dirigea seul la compagnie lors d’un –trop- long règne qui ne s’est achevé qu’en 2017. Mais son empreinte chorégraphique est somme-toute mineure. Martins fut un faiseur, pas toujours inspiré, qui recycla des décennies durant l’héritage de Balanchine et de Jerome Robbins.

Néanmoins, Fearful Symetries est une de ses plus authentiques réussites. Sans présenter la fantaisie du Vers un Pays Sage de Jean-Chistophe Maillot, posée sur la même partition, il développe un répertoire bien construit des acquis du néo-classique américain. Avec la musique répétitive de John Adams, le début du ballet ressemblerait presque à  une version édulcorée de Glass Pieces de Robbins. Les éclairages rouges sont soignés et les costumes aux harmonies de rose, de pourpre et de mauve sont plaisants à l’œil.

Fearful Symetries. Natalia de Froberville et Ramiro Gomez Samon. Photographie David Herrero.

Le matériel chorégraphique joue sur la répétition de motifs comme la musique le fait par l’ostinato : on distingue beaucoup de temps levés arabesque, des sauts en tournant avec développés 4e devant pour les garçons et des entrées en piqué arabesque pour les filles. La musicalité est bien un tantinet plaquée et illustratrice du rythme ou de la mélodie mais l’équilibre entre les groupes et les solistes est bien assurée.

Natalia de Froberville semble plus à sa place dans ce ballet. On apprécie sa célérité et son beau ballon. Ramiro Gomez Samon déploie la bonne énergie. Le Quatuor des demi-solistes est très bien servi par quatre danseurs puissants et justes. Kleber Rebello, associé avec Alexandra Sudoreeva dans un pas de deux, soutient de la hanche et de la poitrine les arabesques en déséquilibre de sa partenaire avant de la manipuler vers une arabesque penchée. On penserait presque à une section du pas de deux de Diamonds. Le duo Solano-Nakazato est un vrai duo des chats avec poignets cassés et touchés-évitements. Ces deux danseurs sont toujours palpitants ensemble ou en solo.

Fearful Symetries. Kayo Nakazato et Philippe Solano. Photographie David Herrero.

Comme pour la pièce de Maillot vue à Paris, le ballet se termine de  manière intimiste, ici sur les deux couples.

L’ensemble est esthétique. Cela passe bien en fin de programme et, contrairement à Quatre Tempéraments, le Capitole n’a pas eu à demander des prêtes de costumes puisque le ballet était entré au répertoire du temps de la direction de Nanette Glushak. « Maitres américains », en dépit du fait qu’il ne comporte que deux ballets, est donc un programme bien construit qui brille de mille feux tant il est délivré avec conviction et maestria par le Ballet du Capitole.

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Manon à l’Opéra : expérience télépathique

Aller ensemble à une représentation et savoir que l’on va écrire chacun à ce sujet peut vous gâcher une soirée. Les entractes sont rien moins que récréatifs. Relire ses notes ou les écrire, ne pas polluer les impressions de l’autre avec les siennes propres. Quel sujet de conversation reste-t-il dans l’attente de la sonnerie? « Tu y crois, toi, que c’est notre dernière saison à Garnier avant cinq ans? » … « Really! Shut up! Too depressing« . Voilà un peu l’exercice auquel se sont astreints Cléopold et Fenella.

Et puis il y a découverte du texte de l’autre. Et disons que cette soirée de Manon du 7 octobre a fait l’unanimité. Nos rédacteurs ont-ils été victimes d’un phénomène paranormal de transfert de pensée? Où s’agit-il d’une intervention occulte de Poinsinet, le vrai fantôme de l’Opéra, qui s’était pourtant tenu fort tranquille ces dernières saisons?

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My cast for October 7th changed in the last minute due to injury. That is totally normal. Alas, in this case, the stars whirled around each other but never managed to form a constellation.

I’ve long been softly disappointed by Baulac/Louvet, too often cast together since the beginning of their careers. Both are lovely dancers, yet they only bring out the best in their partners — and themselves — when they get paired with others. (For example, recently Louvet magnetized Sae-Un Park in Giselle and Baulac unleashed Paul Marque in La Bayadère). I was hoping that this time, with maturity, the spark would ignite.

It didn’t.

Germain Louvet continues to dance with his innate and extended suave elegance. He acted up a storm. Dramatic intention infused every yearningly-stretched arabesque from toe up to finger.  But he was acting in a void.

With only one of them “on” and the other not incandescent, the partnering inevitably lacked élan and daring. Léonore Baulac was most striking only at those extreme moments when Louvet was not in her radar at all: her horrified reaction to the rat seller, her howl at her brother’s death, her almost imperceptible fade into nothingness as she was taking her last breath (by now totally unaware her lover was still there). He was tenderness incarnate throughout. She was…nice.

In real life, when you are young, you are confused and make an awful lot of stubborn mistakes. You aren’t quite the “you” you will become, but already a real person with at least some opinions. Baulac’s very delicate, exceedingly passive, Manon seemed to have no inner life at all: a blank slate that even she observed from the outside. Who on earth coached Baulac into this “I’m not really of this world” persona?  On stage you need to project that at least you have some idea of who your character is. On the way home on the metro I found myself humming a bit of The Witch’s song from Sondheim’s Into the Woods: “You’re not good, you’re not bad, you’re just nice.” I couldn’t remember the next line at first. Aha. Baulac’s Manon could have been this with stronger coaching: “I’m not good, I’m not bad. I’m just right.”

As to the second couple, Manon’s brother Lescaut (Antoine Kirscher) and his mistress (Silvia Saint-Martin), the less said about them the better. He was jerky and bouncy and look-at-me. Why on earth would a Des Grieux accept any life hacks from this Jack-In-The-Box? Saint-Martin as the Mistress struck me as overly business-like and borderline aggressive. Saint-Martin also didn’t get the flirty charm that can be infused into the toe-tap swishes and just fumbled over them instead (at least that’s what it looked like). What united these characters was, alas, their utter lack of charm/ a sense of humor/play. The “drunken pas de deux” managed not to inspire a single giggle out of the audience and not one hand clapped once it was over.

But to end on a positive note, Osiris Onambele-Ngono has blossomed into a skillful character actor who crafts his minor, but essential, roles with scenic intelligence. As Catalabutte recently, Onambele-Ngono was one of the few in all the Sleeping Beauties I’ve ever seen who approached the role as an exercise in wounded dignity rather than in high camp. His turn as The Jailor on October 7th kind of saved the evening for me. What MacMillan devised for The Jailor clearly signals lascivious sadist from the get-go. All you have to do is let the role speak for itself. If you overplay it, yuck, it becomes so beyond vulgar you tune out. The Jailor has rarely scared me more: here we had a monolithic brute of few words. Onambele-Ngono underplayed the role with a laconic gravitas that chilled me to the core.

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La saison a commencé pour moi –est-ce de mauvaise augure ?- par un changement de distribution pour cause de blessure. Bleuenn Battistoni, qui devait être Manon aux côtés de Marc Moreau, a dû abandonner ses premières dates. J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur parce qu’après tout, j’avais envie de découvrir aussi la Manon de Léonore Baulac qui nous a gratifié d’une très émouvante Nikiya en fin de saison dernière. On allait certes troquer un Quentin de la Tour (Battistoni) pour un François Boucher (Baulac) mais on restait dans le XVIIIe siècle teinté d’anachronique créé par le décorateur et costumier Nicholas Georgiadis.

Malheureusement, toute la distribution n’avait pas été changée et Antoine Kirscher était Lescaut. Ce premier danseur est toujours trop tendu dans la technique : ainsi, sa première variation est seiche, sans aisance, et toujours au bord du déséquilibre quand on attendrait sureté et maîtrise durant cette scène d’exposition. A l’inverse, dans la scène de soulographie à l’acte 2, les déséquilibres manquent cruellement. Les chutes apparaissent négociées  et le comique est cousu de fil blanc. Il avait mieux réussi son incarnation lors de la dernière reprise. Soyons gré à l’Opéra d’avoir trouvé à monsieur Kirsher une partenaire à sa mesure dans la Maîtresse. Sylvia Saint-Martin est au moins aussi minérale que son acolyte. Ses redescente de pointes dans la variation chez Madame sont douloureusement brusques. Si je n’ai jamais vraiment vu Antoine Kirscher détendu sur scène, j’ai des souvenirs autres mais désormais lointains de Sylvia Saint-Martin. On espère toujours une épiphanie chez cette danseuse qui fut jadis élégante et moelleuse.

Le reste de la distribution ne nous convainc pas non plus. En ce soir du 7 octobre, Rubens Simon, qui fut la saison dernière un palpitant Mercutio, cochonne ses pirouettes attitude en premier mendiant. Ni Florimond Lorieux en Monsieur G.M. ni Sofia Rossolini en Madame ne retiennent particulièrement notre attention. En petite prostituée travestie, Charlotte Ranson se montre fort insipide. Seul le duo antagoniste des courtisanes, celui du croc en jambe final, fonctionne. Eléonore Guérineau est particulièrement à son affaire.

En Des Grieux, Germain Louvet fait une jolie entrée, mélange de timidité et de charme. Dans sa variation de séduction, on aurait bien aimé un piqué arabesque devant Manon plus soutenu mais son personnage de jeune tendron un tantinet naïf et idéaliste passe bien la rampe. Il reste spectateur des manœuvres de Lescaut, triche à son corps défendant, et a des désespoirs lyriques. Malheureusement, sans doute en raison du remplacement inopiné de la distribution initiale, le partenariat avec Léonore Baulac accroche un peu. Il y a du négocié dans les portés et les chutes-embrassements finales se font toujours un peu avant ou après la musique.

On aurait pu aisément passer sur ces aspects techniques et se laisser malgré tout emporter par l’histoire. Malheureusement, Léonore Baulac peine à retrouver son personnage de 2023. On l’attendait ingénue un peu inconsciente et on la découvre perdue. Durant les deux premiers actes, elle n’est ni pure ni séductrice. La chorégraphie n’est pas incarnée. On ne parvient pas à lire ses intentions dans le trio avec Lescaut et G.M. à l’acte 1 et la scène avec les gentilshommes chez Madame à l’acte 2 semble traîner en longueur. On a bien un léger espoir au moment de l’épisode du bracelet qui clôt l’acte mais tout cela s’essouffle au moment de la dispute.

En fait, le seul moment où l’on croit dans la Manon de Baulac, c’est dans la scène assez insoutenable avec le geôlier à l’acte 3. Monolithique et implacable, Osiris Onambele-Ngono est effrayant et Léonore Baulac, brisée et pantelante, donne enfin un aperçu de ce que pourrait être un jour sa Manon. Ajoutez à cela un Germain Louvet touchant dans sa variation de désespoir et on serait prêt à se laisser emporter –enfin. Las, le pas de deux de la mort retombe dans la technique assurée plus qu’incarnée : la tête en bas dans les bras de Louvet, Baulac développe ses jambes en écart d’une manière si décidée qu’on perd de vue la mourante.

On s’attriste donc de sortir de notre cher Palais Garnier avec le cœur vide et l’œil sec.

La suite des aventures de vos rédacteurs pour des représentations isolées, bientôt sur Les Balletonautes!

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Soirée de Gala : une entrée attendue, des adieux redoutés

Une nouvelle saison est lancée et, comme la tradition encore récente le veut, elle l’a été par une soirée de Gala.

Passage obligé du pince-fesse, attendu et convoité par tout balletomane qui se respecte, est le Grand Défilé du Corps de ballet : 154 danseurs, une grosse centaine d’élèves de l’Ecole de Danse de Nanterre et 24 membres du Junior Ballet. Le lent et grandiose cérémonial avait une résonnance particulière cette saison puisqu’il s’agissait de la dernière descente de plateau pour Dorothée Gilbert qui fera ses adieux à la scène dans l’Histoire de Manon le 15 octobre. Le défilé sera répété le jour suivant pour la soirée Paysages intérieurs qui ouvre la saison, mais c’est Amandine Albisson –déjà !- qui fermera le bal des Dames.

Dorothée Gilbert accomplit sa descente avec la grâce sans affèterie qui l’a caractérisée pendant toute sa carrière. On se dit déjà qu’elle va cruellement manquer au public et à la compagnie. Fenella la verra une dernière fois en Manon le 12 octobre.

Passé ce moment d’émotion, lesté d’un peu de nostalgie supplémentaire par la présence de Mathias Heymann, le doyen des étoiles masculines qui n’apparait plus guère que dans ce défilé, on se préparait à un traditionnel programme de gala, fait de petits morceaux de danse sans réelle cohérence programmatique.

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Force est d’avouer que nous avons été agréablement surpris même si la première pièce nous a semblé un peu anecdotique. Ring of Saturn, par le chorégraphe brésilien Juliano Nunes, est un pas de deux pour Hugo Marchand et Germain Louvet posé sur le très suave Agnus dei de Samuel Barber. Vêtus de chemises identiques à grosses rayures aux tons vifs, signées Chanel, les deux danseurs étoiles de l’Opéra exécutent un pas de deux à doux-nœuds et multiples promenades attitude et autres grandes arabesques penchées. Les bras en anse forment de coquets entrelacs censés sans doute, avec l’aide des motifs des chemises, figurer l’anneau satellitaire qui donne son nom à la pièce. C’est joli et sans aspérité. Cela s’oublie aussi vite qu’on l’a vu mais a présenté l’avantage de porter la première partie du spectacle au-delà de la demi-heure syndicale.

On se dit néanmoins qu’on n’est décidément pas convaincu par l’apport esthétique de la maison Chanel dans le domaine du costume de danse, que ce soit sur le défilé des étoiles féminines ou sur les intermèdes d’occasion.

On attend la suite.

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Et celle-ci est illuminée par le Chef-d’œuvre attendu de la soirée : Vers un Pays Sage de Jean-Christophe Maillot, une pièce de 1995 défendue par douze excellents danseurs de la compagnie qui nous donnent l’impression qu’ils sont le double tant ils déploient d’énergie.

On analysera ce ballet plus en détail lorsqu’il sera associée au Rearay de William Forsythe à l’occasion du programme Paysages intérieurs. On le verra le 2 novembre prochain.

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Busk, une pièce de 2009 par la chorégraphe Aszure Barton, qui après un second entracte clôt ce programme de gala, ne démérite pas après Vers un Pays Sage et s’intégrera certainement bien dans le programme Paysages intérieurs.

Le rideau se lève sur une scène noire où est positionné, au fond, un escalier-estrade. Côté jardin sur le devant de scène, un couvre-chef est abandonné retourné près d’un corps étendu, emmitouflé. Sur l’escalier, un danseur en pantalon, hoodie noir et gants blancs commence à ce mouvoir. Sa gestuelle est énergique et cartoonesque. Tel un clown, il s’administre des claques à répétition. Il est ensuite rejoint par neufs autres danseurs, vêtus du même attirail sombre. Ils se meuvent d’abord sur des chœurs profanes empruntant la même gestuelle saccadée. Les marches sur genoux pliés scandent le pot-pourri musical diffusé par des enceintes. Le groupe, qui compte jusqu’à dix-huit danseurs et danseuses,  figure une cohorte de moines facétieux qui s’agrègent ou se séparent, formant parfois une hydre qui se déploie en éventail. Les visages, éclairés à la lumière rasante, se détachent des capuches comme des masques de comédie. Busk offre aussi une variation masculine sur des airs qui évoquent la musique d’Europe centrale ou le danseur, torse nu, développe une gestuelle plus fluide avec beaucoup de ports de bras. Un autre solo encore plus intimiste se fait tandis qu’une boule à facettes propage ses pastilles lumineuses dans la salle. Ces passages soli alternent avec le groupe monacal très énergique. La chorégraphie réagit et fait corps avec la musique. Selon la glose, qu’on n’avait pas encore lue, Busk est « une rébellion contre un Monde qui passe sans s’attarder et contre un système qui ne considère pas assez ses artistes ». On est heureux de l’apprendre après coup. Reste que la pièce, en dépit de son propos abscons, est assurément efficace.

On sort donc de l’Opéra avec le sentiment d’avoir vu deux pièces substantielles. Quel meilleur début de saison pouvait-on espérer ?

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Le Temps d’Aimer la Danse 2026 (3/3) : Solitudes ou Rencontres en Noir

Après l’explosion chromatique des danses basques au Parc Mazon, on s’est dirigé vers le théâtre du Colisée, la salle dédiée aux spectacles plus intimistes. Le fil semblait devoir se poursuivre. Mizel Théret, natif d’Hasparren, a commencé sa formation par les danses traditionnelles basques. Si son histoire a évolué vers la danse contemporaine, il a choisi pour sa création Hegoak les compositions pour piano d’Elodie Buffalo Mellodi qui, selon la note d’intention, utilise parfois des thèmes basques.

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Samedi 12 septembre : le lent, le lent et le rapide…

La rupture est néanmoins drastique. La scène est nue. Le mur brut de fond de scène est peint en noir. Mizel Théret entre à jardin sur le devant de scène. Il propose d’emblée une gestuelle de bras sémaphorique : l’un tendu géométriquement, l’autre replié à angle droit. Pendant toute la pièce, il évolue souvent dos au public. Sa chorégraphie est faite de marches de côté par croisement des pieds. Le buste s’anime enfin. On reconnait alors des soupçons de technique Cunningham : une jambe de terre et dégage seconde au sol en parallèle, des triplettes esquissées, un certain rythme dans leur exécution.

Par ses marches courbées avec croisement des jambes et bras étendus vers l’arrière, par une forme de proskynèse à un moment, on reconnait les évolutions d’un volatile (« Hegoak » signifie « Ailes » en Basque). On hésite entre un cormoran ivre ou une mouette cherchant sa pitance sur la plage. Le danseur-chorégraphe fait le tour du plateau avec des pas de côté en-dedans en-dehors et des roulis d’épaule.

HEGOAK, chorégraphe et interprète MIZEL THERET. Photographie de STEPHANE BELLOCQ.

Une marche sur genoux pliés, l’amorce d’une demi-pointe semblent suggérer un envol bientôt contrecarré par une galipette en  arrière. Les sauts sont pratiquement inexistants. La danse est ancrée dans le sol.

A part une section plus syncopée où Théret se couche et roule sur lui-même, le rythme général de la pièce reste uniformément lent. La gestuelle développée par le chorégraphe est assurément captivante mais l’absence de développement de la pièce questionne sur sa durée. Méritait-elle vraiment une heure de spectacle?

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Le Spectacle suivant, au Théâtre Quintaou d’Anglet, semblait rester dans une tonalité similaire, dans le noir et dans la lenteur. Contre-nature de Rachid Ouramdane commence avec ses interprètes émergeant au milieu des fumigènes. Ils se mettent en avant puis s’effacent individuellement. Les premiers embrassements des corps sont subreptices. Puis viennent des premiers portés à l’épaule à deux ou à trois alors que d’autres danseurs jouent les satellites, à moins qu’ils ne soient des pivots. On admire déjà la gestion des groupes. On s’étonne également de la réelle homogénéité dans la langage dansé des dix interprètes, réunis à l’occasion de cette pièce (la Compagnie de Chaillot est un collectif et non une troupe permanente), masculins ou féminins, qui viennent indifféremment du monde de la danse contemporaine, de l’acrobatie et de la voltige.

On est tenu captivé par des changements de rythme dans la pièce. Une section rapide et spectaculaire avec des lancés de danseurs, dont les pieds ne semblent plus toucher le sol, des portés inattendus – le porté « statue », les glisses spirales – nous soulèvent littéralement de notre siège. Mais on n’est jamais emmené sur le terrain de la simple pyrotechnie. De triples portés sur les épaules suivis de chûtes vertigineuses à couper le souffle nous parlent avant tout de confiance en l’autre. Les multiples roulés boulés des danseurs qui parfois ne semblent pas poser un pied sur scène alors qu’ils sont « voyagés » par leurs partenaires d’une coulisse à l’autre nous plongent dans une vague constante d’interactions humaines.

Lors d’un retour à la lenteur, sur fond vert ou sur cyclo à projections sylvestres, un mystérieux personnage en hoodie apparaît. On se demande s’il représente une menace. Vient alors une section ou des danseurs, groupés par quatre ou cinq semblent ostraciser un danseur resté seul. Le groupe s’agrège et le rôle de l’ostracisé passe à un autre danseur. Après cette section d’exclusion, on accueille presque avec soulagement un duo de garçons exécutant des galipettes en duo, charnelles sans être à proprement parler sexuelles. Dans la scène finale, une voix off nous parle du rapport d’un enfant avec la mer qui «voudrait nager comme un dauphin… » : il s’agit sans-doute du mystérieux être encapuchonné de la section précédente qui nous avait d’abord paru représenter une menace potentielle.

Enfin, c’est le retour au calme et au vide. On n’a pas senti l’heure passer…

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Dimanche 13 septembre : fraternité, sororité

Le jour suivant, retour au Parc Mazon toujours écrasé de soleil. Au sol, un lino d’un jaune pétant. La compagnie Skorpeion présentait « From the ground » du chorégraphe hip-hop Brice Larrieu. Avant le début de la représentation, les cinq interprètes, tout de noir vêtu, s’étreignent pour se communiquer l’énergie nécessaire à la performance qui va suivre.

La pièce commence sous les  accords d’une musique atmosphérique avec chœurs éloignée à priori de la danse hip hop. Un danseur isolé, étendu au sol, se relève péniblement. On attend des bourdonnements ou des sons de canons. Sommes-nous propulsés au milieu d’une guerre ? Les danseurs chutent au ralenti puis avancent comme sous des tirs ennemis. Ils se tiennent par le poignet. Quelle ligne noire veulent-ils briser ? Le groupe s’agrège parfois pour soutenir l’avancée ou empêcher le recul. On est pris dans une vague de tournoiements hip hop. On entend des respirations. Il y a des tournoiements au ralenti décalés ou à l’unisson. Le poids au sol est rendu palpable, ce qui rend les street-révoltades aériennes encore plus impressionnantes. Les danseurs font également des sortes de diagonales en chaine accompagnées de portés acrobatiques. Les bassins oscillent et les bras se tendent vers le ciel. Cette gestuelle est captivante et la composition est vraiment maîtrisée et fluide.

A partir d’une section où la bande son délivre des paroles à messages, la pièce se perd un peu. La gestuelle reste captivante mais la danse ne nous raconte plus d’histoire à l’instar de cette dernière section, efficace, avec l’ensemble des danseurs, accomplissant des sauts pyrotechnique. On a passé sommes toutes, un excellent moment.

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Au Théâtre du Casino municipal, la palette chromatique des costumes de danse reste la même. Le Collectif Ibawa qui présente Gaua (« La Nuit » en Basque), rassemble quatre interprètes féminines vêtues de robes noires corsetées évoquant un XIXe siècle tardif, celui de La Casa de Bernarda Alba. Trois formes rondes sont suspendues en l’air. Les quatres danseuses émergent de la pénombre sur une musique atmosphérique anxiogène. La gestuelle extrêmement lente. Cette première apparition est intrigante. Les danseuses ressemblent à une hydre aux multiples bustes qui lèveraient les poings. On pense aussi à la statuaire. Elles ressemblent à quelques suppliciées de Rodin ou de Camille Claudel.

Mais passé cette première séquence bien construite, on tombe dans un répertoire de poncifs. Cris silencieux, transes, rires tournant aux pleurs, grands pliés seconde qui ouvrent les jupes, contraposti suggestifs en culottes à franges, bras agités et gratouillis compulsifs de joue, tout semble appartenir à un attirail revendicatif éculé.

Des rugissements muets en spasmes d’accouchement, de passages du suave à l’animal par des femmes confrontées à leur rôle social attendu, on comprend d’emblée que la femme est oppressée. C’est malheureusement vrai mais sous cette forme, cela a été dit et redit au point d’être démonétisé. C’est d’autant plus dommage que la maîtrise du langage chorégraphique est bonne. Une section avec des jetés en groupe ou des spirales Bauschiennes font leur effet. Les danseuses se muent parfois en derviches tourneurs. Mais les chorégraphes et interprètes semblent plus à l’aise dans a miniature chorégraphique que dans le temps longs qui les conduit à la redite. Il faudra gagner en souffle pour porter véritablement ce propos nécessaire.

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Voilà déjà une nouvelle édition du Temps d’Aimer la Danse qui s’achève pour nous. Qu’on soit entièrement conquis ou qu’on ait des réserves à apporter, on est reconnaissant de pouvoir être confronté année après année à des courants de la danse actuelle. A chaque fois, les rencontres ont été esthétiquement et intellectuellement stimulante.

En attendant la prochaine session, sous une autre direction…

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