Archives quotidiennes : 23 octobre 2026

Manon à l’Opéra : expérience télépathique

Aller ensemble à une représentation et savoir que l’on va écrire chacun à ce sujet peut vous gâcher une soirée. Les entractes sont rien moins que récréatifs. Relire ses notes ou les écrire, ne pas polluer les impressions de l’autre avec les siennes propres. Quel sujet de conversation reste-t-il dans l’attente de la sonnerie? « Tu y crois, toi, que c’est notre dernière saison à Garnier avant cinq ans? » … « Really! Shut up! Too depressing« . Voilà un peu l’exercice auquel se sont astreints Cléopold et Fenella.

Et puis il y a découverte du texte de l’autre. Et disons que cette soirée de Manon du 7 octobre a fait l’unanimité. Nos rédacteurs ont-ils été victimes d’un phénomène paranormal de transfert de pensée? Où s’agit-il d’une intervention occulte de Poinsinet, le vrai fantôme de l’Opéra, qui s’était pourtant tenu fort tranquille ces dernières saisons?

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My cast for October 7th changed in the last minute due to injury. That is totally normal. Alas, in this case, the stars whirled around each other but never managed to form a constellation.

I’ve long been softly disappointed by Baulac/Louvet, too often cast together since the beginning of their careers. Both are lovely dancers, yet they only bring out the best in their partners — and themselves — when they get paired with others. (For example, recently Louvet magnetized Sae-Un Park in Giselle and Baulac unleashed Paul Marque in La Bayadère). I was hoping that this time, with maturity, the spark would ignite.

It didn’t.

Germain Louvet continues to dance with his innate and extended suave elegance. He acted up a storm. Dramatic intention infused every yearningly-stretched arabesque from toe up to finger.  But he was acting in a void.

With only one of them “on” and the other not incandescent, the partnering inevitably lacked élan and daring. Léonore Baulac was most striking only at those extreme moments when Louvet was not in her radar at all: her horrified reaction to the rat seller, her howl at her brother’s death, her almost imperceptible fade into nothingness as she was taking her last breath (by now totally unaware her lover was still there). He was tenderness incarnate throughout. She was…nice.

In real life, when you are young, you are confused and make an awful lot of stubborn mistakes. You aren’t quite the “you” you will become, but already a real person with at least some opinions. Baulac’s very delicate, exceedingly passive, Manon seemed to have no inner life at all: a blank slate that even she observed from the outside. Who on earth coached Baulac into this “I’m not really of this world” persona?  On stage you need to project that at least you have some idea of who your character is. On the way home on the metro I found myself humming a bit of The Witch’s song from Sondheim’s Into the Woods: “You’re not good, you’re not bad, you’re just nice.” I couldn’t remember the next line at first. Aha. Baulac’s Manon could have been this with stronger coaching: “I’m not good, I’m not bad. I’m just right.”

As to the second couple, Manon’s brother Lescaut (Antoine Kirscher) and his mistress (Silvia Saint-Martin), the less said about them the better. He was jerky and bouncy and look-at-me. Why on earth would a Des Grieux accept any life hacks from this Jack-In-The-Box? Saint-Martin as the Mistress struck me as overly business-like and borderline aggressive. Saint-Martin also didn’t get the flirty charm that can be infused into the toe-tap swishes and just fumbled over them instead (at least that’s what it looked like). What united these characters was, alas, their utter lack of charm/ a sense of humor/play. The “drunken pas de deux” managed not to inspire a single giggle out of the audience and not one hand clapped once it was over.

But to end on a positive note, Osiris Onambele-Ngono has blossomed into a skillful character actor who crafts his minor, but essential, roles with scenic intelligence. As Catalabutte recently, Onambele-Ngono was one of the few in all the Sleeping Beauties I’ve ever seen who approached the role as an exercise in wounded dignity rather than in high camp. His turn as The Jailor on October 7th kind of saved the evening for me. What MacMillan devised for The Jailor clearly signals lascivious sadist from the get-go. All you have to do is let the role speak for itself. If you overplay it, yuck, it becomes so beyond vulgar you tune out. The Jailor has rarely scared me more: here we had a monolithic brute of few words. Onambele-Ngono underplayed the role with a laconic gravitas that chilled me to the core.

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La saison a commencé pour moi –est-ce de mauvaise augure ?- par un changement de distribution pour cause de blessure. Bleuenn Battistoni, qui devait être Manon aux côtés de Marc Moreau, a dû abandonner ses premières dates. J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur parce qu’après tout, j’avais envie de découvrir aussi la Manon de Léonore Baulac qui nous a gratifié d’une très émouvante Nikiya en fin de saison dernière. On allait certes troquer un Quentin de la Tour (Battistoni) pour un François Boucher (Baulac) mais on restait dans le XVIIIe siècle teinté d’anachronique créé par le décorateur et costumier Nicholas Georgiadis.

Malheureusement, toute la distribution n’avait pas été changée et Antoine Kirscher était Lescaut. Ce premier danseur est toujours trop tendu dans la technique : ainsi, sa première variation est seiche, sans aisance, et toujours au bord du déséquilibre quand on attendrait sureté et maîtrise durant cette scène d’exposition. A l’inverse, dans la scène de soulographie à l’acte 2, les déséquilibres manquent cruellement. Les chutes apparaissent négociées  et le comique est cousu de fil blanc. Il avait mieux réussi son incarnation lors de la dernière reprise. Soyons gré à l’Opéra d’avoir trouvé à monsieur Kirsher une partenaire à sa mesure dans la Maîtresse. Sylvia Saint-Martin est au moins aussi minérale que son acolyte. Ses redescente de pointes dans la variation chez Madame sont douloureusement brusques. Si je n’ai jamais vraiment vu Antoine Kirscher détendu sur scène, j’ai des souvenirs autres mais désormais lointains de Sylvia Saint-Martin. On espère toujours une épiphanie chez cette danseuse qui fut jadis élégante et moelleuse.

Le reste de la distribution ne nous convainc pas non plus. En ce soir du 7 octobre, Rubens Simon, qui fut la saison dernière un palpitant Mercutio, cochonne ses pirouettes attitude en premier mendiant. Ni Florimond Lorieux en Monsieur G.M. ni Sofia Rossolini en Madame ne retiennent particulièrement notre attention. En petite prostituée travestie, Charlotte Ranson se montre fort insipide. Seul le duo antagoniste des courtisanes, celui du croc en jambe final, fonctionne. Eléonore Guérineau est particulièrement à son affaire.

En Des Grieux, Germain Louvet fait une jolie entrée, mélange de timidité et de charme. Dans sa variation de séduction, on aurait bien aimé un piqué arabesque devant Manon plus soutenu mais son personnage de jeune tendron un tantinet naïf et idéaliste passe bien la rampe. Il reste spectateur des manœuvres de Lescaut, triche à son corps défendant, et a des désespoirs lyriques. Malheureusement, sans doute en raison du remplacement inopiné de la distribution initiale, le partenariat avec Léonore Baulac accroche un peu. Il y a du négocié dans les portés et les chutes-embrassements finales se font toujours un peu avant ou après la musique.

On aurait pu aisément passer sur ces aspects techniques et se laisser malgré tout emporter par l’histoire. Malheureusement, Léonore Baulac peine à retrouver son personnage de 2023. On l’attendait ingénue un peu inconsciente et on la découvre perdue. Durant les deux premiers actes, elle n’est ni pure ni séductrice. La chorégraphie n’est pas incarnée. On ne parvient pas à lire ses intentions dans le trio avec Lescaut et G.M. à l’acte 1 et la scène avec les gentilshommes chez Madame à l’acte 2 semble traîner en longueur. On a bien un léger espoir au moment de l’épisode du bracelet qui clôt l’acte mais tout cela s’essouffle au moment de la dispute.

En fait, le seul moment où l’on croit dans la Manon de Baulac, c’est dans la scène assez insoutenable avec le geôlier à l’acte 3. Monolithique et implacable, Osiris Onambele-Ngono est effrayant et Léonore Baulac, brisée et pantelante, donne enfin un aperçu de ce que pourrait être un jour sa Manon. Ajoutez à cela un Germain Louvet touchant dans sa variation de désespoir et on serait prêt à se laisser emporter –enfin. Las, le pas de deux de la mort retombe dans la technique assurée plus qu’incarnée : la tête en bas dans les bras de Louvet, Baulac développe ses jambes en écart d’une manière si décidée qu’on perd de vue la mourante.

On s’attriste donc de sortir de notre cher Palais Garnier avec le cœur vide et l’œil sec.

La suite des aventures de vos rédacteurs pour des représentations isolées, bientôt sur Les Balletonautes!

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