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Forsythe à l’Opéra : danses à rebours

Rideau GarnierSoirée William Forsythe. Ballet de l’Opéra de Paris. Palais Garnier. 5 juillet 2016.

La soirée Forsythe par l’Opéra Garnier représente un bien curieux voyage. Cela commence dans la veine, sinon la plus récente (la pièce date de 1995), du moins la plus éloignée apparemment des racines néo-classiques du chorégraphe.

Of Any If And, créé par deux danseurs iconiques de la compagnie, Dana Caspersen et Thomas MacManus (l’un des répétiteurs pour cette entrée au répertoire) est un pas de deux sans concession. Deux lecteurs, cachés l’un de l’autre par des sortes de cubes, murmurent un texte aux mots quasi inintelligibles. Des cintres descendent des guindes où sont accrochées des pancartes avec des mots sortis de leur contexte. Leur association ne fait aucun sens mais parfois, par une ellipse de l’esprit, le cerveau tente d’en constituer un et s’embarque dans des voyages poétiques. Ceci fait écho à la gestuelle des deux danseurs qui se contorsionnent et interagissent sans arrêt bien que leur langage soit étranger. Ils se frottent, se « claquent », s’entraînent mutuellement dans le mouvement comme on provoque les remous d’une eau calme en y lançant des cailloux. Et justement, la frondaison polysémique descendue des hauts du théâtre projette au sol de curieuses ombres comme celles que font les nuages en se reflétant dans un plan d’eau. Parfois, entre un effondrement entre les jambes du partenaire, un spasme du buste qui accouche d’une giration ou d’un saut, apparaît une position classique d’une grande pureté. Elle ressemble à ces mots qui pendent, tout bête, en l’air. Éléonore Guérineau est merveilleuse de densité et de relâché, d’étiré dans le développé. Vincent Chaillet a des tressautements musculeux qui donnent l’impression que des vibrations le détachent légèrement du sol, comme un coussin d’air. Les danseurs chez Forsythe ne sont jamais autant eux mêmes que lorsque le chorégraphe les entraîne dans la forêt absconse de sa chorégraphie.

Approximate Sonata, l’unique reprise de cette série, paraîtra plus familière à ceux qui connaissent Forsythe par le biais de ses chorégraphies au répertoire des grandes troupes classiques. La musique de Thom Willems, comme un cœur qui bat, commence à jouer pendant l’entracte. La scénographie reste très minimale et énigmatique (un rideau translucide qui se lève et se rabaisse devant un pied de projo orphelin). Puis, Alice Renavand et Adrien Couvez arrivent côté cour. Un badinage post-moderne s’engage au dessus de la fosse d’orchestre bouchée. On reconnait le style « Balanchine hard » qui a fait la célébrité de son créateur. Tours, portés arabesque, battements ; tout est décalé à l’extrême. Les autres couples de danseurs (ils sont quatre en tout) se succèdent, formant à un moment un double quatuor garçons-filles qui développe la grammaire post-classique avec de subtils contrepoints. On convoque le souvenir d’Artifact ou de In the Middle. Le ballet est l’occasion de retrouver des personnalités qu’on croyait disparues. Rassurez-vous donc, Mesdemoiselles Gillot et Abbagnato, Monsieur Carbone sont bien vivants et en grande santé technique.

Une petite pensée court bien dans la tête. La dernière décennie nous a gavé de cette veine chorégraphique acrobatique. Comparé aux autres chorégraphes suiveurs qui ont usé cette veine jusqu’à la corde et aux compagnies qui ont lessivé les chorégraphies originales du maître de Francfort, il y a pourtant quelque chose en plus. Mais quoi ? Sans doute la part de mystère. Il suffit de regarder Fabien Révillion, aux côtés d’Hannah O’Neill, belle même affublée d’un pantalon jaune surligneur. Leurs évolutions ont quelque chose d’à la fois moderne et historique. Car même en tee-shirt rose fuchsia et pantalon bleu pétrole soyeux, Fabien Révillion ne peut s’empêcher d’évoquer un jeune roi soleil  badinant avec une de ses muses pendant un ballet de cour.

Et puis on en vient à la création, Blake works 1. On se demande ce que le grand Billy nous a concocté. Aller voir un spectacle de Forsythe a toujours été une aventure. Dans les années 90, je ne savais jamais très bien à qu’elle sauce j’allais être mangé. Les installations mouvantes, la musique, l’absence de danse parfois… J’ai haï certaines premières parties de spectacle pour tomber amoureux de la seconde. L’inverse est aussi arrivé.

Et ce soir, je l’ai encore été. Pour tout dire, j’ai été de prime abord désarçonné. Par la musique de Blake, de l’électro douce avec des accents pop et soul familiers (cela dit, Forsythe avait déjà fait de telles incursions dans la musique soul, par exemple avec Love Songs  pour le Joffrey Ballet). Par les lumières sages, et, surtout, par la chorégraphie : petites cabrioles, sauts de biches (pour Hugo Marchand), sissonnes croisées (pour les garçons), arabesques penchées sur pointe et autres tours attitude planés pour les filles, des ports de bras fluides: un vrai catalogue de danse de l’école française.

Les spécificités de la technique Forsythe n’apparaissent pas d’emblée avec évidence. Pourtant, elles sont là. Dans la grande scène de groupe qui débute le ballet, les évolutions des danseurs sont subtilement décalées comme dans la scène des ports de bras d’Artifact, les interactions entre danseurs sont toutes « forsythiennes » : des moulinets de poignets entraînent le mouvement et le dégagé quatrième croisé avec ports de bras en ellipse pour faire apparaître le dos en torsion sont là. Mais c’est l’Histoire qui semble primer. Les danseurs, garçons comme filles, replient les bras à la manière des cygnes du Lac. Dans son pas de deux avec François Alu, Léonore Baulac se pose même au sol dans la pose iconique d’Odette, les deux bras repliés sur la jambe. À certains moments les danseurs sautillent en arabesque comme les Willis du 2ème acte de Giselle à moins que ce ne soit comme dans Serenade  de Balanchine.

On regarde tout cela en se demandant où cela peut bien prendre sa source. Les costumes (ceux des filles surtout) renforcent l’impression de se trouver à une Démonstration de l’école de danse. Et pourtant, le trouble vient de ce que l’ensemble est directement plaisant, agréable. On résiste à la pente, un moment, puis on cède à l’enthousiasme. Les danseurs semblent être chez eux en train de danser à moins qu’ils ne soient en boîte de nuit, épatant la galerie avec cette technique qui est leur première langue, la technique de l’école française, propre, contrôlée, avec des épaulements variés qu’il mâtinent d’un roulement d’épaule aguicheur ou d’une démarche de marlou.

Ce à quoi Forsythe nous convie, en fait, c’est au spectacle de la digestion de sa propre technique qui a bousculé la danse néo-classique, lui rajoutant de multiples inflexions, par la technique académique. Les danseurs du ballet de l’Opéra, tous plus ou moins nés après In The Middle Somewhat Elevated, parlent désormais Forsythe sans paraître y penser. Peut-être même ont-ils appris la danse la plus classique avec cet accent particulier.

Forsythe, dans ce voyage à rebours, nous convie au spectacle de la nouvelle danse classique. On pourrait y voir une régression vers le formalisme. Mais le vocabulaire est là ; augmenté.

Il attend patiemment qu’un nouveau génie lui ré-insuffle, encore une fois, la puissance et l’esprit.

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L.A. Dance Project : échange ballet bio contre empreinte durable

Photo IPHONE 114L.A. Dance Project – Représentation du 23 mai – Programme 1: Moving Parts (Millepied 2012), Quintett (Forsythe, 1993), Reflections (Millepied 2013).

On doit à Quintett (1993), de William Forsythe, une des émotions chorégraphiques les plus vives de ces vingt dernières années. Ceux qui ont eu la chance de voir cette pièce au Châtelet, l’année de sa création, se souviennent avoir eu l’impression bouleversante, non pas d’assister à un spectacle, mais d’être admis à une cérémonie intime.

Sur Jesus’ Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars, évoluaient les inoubliables et exceptionnels danseurs du Ballet de Francfort – Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jone San Martin.  La répétition lancinante, peu à peu crescendo puis decrescendo, de la mélopée de clochard mystique captée par Bryars, ânonnée plus que chantée par une voix comme avinée, plongeait le spectateur dans un état proche de la contemplation. Sans même connaître le contexte et le sous-texte dramatiques de la création de Quintett – la mort de l’épouse du chorégraphe –, l’atmosphère intérieure et mélancolique de la pièce était évidente. La proximité entre les protagonistes était palpable : ils semblaient reliés l’un à l’autre par un sentiment d’urgence commun. À droite, un projecteur éclairait vaguement la scène en diagonale. À gauche, en fond de scène, on devinait une trappe dans le plancher, d’où surgissaient les danseurs, et où ils se glissaient comme dans un caveau. Nous étions loin des grandes créations exubérantes des années 1980 – les bastringues à gros effectif, avec musique tonitruante de Tom Willems et départ inopiné vers le délire – dont on se régalait abasourdis depuis quelques années. Il y avait toujours la marque de fabrique de Forsythe – le mouvement poussé aux extrêmes, d’une précision diabolique, partant du bout de toutes les articulations et y revenant – mais le geste de chacun était habité d’une émotion poignante. Aux saluts, les cinq interprètes s’avançaient sur le devant de la scène, chaque fois plus près, chaque fois plus serrés l’un contre l’autre, jusqu’à toucher le bord de la scène.

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Quintett (William Forsythe). L.A. Dance Project. Photo Ryan Schude. Courtesy of Théatre du Châtelet.

Ces instants de communion ne sont plus, et peut-être ne seront plus jamais. Tel que représenté par le Ballet national de Lyon (au 2011 au Théâtre de la Ville, c’était presque gymnastique) ou aujourd’hui par le L.A. Dance Project, Quintett n’a plus le dixième de sa force originelle. L’œuvre est dansée, plus ou moins bien, mais elle n’est pas pleinement ressentie. Les cinq interprètes de la compagnie de Benjamin Millepied échangent de temps en temps des sourires de bons camarades. La trappe a disparu : les danseurs partent platement en coulisses.

Malgré cette incompréhensible dénaturation (de mémoire, le finale et les lumières ont aussi été altérés), l’œuvre bouge et se défend encore : la richesse d’invention de Forsythe saute au visage, et par éclats, la force d’émotion de la danse reparaît. Tout dépend des interprètes : Charlie Hodges, par exemple, est un danseur pur Forsythe, à l’élégance si détachée qu’il paraît ganté. Son mouvement est tendu comme un élastique tiré à ses deux extrémités. Les cassures de la ligne laissent voir les départs du mouvement. Aaron Carr, en revanche, est hors-style. Il traite Forsythe comme un quelconque chorégraphe néoclassique qui aurait greffé de petites bizarreries décoratives sur un canevas éprouvé et passe ainsi à côté de l’emportement comme envoûté qu’on observait jadis chez d’autres interprètes plus inspirés [Francesco Nappa en quelques trop courtes secondes dans la vidéo ci-dessous, fait revivre fugitivement ce que Quintett a de bouleversant].

Quintett est présenté en sandwich entre deux pièces de Benjamin Millepied. Moving Parts (2012), sur une musique de Nico Muhly, et un « concept visuel » de Christopher Wool (des panneaux qui bougent, on a déjà vu ça 100 fois mais peut-être pas au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles où l’œuvre a été créée en septembre dernier). À l’instar des décors mouvants, accumulations de lettres qui ne forment jamais un mot, la chorégraphie accumule les signes sans pour autant faire sens. Certes, il y a du métier. Mais de l’inspiration?

La deuxième tranche de pain est une création mondiale soutenue – on n’a pas compris pourquoi – par une marque de joaillerie. Reflections (2013) dure 40 minutes et peine, à part durant quelques instants trop brefs – notamment un petit solo dansé par Charlie Hodges, encore lui –, à maintenir l’attention. On ne s’embête pas vraiment, mais on ne s’intéresse pas non plus. Tout cela est sympa, urbain, malin. En guise de décor, un immense « Stay », qui se transforme fugitivement en « Go ». Malheureusement, on a raté le moment où ça démarrait et on est définitivement restés collés à notre fauteuil. Signe d’une époque obnubilée par le développement durable, c’est aussi biodégradable : cela ne laissera aucune empreinte indélébile en mémoire. C’est la seule incontestable « qualité » contemporaine qu’on a pu attribuer aux deux contributions chorégraphiques de Benjamin Millepied.

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