Londres-Stuttgart : Roméo et Juliette entre grandes largeurs et petites coutures

Rien que parce qu’ils adorent crâner en montrant leur don d’ubiquité, les Balletonautes sont partis en goguette vers deux pôles du monde chorégraphique pour voir à peu près au même moment deux Roméo et Juliette; ou devrions nous dire Romeo and Juliet et Romeo und Julia? Ça fait tellement plus chic.

 

RAHCléopold, depuis le Royal Albert Hall. Romeo and Juliet. English National Ballet. Chorégraphie : Derek Deane, Musique : Serge Prokofiev, Direction musicale : Gerry Cornelius (Orchestre de l’English National Ballet). Représentation du samedi 14 juin 2014, matinée. Romeo : Vadim Muntagirov. Juliet : Daria Klimentova.

Voilà une bien curieuse expérience que celle d’assister à un ballet dans le démesuré Royal Albert Hall de Londres. Avec ses 40 mètres de haut, ses 5500 places effectives (le théâtre pourrait semble-t-il en contenir plus de 8000 n’étaient les normes actuelles de sécurité), on s’attendrait plutôt à y voir se dérouler, au gré des sensibilités, une chasse avec animaux sauvages comme aux temps de l’amphithéâtre Flavien ou un concert de Lady Gaga. On arpente, dubitatif, les interminables couloirs circulaires qui s’ouvrent d’un côté sur la salle et de l’autre sur toute une variété de bars vendant au choix glaces, boissons fraîches et champagne. D’aimables appariteurs sont là pour que vous n’oubliiez pas qu’ils existent. Pour sûr, on est déjà en train de vivre une « expérience ». La question restant à savoir si elle va être « chorégraphique ». D’autant que, par le hasard de nos pérégrinations londoniennes, c’était le « Roméo et Juliette » de l’English National Ballet et non un de leurs ballets à numéros musicaux et corps de ballet féminin dépersonnalisé qu’il nous était donné de voir.

Ma perception de la version chorégraphique de Derek Dean, créée il y a une quinzaine d’années pour Tamara Rojo avant qu’elle ne parte au Royal Ballet, doit être au préalable mise en contexte. J’étais placé au neuvième rang du parterre, vers le côté droit de la scène quasi circulaire s’achevant sur un imposant décor de bâtiment renaissant supportant l’orchestre et laissant parfois s’échapper de ses murs pivotant les foules du corps de ballets et les solistes – ceux-ci rentrant également par les allées réservées normalement au public. Je serais bien en peine d’imaginer ce qu’a ressenti un spectateur situé dans les hauteurs de ce Colisée des temps modernes.

D’en bas, le travail de Derek Dean frappe par l’intelligence de l’utilisation de l’espace. Le corps de ballet pléthorique (la compagnie double de volume le temps des représentations au Royal Albert Hall) est traité en aplats de masse. Les groupes, qui ont travaillé la même chorégraphie, la dansent orientés vers différents quarts afin d’offrir un spectacle similaire aux spectateurs placés aux différents points cardinaux de l’ellipse. Les danseurs vous tournent parfois le dos, mais ils ne restent jamais assez longtemps à la même place pour que vous ayez l’impression d’être gêné dans votre vision du ballet. Bien au contraire, il se crée au bout d’un moment un subtil effet « travelling », quasi cinématographique. On assiste aux péripéties violentes ou émotionnelles de l’histoire presque comme un participant à l’action. Dans les très réussies scènes de rixes, de virevoltants étals sur roulettes actionnés par les danseurs semblent souligner l’impression de chaos. Dans la scène du bal, Roméo, qui a gardé ses couleurs (le vert) fait son entrée sur le final de la danse des chevaliers. Il semble alors sur le point d’être happé par la marée rouge des Capulets. Juliette, fragile pivot de la chorégraphie, est le seul îlot accueillant au milieu de ce magma de velours cramoisi.

La chorégraphie des solistes est, elle aussi, traité en aplats. Elle est efficace et suffisamment musicale, sans être pour autant mémorable. L’accent est mis sur le parcours plus que sur le raffinement des enchaînements et du partenariat. Mais que verrait des subtiles intrications de jeu de jambes un membre du public depuis les hauteurs du Royal Albert Hall ? Et la chorégraphie convient finalement bien au traitement de la masse orchestrale par Prokofiev.

Ce traitement des masses n’est néanmoins pas sans quelques inconvénients. Les personnages secondaires à l’action restent souvent à l’état d’ébauche. C’est le personnage de Mercutio (interprété d’une manière encore un peu falote par le jeune Anton Lukovin) qui en souffre certainement le plus. Dans la version de Derek Dean, il est seulement l’ami et l’allié de Roméo. Lorsqu’il s’effondre (non s’en s’être relevé trois ou quatre fois de trop), il ne maudit que la maison Capulet. Dans ces conditions, le désespoir de Lady Capulet (Stina Quagebeur) sur le corps de Tybalt (Le très vipérin James Streeter) prend presque trop de place surtout lorsqu’elle pousse si fort son lord et maître qu’il se retrouve les quatre fers en l’air.

Daria Klimentová and Vadim Muntagirov during a rehearsal for English National Ballet's Romeo & Juliet at The Royal Albert Hall, London on June 10, 2014. Photo: Arnaud Stephenson Courtesy of ENB.

Daria Klimentová and Vadim Muntagirov during a rehearsal for English National Ballet’s Romeo & Juliet at The Royal Albert Hall, London on June 10, 2014. Photo: Arnaud Stephenson Courtesy of ENB.

Lors de la matinée du 14 juin, les amants de Vérone étaient incarnés par Daria Klimentova et Vadim Muntagirov. Mademoiselle Klimentova était l’un des rares membres de la distribution à ne pas faire ses débuts dans le Roméo et Juliette de Derek Dean. Elle a fait depuis ses adieux à la scène dans ce même rôle. Danseuse assez petite mais dotée de très longues lignes, d’une arabesque naturelle et d’une technique aussi forte que crémeuse, elle est une Juliette … « évidente ». C’est-à-dire qu’on ne se pose pas de question de savoir si son personnage est têtu ou obéissant, fort ou fragile. On la regarde évoluer et on l’appelle tout simplement Juliette. On imagine fort bien qu’elle projette très loin vers les hauteurs du Royal Albert Hall. Car même lorsqu’on la voyait de dos, on parvenait à comprendre les motivations de son personnage.

Son partenaire, le très jeune Muntagirov, est revenu spécialement pour danser avec sa partenaire fétiche de l’ENB. Comme il est presque deux fois moins âgé qu’elle, la critique anglo-saxonne s’est empressée de comparer leur couple à celui de Fonteyn et Noureev. Toutes proportions gardées, force est de reconnaitre que ce couple fait mieux que fonctionner. La communauté de ligne mais surtout d’énergie le rendait vivant et charnel.

Vadim Muntagirov, en revanche, est tout sauf un Noureev. En fait, il est sans doute tout ce que Noureev n’était pas et c’est sans doute tout aussi bien. Dramatiquement parlant, ce jeune danseur a une palette réduite à deux expressions : le sourire d’angelot et la moue boudeuse de l’adolescent contrarié. On est donc loin des regards de braise du grand Rudy. Par contre, il est un danseur naturel, ce que n’était pas Noureev dont la technique superlative était résultat d’une volonté opiniâtre. Et là, on reste bouche bée tant ce qui nous est montré est beau, coulé, instinctif. Muntagirov ne joue pas son rôle, il le danse, même lorsqu’il est à l’arrêt. Quel danseur ce jeune homme deviendra-t-il s’il se trouve un mentor pour ouvrir son esprit au-delà de la salle de répétition ? Noureev aurait fait cela très bien. Mais voilà désormais plus de vingt ans qu’il s’en est allé.

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photostuttgartJames, depuis le Ballet de Stuttgart. Romeo und Julia. Stuttgarter Ballet. Chorégraphie : John Cranko, Musique : Serge Prokofiev, Direction musicale : James Tuggle (Staatsorchester Stuttgart). Représentation du samedi 14 juin 2014, matinée. Romeo : Daniel Camargo. Julia : Elisa Badenes.

Le Romeo und Julia (1962) de John Cranko, que l’on peut voir à Stuttgart jusqu’à la fin juillet, est une des premiers grands ballets crées par le chorégraphe pour le ballet de Stuttgart. Le spectateur ne peut s’empêcher de comparer cette création aux œuvres narratives ultérieures de Cranko; il voit aussi ce Roméo en ayant à l’esprit d’autres versions plus récentes et familières (celle de MacMillan, créée en 1965, et la production de Noureev, qui a vu le jour en 1977).

La scène d’ouverture plante le décor avec une joyeuse désinvolture ; les pas du peuple de Vérone et des amis de Roméo paraissent une rigolade improvisée. Les garçons – et à l’occasion quelques filles – se cognent latéralement les épaules en sautant en l’air, ce qui fait de Cranko le précurseur méconnu du pogo des concerts punk (qui ne sont apparus que vers 1976). L’affrontement de la maison Montaigu avec les Capulets ressemble à une rencontre entre grands dépendeurs d’andouille, que seule l’arrivée de la génération des parents leste de gravité. Et le pas de trois entre Roméo, Mercutio (grand et dégingandé Robert Robinson) et Benvolio (petit et bondissant Louis Stiens), fait à base de double-tours en l’air et de fol moulinet des bras, est une réjouissante pochade.

La première apparition de Juliette laisse cependant sur sa faim, la petite fille y apparaissant un peu trop simplement contente de sa nouvelle robe. De manière générale, les personnages sont caractérisés d’une manière trop univoque pour une tragédie. Et puis, la drôlerie comme le drame sont plus mimés que chorégraphiés. Par exemple, les farces qu’on joue à la nourrice venue remettre une lettre de Juliette à Roméo manquent de piquant (Cranko sera bien plus comique dans La Mégère apprivoisée en 1969).

La richesse des personnages et des interprétations chez MacMillan – qui faisait de Juliette une rebelle à l’ordre familial – ou chez Noureev – qui faisait très tôt roder la mort auprès de Roméo – fait défaut ici, et l’histoire et la danse ne semblent pas toujours étroitement tissées entre elles. Certains moments dramatiques tombent malheureusement à plat : on voit immédiatement que Mercutio est blessé à mort, du coup ses camarades ne peuvent tomber de haut (et nous plonger dans l’affliction) quand il s’effondre vraiment ; et après que Roméo a vengé son ami en tuant Tybalt (Damiano Pettenella), la comtesse Capulet (Melinda Witham) descend prudemment les marches de l’escalier, dégrafe son vêtement, enlève ses épingles à cheveux (comme Giselle) et ensuite seulement se penche sur son neveu défunt. Ça fait très téléphoné. Les très bonnes idées voisinent avec les moins bonnes : lors des funérailles de Juliette, rendue inerte par le poison du père Laurent, son catafalque descend à terre via un système de filins. On dirait vraiment une mise en terre. Mais ensuite, la danseuse doit discrètement rejoindre le lit du caveau Capulet, plus en avant de la scène, et comme sa robe est blanche, on la voit bouger dans le noir. Plus ennuyeux, au moment des suicides, les deux amants se contorsionnent l’un sur l’autre de manière alambiquée, quand leurs gestes devraient aller à l’essentiel.

Les décors de Jürgen Rose ont le bon goût de donner à voir la nature : on découvre Juliette au jardin, le père Laurent vit aux portes de la ville, et c’est d’une terrasse arborée que Juliette descend pour la fameuse scène du balcon. Roméo y effectue d’abord une petite parade amoureuse, avant de s’engager avec la donzelle dans une série de portés périlleux où l’on lit – pour lui comme pour elle – l’emportement d’une première passion, qui vous met littéralement la tête à l’envers. Elisa Badenes, remarquée en Giselle au printemps, est une Juliette très engagée, dont la minutie du bas de jambe et la vélocité sur pointes disent la juvénilité et l’impétuosité. Elle forme un couple de danse très assorti avec Daniel Camargo, au visage naïf et aux lignes idéales pour le Roméo sensuel de Cranko. Le Staatsorchester Stuttgart, dirigé par James Tuggle, joue Prokofiev avec des traits douloureusement incisifs. Du grand art.

Elisa Badenes et Daniel Camargo ©Stuttgart Ballet

Elisa Badenes et Daniel Camargo ©Stuttgart Ballet

 

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Le NDT à Chaillot: pour Kylián… et les danseurs

Mémoires d'oubliettes - photographie Joris Jan Bos (courtesy Chaillot/NDT)

Mémoires d’oubliettes – photographie Joris Jan Bos (courtesy Chaillot/NDT)

Le titre de la pièce, Mémoires d’oubliettes, se délite sous nos yeux, et les lettres qui chutent vers le bas du rideau composent d’autres mots – parmi eux : mort, émoi, doutes, restes, oubli. Puis six danseurs – Myrthe van Opstal, Medhi Walerski, Aram Hasler, Menghan Lou, Sarah Reynolds, Roger Van der Poel – glissent leur tête à travers les filins élastiques qui délimitent la scène. Ils surgiront ou disparaîtront souvent à travers cette frontière poreuse, qui fait aussi office de fond d’écran ; remonter vers la lumière, qui tombe en douche, semble en revanche impossible. Dans la dernière pièce de Jiří Kylián pour le Nederlands Dans Theater (il en a quitté la direction en 1999, mais en est resté chorégraphe résident les dix années suivantes), nous sommes apparemment au fond d’un trou. Rien de littéral n’est asséné – jusqu’à l’image finale dont il faut ne pas gâcher l’effet de surprise –, mais la pièce, qui débute dans une ambiance de sourire forcé, donne à voir une palette plutôt sombre d’émotions, à travers une chorégraphie inventive et surprenante. Comme souvent chez Kylián, le mouvement fait corps avec la matière sonore (ici, une création électronique de Dirk Haubrich, parfois coupante comme un coup de fouet, avec en prime les voix chuchotées du chorégraphe et de sa muse, Sabine Kupferberg). Nous sommes, bien au-delà de la simple correspondance rythmique, dans une saisie par le mouvement du grain d’un instrument de musique, qu’il soit corde, percussion ou synthétiseur. Kylián  donne l’impression d’aller fouailler à l’intérieur du son.

Par comparaison, Solo Echo, pièce de Crystal Pite sur une sonate de Brahms, est musicale dans un sens plus conventionnel (et on peut trouver à redire à la prise de son et/ou à l’acoustique toujours défavorable de Chaillot). Dans sa deuxième partie, la chorégraphe, manifestement influencée par Forsythe, intéresse par sa gestion des masses, entre portés et effondrements collectifs sous climat neigeux.

En fin de soirée, on découvre Shoot the Moon, Sol Léon et Paul Lightfoot. Là où Kylián laisse ouvert l’imaginaire et l’interprétation, les actuels directeurs du NDT accumulent fléchages et surlignage. Des murs tournants donnent à voir trois pièces où vivent ou interagissent (chacun chez soi, puis ça circule) deux couples et un homme seul. Le réalisme plombe l’ensemble. Le spectacle est censé durer 1h50 (avec deux entractes). Le théâtre de Chaillot ne sachant manifestement pas tenir un horaire, il faut compter 2h20, sauf à zapper la dernière pièce. On n’y perdrait pas grand-chose, chorégraphiquement parlant, mais il y a quand même le plaisir de voir encore un peu les si bons et acérés danseurs du NDT.

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Lac : sur-vitaminé mais pas régénéré

Chaillot

Lac. Jean-Christophe Maillot.

Ballets de Monte-Carlo. Théâtre National de Chaillot. Représentation du mardi 10 juin 2014.

Le ballet Lac de Jean Christophe Maillot commence par un petit film en guise d’ouverture. Une famille régnante d’un royaume maritime archaïque est assise au bord d’un océan mythique. Le père et la mère couronnés portent des masques métalliques qui vous placent quelque part entre la Grèce archaïque (Mycènes) et les années 30-40 (Brancusi).  Un petit garçon (le prince ?) vit en parfaite harmonie avec une petite fille brune toute vêtue de blanc. Mais voilà que soudain apparaît une vamp en noir (comme dans une série B des années cinquante). Telle un coucou qui expulse les œufs d’un nid pour y placer les siens, elle escamote la petite fille en blanc et la remplace par une petite fille en noir ; sa progéniture ?

L’ouverture de Tchaïkovski commence alors. On retrouve le roi et la reine sans leurs masques, mais toujours parés d’or. Le prince, en lamé argent, semble en conflit avec son paternel. Ce dernier est infidèle à la reine tandis que la vamp (que le programme crédite en tant que Sa majesté de la Nuit mais que nous appelons Madame Rothbart) semble être devenue la mairesse du palais. Entre-temps, Petit cygne noir est devenu grand.

Jusqu’ici, pourquoi pas…

Le programme succinct gentiment donné à l’entrée de la salle Jean Vilar du Théâtre National de Chaillot titre fièrement « Nous voulons tout ». Pour le dramaturge Jean Rouaud, Le Lac des cygnes est trop réduit à son deuxième acte, considéré comme un ballet abstrait. « Pour le spectateur, il n’y a plus de lecture ». Le scénographe Ernest Pignon-Ernest démarre sa contribution en disant  « le Lac des cygnes, tellement interprété, comme usé, a exigé un regard neuf et singulier » avant de vous parler de cycle cosmique. Le costumier Philippe Guillotel enfin dit avoir essayé de retranscrire « la bestialité dont s’est nourri Jean Christophe Maillot et qui transparaît dans l’ensemble du ballet ». Jean Christophe Maillot, lui, comme souvent, ne s’exprime pas par l’écrit, c’est la danse qui parle. Et en cette soirée de juin, on a pris cela comme un bon présage car on se souvenait de son Roméo et Juliette épuré, avec ses aplats blancs qui épousaient les chatoiements vermillon de la partition de Prokofiev. On avait aussi à l’esprit l’entrée de sa Belle dans une bulle de savon protectrice. Et on était curieux.

Renouveler le Lac? D’autres se sont déjà attelés à cette tâche avec succès.

Hélas, Jean-Christophe Maillot, qui a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice, ne l’a pas nécessairement fait avec la plus grande originalité et c’est sans doute d’avoir trop suivi à la lettre ses collaborateurs…

En termes de structure, il fait entrer un peu de l’acte trois dans l’acte un. Le prince y rencontre donc ses prétendantes – notamment deux jumelles délurées et une bombasse en rouge – sans qu’on puisse vraiment décider ce que cette translation a de forcément déterminant. Maillot n’est pas le premier à souligner la trivialité des fêtes de la cour. Mais d’autres (Bourne en tête) l’ont fait avec plus de brio. Surtout, la progression dramatique n’est pas dynamisée. Bien au contraire. L’acte un reste une scène d’exposition. Et de longuette, elle est devenue lancinante : près de la moitié du ballet passe avant qu’on n’accède à l’acte « du cygne blanc ». L’acte trois, quant à lui, comporte toujours un divertissement (la seule danse espagnole, qui surnage comme un cheveu sur la soupe) avec pour seule raison d’être de donner l’occasion à l’ami du prince (le très brillant Jeroen Verbruggen) l’occasion de … briller techniquement; l’intérêt dramatique de son personnage restant désespérément peu clair.

En ce qui concerne la chorégraphie dans les actes de Palais, Maillot a opté pour le rapide et le sur-vitaminé. Les danseurs martèlent le sol joyeusement dans leurs costumes mariant les tons tonitruants. Ils semblent commenter le côté youmpapa de l’orchestration de Tchaïkovski dans la version enregistrée choisie par le chorégraphe.

La vision du cygne n’est pas non plus renouvelée. En effet, les comparses du cygne blanc ne convainquent pas tout à fait. Rétrogradées au rang de chimères elles attaquent le sol de la pointe comme pour marquer le côté agressif des bestioles. C’est oublier la raison pour laquelle le cygne fascine toujours autant. Même pataud (les véritables cygnes blancs dans le spectacle de Luc Petton), même agressif (les cygnes masculins de Matthew Bourne), il garde un côté ambivalent et touchant. Mats Ek l’a parfaitement illustré en faisant rentrer Odette et ses vilains petits canards d’une manière à la fois grotesque et majestueuse et Dada Masilo avait su émouvoir en brouillant les identités sexuelles de ses oiseaux.

Heureusement, Jean-Christophe Maillot sait nous rappeler par moment le chorégraphe inspiré qu’il est le plus souvent. Paradoxalement, c’est lorsqu’il oublie la relecture de ses adjoints verbeux et qu’il rejoint l’histoire d’origine du ballet de Tchaïkovski dans la lecture de Petipa qu’il fait mouche. Car il produit alors de la danse. Sa majesté de la Nuit (La souple et sculpturale Maude Sabourin) est servie par de très beaux trio avec ses « archanges » aux biscottos emplumés. Leurs évolutions évoquent souvent un inquiétant trou noir.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

La rencontre entre le prince (Stephan Bourgon) et son cygne blanc affublé de gants en bout d’aile ébouriffée est également mémorable. Les deux protagonistes se reconnaissent. Elle a honte de ses appendices, lui, les trouve charmant parce qu’ils lui appartiennent. La transformation nocturne consiste en l’ablation de ces gants. Le grand adage est donc plus une question de mains qui se cherchent et se trouvent que de jambes bien que la danseuse (Anja Behend) montre parfois de fort belles arabesques.

Enfin, dans un très beau final les deux sbires de Madame Rothbart font tournoyer comme une nuée un grand voile suspendu dans les cintres et disparaître le corps des amants décédés à notre vue. Un bien belle apothéose classique qui ne sauve cependant pas une relecture ratée.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

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Daphnis et Chloé: chromatisme et dynamiques

BastilleAprès plusieurs visions de Daphnis et Chloé à Bastille ces dernières semaines, une écoute au disque de Ravel manifeste le décalage entre le chatoiement de l’orchestre et la simplicité chromatique de la scène. Au vrai, les décors aux longs cyprès de Léon Bakst pour la production de 1912 dégagent des ambiances, soit champêtres soit maritimes, sans doute plus littéralement proches de l’esthétique de la partition que la scénographie géométrique de Daniel Buren, les costumes monochromes de Holly Hynes, et les aplats lumineux de Madjid Hakimi. Et pourtant, ça marche – de toutes façons, une illustration traditionnelle n’aurait pas forcément apporté grand-chose aujourd’hui –, en grande partie parce que l’équipe créative a su se mettre au service de la dynamique musicale, et donne à chaque fois à voir au bon moment, une idée du sacré, de la mer, du mystère de la nuit ou de la clarté du jour.

P1070325Cette épure est peut-être la cause que certains commentateurs ont trouvé le spectacle trop abstrait pour toucher. Et pourtant, la chorégraphie de Benjamin Millepied raconte toujours –souvent discrètement – une histoire. Dans le pas de deux entre Lycénion et Daphnis, par exemple, on voit bien que Daphnis se méprend sur l’identité de celle qui l’aborde d’un « coucou qui est là ? » : il la laisse tomber quand il la découvre de face, et ensuite, certaines interactions entre elle et lui sont plus des rejets que des portés (Hervé Moreau fait très bien sentir la nuance) ; l’étreinte entre le jeune homme et la femme plus expérimentée est toute accidentelle et fortuite, alors qu’elle sera plus tard volontaire, assumée et tendre avec Chloé (à un moment, l’enchaînement de pas qui mène les deux femmes dans les bras de Daphnis est identique, mais la suite ne l’est pas). En apparence, le duo entre Lycénion et Dorcon sur un chœur a capella (introduction du 2e tableau) n’a aucune dimension narrative ; et on même se demander pourquoi les « méchants » de l’histoire dansent ensemble. À mieux regarder, la construction du pas de deux fait que les deux alliés ne se regardent et ne convergent jamais, par contraste avec les retrouvailles – en deux parties : tendre abandon puis complicité épanouie – entre Daphnis et Chloé (fin de la séquence du lever du jour et pantomime des amours de Pan et Syrinx).

P1070312Dans ce tableau flûté, Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio laissent un souvenir durable, car tous deux ont, dans leur danse, la fluidité d’un roseau pliant sous le vent. Des trois Chloé distribuées cette saison dans le ballet de Millepied, Melle Pujol est la seule à n’être pas affligée du syndrome du chignon (cette malédiction donnant, quel que soit son âge, un air mémère à une jolie fille aux cheveux tirés). Dans la danse générale du premier tableau, grâce à la liberté de tout le haut du corps, elle n’a pas l’air guindé à côté de ses amies aux cheveux lâchés. Pujol et Ganio sont aussi juvéniles qu’expressifs, et ce sont eux qui composent le couple pastoral le plus crédible et attachant (représentation du 14 mai). Hervé Moreau et Aurélie Dupont ont tous deux une approche plus cérébrale et une beauté davantage apollinienne (et en cela, ils sont bien assortis) (représentations du 10 et 15 mai). La troisième distribution réunit Marc Moreau (remplaçant Mathias Heymann) et Amandine Albisson, laquelle est bien plus à l’aise chez Millepied que dans Balanchine (représentations des 25 mai et 6 juin). Après avoir dansé Dorcon en début de série, Marc Moreau a en Daphnis la « danse légère et gracieuse » (comme se nomme dans la partition le passage qui fait suite à la danse « grotesque » de Dorcon). Ce dernier est incarné dans cette distribution par Allister Madin, à la danse canaille et sauvage (on comprend, avec lui, pourquoi bergers et bergères se cachent le visage à la fin de sa danse), et qui se joue des accélérations de rythme que Millepied a glissées dans sa partie.

Après les prestations explosives de François Alu en Bryaxis, Pierre-Arthur Raveau, qui ne manque pas d’abattage, semble quand même trop élégant et mesuré pour ce rôle de cabot (14 mai). Fabien Révillion se moule davantage dans le personnage, et se montre menaçant pendant la danse suppliante de Chloé (fin du 2e tableau) (25 mai et 6 juin). En Lycénion, Eve Grinsztajn (trompant la naïveté de Daphnis-Ganio) et Léonore Baulac (s’emparant de Daphnis-Marc Moreau), ont toutes deux une élégance de mante-religieuse.

La qualité de la partie du corps de ballet – dix-huit danseurs, fidèles au poste pendant toute la série – fait beaucoup dans le plaisir que suscite Daphnis et Chloé. Leurs évolutions dessinent des figures fluides, rarement rectilignes mais toujours construites, des enroulements en spirale créant un tableau éphémère aussitôt défait qu’achevé.

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Aux marches du Palais

P1020329Soirée Balanchine-Millepied. Soirée du jeudi 29 mai et du samedi 31 mai 2014.

Après une première expérience douloureuse, c’est d’un pied hésitant et circonspect que j’ai passé les portes de l’Opéra Bastille et franchi les quelques marches qui me séparaient de ma place de premier balcon. Mais si la représentation du 15 du Palais de Cristal avait tout d’une exécution (aux deux sens du terme), celle du 29 tendait vers l’interprétation. Le corps de ballet s’y est montré en place, avec une rigueur de ligne retrouvée et les demi-solistes dansaient enfin à l’unisson. Le tout manquait néanmoins de style, sans doute faute d’un groupe de couples solistes homogène. Amandine Albisson dansait pourtant cette fois son mouvement «rubis» sans accroc. Mais c’était également sans brio particulier. Agnès Letestu faisait une représentation d’artiste invitée « oubliable » avec des équilibres incertains et des poignets mous aux bras de Vincent Chaillet, très professionnel en la circonstance dans le grand adage. Valentine Colasante avait migré du troisième au quatrième mouvement sans aucune plus-value artistique. Son partenaire, Emmanuel Thibault, semblait quant à lui en méforme physique. Le seul moment vraiment enthousiasmant fut donc le couple des « émeraudes » incarné par Héloïse Bourdon et Audric Bezard. Souffle sous les pieds, pirouettes en petite seconde bien négociées et surtout, un abattage de bon aloi réveillaient le ballet tout entier. Leur final était brillant, un brin aguicheur et parfaitement roboratif pour le spectateur.

Ce ne fut donc qu’une demi-déception lorsque j’ai découvert sur la distribution, le samedi 31, qu’Alice Renavand, qui devait danser le mouvement vert avec Bezard était remplacée par Melle Bourdon. Mais contrairement au 29, ce couple d’émeraudes de la plus belle eau n’était pas isolé. Car, à une exception près (il semble qu’on ne puisse éviter Melle Colasante), le groupe des solistes dansait sur un pied d’égalité.

Nolwenn Daniel, qui nous avait déjà impressionné dans « les perles » s’emparait avec chic et flair des «Rubis». Si le piqué arabesque n’est pas plus haut que celui de sa cadette Albisson, la demoiselle sait rendre l’enchaînement excitant en mettant l’accent sur le raccourci-équilibre qui suit. Ses bras, ce qui ne gâche rien, étaient toujours beaux et déliés jusque dans l’opposition des directions. Josua Hoffalt, déjà plus en forme le 29, s’accordait mieux aux proportions de sa nouvelle partenaire et paraissait plus à l’aise sur l’ensemble du mouvement. On pouvait alors savourer sans arrières pensées ses sissonnes et ses ronds de jambes sautés aériens du final. Dans ce même passage, Christophe Duquenne donnait une magistrale leçon de style. L’heure de la retraite a-t-elle sonné ? Vraiment ?

Mais la plus forte émotion (l’effet de surprise du couple Bourdon-Bezard étant moindre) nous fut offerte par Ludmila Pagliero dans «les diamants noirs». À la fois sûre et sereine, elle rendait pleinement justice aux subtils enroulements déroulements créés jadis par Balanchine pour la très divine Tamara Toumanova. À regarder Melle Pagliero ondoyer aux bras experts de Karl Paquette, on s’est senti un moment transporté aux temps du crépuscule scintillant des ballets russes dont la créatrice du rôle était l’une des dernières étoiles.

Les hasards de l’achat des places m’avaient de surcroît contraint à grimper une volée d’escalier supplémentaire, vers le fond du deuxième balcon. J’ai pu ainsi y vérifier mon intuition de la soirée du 15. De ces hauteurs, le cyclorama bleu était réduit à un petit rectangle et ne venait jamais interférer avec la splendeur des costumes de Christian Lacroix. Autour des scintillements de gemmes des solistes, le corps de ballet jouait alors parfaitement son rôle d’écrin iridescent. L’ensemble était parfait sans froideur, les lignes tirées au cordeau mais sans raideur, les déplacements étaient silencieux et les bras ondoyants.

On y percevait enfin la spécificité du Palais de Cristal, un ballet par Balanchine plutôt qu’un ballet de Balanchine. Confronté à l’école française (et à sa qualité de plié), Mr B. a créé des mouvements plus dans le rubato que dans le staccato qui sera sa marque américaine (et celle de Symphony in C). Lorsqu’ils le maîtrisent, les danseurs s’amusent avec la mesure et donnent toujours l’impression « d’avoir le temps ». C’est ce à quoi on a assisté -enfin!- lors de la soirée du 31 mai.

Cela valait bien quelques marches !

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Vision sylvestre et éléphants roses

BastilleSoirée Balanchine Millepied. 14 mai 2014.

Commençons par ce qui fâche le moins. Daphnis et Chloé, la création de Benjamin Millepied est une œuvre agréable qui mériterait un maintien au répertoire même si son chorégraphe n’était pas, comme c’est le cas, appelé à devenir directeur de la compagnie. La danse, dans l’enroulement-déroulement, multiplie les ports de bras fluides et ondoyants. On retrouve la technique en collage d’influence qui marque souvent les créations de Millepied; le solo de Dorcon fait penser aux évolutions bravaches d’un marin de Fancy Free de Robbins et la jolie scène des nymphes autour de Daphnis tour à tour endormi puis éploré s’achève dans une pose en référence directe à Apollon musagète. Mais, comme son collègue Christopher Wheeldon, également ancien du New York City Ballet, Benjamin Millepied passionne plus lorsqu’il raconte une histoire que lorsqu’il verse dans la danse sans argument. La danse est assez expressive pour ne pas avoir à s’interrompre par de la pantomime : en deux passes sinueuses la très belle Eve Grinsztajn, dans le rôle de la tentatrice Lycénion, évoque l’étreinte avec Daphnis. Les dangereux pirates sont efficacement caractérisés par d’énergiques parcours au travers de la scène (Pierre-Arthur Raveau se montre étonnamment à l’aise et convaincant dans un rôle taillé pour les qualités de François Alu).

Buren, pour sa part, joue la carte de musique plutôt que celle de l’histoire. Le ballet s’ouvre sur une page blanche à la Buren : un rideau de scène strié de raies horizontales. Des formes géométriques apparaissent alors en ombre chinoise. Mais les angles s’arrondissent au contact des arabesques raveliennes magnifiées par la direction souple de Philippe Jordan. Un esprit chagrin pourrait finir par trouver que cela fait un peu écran de veille pour ordinateur mais l’ouverture atmosphérique s’achève et le décor apparaît : géométrique, coloré et translucide. C’est abstrait la plupart du temps mais cela laisse vivre la narration chorégraphique. On peut même, à l’occasion, considérer que le cercle jaune est un soleil et que les parallélépipèdes qui se juxtaposent à lui au sol dans la scène de l’enlèvement figurent les arcanes inquiétants de la grotte du pirate Bryaxis. C’est comme on voudra.

Les danseurs sont aussi des pages blanches. Les non-couleurs règnent sur la majeure partie du ballet (blanc pour les bergers et noir pour les pirates). Le chromatisme franc du décor ne s’infuse dans les costumes d’Holly Hynes que pour le Finale : vert gazon (vision sylvestre de Léonore Baulac traversant seule la scène en diagonale), bleu pétrole, jaune soleil et orange (pour Daphnis et Chloé).

La distribution de solistes de cette soirée convenait bien à cette production épurée. Les danseurs avaient en commun la clarté cristalline des lignes : Pujol aux bras souples, et Ganio plus soupir que jamais. Peut-être plus « garçon » que marlou de campagne, Marc Moreau (Dorcon) donnait une tonalité lycéenne à la fois contemporaine et intemporelle à cette rivalité entre adolescents.

Si je n’ai été « que » séduit par le Daphnis et Chloé de Millepied et pas transporté, la faute n’en revient pas nécessairement à l’œuvre elle-même.

L’état de contrariété poussé dans lequel je me trouvais après le « Palais de Cristal » en était plus certainement la cause.

La faute aux costumes ? Non.

Il fallait un fin coloriste comme Lacroix, pour sortir du casse tête chromatique que peut représenter le final de ce ballet. En 1994, la dernière fois que le ballet avait été présenté, les rouges se frictionnaient un peu trop avec les verts (les mouvements sont alternativement Rubis, Diamants noirs, Émeraudes et Perles). C’est sans doute une des nombreuses raisons pour laquelle Balanchine s’était lui-même débarrassé des couleurs dès sa production new-yorkaise de 1948. Lorsqu’il est revenu au thème des pierres précieuses en 1967 pour « Jewels », il s’est bien gardé de créer un mouvement final réunissant émeraudes, rubis et diamants. Pour cette production du Palais de Cristal, Lacroix semble avoir pris soin de trouver des tons de vert et de rouge qui se marient plus qu’ils ne s’opposent. On n’évite pas totalement l’effet « magie de Noël » mais les couleurs s’unissent assez subtilement. Lacroix a posé sur les corolles des tutus du corps de ballet pour les deux mouvements les plus colorés des résilles sombres et pailletées qui éteignent ce que leur teinte pourrait avoir de trop contrasté. La plus authentique réussite reste néanmoins les « diamants noirs » avec des costumes bleus « nuit étoilée ».

Deux constatations s’imposent cependant.

Le Palais de Cristal a besoin … d’un palais. C’était le cas lors de la création du ballet en 1947 et il aurait fallu y penser pour cette reprise même s’il ne s’était agi que de tentures comme dans Études ou de lustres comme dans Thème et Variations. En l’absence de tout écrin même suggéré, les danseurs, placés devant un cyclorama bleu, semblent un tantinet endimanchés.

La deuxième est sans doute la plus douloureuse. Il semble en effet qu’il est temps de réapprendre au ballet de l’Opéra à danser du Balanchine. Dans les années 90, il pouvait parfois s’y montrer plus pertinent que le New York City Ballet lui-même. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les costumes étincelants reflétaient cruellement le manque d’éclat de la compagnie dans cette œuvre jadis créée pour elle. Corps de ballet à l’attaque émoussée, lignes rien moins qu’impeccables et surtout médiocrité générale des solistes étaient, hélas, le triste lot de la soirée du 14.

Amandine Albisson vacillant de la pointe dansait les rubis avec l’air de connivence un peu bonasse de la maîtresse de maison qui vous vante les qualités de ses tartelettes aux groseilles. Son partenaire, Josua Hoffalt vasouillait ses pirouettes-tour à la seconde en dehors avant de jouer le marquis de patatras dans la pose finale. Pour Diamant noir, Aurélie Dupont avait la ligne rabougrie (couronnes pendantes et arabesques courtes). Manquant – ça peut arriver – son équilibre arabesque pendant lequel son partenaire est censé tourner autour d’elle pour magnifier sa prouesse, elle reste plantée sans rien faire pour combler le blanc, telle une autostoppeuse attendant la prochaine voiture – et ça, cela ne devrait jamais arriver. Et qu’importe si son partenaire est Hervé Moreau. Il pourrait être un autoradio ou un grille-pain, la demoiselle lui témoignerait tout autant sa plus sereine indifférence. Dans le mouvement vert, on n’a pu que s’interroger sur la pertinence qu’il y avait à distribuer une danseuse sans ballon, Valentine Colasante, dans le mouvement aux sauts. Si son partenaire, François Alu, repoussait le sol c’était sans aucune grâce ; les lignes étaient sèches et ses sissonnes en reculant, le genou tendu seulement après réception, des plus disgracieuses.

Il aura fallu attendre le quatrième et dernier mouvement pour voir un peu de Balanchine et de ballet de l’Opéra de Paris sur scène. Nolwenn Daniel avait cette attaque incisive de l’un et ce chic un peu second degré de l’autre. Alessio Carbone était la monture idéale pour enchâsser ce bijou du plus bel orient.

Mais voilà ; « perles » est le mouvement le plus court et un sur quatre n’est pas exactement un score à la hauteur d’une compagnie qui prétend tenir le haut du pavé de la danse mondiale. Ce Palais de cristal sera retransmis en mondiovision au mois de juin… Un nouveau travail de répétition s’impose d’ici là ou la première compagnie nationale risque d’être comparée par le public et la critique à un éléphant dans un magasin de porcelaine.

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Paysages mentaux

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Opéra-Bastille, soirée du 10 mai 2014. Le Palais de Cristal (Balanchine/Bizet, costumes de Christian Lacroix). Daphnis et Chloé (Benjamin Millepied, Maurice Ravel, scénographie de Daniel Buren)

Entre les tutus constellés de brillants de Palais de Cristal et les tenues grand teint – blanc, noir, jaune, bleu, vert et orange – de Daphnis et Chloé, voilà une soirée pour gens qui ne craignent pas le mélange des couleurs. Plus profondément, c’est la symbiose entre musique et danse qui fait le prix du programme BB/MR (Balanchine/Bizet et Millepied/Ravel).

La distribution du Palais de Cristal réserve quelques changements de dernière minute. Exit Laëtitia Pujol dans le premier mouvement ; elle est remplacée par une Amandine Albisson, initialement prévue dans le quatrième, et dont le haut du corps paraît un peu figé par l’enjeu de la première. Mathieu Ganio offre le premier frisson du soir (superbe enchaînement de sissonnes-entrechat-six suivi de pirouettes finies en cabriole à la seconde). Dans l’adage, on retrouve (ou plutôt ne retrouve pas, tant elle a changé) une Marie-Agnès Gillot étonnamment fluide, jouant pleinement la carte romantique de l’enroulement de ses expressives jambes autour de son partenaire (Karl Paquette, qui dans le finale, fera de réussis double tours en l’air). Mathias Heymann est remplacé dans le troisième mouvement par Emmanuel Thibault, qui ne soigne plus aucune arabesque et finit très bizarrement ses tours en l’air en petite seconde, donnant une impression brouillonne et de déséquilibre avec Ludmila Pagliero, et nuisant à la perception d’ensemble du mouvement. Le dernier couple, campé par Pierre-Arthur Raveau et Nolwenn Daniel, est plus homogène, aussi bien dans la précision que dans l’aisance. On peut en dire autant, à quelques nuances près, des semi-solistes et du corps, qu’on retrouve pour un finale grisant d’élasticité et de virtuosité.

La musicalité emprunte d’autres chemins, plus choraux, avec Daphnis et Chloé, dont Maurice Ravel a conçu la partition comme une « vaste fresque », « moins soucieuse d’archaïsme que de fidélité à la Grèce de [s]es rêves, laquelle s’apparente volontiers à celle qu’ont imaginée et dépeinte les artistes français du XVIIIe siècle ». La scénographie de Daniel Buren et les lumières de Madjid Hakimi construisent un paysage mental respirant avec l’influx symphonique.  Suivant Ravel, mais avec l’imagination du XXIe siècle, nous sommes conviés à une Grèce idéelle, géométrique plus que pastorale : le pré est figuré par un ovale numérique projeté au sol, des panneaux translucides et semi-réfléchissants évoluent et varient selon l’humeur, et l’intervention miraculeuse de Pan (libérant Chloé enlevée par les pirates) est figurée par un rouge pétaradant. À l’image de son scénographe, Benjamin Millepied a puisé son inspiration dans la matière sonore, fastueuse mais pas facilement chorégraphique, et il a bien fait : il y trouve variété, effluves d’algues (avec un très réussi pas de neuf pour les demoiselles lors du nocturne avec éliophone), prouesses barbaresques (la scène chez les pirates, qui permet à François Alu de casser la baraque en Bryaxis), et dans les pas de deux, un sens dramatique qui m’a toujours semblé faire défaut dans ceux qui lui ont été inspirés par des compositeurs minimalistes américains.

Dans le roman de Longus, charmant et plein d’humour, Daphnis et Chloé se connaissent depuis l’enfance (ils gardent chèvres et brebis ensemble) et, se découvrent l’un pour l’autre un tendre sentiment, sans savoir ni le nommer ni l’assouvir. Elle le voit nu (ça la déclenche), elle lui donne un bisou (ça le déclenche). Le livret vous épargne des kyrielles de péripéties traditionnelles, mais conserve la rivalité entre Daphnis (Hervé Moreau, lignes parfaites et lyrisme visible du dernier rang) et Dorcon (Alessio Carbone), ainsi que le rôle déniaiseur de Lycénion, qui apprend à Daphnis quoi faire avec une fille nue auprès de soi (le rôle est tenu par Eleonora Abbagnato, qui n’a aucun mal à faire l’initiatrice aux bras enveloppants).

Si Hervé Moreau fait aisément figure de berger innocent, Aurélie Dupont semble plus froide qu’ingénue. Rien d’étonnant à cela: dans le rôle de Mademoiselle Julie il y a quelques semaines, elle avait la sensualité d’une motte de beurre. La danse suppliante de Chloé face à Bryaxis, qui veut lui sauter dessus, manque d’éloquence. Heureusement, les retrouvailles avec Daphnis dégèlent la banquise : c’est l’effet Hervé Moreau, un réchauffement climatique à lui tout seul. Comme dans le Palais de cristal, un finale avec tout le monde achève brillamment une œuvre qu’on est impatient de revoir avec les deux autres distributions prévues à ce stade. Et puis, on ne se lassera pas de réécouter le lever du jour dirigé par Philippe Jordan.

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Le Palais de Cristal : symphonie cousine du vieux continent

Le Palais de Cristal; 1947.  Madeleine Lafon et Max Bozzoni (perles), Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (Rubis), Tamara Toumanova et Roger Ritz (Diamant noir), Michel Renault et Micheline Bardin (Emeraudes).

Le Palais de Cristal; 1947. Madeleine Lafon et Max Bozzoni (Perles), Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (Rubis), Tamara Toumanova et Roger Ritz (Diamants noirs), Michel Renault et Micheline Bardin (Emeraudes).

Les premières esquisses des costumes de Christian Lacroix sont apparues dans la presse il y a quelques trois semaines et des photographies des essayages la semaine dernière. On y voit juste assez (peu) de choses pour susciter la curiosité. Quel que soit le résultat, nous voilà au moins rassurés sur un point. Les couleurs ont été ré-infusées dans l’unique création de Balanchine pour le ballet de l’Opéra que la compagnie a gardé dans son répertoire.

Créé en juillet 1947 sur un ballet de l’Opéra encore meurtri par la période troublée de l’épuration, le Palais de Cristal marquait le grand retour de Georges Balanchine dans une maison qui ne l’avait pas toujours bien traité. En 1929, il avait été désigné maître de ballet de la compagnie et commissionné pour créer un ballet sur « Les créatures de Prométhée » de Beethoven. Tombé malade, il avait été remplacé par Serge Lifar, a priori juste pour cette création. Mais Lifar s’était accroché au poste et Balanchine avait été évincé. Balanchine ne pardonna jamais. Son premier mouvement fut de ce tourner vers Boris Kochno, l’ancien secrétaire de Diaghilev, ennemi personnel de Lifar, et de créer avec lui l’éphémère compagnie des ballets 1933. La compagnie fut un échec mais elle impressionna un jeune mécène, Lincoln Kirstein, qui invita une première fois Balanchine à tenter sa chance de l’autre côté de l’Atlantique.

En 1947, Balanchine était certes passé à autre chose. Il avait déjà fondé la School of American Ballet et la première de son « Ballet Society » (le nom initial du New York City Ballet) au City Center de New York était certainement déjà planifiée. Mais il dut néanmoins ressentir un certain contentement de revenir en docteur d’une maison qui l’avait snobé dix-sept ans auparavant. Lifar y était encore persona non grata et tous ses ballets étaient encore bannis du répertoire. La compagnie avait perdu deux de ses étoiles féminines phares. Yvette Chauviré avait claqué la porte pour suivre Lifar et Solange Schwarz avaient été rayée définitivement des listes. Il incombait donc à Balanchine de redonner confiance au ballet de l’Opéra. Balanchine apporta dans ses malles « Sérénade », « Le Baiser de la Fée » et « Apollon Musagète » qu’il avait jadis créé sur Lifar. Ce dernier ballet, remonté pour Michel Renault, était affublé de costumes hollywoodiens à vous faire trouver sobres ceux de la création de 1929 où Coco Chanel avait pourtant coiffé les muses de bonnets de bain fleuris. Balanchine était beaucoup plus pragmatique que son historiographie américaine a bien voulu le présenter. Il est ainsi fort probable que l’élimination des couleurs du Palais de Cristal pour la version new yorkaise de mars 1948 (renommée pour l’occasion Symphony in C) a plutôt répondu à des considérations financières qu’artistiques. Balanchine avait par contre l’habitude d’habiller a posteriori ses choix pragmatiques d’une panoplie d’aphorismes qui est maintenant devenue la vulgate : « black and white ballet », « Storyless ballet », « Ballet is woman » sont presque apocryphes mais sont devenus des credo incontournables depuis la mort du maître en 1983.

Le Palais de Cristal est donc, dans ce contexte normatif prégnant, très fragile. En créant le Balanchine Trust, Mr B. a donné ses ballets à ses principaux interprètes. Or, Palais de Cristal ne fait pas réellement partie de l’héritage. Le ballet appartient à l’Opéra et s’il est remonté, à la différence des autres Balanchine, il ne nécessite pas le copyright du Balanchine Trust. Les répétiteurs du « Palais » sont des maîtres de ballet de l’Opéra (en 1994, il s’agissait de Patrice Bart et Viviane Descoutures). Ceci n’empêche pas le Balanchine Trust de faire pression. Lors de la saison 2003-2004, c’est le Palais de Cristal qui avait été annoncé dans les brochures de saison et nous avions finalement écopé de la Symphony in C (en Ut).

Car passer de Palais de Cristal à Symphonie en Ut n’est pas qu’une question de chiffons. Les deux ballets ont un proche lien de parenté mais ils sont loin de tendre vers la gémellité. En fait, ce serait un peu comme comparer le Français métropolitain avec celui des Canadiens. Les deux langues ont une base commune mais leur évolution les a assez considérablement éloignés. Symphony in C a été altéré par Balanchine lui-même depuis 1948 et Palais de Cristal également en fonction des artistes qui le dansaient. Comparer les deux versions offre une fascinante plongée dans la question de la tradition chorégraphique en général. Voici une liste (loin d’être exhaustive) des différences entre les deux versions.

Sasha Kalioujni exécutant un saut dans le costume rubis du Palais de Cristal. Foyer de la Danse, 1947.

Sasha Kalioujny exécutant un saut dans le costume rubis du Palais de Cristal. Foyer de la Danse, 1947.

Le Premier Mouvement (Allegro Vivo – Rubis). Les changements sont nombreux. Dans ce mouvement déjà créé pour les très forts techniciens qu’étaient Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (champion de saut en hauteur à ses heures), on sent que Balanchine disposait d’un vivier de demi-solistes plus fourni que celui de sa jeune compagnie new-yorkaise. Leur rôle est donc plus développé. À un moment, les deux filles effectuent une remonté en arabesques relevées sur pointe encore compliquées de raccourcis. Les comparses masculins font des sissonnes croisées qui sont réservées au soliste principal dans « in C ». La ballerine accomplit des difficultés techniques (tours arabesques relevés sur pointe ou encore des fouettés rajoutés par la suite) là où la ballerine de la Symphonie en Ut se contente d’exécuter des échappés. La pose finale est en attitude croisé autour du partenaire quand elle est devant ouvert dans version new-yorkaise.

Tamara Toumanova et Roger Ritz. Diamant Noir. Photo Serge Lido.

Tamara Toumanova et Roger Ritz. Diamant Noir. Photo Serge Lido.

Le deuxième mouvement (Adagio – Diamant noir) est sans doute celui qui est le plus altéré par rapport à la version devenue traditionnelle de par le monde. Créé pour la très belle Tamara Toumanova, il est à base de suspensions et d’équilibres. Comme dans le premier mouvement, les pas diffèrent notamment à un moment où la ballerine effectue des changements de pieds sur pointes et des échappés s’achevant en grands pliés que Balanchine réutilisa ensuite sur le mode parodique pour Tarantella (dans « In C », la ballerine fait de petits développés sur le coup de pied en croix). Mais ce sont les lignes de force mêmes du passage qui sont transformées. Alors que Symphony in C est plutôt dans la verticalité et la pâmoison de la ballerine aux bras de son partenaire, le Palais de Cristal fait de la soliste féminine un gracieux ruban qui s’enroule et se déroule autour de son prince. On capte au passage des passes presque lifariennes quand la ballerine est soutenue en développé devant, complètement décalée sur sa jambe de terre ; autant de particularités qui ont disparu dans « In C ». De même, le danseur principal ne tourne par autour de la danseuse en équilibre sur un développé à la seconde mais autour d’une partenaire en équilibre arabesque. Il faut par contre faire son deuil de certains passages devenus iconiques comme ce moment où la ballerine tombe en arrière puis en avant dans les bras de son partenaire en effectuant des grands ronds de bras s’achevant en couronne (entre 1’50 » et 2’15 sur cette captation avec la très lyrique Allegra Kent).

Au troisième mouvement (Allegro Vivace – Émeraudes), jadis créé pour Micheline Bardin et Michel Renault, le corps de ballet entre en deux lignes parallèles là où il se croise en diagonale dans la version new-yorkaise. Les solistes principaux exécutent des tombés tour en l’air en petite seconde remplacés plus tard dans « in C » par des tours en l’air sur le coup de pied. Par contre, les très célèbres pirouettes de la soliste féminine qui s’achèvent en arabesque penchée sur l’épaule du soliste masculin agenouillé, sont conclues, dans la version « Palais de Cristal », par des développés croisés devant. La pose finale est en revanche une arabesque penchée pour le Palais et une quatrième devant pour In C.

Le quatrième mouvement et final (Allegro Vivace – Les Perles). Les évolutions des solistes féminines sont à bases de très coquettes marches avançant et reculant pour présenter la pointe du pied dans le Palais tandis qu’elles sont plus à base de tours et d’enveloppés dans In C. Le dessin des ensembles est plus en arc-de-cercle que linéaire et les garçons du corps ont un rôle plus important.

Mais au fond, écoperons-nous d’un Palais de Cristal restauré ou – oh sacrilège ! – d’une Symphonie en Ut colorisée?

La réponse samedi 10 mai.

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Orphée et Eurydice : sinuosités baroques

Rideau GarnierOrphée et Eurydice (version allemande 1774). Musique Christoph Wilibald Gluck. Chorégraphie : Pina Bausch (1975). Décors, costumes et  lumières : Rolf Borzik. Ballet de l’Opéra de Paris. Représentation du lundi 5 mai 2014.

Dans Orphée et Eurydice de Pina Bausch, les corps dansants vous emportent dans le sillage de leurs infinies sinuosités au travers de la scénographie étrange et baroque de Rolf Borzik. Les Pleureurs et pleureuses au bras étirés épousent dans leur mouvement rotatoire les courbes du « s » sous les yeux d’Eurydice, impassible, le teint cireux, comme ces vierges des églises siciliennes dans leurs atours surchargés. Et pourtant, on chercherait en vain la dorure d’un autel baroque. L’espace est froidement délimité par des panneaux blancs translucides et les costumes sont noirs. Seul l’éclat rouge sanglant d’un bouquet sur le linceul blanc de la défunte vient déroger à la monochromie ambiante. Un arbre déraciné animé des convulsions élégiaques des danseurs rappelle que tout dans ce monde n’est pas minéral. Au tableau des violences, l’aliénation des âmes en peine est figurée par des fils arachnéens attachés à des chaises hautes surdimensionnées, formant une véritable forêt de grilles. Les dos des suppliciés se courbent par-dessus la poitrine, implorants, devant un trio de gaillards en tablier de cuir figurant Cerbère, l’antique gardien infernal de la mythologie grecque. Les tentatives de vaine fuite sont exprimées par des sortes de sissonnes sur place, accompagnées de moulinets des bras, à la fois aériennes et statiques. Là encore, le mélange des références antiques à celles de l’enfer chrétien vous rejette dans la sphère baroque.

C’est le tableau « Paix » qui s’approche le plus de l’idéal de pureté classique. Dans une paisible clairière en arc de cercle meublée de panneaux de verre et de canapés couverts d’excroissances végétales, les mouvements des âmes heureuses sont encore à base de cercle mais la sinuosité en « S » a disparu. Les amples couronnes semblent s’ouvrir vers le ciel.

Le tableau « mort » est du ressort des interprètes principaux : les deux danseurs et leurs parèdres chanteuses. Cela peut donc être un enchantement ou la perspective d’un interminable ennui.

Et c’est l’aspect éminemment positif de cette soirée. L’ensemble des interprètes danseurs de cette reprise étaient justes dans leurs intentions et vrais dans leur rendu du chef d’œuvre de Pina Bausch. Jamais jusqu’ici la compagnie de l’Opéra n’avait réussi à effacer la forte impression qu’avaient suscité en moi, à Garnier, en février 1993, les interprètes du Tanztheater Wuppertal dans Orphée et Eurydice.

L’Orphée de Florian Magnenet rayonnait d’un éclat laiteux, presque lunaire. Il ressemblait à un saint d’une peinture maniériste perdu au milieu d’un tableau de Caravage. La lenteur de sa marche, ses chutes ralenties dans des angles imprévus mais surtout la qualité de son statisme, jamais inerte, étaient tout simplement fascinants. Sa partenaire, Alice Renavand avait par bonheur retrouvé cette qualité fragile et mousseuse qui la caractérisait parfois mais qui lui faisait cruellement défaut depuis la saison dernière. La confrontation de ces deux artistes était poignante sans paroxysme expressionniste pour leur remontée des enfers : fluidité dans l’abandon pour elle et mouvements introvertis pour lui.

Pour ajouter à notre bonheur, Charlotte Ranson était un putto baroque à souhait. Ses moulinets des avant-bras évoquaient à ravir les ornementations de poignets de la danse de cour.

Et puis, doit-on l’avouer, ce qui nous avait toujours le plus manqué dans l’interprétation d’Orphée par le ballet de l’Opéra, c’était des « Cerbères ». En 1993, avec les danseurs de Wuppertal, le contraste entre la fragilité des suppliantes et la brutalité des bourreaux nous avaient saisi aux tripes. L’autre soir, le trio mené par le dense et sculptural Vincent Cordier était tout simplement juste. Cordier fait claquer le cuir comme personne et module son partnering avec subtilité. Son port de bras au dessus du corps des Eurydice, loin de la violence déployée dans le deuxième tableau, avait ainsi l’accent désolé et plaintif d’une oraison funèbre.

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Orphée et Eurydice : a plot summary

P1070147An opera by Christoph Willibald Glück (1762)
Staged and choreographed by Pina Bausch (1975)
Sung in German, danced by the Paris Opera Ballet

Orpheus – a musician so gifted that the sound of his lyre and arc of his voice can make rivers change course, wild animals lie down to be petted, and rocks cry — dares to journey to the underworld in search of his beloved wife, Eurydice. This, one of the greatest love stories of ancient Roman mythology, provided the plot for not only the very first opera created in 1607 – Monteverdi’s Orfeo — but has inspired more than one hundred other operas or ballets.

Pina Bausch’s modern and expressive take on Glück’s richly emotional score solves the conundrum of how to return ballet to its rightful place in an operatic evening. Bausch took dance too seriously to provide mere divertissements. Here she blesses each singer with a danced double, as in Glück’s original version: bodies and voices interact and complete each other. This intricate coupling of song and movement creates a symbiosis that you could say resembles a great marriage. One that has, already, lasted much longer than the brief and tragic one of Orpheus and Eurydice…

PART ONE: (1 hour 20 minutes)

FIRST TABLEAU: Mourning
Her snowy wedding veil now a shroud, Eurydice had died from a serpent’s bite on her wedding day. In her motionless arms: red roses symbolizing her husband Orpheus’s passionate love. Orpheus, devastated by grief at the loss of his turtle-dove, refuses to be consoled by the nymphs and shepherds who mourn with him.

But Orpheus is the greatest singer on earth. Despite daring to speak of the cruelty of the gods, his cries of despair sound so beautiful that they soften the hearts of these very same gods. Love arrives with a message: Orpheus will be allowed into Hades. If his music can disarm the guardians of the gates of Eternity, then he might be able to do what no living being had ever done: bring his wife back from the realm of the dead.

But there is one condition. Should he succeed in wrenching his wife from the arms of death, Orpheus must not look at her – nor explain why — before they have returned to this earth.  Orpheus is suddenly worried for he has never lied, or been less than utterly honest, to Eurydice before.

SECOND TABLEAU: Violence
Orpheus enters a horrible dark and smoky cave by the river Styx, where the waters of woe pour into those of lamentation… and soon dissolve into the stream of oblivion. His wife just beyond reach, Orpheus must confront the three-headed guardian of the Underworld, the hound Cerberus (three male dancers in leather butcher’s aprons) and a swarm of Furies. You may be surprised that these screeching female avengers destined to torment sinners move about more like merely nervous and tired souls yearning for rest. That is because in Ovid’s vivid description, Orpheus proves the only mortal to make the implacable Furies not only relent, but weep. So if at first sight the Furies scream “no!” they do finally allow Orpheus to pass, swayed by how his beautiful music embodies the power of such loving devotion.

THIRD TABLEAU: Peace
Orpheus and Eurydice are reunited in the Elysian Fields, that exquisite and peaceful meadow in paradise where “blessed spirits” enjoy an eternity free from those violent human emotions that make us suffer so in mortal life. (The French term for this place is Les Champs-Elysées). Having already taken a drink from the river of forgetfulness and feeling rather blissed out, Eurydice is startled by how Orpheus seems both panicked and utterly cold at the same time. Did he come all this way only to turn away from her? Why, then, should she abandon this new « life? »

INTERMISSION (20 minutes)

PART TWO: (30 minutes)

FINAL TABLEAU: Death
As she is being led back to earth Eurydice, unable to understand why Orpheus stubbornly refuses look at her, can only imagine that it must be because he no longer loves her. In that case, she would rather be dead. Her despair grows, and Orpheus struggles to maintain his self-control.

This situation always makes me think of a very long car ride, where you are stuck in the back and wind up wanting to strangle the driver, there, in the front, with his back to you, who has been feeding you monosyllables for hours. Even if that means wrecking the car in the middle of Idaho. And I’m not the only one who feels this way. Now is the time for you to re-view Jean Cocteau’s dark-hearted film.

Alas, unable to stand it any longer, Orpheus suddenly turns to face Eurydice, to reassure and embrace her. At that very instant she falls dead, this time forever. Orpheus loses the will to live, even to move. In a poignant and emotionally raw final tableau, he allows death to take him too.

NOTE:

The opera’s libretto provides a happy end, where human frailty is forgiven and love conquers all. Bausch decided to cut Glück’s last two scenes. Her somber finale, with music from the lament we heard at the outset, is probably more suited to our pessimistic times, and rhymes well with the choreographer’s feral sensitivity to the complexity of life and love.  Her company in Wupperthal was/lives on as a coven of strong women who make big statements, most often in clad in those dresses that swish and swoop and make you move differently from normal – one way to signify the female in all her power.  Her men embrace extremes: clad in suits, or leather, or almost nothing at all.  They are either grindingly dominant or utterly fragile.  Bausch understood how, while we like to dream of love, too often we suffer from the urge to tear each other (and ourselves) apart. The Paris Opera Ballet is the only company outside Bausch’s own to have been deemed capable of doing justice to not just one but two of her masterpieces — the other being her pungent and loamy Rite of Spring, which will hopefully soon return to the repertoire.

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