Aux marches du Palais

P1020329Soirée Balanchine-Millepied. Soirée du jeudi 29 mai et du samedi 31 mai 2014.

Après une première expérience douloureuse, c’est d’un pied hésitant et circonspect que j’ai passé les portes de l’Opéra Bastille et franchi les quelques marches qui me séparaient de ma place de premier balcon. Mais si la représentation du 15 du Palais de Cristal avait tout d’une exécution (aux deux sens du terme), celle du 29 tendait vers l’interprétation. Le corps de ballet s’y est montré en place, avec une rigueur de ligne retrouvée et les demi-solistes dansaient enfin à l’unisson. Le tout manquait néanmoins de style, sans doute faute d’un groupe de couples solistes homogène. Amandine Albisson dansait pourtant cette fois son mouvement «rubis» sans accroc. Mais c’était également sans brio particulier. Agnès Letestu faisait une représentation d’artiste invitée « oubliable » avec des équilibres incertains et des poignets mous aux bras de Vincent Chaillet, très professionnel en la circonstance dans le grand adage. Valentine Colasante avait migré du troisième au quatrième mouvement sans aucune plus-value artistique. Son partenaire, Emmanuel Thibault, semblait quant à lui en méforme physique. Le seul moment vraiment enthousiasmant fut donc le couple des « émeraudes » incarné par Héloïse Bourdon et Audric Bezard. Souffle sous les pieds, pirouettes en petite seconde bien négociées et surtout, un abattage de bon aloi réveillaient le ballet tout entier. Leur final était brillant, un brin aguicheur et parfaitement roboratif pour le spectateur.

Ce ne fut donc qu’une demi-déception lorsque j’ai découvert sur la distribution, le samedi 31, qu’Alice Renavand, qui devait danser le mouvement vert avec Bezard était remplacée par Melle Bourdon. Mais contrairement au 29, ce couple d’émeraudes de la plus belle eau n’était pas isolé. Car, à une exception près (il semble qu’on ne puisse éviter Melle Colasante), le groupe des solistes dansait sur un pied d’égalité.

Nolwenn Daniel, qui nous avait déjà impressionné dans « les perles » s’emparait avec chic et flair des «Rubis». Si le piqué arabesque n’est pas plus haut que celui de sa cadette Albisson, la demoiselle sait rendre l’enchaînement excitant en mettant l’accent sur le raccourci-équilibre qui suit. Ses bras, ce qui ne gâche rien, étaient toujours beaux et déliés jusque dans l’opposition des directions. Josua Hoffalt, déjà plus en forme le 29, s’accordait mieux aux proportions de sa nouvelle partenaire et paraissait plus à l’aise sur l’ensemble du mouvement. On pouvait alors savourer sans arrières pensées ses sissonnes et ses ronds de jambes sautés aériens du final. Dans ce même passage, Christophe Duquenne donnait une magistrale leçon de style. L’heure de la retraite a-t-elle sonné ? Vraiment ?

Mais la plus forte émotion (l’effet de surprise du couple Bourdon-Bezard étant moindre) nous fut offerte par Ludmila Pagliero dans «les diamants noirs». À la fois sûre et sereine, elle rendait pleinement justice aux subtils enroulements déroulements créés jadis par Balanchine pour la très divine Tamara Toumanova. À regarder Melle Pagliero ondoyer aux bras experts de Karl Paquette, on s’est senti un moment transporté aux temps du crépuscule scintillant des ballets russes dont la créatrice du rôle était l’une des dernières étoiles.

Les hasards de l’achat des places m’avaient de surcroît contraint à grimper une volée d’escalier supplémentaire, vers le fond du deuxième balcon. J’ai pu ainsi y vérifier mon intuition de la soirée du 15. De ces hauteurs, le cyclorama bleu était réduit à un petit rectangle et ne venait jamais interférer avec la splendeur des costumes de Christian Lacroix. Autour des scintillements de gemmes des solistes, le corps de ballet jouait alors parfaitement son rôle d’écrin iridescent. L’ensemble était parfait sans froideur, les lignes tirées au cordeau mais sans raideur, les déplacements étaient silencieux et les bras ondoyants.

On y percevait enfin la spécificité du Palais de Cristal, un ballet par Balanchine plutôt qu’un ballet de Balanchine. Confronté à l’école française (et à sa qualité de plié), Mr B. a créé des mouvements plus dans le rubato que dans le staccato qui sera sa marque américaine (et celle de Symphony in C). Lorsqu’ils le maîtrisent, les danseurs s’amusent avec la mesure et donnent toujours l’impression « d’avoir le temps ». C’est ce à quoi on a assisté -enfin!- lors de la soirée du 31 mai.

Cela valait bien quelques marches !

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7 Commentaires

Classé dans Retours de la Grande boutique

7 réponses à “Aux marches du Palais

  1. a.

    Puis-je souscrire à tout ce que vous aurez dit de Ludmila Pagliero et de Nolwenn Daniel, qui restent comme figées dans ma pupille? Impression de les avoir découvertes…

    • Cléopold

      Faites, faites!
      Depuis sa « Sylphide », mademoiselle Pagliero n’a cessé de m’étonner. Nolwenn Daniel a eu un parcours en dents de scie à l’Opéra. Je l’ai redécouverte il y a deux ans dans la danseuse jaune de Dances at the Gathering.

  2. Chers balletonautes,

    j’ai une question bête de presque néophyte. Pourquoi, sur un même ballet et une même série, un même danseur danse-t-il, selon les soirs, des rôles différents ? Pour laisser de la place aux autres ? On aurait pu naïvement penser que reprendre plusieurs fois le même rôle permettrait d’en développer la saveur. J’ai du mal à comprendre comment ce jeu des distributions tournantes peut favoriser l’interprétation. Les danseurs sont-ils censés pouvoir tout danser de façon égale ?
    voilà, pour moi ce sera dimanche…
    et merci !

    • Cléopold

      Vaste question, Noor.
      Les compagnies classiques traitent différemment les prises de rôle. Au XIXe siècle, les créateurs restaient longtemps les seuls tenants d’un rôle. Cela voulait dire que s’il y avait blessure, on devait annuler la représentation ou remplacer le spectacle. Le ballet tombait « dans le domaine public » lorsque l’artiste créateur partait. Les distributions de reprise pouvaient éventuellement laisser la place de temps en temps à des remplaçants. Le système des « débuts » pour les jeunes danseurs (on engageait ainsi au rang de demi-soliste ou soliste) se faisait ainsi sur des ballets éprouvés.
      Aujourd’hui, les compagnies distribuent différemment selon leur mode de fonctionnement. Au New York City Ballet, un danseur pourra être « presque » seul tenant d’un rôle parce que le ballet, programmé sur une saison de 6-7 semaines, n’apparaîtra pas tous les soirs et lui permettra donc de se reposer.
      En Russie, certains rôles sont trustés par certains danseurs provoquant des frustrations chez les autre solistes (de là à attaquer son directeur à l’acide…)
      A l’Opéra, les programmes sont variés mais sur des séries courtes et resserrées dans le temps. Un danseur s’épuiserait à danser un rôle tous les soirs et il serait de toute façon dangereux de n’avoir qu’un titulaire et un remplaçant. A Londres, dernièrement, la soirée triple bill avec le McGregor en a fait les frais. Natalia Ossipova s’est blessée et la pièce du chorégraphe en résidence a dû être annulée.
      Ce qu’on pourrait regretter à l’Opéra, c’est que certains grands classiques ne soient pas très régulièrement repris comme c’est le cas dans d’autres grandes compagnies de ballet (Lac, Gisèle, Bayadère etc… ou encore, Etudes ou PdC). Lorsque ces reprises ont lieu, il y a au moins quatre distributions différentes et les danseurs se partagent 3-4 représentations. Quand ils ont le rôle dans les jambes, on remet la production en carton et il faut attendre deux à trois ans avant qu’elle ne soit reprise.

      Pour ce qui est du cas précis des distributions de Palais de Cristal, les changements de distribution s’expliquent par le fait qu’il faut en quelque sorte « vendre » aux danseurs « les Perles ». C’est une partie ingrate parce que, contrairement aux trois autres couleurs, le couple soliste ne danse qu’un quart du mouvement en vedette. La fin de l’Allegro vivace sert de grande coda pour les trois autres couples de solistes et l’ensemble du corps de ballet. Melle Albisson, Daniel, Colasante ou Grinsztajn étaient toutes prévues à la migration dans l’un des trois premiers mouvements.

      • merci infiniment. Suivant votre inspiration pédagogique, j’ai cette année intégré la danse à mon cours sur l’art. Un de mes élèves a choisi d’aller voir Le Lac des cygnes par une compagnie qui tournait dans les environs. Un début ? Parler d’un art, c’est aussi le faire vivre. Encore merci pour votre bienveillante érudition.

  3. Pingback: Alliance classique et moderne / Balanchine & Millepied à Garnier | Crises et Spectacles

  4. Merci d’avoir trouvé les mots pour Mlle Pagliero : il m’a semblé qu’elle était la seule à danser la musique quand les autres dansaient après elle – même si Mlle Bourdon a fait preuve de beaucoup de présence et d’autorité. Pour le reste, je crois que j’aimerais voir la version en noir et blanc.