Lac : sur-vitaminé mais pas régénéré

Chaillot

Lac. Jean-Christophe Maillot.

Ballets de Monte-Carlo. Théâtre National de Chaillot. Représentation du mardi 10 juin 2014.

Le ballet Lac de Jean Christophe Maillot commence par un petit film en guise d’ouverture. Une famille régnante d’un royaume maritime archaïque est assise au bord d’un océan mythique. Le père et la mère couronnés portent des masques métalliques qui vous placent quelque part entre la Grèce archaïque (Mycènes) et les années 30-40 (Brancusi).  Un petit garçon (le prince ?) vit en parfaite harmonie avec une petite fille brune toute vêtue de blanc. Mais voilà que soudain apparaît une vamp en noir (comme dans une série B des années cinquante). Telle un coucou qui expulse les œufs d’un nid pour y placer les siens, elle escamote la petite fille en blanc et la remplace par une petite fille en noir ; sa progéniture ?

L’ouverture de Tchaïkovski commence alors. On retrouve le roi et la reine sans leurs masques, mais toujours parés d’or. Le prince, en lamé argent, semble en conflit avec son paternel. Ce dernier est infidèle à la reine tandis que la vamp (que le programme crédite en tant que Sa majesté de la Nuit mais que nous appelons Madame Rothbart) semble être devenue la mairesse du palais. Entre-temps, Petit cygne noir est devenu grand.

Jusqu’ici, pourquoi pas…

Le programme succinct gentiment donné à l’entrée de la salle Jean Vilar du Théâtre National de Chaillot titre fièrement « Nous voulons tout ». Pour le dramaturge Jean Rouaud, Le Lac des cygnes est trop réduit à son deuxième acte, considéré comme un ballet abstrait. « Pour le spectateur, il n’y a plus de lecture ». Le scénographe Ernest Pignon-Ernest démarre sa contribution en disant  « le Lac des cygnes, tellement interprété, comme usé, a exigé un regard neuf et singulier » avant de vous parler de cycle cosmique. Le costumier Philippe Guillotel enfin dit avoir essayé de retranscrire « la bestialité dont s’est nourri Jean Christophe Maillot et qui transparaît dans l’ensemble du ballet ». Jean Christophe Maillot, lui, comme souvent, ne s’exprime pas par l’écrit, c’est la danse qui parle. Et en cette soirée de juin, on a pris cela comme un bon présage car on se souvenait de son Roméo et Juliette épuré, avec ses aplats blancs qui épousaient les chatoiements vermillon de la partition de Prokofiev. On avait aussi à l’esprit l’entrée de sa Belle dans une bulle de savon protectrice. Et on était curieux.

Renouveler le Lac? D’autres se sont déjà attelés à cette tâche avec succès.

Hélas, Jean-Christophe Maillot, qui a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice, ne l’a pas nécessairement fait avec la plus grande originalité et c’est sans doute d’avoir trop suivi à la lettre ses collaborateurs…

En termes de structure, il fait entrer un peu de l’acte trois dans l’acte un. Le prince y rencontre donc ses prétendantes – notamment deux jumelles délurées et une bombasse en rouge – sans qu’on puisse vraiment décider ce que cette translation a de forcément déterminant. Maillot n’est pas le premier à souligner la trivialité des fêtes de la cour. Mais d’autres (Bourne en tête) l’ont fait avec plus de brio. Surtout, la progression dramatique n’est pas dynamisée. Bien au contraire. L’acte un reste une scène d’exposition. Et de longuette, elle est devenue lancinante : près de la moitié du ballet passe avant qu’on n’accède à l’acte « du cygne blanc ». L’acte trois, quant à lui, comporte toujours un divertissement (la seule danse espagnole, qui surnage comme un cheveu sur la soupe) avec pour seule raison d’être de donner l’occasion à l’ami du prince (le très brillant Jeroen Verbruggen) l’occasion de … briller techniquement; l’intérêt dramatique de son personnage restant désespérément peu clair.

En ce qui concerne la chorégraphie dans les actes de Palais, Maillot a opté pour le rapide et le sur-vitaminé. Les danseurs martèlent le sol joyeusement dans leurs costumes mariant les tons tonitruants. Ils semblent commenter le côté youmpapa de l’orchestration de Tchaïkovski dans la version enregistrée choisie par le chorégraphe.

La vision du cygne n’est pas non plus renouvelée. En effet, les comparses du cygne blanc ne convainquent pas tout à fait. Rétrogradées au rang de chimères elles attaquent le sol de la pointe comme pour marquer le côté agressif des bestioles. C’est oublier la raison pour laquelle le cygne fascine toujours autant. Même pataud (les véritables cygnes blancs dans le spectacle de Luc Petton), même agressif (les cygnes masculins de Matthew Bourne), il garde un côté ambivalent et touchant. Mats Ek l’a parfaitement illustré en faisant rentrer Odette et ses vilains petits canards d’une manière à la fois grotesque et majestueuse et Dada Masilo avait su émouvoir en brouillant les identités sexuelles de ses oiseaux.

Heureusement, Jean-Christophe Maillot sait nous rappeler par moment le chorégraphe inspiré qu’il est le plus souvent. Paradoxalement, c’est lorsqu’il oublie la relecture de ses adjoints verbeux et qu’il rejoint l’histoire d’origine du ballet de Tchaïkovski dans la lecture de Petipa qu’il fait mouche. Car il produit alors de la danse. Sa majesté de la Nuit (La souple et sculpturale Maude Sabourin) est servie par de très beaux trio avec ses « archanges » aux biscottos emplumés. Leurs évolutions évoquent souvent un inquiétant trou noir.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

La rencontre entre le prince (Stephan Bourgon) et son cygne blanc affublé de gants en bout d’aile ébouriffée est également mémorable. Les deux protagonistes se reconnaissent. Elle a honte de ses appendices, lui, les trouve charmant parce qu’ils lui appartiennent. La transformation nocturne consiste en l’ablation de ces gants. Le grand adage est donc plus une question de mains qui se cherchent et se trouvent que de jambes bien que la danseuse (Anja Behend) montre parfois de fort belles arabesques.

Enfin, dans un très beau final les deux sbires de Madame Rothbart font tournoyer comme une nuée un grand voile suspendu dans les cintres et disparaître le corps des amants décédés à notre vue. Un bien belle apothéose classique qui ne sauve cependant pas une relecture ratée.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

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