Bordeaux : Lifar dansé au présent

P1080799Bordeaux Icare… Hommage à Lifar. Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Dimanche 26/10/2014

Avec le ballet de l’Opera de Bordeaux, le programme se concentre sur le Lifar choréauteur des années trente. Icare et la relecture du Faune datent tous deux de 1935.

Icare naquit  accompagné du fameux manifeste du chorégraphe où Lifar définissait sa conception de la création chorégraphique comme œuvre totale. On imagine sans peine le choc qu’a pu provoquer en 1935 cette pièce dansée uniquement sur un arrangement de percussions d’Arthur Honegger et de Karl Szyfer avec une chorégraphie à la fois minimaliste (à base de batterie en réponse à la percussion) et expressionniste (des mouvements amples évoquant le théâtre antique plus que la pantomime); Lifar réutilisera ce style « minoen » dans Phèdre en 1950. Le parallèle est d’ailleurs renforcé depuis que le ballet a été « rhabillé » par Picasso dans une palette aussi tonitruante que celle de Cocteau pour Phèdre. Cela sert-il réellement l’œuvre ? Pas sûr. Cette esthétique « faïence de Vallauris » incruste le ballet dans une période, les années De Gaulle- Malraux, qui n’est pourtant pas la sienne. Il est des associations décor-chorégraphie qu’on ne peut rompre sans faire perdre l’un ou l’autre. C’est le cas de Mirages. Mais pas ici. En fait, le ballet de Lifar souffre actuellement de sa production Picasso 62 comme l’Orphée de Balanchine de sa production Noguchi 1948. On rêve de voir ces ballets dansés en costumes de répétition.

Icare : Les amis dans le décor de Picasso. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opera National de Bordeaux

Icare : Les amis dans le décor de Picasso. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opera National de Bordeaux

Car il y a d’immenses qualités dans Icare. Les évolutions des amis (4 garçons et 4 filles) avec leurs savantes et brutes architectures mouvantes sont à la fois simples et directement expressives. On se prend à s’émerveiller devant de simples tours en l’air que le corps de ballet – très homogène – achève soit de face, soit de dos, nous transportant dans un tableau cubiste. On distingue aussi ce que la chorégraphie créée par Lifar sur lui-même avait de force, même si l’Icare de cette matinée, Igor Yebra, semblait ne jamais l’attaquer franchement du pied. Un rôle tel qu’Icare, avec ses lentes pirouettes s’achevant sur des poses plastiques, ne supporte ni l’approximation ni le timoré. Or, c’est ce qui semblait caractériser l’interprétation de l’étoile bordelaise. Du coup, ses rapports avec le reste des danseurs sur le plateau ne sortaient pas clairement: il n’était ni un chef pour les amis ni réellement un fils pour le Dédale de l’excellent Ludovic Dussarps.

Timoré, il ne faut pas non plus l’être quand on interprète le Prélude à l’après midi d’un faune que Lifar a remodelé pour en faire un solo.

L’expérience est fascinante. Dans un décor frontal qui rappelle plus le douanier Rousseau que Bakst, on observe une chorégraphie à la fois proche de celle de Nijinsky (elle recourt à des poses « aplaties » inspirées des vases à figures noires de la Grèce archaïque ou bien des bas-reliefs égyptiens) et, en même temps, complètement renouvelée. Ce n’est pas simplement parce qu’elle supprime les nymphes mais également parce qu’elle réalise une petite révolution copernicienne en donnant de la chair à l’esthétique de bas-relief du ballet original. Il ne s’agit plus d’un épisode de rencontre manquée mais bien d’autosuggestion. Tout en traduisant la passion de Lifar pour la forme plastique – tout particulièrement la sienne, on le concède–, l’absence des nymphes nous recentre sur la psyché du Faune. L’écharpe est bien là, abandonnée. Et comme sa propriétaire n’a pas pris forme physique, on voit la créature mi-animale renifler son parfum dans l’air. À la fin de la pièce, après l’orgasme imaginé par Nijinsky, le Faune se retourne et finit sur le dos, appuyé sur un coude ; comblé. Plus qu’à l’esthétique archaïque du ballet d’origine, c’est à la statuaire baroque que Lifar se réfère. Le chorégraphe n’hésite pas à briser la ligne de l’original pour, ne serait-ce que brièvement, y introduire la courbe et l’ellipse.

Dans le faune, Alvaro Rodriguez Piñera, tout en respectant la lettre de la chorégraphie et ses débordements expressifs, parvient à rester sur le fil : jamais cabotin, jamais complètement narcissique non plus. Tout en marchant de manière stylisée mais nerveuse, il agite ses pouces d’une manière explicite. Mais ce qui pourrait être obscène ne l’est pas avec lui. On a plutôt l’impression d’un insecte qui ferait une parade d’amour en agitant ses antennes pour une parèdre cachée quelque part dans la coulisse. La grande nymphe devient accessoire quand sa présence est suggérée de manière si suggestive.

Suite en Blanc : Ballet de l'Opéra de Bordeaux. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opéra National de Bordeaux

Suite en Blanc : Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opéra National de Bordeaux

Avec « Suite en Blanc », c’est un Lifar plus maître de son style que l’on rencontre. En 1943, l’interprète-choréauteur et le ballet de l’Opéra de Paris se sont en quelques sortes « acculturés ». Les bizarreries du  » barbare Lifar » semblent s’être bonifiées sous le vernis d’élégance de l’école française qui elle, a gagné en virtuosité. Force nous est de reconnaître que ce vernis était bien mieux défendu par le ballet de Bordeaux que par l’Opéra de Paris lui-même lors des dernières reprises de ce ballet.

Oh ! Sacrilège ? Je m’explique. L’interprétation de « Suite en Blanc » par La première troupe nationale ressemble trop souvent à un coffre à bijoux où des pierres précieuses voisineraient en vrac avec de la pacotille. Deux ou trois apparitions fulgurantes réveillent par intermittence un ballet dansé par des interprètes plantons qui ânonnent leur chorégraphie comme on dit un Pater et trois Ave. À Bordeaux, on ne présente pas nécessairement toujours des diamants de la plus belle eau (l’étoile maison, Oksana Kucheruk ne convainc pas vraiment dans « la cigarette » à force de vouloir faire preuve d’autorité et Roman Mikhalev est plus précis qu’enthousiasmant dans la Mazurka), mais le tout est enchâssé dans une vraie monture dynamique. Les numéros s’enchaînent avec naturel et la partition – par ailleurs très bien défendue par l’orchestre sous la direction de Nathan Fifield – scintille encore davantage. Les danseurs de Bordeaux servent avec brio cette chorégraphie quand les parisiens se trouvent bien assez bons de la ressortir de temps en temps de la naphtaline. À regarder l’élégante « Sieste » (Melles Cerruti, Navarro et Bellardi), le « Thème varié » plein de chic teinté d’humour (Vanessa Feuillate, Samuele Ninci et Ashley Whittle), le « Presto » enflammé par Sara Renda entourée d’un quatuor de gaillards à la fois énergiques et moelleux puis enfin tout le corps de ballet rendant justice à ces charmantes ponctuations en forme de rideau qui s’ouvre et puis se ferme sur les solistes, on n’était pas loin de ressentir l’émotion qui s’était saisie de nous lorsque le Miami City Ballet d’Edward Villella nous avait montré comment Balanchine pouvait être mieux dansé qu’au New York City Ballet.

Tout chorégraphe appartient à son époque. Lifar a embrassé la sienne avec démesure et gourmandise. Faut-il pour autant l’enfermer dans le passé? Non. Son œuvre n’est pas en soi vieillie même si elle est d’une époque. Car quand elles sont prises à bras le corps comme cela a été le cas à Bordeaux, ses chorégraphies appartiennent à notre présent.

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Une expérience de mélancolie positive à Toulouse (Lifar-Petit-Sauguet)

Théâtre du Capitole - salle. Crédit : Patrice Nin

Théâtre du Capitole – salle. Crédit : Patrice Nin

Les Mirages – Les Forains Lifar-Petit-Sauguet). Ballet du Capitole de Toulouse 25/10/2014

Bienvenue dans le monde de l’après-guerre. Voilà, outre les accents mélancoliques de la musique d’Henri Sauguet, le lien entre Les Mirages de Lifar (pourtant conçu à la fin de l’Occupation) et Les Forains de Petit. Le maître, Lifar, regarde vers l’onirisme et le surréalisme – il y a un peu de Dali et de Max Ernst dans le néo-baroque palais de la lune de Cassandre – et Petit, « l’élève rebelle » vers le néo-réalisme, mais c’est bien un même sentiment qui s’en dégage; un sentiment, tissé de fatalisme hérité de quinze années de grisailles et de vert de gris mais aussi d’impétuosité rageuse, qui accouchera de l’existentialisme. Le costume de l’ombre des Mirages, avec ses gants intégraux gris, n’est pas sans faire référence à la mode faite de bric et de broc des années d’occupation et le paysage désolé de la fin, peuplé de paysans déjà anachroniques n’est pas loin d’évoquer un chanp après la bataille. Dans Forains, le noir et le gris constituent l’essentiel de la palette, simplement trouée par les deux draps sang de bœuf du théâtre improvisé.

Pas de doute, Kader Belarbi est un programmateur intelligent.

Le ballet du Capitole de Toulouse s’empare ainsi de deux monuments du répertoire parisien, peu représentés habituellement à l’extérieur de ses murs.

Les Mirages de Lifar était sans aucun doute le transfert le plus délicat des deux. Le style Lifar de 1944-47 a plus de caractères propres et « exotiques » au ballet de style international dansé actuellement. C’est donc une expérience étrange que de voir ce ballet dansé par une autre compagnie que le ballet de l’Opéra de Paris. D’un point de vue de la production, on doit reconnaître que le Palais imaginé par Cassandre souffre un peu de se retrouver dans un espace plus étroit qu’à Paris. Et les éclairages, plus forts, parasitent quelque peu la magie. Du coup, les admirables costumes très « école de Paris », paraissent presque trop forts. Aussi, à ce stade de l’acclimatation, les Toulousains ont incontestablement beaucoup travaillé mais ils ne respirent pas encore la geste lifarienne. Les chimères agitent leurs doigts d’une manière un peu trop consciente et certaines poses iconiques manquent de clarté. Pourtant, l’expérience s’avère passionnante. L’éclairage plus cru (aussi bien du côté des kilowatts que des corps en mouvement) donne une fraîcheur séduisante à l’ensemble. Certains interprètes se distinguent particulièrement. Le marchand au ballon roublard de Maxime Clefos, les deux courtisanes candy-crush aux pirouettes jubilatoires (Julie Loria et Virginie Baïet-Dartigalongue) ou encore la chimère bondissant comme un geyser de Caroline Bettancourt. C’était un peu comme voir un chef-d’œuvre du Technicolor restauré dans toute la violence un peu brute de décoffrage de sa palette d’origine.

Les Mirages : Maria Gutierrez et Avetyk Karapetyan. Photo Francette Levieux. Courtesy of Théâtre du Capitole.

Les Mirages : Maria Gutierrez et Avetyk Karapetyan. Photo Francette Levieux. Courtesy of Théâtre du Capitole.

Dans le couple central Avetik Karapetyan développe une danse puissante mais jamais en force. Il semble ancré dans le sol sans jamais paraître lourd ni manquer de ballon. Il a également une manière particulière  de connecter avec chacune de ses  cinq partenaires féminines, par le regard ou par le toucher, qui rend son personnage vibrant et crédible. Ce jeune homme n’est en aucun cas une idée de jeune homme ou un poète. C’est un être de chair soumis aux passions de son âge. Face à lui, Maria Guttierez, dans le rôle de l’ombre, réalise le plus joli contresens qu’il m’ait été donné de voir depuis que j’ai découvert ce ballet. Les traits du visage vidés d’expression mais le regard intense, elle ressemble, au choix, à un chat écorché ou à une mère à qui son rejeton aurait donné tous les sujets de souffrance. Elle n’est pas le double, l’ombre du jeune homme, mais un ange gardien épuisé de ressasser des conseils à un mauvais sujet qui ne les écoute jamais. Moins qu’en miroir, ses poses communes avec son partenaire se font toujours avec un subtil décalage, comme en canon. Sa variation a quelque chose de moins flotté que ce qu’on attend habituellement. Mais la tension, la charge émotive qui se distille alors dans la salle est énorme même si c’est plus sa douleur à elle que l’on plaint que celle du jeune homme. Dans le final, cela devient très poignant. L’acceptation du jeune homme devient une sorte de déclaration d’amour faite de guerre lasse. L’ombre lit dans le grand livre de l’histoire de son amant, toujours inquiète, puis se cache derrière lui, comme accablée par ce qu’elle a lu. C’est à vous tirer des larmes.

Les Forains, ballet du Capitole de Toulouse. Photographie Francette Levieux. Courtesy of Théâtre du Capitole.

Les Forains, ballet du Capitole de Toulouse. Photographie Francette Levieux. Courtesy of Théâtre du Capitole.

Les Forains est également un ballet lacrymal. Une quantité d’images fortes, de vignettes inoubliables qui dépassent la danse vous assaillent le cœur : la petite fille qui berce sa cage à colombes en osier, le clown qui essuie mécaniquement son maquillage, comme abasourdi, après que le public a tourné le dos sans payer… C’est sombre et mélancolique  une photographie nocturne de Brassaï qui se serait animée. Dès que Virginie Baïet-Dartigalogue, qui plus tard sera Loïe Fuller, est entrée, semblant porter en elle toute la fatigue et l’accablement des longues marches et de la faim rien que par la façon dont elle agitait machinalement son éventail, on s’y est trouvé transporté.

Comme chez Lifar, la technique n’importe pas tant que l’expression (ce qui n’empêche pas Alexander Akulov d’impressionner par sa maîtrise impeccable dans le rôle du clown). Alors qu’importe que le prestidigitateur, Artyom Maksakov, nouveau venu dans la compagnie, soit plus un sauteur qu’un tourneur car il a mis toute sa fragile juvénilité dans le rôle. Il est un chef de troupe dont l’enthousiasme (visible dans sa variation avec la belle endormie de Béatrice Carbone) se brise lorsque l’escarcelle reste vide après le spectacle. On le voit s’effondrer littéralement. Est-ce lui qui console la petite acrobate (Louison Catteau, charmante jusque dans la maladresse) ou l’inverse?

Lorsqu’on est sorti sur la place du Capitole, rougeoyant discrètement sous l’éclat un peu étouffé de l’éclairage public, cette question restait en suspens dans notre esprit, flottant confusément au milieu des réminiscences de la belle musique de Sauguet.

Quelle curieuse sensation de se sentir à la fois mélancolique et rasséréné !

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“Oh Frabjus Day! “* A Ballet treasure hunt awaits in Toulouse and Bordeaux.

Lifar Brecker

Serge Lifar posing for Arno Brecker. (Rohrbach)

During the weekend of October 25-26, the Balletonautes will visit both Bordeaux and Toulouse in the quest to reconfirm just how these regional companies in France have been re-awakened by the touch of two dancers whom the Paris Opera Ballet once cradled in its arms: Charles Jude and Kader Belarbi.

The programs will include:
By Roland Petit: Les Forains (in Toulouse)
By Serge Lifar: Les Mirages (in Toulouse); Suite en blanc; Icare; Le Faune -solo version- (in Bordeaux).

“Then the bowsprit got mixed with the rudder sometimes.”*

But, before I can even think about reviewing this renaissance beyond Paris, I find I must justify these directors’ choices of ballets. If a program includes Serge Lifar and Roland Petit – Jude and Belarbi’s forefathers –then some nasty old cobwebs that continue to stick in the craws of Anglo-Saxon critics must be addressed.

Prior to moving to France, I must admit that all I knew of Petit’s work basically consisted of Nureyev and Baryshnikov on film in “Le Jeune Homme et la Mort,” and all I knew of Lifar were photos of yet another guy wearing a hairnet in books about the Ballets Russes…not a live ballet in sight. Why?

Petit is easier to defend: if you dismiss him for being too obsessed with expressive yet highly-expressionistically-stylized narrative (woo!), then please take yet another look at his contemporaries such as Agnes de Mille and Antony Tudor, or at the vehicles created endlessly for Sergeyev and Dudinskaya in the 1950’s. They are all of the same era, they all find their way into the same confusion of post-war emotions and the need to act out. They are all one, and none of them should be relegated to the dustbin.

“For the Snark was a Boojum, you see” *

The case for Lifar proves harder to argue on generational/geographic terms.

After attending a promotional talk a while back for his book about artists who did anything to stay alive during the Occupation, I asked Alan Riding to talk to me a little bit more about Serge Lifar. He proved quite dismissive and quite curt: “oh, so you only care about the ballet!?” His bored sigh became audible. Next!

This kind of thing can get exhausting for me too. And I should have expected it. Arletty, Cocteau, Colette, oohCoco Chanel, many painters, even Drieu de la Rochelle (especially since the latter had the good sense to kill himself) are at least taken seriously as artists by those like Riding. But somehow Lifar, even if construed as an idiot-savant as dancers usually are, has never has been allowed to move out of limbo.

Sometimes I feel that ours is an art ostentatiously flattered while both dismissed and despised by these arbiters of taste. Dancers and choreographers are too often considered the stupidest people on the planet, yet the same outsiders continue to hold ballet to a standard way, way, above that granted to others.

I am on risky ground here, but when snarky critics continue to dismiss Lifar (because he kept the Paris Opera Ballet alive and warm and fed and focused on their art during the Occupation) also feel entitled to glorify Céline’s sordid rants as great art…that attitude makes me think we all need to think a bit more carefully about many things, art included…

“His intimate friends called him Candle-ends/And his enemies Toasted Cheese.”*

It gets worse. The race to the summit years before, immediately upon Diaghilev’s death, has not helped Lifar’s case either. Imagine the fistfight with Boris Kochno in 1929, as he and Lifar each pummeled each other front of Diaghilev’s corpse as laid out by the ever-practical Chanel.

Worser [sic] there is another – related – reason why there is no way to begin any discussion of Serge Lifar’s choreographic legacy if English is involved. Since the 1930’s, we have been feeding off of the great and long-hanging shadow of Mr. B’s virulent and never-ending revulsion for Serge Lifar. As if it was Lifar’s fault that he inspired Balanchine’s to create the strong and deeply masculine steps of Apollo and The Prodigal Son?

As the other candidate for director of the Paris Opera Ballet gig soon after Diaghilev’s death, Balanchine came undone, –as Ellis Island could have undone him as well: he slipped in to the US despite a history of tuberculosis — and the Paris prize went to Lifar. In my volume of “Balanchine’s Complete Stories of the Great Ballets, Revised and Enlarged Edition” from 1977, Lifar only gets mentioned in a kind of afterthought list as, “oh, by the way,” the guy who premiered some Mr. B’s most immortal male characters, no inspiration required. And not once does Lifar ever come to the fore as that prolific choreographer left behind in France, generous and protective of – and inspired by — the talents of his dancers, such as Yvette Chauviré or Michel Renault.

Balanchine’s rancor against the person who once inspired him the most remained as sharp as a knife unto death and perhaps informed his oft-cited utter dismissal of male dancers (in public statements, at least). Mr. B. still had to deal with men, and, oh, good lord. Man = if straight you are my competition for the pretty ballerinas who might inspire me; if gay I will pretend that you do not inspire me. Whatever. Man, I will give you glorious steps to dance but I will always claim they mean nothing, and then shout loud and proud that you are not “dance” because “dance is woman.”

Of course I adore most of Balanchine’s ballets. But there are days when playback of the Balanchine vulgate just exhausts me. So:

“What I tell you three times is true”*

The art déco steps and chiseled expressiveness that Lifar carved into them deserve a chance, as do Petit’s short stories, so much more subtle than you would assume. What a weekend awaits! Petit and Lifar via Jude and Belarbi : another generation of danseurs keeping ballet alive. Their combined lifetimes of work now breathe new life to a new generation of dancers. Dancers male and female, their kith and kind. I can’t wait to see how the dancers of both Bordeaux and Toulouse will astonish me, as they have before.

* All quotes from: Lewis Carroll, “The Hunting of the Snark”

Ballet du Capitole de Toulouse. Programme Lifar-Petit: Wednesday, October 22nd to Sunday, October 26th.
Ballet de l’Opéra de Bordeaux Programme “Icare… Hommage à Lifar”: Friday, October 24th to Sunday, November 2nd.

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Le style Forsythe, solide ou soluble?

P1080692Jone San Martin, interprète de Forsythe depuis 1992, expose avec modestie et humour quelques bribes de la méthode Forsythe au cours d’une petite conférence parlée/dansée. Legitimo/Rezo, présenté début septembre au théâtre des Abbesses il y a quelques semaines, est à présent repris pour quelques jours au 104. C’est l’occasion de revenir, en une méditation parallèle, sur le devenir du style du chorégraphe depuis que les œuvres du grand Bill sont dansées partout dans le monde.

Dans les années 90, aux beaux jours de la résidence du ballet de Francfort au Châtelet dirigé alors par Stéphane Lissner, il me semblait que le style Forsythe était inoxydable. Ses œuvres hybrides qui me laissaient parfois pantois à force d’ébahissement extatique, parfois muet de stupeur dubitative et, occasionnellement, en colère, étaient servies par de formidables interprètes qui semblaient parler une langue natale curieuse, de la même racine que la mienne mais à la grammaire insaisissable. Était-ce une langue d’ailleurs, un idiome classique ayant subi une rapide mutation, ou un dialecte mélangeant des influences classiques, modernes et de Tanztheater ? En quoi consistait-il ? C’était d’abord une curieuse façon d’osciller entre suspension venue d’un point d’appui improbable et effondrement au sol dicté par la soudaine aimantation d’une partie du corps, jamais la même, vers le plancher. Pour l’expliquer, le chorégraphe parlait de la kiné-sphère de Rudolf von Laban et citait l’architecte déconstructiviste Daniel Liebeskind (la vidéo avec Thomas McManus, de la première génération du ballet de Frankfurt, en est un limpide témoignage).

Plus de vingt ans plus tard, sur les corps bien entraînés des danseurs du Ballet de Lyon, Limb’s Theorem paraît curieusement corrodé. Des passages auraient-ils vieilli ? Non. La structure demeure d’une force inaltérée.

Mais pour ce qui est du style, excepté lorsque Franck Laizet projette sa grande carcasse rendue encore plus massive par son costume à franges dans la semi-pénombre de l’espace scénique, on cherchera vainement les défis à l’apesanteur, les arrêts subits du mouvement et les oscillations de la colonne vertébrale (voir The Loss of Small Detail duo, entre 1’50 et 1’55’’) qui rendaient autrefois les danseurs de Forsythe incomparables.

Le Ballet de Lyon, vu début septembre au Châtelet, danse « joli ». Les départs de mouvement restent désespérément cantonnés entre les deux hanches et les déséquilibres ne sont évoqués que par de coquets cambrés. Les solos ne sont pas seuls à en souffrir ; les pas de deux y perdent cette qualité toujours charnelle que le jeu forsythien de l’évitement et de la manipulation subreptice faisait éclore immanquablement, même au milieu des pièces les plus absconses – dans le pas de deux de The Loss Of Small Detail on admirera particulièrement le passage de 4’58’’ à 5’30 où les danseurs comme polarisés à l’identique semblent à la fois se chercher et se repousser. L’effet est poignant.

Avec le ballet de Lyon, la rencontre entre danseurs reste prosaïquement technique ; c’est Forsythe McGrégorisé ; le pas de deux ravalé à la manipulation de danseuses.

L’expérience est à la fois douloureuse et émouvante. Je croyais le style Forsythe en acier trempé; je le découvre ici aussi fragile qu’une précieuse soie brochée trop longtemps restée à la lumière du jour.

Alors que reste-t-il de Forsythe ? A défaut de la chair, la sublime carcasse : la gestion imprévisible des groupes à la fois assez lâche pour donner la sensation de chaos et cependant suffisamment pensée pour laisser à notre œil de spectateur la possibilité de créer notre sens. Et puis il y a toujours la scénographie qui, envers et contre tout, joue avec la chorégraphie au lieu de simplement coexister avec elle : dans Limb’s I, le mur côté jardin se soulève toujours en vomissant des rais de lumière qui violent la pénombre ambiante et révèlent des membres aussi fuselés qu’éclatés. La plateforme inclinée agace toujours autant l’œil du spectateur frustré d’une partie de son champ de vision. Et l’orchestration subtile des entrées comme des sorties, ainsi que le parcours des danseurs sur scène accentuent l’étourdissant effet que produit déjà sa vertigineuse rotation. Dans Enemy in the Figure, une simple corde de marine agitée depuis la scène ou en coulisse par un danseur crée un sentiment de danger ou annule la perception du sol. Dans Limb’s III, un unique projecteur voyageant en lévitation réinitialise en permanence l’espace scénique et celle de la perception du mouvement. Là encore, on voit en germe toutes les débauches d’éclairage dont tous les post-néoclassiques font usage aujourd’hui. Mais peut-on reprocher à un génie la servile médiocrité de ses imitateurs ?

En attendant, le maître brouille les pistes. Dans le programme du Festival d’Automne, il se dit très satisfait de l’interprétation de ses œuvres par le ballet de Lyon et reproche aux danseurs de certaines compagnies d’avoir « tendance à vouloir moderniser [sa] danse ». N’est-il pas, je cite toujours le programme, « obsédé par le grand pas de Paquita de Marius Petipa, un proto- Balanchine ballet » ?

Il y a décidément des choses qui ne changent pas. Les grands hommes adorent brouiller les pistes en lançant des plaisanteries qui, ils le savent, seront relayées par la première baderne venue.

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La croisée des chemins

P1010032Soirée Lander / Forsythe. 26/09/2014

L’autre soir, mes sourcils de balletomane blasé se sont soulevés. Mademoiselle Bourdon, habituellement affligée du syndrome de l’élève sérieuse et appliquée, caressait ses bras dans l’épisode Sylphide d’Etudes, elle y déployait une palette tactile perceptible depuis les troisièmes loges. Pendant ce temps, ses piétinés sur pointes, sous la gaze juponnée, avaient quelque chose de cristallin.  Absorbée dans son attitude coquette mais consciente de son emprise sur son partenaire et peut être aussi sur la salle, la nouvelle Héloïse atteignait, tranquille et placide, les sommets du firmament étoilé. Le reste de son interprétation était à l’avenant. Les difficultés techniques étaient confrontées avec assurance et sérénité. La série de fouettés de la variation aux déboulés était – enfin! – pimentée de ses petits tours en l’air si piteusement gommés par les deux distributions étoilées précédentes. Tout n’était pas parfait mais tout se coulait dans un ensemble dirigé et harmonieux. En face d’elle, un autre « bon garçon » de la compagnie, Fabien Révillion semblait avoir atteint lui aussi une maturité nouvelle tout en gardant son regard enfantin et naïf de Chérubin pré-pubère. Son pas de deux avec la Sylphide-Héloïse était expressif sans afféteries. Monsieur Révillion a le port de bras clair et musical – dans la section des pirouettes, il désigne tour à tour ses quatre compagnes avec le naturel et la générosité qui mettent l’accent sur une certaine fraternité des danseurs – sa batterie est ciselée – il parle vrai – et son arabesque est naturelle – c’est un poète. En ce soir du 26 septembre, la seule étoile du trio, Karl Paquette a dû se hisser à la hauteur de ses partenaires. Il l’a fait d’ailleurs avec beaucoup de grâce.

En cette période de transition, on a pensé que Melle Bourdon et M. Revillion atteignaient leur maturité de soliste juste au bon moment. Seront-ils distingués ou non par la nouvelle direction ? Qui sait ? Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils sont prêts.

Tout le monde n’a pas eu cette chance. Laissant mon esprit vagabonder dans un Pas./Parts dont la seconde distribution, encore trop homogène et pas assez individualisée, faisait cruellement ressortir la structure en numéro, j’ai pensé à Stéphanie Romberg qui avait échangé son rôle contre celui de Gillot et s’y montrait moins athlétique mais plus vibrante. Sa carrière, en dépit de ses indéniables qualités physiques et d’interprète, a pourtant suivi un parcours erratique. A-t-elle été bien dirigée ? Sans doute non. Mais depuis une vingtaine d’année, la marque de l’Opéra n’est-elle pas le gâchis de talent par manque absolu de sens du timing : un mélange de promotions tardives, non avenues, ou précipitées ?  Saura-t-on jamais par exemple ce qu’auraient pu être les qualités de Valentine Colasante qui reprenait ce soir là le rôle de Romberg ? Précipitée dans le rôle de première danseuse à la faveur d’un concours de promotion, elle est depuis distribuée dans des rôles solistes qu’elle danse honnêtement et solidement mais sans éclat. Elle aurait sans doute eu besoin de deux années supplémentaires dans le corps de ballet avant de devenir réellement elle-même. Cela arrivera peut-être. Mais en attendant, la voilà exposée, de par son statut, dans des rôles qu’elle ne sert pas suffisamment et qui la desservent souvent.

Dynamiser et donner confiance aux solistes. Voilà une tâche, non des moindres de la nouvelle direction. Ce n’est pas la seule. En voyant Marie-Agnès Gillot dans Woundwork 1 alterner la tension et le relâché aux bras experts d’Hervé Moreau, faisant de sa grande taille un atout – ce qui ne lui était pas arrivé depuis un temps – et reléguer le deuxième couple au rang de simple écho étouffé de son propre pas de deux, il m’est venu l’envie de la revoir dans un Lac des cygnes. Faire revenir les étoiles expérimentées sur le grand répertoire classique : un autre chantier pour la nouvelle direction.

Sans doute attends-je trop.

Mais je sais être réaliste. Je ne demanderai jamais à Benjamin Millepied de remettre de l’ordre dans l’exécution de la musique pour le ballet par l’orchestre de l’Opéra. Il y a trop de travail et même Noureev n’y est pas parvenu. En voyant les solistes et le corps de ballet dans le final d’Études je me suis dit qu’ils semblaient danser plus fort que la musique.

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La malédiction du plateau

P1080729Lander-Forsythe ( soirée du 23/09)

Cela promettait d’être la sensation du début de saison. Pensez! Amandine Albisson, la dernière étoile nommée au firmament de l’Opéra débutait dans Études aux côtés de deux jeunes loups montants de la compagnie : (Pierre-) Arthur Raveau et François Alu. Qu’en a-t-il été? Cela a débuté sur un mauvais présage assaisonné par un torrent de fausses notes de l’orchestre (mention spéciale au pupitre des vents qui nous ont infligé allègrement depuis deux soirs force flatulences sonores).  Passé le petit délice des battements et ronds de jambes par les tutus noirs du corps de ballet, Amandine Albisson a commencé par faire une bourde inexcusable. Après que ses deux partenaires, placés à ses côtés sur cour et jardin lui ont baisé la main, elle a remercié la cour (Alu) mais pas le jardin (Raveau).

Un détail? Non. Dans Etudes, l’un des intérêts du ballet  réside justement dans ce curieux triumvirat d’étoiles qui nous sort du traditionnel schéma couple-corps de ballet du ballet classique. La façon dont la ballerine interagit avec ses deux partenaires a une grande importance. Elle peut se montrer souveraine et recentrer l’attention sur elle (jadis Platel excellait dans ce registre) – les gars ne faisant toutes ces acrobaties que parce qu’ils sont des gars et qu’il faut bien que jeunesse se passe – ou se montrer coquette et mettre ses deux partenaires en concurrence (Lestestu  semblait dire « vous êtes deux fous, mais je vous aime bien »). Avec Albisson, on était bien en peine de trouver une quelconque histoire. Dès sa première entrée, le rayonnement était en berne à l’instar de la confiance en soi. Une curieuse malédiction semble toucher cette talentueuse danseuse dès qu’elle aborde un rôle en tutu à plateau. Il y avait pourtant de très jolies choses à voir mais c’était comme si on pouvait anticiper le moment où l’accroc aurait lieu. Dans la variation, cela commençait pourtant bien avec d’impressionnants déboulés achevés par un impeccable équilibre sur pointe en arabesque mais les sautillés avec passage de l’arabesque à la quatrième devant par le raccourci sont ensuite retombés de pointe. La fin de l’enchaînement de fouettés (pourtant simplifié comme au soir de la première) fut ratée et la fin du solo bien mollassonne. L’épisode romantique, en tutu long, était plus à l’avantage de la danseuse. Ses tours planés étaient délicieux et son pas de deux avec Arthur Raveau était finement exécuté, avec une excellente musicalité et un soupçon de narration – introduit, il est vrai par son excellent partenaire.

Dès lors que la ballerine était aux abonnés absents, on a dû se reposer sur les deux danseurs principaux. Et là, on a buté sur l’incommunicabilité de leur style. J’aime assez voir Arthur Raveau et François Alu interpréter le même rôle sur deux soirées différentes : c’est toujours voir une même chorégraphie sous deux lumières contrastées. Mais sur le même plateau, leurs qualités personnelles parasitent celles de l’autre. L’élégante réserve du style de Raveau – très école française -, sans doute accentuée hier par l’effet « débuts », paraissait un peu « contrainte » face à la débordante activité déployée par Alu. À l’inverse,  le bouillonnement de ce dernier tirait sur le brouillon (la suspension des sauts pourrait être préférée à leur hauteur), voire le cochon (les genoux pas toujours tendus) comparé à l’admirable précision de la batterie du premier.

Ce faux pas aurait-il pu être évité? En regardant Woundwork avec la même distribution que la première, je me suis pris à rêver à ce qu’aurait été l’Études d’Amandine Albisson soutenue et mise en confiance par deux danseurs expérimentés comme Mathieu Ganio et Hervé Moreau.  Les énergies contraires d’Alu et de Raveau n’auraient-elles pas tourné à l’émulation sous la houlette d’une Laëtitia Pujol ou même d’une Aurélie Dupont? Sans doute. Mais pour cela, encore aurait-il fallu que la direction sortante – qui voudrait qu’on se souvienne qu’elle « a bien travaillé » – ait fait son boulot.  Associer les générations de danseurs pour assurer la transmission de l’héritage et ne pas laisser les étoiles lâcher le grand répertoire classique sous prétexte qu’elles s’y sont blessées jadis, qu’elles ont dépassé l’âge du Christ ou encore qu’elles ont eu « une mauvaise expérience de répétition » lors de la dernière reprise…

Bref! Il va falloir remettre de l’ordre au firmament de l’Opéra.

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L’Histoire de la Danse dans le marbre et dans la chair

P1080708Programme Lander / Forsythe et Grand défilé du corps de ballet. Samedi 20 septembre 2014.

Et c’est reparti pour la grand-messe ! Le défilé du corps de ballet ouvre une saison que chacun d’entre nous voudrait voir sous le signe du renouveau. Mais il faut passer par… le défilé. À la différence de beaucoup, je ne suis pas exactement un fanatique de l’exercice. Il y a bien sûr quelques moments incomparables : la petite danseuse de l’école qui semble s’éveiller, telle la Belle au Bois dormant, au milieu des ors du Foyer de la Danse ; la première ligne des petits garçons avec leur démarche contrainte de poulains nés du jour ou encore l’entrée au pas de course de l’ensemble de la troupe pour former la grandiose pose finale en forme d’anse de panier. Mais entre les deux… cette théorie de filles engoncées dans des tutus à plateau – pas franchement flatteurs quand ils ne sont pas en mouvement – et de garçons en collant et manches-gigot (ont-ils oublié leur pantalon?) me barbe prodigieusement.

Le cérémonial fige tout. Le hiératisme de l’ensemble marque terriblement l’âge de chacun. Et je passe sur l’arrangement de premiers danseurs du second plan de la pose finale qui ferait ressembler la plus jolie des danseuses, juchée sur son tabouret, à une solide horloge comtoise. Puis il y a encore le cruel révélateur de l’applaudimètre et les supputations sur la raison de l’absence de l’un ou de l’autre. Par exemple, hier, où était Ludmila Pagliero prévue prochainement sur le rôle principal d’Études ? De retour à la maison, l’explication-couperet est tombée: elle avait disparu des distributions.

Et pourtant, sur cette série de spectacles, il faudrait sans doute programmer le défilé tout les soirs. Oui, vous avez bien lu; et non, je ne suis pas à une contradiction près. Je m’explique.

C’est qu’avec le défilé, le programme réunissant Lander et Forsythe prend toute sa cohérence et semble s’inscrire dans l’histoire de la maison. En 1952, Harald Lander, inspiré par la troupe de l’Opéra dont il était alors maître de ballet, décida de rajouter un volet à son ballet Études créé quatre ans auparavant pour le Ballet royal danois. En rajoutant l’épisode en tutu romantique – dit de la Sylphide – pour l’étoile féminine, un de ses partenaires et trois filles du corps de ballet, il apportait une strate « historique » à son simple hommage au cours de danse. Les cinq positions classiques achevées par un grand plié et une révérence faisaient désormais référence à la théorie du ballet héritée du XVIIe siècle (et là se fait le lien avec le grand défilé), l’épisode tutu long au pas de deux de l’ère romantique (Taglioni-Sylphide avec un passage par Bournonville-La Ventana) et le déchaînement pyrotechnique de la fin du ballet à la splendeur peterbourgeoise. Tout à coup, la mazurka dévolue à l’un des deux solistes masculins à la fin du ballet prenait aussi une dimension historique. En effet, la danse de caractère, après avoir été la base du répertoire de pas dans la danse classique, a été l’un des centres du ballet romantique, avant d’être constamment citée par le ballet académique.

On ne quitte pas vraiment cette logique avec les deux ballets de William Forsythe. Woundwork1 est une réflexion sur le pas de deux même si celui-ci est représenté éclaté en deux couples qui jamais ne se mêlent. Dans Pas./Parts, la construction en numéros, la répétition en diagonale d’enchaînements de base de la grammaire « forsythienne », la succession des pas de trois et, enfin, l’irruption de la danse de caractère sous la forme d’un Cha-Cha jubilatoire renvoient sans cesse à Études. Et le final du ballet n’est-il pas aussi sans faire une référence à l’Histoire du ballet : sans crier gare, deux gars se jettent au sol et prennent la position des Sylphides à la fin du ballet de Fokine tandis que le corps de ballet se fige. Seuls deux danseurs, marchant comme dans la rue sortent de scène sur le baisser du rideau. Temps de passer au chapitre suivant ?

Pour cette première, le grand sujet de satisfaction aura été l’excellente tenue du corps de ballet dans Études. Les exercices à la barre effectués par les danseuses en noir ne pardonnent pas le moindre contretemps ou la moindre gambette émancipée des autres. Vue depuis une place d’avant-scène qui ne pardonnait rien, l’exécution a été sans tache. On a eu plaisir à voir des pirouettes et des fouettés sur pointe crânement exécutés (Melles Bourdon, Hecquet, Giezendanner) et des diagonales de grands jetés mangeant l’espace (Messieurs Madin, Révillion, Ibot). Pour le trio de solistes… le plaisir fut plus mitigé. Dorothée Gilbert effectue certes une rentrée très honorable. Elle a décroché de jolis équilibres. Mais les pliés sur pointe sont encore timides et elle gomme sans vergogne les redoutables petits tours en l’air insérés au milieu de la série de fouettés dans sa variation. Josua Hoffalt développe avec conviction son art du petit sourire assuré particulièrement lorsqu’il vasouille ses arrivées de pirouette. Mais ses jetés sont un plaisir des yeux. Karl Paquette mise à fond sur la conviction et le caractère pour masquer ce que sa technique saltatoire a de poussif. Le tableau final reste néanmoins efficace. Tout cela est indéniablement bien réglé.

Dans les Woundwork 1, la vision du pas de deux approchait de la schizophrénie. Hervé Moreau semblait une belle statue de marbre accolé à un granit de pierre tombale (Aurélie Dupont qui semble ne rien voir au-delà de la pose photographique). C’était fort beau, mais ça ne bougeait pas. À leurs côtés, Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio, comme agis par la chorégraphie semblaient s’abandonner à une sorte de fascinante fibrillation.

Pas./Parts démontrait enfin l’avantage qu’il y a à reprendre, à intervalles réguliers relativement rapprochés, le répertoire (ici la dernière reprise date de décembre 2012). L’ensemble du groupe semblait parler Pas./Parts plus qu’il ne l’interprétait. Il s’agissait d’une véritable conversation dansée. Les filles particulièrement dominaient leur partition. Laurène Lévy était délicieusement féminine et juvénile dans son solo ainsi que dans le duo avec Lydie Vareilhes ; Gillot impérieuse et Romberg élégante et athlétique. Eve Grinsztajn impressionnait enfin par ses attitudes en déséquilibre suspendus. Sébastien Bertaud quant à lui volait la vedette au reste de la distribution masculine. Il dévorait l’espace avec une sorte de jubilation gourmande qui monopolisait toute notre attention.

Imparfaite sans doute, mais remplie de possibles, stimulante pour l’esprit ; voilà à quoi ressemblait ma soirée d’ouverture à l’Opéra de Paris. Je vibre dans l’attente de la suite.

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Two Cigarettes In The Dark. C’est vous qui voyez…

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Cléopold : L’impossibilité de l’envol. Représentation du 3 septembre

Le décor? Une sorte de monumental appartement XIXe siècle, presque un monolithe, blanc immaculé, percé de trois grandes ouvertures rectangulaires. En fond de scène, une forêt tropicale, côté jardin une coursive avec aquarium à poissons rouges, côté cour, un cactus esseulé. Voilà pour le cadre.

L’œuvre? Très peu de danse à proprement parler. Une grande bringue en robe de soirée (Anna Wehsarg) initie bien une transe qui n’est pas sans rappeler le sacre du printemps – d’autant que la robe laisse immanquablement échapper sa modeste poitrine – mais sans ça, les danseurs de tout âge, taille et corpulence – très individualisés mais qui ont en commun la grâce de mouvement des danseurs classiques – sont plutôt dans le jeu et la gestuelle.

Il semble qu’il n’y a pas de trame. La – trop – longue pièce de 2h45 avec entracte (annoncé par deux danseuses, au cas où la moitié médusée du public n’aurait pas compris) est constituée de scénettes éclatées nous renvoyant à la désolante vacuité du grouillement social des humains.

On peut se sentir agressé. Au début un garçon – Pablo Aran Gimeno dans le rôle créé par Dominique Mercy – frappe la grande duduche à la robe traitresse parce qu’elle pleure puis menace la maîtresse de cérémonie fellinienne – la rauque et sensuelle Mechthild Grossmann qui tient le rôle depuis 1985 – qui nous avait accueilli d’un énigmatique « Entrez! Mon mari est à la guerre ». Mais on rigole bien aussi : un duo de gentlemen boit du champagne mais l’un le recrache en l’air comme la figure de bronze d’une fontaine baroque et l’autre le bave sur son plastron sans s’en montrer le moins du monde troublé. Et puis on peut enfin être touché, comme dans ce moment où un homme en slip désigne au rouge à lèvres certaines parties de son corps qu’un autre doit embrasser.

Et puis la gestuelle se fait parfois danse, à l’improviste, comme quand la très belle et élégante danseuse blonde Julie Shanahan, l’air angélique, est pourvue d’ailes et d’antennes par son solide partenaire qui, les bras croisés frémit des mains dans son dos. Mais ces petits moments de grâce sont systématiquement interrompus ou rendus nuls et non avenus. Peu avant ce duo, la « patronne » avait dit de sa voix rocailleuse un poème de Brecht où l’on faisait subir à un ange les derniers outrages.

De cette pièce où je suis entré à regret, qui semblait ne mener nulle part mais qui a su me retenir, mon esprit prompt à l’empathie a retenu un thème : l’impossibilité de l’envol. Une opulente danseuse (Aida Vainieri) s’assoit sur un tapis et dégaine à grande vitesse tout son répertoire de formules magiques de pacotille. La carpette reste en rade. La même s’enroule dans une couverture mais se soutient dans la position du hamac suspendu par la seule force de sa sangle abdominale. Un garçon tente de s’envoler de manière loufoque, d’abord en sautant en l’air tout en actionnant les pierres de ses briquets ou en plaçant sur sa tête un porte-manteau pour figurer les pales d’un hélicoptère. Un autre (Eddie Martinez) se lance, en chaussures vernies et smoking, dans des cabrioles. Mais son regard intense reste fixé à terre et ses efforts sont vains. Que reste-t-il aux hommes pour s’élever un peu? Dans une ultime et pathétique tentative, le sculptural Michael Strecker couvre son corps de peinture blanche à la bombe pour se fondre dans le décor.

On n’est pas transporté, c’est le moins qu’on puisse dire. On flotte, on surnage et on se sent mal à l’aise lorsque les danseurs acteurs viennent nous héler ou nous lancer des regards complices comme pour nous inclure dans l’espace stérile et nous signifier notre désolante appartenance à ce gargouillis humain, à ce cirque de la vie.

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Michael Strecker, Daphnis Kokkinos, Aida Vainieri, Tsai-Chin Yu, Ruth Amarante, Mechtild Grossmann, Eddie Martinez

James : Joyeux et tristes comme nous. Représentation du 5 septembre

On met apparemment dans un spectacle de Pina Bausch beaucoup de soi-même, et par suite personne ne ressent la même chose. À tel point que l’interprétation d’un même moment peut être aux antipodes, sans qu’on sache jamais qui a raison. Ainsi, dans la scène du tapis-abracadabra où Cléopold voit l’impossibilité de l’envol, ne peut-on aussi bien ressentir l’immensité de la croyance ? Et si l’on y pense, les deux lectures, l’une déprimante, l’autre attendrie, ne sont pas exclusives l’une de l’autre. À d’autres endroits, je vois du trivial quand ma voisine reconnaît du réel, ou vice versa.

Et le reste à l’avenant. Sans doute, tous tomberont d’accord sur la puissance atmosphérique de Two cigarettes in the dark. Pina Bausch joue avec les codes du music-hall, du cirque, et on peut se sentir dans l’univers qu’elle propose aussi bien qu’un poisson dans l’eau. Cela qui n’exclut pas les courants d’eau froide. Le tragique et le loufoque s’enchaînent, le cruel et le tendre s’entremêlent, le glamour de la robe ne protège d’aucun goujat, et l’on peut ajouter des pantoufles à ses talons haut.

L’œuvre oblige à une attention parfois douloureuse, comme quand il faut tendre l’oreille pour percevoir les premières mesures du mouvement lent du dernier quatuor de Beethoven. Et Bausch joue avec la frustration du spectateur : la phrase introductive, indéfiniment répétée, ne laissera jamais place au développement « cantante et tranquillo » qui nous aurait apporté paix et résolution. La Valse de Ravel, d’une esthétique plus grinçante et tourbillonnante, est en revanche donnée en intégralité ; quatre couples y avancent assis en se dandinant, avec des saillies qui donnent à voir des inflexions orchestrales que ni Ashton ni Balanchine n’avaient mises en relief. Vient ensuite – c’est presque la dernière séquence, où l’on range le foin, désosse des cintres à la hache et empile ce qui ressemble à du charbon – « Alles endet, was entstehet« , deuxième des trois Michel Angelo lieder d’Hugo Wolf. Cette poésie d’outre-tombe est l’une des dernières pages écrites par le compositeur, et ses paroles centrales (Froh und traurig, joyeux et tristes, nous les humains), sont peut-être une des clefs de la soirée.

Menschen waren wir ja auch

Froh und traurig, so wie ihr

Und nun sind wir leblos hier

Sind nur Erde, wie ihr sehet 

La pièce ne s’achève pas sur cette note sombre, mais sur le tube de Bing Crosby qui donne son titre à la pièce. Pina Bausch, pour acide que soient ses propositions, a le sens du spectacle et du rapport au public, qu’elle sait prendre à rebrousse-poil, mais pas trop. Le finale lumineux, bras ouverts en offrande, est comme un cadeau.

Fenella: If you don’t laugh, you cry. Représentation du 3 septembre

Oh, as I was young and easy in the mercy of his means,

Time held me green and dying

Though I sang in my chains like the sea.”

Dylan Thomas, “Fern Hill”.

Sit on the ground with your legs bent, splayed wide and sideways, head back, feet and mouth flexed, pointed, whatever.

Balanchine used that image, thankfully omitted from most current productions, for the birth of his “Apollo.”

Imagine a child’s – or man’s — perception of a woman breathing during childbirth. Begin to rock from one buttock to the other, tensing those muscles each time. Each time you repeat, twist your hip and grapple your foot forward or backward in a rocking motion. Advance, then retreat. Call for help from those abdominal muscles. Ask a man to join you, lock your hands at each side of his waist. Rinse, rethink, and repeat. You need to pause, and then the rocking movement does turn out to inscribe a three-quarter-time rhythm.

Call on your friends to join you in the operating room. Force them all to breathe at a steady rhythm with you. The position is absurd. What emotion will you attach to it?

A friend of mine calls even walking a challenge. Basically, each step forward or back means controlling how you fall and catch yourself.

Those of you who have given birth: imagine if your obstetrician had blared Ravel’s “La Valse,” from her IPod. While it may have made her relax, would it have made you feel as calm and detached as the Caterpillar in “Alice in Wonderland” or as frightened and as already dead as the couple on a sled in Edith Wharton’s “Ethan Frome?” (Note: If, like me, you have neither given birth nor died so far and intend to continue not to do so, we can live this vicariously thanks to dance-theater).

So where does life stop and dance begin?

Thus. Here lies Pina Bausch. Here lies the reason we are all drawn like moths to a flame to Pina Bausch’s imagination: I have never birthed much of anything, but once every few years I regularly do a full-body slam-bang into a lamppost while innocently walking. As my ears ring, as my body rattles from fore to front and my feelings – emotional and physical – go haywire…I never know whether to laugh at the slapstick or cry from pain. And that’s how each of us Balletonautes experienced “Two Cigarettes.”

For me, this very, very, long and disturbing piece – a youthful one, her company already born an old soul – indeed, the oldest people I know are the most vulnerable to the appeal of farce – seems built upon (between the three sides of the oppressive yet luminous set: aquarium/terrarium/lone cactus) the futility of trying to captivate and tame our illusions. Every day, we become entangled in what we presume to be our environment and adopt the seemingly appropriate stance of defense. We only realize too late that the real lamppost lurks inside of us rather than out there on the street.

One section sticks in my memory, nearing the end. That long, and for me an excruciatingly long, scene of “butt-waltzing” to the entire, entire, all of those sour minutes of Ravel’s “La Valse.” Sit down on the ground again, rock left and right while tensing your buttocks. How useless is that?

What begins as a funny visual gag then goes on and on and on. Every once in a while the male-female couples doubled together slowly slam into an obstacle: a staircase, a blank wall– no Charlie Chaplin-esque lampposts, alas, were included in the set. Then your abdomen begins to constrict, and you think about every pointless project you chew upon day by day, until you begin to feel not even like a caterpillar, but like a snail.

This really really not dance – yet performed by people who can control even a walk down to their fingertoes – made Cléopold yearn to fly, James want to run away and join the circus, and me long to float for hours on my back in salt water. To each his ideal: bird, or clown, or greenish dill pickle. Bausch and her dancers understand and have long captured how all of us, each in our own way, will always ache to free ourselves from the laws of both gravity and gravitas.

“And though thy soul sail leagues and leagues beyond,

Still, leagues beyond those leagues, there is more sea.”

Dante Gabriel Rossetti, “The Choice”

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Franco Schmidt, Anna Wehsarg, Michael Strecker, Eddie Martinez, Aida Vainieri, Tsai-Chin Yu

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par | 10 septembre 2014 · 8 h 30 min

John : le retour du personnage

Hannes Langolf (John) (c) Ben Hopper, courtesy of ImPulsTanz

Hannes Langolf (John) (c) Ben Hopper, courtesy of ImPulsTanz

La 16e Biennale de la danse de Lyon, qui ouvre ses portes cette semaine, accueillera la nouvelle création de DV8, une des plus attendues de la rentrée. Comme les pièces les plus récentes de Lloyd Newson, John est une œuvre de théâtre « verbatim », qui met en corps et en scène le texte d’entretiens recueillis au cours d’enquêtes de type sociologique. Mais à la différence de Can we talk about this ? (2011) comme de To be straight with you (2008), dont on pouvait dire qu’ils avaient un thème (la liberté d’expression, l’homosexualité), John a – comme son nom l’indique – un sujet, dont le récit structure la pièce.

Lloyd Newson a progressivement adopté ce qu’il appelle le « physical theatre » parce qu’il s’est rendu compte que la danse ne lui permettait pas d’aborder tous les sujets dans toute leur complexité. Il n’en délaisse pas pour autant le mouvement, qui a lui-même ses limites : c’est l’interaction, souvent drôle et toujours surprenante, entre parole et danse, qui fait l’intérêt de ses créations. Ses danseurs-acteurs, qui doivent ajouter la maîtrise de la parole à une coordination physique diablement exigeante, prêtent leur voix et leur corps à une série de témoins, changeant de rôle plusieurs fois par soir, et parfois à toute vitesse.

Jusqu’à présent, un corrélat de l’évolution stylistique de Newson semblait être la disparition du personnage. Personnellement, il m’est arrivé de le regretter, car on pouvait découvrir et aimer, dans des créations plus anciennes de DV8, comme Enter Achilles (1995) ou The Cost of Living (2004), des individus au profil, à l’histoire et à la poésie inoubliables. John semble apporter une synthèse nouvelle : ça parle toujours, mais on voit des personnes et pas seulement des idées. Can we talk? ou To be straight portaient un discours, John déploie un parcours. Incarné par le stupéfiant Hannes Langolf, dont on croirait qu’il est Anglais de naissance, dont on se demande comment il tient sur ses pieds le corps penché à plus de 30°.

[À présent, ceux qui veulent garder la surprise pour le soir du spectacle devraient arrêter de lire]. John est un des hommes rencontrés par les équipes de recherche de Newson. Son histoire a fait basculer le projet d’origine, qui était d’interroger des hommes sur l’amour et le sexe. Ce fil rouge initial revient cependant en seconde partie, où le propos se fait plus choral. On se croirait soudain dans Le plan Q  de Jean-François Bayart (Ethnologie d’une pratique sexuelle, éditions Fayard, 2014), le jargon deleuzien en moins.

J’ai eu la chance de voir John deux soirs de suite au festival ImPulsTanz de Vienne, au début du mois d’août ; je conseille au spectateur de ne pas chercher à tout comprendre, et si sa maîtrise de l’anglais le lui permet, de se passer des sous-titres: c’est quand on ne se concentre ni seulement sur le texte, ni complètement sur le mouvement, mais sur le rapport entre les deux, que John laisse l’impression la plus forte. Un chaloupé-bowling des têtes fait ressentir physiquement l’emprise de la drogue, de l’alcool ou de la déprime. La gestuelle est d’une grande variété, avec, par exemple, comme un parfum de Broadway quand un commerçant fait le tour du propriétaire à un nouveau client. Il peut aussi y avoir du jeu entre le discours et le langage corporel, avec, par exemple, un bref effondrement de tout le torse sur un mot qui dit le contraire du relâchement. Les corps-à-corps entre danseurs, prouesses chorégraphiques, sont d’une rare intensité : dans l’un d’eux, les deux protagonistes s’épluchent et s’échangent littéralement la peau.

Après un parcours chaotique qui l’a mené en prison, et l’empêche de revoir un fils qu’il a eu très jeune, le personnage de John se retrouve dans un endroit où il n’est pas forcément rationnel de chercher l’âme-sœur, mais où l’on n’est pas forcément le seul à faire ce calcul. C’est ainsi qu’on apprend plein de choses sur les us et coutumes d’un sauna gay londonien – lieu de recrutement de l’ensemble des témoins du spectacle. Cette partie, crue et d’une grande drôlerie, a plus qu’une valeur documentaire, et présente un intérêt universel : le propos n’est pas l’érotisation en danse du désir masculin – comme dans Dead Dreams of Monochrome Men (1990) – mais un questionnement sur les pratiques. Sur le plateau tournant, et dans une ambiance sonore qui fait l’effet d’une pulsation cardiaque, on explore diverses manières de gérer le rapport à l’autre (ou de s’en dépatouiller).

Un même geste peut avoir des sens opposés. Dans la pénombre, des hommes se jaugent en soulevant la poitrine, d’une respiration haute et courte. Plus tard, John dit espérer enfin une rencontre (il a cinquante-deux ans). C’est la fin de son témoignage. Il se couche à terre, sa poitrine se soulève comme s’il voulait aspirer tout l’air de la salle. C’est bouleversant.

John – conception et mise en scène de Lloyd Newson ; chorégraphie : Lloyd Newson et les interprètes ; scénographie et costumes d’Anna Fleischle ; lumières de Richard Godin ; conception sonore de Gareth Fry. Présenté du 10 au 12 septembre 2014 à la 16e Biennale de la danse (Lyon).

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Cérémonie des Balletos d’Or 2013-2014 : la bataille des egos

Louis Frémolle par Gavarni. "Les petits mystères de l'Opéra".

Louis Frémolle par Gavarni. « Les petits mystères de l’Opéra ».

De retour à Garnier pour sa troisième édition, la cérémonie de remise des Balletos d’or était idéalement pensée pour le 15 août. Il s’agissait de prendre le frais autour du fameux « lac » de l’Opéra, voire, pour les plus hardis, d’y faire trempette à tour de rôle. À cette fin, la brigade subaquatique des pompiers de Paris avait gentiment ouvert la grille qui ferme l’entrée de la mare. Pour l’occasion, Fenella s’était tricoté une tenue de naïade assez osée. C’était sans prévoir qu’une température extérieure de 15°C conduirait les invités, pour certains déjà vêtus d’hiver, à craindre la pneumonie.

On trouva donc des dérivatifs. Certains profitèrent de l’affluence pour déclamer des vers de mirliton ; d’autres tentèrent de refiler des rogatons (« grâce au système d’abonnement pour la prochaine saison, j’ai déjà plein de places en trop pour L’Anatomie de la sensation, qui en veut ? »). Les couloirs labyrinthiques favorisaient apartés et conciliabules. Une bonne chose quand on brûle de faire connaître à la nouvelle direction les vrais enjeux dont elle doit s’emparer. James, ayant coincé Stéphane Lissner contre une voûte, lui enjoignit d’enfin supprimer les deux drapeaux dont le profil défigure depuis quelques années, bêtement, le bâtiment. Plus expéditif, Cléopold tentait de pousser dans la cuve les maîtres de ballet présents, futurs et putatifs qui n’avaient pas l’heur de lui plaire. La plus exposée de ses cibles ne quitta pas sa bouée de la journée.

Hormis ces discrètes manœuvres, l’ambiance était au recueillement. Chacun, se laissant bercer par le reflet de l’eau sur les piliers, tentant d’en percevoir le doux ressac, chuchotait plus qu’il ne parlait, attentif à l’écho imprévisible de sa voix d’une paroi vers l’autre. Cette cérémonie allait-elle, pour une fois, tenir le défi de la dignité et du sérieux ? C’était sans compter sur l’intensité de la passion qui anime les adeptes de la danse et qu’exacerbe le prestige de nos prix.

Brigitte Lefèvre avait été invitée à prononcer ce qui serait sans doute son dernier grand discours. Mais à peine avait-elle entamé son exorde – « Je remercie les Balletonautes de me permettre de pouvoir remettre » – qu’une voix stridente l’interrompait sans ménagement : « T’as pas un peu fini d’enfiler les infinitifs? » C’était bien sûr Poinsinet, le vrai fantôme de l’Opéra, qui n’entend nullement laisser notre Gigi nationale squatter chez lui pour l’éternité. « Déjà, je vais supporter les nouveaux à l’étage, pas question de me coltiner les anciens au sous-sol, d’autant que, moi, question indemnités de départ, j’ai fait tintin ! ». On laissa les huiles s’étriper entre elles, et on passa à la remise des prix aux artistes présents ou représentés. Kader Belarbi faillit pleurer: « c’est mon troisième Balleto créatif, mais je suis aussi ému que la première fois ». Ludmila Pagliero bafouilla des remerciements en charmant franpagnol.

Les titulaires de nos prix citronnés firent bonne figure. En revanche, plusieurs oubliés d’aujourd’hui ou d’hier lancèrent une bruyante et parfois virulente fronde : on nous soupçonna d’avoir un contrat avec Johan Kobborg (deux prix cette fois, encore !), d’être à la fois vendus aux Américains et trop attachés aux vieilleries. Un quidam nous accusa non seulement d’encourager l’exil californien des ballerines, mais aussi de nuire au redressement du chausson français. On pointa aussi – avec plus de vraisemblance, il faut bien le dire – une inclination éhontée du jury pour les bruns, au détriment des blonds et des roux.

Mais le clivage le plus profond prit sa source – cérémonie dans la cérémonie – dans la remise aux Balletonautes eux-mêmes d’un prix décerné par une certaine Mimy la Souris (sans doute une occupante sans titre des lieux, Garnier est décidément un gruyère). « Le sens de la formule, c’est môaa », coassa James. Il joua des coudes, piétina ses collègues, s’empara du prix – une râpe en or massif –, et plongea dans la mare. Cléopold et Fenella se mirent à entonner le chœur final de Platée en sautillant autour du trou. Mais les voilà déjà bousculés par Gigi, qui saisit l’occasion de damer le pion à son successeur : « la modernité, c’est moâ », crie-t-elle avant de rejoindre James. Nicolas Le Riche se lance à son tour, car « la jeunesse éternelle, c’est môa »!

François Alu ne veut pas s’en laisser compter : « les sauts c’est mooâââ ». En robe fourreau lamé Dior, Dorothée Gilbert fait un grand jeté dans le vide au motif que « le placement de produit c’est moâ ». Laëtitia Pujol y va carrément tête en bas, non sans avoir clamé à la cantonade : « le drame c’est moâ !». Certains prétendent avoir aperçu le fantôme de Boris Kochno, à qui l’atmosphère devait rappeler Venise, se faufiler dans l’eau en expliquant que « le digne héritier de Diaghilev, c’était moâ ». En tout cas, personne n’a pu manquer Audric Bezard prenant le temps de se déshabiller (« le sexy boy c’est moâ ») et de rouler des mécaniques avant son triple salto arrière.

Chacun veut l’exclusivité, aucun ne veut admettre que des qualités éminentes puissent être possédées à plus d’un titre ou à des degrés divers. Bref, l’effet pervers des palmarès joue à plein. Heureusement le corps de ballet ramène tout le monde à la raison : « la vraie star, c’est nous ! ». Et de fermer la trappe, histoire d’avoir la paix au moins un jour.

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