« Flânerie de balletomane » où, « une pensée en entraîne une autre »…

Gravure extraite des « Petits mystères de l’Opéra ». 1844

L’autre jour, passant dans la rue Montorgueil, j’ai pu voir la façade en bois sculpté du  » Rocher de Cancale  » qui était cachée depuis plusieurs semaines pour cause de restauration. A ma grande surprise, cette devanture de 1847 que j’avais plus d’une fois essayé d’imaginer en meilleur état, rutilait d’une peinture blanche ripolinée et ses pilastres Louis XVI étaient en cours de dorure. Ce décalage entre le familier et l’inattendu eut sur moi un effet … sismique.

Voilà que, PAF ! Un enchainement d’idées où venaient se mêler les ombres de Balzac (grand habitué de la loge infernale à l’Opéra de la rue Lepelletier comme du Rocher de Cancale), de Gavarni (auteur supposé des peintures du premier étage du restaurant et, à l’occasion illustrateur d’ouvrages sur la danse) et de la Maison dorée, (rendez-vous favori des habitués du Foyer de la Danse au XIXe siècle et une des victimes du façadisme urbanistique parisien), me conduisit aux –trop- éclatantes dorures qui couronnent l’Opéra Garnier depuis sa restauration et, par voie conséquence inéluctable, à l’épineuse question qui tourmente le monde balletomaniaque contemporain : Avoir des places pour la Bayadère !

Ça y est ! Ma journée était ruinée ! Je revoyais l’agaçant site de l’Opéra avec ses dorures et son iconographie aussi pléthorique qu’inutile, ses déconnexions intempestives et surtout, surtout, sa régalienne annonce que « le site vous distribuera les places les plus avantageuses dans la catégorie choisie ». Que nenni ! « Continuez vos achats », tentez votre chance à nouveau et vous trouverez des places plus centrées et deux étages plus bas ! Quel contraste avec le site de la Royal Opera House qui s’excuse sur les réseaux sociaux d’un éventuel ralentissement de son site de booking et qui, surtout, vous présente un PLAN de la salle où vous pouvez visualiser votre situation dans le théâtre.

Bien vrai, je m’échauffais si bien ainsi tout seul, moi qui étais déjà arrivé en face du tubulaire Beaubourg, que je ne remarquais plus les frimas de cette journée de février… J’en aurai presque manqué mon ami Poinsinet et son paletot élimé de vieil habitué accoutumé à braver les rigueurs de l’hiver devant les guichets de l’Opéra.

Après les formules de politesses requises entre gens de bonne compagnie, je lui exposais le courant –O combien tumultueux.- de mes pensées.

Poinsinet (sourire mi-figue mi-raisin) : « Mais comment, tu ne savais pas ? »

Cléopold (pas dans son plus grand jour, « échevelé, livide au milieu des tempêtes ») : « Non, quoi ? »

Poinsinet : « C’est à cause de Vigipirate qu’on ne peut visualiser les places sur le site de l’Opéra. ON prend ça sérieusement, ici. »

Cléopold (interloqué, sécrétant des cheveux blancs supplémentaires) : « Mais le Royaume-Uni… »

Poinsinet : « Non, non, ils n’ont pas eu l’IRA, ils n’ont pas les Jeux olympiques au mois de Juillet… »

Et voilà, que tout s’éclairait ! La raison pour laquelle les distributions ne sont pas communiquées au public… Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est une mesure de protection de nos trésors nationaux ! Pensez, si une organisation terroriste allait s’aviser de contester aux danseurs de l’Opéra le privilège d’en faire brûler les planches, quel naufrage ce serait!

Il ne me restait plus qu’à remercier profusément l’ami salvateur.

«Poinsinet,you made my day ! Se non è vero, è ben trovato »

Note : J’espère que feu Albéric Second me pardonnera pour mon emprunt. Dans « les Petits mystères de l’Opéra », il utilise un personnage « historique », Poinsinet, librettiste du XVIIIe siècle, condamné a errer tel un fantôme dans les coulisses de l’Opéra jusqu’à ce qu’il accepte de renier ses œuvres (particulièrement Ernelinde, opéra de Philidor dont il a commis le livret. Selon Albéric S, un pamphlet de l’époque aurait clamé « La muse gothique et sauvage / de Poinsinet, / La muse a fait caca tout net. / A Philidor rendons hommage, / Et réservons le persiflage / A Poinsinet. »). L’Opéra n’est-il pas un monde de mirages où les nouvelles les plus loufoques ont, parfois, leur part de réalité?

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4 Commentaires

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4 réponses à “« Flânerie de balletomane » où, « une pensée en entraîne une autre »…

  1. Bahahahaha. Merci a Dieu, vous etes proteges!! (in other news, it is becoming increasingly annoying not to have accents on this computer…)

  2. Cléopold, votre informateur est aussi irresponsable qu’inculte.

    Rappelez-vous « L’homme qui en savait trop », d’Alfred Hitchcock. Dans le remake de 1956, les malfaiteurs projettent de révolvériser un dignitaire étranger au beau milieu d’un concert londonien, à l’instant du coup de cymbales d’une cantate d’Arthur Benjamin. Or, pour avoir le bon angle de tir, que croyez-vous qu’ils firent? Ils choisirent en ligne la loge du Royal Albert Hall qui convenait le mieux à leurs noirs desseins. Déjà à l’époque, internet était l’ami du crime.

    C’est donc fort bien vu que d’imposer la restriction dont vous vous plaignez, faute d’en comprendre la raison. Mais c’est aussi fort imprudent que d’en parler: si c’est vrai, c’est secret-défense.

    Tout comme les distributions. Il faut, pour les connaître, un niveau d’habilitation bien supérieur à celui du pied-plat.

  3. Je me fais une délicieuse petite séance de  » rattrapage d’articles pas encore lus! »
    Salutations à ce cher Poinsinet!

    • Cléopold

      Il est toujours charmé de recevoir quelque attention! Et c’est une mine d’information 😉