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Les pieds bien sur terre pour pouvoir mieux décoller du sol.

Fin de Saison au Royal Ballet. Dommage

P1000939Vendredi 13 juin 2014. Triple Bill Ashton, Mariott, Robbins.

Pour son dernier programme de la saison, le Royal Ballet –depuis un temps déjà parti en tournée à Moscou d’abord puis en Chine- avait réuni un triple bill réunissant deux chorégraphes-maison (le père fondateur Ashton et Alastair  Mariott) et Jérome Robbins. Établir un lien entre ces trois œuvres et partant, assigner un thème à cette soirée, serait périlleux. Nous nous en abstiendrons donc.

The Dream

La chorégraphie d’Ashton, de facture très classique, est postérieure de trois ans à celle de Balanchine utilisant également le Songe de Mendelssohn. Sans être aussi inventif chorégraphiquement parlant que son devancier (notamment pour le solo d’Obéron), Ashton a mis à contribution toute sa science du pastiche (les jolies fées qui ressemblent à des sylphides romantiques) et du comique (l’âne Bottom en tête). Dans un joli décor avec un arbre-fée suspendu au dessus d’une grotte « de Titania » se parant parfois de coquets rideaux occultant et sylvestres, on suit avec plaisir les tribulations des amoureux d’une nuit d’été.

Car le vrai génie ashtonien de ce ballet, c’est le merveilleux jeu de pantomime exacerbé créé pour les quatre amants terrestres. Lors de la soirée du 13 juin, Riyochi Hirano était impayable en amant empressé obligé de tempérer ses ardeurs. Sa bouche cherchant Hermia (Nathalie Harrisson, délicieusement collet-monté) ressemblait presque à un postiche tant elle se tendait désespérément vers son aimée. Kenta Kura était un « fop » (dandy) artistement maniéré face à l’Helena vive, pressée et terre à terre d’Olivia Cowley.

Bottom, transformé en âne, danse sur pointe. Cette facétie du créateur du rôle, Alexander Grant, hisse le ballet d’Ashton jusqu’à des sommets comiques que n’atteint pas la version de Balanchine. Thomas Whitehead maîtrisait à merveille ce travail du chausson et parvenait de surcroît à donner vie à l’imposant masque d’âne dont il était affublé. Son Bottom était à la fois hilarant et touchant, particulièrement lorsqu’il cherchait ses oreilles disparues pendant l’épilogue.

Le résultat final de la représentation nous a paru néanmoins assez inégal.

La partition de Mendelssohn était jouée d’une manière un peu trop plon plon sous la baguette de Barry Wordworth. Était-ce notre emplacement dans le théâtre ? Mais le corps de ballet paraissait marteler furieusement le sol, évoquant plutôt un essaim d’abeilles (Fenella a même parlé d’une colonie de termites) que des esprits de la forêt. Les filles étaient « ensemble » mais le travail de corps de ballet ne respirait pas particulièrement. On a cependant apprécié le joli quatuor des fées (Melles Pitchley-Gale, Naghdi, Hinkis et Hayward).

James Hay nous a paru trop vert (ou trop sec, c’est selon) dans le rôle de Puck malgré de jolis sauts cambrés. Dans Obéron, Steven McRae jouait la carte de l’élégance mais n’offrait pas beaucoup de progression dramatique à son personnage. Laura Morera quant à elle était une Titania un brin dur-à-cuire. Sa technique était assurée mais son attaque avait quelque chose de trop délibéré. Et, par ricochet, ses moments d’abandons paraissaient tellement en rupture qu’on se demandait si elle ne les jouait pas sur le mode parodique.

Dommage…

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Steven McRae et Laura Morera. The Dream.

Connectome

Il faudrait désormais employer un nouvel adage pour qualifier le travail de création au Royal Ballet depuis les années 2000 quand Wheeldon ou Scarlett ne font pas du narratif. C’est un peu « same new, same new »; et ça redeviendra bientôt « same old, same old ».

Conectome d’Alastair Marriott appartient à l’espèce des ballets « dim-up » (je porte quelque chose mais c’est purement théorique) avec scénographie élaborée et titre érudit. C’est la veine dont Wayne McGregor, chorégraphe en résidence, est le facteur le plus prestigieux. Le programme vous explique en détail la signification du nom du ballet et de son déroulement sur les partitions de musiques contemporaines faciles à avaler d’Arvo Pärt. Mais le sens a-t-il de l’importance puisqu’il est plus donné par les impressionnants décors et éclairages (Es Devlin, Bruno Poet et Luke Halls) que par la chorégraphie?

Il faut le reconnaître, l’effet obtenu est souvent bluffant.

Natalia Ossipova, que je n’aurai vu cette saison que dans ce genre de ballet, apparaît ainsi au milieu d’une forêt de bâtons blancs s’envolant occasionnellement dans les cintres, rendus plus aériens encore par le truchement de projections vidéo depuis la salle.

Deux comparses masculins de choix sont là pour permettre à la demoiselle de montrer toute sa science de la flexibilité expressive en apesanteur : Edward Watson se retrouve le plus souvent dans les positions torturées qui lui vont si bien (personne d’autre que lui ne peut se retrouver couché au sol en faisant le pont et évoquer dans le même temps un martyr chrétien dans un tableau maniériste et une chaîne moléculaire). Steven McRae, quant à lui bénéficie dans Connectome d’une section avec les quatre autres garçons de la distribution qui s’achève par l’image la plus marquante du ballet. Supporté au dessus de leur tête dans une position en « V », il est comme absorbé dans le groupe tel le pistil d’une fleur disparaissant entre les pétales à la nuit tombée.

Soyons juste. Si elle se rattache à la veine de Wayne McGregor, l’œuvre de Mariott présente en revanche l’avantage d’une plus grande musicalité et d’un sens plus consommé de la construction. On passe un moment plaisant, presque exempt d’ennui. C’est déjà ça, me direz-vous. Mais on attend mieux d’une création.

The Concert

Avec le Concert de Robbins, on est dans la valeur sûre. Sans Connectome, on aurait même été tenté de trouver une cohérence au programme de cette soirée. Un lien ténu relie en effet The Dream à l’œuvre satirique de Robbins : des créatures de la nuit, des ailes diaprées, la magnification d’une musique presque éculée à force d’être connue et le ballet des passions (de l’amour, de la musique, de la danse) qui s’emmêle les pinceaux sous la patte experte d’un maître du timing comique.

L’intérêt majeur de cette représentation aura été, à l’inverse du Dream, la distribution des deux rôles principaux. Sarah Lamb était charmante en ballerine évaporée, plus « cute » tu meurs. Elle fait exploser de rire la salle lorsqu’elle prend à bras le corps le piano avec une gourmandise loufoque, se débarrasse d’une main postiche dans la caisse du piano (avec une pantomime plus développée qu’à Paris) ou quand enfin elle virevolte avec une grâce délicieusement apprêtée pour la scène finale.

A ses côtés, Bennett Gartside était juste parfait. Son « mari » était ce qu’il faut inculte, volage et brut de décoffrage.

Le reste de la distribution ne s’en sortait malheureusement pas aussi bien. Laura Morera était encore une fois en-deçà de son rôle (ici l’épouse bourgeoise de Gartside). Son timing n’était pas bon. L’étudiant timide ne nous a pas paru non plus des plus mémorables dans le pas de deux avec Lamb.

On regrette enfin que, comme à Paris, la scène des parapluies ait perdu quelque chose du comique qui était le sien quand Robbins lui-même la faisait répéter. L’ouverture -fermeture des pébroques se faisait alors avec juste ce petit temps d’attente qui en faisait tout le charme… Il y a, particulièrement dans la danse, des choses qui s’évanouissent et nous laissent à jamais orphelin.

Dommage… Notre dernier rendez-vous londonien aura été sous le signe du « presque mais pas tout à fait ».

« Almost but not quite », aurait dit Fenella.

Sarah Lamb, Benett Gartside et Laura Morera. The Concert.

Sarah Lamb, Benett Gartside et Laura Morera. The Concert. Rideau!

 

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Lac : sur-vitaminé mais pas régénéré

Chaillot

Lac. Jean-Christophe Maillot.

Ballets de Monte-Carlo. Théâtre National de Chaillot. Représentation du mardi 10 juin 2014.

Le ballet Lac de Jean Christophe Maillot commence par un petit film en guise d’ouverture. Une famille régnante d’un royaume maritime archaïque est assise au bord d’un océan mythique. Le père et la mère couronnés portent des masques métalliques qui vous placent quelque part entre la Grèce archaïque (Mycènes) et les années 30-40 (Brancusi).  Un petit garçon (le prince ?) vit en parfaite harmonie avec une petite fille brune toute vêtue de blanc. Mais voilà que soudain apparaît une vamp en noir (comme dans une série B des années cinquante). Telle un coucou qui expulse les œufs d’un nid pour y placer les siens, elle escamote la petite fille en blanc et la remplace par une petite fille en noir ; sa progéniture ?

L’ouverture de Tchaïkovski commence alors. On retrouve le roi et la reine sans leurs masques, mais toujours parés d’or. Le prince, en lamé argent, semble en conflit avec son paternel. Ce dernier est infidèle à la reine tandis que la vamp (que le programme crédite en tant que Sa majesté de la Nuit mais que nous appelons Madame Rothbart) semble être devenue la mairesse du palais. Entre-temps, Petit cygne noir est devenu grand.

Jusqu’ici, pourquoi pas…

Le programme succinct gentiment donné à l’entrée de la salle Jean Vilar du Théâtre National de Chaillot titre fièrement « Nous voulons tout ». Pour le dramaturge Jean Rouaud, Le Lac des cygnes est trop réduit à son deuxième acte, considéré comme un ballet abstrait. « Pour le spectateur, il n’y a plus de lecture ». Le scénographe Ernest Pignon-Ernest démarre sa contribution en disant  « le Lac des cygnes, tellement interprété, comme usé, a exigé un regard neuf et singulier » avant de vous parler de cycle cosmique. Le costumier Philippe Guillotel enfin dit avoir essayé de retranscrire « la bestialité dont s’est nourri Jean Christophe Maillot et qui transparaît dans l’ensemble du ballet ». Jean Christophe Maillot, lui, comme souvent, ne s’exprime pas par l’écrit, c’est la danse qui parle. Et en cette soirée de juin, on a pris cela comme un bon présage car on se souvenait de son Roméo et Juliette épuré, avec ses aplats blancs qui épousaient les chatoiements vermillon de la partition de Prokofiev. On avait aussi à l’esprit l’entrée de sa Belle dans une bulle de savon protectrice. Et on était curieux.

Renouveler le Lac? D’autres se sont déjà attelés à cette tâche avec succès.

Hélas, Jean-Christophe Maillot, qui a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice, ne l’a pas nécessairement fait avec la plus grande originalité et c’est sans doute d’avoir trop suivi à la lettre ses collaborateurs…

En termes de structure, il fait entrer un peu de l’acte trois dans l’acte un. Le prince y rencontre donc ses prétendantes – notamment deux jumelles délurées et une bombasse en rouge – sans qu’on puisse vraiment décider ce que cette translation a de forcément déterminant. Maillot n’est pas le premier à souligner la trivialité des fêtes de la cour. Mais d’autres (Bourne en tête) l’ont fait avec plus de brio. Surtout, la progression dramatique n’est pas dynamisée. Bien au contraire. L’acte un reste une scène d’exposition. Et de longuette, elle est devenue lancinante : près de la moitié du ballet passe avant qu’on n’accède à l’acte « du cygne blanc ». L’acte trois, quant à lui, comporte toujours un divertissement (la seule danse espagnole, qui surnage comme un cheveu sur la soupe) avec pour seule raison d’être de donner l’occasion à l’ami du prince (le très brillant Jeroen Verbruggen) l’occasion de … briller techniquement; l’intérêt dramatique de son personnage restant désespérément peu clair.

En ce qui concerne la chorégraphie dans les actes de Palais, Maillot a opté pour le rapide et le sur-vitaminé. Les danseurs martèlent le sol joyeusement dans leurs costumes mariant les tons tonitruants. Ils semblent commenter le côté youmpapa de l’orchestration de Tchaïkovski dans la version enregistrée choisie par le chorégraphe.

La vision du cygne n’est pas non plus renouvelée. En effet, les comparses du cygne blanc ne convainquent pas tout à fait. Rétrogradées au rang de chimères elles attaquent le sol de la pointe comme pour marquer le côté agressif des bestioles. C’est oublier la raison pour laquelle le cygne fascine toujours autant. Même pataud (les véritables cygnes blancs dans le spectacle de Luc Petton), même agressif (les cygnes masculins de Matthew Bourne), il garde un côté ambivalent et touchant. Mats Ek l’a parfaitement illustré en faisant rentrer Odette et ses vilains petits canards d’une manière à la fois grotesque et majestueuse et Dada Masilo avait su émouvoir en brouillant les identités sexuelles de ses oiseaux.

Heureusement, Jean-Christophe Maillot sait nous rappeler par moment le chorégraphe inspiré qu’il est le plus souvent. Paradoxalement, c’est lorsqu’il oublie la relecture de ses adjoints verbeux et qu’il rejoint l’histoire d’origine du ballet de Tchaïkovski dans la lecture de Petipa qu’il fait mouche. Car il produit alors de la danse. Sa majesté de la Nuit (La souple et sculpturale Maude Sabourin) est servie par de très beaux trio avec ses « archanges » aux biscottos emplumés. Leurs évolutions évoquent souvent un inquiétant trou noir.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

La rencontre entre le prince (Stephan Bourgon) et son cygne blanc affublé de gants en bout d’aile ébouriffée est également mémorable. Les deux protagonistes se reconnaissent. Elle a honte de ses appendices, lui, les trouve charmant parce qu’ils lui appartiennent. La transformation nocturne consiste en l’ablation de ces gants. Le grand adage est donc plus une question de mains qui se cherchent et se trouvent que de jambes bien que la danseuse (Anja Behend) montre parfois de fort belles arabesques.

Enfin, dans un très beau final les deux sbires de Madame Rothbart font tournoyer comme une nuée un grand voile suspendu dans les cintres et disparaître le corps des amants décédés à notre vue. Un bien belle apothéose classique qui ne sauve cependant pas une relecture ratée.

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Lac. Jean Christophe Maillot. Photo Angela Sterling. Courtesy of Théâtre National de Chaillot

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Aux marches du Palais

P1020329Soirée Balanchine-Millepied. Soirée du jeudi 29 mai et du samedi 31 mai 2014.

Après une première expérience douloureuse, c’est d’un pied hésitant et circonspect que j’ai passé les portes de l’Opéra Bastille et franchi les quelques marches qui me séparaient de ma place de premier balcon. Mais si la représentation du 15 du Palais de Cristal avait tout d’une exécution (aux deux sens du terme), celle du 29 tendait vers l’interprétation. Le corps de ballet s’y est montré en place, avec une rigueur de ligne retrouvée et les demi-solistes dansaient enfin à l’unisson. Le tout manquait néanmoins de style, sans doute faute d’un groupe de couples solistes homogène. Amandine Albisson dansait pourtant cette fois son mouvement «rubis» sans accroc. Mais c’était également sans brio particulier. Agnès Letestu faisait une représentation d’artiste invitée « oubliable » avec des équilibres incertains et des poignets mous aux bras de Vincent Chaillet, très professionnel en la circonstance dans le grand adage. Valentine Colasante avait migré du troisième au quatrième mouvement sans aucune plus-value artistique. Son partenaire, Emmanuel Thibault, semblait quant à lui en méforme physique. Le seul moment vraiment enthousiasmant fut donc le couple des « émeraudes » incarné par Héloïse Bourdon et Audric Bezard. Souffle sous les pieds, pirouettes en petite seconde bien négociées et surtout, un abattage de bon aloi réveillaient le ballet tout entier. Leur final était brillant, un brin aguicheur et parfaitement roboratif pour le spectateur.

Ce ne fut donc qu’une demi-déception lorsque j’ai découvert sur la distribution, le samedi 31, qu’Alice Renavand, qui devait danser le mouvement vert avec Bezard était remplacée par Melle Bourdon. Mais contrairement au 29, ce couple d’émeraudes de la plus belle eau n’était pas isolé. Car, à une exception près (il semble qu’on ne puisse éviter Melle Colasante), le groupe des solistes dansait sur un pied d’égalité.

Nolwenn Daniel, qui nous avait déjà impressionné dans « les perles » s’emparait avec chic et flair des «Rubis». Si le piqué arabesque n’est pas plus haut que celui de sa cadette Albisson, la demoiselle sait rendre l’enchaînement excitant en mettant l’accent sur le raccourci-équilibre qui suit. Ses bras, ce qui ne gâche rien, étaient toujours beaux et déliés jusque dans l’opposition des directions. Josua Hoffalt, déjà plus en forme le 29, s’accordait mieux aux proportions de sa nouvelle partenaire et paraissait plus à l’aise sur l’ensemble du mouvement. On pouvait alors savourer sans arrières pensées ses sissonnes et ses ronds de jambes sautés aériens du final. Dans ce même passage, Christophe Duquenne donnait une magistrale leçon de style. L’heure de la retraite a-t-elle sonné ? Vraiment ?

Mais la plus forte émotion (l’effet de surprise du couple Bourdon-Bezard étant moindre) nous fut offerte par Ludmila Pagliero dans «les diamants noirs». À la fois sûre et sereine, elle rendait pleinement justice aux subtils enroulements déroulements créés jadis par Balanchine pour la très divine Tamara Toumanova. À regarder Melle Pagliero ondoyer aux bras experts de Karl Paquette, on s’est senti un moment transporté aux temps du crépuscule scintillant des ballets russes dont la créatrice du rôle était l’une des dernières étoiles.

Les hasards de l’achat des places m’avaient de surcroît contraint à grimper une volée d’escalier supplémentaire, vers le fond du deuxième balcon. J’ai pu ainsi y vérifier mon intuition de la soirée du 15. De ces hauteurs, le cyclorama bleu était réduit à un petit rectangle et ne venait jamais interférer avec la splendeur des costumes de Christian Lacroix. Autour des scintillements de gemmes des solistes, le corps de ballet jouait alors parfaitement son rôle d’écrin iridescent. L’ensemble était parfait sans froideur, les lignes tirées au cordeau mais sans raideur, les déplacements étaient silencieux et les bras ondoyants.

On y percevait enfin la spécificité du Palais de Cristal, un ballet par Balanchine plutôt qu’un ballet de Balanchine. Confronté à l’école française (et à sa qualité de plié), Mr B. a créé des mouvements plus dans le rubato que dans le staccato qui sera sa marque américaine (et celle de Symphony in C). Lorsqu’ils le maîtrisent, les danseurs s’amusent avec la mesure et donnent toujours l’impression « d’avoir le temps ». C’est ce à quoi on a assisté -enfin!- lors de la soirée du 31 mai.

Cela valait bien quelques marches !

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Vision sylvestre et éléphants roses

BastilleSoirée Balanchine Millepied. 14 mai 2014.

Commençons par ce qui fâche le moins. Daphnis et Chloé, la création de Benjamin Millepied est une œuvre agréable qui mériterait un maintien au répertoire même si son chorégraphe n’était pas, comme c’est le cas, appelé à devenir directeur de la compagnie. La danse, dans l’enroulement-déroulement, multiplie les ports de bras fluides et ondoyants. On retrouve la technique en collage d’influence qui marque souvent les créations de Millepied; le solo de Dorcon fait penser aux évolutions bravaches d’un marin de Fancy Free de Robbins et la jolie scène des nymphes autour de Daphnis tour à tour endormi puis éploré s’achève dans une pose en référence directe à Apollon musagète. Mais, comme son collègue Christopher Wheeldon, également ancien du New York City Ballet, Benjamin Millepied passionne plus lorsqu’il raconte une histoire que lorsqu’il verse dans la danse sans argument. La danse est assez expressive pour ne pas avoir à s’interrompre par de la pantomime : en deux passes sinueuses la très belle Eve Grinsztajn, dans le rôle de la tentatrice Lycénion, évoque l’étreinte avec Daphnis. Les dangereux pirates sont efficacement caractérisés par d’énergiques parcours au travers de la scène (Pierre-Arthur Raveau se montre étonnamment à l’aise et convaincant dans un rôle taillé pour les qualités de François Alu).

Buren, pour sa part, joue la carte de musique plutôt que celle de l’histoire. Le ballet s’ouvre sur une page blanche à la Buren : un rideau de scène strié de raies horizontales. Des formes géométriques apparaissent alors en ombre chinoise. Mais les angles s’arrondissent au contact des arabesques raveliennes magnifiées par la direction souple de Philippe Jordan. Un esprit chagrin pourrait finir par trouver que cela fait un peu écran de veille pour ordinateur mais l’ouverture atmosphérique s’achève et le décor apparaît : géométrique, coloré et translucide. C’est abstrait la plupart du temps mais cela laisse vivre la narration chorégraphique. On peut même, à l’occasion, considérer que le cercle jaune est un soleil et que les parallélépipèdes qui se juxtaposent à lui au sol dans la scène de l’enlèvement figurent les arcanes inquiétants de la grotte du pirate Bryaxis. C’est comme on voudra.

Les danseurs sont aussi des pages blanches. Les non-couleurs règnent sur la majeure partie du ballet (blanc pour les bergers et noir pour les pirates). Le chromatisme franc du décor ne s’infuse dans les costumes d’Holly Hynes que pour le Finale : vert gazon (vision sylvestre de Léonore Baulac traversant seule la scène en diagonale), bleu pétrole, jaune soleil et orange (pour Daphnis et Chloé).

La distribution de solistes de cette soirée convenait bien à cette production épurée. Les danseurs avaient en commun la clarté cristalline des lignes : Pujol aux bras souples, et Ganio plus soupir que jamais. Peut-être plus « garçon » que marlou de campagne, Marc Moreau (Dorcon) donnait une tonalité lycéenne à la fois contemporaine et intemporelle à cette rivalité entre adolescents.

Si je n’ai été « que » séduit par le Daphnis et Chloé de Millepied et pas transporté, la faute n’en revient pas nécessairement à l’œuvre elle-même.

L’état de contrariété poussé dans lequel je me trouvais après le « Palais de Cristal » en était plus certainement la cause.

La faute aux costumes ? Non.

Il fallait un fin coloriste comme Lacroix, pour sortir du casse tête chromatique que peut représenter le final de ce ballet. En 1994, la dernière fois que le ballet avait été présenté, les rouges se frictionnaient un peu trop avec les verts (les mouvements sont alternativement Rubis, Diamants noirs, Émeraudes et Perles). C’est sans doute une des nombreuses raisons pour laquelle Balanchine s’était lui-même débarrassé des couleurs dès sa production new-yorkaise de 1948. Lorsqu’il est revenu au thème des pierres précieuses en 1967 pour « Jewels », il s’est bien gardé de créer un mouvement final réunissant émeraudes, rubis et diamants. Pour cette production du Palais de Cristal, Lacroix semble avoir pris soin de trouver des tons de vert et de rouge qui se marient plus qu’ils ne s’opposent. On n’évite pas totalement l’effet « magie de Noël » mais les couleurs s’unissent assez subtilement. Lacroix a posé sur les corolles des tutus du corps de ballet pour les deux mouvements les plus colorés des résilles sombres et pailletées qui éteignent ce que leur teinte pourrait avoir de trop contrasté. La plus authentique réussite reste néanmoins les « diamants noirs » avec des costumes bleus « nuit étoilée ».

Deux constatations s’imposent cependant.

Le Palais de Cristal a besoin … d’un palais. C’était le cas lors de la création du ballet en 1947 et il aurait fallu y penser pour cette reprise même s’il ne s’était agi que de tentures comme dans Études ou de lustres comme dans Thème et Variations. En l’absence de tout écrin même suggéré, les danseurs, placés devant un cyclorama bleu, semblent un tantinet endimanchés.

La deuxième est sans doute la plus douloureuse. Il semble en effet qu’il est temps de réapprendre au ballet de l’Opéra à danser du Balanchine. Dans les années 90, il pouvait parfois s’y montrer plus pertinent que le New York City Ballet lui-même. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les costumes étincelants reflétaient cruellement le manque d’éclat de la compagnie dans cette œuvre jadis créée pour elle. Corps de ballet à l’attaque émoussée, lignes rien moins qu’impeccables et surtout médiocrité générale des solistes étaient, hélas, le triste lot de la soirée du 14.

Amandine Albisson vacillant de la pointe dansait les rubis avec l’air de connivence un peu bonasse de la maîtresse de maison qui vous vante les qualités de ses tartelettes aux groseilles. Son partenaire, Josua Hoffalt vasouillait ses pirouettes-tour à la seconde en dehors avant de jouer le marquis de patatras dans la pose finale. Pour Diamant noir, Aurélie Dupont avait la ligne rabougrie (couronnes pendantes et arabesques courtes). Manquant – ça peut arriver – son équilibre arabesque pendant lequel son partenaire est censé tourner autour d’elle pour magnifier sa prouesse, elle reste plantée sans rien faire pour combler le blanc, telle une autostoppeuse attendant la prochaine voiture – et ça, cela ne devrait jamais arriver. Et qu’importe si son partenaire est Hervé Moreau. Il pourrait être un autoradio ou un grille-pain, la demoiselle lui témoignerait tout autant sa plus sereine indifférence. Dans le mouvement vert, on n’a pu que s’interroger sur la pertinence qu’il y avait à distribuer une danseuse sans ballon, Valentine Colasante, dans le mouvement aux sauts. Si son partenaire, François Alu, repoussait le sol c’était sans aucune grâce ; les lignes étaient sèches et ses sissonnes en reculant, le genou tendu seulement après réception, des plus disgracieuses.

Il aura fallu attendre le quatrième et dernier mouvement pour voir un peu de Balanchine et de ballet de l’Opéra de Paris sur scène. Nolwenn Daniel avait cette attaque incisive de l’un et ce chic un peu second degré de l’autre. Alessio Carbone était la monture idéale pour enchâsser ce bijou du plus bel orient.

Mais voilà ; « perles » est le mouvement le plus court et un sur quatre n’est pas exactement un score à la hauteur d’une compagnie qui prétend tenir le haut du pavé de la danse mondiale. Ce Palais de cristal sera retransmis en mondiovision au mois de juin… Un nouveau travail de répétition s’impose d’ici là ou la première compagnie nationale risque d’être comparée par le public et la critique à un éléphant dans un magasin de porcelaine.

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Le Palais de Cristal : symphonie cousine du vieux continent

Le Palais de Cristal; 1947.  Madeleine Lafon et Max Bozzoni (perles), Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (Rubis), Tamara Toumanova et Roger Ritz (Diamant noir), Michel Renault et Micheline Bardin (Emeraudes).

Le Palais de Cristal; 1947. Madeleine Lafon et Max Bozzoni (Perles), Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (Rubis), Tamara Toumanova et Roger Ritz (Diamants noirs), Michel Renault et Micheline Bardin (Emeraudes).

Les premières esquisses des costumes de Christian Lacroix sont apparues dans la presse il y a quelques trois semaines et des photographies des essayages la semaine dernière. On y voit juste assez (peu) de choses pour susciter la curiosité. Quel que soit le résultat, nous voilà au moins rassurés sur un point. Les couleurs ont été ré-infusées dans l’unique création de Balanchine pour le ballet de l’Opéra que la compagnie a gardé dans son répertoire.

Créé en juillet 1947 sur un ballet de l’Opéra encore meurtri par la période troublée de l’épuration, le Palais de Cristal marquait le grand retour de Georges Balanchine dans une maison qui ne l’avait pas toujours bien traité. En 1929, il avait été désigné maître de ballet de la compagnie et commissionné pour créer un ballet sur « Les créatures de Prométhée » de Beethoven. Tombé malade, il avait été remplacé par Serge Lifar, a priori juste pour cette création. Mais Lifar s’était accroché au poste et Balanchine avait été évincé. Balanchine ne pardonna jamais. Son premier mouvement fut de ce tourner vers Boris Kochno, l’ancien secrétaire de Diaghilev, ennemi personnel de Lifar, et de créer avec lui l’éphémère compagnie des ballets 1933. La compagnie fut un échec mais elle impressionna un jeune mécène, Lincoln Kirstein, qui invita une première fois Balanchine à tenter sa chance de l’autre côté de l’Atlantique.

En 1947, Balanchine était certes passé à autre chose. Il avait déjà fondé la School of American Ballet et la première de son « Ballet Society » (le nom initial du New York City Ballet) au City Center de New York était certainement déjà planifiée. Mais il dut néanmoins ressentir un certain contentement de revenir en docteur d’une maison qui l’avait snobé dix-sept ans auparavant. Lifar y était encore persona non grata et tous ses ballets étaient encore bannis du répertoire. La compagnie avait perdu deux de ses étoiles féminines phares. Yvette Chauviré avait claqué la porte pour suivre Lifar et Solange Schwarz avaient été rayée définitivement des listes. Il incombait donc à Balanchine de redonner confiance au ballet de l’Opéra. Balanchine apporta dans ses malles « Sérénade », « Le Baiser de la Fée » et « Apollon Musagète » qu’il avait jadis créé sur Lifar. Ce dernier ballet, remonté pour Michel Renault, était affublé de costumes hollywoodiens à vous faire trouver sobres ceux de la création de 1929 où Coco Chanel avait pourtant coiffé les muses de bonnets de bain fleuris. Balanchine était beaucoup plus pragmatique que son historiographie américaine a bien voulu le présenter. Il est ainsi fort probable que l’élimination des couleurs du Palais de Cristal pour la version new yorkaise de mars 1948 (renommée pour l’occasion Symphony in C) a plutôt répondu à des considérations financières qu’artistiques. Balanchine avait par contre l’habitude d’habiller a posteriori ses choix pragmatiques d’une panoplie d’aphorismes qui est maintenant devenue la vulgate : « black and white ballet », « Storyless ballet », « Ballet is woman » sont presque apocryphes mais sont devenus des credo incontournables depuis la mort du maître en 1983.

Le Palais de Cristal est donc, dans ce contexte normatif prégnant, très fragile. En créant le Balanchine Trust, Mr B. a donné ses ballets à ses principaux interprètes. Or, Palais de Cristal ne fait pas réellement partie de l’héritage. Le ballet appartient à l’Opéra et s’il est remonté, à la différence des autres Balanchine, il ne nécessite pas le copyright du Balanchine Trust. Les répétiteurs du « Palais » sont des maîtres de ballet de l’Opéra (en 1994, il s’agissait de Patrice Bart et Viviane Descoutures). Ceci n’empêche pas le Balanchine Trust de faire pression. Lors de la saison 2003-2004, c’est le Palais de Cristal qui avait été annoncé dans les brochures de saison et nous avions finalement écopé de la Symphony in C (en Ut).

Car passer de Palais de Cristal à Symphonie en Ut n’est pas qu’une question de chiffons. Les deux ballets ont un proche lien de parenté mais ils sont loin de tendre vers la gémellité. En fait, ce serait un peu comme comparer le Français métropolitain avec celui des Canadiens. Les deux langues ont une base commune mais leur évolution les a assez considérablement éloignés. Symphony in C a été altéré par Balanchine lui-même depuis 1948 et Palais de Cristal également en fonction des artistes qui le dansaient. Comparer les deux versions offre une fascinante plongée dans la question de la tradition chorégraphique en général. Voici une liste (loin d’être exhaustive) des différences entre les deux versions.

Sasha Kalioujni exécutant un saut dans le costume rubis du Palais de Cristal. Foyer de la Danse, 1947.

Sasha Kalioujny exécutant un saut dans le costume rubis du Palais de Cristal. Foyer de la Danse, 1947.

Le Premier Mouvement (Allegro Vivo – Rubis). Les changements sont nombreux. Dans ce mouvement déjà créé pour les très forts techniciens qu’étaient Lycette Darsonval et Alexandre Kalioujny (champion de saut en hauteur à ses heures), on sent que Balanchine disposait d’un vivier de demi-solistes plus fourni que celui de sa jeune compagnie new-yorkaise. Leur rôle est donc plus développé. À un moment, les deux filles effectuent une remonté en arabesques relevées sur pointe encore compliquées de raccourcis. Les comparses masculins font des sissonnes croisées qui sont réservées au soliste principal dans « in C ». La ballerine accomplit des difficultés techniques (tours arabesques relevés sur pointe ou encore des fouettés rajoutés par la suite) là où la ballerine de la Symphonie en Ut se contente d’exécuter des échappés. La pose finale est en attitude croisé autour du partenaire quand elle est devant ouvert dans version new-yorkaise.

Tamara Toumanova et Roger Ritz. Diamant Noir. Photo Serge Lido.

Tamara Toumanova et Roger Ritz. Diamant Noir. Photo Serge Lido.

Le deuxième mouvement (Adagio – Diamant noir) est sans doute celui qui est le plus altéré par rapport à la version devenue traditionnelle de par le monde. Créé pour la très belle Tamara Toumanova, il est à base de suspensions et d’équilibres. Comme dans le premier mouvement, les pas diffèrent notamment à un moment où la ballerine effectue des changements de pieds sur pointes et des échappés s’achevant en grands pliés que Balanchine réutilisa ensuite sur le mode parodique pour Tarantella (dans « In C », la ballerine fait de petits développés sur le coup de pied en croix). Mais ce sont les lignes de force mêmes du passage qui sont transformées. Alors que Symphony in C est plutôt dans la verticalité et la pâmoison de la ballerine aux bras de son partenaire, le Palais de Cristal fait de la soliste féminine un gracieux ruban qui s’enroule et se déroule autour de son prince. On capte au passage des passes presque lifariennes quand la ballerine est soutenue en développé devant, complètement décalée sur sa jambe de terre ; autant de particularités qui ont disparu dans « In C ». De même, le danseur principal ne tourne par autour de la danseuse en équilibre sur un développé à la seconde mais autour d’une partenaire en équilibre arabesque. Il faut par contre faire son deuil de certains passages devenus iconiques comme ce moment où la ballerine tombe en arrière puis en avant dans les bras de son partenaire en effectuant des grands ronds de bras s’achevant en couronne (entre 1’50 » et 2’15 sur cette captation avec la très lyrique Allegra Kent).

Au troisième mouvement (Allegro Vivace – Émeraudes), jadis créé pour Micheline Bardin et Michel Renault, le corps de ballet entre en deux lignes parallèles là où il se croise en diagonale dans la version new-yorkaise. Les solistes principaux exécutent des tombés tour en l’air en petite seconde remplacés plus tard dans « in C » par des tours en l’air sur le coup de pied. Par contre, les très célèbres pirouettes de la soliste féminine qui s’achèvent en arabesque penchée sur l’épaule du soliste masculin agenouillé, sont conclues, dans la version « Palais de Cristal », par des développés croisés devant. La pose finale est en revanche une arabesque penchée pour le Palais et une quatrième devant pour In C.

Le quatrième mouvement et final (Allegro Vivace – Les Perles). Les évolutions des solistes féminines sont à bases de très coquettes marches avançant et reculant pour présenter la pointe du pied dans le Palais tandis qu’elles sont plus à base de tours et d’enveloppés dans In C. Le dessin des ensembles est plus en arc-de-cercle que linéaire et les garçons du corps ont un rôle plus important.

Mais au fond, écoperons-nous d’un Palais de Cristal restauré ou – oh sacrilège ! – d’une Symphonie en Ut colorisée?

La réponse samedi 10 mai.

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Orphée et Eurydice : sinuosités baroques

Rideau GarnierOrphée et Eurydice (version allemande 1774). Musique Christoph Wilibald Gluck. Chorégraphie : Pina Bausch (1975). Décors, costumes et  lumières : Rolf Borzik. Ballet de l’Opéra de Paris. Représentation du lundi 5 mai 2014.

Dans Orphée et Eurydice de Pina Bausch, les corps dansants vous emportent dans le sillage de leurs infinies sinuosités au travers de la scénographie étrange et baroque de Rolf Borzik. Les Pleureurs et pleureuses au bras étirés épousent dans leur mouvement rotatoire les courbes du « s » sous les yeux d’Eurydice, impassible, le teint cireux, comme ces vierges des églises siciliennes dans leurs atours surchargés. Et pourtant, on chercherait en vain la dorure d’un autel baroque. L’espace est froidement délimité par des panneaux blancs translucides et les costumes sont noirs. Seul l’éclat rouge sanglant d’un bouquet sur le linceul blanc de la défunte vient déroger à la monochromie ambiante. Un arbre déraciné animé des convulsions élégiaques des danseurs rappelle que tout dans ce monde n’est pas minéral. Au tableau des violences, l’aliénation des âmes en peine est figurée par des fils arachnéens attachés à des chaises hautes surdimensionnées, formant une véritable forêt de grilles. Les dos des suppliciés se courbent par-dessus la poitrine, implorants, devant un trio de gaillards en tablier de cuir figurant Cerbère, l’antique gardien infernal de la mythologie grecque. Les tentatives de vaine fuite sont exprimées par des sortes de sissonnes sur place, accompagnées de moulinets des bras, à la fois aériennes et statiques. Là encore, le mélange des références antiques à celles de l’enfer chrétien vous rejette dans la sphère baroque.

C’est le tableau « Paix » qui s’approche le plus de l’idéal de pureté classique. Dans une paisible clairière en arc de cercle meublée de panneaux de verre et de canapés couverts d’excroissances végétales, les mouvements des âmes heureuses sont encore à base de cercle mais la sinuosité en « S » a disparu. Les amples couronnes semblent s’ouvrir vers le ciel.

Le tableau « mort » est du ressort des interprètes principaux : les deux danseurs et leurs parèdres chanteuses. Cela peut donc être un enchantement ou la perspective d’un interminable ennui.

Et c’est l’aspect éminemment positif de cette soirée. L’ensemble des interprètes danseurs de cette reprise étaient justes dans leurs intentions et vrais dans leur rendu du chef d’œuvre de Pina Bausch. Jamais jusqu’ici la compagnie de l’Opéra n’avait réussi à effacer la forte impression qu’avaient suscité en moi, à Garnier, en février 1993, les interprètes du Tanztheater Wuppertal dans Orphée et Eurydice.

L’Orphée de Florian Magnenet rayonnait d’un éclat laiteux, presque lunaire. Il ressemblait à un saint d’une peinture maniériste perdu au milieu d’un tableau de Caravage. La lenteur de sa marche, ses chutes ralenties dans des angles imprévus mais surtout la qualité de son statisme, jamais inerte, étaient tout simplement fascinants. Sa partenaire, Alice Renavand avait par bonheur retrouvé cette qualité fragile et mousseuse qui la caractérisait parfois mais qui lui faisait cruellement défaut depuis la saison dernière. La confrontation de ces deux artistes était poignante sans paroxysme expressionniste pour leur remontée des enfers : fluidité dans l’abandon pour elle et mouvements introvertis pour lui.

Pour ajouter à notre bonheur, Charlotte Ranson était un putto baroque à souhait. Ses moulinets des avant-bras évoquaient à ravir les ornementations de poignets de la danse de cour.

Et puis, doit-on l’avouer, ce qui nous avait toujours le plus manqué dans l’interprétation d’Orphée par le ballet de l’Opéra, c’était des « Cerbères ». En 1993, avec les danseurs de Wuppertal, le contraste entre la fragilité des suppliantes et la brutalité des bourreaux nous avaient saisi aux tripes. L’autre soir, le trio mené par le dense et sculptural Vincent Cordier était tout simplement juste. Cordier fait claquer le cuir comme personne et module son partnering avec subtilité. Son port de bras au dessus du corps des Eurydice, loin de la violence déployée dans le deuxième tableau, avait ainsi l’accent désolé et plaintif d’une oraison funèbre.

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Un Roméo et Juliette magyar : le verbe et l’action

P1070001Rómeó és Júlia. mus : Prokofiev. Chorégraphie : László Seregi. Décors : Gábor Forray. Costumes : Nelly Vágó nemzeti balett. Magyar Álami Operaház (Budapest). Représentations du samedi 12 avril et du mardi 15 avril. Les minutages entre parenthèses correspondent à la vidéo placée en fin d’article.

Créé en 1985, à la toute fin de la période soviétique en Hongrie, le Romeo es Julia de Laszlo Seregi présente un intéressant mélange d’influences. À l’image de la compagnie magyare, entraînée à la méthode russe mais à la sensibilité somme toute très occidentale, le ballet semble littéralement infusé par les emprunts à des versions soviétiques (même si les Hongrois se sont dépêchés d’évacuer la version Lavroski qui leur avait été un temps imposée, la bravura demeure ainsi que certaines poses « oulanoviennes ») mais aussi de l’Ouest. On reconnaît ainsi des bribes de Cranko (dans les pas de deux), de Noureev (dans les scènes de rues et pour la mort de Mercutio), de MacMillan (il y a trois filles de rues, mais elles dansent beaucoup plus) et même, oui, de Maurice Béjart.

Roméo et Juliette, Seregi. Ballet national hongrois. Scène finale. Photographie : Szilvia Csibi. Courtesy of magyar Nemzeti Balett

Roméo et Juliette, Seregi. Ballet national hongrois. Scène finale. Photographie : Szilvia Csibi. Courtesy of Magyar Nemzeti Balett

L’ensemble du ballet n’en est pas moins une œuvre originale et personnelle qui offre un vrai point de vue sur la pièce de Shakespeare au lieu de ne se reposer que sur la narration des faits. Avec l’aide de son décorateur, Gabor Forray, Seregi recentre l’attention sur l’aspect théâtral, fictionnel et donc moral de l’œuvre. La première scène semble traditionnellement s’ouvrir sur le face-à-face des deux maisons véronaises ennemies au travers de deux imposantes façades arrondies se faisant front. Mais on distingue bientôt que ces deux façades sont reliées par des galeries de bois et on comprend alors que ces deux bâtiments figurent en fait l’intérieur du théâtre circulaire du Globe. Sur l’estrade apparaissent successivement tous les protagonistes du drame (0’05-0’15)  s’offrant à l’admiration du public  (le corps de ballet, déjà vêtu pour interpréter les foules de Vérone mais qui fait également assez bien l’affaire pour évoquer le Londres du temps du grand barde). À la fin du ballet, la tombe de Juliette fait écho à cette mise en abyme en se surélevant pour devenir une sorte de podium. Dans la semi-pénombre une dizaine de couples habillés comme les deux amants entourent ce catafalque devenu monument funéraire renaissant. Roméo et Juliette se relèvent alors. Ils deviennent les orants de leur propre tombe ; à moins que ce ne soit la tombe de toutes les amours contrariées par la stupidité humaine.

Les procédés de mise en abyme sont filés tout au long du ballet mais le chorégraphe et son metteur en scène maintiennent la plupart du temps un équilibre entre le narratif et le symbolique. Par le truchement d’un balcon-ascenseur, Roméo et Juliette semblent ainsi passer subrepticement de l’un à l’autre.

Tout n’est pas nécessairement aussi réussi dans ce parti pris littéraire. Seregi a introduit le personnage onirique de « la reine Mab » à l’entrée de la fête chez les Capulets sur la musique dévolue habituellement aux pitreries du trio Mercutio-Roméo-Benvolio, puis au début du duel Tybalt Mercutio (1’02-1’20). Les évolutions toutes béjartiennes de ce personnage féminin à la peau verte et aux cheveux rouges créent une rupture aussi bien chorégraphique que narrative. Cela passe encore, malgré le choc de la découverte, avec la belle étoile Alexandra Kozmer (le 12). Tout le monde ne peut hélas prétendre à ses lignes impeccables et à son élasticité hors du commun.

Mais on ne s’arrêtera pas à ce détail. Le Roméo et Juliette de Seregi est à la fois efficace et fluide. Ce qui retient le plus l’attention, ce ne sont pas tant les soli et les pas de deux, de facture néoclassique, très musicaux mais somme toute attendus, que la façon dont ils respirent naturellement dans les ensembles. Seregi, venu de la danse de caractère, s’avouait lui-même plus à l’aise dans la création des évolutions d’un corps de ballet que dans l’invention d’un solo ou d’un pas de deux. Le Vérone de ce Roméo magyar grouille donc de vie. Les scènes de rixes coulent avec naturel sans qu’on se prenne à compter les nombres de coups en bas et en haut des épéistes improvisés ni qu’on ne voie son attention détournée de l’action par des chorégraphies un tantinet tarabiscotées. La fête de rue de l’acte deux est un petit chef-d’œuvre en soi. Le chorégraphe a su équilibrer les masses du corps de ballet et les évolutions classiques des demi-solistes (les trois prostituées et un sauteur de bâton emprunté du cirque oriental 3’50-4’18). Toute cette effervescence menée de main de maître sert alors les moments intimes réservés aux pas de deux. Et on apprécie ce retour à l’intime. C’est ce qui arrive aussi à l’acte 1 où, après une danse des chevaliers presque trop énergique (1’21-1’40), les deux amants se rencontrent à la lueur d’une chandelle…

Cette chorégraphie sied admirablement à cette compagnie qui, malgré l’indéniable qualité de ses solistes, ravit avant tout par son esprit de troupe.

Roméo et Juliette, Seregi. Ballet national hongrois. Aleszja Popova et Levente Bajari. Photographie : Szilvia Csibi. Courtesy of magyar Nemzeti Balett

Roméo et Juliette, Seregi. Ballet national hongrois. Aleszja Popova et Levente Bajari. Photographie : Szilvia Csibi. Courtesy of Magyar Nemzeti Balett

À ce propos, il nous été donné de voir deux distributions très différentes mais également cohérentes. Le 12 avril, la groupe des principaux protagonistes était caractérisée par la maturité des interprétations. Aleszja Popova et Lenvente Bajári s’entendaient à merveille pour traduire la fougue des amants de Vérone. Elle avait du souffle sous les pieds et une absence d’inhibition souvent enthousiasmante même si c’était parfois au détriment de la pureté de la ligne. Lui, félin, excellent partenaire, partait avec ardeur à la conquête de sa Juliette.

Le duo antagoniste Mercutio-Tybalt était enlevé avec la sûreté de ceux qui connaissent leur affaire par József Cserta, à la danse facile et au plié moelleux (qualité idéale pour cet aimable trublion de Mercutio) et Bence Apáti, un grand gaillard avec autant d’aplomb que de ballon sachant passer subtilement de la colère à la badinerie, puis du jeu au drame.

Le 14, les solistes alliaient en revanche le talent au charme de la jeunesse. Dès la première scène, le trio Montaigu enlevé par Gergely Leblanc (Roméo), Majoros Balázs (Mercutio) et Dmitry Timofeev (Benvolio) avait à la fois cette correction de la ligne issue de l’école et ce côté risque-tout qui vous font reconnaître et aimer les jeunes interprètes. Et tant pis si Mercutio-Balázs, excellent acteur, ne s’est pas montré aussi impérialement élastique que son devancier. Le Tyblat de Kekalo Jurij, cinglant comme une cravache, ainsi que le Paris de Roland Liebich, très noble, étaient là pour soutenir l’attention.

Gergely Leblanc aux saluts de la soirée du 15/04

Gergely Leblanc aux saluts de la soirée du 15/04

Gergely Leblanc, premier soliste de la compagnie et prix de Lausanne, est de ces danseurs qui savent capter la lumière sans avoir à en faire trop. Il présente le haut du corps d’une manière naturelle et projette sans avoir l’air d’y attacher une attention particulière. Son Roméo est un peu comme une fleur de tournesol qui se tourne vers le soleil. Lorsque sa Juliette apparaît, il ne semble plus absorbé que par elle.

Aliya Tanykpayeva et Kekalo Jurij (Tybalt) au second plan.

Aliya Tanykpayeva (Juliette) et Kekalo Jurij (Tybalt) au second plan.

Dans ce rôle, l’étoile kazakhe, Aliya Tanykpayeva, technique impeccable et jolies lignes, donne au rôle des accents presque farouches. Dès la première scène où elle badine avec sa nourrice, elle parait difficilement contrôlable. Sa scène du bal est dans la même veine. Lorsqu’elle a vu Roméo, elle ne prétend même plus face à Pâris. La scène du mariage n’en est que plus charmante. Le pauvre frère Laurent (Oskár Rotter) peine à contenir le désir effréné qui anime les deux tourtereaux. Tout va d’ailleurs très vite, dans ce couple. Dans le pas de deux de la chambre, ils ont déjà leur première dispute ; un détail qui ne m’avait pas paru si évident avec la première distribution. Juliette-Aliya s’y montre impérieuse ; déjà maîtresse femme. Roméo-Gergely, quant à lui est extrêmement émouvant dans son désespoir lorsqu’il se jette en sanglotant au pied de l’autel. Mais l’acte 3 appartient à Juliette. Sa scène de résistance au mariage avec Pâris, extrêmement violente (même comparée aux critères parisiens de la version Noureev) était vraiment admirable : rage à l’encontre des femmes de la famille, dégoût envers Pâris, vaine résistance aux coups du père (très impressionnant György Szirb). Comme dans la pièce, cette Juliette était sans conteste le verbe de l’action.

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Couples maudits : soirée Cullberg/De Mille (3eme distribution)

Rideau GarnierProgramme Cullberg-De Mille. Soirée du 11 mars

Dans Fall River Legend, Nolwenn Daniel construit son personnage bien loin des paroxysmes expressionnistes de Laëtitia Pujol. Elle se repose entièrement sur la chorégraphie et en délivre une interprétation précise jusqu’à l’épure. Sa Lizzie Borden apparait dès lors comme une jeune fille réprimée non seulement par sa famille mais également par les strictes conventions sociales de son milieu. Son visage semble une page blanche qui ne s’illumine qu’en la présence du pasteur. Dans ce rôle, Sébastien Bertaud, avec sa technique précise et son beau physique fait véritablement figure d’archange. Il semble solide comme le roc et de la trempe de ces prêcheurs qui charrient des foules de fidèles autour d’eux ; une foule plus fervente envers le guide qu’envers le dieu dont il parle.

Mais voilà qu’après le père, cette nouvelle figure masculine se déprécie à ses yeux en se laissant prendre au piège du doute. Lizzie devient donc meurtrière.

Devant le gibet, le pasteur embrasse presque passionnément la condamnée. Mais c’est pour la laisser seule face à l’inéluctable supplice.

Décor FRL

Dans Miss Julie, Eve Grinsztajn, sanglée dans son costume d’amazone a le port de tête des aristocrates des portraits de Paul Helleu mais, sous la coquette corolle du tutu, la cuisse frémissante de la Carmen de Roland Petit. Sa Julie n’est cependant pas une évaporée. En deux regards par-dessous, on la sent gênée et taraudée par son désir pour Jean, le majordome. En quelques poses subtilement évocatrices, elle vous transporte durant une chaude fin d’après-midi (sa pose dans l’ouverture de la porte sur le parc à la fin de la première scène) ou vous transmet le malaise ténu qui vous prend lorsque vous faites une entrée en milieu hostile (dans la grange, elle contemple les villageois avec un air à la fois défiant et offert).

Audric Bezard aura sans douté été le plus convaincant Jean de cette série. Avec ses cheveux gominés, ses longues lignes, il évoque déjà les photos des interprètes du passé, Julius Mengarelli (en 1950) ou encore Erik Bruhn qui dansa ce rôle pendant les années 60 et 70 à l’ABT. Mais sa compréhension du personnage et le rapport qu’il entretient avec sa partenaire font toute la différence. Le couple Grinsztajn-Bézard est le seul qui fait ressortir de manière évidente la continuité de la relation entre Julie et Jean après la disparition dans la chambre. Lorsqu’elle repasse la porte, Grinsztajn n’est pas une fille violentée mais une femme dégrisée par le petit matin. Elle cherche un appui dans le regard de son partenaire, mais Jean-Bezard, qui a le réveil difficile, ne lui offre que sa mauvaise humeur. Cependant le jeu de séduction n’a pas cessé entre Julie et Jean. Au retour de Christine, la fiancée officielle et faussement pudibonde, Jean fait clairement le choix de Julie. Le passage n’a beau durer que quelques secondes, l’étreinte chorégraphique des deux danseurs parle d’attraction réciproque et change notre perception du ballet entier.

Cette attraction mutuelle est pourtant interrompue par le tintement de la clochette de service auquel (c’est la première fois qu’on s’en rendait compte) les deux protagonistes principaux sont également soumis. Jean est remis à sa place de serviteur et Julie entend déjà le son éraillé de boîte à musique qui la conduira à l’idée de suicide. Dans cette dernière scène, Jean n’est pas veule. On peut interpréter son geste de pousser le couteau dont Julie n’a pas le courage de se servir comme une ultime preuve d’amour.

Cullberg décor

Par un curieux mouvement ascendant, la série du programme De Mille-Cullberg, commencée sur le mode mineur, s’est achevée à la manière d’une marche triomphale. Pas d’étoiles à l’affiche ; au mieux des premiers danseurs. Mais l’alchimie chez les couples principaux a fait de cette soirée la plus homogène et la plus satisfaisante qui soit.

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Brisées mais triomphantes : soirée Cullberg/De Mille (2eme distribution)

P1010033Fall River Legend / Mademoiselle Julie – Représentation du 1er mars (20h)

Dans son récit de la première de Fall River Legend reproduit dans le programme de l’Opéra, Agnes De Mille relate comment Nora Kaye s’était approprié le ballet en changeant inopinément sa fin. Dans un souci presque ethnographique, De Mille voyait la puritaine Lizzie Borden accepter son sort. Mais en réponse au final de la partition de Morton Gould, Nora Kaye « entrainée par son tempérament de Juive russe » s’était mise, en face de la potence, dans une transe hystérique qui avait sidéré le public. Et la chorégraphe de conclure : « Sa Lizzie était l’une des grande performances d’actrice du XXe siècle. Quelle importance, si je n’aimais pas sa fin ? »

C’est vrai. Fall River Legend n’est pas tant un ballet pour des danseurs qu’une pièce chorégraphiée pour des acteurs qui dansent. Lizzie n’a, à proprement parler, qu’un seul court solo lorsqu’elle virevolte autour du billot et de la hache. Le reste du temps, elle interagit, elle joue mais surtout, elle se fige.

Et lorsqu’elle se fige, la Lizzie de Laëtitia Pujol vous colle la chair de poule. Le visage sans âge encadré par deux bandeaux partagés par une sévère raie centrale, vidée d’expression, la peau grise, les yeux aussi fixes que deux prothèses de verre, elle est laide à faire peur. C’est admirable… On se croirait devant le tableau American Gothic de Grant Wood. Dans le trio aux rocking chairs, elle parvient à passer sans transition du poignant (victime des insinuations de sa marâtre) au malsain (lorsqu’elle se rend compte de la terreur qu’elle a suscitée dans la maisonnée en prenant la hache pour couper du bois). La haine est étonnement palpable dans les regards qu’elle lance à sa belle-mère. Mais tout cela se traduit également dans le mouvement. Des moulinets de la cheville rageurs qui ont la densité de l’airain aux évanouissements presque mousseux dans les bras du pasteur, Pujol porte sa Lizzie vers tous les extrêmes. Elle refleurit brièvement aux bras du jeune homme mais n’est jamais aussi humaine que dans le pas-de-deux hallucinatoire avec sa mère décédée. Lizzie-Laëtitia est une authentique schizophrène.

Avec Mademoiselle Julie, tel qu’interprété par Eleonora Abbagnato, on module à la baisse la pathologie mais pas l’intensité de l’interprétation. Julie-Eleonora allie chic incomparable (ah!, son entrée en tutu d’Amazone, ses attitudes ciselées…) et sensualité à fleur de peau. Tout est fruité et juteux dans cette jeune fille qui semble s’être rendu compte de son pouvoir sur les hommes depuis peu. Elle s’amuse et jubile, encore enfantine, lorsqu’elle cravache son fiancé. Elle paraît presque désappointée lorsque celui-ci perd patience et lui jette son anneau à la figure. Avec Jean, le majordome, il y a aussi ce mélange de jeu et de séduction, mais teinté de mépris social. Elle lui donne aussi un petit coup de cravache, cette fois comme elle flatterait un cheval après une bonne promenade. Sans doute se tourne-t-elle vers lui parce qu’elle pense qu’avec un domestique, elle pourra rester maîtresse du jeu. Son arrivée dans la grange où les serviteurs fêtent la Saint Jean est d’ailleurs un mélange de provocation et de distance. L’élégance naturelle d’Eleonora Abbagnato lui permet de rester sur le fil ; une subtilité hors d’atteinte pour Aurélie Dupont, sa devancière dans le rôle. Dans la brisure finale, Abbagnato montrait aussi plus de subtilité. Sa danse mécanique la conduisant à l’idée de suicide avait toute l’apparence d’un mouvement de pendule détraqué. C’était à la fois dérisoire et poignant…

La soirée Cullberg-De Mille trouvait enfin son statut de soirée de femmes ; et plus seulement parce que des femmes en sont les chorégraphes. Portés par leurs interprètes principales, les deux ballets laissaient également du champ pour les rôles secondaires féminins. Dans Fall River Legend, j’ai passé le ballet entier à me demander qui était cette belle-mère froide comme un caveau qui excitait la rage incontrôlable de l’héroïne. Je suis encore tout ébaubi d’avoir lu dans le programme qu’il s’agissait de Caroline Bance qui incarne habituellement pour moi le sourire de la Danse à l’Opéra de Paris. Dans Miss Julie, Stéphanie Romberg, avec sa frange et ses gambettes en l’air évoquait une scène de cabaret de Toulouse-Lautrec. Son personnage de la fiancée qu’on trompe, sans doute, mais qu’on finit par épouser était des plus convaincants.

Et les hommes, dans tout ça ? Eh bien ils étaient tous délicieusement impuissants. Laurent Novis, un modèle de présence masculine, jouait à merveille la marionnette à fils entre les mains de sa seconde épouse. Pierre-Arthur Raveau, en pasteur, exprimait par sa pure technique son aspiration de rédempteur mais rencontrait finalement en Lizzie une tâche trop lourde pour sa jeune expérience. Dans Miss Julie, Fabrice Bourgeois était un « papa bouffe » trivial, Yann Saïz un fiancé sautillant et vain. Dans le rôle de Jean, Stéphane Bullion se servait à merveille de son tempérament passif qui m’insupporte le plus souvent, pour se transformer en parfaite victime, à la fois servile mais également « sexuelle ». Il nuançait à merveille les registres ; de l’attitude de larbin avec les puissants à celle de dominant avec les femmes villageoises. Du coup, sa métamorphose en bourreau de Julie dans la dernière partie du ballet était plausible. Souillée par lui, elle n’était plus qu’une femme. Un simple objet de jouissance. Anti-héros, détestable, veule et couard, Stéphane Bullion résumait à lui seule l’image de l’homme dans cette soirée de maîtresses femmes ; brisées certes mais néanmoins triomphantes.

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Tragédie de la jeunesse

P1050181Onéguine, Ballet de l’Opéra national de paris. 26 février 2014 (Albisson, Hoffalt, Barbeau, Révillon).

Du personnage multiforme d’Onéguine tel que décrit par Pouchkine, Josua Hoffalt ne retient qu’un seul aspect : celui du jeune homme en colère. Dès sa première entrée, le visage fermé, la politesse froide, il exsude la détestation de la campagne, le mal-être de celui qui y a été conduit pour une retraite forcée. Sa variation de la première scène est précise, sans affèterie. Il ne s’y offre pas en spectacle à Tatiana, il l’exclut du champ des possibles. Dans le roman, pourtant, Onegin ne fait preuve qu’une seule fois de cruauté lorsque, agacé par un regard trop appuyé de Tatiana, il est pris de rage contre Lenski qui l’a, pense-t-il, entraîné dans ce guet-apens matrimonial. Mais doit-on s’en offusquer ? Sans doute pas. Le ballet de Cranko prend lui aussi des licences assez nombreuses avec le récit de Pouchkine et le personnage principal du ballet se dessine donc toujours d’une manière à la fois très personnelle mais également très partielle : prédateur ? narcissique ? produit de sa classe et de ses préjugés ? Toutes ces approches sont pertinentes car il s’agit de créer un personnage de théâtre et non de roman.

Et Josua Hoffalt a sans doute trouvé l’interprétation la plus en adéquation avec ses qualités du moment ; en particulier ici, sa jeunesse évidente.

Et cette jeunesse s’accordait à merveille avec le reste de la distribution. Amandine Albisson semble d’emblée une Tatiana selon notre cœur tant, dès les premières minutes, elle évoque naturellement la Tatiana de Pouchkine.

« Ni par les traits mignons, ni par la fraîcheur rosée de sa sœur, elle ne pouvait attirer les regards. Triste, solitaire, sauvage, timide comme une biche des bois, elle semblait, dans sa propre famille, une jeune fille étrangère. »

Melle Albisson a cette qualité des grands interprètes qui peuvent, s’ils le désirent, éteindre leur beauté physique et paraître « communs ». Ainsi, durant la première scène et la plus grande partie de l’acte 2, ses évolutions sont empreintes de noblesse, ses lignes sont étirées mais pas au point de suggérer un être complètement réalisé. En fait, sa Tatiana ne rayonne au début que par l’œil bienveillant qu’elle semble porter sur le monde. Et tout naturellement, elle interprète la moue boudeuse de son Onéguine comme le signe d’une blessure profonde dans un cœur romantique.

Se trompe-t-elle dans son attachement ? On pourrait le penser si l’on en restait à la ligne d’interprétation de Josua Hoffalt, mais le couple de scène qu’elle forme avec lui fonctionne d’emblée étonnamment bien. Dans le pas de deux du rêve, malgré un rapport de taille plutôt défavorable (Hoffalt n’est pas plus grand qu’Albisson quand elle est sur pointes, ce qui rend certains portés à l’épaule plus difficiles à négocier), les lignes et les énergies des deux danseurs s’accordent et se complètent. Hoffalt ne fait qu’infléchir légèrement son jeu pour nous faire comprendre ce que Tatiana a apprécié en lui. Il ne déploie pas nécessairement une grande palette de passions mais il assouplit son élégance très formelle de la première scène.

« Il avait l’heureux talent de tout effleurer dans une conversation ; de garder le silence, avec l’air profond d’un connaisseur, dans une discussion sérieuse, et d’exciter le sourire des dames par un feu roulant d’épigrammes inattendues. »

Tout cela est encore un peu vert, mais possède les charmes et les promesses du printemps.

On pourrait en dire autant du duo Olga-Lenski interprété par Marion Barbeau et Fabien Révillion. Les deux danseurs partagent tout d’abord une similitude physique ; au-delà de la blondeur, ils partagent le même sourire. Cette sorte de « gémellité » est très en accord avec la description du couple par Pouchkine. Les deux jeunes gens se sont promis l’un à l’autre dès l’enfance avec la bénédiction de leurs parents respectifs ; des voisins. Dans Olga, mademoiselle Barbeau, dont c’était la prise de rôle, a trouvé le ton juste. Elle se lance sans arrière-pensée dans les pas ainsi que dans les bras de son partenaire qui la rattrape toujours gracieusement. Cette spontanéité un peu brute semble néanmoins préfigurer la perte de contrôle du fiancé romantique à l’acte 2. Fabien Révillion, qui avait déjà interprété le rôle de Lenski en 2011 aux côtés de Mathilde Froustey, a indéniablement gagné en profondeur. Il y a deux ans, son premier acte était plein de promesses mais son deuxième était encore sur le métier. Pour cette reprise, il émeut profondément dans sa variation du duel. Les bras tendus vers le ciel, persuadé déjà de son sort funeste, il semblait écrire un dernier poème ; une imprécation à la lune. Son face à face final avec Onéguine-Hoffalt rappelait encore Pouchkine.

« L’eau et le rocher, les vers et la prose, la glace et le feu sont moins différents. »

À l’issue du deuxième acte, il faut avouer qu’on était à la fois ému, transporté même, mais inquiet. Comment allait bien pouvoir évoluer l’Onéguine juvénile et ombrageux de Josua Hoffalt ? Car enfin, être beau et désagréable n’est pas une fin en soi. Rester sur cette note c’était risquer de gâcher la représentation d’une des plus prometteuses Tatiana qu’il nous ait été donné de voir…

Eh bien, dans ce troisième acte, il a osé. Josua Hoffalt a osé rester fidèle à sa vision. Il a fait un total contre-sens sur son personnage en le transformant en héros romantique qui ouvre les yeux trop tard et devient ce que Tatiana avait cru percevoir en lui six ans auparavant. Mais au diable Pouchkine et son

« Les jours s’écoulaient rapidement. Dans l’air réchauffé, déjà l’hiver se dissolvait. Et il ne se fit pas poète, ne mourut pas, ne devint pas fou. »

Le dernier pas de deux avec sa tendresse à lui, ses pâmoisons à elle, valait bien une dernière entorse à l’esprit du poète. Tatiana-Albisson, touchante en princesse Grémine, à la fois modeste et rayonnante pendant le bal, devenait femme sous nos yeux en quelques courtes minutes.

Josua Hoffalt est l’un des rares Onéguine qu’on n’imagine pas essayer de faire une seconde tentative après cette ultime rebuffade. L’homme qui quitte le salon de Tatiana devient assurément poète. Ou alors, c’est qu’il s’est jeté dans la Néva.

La soirée du 26 février aura donc été, grâce à ce superbe quatuor de danseurs, sous le signe de la tragédie : celle de la vacuité de la jeunesse et de ses illusions.

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