Faites reluire votre Lac 2022 (Brush up your Swan Lake)

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Le corps de ballet aux saluts de la soirée du 8 avril 2015.

La série du Lac commence à l’Opéra Bastille avec des prises de rôles en Siegfried pour pallier l’hécatombe de forfaits dans les rangs déjà clairsemés des étoiles masculines.

Il est temps de réviser vos classiques afin de briller à l’entracte.

Potassez l’argument du ballet grâce à Fenella. Si vous êtes très snob et que vous avez une bonne mémoire, vous pourrez étourdir votre auditoire en le débitant en anglais (so chic !). Si vous vous sentez d’une nature plus pédagogue, vous leur en ferez un résumé dans la traduction française de Cléopold.

Si d’aventure vous voulez combler un trou gênant dans les conversations au moment de l’entracte après qu’un cuistre aura posé la fatidique question : « Alors, vous la regardez la coupe du monde au Qatar ? », vous pourrez, par les bons soins de Cléopold, faire diversion en racontant la longue et tumultueuse histoire du ballet de Tchaïkovski, de sa création moscovite ratée de 1877 à sa véritable création à titre posthume de 1895. Vous pourrez également vous concentrer sur l’histoire de ce ballet à l’Opéra de Paris depuis 1960 culminant avec la création du Lac de Noureev en 1984.

Enfin, vous pourrez jouer au vieil abonné qui en a vu d’autres en faisant la rétrospective des distributions passées ou en relisant le temps du bilan de la reprise 2017. Pour toutes précisions sur des représentations antérieures à 2015, contactez Cléopold sur son compte OnlyBalletFans

Bref, vous avez de quoi meubler les entractes d’une voire de plusieurs soirées si, comme nous, vous faites la collection des distributions pour cette mouture 2022-23.

Bonnes – re – lectures et surtout bons spectacles !

Le Lac des cygnes. Chorégraphie Rudolf Noureev d’après Marius Petitpa. Ballet de l’Opéra de Paris. Bastille. 10 décembre 2022 – 1er janvier 2023

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Exposition Molière en musique : à la recherche des chorégraphes perdus

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Maquette de costume de Charles Bétout pour la danse (jeux) dans L’Amour médecin. Mise en scène Georges Berr. Comédie française 1920.

Exposition « Molière en musique », BNF, Bibliothèque de l’Opéra. Palais Garnier. 27 septembre – 14 janvier 2022. Commissariat Laurence Decobert.

A l’occasion des 400 ans de la naissance du célèbre auteur dramatique, la bibliothèque de l’Opéra (le département de la bibliothèque nationale situé à Garnier) présente une exposition « Molière en musique ». Dans l’espace de la grande rotonde de l’Empereur et dans quatre petites salles annexes, la commissaire de l’exposition Laurence Decobert, s’attache à montrer le destin de ce genre spécifiquement « molierèsque » et plus ou moins sans postérité que fut la comédie-ballet.

Le genre a été en effet illustré par la collaboration aussi solaire qu’éphémère entre Molière (future figure tutélaire du Théâtre Français créé une décennie après sa mort) et Jean Baptiste Lully (premier directeur effectif de l’Académie Royale de Musique à venir). Louis XIV, qui découvre le genre avec Les Fâcheux à Vaux-le -Vicomte lors de la fatale réception de 1661 (elle s’achève par l’emprisonnement de son Amphitryon, Nicolas Fouquet), enjoint Molière de travailler désormais à son service en compagnie du danseur-compositeur Lully, alors surintendant de la Musique de la Chambre du Roi. Commencent alors 7 années de collaboration fructueuse débutée pour Les Plaisirs de l’Ile Enchantée qui culmineront à la création du Bourgeois gentilhomme.

Mais dès 1672, Lully, qui a capté à son profit le privilège de l’Académie Royale de Musique, interdit quasiment aux autres théâtres d’utiliser musique et danse pour leurs créations. Molière parviendra péniblement à s’associer à Marc-Antoine Charpentier pour Le Malade imaginaire en 1673, décédant après la 4e représentation. Ce n’est que l’année suivante que la pièce fut montée à Versailles et joué à la cour dans un théâtre extérieur éphémère se servant de l’entrée de la grotte de Thétis (l’une des merveilles du château d’alors) comme décor de fond de scène.

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Costumes de William Christie et d’un musicien pour le Malade imaginaire. Mise en scène Jean-marie Villégier. Patrice Cauchetier, 1990

C’est cette période d’invention créatrice qui est évoquée au début de l’exposition qu’on aborde en surplomb, du haut de l’escalier conduisant de la rotonde à la salle. A droite, une gravure agrandie représentant une une représentation du Malade imaginaire à Versailles laisse deviner par deux costumes de style Grand siècle. Comme toujours, La mise en scène du musée est soignée et le propos est clair …

Mais on se rend à une telle exposition avec l’œil du balletomane.

Alors qu’en est-il ?

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Il est en effet difficile, quand on évoque les comédie-ballets de Molière-Lully de ne pas penser à Pierre Beauchamp, le premier maître de ballet (on ne disait pas encore chorégraphe) de l’Académie royale de Danse, principal collaborateur de l’auteur et du musicien. Commence alors nécessairement la frustration, les danses de Beauchamp (pourtant inventeur du système de notation plus tard développé par Feuillet) ayant naturellement été irrémédiablement perdues. L’œil s’attarde sur un rare dessin à l’encre représentant Molière en Moron aux prises avec un ours dans la Princesse d’Elide. Une partition « originale »  du Ballet des Muses pour Le Sicilien ou L’Amour peintre (retranscrite par André Danican Philidor au XVIIIe siècle car les partitions des intermèdes musicaux des comédies-ballet n’avaient jamais été imprimées) attise notre curiosité. De très beaux dessins de costumes pour cette même pièce ont un réel pouvoir évocateur. Mais il faut reconnaitre que la riche iconographie XVIIe des Plaisirs de l’île enchantée s’attache plutôt aux perspectives de toiles peintes et aux cortèges (tel celui de la première journée où les participants figurant les quatre saisons apparaissaient montées des animaux de la ménagerie royale) qu’aux danses elles-mêmes.

Dans la partie suivante de l’exposition, qui retrace la lente reémergence aux siècles suivants des comédie-ballets intégrales, la part belle est faite aux expériences de restitution les plus récentes.

L’alvéole à droite de la rotonde, initialement prévue pour la calèche de l’impératrice et transformée aujourd’hui en espace de projection, permet de voir des extraits de la chorégraphie de Francine Lancelot pour Le Malade imaginaire dans la mise en scène de Jean-Marie Villegier et sous la direction de William Christie, fascinante par la pureté classique de la danse et les décors qui vous transportant dans les gravures à perspectives forcées du XVIIe siècle (1990), du Bourgeois gentilhomme de Benjamin Lazar et Vincent Dumestre, plus anecdotique d’un point de vue chorégraphique (2004) ou encore des Amants Magnifiques (direction Hervé Niquet) avec les chorégraphies baroques revisitées par Marie-Geneviève Massé, les danseurs évoluant parfois pieds nus. Au milieu de tout cela, l’extrait du boursouflé Le Roi danse de Gérard Corbiau parait d’autant plus dispensable que cet espace cinéma est quasiment le seul endroit où on peut voir des images animées dans l’exposition.

 

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Les Plaisirs de l’Ile enchantée. Costume du « roi » (Thierry Redler) dans la mise en scène de Maurice Béjart. Alan et Mary-Anne Burrett, 1980.

Dans l’alvéole à l’opposé, il faudra se contenter de deux minuscules écrans, présentent des extraits de mise en scène. Il faut  se mettre un casque sur les oreilles pour profiter de quelques – trop – courts extraits (moins de deux minutes chacun), notamment ceux de La Princesse d’Elide, mise en scène en 1980 par Maurice Béjart à la Comédie française (le costume du roi, seul rôle dévolu à un danseur est présenté dans une vitrine à part). Cependant, si on apprécie de voir Geneviève Casile, en sorte de Diane chasseresse, dans un pas de deux, on regrette de ne pas voir l’instructive interview de Béjart au sujet des Plaisirs de l’île enchanté, dont la Princesse d’Elide était un volet, où il parle du Molière « Comedia del Arte », du Molière « Paillettes et plumes » et du Molière « des Grandes pièces ». Et que dire de l’absence de toute évocation du Molière imaginaire (1976), première mise en scène de Béjart à la Comédie française, avec la savoureuse prestation chorégraphique de Robert Hirsch.

On regarde avec intérêt un autre court extrait du charmant Bourgeois gentilhomme de Jean-Laurent Cochet avec Jean Le Poulain, également de 1980, où la danse, réglée principalement sur le Bourgeois de Richard Strauss et non sur la partition de Lully, tenait une place importante. La pièce était en effet précédée d’un prologue dansé de 10 minutes (dont on voit un extrait) et de divers intermèdes chorégraphiés pour un corps de ballet classique (les filles étaient sur pointes). Le cartel en dessous d’une des photographies mentionne qu’une partie de la critique théâtrale s’était plaint de cette invasion de danse dans la pièce de Molière. Le chorégraphe de ce Bourgeois, Michel Rayne, n’a pas les honneurs de ce cartel.

C’est sans doute le point sur lequel l’exposition Molière en musique pêche le plus. Elle met souvent en avant les metteurs en scène mais beaucoup moins les « reconstructeurs » des intermèdes chantés et dansés pour la période pré-baroqueuse.

Pour la danse, on se rend compte par exemple qu’il semble avoir existé une tradition de collaboration entre le ballet de l’Opéra et la Comédie Française. En 1980, Michel Rayne était, après une carrière aux ballets du marquis de Cuevas, maître de ballet à l’Opéra.

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Les Amants magnifiques. Mise en scène de Jean Meyer et chorégraphie de Léone Mail. Photographie Studio Lipnitzki, 1954.

Autre personnalité-maison, Léone Mail, une ancienne première danseuse de l’Opéra qui fut promue maîtresse de ballet à l’époque de Serge Lifar avant de devenir celle du Français, fut l’autrice de nombreux intermèdes dansés pour la maison de Molière,  dont la production historique des « Amants magnifiques » en 1954 dans la mise en scène de Jean Meyer ou encore celle du très fastueux Bourgeois de 1951 filmée en 1958. On y admire la prestation subtilement parodique de Jacques Charon en maître de danse accompagné de danseurs… de l’Opéra de Paris.

Serge Lifar lui-même, en 1944, avait également chorégraphié les parties dansées d’une autre mise en en scène du Bourgeois gentilhomme à l’occasion de l’intronisation de Raimu dans le rôle-titre. Sur une photographie, on croit d’ailleurs le reconnaître en maître de danse. Si c’est bien lui, il n’est pas identifié par le cartel…

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Raimu en Monsieur Jourdain avec les maîtres de danse (Serge Lifar?) et de musique. Comédie française 1944. Mise en scène Pierre Bertin. Chorégraphie de Serge Lifar. Photographie Studio Harcourt.

Et cette collaboration entre les deux maisons semble ne pas avoir été le fait de la seule deuxième moitié du XXe siècle.

Ce n’est pourtant pas par l’exposition de l’Opéra qu’on l’apprendra. Très vague sur la période allant de la deuxième moitié du XIXe siècle à l’entre-deux guerres, elle présente des images de danse sans que les danseurs ou les chorégraphes soient mentionnés. Sur l’un des cartels, on peut lire seulement que, pour la période des années 20, « les maquettes de costumes comme les photographies témoignent de la présence du chant et de la danse » sans autres précisions. Il aurait suffi d’aller chercher dans les articles de presse de l’époque pour pouvoir reconstituer le nom des chorégraphies et peut-être des danseurs manquants.

C’est ce travail de fourmi qu’a accompli Thierry Malandain pour le numéro 88 de la revue du CCN de Biarritz. Son article sur la première danseuse de l’Opéra Laure Fonta, précurseuse de la reconstitution des danses anciennes, nous apprend que la ballerine avait chorégraphié en 1880 pour la Comédie française la scène du maître de danse pour une mise en scène du Bourgeois Gentilhomme « tel que Molière l’avait joué à Chambord devant Louis XIV en 1670 » sur quatre jeunes danseurs de la Grande boutique. Dans ce même article très complet, on apprend que Henri Justament, danseur et brièvement maître de ballet de l’Académie impériale de Musique (1868-69) avait également créé des intermèdes dansés pour cette même comédie-ballet de Molière.

Il est dommage que cette collaboration récurrente entre les deux maisons pour la reconstitution des comédies ballets après la rupture fondatrice de 1671 n’ait pas fait l’objet d’une section de l’exposition. Cela en aurait renforcé la pertinence.

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Dans les salles hautes, la curatelle de l’exposition se penche aussi sur les œuvres « d’après Molière », opéras comiques ou ballets. Là encore, le balletomane peut se sentir de nouveau frustré non seulement par le manque d’images animées mais également par le manque d’image photographique tout court. Une très jolie série de photographies des Fâcheux de Nijinska (1924) – musique de Georges Auric et décors de Georges Braque – fait exception.

Mais Les Fourberies de Serge Lifar (1952) est représenté par des maquettes et un costume de Roland Oudot sans aucune photographie pour les évoquer « habités ».

Il en est de même pour Le Bourgeois gentilhomme de Balanchine, un ballet entré au répertoire en lever de rideau lors de la création du Manfred de Noureev en 1979. La très belle aquarelle du costume de Mamamouchi pour Georges Piletta ainsi qu’un celle d’un « tailleur juif » pour Noureev dans le rôle de Cléante (dans la version Balanchine, le Bourgeois n’a qu’un rôle de figuration, tout étant centré sur les différents déguisements de Cléante-Noureev)  ne suffisent pas à se donner une idée de la pièce elle-même.

Pour en avoir une idée partielle, il faut aller sur le compte Instagram d’Elisabeth Platel.

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L’exposition Molière en Musiques, en dépit de toutes ses réelles qualités, démontre encore une fois que la danse est décidément un art bien fragile, fort insaisissable … et aussi très négligé.

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Kontakthof : le Ballet de l’Opéra est-il Pinavalent?

IMG_20221202_222324_2Opéra Garnier, représentation du 2 décembre

 Kontakthof (1978) est une pièce fondatrice. Elle a irrigué des pans entiers de la danse contemporaine d’aujourd’hui. Voir la mise en scène et la chorégraphie de Pina Bausch aujourd’hui, c’est, aussi, se rendre compte à quel point ses idées ont été imitées, poursuivies, accentuées – pour le meilleur et pour le pire – et parfois radicalisées par d’autres chorégraphes. Au jeu des citations, on pourrait trouver des correspondances à foison : pour ne prendre que deux exemples, le type qui danse avec une poupée gonflable dans Enter Achilles de DV8 (1995) et l’interminable cri de la mouette dans Die Befragung des Robert Scott de William Forsythe (1986) convoquent le souvenir de Kontakthof.

La pièce a aussi sa propre histoire, puisqu’elle a vieilli avec ses créateurs au gré des ans et au fil des tournées, mais a aussi été réinventée pour une distribution de personnes plus de plus de 65 ans, puis pour des adolescents.

Elle est à présent la troisième création de Pina Bausch à entrer au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Qu’apporte-t-elle cette nouvelle strate interprétative à l’œuvre ? Moins Tanz que Theater, Kontakthof est une pièce bien plus éloignée de l’ADN de la compagnie que Le Sacre du Printemps et Orphée et Eurydice. Et ça se voit.

Au soir de la première, je me suis dit en voyant arriver les danseurs : au moins, pour les garçons, ils n’ont pas commis la bévue de la dernière reprise du Sacre du printemps (un gars sur deux au moins donnait l’impression de n’avoir pas terminé sa puberté). Pour Kontakthof, tous les hommes ont, au moins, une gueule d’adulte. Les femmes, moins individualisées du point de vue physique, compensent un peu par la coiffure. Eve Grinsztajn a un look Marlene.

En tout cas, et quel que soit le sexe, aucun des 26 interprètes n’a la moitié du quart de la présence et du charisme des membres, actuels ou passés, de la troupe de Wuppertal. Il est vrai qu’ils sont inoubliables. On pourra objecter que tout le monde ne les connaît pas, que pleurer sur les interprétations du passé revient à regretter sa jeunesse, que la nostalgie est subjective et ne vous rend pas vos gambettes.

Il n’en reste pas moins que ça ne marche pas. Dans un décor de salle de bal, le dispositif de Kontakthof met aux prises hommes et femmes dans un jeu de parade, de séduction, de poursuite, de conflit, d’agression et de ronde dont la succession est censée vous prendre aux tripes. Et les danseurs de l’Opéra de Paris vous font ça tout joli. Comme s’ils articulaient en phonétique sans parler la langue. Ils ont à peu près saisi la dimension d’humour, mais pour le reste, quel manque de tension ! Au début de la pièce, il y a comme un étincelle qui déclenche la folie, et voilà les hommes, à califourchon sur leur chaise, qui traversent la scène pour rejoindre les femmes assises de l’autre côté (dans la seconde partie, la même scène se répétera à l’envers). On devrait avoir l’impression d’une aimantation irrésistible, et on les voit seulement agiter les bras sans effet d’attraction. Lors de la séquence suivante, très jazzy, il manque le poids et l’abandon… Les gestes – plus ou moins stylisés – d’agression des hommes envers les femmes ne sont pas assez incisifs pour glacer. Voilà des danseurs qui ont réussi à rendre Pina molle.

Un autre problème est que la pièce joue sans cesse à traverser le quatrième mur, et que Garnier ne s’y prête pas. Le décor de Rolf Borzik démarre derrière la fosse d’orchestre, dont l’espace est comblé, mais peu utilisé. Les danseurs sont trop loin de nous. Nous sommes trop loin d’eux, et on les entend mal. Ce n’est pas seulement une question de distance physique : la connexion émotionnelle a du mal à se faire. Chez Pina Bausch, c’est ça qui est beau et fait passer même les longueurs en semi-pénombre, le spectateur s’identifie aux personnages sur scène, se retrouve dans leur humanité, leur solitude, leur spleen. C’est particulièrement le cas dans Kontakthof, où, à plusieurs reprises, la lumière est faite dans la salle, abolissant la coupure avec la scène. Sauf qu’ici, le choix d’éclairer les loges et les baignoires souligne la hiérarchisation de l’espace au lieu de créer un collectif. Quand Awa Joannais demande des piécettes au parterre pour alimenter le cheval mécanique, quand Germain Louvet traverse le premier rang dans le noir, il faut plisser les yeux pour comprendre ce qui se passe. Et on n’est guère concerné au-delà des premiers rangs.

Les danseurs de la compagnie croient qu’ils peuvent tout faire. Erreur : avec Kontakthof, ils font moins bien que ce que pourraient proposer, par exemple, les membres du Ballet de Nancy. L’ancienne direction a cru qu’on peut tout programmer à Garnier. Erreur : il y a des œuvres qui y sont déplacées.

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Diamond Celebration: le Royal conjugué à tous les temps

Représentations des 16 et 19 novembre (matinée) 2022, Royal Opera House

Marianela Nunez et Reece Clarke (Diamonds), Photo by Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Marianela Nunez et Reece Clarke (Diamonds), Photo by Andrej Uspenski, courtesy of ROH

J’avais tellement envie de sortir mes socquettes à paillettes que j’ai pris des places pour la Diamond Celebration quasiment les yeux fermés. Il serait bien temps de voir si le climat s’y prêtait (la réponse est non), et de comprendre ce qu’on pouvait bien célébrer. Je croyais vaguement qu’il s’agissait de la charte qui confère à la compagnie son royal adjectif. Mais ce document est un peu plus ancien : on commémore en fait les 60 ans de la création des Friends of the Royal Opera House.

En échange de leur contribution annuelle, qui aide à financer les nouvelles créations, les Friends bénéficient d’une priorité d’achat avant la mise en vente des places au public. L’engouement pour le programme a été tel qu’avec mon niveau intermédiaire de membership, je n’ai pu obtenir aucune place en dessous du balcony (alors qu’en règle générale je peux rafler tout ce que je veux au parterre).

Ne croyez pas que les posh seats aient été réservés aux huiles institutionnelles : l’assistance à l’orchestre n’avait rien de particulièrement chic. Non, ce sont apparemment les Amis les plus motivés qui ont rempli la salle (et j’en sais qui sont « premium» pour prendre des places debout). Comment dire la particularité et la force du lien qui lie les Friends à leur maison d’Opéra ? À Paris, nous en sommes aux antipodes, avec une association censée promouvoir – comme c’est glacial – le « Rayonnement » de la Grande boutique… Nous sommes liés à l’Opéra de Paris d’un amour vache et exigeant, alors que la relation des Friends à leur compagnie, aux danseurs, à la direction et aux créations qu’elle propose est à la fois confiant et bon enfant.

C’est donc ce lien que met en scène la Diamond Celebration, avec force citations de Friends de toutes les générations placardées sur écran en ouverture ou en interlude. Les deux premières parties du programme forment clairement un arc entre le passé, le présent et peut-être le futur du Royal Ballet.

Cela débute avec l’ouverture puis le pas de deux dit de Fanny Elssler de La Fille mal gardée d’Ashton (1960) : peut-être saisis par le trac, ou parce ce qu’ils veulent trop prouver, Anna Rose O’Sullivan et Alexander Campbell peinent à convaincre au soir de la première. Lors de la matinée du 19, Meaghan Grace Hinkis et Luca Acri charment en revanche par leur naturel (elle m’a fait penser, par son côté petite toujours sur le rebond, à ce que Muriel Zusperreguy donnait dans le rôle de Lise).

Vient ensuite le pas de deux de la chambre de la Manon de MacMillan (1974), interprété par Akane Takada et Calvin Richardson, qui parviennent en quelques minutes à faire croire à l’intimité de leur relation (elle surprend notamment par la liberté de ses épaulements).

On continue d’avancer dans le temps avec Qualia (2003), une des premières créations in situ de Wayne McGregor, chorégraphe en résidence au Royal Ballet depuis 2006. Certains critiques reprochent à MacMillan d’avoir fait passer le pas de deux de la métaphore à la trivialité. Si tel est le cas, McGregor radicalise le mouvement : avec Manon nous étions dans le pré ou le post-coïtal, avec Qualia, qui fourmille d’emboîtements renversés, nous assistons clairement à l’acte (en sous-vêtements blancs).

Tout le style McGregor – mouvements de cou, hyperextensions, compacité des postures, virtuosité sur place – est déjà présent dans cette démonstration-programme par Melissa Hamilton et le musculeux Lukas B. Brændsrød, qui tente de lever la jambe aussi haut qu’Edward Watson, ce qui lui fait crisper les épaules. À sa décharge, notons que le zigue doit aussi réussir un passage-écart avec une ballerine dans les bras.

Matthew Ball, James Hay, Marcelino Sambé, Vadim Muntagirov (For Four) Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Matthew Ball, James Hay, Marcelino Sambé, Vadim Muntagirov (For Four) Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

L’entrée au répertoire du Royal Ballet de For Four (2006) de Christopher Wheeldon ferme la première partie du spectacle (il est Associé artistique de la compagnie depuis 2012). La pièce est réglée sur le 2e mouvement du quatuor La Jeune Fille et la Mort de Schubert, un choix curieux – on ne connaît pas morceau plus tragique et poignant – pour une chorégraphie mettant à l’honneur la technique masculine. Il faut renoncer à toute tension dramatique : les quatre danseurs (Matthew Ball – que je reconnais même en ombre chinoise –, James Hay, Vadim Muntagirov et Marcelino Sambé) se passent très amicalement le relais, et tout – couleurs, enchaînements, rythme – tire vers la joliesse.

For Four, créé pour la tournée des Kings of Dance, ne fait pas dans le démonstratif : au contraire, Wheeldon semble avoir eu à cœur de construire une virtuosité délicate, délibérément précieuse. Mais en apprenant qu’elle a été créée pour Angel Corella, Ethan Stiefel, Johan Kobborg et Nikolay Tsiskaridze, on ne peut s’empêcher de penser que la pièce était conçue pour des interprétations contrastées. Ici, on devine à la seconde vision que la partie dansée par James Hay fait signe vers Bournonville (mais Johan Kobborg lui donnait sans doute un relief plus ciselé). Ici, ce qui frappe est au contraire l’homogénéité de style des quatre danseurs. Ainsi l’appropriation de For Four par le Royal Ballet change-t-elle peut-être le sens de la pièce : non plus quatre voix qui s’accordent, mais une unité qui s’affirme.

Après un premier entracte, place au présent-futur de la compagnie, à travers quatre commandes. La première est confiée à Joseph Toonga (« Chorégraphe émergent » du Royal Ballet depuis 2021), dont les intentions (See Us !! avec deux points d’acclamation) et la gestuelle hip hop (poing levé, regard défiant, attitudes de battle chorégraphique) sont si frontales et prévisibles qu’on tourne vite en rond.

Anna Rose O'Sullivan et William Bracewell (Dispatch Duet). Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Anna Rose O’Sullivan et William Bracewell (Dispatch Duet). Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Dispatch Duet, de la chorégraphe américaine Pam Tanowitz, est une drôle de pépite : vêtus tous deux d’un curieux short à pans lâches qui fait jupette dans les pirouettes, Anna Rose O’Sullivan et William Bracewell incarnent des danseurs un rien mécaniques, comme sortis d’une  boîte à jouets. Leur pas de deux, parsemé de discrètes références (à Diamonds, entre autres), décale les figures classiques d’un petit chouïa : c’est trop peu pour qu’on ne les reconnaisse pas, et assez pour être drôle. L’affinité avec l’humour de Cunningham (sauts inattendus, ralentissements, retournements)  saute aux yeux. La pièce, relativement peu applaudie, est pourtant jubilatoire.

La création suivante nous replonge dans l’univers des dessous chics. Vêtue d’une nuisette fendue très haut, Natalia Ossipova et Steven McRae, en slip et chemise transparente assez peu zippée pour laisser voir les pecs et le nombril, dansent une soupe à la guimauve (Concerto pour deux, chorégraphie de Benoit Swan Pouffer, musique de Saint-Preux). On se croirait dans une émission de variétés de la télévision russe (ne manquent que les spots tournants).

Yasmine Naghdi / Prima. Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Yasmine Naghdi / Prima. Photo Andrej Uspenski, courtesy of ROH

Prima, création du First Soloist Valentino Zucchetti, achève la deuxième partie du spectacle. En miroir de la pièce de Wheeldon, la pièce démarre en rétro-éclairage et réunit quatre ballerines (Yasmine Naghdi – que je reconnais même en ombre chinoise – Fumi Kaneko, Francesca Hayward et Mayara Magri), sur le dernier mouvement  (Molto moderato e maestoso, Allegro non troppo), du 3e concerto pour violon et orchestre de Saint-Saëns (pour une durée similaire à celle de For Four). Les interprètes font, elles aussi, une démonstration de style uniforme. Seules les robes improbables (dues à Roxsanda Ilinčić) différencient clairement les unes des autres. Cela passe gentiment, mais tout est au même rythme, et ça ne ralentit jamais. Le coup de pied final des filles a de l’esprit.

Clou de la soirée, Diamonds (1967) est illuminé par Marianela Nuňez, reine de l’adage, accompagnée de Reece Clarke, grand, propre et attentif (déjouant tous mes plans, la distribution de la matinée du samedi est la même que celle de mercredi soir). Le corps de ballet féminin se montre plus libéré et lyrique lors de la deuxième représentation. Mlle Nuňez étire les lignes comme personne, et raconte une histoire à chaque phrase. On pense immanquablement à son Odette. Lors de la pose finale, quand son partenaire tombe à genoux pour lui baiser la main, elle réussit à donner l’idée de la surprise. Lors du finale, elle navigue entre Petipa et jazz, et joue à plaisir de l’épuisante accumulation de figures composées par Balanchine. À certains moments, elle semble nous dire : « Vous en voulez encore ? Je vous le donne ».

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Trois Mayerling: ras la frange

Mathieu Ganio

Mathieu Ganio

Mayerling, Opéra-Garnier, représentations des 26, 28 octobre et 2 novembre 2022

Hasard du calendrier, Mayerling est programmé cette saison à Londres, Stuttgart, Budapest et Paris. Le Royal Ballet commémore ainsi le 30e anniversaire de la mort du chorégraphe. On peut trouver une logique historico-musicale à la programmation de l’œuvre dans la capitale hongroise. Au Ballet de Stuttgart, où Kenneth MacMillan créa certaines de ses pièces les plus notables, la connexion relève davantage de l’affinité stylistique. Mais à Paris, on se demande bien à quoi rime cette entrée au répertoire. Serait-ce un choix par défaut ? Faute de créer in loco de ballets narratifs potables, la direction se résout à importer encore et toujours, au risque de râcler les fonds de tiroir.

Du côté des spectateurs, étant donnés le complet ratage en rouge et noir de Pierre Lacotte et l’incapacité foncière de l’Opéra de Paris à fixer dans le paysage les – rares – réussites indigènes de ces dernières années (Wuthering Heights, La Source, ou même Les Enfants du Paradis), on en vient à se demander si on peut faire la fine bouche. Il faut croire que dans mon cas, la réponse est « non » », car j’ai finalement pris des places pour trois représentations…

Et il y en a eu au moins une de trop. À la première revoyure, et fort de la réactivation de mes souvenirs londoniens, j’ai pu briller à l’entracte (savez-vous que durant la scène 4 de l’acte II, le tableau qu’offre Elisabeth à son époux est une manière de lui signifier qu’elle sait que la cantatrice portraiturée – et qui va bientôt chanter – est sa maîtresse ?). À la deuxième, j’ai compté les longueurs de ce grand bazar boursouflé qui ne nous épargne rien de ce que la Cacanie avait de cracra-moisi. Durant la troisième, je les ai esquivées en piquant de mini-siestons sur la banquette de mon fond de loge.

Trêve de plaisanterie, que font les danseurs parisiens de l’œuvre qu’on leur donne à incarner ? Ils s’y investissent manifestement, y compris dans ses méandres narratifs. Ainsi les quatre officiers hongrois – au premier rang desquels Pablo Legasa fait des étincelles – racontent-ils clairement une histoire (qu’elle soit obscure est une autre affaire). La lisibilité de l’ensemble est cependant obérée par l’absence de saut générationnel visible entre les protagonistes : à Londres, la tradition des character artists permet de confier certains rôles à des vétérans possédant un peu de bouteille (par exemple, Bay Middleton n’est pas censé avoir le physique de Jérémy-Loup Quer). Cela donne au moins quelques repères. Ici, et comme l’a noté Fenella, nombre de spectateurs auront eu du mal à percevoir qui est qui. Qu’Héloïse Bourdon soit la mère de Mathieu Ganio (soirée du 26 octobre) ne saute pas aux yeux.

Autre différence avec le Royal Ballet, les ruses des distributions parisiennes font alterner quelques ballerines sur des rôles partiellement antithétiques. Certaines y réussissent mieux que d’autres : la sécheresse de l’impératrice va mieux à Laura Hecquet (28 octobre) que ne lui sied le charme de l’ancienne maîtresse de Rudolf (26 octobre). En revanche, Héloïse Bourdon réussit aussi bien son Elisabeth (avec un frappant changement de style dès que son fils entre en scène – acte I, scène 2, 26 octobre) que sa Marie Larisch, dont on conçoit fort bien que Rudolf ait pu en être épris et en conserve un brin de nostalgie (2 novembre). Distribuée alternativement en Marie Larisch (28 octobre) et en Mary Vetsera, Hannah O’Neill fait flèche de tout bois et tire son épingle du jeu ; en jeune et nouvelle amante adepte des pistolets, elle vampe littéralement Stéphane Bullion (qui vasouille malheureusement trop sa partition). Dans le pas de deux de séduction (acte II, scène 5), elle fait l’effet d’une liane carnassière (2 novembre).

Et Rudolf dans tout ça ? Mathieu Ganio (26 octobre) et Hugo Marchand (28 octobre) marquent de leur empreinte l’écrasant rôle du prince mal léché. Certes, le premier fait preuve d’un peu de fébrilité lors de la variation de la scène du mariage, dont les tours finis arabesque ou pris de la demi-pointe demandent à la fois un contrôle impeccable et un sens dramatique aigu (des qualités dont le second fait une éclatante démonstration). Mais par la suite, le décalage s’estompe, et l’on ne voit plus guère que des différences d’incarnation. Ganio excelle dans l’élégance (la variation légère de la scène de la taverne), mais investit aussi tous les changements de style de sa partie. Lors de la scène finale, quand – juste avant le dernier pas de deux – il soulève sa jambe raide de ses mains pour avancer, on dirait qu’elle ne lui appartient plus (Marchand, de son côté, montre davantage la douleur).

Dorothée Gilbert, Hugo Marchand, Hannah O'Neill

Dorothée Gilbert, Hugo Marchand, Hannah O’Neill

Les perruques vous changent une ballerine ; avec leur frange sage et leur nœud rose, toutes les Mary Vetsera se ressemblent. Ludmila Pagliero, toujours très crédible en jeune fille, passe en un clin d’œil de l’innocence à la séduction (manque de chance, le 26 octobre, son coup de pistolet n’est pas parti, acte II, scène 5). Je m’aperçois que je pourrais dire la même chose de Dorothée Gilbert (28 octobre, avec Hugo Marchand) comme d’Hannah O’Neill (2 novembre). Je découvre que j’ai juste admiré l’investissement physique et technique des ballerines, sans m’interroger sur leur interprétation.

C’est sans doute que, faute d’appétence pour les grandes névroses, la psychologie de la donzelle Vetsera m’est à la fois opaque et indifférente. Coucher oui, mourir non : j’ai plus d’affinités avec le pragmatisme d’une Mitzi Caspar, un rôle dans lequel Bleuen Battistoni montre sa maîtrise des moulinets du poignet (à la Ashton) et nous persuade qu’il faut d’emblée la distribuer dans Manon (26 octobre). Et puis, le souvenir glaçant de la nuit de noces entre Rudolf et la princesse Stéphanie joue peut-être aussi un rôle (acte I, scène 3) : Éléonore Guérineau, porcelaine apeurée, s’y montre particulièrement bouleversante face à la brutalité de Rudolf Ganio (26 octobre).

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Mayerling in Paris : deadly…

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Mayerling. Hugo Marchand and Dorothée Gilbert as Rudolf and Marie.

As Joseph II of Austria once purportedly said, even a Mozart can produce something with “too many notes.”

After descending the grand staircase at the Palais Garnier, I stopped at one of the pulpits to buy the illustrated program. Before I could say “bonsoir,” the clearly exhausted usher, without looking up, launched into the bilingual mantra she had obviously been repeating all evening: “there is a plot summary in it! Cast list! Y’a un synopsis dedans, of course!”

That’s not a good sign for a story ballet. Especially one based on history that has become a film and television and touristic cliché: the Decline of the Austro-Hungarian Empire.

But if we are in SissiLand, as one visitor to the Palace of Schönbrunn once called Vienna, exactly which one of these equally young women on stage is the Empress Sissi? Despite Scene One, my young neighbour and seatmate admitted during intermission that he had no idea that the tense and sad pas de deux with Rudolf in Scene Two had been with his mother. “Maybe she should have stayed inside the same costume from Scene One? “

My neighbour made a nostalgic reference to how Ophuls’s film of Schnitzler’s La Ronde, set in the same Viennese fin de siècle twilight as this, still makes who is who so easy to follow nearly a hundred years later. Then he began to enumerate silent movies that aren’t that hard to understand, either. “Do they ever use inter-titles in ballet?” he suggested, full of hope.

As to this scene, it turns out that consulting the illustrated program afterwards – the one with a Plot summary! Cast list! – won’t help in any case. “SA peine” [a feminine noun in French despite the object] was translated as “HER grief.” Instead of clarifying that Rudolf was reaching out to his mother with HIS grief, he had been somehow upset for her.  Which was not the case at all. Confusing.

After that scene with “her” grief, we discovered the anti-hero in a different bedroom playing with guns and skulls and yet another young woman. Who she?

You get the picture, it takes an age to figure out who is who, sort of, as there are just too, too, many anxious women and men in fancy wigs buzzing around.  Actually, the wigs help: the redhead, the blonde, the one with bangs.  But do wigs mean anything dramatically? I wonder how many in the audience inhaled and sat back and then sat up straight: “oh damn now who is this new woman with long loose dark hair” during Act Three Scene Two? Ha! fooled ya, it’s Sissi’s New Look.

Let’s not even mention my neighbour’s confusion concerning “those four guys who hang out and seem quite loyal to Rudolf, but seem a bit threatening.” “They are Hungarians who want their country to leave the Empire.” “Really? Wow. I never would have guessed that.” It doesn’t help that they do parallel turn-ins à la Russe and in the cast list are not even given one of that plethora of given-names that only a historian could identify (Count Hoyos? Are you serious?) Upon reflection, my neighbour thought that announcing them as “These four mystery men who lurk on the stage and then on the apron have been added to cover the noise and tedium of scene changes” would have been clearer.

I could go on and on about the “hunh?” factor concerning the narrative: imperial boyfriends and girlfriends galore. Then there is Bratfisch, oh god. (Marc Moreau was both funny and touching and danced with zest, but nobody in the audience had a clue as to why he kept popping up in the narrative in the first place). FYI Bratfish is not an old boy-friend, he is the designated Imperial Coachman Loyal To Rudolf Until Death Do Us Part.

Of course I’ve seen this ballet before. But every single time it takes me ages to finally concentrate on the dancers dancing and acting out about something because I’m just too distracted by trying to channel the Almanach de Gotha. I usually fight hard to get to see every cast for a ballet. I only had a ticket for this one. But should another pop up, I will probably say, “not in this lifetime.” Or better yet: “over my dead body.”

*

 *                                 *

So, now, as to the leads: Hugo Marchard’s Rudolf is a brusque and sardonic Laurence Olivier-y Hamlet, utterly confused and repulsed by his compulsive need for women’s approval.  Dorothée Gilbert’s Mary Vetsera is more Nureyev’s Clara: she has seen too much of adult life, and tries to mimic it. She has had a theoretical understanding of love, gleaned from overheard gossip provided by the, many, many, women whooshing around her. Her role makes it clear that long before the Internet naive young women were already being groomed by their environment to pleasingly submit to dominant males. I can’t say this pair clicked as “gilbertmarchand” at first, but by the end they convinced me of their “folie à deux.”

I am looking forward to seeing them in Manon”s last pas de deux this summer instead. Perhaps that illustrated program in English translation will contain no more oxymorons such as: “The tragedy reached its tragic conclusion.” And have you ever heard of a “twin suicide?” I’ve heard of the Twin Towers, but as far as I know, few twins were on stage. What was demonstrated at the end of the ballet by the leads was a “murder-suicide.”

Hannah O’Neill, identified as Countess Marie Larisch in the program, grew on me and my seatmate and the audience. She’s the one in the blue dress at first, reddish wig, etc…but with glinting eyes and a unique elegance that went beyond all that — so easy to partner, like Dorothée Gilbert, that every trick seems effortless. O’Neill’s Larisch was the character my seatmate “got” almost at once as an old flame/friend/pimp à la Pompadour. He rooted for her, a discarded girlfriend (out of those too many discarded girlfriends who dominated space on the stage).

As poor Princess Stephanie, the ugly duckling Belgian devout political pawn married off to an Austrian sex maniac, Silvia Saint-Martin came off more as spoiled and stiff rather than frightened or anguished. As Rudolf’s woe-begotten bride remains in costumed variations of white and cream, my neighbour DID understand later on that a woman standing stiffly downstage-left in Act Two was the same character who had been flung about and humiliated at the end of Act One…But then he said, ”but who is she supposed to be in the first place, exactly? She never reacts to anything.”

Mitzi Caspar, what a great role and what waste at the same time. This character appears onstage in Act Two for One Scene that’s all and then hangs around somewhere backstage in costume for an hour and a half waiting for the final curtain calls. Valentine Colasante’s prostitute  — joyful and easy-going and gorgeously all there — finished every whirl with unfussy, light, and impressive suspension. With her long neck and relaxed tilts of the head, she was lit from within. Her dance with Marchand’s Rudolf felt trusting and warmly in synch. They even gave us the illusion that the heavily re-orchestrated Liszt had lifted up its head too for a while. That’s so cool: dancers making the music sound better.

Let it be said: the cast on stage was not helped by the languidly-conducted Liszt score that dragged us down. The orchestra provided zero swing or swoop, especially in the last act. My neighbor noted that a lot of the musicians were awfully young. “Is that normal for a Grand Opera?” “No.” Poor dancers, poor us.

As stunning and challenging as MacMillan’s passionate acrobatic pas de deux can be for dancers, this thing called Mayerling ends up delivering an exercise in narrative tedium.

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The Family-Crypt of the Habsburgs in Vienna.

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Roméo et Juliette de Jean-Christophe Maillot au ballet du Capitole: Tragédie à Grande Vitesse

La saison 2022-2023 du ballet du Capitole a brillamment débuté avec l’entrée au répertoire, pour hélas seulement 5 petites dates, d’un monument du ballet d’action, Roméo et Juliette de Prokofiev, dans la très belle et très épurée version de Jean-Christophe Maillot. À la tête du ballet du Capitole, Kader Belarbi parvient encore à innover puisque c’est apparemment la première fois qu’une œuvre du célèbre chorégraphe français, à la tête du célébré ballet de Monte Carlo, est adoptée par une compagnie française. Ce Roméo et Juliette n’est pas une nouveauté – créé il y a déjà 25 ans, on avait pu le voir peu après sa création au théâtre des Champs Élysées – mais il garde pourtant à ce jour toute sa modernité.

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Roméo et Juliette (Jean Christophe Maillot). Ballet du Capitole. Photographie David Herrero

La production tout d’abord n’a pas pris une ride. Exit les boursouflures dorées des décors et les kilomètres de velours des productions classiques. Le décor mouvant minimaliste d’Ernest Pignon-Ernest, fait de quatre grandes parois planes ou courbes, suffisent à suggérer une place écrasée de soleil ou la chambre d’un palais. Une grande chaussée en forme de virgule sera alternativement chemin de repli pour Roméo ou balcon toboggan pour Juliette. Les costumes médiévalisants de Jérôme Kaplan, réduits à l’épure, proposent une variation sur le noir et le blanc : blanc des Montaigu, allant du blanc cassé au crème,  noir des Capulet allant du gris taupe au noir solide (Tybalt) en passant par l’argent terni pour Rosaline. Juliette quant à elle porte une tunique dorée pour le bal. Le seul à porter ces deux non couleurs de manière tranchée est Frère Laurent qui essaye vainement d’agir et de s’interposer entre les deux familles ennemies. Les accessoires sont réduits au strict minimum. Il n’y a pas de duel à l’épée. Tybalt tue Mercutio à coup de masse et Roméo l’étrangle avec le drap ensanglanté de Mercutio. À la fin du ballet, il s’empale sur le lit catafalque triangulaire de Juliette. Cette dernière serre autour de son cou un foulard pourpre pour à son tour mettre fin à ses jours.

La chorégraphie de Jean-Christophe Maillot joue sur les oppositions de masse plutôt que sur le nombre de danseurs. Lors de la scène de rivalité qui ouvre le ballet, on a moins d’une dizaine de Capulets ou de Montaigus, pourtant le plateau semble submergé par le bruit et la fureur. Le bal des Capulets se recentre sur les interactions entre les différents protagonistes, l’assemblée des invités ne faisant que des traversées subreptices de la scène. À l’acte 2, les baladins sont remplacés par un facétieux jeu de guignol qui raconte l’histoire des héros, de leur rencontre au bal jusqu’au dénouement tragique. Ce format presque « de chambre » convient bien à la taille de la compagnie et on peut compter sur les danseurs du Capitole pour, comme toujours et bien que le corps de ballet ait été sérieusement renouvelé, enflammer le plateau.

La gestuelle de Maillot est fiévreuse. Les danseurs effectuent des mouvements sémaphoriques voire télégraphiques des bras qui semblent exprimer la vitalité débordante mais aussi la violence de ces sociétés où plus de la moitié de la population a moins de 15 ans. Les danseurs, bien que sur la musique, semblent toujours être dans « l’accéléré ». On glisse, on tombe parfois sur le postérieur.

Pendant la scène du balcon, Roméo s’élance vers Juliette, plonge et glisse sous ses jambes, se retrouvant au moins un mètre derrière elle. Les maladresses touchantes sont en effet inscrites dans la chorégraphie. Pendant la scène du bal, Juliette agite les mains comme une jeune fille un peu écervelée. Elle semble dire des riens à Roméo avant de lui voler un baiser (en effet, dans cette version, Roméo ne décide de pas grand chose). Mais dans une rencontre amoureuse, les propos n’ont-ils pas en général que peu d’importance? Ce qui se dit est souvent anodin, voire trivial. C’est finalement le sentiment de la connexion impalpable qui restera dans la mémoires des deux amants.

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Roméo et Juliette (Jean Christophe Maillot). Ballet du Capitole. Ramiro Gomez Samon (Mercutio), Alexandre de Oliveira Ferreira (Tybalt), Philippe Solano (Benvolio). Photographie David Herrero

Plus qu’expressionniste la chorégraphie est cartoonesque. Les protagonistes ressemblent à des personnages de dessin animé, soulignant leur grande jeunesse. Même dans le pas de deux du balcon, la gravité et le lyrisme ne s’introduisent qu’à la fin, comme par surprise.

En revanche, Jean-Christophe Maillot sait changer de rythme lorsque cela est nécessaire. La scène du double meurtre de l’acte 2 est ainsi traitée comme un ralenti cinématographique. Il utilise également les poses statuaires dans son traitement du personnage de frère Laurent qui observe l’histoire se dérouler comme a posteriori.

Ce personnage à la gestuelle particulièrement expressionniste (il apparaît dès le début de ballet, additionnant les poses de Pietà en compagnie de ses deux acolytes en blanc) prend une place de plus en plus prégnante dans le ballet au point de devenir presque encombrant à l’acte 3 lorsqu’il assiste au double suicide de Roméo et Juliette et semble converser avec l’héroïne.

Dans ce rôle, créé pour Gaëtan Morlotti, Ruslan Savdenov fait montre d’une grande puissance expressive. L’ensemble de la distribution ne lui cède en rien dans l’engagement. Ramiro Gomez Samon et Philippe Solano respectivement en Mercutio et Benvolio forment un tandem roboratif. Leurs étourdissantes pirouettes et leurs facéties saltatoires nous ont enthousiasmé. Leur connexion parait évidente. Dans le rôle du très noir Tybalt, Alexandre Ferreira séduit par son ballon et par le côté acéré de ses lignes. Néanmoins il n’efface pas le souvenir de Francesco Nappa que j’ai vu il y a bien longtemps dans ce même rôle. En effet, sa connexion avec ses lady Capulet en alternance n’a pas ce côté charnel et quasi incestueux qui m’avait frappé alors. Dans ce second rôle féminin, Alexandra Sudoreeva (le 28) cisèle en première distribution sa jolie ligne pour portraiturer une matriarche pleine de séduction, de morgue mais fort peu aimante. Pour l’amour, il faut regarder du côté de la nourrice (Nancy Osbaldeston, qui réussit à danser « adipeux » sans renoncer à la vivacité et au charme. Son désespoir à la mort de Juliette est d’une belle expressivité). Marlen Fuerte, en seconde distribution (le 30), tire sa lady Capulet du côté de la vamp’ au détriment de celui de la cheffe de famille. En revanche, son désespoir de lionne blessée à la mort de Tybalt est impressionnant. En première distribution, la danseuse interprète une très séductrice Rosaline que se disputent, à l’acte 1, Roméo et Tybalt. En seconde distribution, Juliette Itou, plus réservée, séduit par sa ligne réminiscente de celle de Bernice Coppieters, muse de Maillot, créatrice de Juliette et aujourd’hui répétitrice pour cette entrée du ballet au répertoire du Capitole.

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Roméo et Juliette (Jean Christophe Maillot). Ballet du Capitole. Alexandra Sudoreeva (Lady Capulet) et Natalia de Froberville (Juliette). Photographie David Herrero

Natalia de Froberville qui interprète Juliette est fort différente de Coppieters. Plus petite mais surtout moins androgyne, elle se coule néanmoins avec son habituelle efficience dans les pas de Juliette. Plus à l’aise le soir de la première dans l’exaltation juvénile que dans la passion ou le paroxysme du désespoir, elle progresse nettement dans ces derniers registres lors de la troisième représentation. On goûte alors particulièrement ce moment où, après s’être laissé glisser le long du balcon toboggan, elle s’assoit sur son bord, figurant une hirondelle sur un fil électrique. Minoru Kaneko, plus en retrait en Roméo le soir de la première, connaît aussi une belle progression lors de la troisième représentation du 30 octobre. Il portraiture merveilleusement le chien fou au moment de son entrée dans l’église lors de la scène du mariage, sous l’orbe textile actionnée par les deux acolytes de frère Laurent. Dans le duo qui ouvre l’acte, moment où le chorégraphe autorise enfin le lyrisme et l’abandon à ses interprètes, Kaneko et Froberville (laquelle danse tout l’acte pieds nus) parviennent à créer un moment de suspension et de plénitude amoureuse.

Souhaitons donc une très prochaine reprise de ce ballet qui va déjà si bien au Ballet du Capitole en dépit du peu de représentations qui lui ont été imparties.

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Roméo et Juliette (Jean Christophe Maillot). Ballet du Capitole. Minoru Kaneko (Roméo) et Natalia de Froberville (Juliette). Photographie David Herrero

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Prétérition

img_2143Cri de cœur, Opéra de Paris, soirée du 21 septembre 2022.

Nous ne chroniquerons pas la création d’Alan Lucien Øyen à l’Opéra de Paris, car notre correspondant n’en a vu que la moitié. On a voulu le virer pour faute professionnelle, mais il a argué que lors de la saison précédente, il avait vu Le Rouge et le Noir une fois et deux-tiers, ce qui était au moins une fois de trop, et que ça compensait sa nouvelle désertion.

La rédaction-en-chef, constatant qu’un ratage complet par an semble la marque de fabrique de la programmation d’Aurélie Dupont, a bien voulu surseoir à sa décision. Notre chroniqueur en a profité pour peaufiner son plaidoyer ; c’est qu’il menace de nous réclamer des dommages et intérêts, le bougre !

« À part les costumes, dont je voudrais bien pour ma garde-robe, il n’y a pas grand-chose à sauver », nous a-t-il assuré. Mais de quoi cela parle-t-il ? « Je ne sais trop, ça commence par une logorrhée dont on perd un peu le fil, on ne comprend pas tout d’ailleurs. Plusieurs spectateurs m’ont dit avoir dû lire les sous-titres en anglais pour suivre. Moi-même, quand Marion Barbeau s’adresse à son caméléon en soulevant le couvercle de son vivarium de chambre, j’ai entendu qu’elle le nommait Audrey alors qu’en fait c’est Laurène ». Mais dans Le Figaro, Ariane Bavelier, qui a détesté mais a tout vu, dit qu’il s’agit d’un lézard et qu’il s’appelle Lorraine. « Elle a dû s’assoupir ! C’est pas mieux que de s’esbigner au bout de 75 minutes », s’est esclaffé notre homme, dont la mauvaise foi n’égale que l’irrespect. Au moins, il y a polysémie de la réception, a-t-on tenté.

Le gars s’est fait menaçant : « Un mot de plus et je te balance tous les traités de Performance Studies à la tronche !  J’ai déjà vu des spectacles quasi dans le noir, et d’autres presque immobiles, jamais pourtant je n’ai dû lutter contre l’ennui autant que durant la première partie de Cri de Cœur. On est dans un dispositif de mise en abyme de la troupe. C’est le monde du spectacle dans l’ère de la réflexivité, tu joues ton propre rôle et on t’appelle par ton propre prénom, mais c’est pas forcément toi, c’est toi et c’est pas toi, tu comprends ? Ça parle de douleur, de mal-être et de malaise, de mort aussi. Le personnage joué par Barbeau se sent bien mal en point. Elle accueille sur son canapé un personnage énigmatique du nom de Personne. Et quand elle dit quelque chose comme « je vais mourir et Personne va s’occuper de moi », le spectateur ajoute immanquablement la négation, et entend le contraire de ce qu’elle paraît énoncer ».

N’est-ce pas hyper-malin? (On a fait une relance de très loin). « Oui, c’est intellectuellement virtuose. Homère y a pensé avant. Il y a aussi le vertige des performativités paradoxales, du style ‘’je voudrais m’arrêter de parler avant que cette phrase finisse’’. Mais ces  jeux de langage ne sont propres à exciter que les khâgneux boutonneux » (ceci est ou n’est pas un pléonasme).

Les petits moments de danse, tout en jolis enroulements, ne parviennent pas à soutenir l’attention, d’autant que « la musique est proche de la soupe d’ascenseur. Le soir de la deuxième représentation, l’Opéra a envoyé un courriel à tous les spectateurs expliquant que ‘’pour des raisons artistiques’’, le minutage du spectacle était quasiment doublé par rapport à l’annonce antérieure. Je ne l’ai lu qu’en sortant de la première partie. La perspective d’avoir double-dose de pensum m’a achevé. Je me suis barré à l’entracte et à L’Entracte, où j’ai mangé un super steak tartare ».

On a remboursé le repas.

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Le Temps d’Aimer la Danse 2022 (5) : « A Carnival of the Animals »

Le Temps d’aimer festival in Biarritz

Saturday-Sunday, September 10-11

When you will go to Biarritz’s fall dance festival next September, you will be trying to run from place to place as fast as a thoroughbred. Be prepared: You will spend your time running around the town and its ‘burbs like a headless chicken unless you hire a limo, and even with a blessed limo you can’t be in two places at the same time.

For an article in French by Cléopold on the same shows, click here.

LE TEMPS D'AIMER 2022 - COMPAGNIE DIFE KAKO - CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE

CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE par la COMPAGNIE DIFE KAKO, chorégraphe CHANTAL LOIAL, Photographie de Stéphane Bellocq.

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OXEN

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Proyecto Larrua. « Idi Begi »

Saturday, September 10

14h on the esplanade Théâtre du Casino Municipal

Proyecto Larrua: Idi Begi

The entire piece seems to be taking place in slowed-down motion inside your head. Have you ever milked a cow? Felt the warm, silent, yet titanic weight of that flank as you rested your head against it? Those ten minutes feel completely out of time, just as this piece did.

Idi Begi means “ox eye.” Idi probak” means “pull bull,” a competition between farmers. A lot of Basque games – and this is Basque country — seem to be about skilful shows of force. I’d have called this perfectly formed 15 minute piece, one of the winners of the Artepean choreographer’s competition: “Agon.”

To the thunderous and then plaintive sounds of what seem to be pots and pans or maybe cowbells, a bent over and already worn duo with heavy hanging heads trot slowly as they submit to a dominator with a long stick.

Yet the downtrodden mood doesn’t feel violent or frightening, but uncertain and volatile instead. A stylized power struggle, played out through the weight and push and pull these three dancers give to their movements. The dominated tread along and slowly and painfully, yet as bodies intertwine you start to lose the sense of who is on top. Images of paintings of powerful peasants and beasts, the heavy and symbiotic lives they led together, flashed through my mind.

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HORSES AND ROOSTERS AND BEES

LE TEMPS D'AIMER 2022 - COMPAGNIE DIFE KAKO - CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE

CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE. COMPAGNIE DIFE KAKO, chorégraphe CHANTAL LOIAL., Photographie de Stéphane Bellocq.

Saturday, September 10, 9 p.m.

Théâtre du Casino Municipal

Companie Difé Kako

“Cercle égal demi-cercle au carré” [A circle equals a semi-circle squared]

In this increasingly mean and ugly world – where we talk at and not to each other, particularly when the issues at stake include colonialism, racism, and ageism — civilized discourse, friendly interchange, has become as rare as hens’ teeth.  At this performance you witnessed the best kind of cross-pollination as a joyous swarm of colourful bees and dignified butterflies fluttered and stomped around each other in good and infectious cheer.

Welcome to Difé Kako [Things Will Get Hot] a joyously inclusive company of musician dancers of all colors (including pink) and all ages (from young adult to senior). And I mean inclusive: from the get-go the seated audience buzzed, tickled by the fact that after the performance they were invited to another venue where they could meet and dance with the entire company.

At first you are a bit bewildered by what is successively projected on the backdrop: squares (okay that’s part of the title), then ocean waves, then a tan rider galloping on a horse, then odd dated black and white footage of expressionless white men perfecting dressage. It all takes a while to sink in. But when a “caller” shouts out to her dancing “cavaliers” [one of the many words in Creole that you can easily figure out] you start to get it. Aha, not only ballet but the patterns of most old social dances took their inspiration from horses [the term “balletto” was originally coined during the Renaissance to describe intricate horseback parades]. To put it another way: in a past life you were probably either a slave or serf, but when you appropriate these European dances you, too, are as glorious as a knight in shining armor.

The dance varied back and forth in waves. The swooping and dignified quadrilles of the elders were mesmerizing. A quadrille with a caller…a square dance? Of course, that’s how it translates. Yet the first term evokes Marie-Antoinette while the second is Americanized. These church ladies’ casually dextrous use of their fans and the sloping angles of their necks took me straight back to the elegance of the ancien regime, too cool for barn-raisings. One particularly elegant man with jaunty tipped hat and a whisper of a smile wiggled in the lightest and the least emphatic of increments. You could see the energy reserved deep down below the surface, and that he was readied to dance all night. He stole my heart.

Alternatively –and even when the whole company fills the stage — the youth stomps and bops, play with every way to move from Ministry of Silly Walks stalks to hip swivels and wiggles, to two-steps or to gallops around the stage. They even tease each other by imitating the pecks only chickens use to check each other out.

Several members of the younger troupe of dancers meanwhile flowed back and forth from the dance floor to the bandstand house right where they’d join the percussionists and pick up a base, or a sailor’s concertina, or a wood/metal block or with maracas or fiddle. Song and words floated atop the air.

At one point, the ecstatic dance stops as the youths turn to stare at the screen and watch themselves dancing to the sound of a flute on a volcanic hillside in the Antilles.

Absolutely nothing matched, but everything in this patchwork (down to the chequered fabrics that somehow hung on to belts) seemed to be all the right ingredients you’d need for a savory stew. There are are words for “just throw it all it the pot and it will end up delicious” in every single language, after all.

It was marvellous to watch the audience stream out at the end, so much more buoyant than when it fussily trooped in. Now we were ready and willing to engage in conversation, and did. If you open your mind and heart to others you will live and learn. It’s never too late.

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SHEEP, DOGS, AND HOOMANS

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Kukai Dantza. « Eta orain zer? » Photographie ©stephane Bellocq

Sunday, September 11, 9 p.m.

Atabal (not exactly in the center of Biarritz)

Kukai Dantza  “Et oran zer?”

Atabal, like the other suburb of Anglet where I had found “Tumulus” the day before, is kind of in the middle of nowhere outside the resort town of Biarritz. These new venues are quasi-impossible to get to on public transportation on a Sunday. Indeed the space used for this performance seemed to be nothing more than an industrial zone hangar, despite the raised stage area.

You panic about arriving late, worried about the “open seating” plan, then realize that both audience and performers are upright and scattered all over the place. Where is the vantage point where you could sit semi-comfortably on the floor or even lean exhausted by the day you’d just had against a wall? Nowhere. [About an hour in, this turned out to be clearly painful for a valiant elderly gent with a cane who I couldn’t take my eyes off of to the point of worrying about him rather than the dancers. He was a real trooper and survived].

“Eta oran zer”/”And what comes next?” or even “Now what?” turns out to be a roiling group of ten dancers and a plethora of ambulating musicians and their conductor who all couldn’t care less where the stage happens to be traditionally located. You are supposedly part of the performance, swivelling around to follow one dancer or the other from one spot to a palm-held illuminated spot, then unwittingly get encircled and swept into the center like sheep, then pushed back out to the edges of the dance floor.

During the hour and more than a half of Et Oran Zer, these dancers/border collies –gently, but with pre-planned determination and startlingly cold hands —  forced the audience to be squared, circled, and divided.

You might catch and enjoy some energetic Basque references. A girl keeps repeating a Basque flurry of beaten jumps in whiplash fashion (the entrechat-six, among other steps, were integrated into Louis XIV’s new – the world’s first– vocabulary of ballet). Tours en l’air, also of Basque origin, proliferate. And then these hints of an ancient culture translated themselves into delicious hip-hops, crumps and slides. I was particularly taken by the scary intensity of the dancer who looks just like Keith Haring, sans the glasses.

Unlike last night with Difé Kako, however, tonight I didn’t feel included. Just getting pushed about, hither and yon, for no clear reason. And, alas, way too early into the thing we got pushed out of the centre and got to stand around in a circle and watch. Forty-five minutes of just standing around, clearly disinvited to the dance, became endless. Might as well provide seats, then, in the first place.

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Kukai Dantza. « Eta orain zer? » Photographie ©stephane Bellocq

At several turns during this festival, you could run into troupes of Basque dancers, sometimes already bouncing on the plaza as you walked out of a venue. Each time, amateurs young and old would join the professionals and demonstrate an ingrained mastery of complex steps and patterns and exchanges. Unlike so many places where “folk dance is like so yesterday,” — Hungary included — here in the southwest of France these peasant dances remain a strong vector of identity, a part of everyday life. I envy how hopping up to the plate in your espadrilles has never stopped being an easy and normal thing that anchors you to a sense of communal and intergenerational identity. Look up some Basque dances and try them out in front of your mirror: it takes a will of steel to learn these deliciously complex steps and patterns. You gotta be born into it.

As for the music, I was instantly amused as I walked into the performance space only to catch tiny threads of  “L’Arlesienne.” Bizet’s eponymous heroine is a mirage whom you will never see. And that seemed like a cool metaphor. But then the music moved on to a catchy melodic hodgepodge of folk-ish instruments like fiddle and flute and ambulating cello, a real score. Alas, the inventive live de-ambulating orchestra’s mesmerizing sound finally faded into in to the predictable beats of a recorded soundtrack about twenty minutes before the end.

Shatteringly loud house techno took over. I pulled back like a terrified mouse and crouched in a corner behind the amps, hoping to spare my ears. In any case, the audience had long been reduced to the usual status of immobile passive onlookers, gaping at dancers whirling in the centered spotlight. I peeked out and watched through the legs of the crowd of static onlookers. Not one amateur Basque dancer’s leg stepped out to join in.

When I walked out of that hangar, I was more panicked about finding the next bus back to town than hushed in reverie. After what I had just experienced, honestly, I felt as deflated and exhausted as a lab rat.

Commentaires fermés sur Le Temps d’Aimer la Danse 2022 (5) : « A Carnival of the Animals »

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Le Temps d’Aimer la Danse 2022 (4) : Traditions participatives

Cette édition 2022 du Temps d’Aimer la Danse se proposait d’apposer les traditions de la danse basque à celles de la culture caribéenne. Peut-on bâtir des ponts entre ces deux cultures, certes rattachées à la nation française mais à la spécificité culturelle très marquée et unique ? Lors du premier week-end du Temps d’Aimer, les 10 et 11 septembre, nous n’avons pas pu suivre en profondeur cette thématique mais quelques représentations nous ont tout de même donné à voir et à penser.

Pour un article en anglais de Fenella sur les mêmes spectacles, c’est ici.

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Kukai Dantza. « Eta orain zer? » Photographie ©stephane Bellocq

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Proyecto Larrua : « Idi begi »

Proyecto Larrua : « Idi Begi » (« œil de bœuf »). Samedi 10 septembre. Parvis du Casino municipal.

Placé en plein soleil, à 14 heures (midi au soleil) un jour de canicule sur le Parvis du Casino municipal, on n’est pas loin de se demander si le festival ne s’est pas lancé dans un grand concours d’insolation sur public. Pourtant, la courte représentation finie – elle dure une petite quinzaine de minutes – on trouve que le lieu et l’heure avaient finalement un sens. S’inspirant des Probaks, ces concours entre paysans utilisant des bêtes de la ferme, source de fierté, les chorégraphes Jordi Vilaseca et Artiz Lopez ont créé une chorégraphie à la fois mystérieuse et captivante.

Au son d’une cloche puis de l’Agnus Dei de la Messe en Si de Bach, deux danseurs masculins avancent lentement comme liés par un joug invisible. On comprend qu’ils figurent une paire de bœufs. Une danseuse incarne le paysan. La chorégraphie, lente et mesurée, évoquant un travail pénible, l’effet du soleil, à moins que ce ne soit les deux à la fois, alterne les passages au sol et des mouvements initiés par impulsion d’un des partenaires. La danseuse s’assied sur le dos d’un des garçons et le traîne à elle. Un des garçons, quittant son rôle de bovin, fait tournoyer le bâton du vacher. Les bruits de cloches alternent désormais avec des pièces pour viole de gambe. Puis c’est au tour de la fille d’agiter le bâton. Assiste-t-on bien à une révolte de la paire de bœufs ? La pièce se termine quand les deux garçons sont affublés d’une corde, évocation des épreuves de tirage de pierre ou peut-être d’un retour paisible à l’étable après une dure journée de labeur.

En quittant le parvis du Casino, un temps transformé en probaleku, on pense aux racines des danses paysannes et festives, toujours un peu teintées de défis, qui ont infusé le vocabulaire même du ballet.

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LE TEMPS D'AIMER 2022 - COMPAGNIE DIFE KAKO - CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE

CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE. COMPAGNIE DIFE KAKO, chorégraphe CHANTAL LOIAL., Photographie de Stéphane Bellocq.

Difé Kako : « Cercle égal demi-cercle au carré ». Samedi 10 septembre. Théâtre du Casino municipal.

Le samedi soir, cette fois-ci à l’intérieur du théâtre du Casino municipal, on était invité à un autre rituel festif certes venu d’une toute autre aire culturelle mais néanmoins fortement ancré dans l’univers de la fête de village et du monde animal. La compagnie de danse Difé Kako proposait  Cercle égal demi-cercle au carré, une chorégraphie de Chantal Loïal. Une troupe de danseurs de tous âges, présente les différents métissages qui ont accouché de la danse créole. En fond de scène, une sorte de dispositif de toiles qui vont devenir écrans de cinéma : cela commence par des vagues mais, très vite, apparaissent à l’écran des chevaux qui exécutent un quadrille. Une danseuse sonorisée nous rappelle que les premiers ballets étaient équestres. Les danseurs (une petite dizaine) rentrent à jardin, en ligne. De l’autre côté, se tiennent les musiciens. Illustrant le propos de la narratrice, un des danseurs caracole seul comme un équidé. Le monde agricole ne sera d’ailleurs jamais loin. Les chevaux (1er quadrille) bien sûr, mais aussi la basse-cour. Ça caquète allègrement et ça chaloupe entraînant la salle dans son sillage.

Toute la pièce tourne autour des métissages multiples des danses caribéennes. La troupe elle-même rassemble des danseurs de trois continents (américain, africain et de métropole). À un moment, entrent des danseurs plus âgés en costumes traditionnels. Ils exécutent leur version la danse devant un film de quadrille « européen », beaucoup plus guindé. On en reconnaît le dessin mais le chaloupé s’y rajoute et rend la danse beaucoup plus inflammable.

Les jeunes, hommes et femmes, portent des costumes blancs, très simples, où seulement des pans de tissus traditionnels à carreau apparaissent de-ci de-là : un le porte en ceinture, l’autre sur une jambe de pantalon, l’autre en tee shirt.

Les garçons s’affublent de la coiffe nouée féminine et expliquent la signification du nombre de coins (du « je suis pris » à « je suis à prendre » en passant par « pris, mais… »).

Les danseurs et danseuses dansent aussi sur de la musique percussive électronique qui dénote l’influence des danses afro-étasuniennes, pas si éloignées. D’ailleurs, les quadrilles, même dansés par les aînés, ne sont pas sans rappeler les square-dances américains, avec sa commentatrice qui s’adresse en rythme aux participants.

À la sortie du spectacle, un groupe de danseurs basques et de musiciens de la compagnie Oinak Arin nous propose ses propres danses de groupe. Si le chaloupé est remplacé par des bustes droits et le traditionnel travail des pieds incluant de la batterie pour les garçons, on reconnaît, là encore, la structure du quadrille. À la fin de cette représentation sur le parvis, le public est convié à se joindre à ces danses. On s’émerveille toujours, même si on y a déjà assisté, de voir combien de personnes entrent dans la danse sans appréhension car ils connaissent les pas et le dessin de ces danses de village.

Pendant ce temps, les danseurs de la compagnie Difé Kako se préparent à emmener le public pour continuer la fête à la Plaza Berri où, entre deux danses, ils proposeront aux néophytes d’apprendre quelques rudiments pour participer à la bombance.

LE TEMPS D'AIMER 2022 - COMPAGNIE DIFE KAKO - CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE

CERCLE EGAL DEMI-CERCLE AU CARRE. COMPAGNIE DIFE KAKO, chorégraphe CHANTAL LOIAL., Photographie de Stéphane Bellocq.

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Barre des Etoiles. Marie-Claude Pietragalla. Dimanche 11 septembre. Promenoir de la Grande plage.

Le dimanche, mis dans l’état d’esprit participatif, on observe la « barre des étoiles » menée par la danseuse et chorégraphe Marie-Claude Pietragalla qui présentera plus tard dans la semaine au festival La femme qui danse, d’un œil presque biaisé. Là aussi, les non-danseurs sont invités à s’accrocher à la giga-barre dressée sur la grande plage. Le nom de la flamboyante étoile de l’Opéra et chorégraphe, qui dispense une classe étonnamment sage, très « école française », a attiré encore plus de monde que d’habitude. Les amateurs font même les exercices sur le bord du parapet…

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Gigabarre des Etoiles. Marie-Claude Pietragalla. Photographie Olivier Houeix

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Kukai Dantza : « Eta orain zer ? » Dimanche 11 septembre. Atabal.

C’est pourtant le soir du dimanche qu’on pense boucler la boucle. À la salle de concert Atabal, la compagnie basque Kukai Dantza présentait « Eta orain zer ? » (« Et maintenant ? »), un opus de son chorégraphe fondateur Jon Maya Sein. J’étais curieux. L’an dernier, le solo chorégraphique autobiographique de Jon Maya Sein, jadis multiple champion d’Aurresku (concours de danse basque) m’avait paru déprimant et excluant. Qu’en serait-il d’une œuvre avec l’ensemble de sa compagnie ?

Dans la  salle de concert sans sièges, avec une scène en hauteur, 6 réverbères (4 dans la salle, 2 sur scène) de part et d’autre, dessinent un espace qui pourrait être un parking de supermarché la nuit. Le public est invité à entrer et même à monter sur scène si cela lui chante. Les attroupements se forment donc par affinité. Les plus aventureux montent sur scène, peut-être titillés par la perspective d’être intégrés à la chorégraphie. Des musiciens se joignent au public, faisant des petites vocalises personnelles en une curieuse cacophonie. Dans ce chaos sonore, les danseurs apparaissent subrepticement, d’abord sur scène. Ils allument des lampes portatives et les braquent sur le public, depuis la scène puis dans la salle. Les musiciens, éparpillés un peu partout, servent d’abord de pivots aux danseurs pour leurs évolutions. Pour moi, ce sera le violoncelliste.

Car on comprend que, en ce début de spectacle, il est illusoire de vouloir tout voir. Sous mes yeux, un solo puis un duo dynamique, une sorte de battle avec les battus spécifiques du répertoire de la danse basque, ont lieu tandis que sur la scène un pas de deux semble se dérouler au ralenti. C’est l’orchestre et les corps en liberté.

Le public quant à lui reste étonnamment statique. Je décide de me déplacer alors même que les danseurs décrochent de longs bâtons couverts de leds et, tels des bergers, regroupent l’essentiel du public sur une étroite section centrale de l’espace salle-scène. Sur une estrade, le chef d’orchestre apparaît et commence à diriger ses musiciens. Des lumières laser ferment l’espace et séparent le public des danseurs. Ceux-ci, derrière ces belles frontières lumineuses, semblent devenir des hologrammes. De chaque côté du couloir, des garçons portent une fille en l’air.

Le couloir holographique se dissout enfin. Mais on ne retourne pas pour autant au schéma initial. Les danseurs vous repoussent d’autorité au-delà de l’espace délimité par les réverbères.

On assiste alors à la ronde dynamique des très beaux danseurs de la Kukai Dantza qui évoque, tout en la réactualisant, les traditions de la fête populaire basque. La chaîne se mêle et se démêle. Chacun à son tour, un danseur ou une danseuse fait un solo d’Auressku. Les danseurs masculins notamment font des tours en l’air suivis de grand battements jusqu’au visage. Mais il y a aussi des références au vocabulaire contemporain, avec des passages au sol.

À un moment, une des rondes est stoppée net par un danseur qui crie une sorte de stop d’épuisement. Le public y voit le signal de la fin et applaudit. Pourtant la pièce reprend. Ce n’est jamais bon signe quand le public se méprend ainsi. La dernière partie paraît du coup un peu longue même si le crescendo des soli (notamment le dernier, carrément hip hop sur de la musique percussive) séduit. À la fin, après les applaudissements, la musique reprend. Le public met du temps à comprendre qu’on lui demande aimablement de quitter la salle…

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Kukai Dantza. « Eta orain zer? » Photographie ©stephane Bellocq

On a été captivé. On ne s’est pas ennuyé. Pourtant quelque chose chiffonne. On réalise qu’en dépit du brouillage de l’espace salle-scène (l’essentiel de la deuxième partie du spectacle se déroulant dans la salle), la classique césure public-interprètes n’a jamais été rompue. On a sans cesse été renvoyé à sa condition de spectateur.

Il y a près de deux décennies, sous la grande halle de la Villette, on avait déjà foulé le sol de danse en compagnie de danseurs. C’était avec la Forsythe Company. On était invité à circuler au milieu des interprètes. Il n’y avait pas de lumières laser mais des cloisons mouvantes qui vous enfermaient avec certains danseurs et vous en occultaient d’autres. À la fin de la pièce, on avait été à notre insu rassemblé en cercle autour de la troupe qui avait achevé la soirée par une sorte de transe anxiogène. On était ressorti avec le sentiment d’avoir été « chorégraphiés ».

Au fond, cette expérience avec Forsythe était plus proche de l’esprit des danses festives basques que ce très bel objet chorégraphique de la Kukai Dantza…

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