«Giselle» Gilbert-Muntagirov. Quand les intentions traversent les cloisons

P1010032Giselle, soirées des 30 mai et 2 juin, Opéra national de Paris. 

Vous souvenez-vous des grandes déclarations plaçant la saison 2015-2016 sous le signe de la musicalité retrouvée ? Il ne fallait sans doute pas les prendre pour argent comptant, puisque nos programmateurs inconséquents ont décidé de confier à l’Orchestre des lauréats du conservatoire le soin d’exécuter la partition d’Adolphe Adam. Le son de certains pupitres oscille entre le médiocre et le déplorable, et malgré l’expérience de Koen Kessels, on boit souvent la tasse. Ça tonitrue dans les tutti, les  phrasés manquent de nuances, et les canards arrivent inévitablement au moment le plus gênant. Par exemple à l’acte blanc, lors de la scène de retrouvailles entre Giselle et Albrecht. Au soir du 30 mai, c’était si laid qu’on a eu envie de crier « Millepied, démission ! ».

Je suis sérieux: jusqu’à plus ample informé, le directeur de la danse sortant est en poste jusqu’au milieu de l’été, et il est donc comptable du choix de l’orchestre. Choisir une formation composée de préprofessionnels pour Giselle, c’est montrer bien peu d’estime pour le ballet qu’on professe de servir, et bien peu d’égards pour un public si aisément berné.

Il faut des interprètes de la trempe de Dorothée Gilbert et Vadim Muntagirov pour que l’esprit parvienne à faire abstraction de la piètre qualité de l’orchestre (soirée du 2 juin). À l’inverse d’Amandine Albisson, dont on peine à cerner le parti-pris dramatique, Mlle Gilbert campe d’emblée un personnage, et s’y tient. Le danseur du Royal Ballet, archétype du danseur noble, a la pantomime large et généreuse : ses intentions dramatiques sont visibles jusqu’aux 5e loges de côté, et on jurerait qu’elles traversent les cloisons. Lors du premier acte, Gilbert et Muntagirov mettent leur aisance technique au service du badinage. Allant chercher sa marguerite, la ballerine reste suspendue en arabesque de manière presque irréelle, annonçant les innombrables équilibres tenus sur le souffle de l’acte II. Muntagirov déploie sa grâce féline et développe ses jambes infinies. Au-delà de la propreté et de la belle danse, le duo dégage de l’électricité.

Giselle n’est pas Lise : ce qui se joue n’est pas une question de sensualité, car le destin s’en mêle  déjà (écroulement prémonitoire de Giselle-Gilbert lors de la danse avec ses amies, visage comme absent lors de la pantomime de Berthe annonçant la transformation en Wili : à ces deux occasions, Dorothée Gilbert montre son sens du drame). Loys-Muntagirov est manifestement trop élancé et distingué pour être un paysan, mais son visage est si jeune qu’il en paraît nigaud. Le personnage, qui a joué avec le feu en courtisant la petite villageoise, n’a pas imaginé les conséquences de ses actes, mais tout du long, il a été sincère. Lors de son arrivée sur la tombe de la défunte au second acte, Albrecht-Muntagirov, perdu dans ses pensées, n’avance quasiment pas, comme effondré sur lui-même.

Il est difficile de parler de l’acte blanc de Mlle Gilbert sans tomber dans la dithyrambe : je retiendrai les bras en corolle, les gestes protecteurs envers Albrecht, la qualité de suspens musical des tours ou des développés – ce n’est pas qu’une question technique, c’est l’art de donner à voir le sentiment dans le mouvement. Muntagirov, qui a de l’allongé, du saut et du moelleux à revendre, habite de manière presque hallucinée le duo de retrouvailles ; il n’a jamais l’air fatigué, et ses entrechats six en sont presque trop parfaits (les bras, du coup, ne créent pas le drame).

Valentine Colasante est manifestement la cheftaine de la brigade des Wilis. Elle danse avec autorité, avec la même détermination qu’Hannah O’Neill, laquelle a aussi des bras et de la légèreté (soirée du 30 mai). Germain Louvet danse le pas de deux des paysans avec une élégance rare (30 mai, avec Silvia-Cristelle Saint-Martin), sans l’ostentation d’un François Alu (2 juin). Le premier est un danseur à qui on a demandé de faire le paysan, le second un gars du village qui fait son numéro de bravoure devant la princesse.

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« Giselle » Gilbert-Ganio. Ces deux-là…

Rideau GarnierGiselle, Ballet de l’Opéra de Paris. Mardi 31 mai 2016.

Il est longiligne ; elle est brindille. Il est un peu léger ; elle ouvre – un peu trop – des yeux de jeune faon qui crient son inexpérience.

Pour la danse, ces deux-là ne manquent pas d’expérience. Lui développe ses lignes avec des extensions presque abstraites ; elle déploie une tranquille maîtrise qui culmine lors de la variation de la diagonale sur pointe.

Et ce sont ces deux-là qui ne devaient pas danser ensemble ? Ils sont pourtant fort bien assortis et contrastent comme il faut avec le reste de la distribution. Ainsi, si Vincent Chaillet peut paraître un peu aristocratique en Hilarion, son angularité de visage s’oppose à la pureté des traits de Ganio-Albrecht. Alu et Giezendanner, avec leur silhouette plus compacte que celle du couple principal, se définissent clairement comme « vendangeurs » ; ce qui n’empêche pas l’une d’avoir une élégance toute romantique, caractérisée par des fins de variations sur le contrôle, et son partenaire d’impressionner par son plié souverain qui lui permet d’atterrir élégamment de n’importe quel tour en l’air même ceux qu’il prend hors de leur axe. C’est dans ce monde où chacun semble être à sa place (jeunes premiers, paysans et noblesse altière mais bienveillante) que le drame éclate comme un coup de tonnerre meurtrier au milieu du ciel d’été.

Acte1La scène de la folie de Dorothée Gilbert est en rupture totale avec l’humeur joviale jusqu’ici bâtie par elle… Giselle s’effondre au sol, agitée d’un spasme violent. Lorsqu’elle se relève, ses yeux ont perdu toute candeur, plus que dans l’interrogation, ils semblent figés dans une attention d’une effrayante acuité. Jamais Dorothée-Giselle ne sera moins elle-même que dans cette scène où elle s’est muée en femme; pas même sous la forme d’un spectre au deuxième acte. Mathieu-Loys-Albrecht, lui, opère déjà sa transition vers l’acte blanc. Il ne fait aucun doute que c’est Giselle qu’il aime et pas cette Bathilde, belle mais au maxillaire autoritaire (Stéphanie Romberg) avec laquelle les conventions sociales l’ont conduit à se fiancer. Lorsque Giselle esquisse le petit pas de basque de leur première rencontre, le parjure malgré lui, de manière très touchante, essaye de lui donner le bras, sans succès. L’effondrement final de la jeune fille le laisse affreusement seul et dévasté. Son départ du village est, curieusement, à la fois piteux, noble et émouvant.

A l’acte 2, Myrtha (Valentine Colasante, qui donne à sa reine des Willis la pesanteur crémeuse des fumigènes qui couvrent son royaume de toiles peintes) découvre une Giselle-Gilbert incontestablement immatérielle – en attestent ses équilibres suspendus modulés à l’infini et suivis de prestes courses pour exprimer le caractère insaisissable de l’héroïne – mais en aucun cas un spectre. On voit, grâce aux relâchés du bas de jambe qui font frémir la corolle vaporeuse de sa jupe, qu’affleure sous le fantôme la jeune fille pleine d’énergie et d’entrain de l’acte 1. D’ailleurs, la connexion avec Albrecht éploré s’établit immédiatement. Une intimité, palpable de loin, se dégage de leur adage. C’est comme si, entre ces deux-là, une conversation brièvement interrompue avait « naturellement » repris…

Sans être appuyés, les parallèles avec le premier acte sont en effets soulignés: Giselle effeuille la marguerite en comptant les pétales sur le corps d’Albrecht en souffrance. Ce dernier répète la combinaison de pas qu’il faisait au premier acte pour épater la galerie cette fois-ci sur le ton de l’élégie. Il s’effondre à deux genoux après sa série d’entrechats pendant laquelle il avait réussi à attirer mon attention plutôt sur ses bras, étirés dans une supplique désespérée à Myrtha.

À la fin du ballet, Albrecht-Ganio prend ses lys sur la tombe de Giselle. Mais contrairement à certains princes qui ont l’air de reprendre leur offrande afin de l’offrir à une autre, il s’en déleste sans regrets. Une seule fleur lui reste en main; et c’est une marguerite.

Giselle a disparu… Le prince est seul… Mais même séparés à jamais, ces deux-là seront longtemps réunis dans ma mémoire de balletomane.

Saluts 31 05

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« Giselle » fantôme

P1010032Giselle, Palais Garnier, soirée du 28 mai. 

Jeux de chaises musicales à Garnier : Laëtitia Pujol était distribuée avec Mathieu Ganio pour la première de Giselle. Il y a une semaine, son nom a été remplacé par celui de Myriam Ould-Braham. Las, une voix au micro annonce la ballerine « souffrante » dix secondes avant le lever de rideau. Du coup, exit Mathieu Ganio (cela s’appelle la double peine), Amandine Albisson danse avec Stéphane Bullion. On avait cassé sa tirelire. Il est trop tard pour s’enfuir. Encore une épreuve zen que Bouddha vous envoie.  Merci l’Opéra.

Dans un premier temps, Amandine Albisson fait les frais de ma déception : son entrée en scène me paraît manquer de légèreté comme de fraîcheur. La danseuse, dont j’ai aimé la Juliette, n’a pas la simplicité, la naïveté touchante, la guillerette-attitude que j’attends d’une Giselle. Elle me convaincra davantage plus tard : sa variation du premier acte est joliment – même si prudemment – enlevée, et sa scène de la folie la montre hagarde, déjà ailleurs avant même la mort.

Au premier acte, l’ambiance s’est notablement échauffée avec le pas de deux des paysans, dansé par François Alu et Charline Giezendanner. Il a du bagout, elle a de la grâce, leur danse est propre et musicale. Avant qu’ils commencent leur petit numéro enjoué et champêtre, les deux danseurs émergent du fond de la scène, parmi les amies de Giselle et les vendangeurs. Alu s’avance en papotant, interpellant à gauche, zieutant à droite : voilà un danseur volubile, qui pense à camper un personnage, aussi modeste soit le rôle, en plus de le danser.

C’est peu de dire que Stéphane Bullion n’a pas ce talent scénique. Ce danseur fait joli en photo et danse avec fadeur : c’est notre Roberto Bolle. Au premier acte, il n’est pas assez pressant auprès de Giselle (un bon Loys est irrésistible de charme). Durant cette première heure sur scène, il n’a quand même pas grand-chose de difficile à faire, et pourtant il parvient à lâcher son dos dans deux sissones sur trois, et ses attitudes s’approchent un peu trop de celle, très relâchée, du génie de la Bastille. On aimerait au moins un peu de panache, et il vient aussi à manquer : pas d’entrechats six à l’acte deux, juste trois double-tours en retiré, amenés dans une dynamique trop alanguie ; l’enchaînement peine à créer l’illusion de l’effort extrême et échoue à donner le grand frisson.

Durant l’acte blanc, Amandine Albisson fait montre d’une petite batterie vive et précise ; elle a de jolies arabesques, développe sur le temps, et fait de louables efforts pour compenser l’inexpressivité constante de son partenaire (lors de la scène de la reconnaissance, on a parfois l’impression qu’il marche sans but au lieu de chercher l’ombre de sa bien-aimée). La danseuse aurait besoin d’un soupçon d’indicible dans les bras pour être une revenante vraiment évanescente. La Myrtha de Valentine Colasante est solide sans être enthousiasmante ; ses adjointes Fanny Gorse et Héloïse Bourdon ont davantage les accents et la silhouette des spectres.

Même rasé de loin, Vincent Chaillet reste un peu trop distingué pour le personnage d’Hilarion (cela nuit au contraste avec son rival, ce qui n’est ni très grave, ni totalement sa faute). Au second acte, le danseur prend l’injonction à danser de Myrtha comme un coup au sternum. On le croirait frappé par une onde de choc. Lors la variation qui le conduit à la mort, Chaillet exprime sa résistance par tout le haut du corps, donnant l’impression que le bas est indépendant de sa volonté. Bien vu, et bien réalisé.

Il arrive que les présents marquent moins la scène que les fantômes qui la peuplent.

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Giselle: a plot summary

What we now consider the greatest ballet of the Romantic era, Giselle, premiered at the Paris Opera on June 28, 1841. Still deemed to provide one of the richest dramatic challenges for both a ballerina and her partner, this ballet encapsulates all the themes characteristic of Romantic theater and Gothic literature: inevitably tragic love stories, noblemen in disguise, innocent and betrayed heroines, a mad scene, vibrant local color giving way to moonlit forest glades, all of this topped by a heavy dose of the supernatural. Listen to the music with your eyes. Adolphe Adam’s score, resplendent with topical leitmotifs, sprucely antedates Wagner’s “discovery” of the form.

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 ACT I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle is the loveliest girl in a fairy-tale-like village lost somewhere in the Rhineland of the Romantic imagination. She will have two passions: her love for the dance and her love for Loys, a mysterious but handsome newcomer to the village. She will have two problems: her mother (who fears her daughter will wear out her heart by dancing too much and become a Wili, a restless dancing ghost) and Hilarion (a lowly games-keeper, Giselle’s very jealous self-anointed fiancé).
As this is a melodrama, when the curtain rises we must first encounter the anti-hero as he sets the plot in motion: Hilarion, toting either a bouquet or a brace of coneys (depends on the production), places his offering longingly at the entrance to the hut where Giselle and her mother live. But you can sense something is wrong. He’d make an okay son-in-law, but is he sexy? (Depends on the production, but usually the role is interpreted as a thankless and self-defeating exercise).

But the next guy — swooping down into Giselle’s bucolic valley replete with cape, sword, and shadowed by an intrusive but shrewd valet (called Wilfried in the program)– is indeed sexy and most confident of his charms. This elegant mystery man calling himself “Loys” sees no reason to deposit mere offerings before the girl’s door and then back away. He jauntily knocks on the door in triple rhythm, as Adolphe Adam’s music does its lovely variation on “Hickory Dickory Dock.”
As if just awakened, our beautiful heroine bursts out of her house, all abounce. By nature, she walks on air.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Her attraction to the elegant stranger who calls himself “Loys” is a no-brainer. But her modesty forms a kind of wall around her that this newcomer yearns to breach. Giselle, not by nature untrusting, nevertheless relies on a daisy to tell her if her new suitor’s aims are true. “He loves me, he loves me not.” Here is one case where French trumps English: the music in 3/4  time includes a winding and regretful phrase which ends in a question just where a French woman of the 19th century would touch the last petal. This superstitious gesture involves a soft chant of more than just two options: 1) he loves me 2) a little 3) a lot 4) passionately 5) unto madness 6) …not at all. “Unto madness” will perversely prove to define these characters’ lives.
Alas – even if her self-assured suitor tries to increase the odds by cheating – the flower proves prophetic at this moment: he loves her maybe a little but really not at all. The music’s “daisy theme” will haunt them both, from its fractured return during the mad scene to its odd reappearance (as led astray by a cello) for their duet in Act II…

Hilarion returns and bothers the couple. Village life goes on.

The usual harvest festival becomes especially exciting once an aristocratic hunting party arrives. The villagers decide to entertain them with dances. Giselle, prevented by her fretful mother from dancing, presents two of her friends who outdo each other in a technically demanding duet. One of the grand ladies, Bathilde, takes such a particular liking to Giselle that she asks her father, the Duke of Courland, if she might offer her own necklace to the young girl.

Overjoyed by such a gift, Giselle’s happiness grows when she is anointed « Harvest Queen. » Her mother cannot stop her from dancing with and for her friends.

Alas, meanwhile, the suspicious Hilarion actively seeks proof that Loys is not the regular guy he claims to be. He finds it in Loys’s hut: a sword, which by law and custom is forbidden to simple folk.
In fact, Loys is really Albrecht, a nobleman in disguise and who has been long affianced to Bathilde. Unmasked by Hilarion in front of everybody, Albrecht tries to make light of the situation. Giselle, realizing that she is about to lose the only man she has ever loved, begins to lose her mind. Desperately fighting against the darkness that fills her heart – and whether she has a heart attack or stabs herself with Albrecht’s sword depends on the production and the ballerina – she races about, haunted by old melodies, especially that of the “daisies.” Her invisible flowers now clearly shout his “I love you not.” Desperate for any love that is true, real and selfless, she hurls herself into her mother’s arms. And drops dead.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Intermission

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ACT II [50 minutes]

The moonlit second act takes place in a forest glade located somewhere between the village cemetery and a lake. We are in the realm of the Wilis, a ghostly tribe of beautiful young women who had died in despair just before their wedding day. Jilted by their fiancés, these girls are forever condemned to rise out of their graves each night under the spell of their queen, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha dances three solos in a row upon her entrance, all of them exercises in control and release…woe betide one without bounce, a steely softness, and natural gravitas. Thus the wilis embark each night to exact ritual revenge on all men – all of them, not just those who cheat and lie — by luring them one a time into their midst and then forcing each to dance until, exhausted, he dies.
The woebegone Hilarion, bringing flowers to Giselle’s grave, becomes their first victim during this night. But Giselle, summoned from her tomb to be initiated as a Wili, does all in her power to save their next target: Albrecht. He has finally understood that the daisy lied to them both: he loves her, passionately.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel, Belarbi, Arbo. Paris Opera Ballet 1990’s

Giselle’s pleas that Myrtha let him go fall on deaf ears. So our heroine tries to lull Albrecht and protect him by moving only gently and slowly. But they both get carried away be her now truly fatal passion for dancing. To everyone’s surprise, Albrecht is still breathing when the sound of bells signaling dawn shatters the power of the Wilis. Giselle’s superhuman ability to love and to forgive has broken the spell. She may/must now return to her grave to rest in eternal peace. If Albrecht does not die, he realizes that this means he is condemned to something worse: life.
He will remain alone with his memories. Unto madness, perhaps. We will never know how his story ends.

 

At the Palais Garnier in Paris from May 28th through June 5th, 2016.
Choreography by Jean Coralli and Jules Perrot. Music by Adolphe Adam.
Story by Théophile Gautier and Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, after Heinrich Heine, 1841.

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Un argument pour Giselle

Ce que nous considérons aujourd’hui comme le plus grand des ballets de l’ère romantique, eut sa première à l’Opéra de Paris le 28 juin 1841. Aujourd’hui encore réputé pour offrir un des plus riches défis dramatiques à la ballerine comme à son partenaire, ce ballet encapsule tous les thèmes caractéristiques du théâtre romantique et de la littérature gothique : amours inévitablement tragiques, gentilshommes déguisés, héroïnes innocentes et trahies, une scène de la folie, vibrante couleur locale laissant la place à une clairière au clair de lune, tout cela surmonté d’une grosse dose de surnaturel. Écoutez la musique avec vos yeux. La partition d’Adolphe Adam, resplendissante de leitmotivs topiques, anticipe gracieusement la « découverte » par Wagner du procédé.

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 Acte I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle est la plus jolie fille d’un village de conte de fées perdu quelque part dans une région du Rhin rêvée par les Romantiques. Elle a deux passions : son amour pour la danse et son amour pour Loys, un nouveau venu au village, aussi mystérieux qu’il est beau. Elle a deux problèmes : sa mère (qui craint que sa fille n’épuise son cœur à trop danser et qu’elle ne devienne une Willi, un insatiable fantôme dansant) et Hilarion (un humble garde-chasse, le fiancé autoproclamé et jaloux de Giselle).

Comme il s’agit d’un mélodrame, lorsque le rideau se lève, il nous faut rencontrer d’abord cet anti-héros tandis qu’il met l’action sur les rails : Hilarion, trimbalant soit un bouquet soit une paire de lièvres (cela dépend de la production), dépose soupirant son offrande à l’entrée de la chaumière où vivent Giselle et sa mère. Mais on peut d’ores-et-déjà sentir que quelque chose ne va pas. Ce gars-là ferait un beau-fils acceptable, mais est-il sexy ? (Là aussi cela dépend de la production, mais généralement le rôle est interprété comme une tâche ingrate et punitive).

Car voilà que le garçon suivant, qui fait irruption dans la vallée bucolique de Giselle, tout de cape, d’épée, et de valet aussi intrusif que malin – appelé Wilfried dans le programme – est, lui, on ne peut plus sexy et conscient de son charme. Cet élégant homme mystère, se faisant appeler « Loys », ne voit aucune raison valable de déposer une offrande devant la maison de la jeune fille pour ensuite s’éclipser. Il toque avec désinvolture à la porte sur un compte de trois, alors que la musique d’Adam offre une jolie variation « sur l’air du tra dé ri dé ra, et tra la la la. ».

Comme si elle venait de s’éveiller, notre jolie héroïne jaillit de sa maison, toute sautillante. Par nature, elle marche sur les airs.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Son attirance pour l’élégant étranger qui répond au nom de « Loys » ne fait aucun doute. Mais sa pudeur dresse une sorte de muraille autour d’elle que ce nouveau venu ne demande qu’à battre en brèche. Giselle, bien que n’étant pas de nature méfiante, s’en remet néanmoins à une marguerite pour lui dire si les intentions de son nouveau soupirant sont sincères. « Il m’aime, il ne m’aime pas ». Voilà un cas ou le français l’emporte sur l’anglais : la musique en 3/4 déroule un thème plein de regrets qui évoque la question qu’une femme du XIXe siècle poserait en effeuillant le dernier pétale. Ce geste superstitieux convoque une douce mélopée qui compte plus que deux options : 1) Il m’aime 2) un peu 3)beaucoup 4) passionnément 5) à la folie 6) pas du tout ; «À la folie » se révélera cruellement à propos pour définir le destin des personnages du drame.

Hélas – même si son soupirant, très sûr de lui, essaye de conjurer le sort en trichant – la fleur semble prophétiser la réalité du moment : il aime un peu mais pas vraiment à la folie. La musique du « thème de la marguerite » les hantera tous deux, de son retour fracturé pendant la scène de la folie à sa réapparition bizarre (dévoyée par le violoncelle) pendant le duo de l’acte II.

Hilarion revient et dérange le couple. La vie du village suit son cours.

L’habituelle fête des vendanges devient particulièrement passionnante lorsqu’arrive une aristocratique partie de chasse. Les villageois décident de les divertir par des danses. Giselle, empêchée de danser par sa soucieuse de mère, présente deux de ses amis qui se surpassent l’un l’autre durant un duo techniquement exigeant. L’une des nobles dames, Bathilde s’entiche à ce point de Giselle qu’elle demande à son père, le duc de Courlande, si elle peut offrir son collier à la jeune fille.

Parée de ce collier princier, Giselle est élue reine des vendanges. Elle obtient enfin la permission de danser devant ses camarades.

Pendant ce temps, le suspicieux Hilarion recherche la preuve que Loys n’est pas le monsieur tout le monde qu’il prétend être. Il la trouve dans la cabanes de Loys : une épée, qui par loi et coutume est interdite aux gens du commun.

En fait, Loys n’est autre qu’Albrecht, un gentilhomme déguisé en paysan depuis longtemps fiancé à Bathilde.

Démasqué par Hilarion devant toute l’assemblée, Albrecht tente de mettre au clair la situation. Giselle, réalisant qu’elle est sur le point de perdre le seul homme qu’elle ait jamais aimé, commence à perdre la tête. Se battant désespérément contre les ténèbres qui remplissent son cœur – qu’elle meure d’une crise cardiaque ou qu’elle se poignarde avec l’épée d’Albrecht dépend de la production ou de la ballerine – elle déambule, hantée par de vieilles mélodies, tout particulièrement celle de la « marguerite » ; ces fleurs invisibles qui maintenant lui crient tout fort « pas du tout ». Avide de trouver de l’amour qui soit vrai, réel et dévoué, elle se précipite dans les bras de sa mère. Elle tombe morte à ses pieds.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Entracte.

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ACTE II [50 minutes]

Le second acte, éclairé au clair de lune, prend place dans une clairière située entre le cimetière du village et un lac. Nous sommes au royaume des Willis, une fantomatique tribu de jeunes femmes mortes avant leur mariage. Abandonnées par leur fiancé, ces jeunes filles sont à jamais condamnées à sortir chaque nuit de leur tombe sous le charme maléfique de leur reine, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha danse trois solos à la suite, chacun d’entre eux étant un exercice de contrôlé-relâché. Malheur à celles qui sont dépourvue de ballon, d’une douceur implacable et d’une gravité naturelle. Commence alors le rituel de vengeance des Willis envers les hommes – tous les hommes et pas seulement ceux qui ont trompé ou menti – les attirant dans leur rangs puis les forçant à danser jusqu’à ce qu’épuisés, ils meurent.

Hilarion éploré, apportant des fleurs sur la tombe de Giselle, sera leur première victime. Mais Giselle, convoquée hors de sa tombe pour être initiée en tant que Wili, fait tout en son pouvoir pour sauver leur prochaine victime : Albrecht. Il a finalement compris que la marguerite leur avait menti à tous les deux : il aime Giselle passionnément.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel Belarbi Arbo 1990’s

Sa supplique à Myrtha de le laisser aller a rencontré une sourde oreille. Giselle essaye donc d’épargner Albrecht en bougeant le plus doucement et le plus lentement possible ; cependant ils sont comme emportés par sa désormais fatale passion pour la danse. À la surprise générale, Albrecht respire encore lorsque le son des cloches signalant l’aurore met fin au pouvoir de Willis.

La surhumaine capacité d’amour et de pardon de Giselle a rompu le maléfice. Elle va pouvoir – elle doit maintenant – retourner à sa tombe pour y jouir de la paix éternelle. Si Albrecht ne meurt pas, il réalise que cela signifie qu’il est condamné à quelque chose de pire : la vie.

Il restera seul avec ses souvenirs, jusqu’à la folie peut-être. Nous ne saurons jamais comment l’histoire se termine.

Au palais Garnier du 28 mai au 5 juin 2016
Chorégraphie Jean Coralli et Jules Perrot. Musique, Adolphe Adam.
Argument de Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint Georges, d’après Heinrich Heine.

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Si tu ne m’aimes, prends garde aux tiens

P1000939Frankenstein, Royal Ballet. Chorégraphie de Liam Scarlett. Musique de Lowell Liebermann. Décors de John MacFarlane. Orchestre du Royal Opera House dirigé par Koen Kessels.

Ayant lu le roman de Mary Shelley quelques heures à peine avant d’en découvrir l’adaptation chorégraphique, je me demandais comment une intrigue assez tortueuse et, au fond, plus morale que fantastique, trouverait sa traduction scénique. À rebours du mythe cinématographique à gros boulons sur la boîte crânienne, Frankenstein (ou Le Prométhée moderne) donne en effet la part belle à l’intériorité des personnages, en particulier Victor Frankenstein le démiurge, mais aussi sa Créature malheureuse, dont les tourments ont autant de relief que les pérégrinations. Le monstre se forme en cachette – il a appris le langage des humains, lit Milton, Plutarque et Goethe ! – et sa sensibilité le porterait au bien si son créateur ne l’avait renié avec dégoût, et si tous ne se détournaient de lui avec horreur et mépris.

Alors que le roman abonde en acteurs secondaires et épisodes enchâssés, voyage en Écosse et frissonne aux abords du Pôle Nord, Liam Scarlett rapatrie tous les personnages au sein du cercle familial, et condense l’action sur deux lieux : la maison de la famille Frankenstein à Genève, et l’université d’Ingolstadt (Bavière), où Victor, profondément affecté par le décès récent de sa mère, et se jetant à corps perdu dans la physique et la chimie, se met en tête d’animer la matière morte (cela lui prend deux ans ; sur scène, heureusement, effets stroboscopiques et pyrotechniques plient l’affaire en dix minutes, vive l’électricité). Le synopsis, quoique touffu, est plutôt lisible ; par exemple, le passage de l’affection enfantine à l’amour entre Victor et Elizabeth Lavenza, petite orpheline recueillie par la famille, est joliment rendu. Il y a une exception, cependant : dans le roman, la Créature tue William, le petit frère de Victor, puis se débrouille pour faire accuser Justine Moritz, la nounou du gamin ; sur scène, ce passage est éludé, et de nombreux spectateurs se demandent comment le médaillon que portait William est passé des mains de la Créature aux poches de la jeune fille.

Mais c’est un détail : le chorégraphe concentre le propos sur l’humanité malheureuse du monstre, et transpose habilement certains passages. Dans le roman, la seule personne qui écoute la Créature sans la rejeter est un vieil aveugle ; ici, à la faveur d’un jeu de colin-maillard, le petit William danse avec lui, dans un poignant pas de deux tout de naïveté enfantine et de tendresse précaire (bien sûr, le gosse commet la bévue d’enlever son bandeau et de se mettre à hurler, scellant son sort). Autre bonne idée, au premier acte, une scène de taverne à Ingolstadt met en exergue la solitude studieuse de Frankenstein ; on se croit au premier abord dans une copie des scènes de beuverie à la MacMillan, mais le sens de la scène change quand étudiants, laborantines et filles en cheveux se mettent à harceler le seul ami de Victor, Henry Clerval, soudain victime d’une glaçante cruauté de meute.

À part cet épisode, les passages dévolus au corps de ballet sont un gros point faible de l’œuvre. Histoire de faire danser un peu la troupe, Scarlett dote la famille Frankenstein d’une nombreuse domesticité (acte I). Mais cette transposition est un contresens : le père Frankenstein est une figure de la ville de Genève, pas un aristocrate en son manoir. « Les institutions républicaines de notre pays ont engendré des coutumes plus simples et plus souples que celles prévalant dans les grandes monarchies voisines », lit-on dans le roman. Il est donc assez ballot de faire danser un menuet guindé aux invités de l’anniversaire de William (acte 2) et maladroit de faire du mariage entre Victor et Elizabeth (acte 3), l’occasion d’un grand bal décalqué de La Valse d’Ashton, avec invités en habits scintillants et froufroutants au pied d’un grand escalier ridiculement Broadway. Cette typification sociale paresseuse ne serait pas si grave –  je ne plaide pas la fidélité à l’œuvre de Mary Shelley – si elle ne recouvrait une lassante unicité d’inspiration. Or, le secret d’un ballet en trois actes réussi réside aussi dans la variété. Scarlett aurait dû inventer n’importe quoi – une gigue genevoise, un branle alpin, une farandole yodlée, que sais-je – plutôt que de faire danser tout le monde pareil tout le temps, en accumulant jusqu’à plus soif des formules chorégraphiques éculées.

Deux distributions principales ont porté cette création (le duo Nuñez/Muntagirov a été retiré tardivement). Avec Sarah Lamb en Elizabeth et Tristan Dyer en Victor, tout est propre mais désincarné. Au début du pas de deux central, quand Frankenstein commence à être ravagé par la culpabilité et l’angoisse, Sarah Lamb avance, recule, avance à nouveau, c’est joli et tout lisse (soirée du 17 mai). Quand Laura Morera effectue le même pas, elle donne à voir l’hésitation de la fiancée aimante face à un homme qu’elle doit ré-apprivoiser. Le partenariat avec Federico Bonelli, moins fluide mais plus investi, fait ressortir les arêtes de la relation (soirée du 18 mai). Ce qui, avec le premier « cast », semblait sans nécessité profonde, intrigue et passionne avec le second. Par sa noirceur et son impétuosité, Bonelli parvient même à donner la chair de poule lors de la séquence où il redonne vie à un cadavre démantibulé (on voit clairement que l’expérience est conçue dans le fol espoir de faire revivre sa mère). Dans le rôle de l’ectoplasme à la fougue animale, Steven McRae déploie une étonnante palette d’expressions, passant en un clin d’œil de la douceur maladroite à la rage destructrice. Il suffirait d’une parcelle d’amour, que personne ne lui donnera jamais, pour faire de lui une simple mocheté moralement charmante.

Avec cette distribution, la séquence finale, qui voit le Chauve à cicatrices trucider Henry (Alexander Campbell) puis étrangler Elizabeth (pourtant, Morera crie grâce avec une éloquence à émouvoir les pierres), puis se battre avec Victor, est d’une rare intensité. La remarque vaut en fait pour l’ensemble du cast (avec une mention spéciale pour la Justine de Meaghan Grace Hinkis et l’incarnation de William par le petit Guillem Cabrera Espinach), qui porte le drame de manière beaucoup plus convaincante que l’équipe, conventionnellement jolie et lisse, accompagnant Lamb et Dyer.

Steven McRae et Federico Bonelli - © ROH 2016 - Photographie d'Andrej Uspenski

Steven McRae et Federico Bonelli – © ROH 2016 – Photographie d’Andrej Uspenski

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Giselle : à la Folie…

Natalia Makarova, Londres 1966 (juste après sa défection).

Natalia Makarova, Londres 1966 (juste après sa défection).

A la question « Pourquoi, de tous les ballets romantiques crées dans les deux décennies de la monarchie de juillet Giselle est-il le seul qui a été conservé pieusement en Russie sans être totalement réécrit par Marius Petipa (car même la Sylphide n’a pas eu cet honneur), les balletomanes, et sans doute les danseurs, répondront immanquablement « A cause de « la scène de la folie ».

Pourtant, à la création de Giselle, en mai 1841, cette scène qui clôt le premier acte n’était qu’un des nombreux jalons connus, voire attendus, d’un ballet concocté au millimètre.

L’inconditionnel du ballet a du mal à considérer « Giselle » comme un « produit ». On découvre pourtant toujours tôt ou tard, au détour d’un programme bien ficelé, que c’était bien le cas en 1841.

Car s’il est communément accepté que le Protée littéraire Théophile Gautier est l’auteur du livret, il serait plus vraisemblable de le considérer comme l’inventeur de l’idée originale et l’esprit enthousiaste qui a porté par son énergie et sa notoriété la concrétisation à la scène de celle-ci. Il ne s’en est jamais caché. Son rêve, à la rencontre de Henrich Heine et des « Orientales » de Victor Hugo, lui avait tout d’abord inspiré pour l’acte 1 un scénario plutôt vague, pour ne pas dire brouillé, très proche dans l’esprit de « La Valse » de Balanchine.

« On aurait vu une belle salle de bal chez un prince quelconque : les lustres auraient été allumés, les fleurs placés dans les vases, les buffets chargés, mais les invités n’auraient pas été arrivés encore ; les Wilis se seraient montrées un instant, attirées par le plaisir de danser dans une salle étincelante de cristaux et de dorures et l’espoir de recruter une nouvelle compagne. […] Giselle, après avoir dansé toute la nuit, excitée par le parquet enchanté et l’envie d’empêcher son amant d’inviter d’autres femmes, aurait été surprise par le froid du matin […], et la pâle reine des Wilis, invisible pour tout le monde, lui eût posé sa main de glace sur le cœur »

La Presse, 5 juillet 1841

Toujours, le poète reconnut le rôle qu’avait joué son principal collaborateur, Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, un des plus habiles faiseurs du théâtre de cette époque. Fort de sa connaissance des ficelles du théâtre romantique, ce dernier broda sur la rêverie de Gautier un argument à la formule mélodramatique et fantastique bien éprouvée qui, si l’on en croit l’ouvrage de Serge Lifar, « Giselle chef d’œuvre du ballet romantique », répondait dans sa forme originale à un canevas déjà conventionnel répété à l’identique sur les deux actes.

Dans ce schéma qui pourrait être vu comme l’équivalent du calibrage à la seconde des blockbusters hollywoodiens, des thèmes à succès déjà présentés dans des oeuvres antérieures étaient incorporés avec flair. La scène de la folie était l’un d’entre eux. En effet, la scène romantique, aussi bien lyrique que chorégraphique, était alors peuplée de femmes aux cheveux lâchés et aux idées suicidaires depuis déjà une bonne vingtaine d’années : «Nina» (ballet de Milon de 1813 d’après l’Opéra comique pré-romantique « Nina ou la folle par amour » de 1786), « Les Puritains » de Bellini et « Lucia di Lamermoor » de Donizetti en 1835, ou enfin « La Fille du Danube » (pour Marie Taglioni en 1836).

Après une première au succès éblouissant réunissant une jeune première dans tout l’éclat de sa jeunesse (La jeune italienne Carlotta Grisi), un compositeur à succès (Adolphe Adam, roi de l’opéra comique), un maître de ballet savant et son « nègre » aussi talentueux qu’ambitieux (Jean Coralli et Jules Perrot), «Giselle ou les Willis» a lentement volé à «La Sylphide» son titre d’archétype du ballet romantique.

Plus que cela. Ce ballet et son interprète principale auraient accompli la synthèse sublimée des deux tendances du ballet romantique incarnées jusque-là par deux grandes ballerines de l’Académie royale de musique, toutes deux absentes en 1841 : l’éthérée, personnifiée par Marie Taglioni, créatrice de «La Sylphide» (1832), et la charnelle couleur locale prenant les traits gracieux de Fanny Elssler, créatrice de la sensuelle Cachucha dans le «Diable boiteux» (1836).

Mais Carlotta Grisi fut-elle bien la « Giselle des deux actes », alliant le tempérament dramatique conduisant à la scène de la folie et la grâce éthérée de « l’âme dansante » au deuxième ? Selon l’historien de la danse Ivor Guest, on peut en douter. Si on l’en croit, Carlotta Grisi n’est pas la véritable inventrice de la très fameuse scène de la folie ; non qu’elle n’exista pas dans le livret original, mais sa place pivot dans le ballet n’a pas été consacré par la jolie danseuse.

Dans les premières revues du ballet, y compris celle de Théophile Gautier, c’est surtout le charme et la fraîcheur de Grisi qui ont marqué dans le premier acte. Vêtue d’un corsage pourpre sur une jupe jaune, Giselle n’avait rien d’une jeune fille au cœur fragile.

D’ailleurs, la scène de la folie, comme dans « La Fille du Danube », était sans doute plutôt une scène de désespoir conduisant au suicide. L’épée d’Albrecht n’était peut-être pas retirée à temps des mains de la jeune fille.

« Chez les femmes, la raison est dans le cœur ; cœur blessé, tête malade. Giselle devient folle, non pas qu’elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c’est une folie douce, tendre et charmante comme elle. […] Dans un éclair de raison, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l’épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soin inutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. »

Théophile Gautier, « Les Beautés de l’Opéra ». La Giselle

La « folie douce » sans grands élans dramatiques était sans doute ce qu’avaient trouvé Perrot et Gautier pour masquer que Carlotta, dont le charme reposait surtout sur son naturel enjoué et sur sa fraîcheur, n’était pas une « tragédienne ». Dans sa critique de la première, Gautier écrit :

« Pour la pantomime, , elle a dépassé toutes les espérances ».

Doit-on croire que Théophile se sent soulagé? Mais même là, le jeu de Carlotta repose plutôt sur les charmes de sa personnes que sur son pouvoir dramatique.

« C’est la nature et la naïveté même »

En fait, Grisi aurait surtout été une Giselle du Second acte, si on lit les critiques britanniques soigneusement dépouillées par Ivor Guest.

« Le second acte créa une plus forte impression que le premier, en partie en raison de la vogue romantique pour le surnaturel, peut-être en partie aussi car il convenait mieux au style  de Grisi. […] Alors que le ballet entier était donné lorsqu’Elssler le jouait, Grisi n’apparaissait souvent que dans l’acte 2. »

Romantic Ballet in England, chapitre  14.

Alors quid de la scène de la Folie ?

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En fait, la véritable créatrice de cette strate émotionnelle supplémentaire qui a fait du ballet le modèle achevé du ballet romantique ne serait autre que… Fanny Elssler, la représentante de la danse terre à terre. En 1843, de retour de sa triomphale tournée aux Etats-Unis, la belle Fanny, en procès avec l’Opéra de Paris, ne pouvait revenir s’y produire. Elle se présenta donc à Londres où l’impresario Benjamin Lumley l’engagea pour danser le rôle tandis que Carlotta Grisi honorait son contrat parisien. Ce fut apparemment une révélation.

Son rendu du rôle était très différent de celui de Grisi, et plus proche de l’interprétation attendue aujourd’hui, en ce qu’elle transféra le centre d’intérêt du climat sentimental de l’acte deux vers la tragédie de la fin de l’acte 1 […] « D’après ce que nous connaissons de Fanny Elssler depuis longtemps, nous nous attendions à une remarquable interprétation », lisait-on dans le Times, « Mais nous ne nous attendions pas à un tel chef d’œuvre, à un telle largeur de conception et à une telle perfection dans l’exécution. » Là ou Carlotta avait donné une impression de « douce mélancolie », une sorte de « sentiment éthéré insurpassable », Elssler donnait sa marque en créant « avec un trait assuré, un personnage hautement tragique ». La comparaison des deux scènes de la folie ne laissait aucun doute sur le fait que celle d’Elssler était infiniment supérieure. « Le jeu de Carlotta dans cette scène d’agitation délirante était d’une toute autre nature » écrivait le Morning Herald. « Il provoquait seulement occasionnellement la pitié, avec au passage une certaine admiration pour l’agilité et l’intelligence de la danseuse. Fanny Elssler fait beaucoup plus […]

[…] « La franche et confiante jeune fille, jusque là si sautillante et enjouée, change en un instant ; sa vivacité laisse la place à la plus intense des colères ; Son port transpire la dignité et l’orgueil outragé, et les lèvres pincées, le sourcil relevé, la narine dilatée, et la silhouette érigée, dénote le mépris et l’indignation qui la consume. Puis sa contenance se teinte d’appréhension et l’horreur la rend faible et craintive. Un sourire éclaire son apparence mais c’est un sourire de fou, le calme intermittent et surnaturel d’un esprit déséquilibré. Elle est prise de fièvre des Willis et danse de manière sauvage et incohérente, mélangeant dans son mouvement quantité de petites touches éminemment belles et pathétiques. Elle regarde un moment son amant avec admiration et dévotion et le couve d’une tendresse presque enjouée- puis le repousse comme s’il était un serpent ; et puis, dans un apparent moment de lucidité, lui redonne sa tendresse alors qu’elle effeuille des fleurs imaginaires. Un moment d’obscurité intervient, elle erre, solitaire et abattue, comme si elle était absorbée par une horrible rêverie. Sa mère, misérable et désespérée la serre tendrement dans ses bras mais elle ne la reconnait pas- elle reste froide, insensible et prostrée. Commandée par quelques pouvoirs mystérieux, elle essaye de danser à nouveau, mais son pas vacille, son œil devient fixe et sans éclat et vous sentez le froid qui s’insinue dans son cœur. La main de la mort est là, et elle s’effondre avec l’insensibilité du marbre dans les bras de sa mère ».

Alors, y aurait-il eu deux Giselles originales, l’une du second, puis l’une du premier acte ?

En fait, rien ne dit que Fanny Elssler ne pouvait être une Giselle du second. En 1838, elle s’était déjà essayée au ballonné et au style chrétien de Marie Taglioni en reprenant « La Sylphide » et « La Fille du Danube » et … avait provoqué l’émeute.

« Il y a eu tumulte, émeute, bacchanale, bataille à coups de poing, bravos frénétiques, sifflets endiablés, comme du temps des plus belles exaspérations classiques et romantiques… »

Il est plus vraisemblable que ce scandale s’expliquait par le fait qu’elle devenait une menace pour sa rivale Taglioni que parce qu’elle y était mauvaise. C’est du moins ce que pensait Théophile Gautier.

« Elle danse aussi bien et joue mieux que sa rivale. […] Melle Elssler, dans l’intérêt de l’administration, a bien voulu se charger des rôles qui n’ont pas été créés pour elle, mais qu’elle a su rajeunir et s’approprier… »

La Presse, 2-3 novembre 1838

Giselle, Anna Pavlova aux alentours de sa prise de rôle en 1903

Giselle, Anna Pavlova aux alentours de sa prise de rôle en 1903

On se gardera bien néanmoins de faire de Fanny Elssler la véritable créatrice de «Giselle». Mais en revanche, le fait qu’un incontournable de ce ballet ait été propulsé par une autre que sa créatrice montre en creux les fortes qualités du ballet, laissant une grande latitude d’interprétation aux danseuses.

On remarquera aussi que ni l’une ni l’autre de ces premières Giselles ne pouvaient se décrire comme de frêles et maladives jeunes filles. Ni Carlotta, enjouée et fraîche, ni Fanny, voluptueuse et dramatique, ne sortaient de leur chaumière en robe bleue avec « le regard triste et amical de ceux qui vont mourir jeune ». Le souffle au cœur, qui sert de préfiguration à la scène de la folie, ce sont les Russes qui l’ont lentement inventé.

C’est cette version que les Parisiens redécouvrirent, en juin 1910, avec les ballets russes de Serge de Diaghilev après une disparition du répertoire de près de cinquante ans ; avec Karsavina d’abord, puis Pavlova dont André Levinson a vanté la scène de la folie :

Les ballerines russes ont l’habitude de traiter la scène de la folie avec une recherche de la vérité si extrême […] que l’esprit conventionnel du genre s’en est trouvé ébranlé. Pavlova se précipite dans le délire tragique de Giselle avec une conviction et une douloureuse ferveur. Mais elle transpose le brutal « fait divers » par son intuition chorégraphique […] Ainsi Pavlova exprime, beaucoup plus que l’analyse mimique de la folie étonnamment observée, la détresse de cette âme ailée sombrant dans les ténèbres par la déformation voulue du rythme chorégraphique, par cette danse douloureuse, entrecoupée comme un sanglot, intermittente, brisée…

1929, Danse d’aujourd’hui : « Anna Pavlova et la légende du cygne »

Enfin et surtout, c’est Olga Spessistseva dans les années 20 et 30 que la communauté de destin avec l’héroïne du ballet a fini par la fixer comme l’archétype de Giselle : frappée par le sort, frêle … et brune quand Grisi et Ellsler étaient des blondes.

Mais la violence tragique de la scène de la folie qui est parvenue jusque à nous et qu’ont endossé les grandes interprètes du rôle à Paris, c’est à Elssler qu’on la doit certainement ; Yvette Chauviré a même montré, en son temps, qu’on pouvait allier cette puissance dramatique (les photographies de Baron en font foi) avec une conception presque « grisiste » de l’épisode.

« C’est avec une grâce très émouvante et humble que son esprit s’échappe de son corps qui glisse des bras d’Albert comme une fleur blessée »

Quoi qu’il en soit, mesdames les danseuses du XXIe siècle, blondes ou brunes, frêles ou pétulantes de santé, grandes ou petites, aujourd’hui comme jadis, faites nous pleurer pendant la scène de la folie de Giselle!

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Boucles hostiles

P1010032Les Applaudissements ne se mangent pas (Maguy Marin, 2002). Opéra Garnier, soirée du 27 avril 2016.

À part le rideau multicolore, fait de rubans de plastique encadrant la scène, rien n’est gai dans la pièce de Maguy Marin. La musique de Denis Mariotte, oppressante, évoque tantôt le vrombissement d’un moteur tantôt le vacarme d’une chaîne d’assemblage, et enferme le spectateur dans sa boucle sonore. Les danseurs – quatre filles et quatre garçons – apparaissent ou disparaissent à travers le rideau, traversent la scène en marchant, en courant. Se toisent, s’évitent, s’affrontent.

La tension est palpable. Elle irrigue la gestuelle, les regards, et explose dans les rapports entre les personnes. Dans Les applaudissements ne se mangent pas, le corps est un instrument de combat. Les portés sont hostiles : l’autre est un appui, un moyen de scruter l’horizon de plus haut ; on l’escalade, puis l’on s’en détache sans un regard. Chaque interaction semble empreinte d’hostilité ou de défiance.

On se chiquenaude, on s’attrape par les tempes, on se repousse. Les positions sont interchangeables – tel oppresseur devient oppressé – mais pesamment répétitives. Par moments, un danseur s’effondre, convoquant une image de mort. Un autre vient le porter hors de scène. À de très rares moments – une accolade entre deux danseurs vers la vingtième minute, trois pas de deux au sol vers la quarantième – l’idée de la coopération pointe le bout de son nez. Fausse piste, vain espoir. Au final, l’apaisement ne semble jamais que le sous-produit de l’épuisement.

Je découvre après le spectacle que la pièce, créée en 2002 pour la Biennale de Lyon, qui avait pour thème l’Amérique latine, fait écho à Las venas abiertas de América Latina (1971), d’Eduardo Galeano.  L’arrière-fond politique de l’œuvre s’éclaire, sans chambouler l’impression d’ensemble, car tout dans la chorégraphie parle de suspicion, de domination, bref, de tension dans les relations humaines.

Les applaudissements sont mous, et durent 90 secondes à tout casser. Heureusement qu’on n’en nourrit pas les danseurs, qui paient injustement le prix de l’âpreté du propos.

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Roméo et Juliette 2016 : un temps du bilan

La série des représentations de Roméo et Juliette s’est achevée le 16 avril dernier et il est grand temps pour notre traditionnel bilan.

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En 2016, Les Balletonautes ont pris, une fois encore, la mesure de leur attachement à la version de ce ballet par Rudolf Noureev. Un attachement qui ne va pas nécessairement de soi comme le montre le premier article préparatoire de Cléopold où il se retrouve confronté à sa lointaine première vision du ballet. À la découverte d’un ballet de Noureev, on est souvent dérouté par l’abondance de pas et d’intentions. Ses opus peuvent d’abord être inconfortables à l’œil mais, ensuite, on ressent invariablement un manque lorsqu’on voit une mouture des mêmes ballets par d’autres chorégraphes. Les danseurs semblent avoir paradoxalement une approche similaire. Dans une interview fleuve sur Danses avec la Plume, Héloïse Bourdon ne dit-elle pas :

« La technique de Rudolf Noureev est très dure. […] Au début c’est contradictoire, ce n’est pas vraiment naturel. Mais plus on pratique plus on trouve des oppositions.  […]Je vois qu’il y a des choses peut-être pas évidentes à la base mais une fois que l’on t’a donné la clef de la chose qui te manque, que ce soit musicalement ou techniquement, ça aide et la chose devient organique… En tout cas, plus organique. Moi j’aime ce qu’il a fait. Rudolf Noureev était un visionnaire chorégraphique. Il n’y a pas de ballet de lui que je n’aime pas.»

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Mais venons-en aux représentations.

Filant la métaphore épistolaire initiée lors d’un autre programme, nos considérations seront enrichies par la – ô combien tardive – relation des spectacles auxquels James a assisté durant cette reprise. À son tour, d’écrire des lettres !

Car c’est lui qui a inauguré la série en assistant à la première de cette reprise le 19 mars. Le couple réunissant Amandine Albisson et Mathieu Ganio l’a globalement convaincu :

Quoi dire sur mes distributions Roméo et Juliette ?

Ganio/Albisson : le couple jumeau…

il est un Roméo idéel (ce n’est pas une coquille : la maîtrise est si complète que le personnage paraît imaginaire, tout droit sorti de l’imagination plutôt que du réel sublunaire) et enchante dès ses premiers piqués arabesque ; il danse moelleux, semblant toujours avoir le temps; elle donne à la danse de Juliette une précision et une attaque qu’on n’a pas vues dans ses récentes prises de rôle, et ceci aussi bien dans les agaceries de bas de jambe de la première scène que dans les mouvements plus expressionnistes du second et troisième acte.

Leur partenariat m’a fait comprendre – et je n’ai pas souvenir d’avoir eu cette impression auparavant, ni en vidéo ni lors de la reprise de 2011  – que les pas de deux du Roméo & Juliette de Noureev reposent non pas sur la passion (la conception MacMillan), mais sur la gémellité : la scène du balcon, notamment, fourmille de mouvements identiques, en canon ou en miroir, qui manifestent la découverte de l’âme-sœur ; quelque chose de léger se joue dans l’échange  – les baisers, presque enfantins, sont comme le prolongement des jeux (à comparer à Tcherniakov/Casse-Noisette, où une embrassade déclenche un cataclysme – vision dramatique, et au fond bien puritaine, de la sexualité) et Ganio/Albisson, par leur proximité physique (taille, finesse, propreté), le donnent joliment à voir.

Un petit bémol, James ?

Ganio/Albisson convainquent sans prendre aux tripes. Ils sont si bien accordés qu’on en oublierait presque leur destin tragique.

Commença alors une série de changements de distribution, réminiscence d’une période qu’on aurait voulu révolue. Cléopold a regretté de ne pouvoir découvrir la Juliette de Muriel Zusperreguy ; cette danseuse dessine toujours ses personnages bien plus grands que l’étroit espace de la cage de scène. Mais il a eu en compensation le plaisir de voir un couple d’un soir, Josua Hoffalt et Myriam Ould-Braham, dresser un portrait d’adolescents qui deviennent adultes dans la douleur (le 22 mars).

La vision aura été fugace. Dès la représentation suivante, Josua Hoffalt avait déclaré forfait. Du coup, lorsque Fenella vit le couple réunissant Léonore Baulac et Germain Louvet, il ne s’agissait pas, comme prévu, d’une double prise de rôle mais d’un travail déjà bien rôdé, les jeunes danseurs ayant assuré le remplacement. Germain Louvet était un Roméo « au jeu charmant et engagé, à la belle arabesque » mais peut-être encore un peu trop « poulain ». Léonore Baulac dressait le portrait d’une « Juliette à la bride sur le cou. Plus tout à fait jeune fille et pas encore femme, avide de vie et d’amour, qui ne s’embarrasse pas de nous le rendre joli à l’œil. » (si, si, c’est un compliment !).

Puis ce fut hélas au tour de Myriam Ould-Braham de disparaître des distributions ; et Léonore Baulac de prendre sa place aux côtés de Mathias Heymann. C’est James qui a essuyé les plâtres (le 10 avril en matinée).

Je passe sur Baulac-Heymann ; j’étais trop déçu du forfait de MoB (annoncé avec une déplaisante désinvolture par l’Opéra de Paris : « Le rôle de Juliette sera interprété par… », dit au micro sur le ton de « Le train pour Bayonne partira voie 2 » et sans citer le nom de la ballerine blessée ni rien expliquer…) pour être vraiment juste à l’égard de la prestation de la remplaçante. Qui plus est, le partenariat improvisé manquait encore de rodage.

Le 13 avril, sur la même distribution, l’impression est toute autre. La prestesse – désormais contrôlée – des pirouettes d’Heymann, la danse « volontaire » de Baulac, les « petits angles » du partenariat qui disparaissent sur la durée, dressent un portrait d’amants qui courent allègrement au tombeau.

Entre-temps, James avait trouvé sa distribution « idéale » sur cette série (soirée du 8 avril) :

Gilbert/Marchand ; il est un Roméo emporté, au bon sens du terme (lors de la première scène, son mouvement donne l’impression d’être toujours tourné vers l’après, non par précipitation, mais par anticipation). Il a un défaut visible à travailler – ses pieds –  et des qualités qui emportent l’adhésion : le sens des épaulements, et un sourire ravageur, à la Christophe Duquenne. Gilbert, dont l’interprétation cisèle chaque moment, fait penser à Loudières, dont elle a le regard d’oiseau et le physique de brindille, mais aussi l’inaltérable juvénilité du saut.

Gilbert/Marchand émeuvent aux larmes ; peut-être parce que vus de très près – cela joue – ; sans doute aussi parce que leur différence de taille et de carrure fait crisser l’imaginaire, et qu’ils la compensent par le débordement émotionnel.

En dépit des tressautements de la distribution des rôles principaux, les sujets de satisfaction ont été nombreux. Le ballet de Noureev est dans les gènes de la compagnie. Il convient à son style un peu minéral, aux antipodes du lyrisme romantique.

Dans les seconds rôles, de nombreux danseurs s’illustrent. Que ce soit les « vétérans » Stéphanie Romberg (très noble dame Capulet) ou Emmanuel Thibaut (merveille de fraîcheur technique dans Mercutio), les confirmés (Fenella devient lyrique à l’évocation du Benvolio de Sebastien Bertaud et Cléopold s’est laissé séduire par le Tybalt de Florian Magnenet) ou enfin la jeune génération : François Alu a fait feu des quatre fers dans Mercutio et Révillion de son élégance passionnée dans Benvolio ; les Pâris ont laissé leur marque (Yann Chailloux, « une présence claire et élégante » ou surtout Pablo Legasa) ; enfin, Fanny Gorse a été une piquante Rosaline.

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*                                       *

En cette période troublée et incertaine, la compagnie du ballet de l’Opéra brille donc d’un bel éclat. Y aura-t-il enfin quelqu’un pour remettre cette étoile sur orbite comme l’avait fait jadis Rudolf Noureev ?

R1J BOLSHOI

« Roméo et Juliette » en répétition, ça prend facilement un petit air de « West Side Story ». Première visite du Bolchoï à New York. 1958

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Roméo et Juliette : jeux d’enfants

BastilleRoméo et Juliette, soirée de 13 avril 2016

Difficile d’imaginer une progression de couple plus différente que celle du couple Baulac-Heymann comparé à Ould Braham-Hoffalt. Elle est inverse. Lorsqu’ils se rencontrent leur premier pas de deux a de charmants petits « angles ». Ils mettent en scène deux cœurs qui sont attirés l’un par l’autre mais dont les corps se cherchent encore. Elle est une adolescente enjouée, un peu têtue (sa danse est précise sans tous les glacis que lui donnera un jour l’expérience) et lui un jeune homme charmeur (il a une incomparable façon d’attirer l’attention sur les gestes entreprenants de son personnage), direct (la célérité très impressionnante de ses pirouettes) et idéaliste (il les finit parfois avec des arabesques suspendues qui touchent le fond de l’âme du spectateur).

Leur rencontre se fait au milieu d’un groupe d’amis-ennemis aussi bien équilibré qu’il est individualisé. Revillion-Benvolio est un jeune rêveur qui s’affirme au cours du drame. Il est évident qu’à la fin c’est lui qui a battu le rappel des deux familles autour du tombeau de Juliette. Alu, un Mercutio plus « âgé » de quelques mois dans sa bande d’amis, émerveille par son sens du jeu pantomime qui se fond dans les chorégraphies les plus techniques. Il est au dessus de sa danse et peut donc se permettre quelques facéties supplémentaires alors même qu’il effectue les tricotages de jambes les plus torturés. Sa scène badine et vacharde aux dépends de la nourrice de Juliette, parfaitement épaulée par Révillion, est un chef d’œuvre de drôlerie. On est plus circonspect sur sa ligne, par trop courte et ramassée, mais on se laisse gagner par la richesse de son registre expressif. Sa scène de mort, en totale rupture de ton, est des plus saisissantes. Son meurtrier, Tybalt-Magnenet touche par sa juvénilité apparente. Les jeux de l’enfance ne sont pas loin. Ce qui frappe d’ailleurs, c’est la connexion qui semble exister entre les danseurs. On a le sentiment d’une forme d’intimité entre ces jeunes gens appartenant à des mondes antagonistes. Le temps n’est pas si loin où ils jouaient ensemble, avant que la gangrène des préjugés familiaux ne les contamine à leur tour. Il y a d’ailleurs une certaine forme de jeu dans le combat entre Tybalt et Roméo : en pleine rixe, Magnenet lance et rattrape sa dague comme un adolescent frimeur.

Par contraste, Pâris est étranger au groupe. Cet élégant jeune homme de famille fortunée ne sait pas exactement où il met ses pieds… qui font des merveilles. Pablo Legasa nous joue son petit air du « Et si c’était moi, Roméo » avec conviction et sérénité. Dans la sérénade à la mandoline, il nous gratifie d’une série de pirouettes attitudes en dehors achevées en arabesque suspendue, parfaites et immaculées. Le danseur fait mouche ; incontestablement.

Cet environnement de seconds rôles incarnés porte littéralement l’interprétation du couple principal. Léonore Baulac et Mathias Heymann ne partent pas du même point mais ils entrent en synergie dès la scène du balcon, même s’il y est encore beaucoup question de jeu. A l’acte 3, Juliette-Baulac reste une adolescente et Roméo-Heymann un jeune homme impulsif. Mais leur pas de deux de la chambre, par son lyrisme intime, montre que l’attirance s’est transmuée en accord charnel. Les deux grands enfants courent alors au bord du précipice puis s’y jettent sans plus réfléchir. Heymann vole plus qu’il ne court vers le lit mortel de Juliette et cette dernière se jette sur le couteau comme on embrasse l’être aimé.

Cette vision romantique en diable n’est peut-être pas celle qui se rapproche le plus de la conception de Rudolf Noureev mais elle vous emporte néanmoins par sa dynamique inflammable et haletante.

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