Boucles hostiles

P1010032Les Applaudissements ne se mangent pas (Maguy Marin, 2002). Opéra Garnier, soirée du 27 avril 2016.

À part le rideau multicolore, fait de rubans de plastique encadrant la scène, rien n’est gai dans la pièce de Maguy Marin. La musique de Denis Mariotte, oppressante, évoque tantôt le vrombissement d’un moteur tantôt le vacarme d’une chaîne d’assemblage, et enferme le spectateur dans sa boucle sonore. Les danseurs – quatre filles et quatre garçons – apparaissent ou disparaissent à travers le rideau, traversent la scène en marchant, en courant. Se toisent, s’évitent, s’affrontent.

La tension est palpable. Elle irrigue la gestuelle, les regards, et explose dans les rapports entre les personnes. Dans Les applaudissements ne se mangent pas, le corps est un instrument de combat. Les portés sont hostiles : l’autre est un appui, un moyen de scruter l’horizon de plus haut ; on l’escalade, puis l’on s’en détache sans un regard. Chaque interaction semble empreinte d’hostilité ou de défiance.

On se chiquenaude, on s’attrape par les tempes, on se repousse. Les positions sont interchangeables – tel oppresseur devient oppressé – mais pesamment répétitives. Par moments, un danseur s’effondre, convoquant une image de mort. Un autre vient le porter hors de scène. À de très rares moments – une accolade entre deux danseurs vers la vingtième minute, trois pas de deux au sol vers la quarantième – l’idée de la coopération pointe le bout de son nez. Fausse piste, vain espoir. Au final, l’apaisement ne semble jamais que le sous-produit de l’épuisement.

Je découvre après le spectacle que la pièce, créée en 2002 pour la Biennale de Lyon, qui avait pour thème l’Amérique latine, fait écho à Las venas abiertas de América Latina (1971), d’Eduardo Galeano.  L’arrière-fond politique de l’œuvre s’éclaire, sans chambouler l’impression d’ensemble, car tout dans la chorégraphie parle de suspicion, de domination, bref, de tension dans les relations humaines.

Les applaudissements sont mous, et durent 90 secondes à tout casser. Heureusement qu’on n’en nourrit pas les danseurs, qui paient injustement le prix de l’âpreté du propos.

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1 commentaire

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Une réponse à “Boucles hostiles

  1. agnès puaux

    Cette pièce est un sombre pensum, emmerdifiant à souhait, ce que, me semble-t-il, vous suggérez élégamment.. La musique (?) donne l’impression pénible de passer une IRM, et de danse, point. Marcher, se croiser, se toiser, courir, sortir, revenir, tomber, se friter les dents serrées…. Mass B de Béatrice Massin (à Chaillot) commençait ainsi, et c’était long, mais au moins il y avait Bach, et une deuxième partie éblouissante de joie et d’intensité; là on attend en vain que quelque chose advienne, on supplie des yeux le sublime Aurélien Houette de nous sortir de là, mais en pure perte; et on souffre pour ces danseurs merveilleux enfermés dans cette gestuelle sans élan (on peut sauver 2 ou 3 minutes….), et assez ringarde dans les lignes, il me semble…. c’est de la vieille danse contemporaine, tout ça.
    Que ça ne dure qu’une heure est à la fois un scandale et un soulagement.
    Signé Furax, mais il y a certainement des amateurs….
    Agnès