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Le ballet a une histoire. Nos auteurs se souviennent, pour enrichir aujourd’hui, mais aussi demain.

Exposition Bakst : plein la vue

Tutu d'Anna Pavlova pour La mort du cygne (1907)

Tutu d’Anna Pavlova pour La mort du cygne (1907)

On est accueilli à l’exposition par un des costumes les plus iconiques du ballet classique : le tutu de Pavlova pour La mort du cygne, dessiné par Léon Bakst en 1907. Enfermé dans une des niches rendues sépulcrales par l’état d’inachèvement du pavillon de l’empereur, le fascinant palimpseste de plumes et de tarlatane fait écho à la description qui l’accompagne. En 1931, sur son lit d’agonie, dans un hôtel de La Haye, la célèbre danseuse aurait demandé qu’on la revête une dernière fois de cet attribut de sa légende.

On ne trouve pas beaucoup d’autres costumes dans cette exposition. Ses concepteurs, qui semblent avoir limité leurs emprunts extérieurs pour se concentrer sur les trésors issus des collections nationales (celles de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque-Musée de l’Opéra ou encore celles du Musée des arts décoratifs et du musée d’Art moderne) ont décidé de ne présenter que des originaux. Il eut été facile de puiser dans les reproductions des costumes de Bakst pour les actuelles productions du Spectre de la Rose, de l’Après-midi d’un Faune ou celle plus ancienne de Shéhérazade (1951). Ce choix exigeant paye. Les deux autres costumes et la pièce de joaillerie présentés en vitrine sous la tutelle de deux agrandissements des photos de Nijinsky dans le Spectre et de Karsavina dans l’Oiseau de feu, illustrent à merveille l’art du costumier légendaire des ballets russes.

La coiffe mais surtout le costume de Zobeïde pour Shéhérazade (1910) font résonner les lignes de Proust dans À l’ombre des jeunes filles en fleur :

« … ces accessoires des Ballets russes, consistant parfois, s’ils sont vus en plein jour, en une simple rondelle de papier que le génie d’un Bakst, selon l’éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge le décor, fait s’y incruster durement comme une turquoise à la façade d’un palais ou s’y épanouir avec mollesse, rose de Bengale au milieu du jardin ».

Le costume porte les marques du temps, l’orient des perles qui n’ont pas été remplacées par de simples billes de verre s’écaille inexorablement, mais le relief demeure. Et l’on s’émerveille encore de l’impression de nudité lascive que donne cet oripeau couvrant somme toute une large portion du corps de la danseuse.

Un autre costume de Pavlova, pour la production 1916 de la Belle au bois dormant, dans un état exceptionnel de conservation, semble également porter intacte la magie d’une production Bakst. De près, la robe jaune, artistement drapée au dessus d’un jupon rose rehaussé de cocardes bleues et de strass, est une pièce de haute couture. De loin, le costume de théâtre réfracte la lumière comme s’il s’agissait d’une pièce d’orfèvrerie en vermeil. C’est exactement ce génie de la forme et du chromatisme qu’on ne trouvait pas dans la production prétendument Bakst présentée par ABT en septembre.

Pour le reste, il faut justement se laisser guider dans une dense forêt chromatique dont les arbres seraient de célébrissimes esquisses de décors et de costumes qu’on croyait connaître pour les avoir vues reproduites dans des livres d’art, mais dont on doit convenir qu’on n’en avait capté qu’un écho étouffé. Des couleurs, Bakst disait :

« J’ai souvent remarqué que, dans chaque couleur du prisme, existe une gradation qui exprime parfois la franchise et la chasteté, parfois la sensualité et même la bestialité, parfois l’orgueil, parfois le désespoir. On peut le suggérer par l’emploi qu’on fait des différentes nuances […] Il y a un bleu qui peut être la couleur de sainte Madeleine, et le bleu de Messaline ».

Pour cette visite, c’est dans les bleus de Bakst que votre serviteur s’est perdu avec délectation : incendié d’orangés dans les décors de Shéherazade (1910), s’invitant dans les frondaisons du décor panthéiste de Daphnis et Chloé (1912) ou infusant l’esquisse du décor de l’Après-midi d’un faune (1913). Avec l’aquarelle du Dieu bleu (1911), on court même le risque d’être absorbé par le ciel étoilé qui illumine les temples dorés d’inspiration khmère. Dans les planches de costumes, notamment ceux de Phaedre (une production pour la compagnie d’Ida Rubinstein en 1923), les bleus défient même les lois du spectre chromatique, acquérant plus de luminosité que le jaune. On sait gré aux curateurs de cette exposition d’avoir su trouver l’intensité de lumière et la gamme colorée juste pour mettre en scène tous ces trésors.

La rencontre – on serait tenté d’écrire « en personne » – avec ces chefs-d’œuvre nous met également en contact avec Bakst le conteur. Stravinski a écrit dans ses mémoires :

« Fokine passe pour être le librettiste de l’Oiseau de feu, mais je me rappelle que nous avons tous participé à l’élaboration du scénario, et particulièrement Bakst, qui était le principal conseiller de Diaghilev, y contribua beaucoup »

Ce qui marque en effet dans les tableaux de Bakst, c’est le foisonnement de ces petits personnages, isolés ou en groupe qui, comme dans une peinture de Guardi, initient un début d’intrigue, ou indiquent une atmosphère : garde fantomatique et péronnelles pour le palais doré de la Belle au bois dormant, mystérieuse fée lilas dans sa forêt enchantée, assemblée menaçante pour Shéhérazade ou encore conversation animée entre nymphes pour l’Après-midi d’un faune.

Qu’importe alors si la section sur le mondain et l’homme de mode (un thème inclus dans le titre de l’exposition) retient moins notre attention. Le décorateur et costumier de génie écrase tous ses suiveurs qui peinent à sortir du simple pastiche. Même les belles robes de Karl Lagerfeld pour la maison Chloë (1994) ne se détachent pas suffisamment de l’influence de leur inspirateur. Une surprise, mais elle est de taille : le très joli costume de bergère dessiné par Chagall pour le Daphnis et Chloé de George Skibine en 1959. Chagall parvient, en utilisant sa propre palette, à évoquer le chatoiement magique des aquarelles de son maître. C’est sur cette image qu’il m’a plu de quitter cette très belle exposition.

Exposition « Bakst, des ballets russes à la haute couture ». BNF. Sous la direction de Mathias Auclair, Sarah Barbedette et Stéphane Barsacq. Palais Garnier, jusqu’au 5 mars 2017. L’exposition est complétée par un très beau catalogue en vente à la boutique de l’Opéra.

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Yvette Chauviré : ballerine d’un siècle

... et la belle mort.

… et la belle mort.

Pressé un soir de ballet, je fonçais tête baissée vers les marches de la station Opéra quand je fus arrêté net par la vue d’une paire de pieds chaussée d’élégants quoique légèrement surannés escarpins à talons plats. Cette paire de pieds s’apprêtait à accomplir, comme la mienne, l’ascension des marches qui allait conduire leurs propriétaires sur la place faisant face à l’avenue de l’Opéra. Simplement, contrairement aux miens, ces pieds étaient pourvus d’une cambrure de rêve. Je levai les yeux, passai au dessus de la jupe droite bien coupée qui annonçait une dame élégante et âgée et reconnus, coiffée d’une cloche néo 1925, Yvette Chauviré… Grande émotion !

Je ne l’avais pourtant jamais vu danser. Quand la vie se prolonge à un tel point après la fin de carrière, il est difficile même de trouver des commentaires de première main. Quand Yvette Chauviré a fait ses adieux en 1972 à l’Opéra de Paris, je n’avais pas tout à fait encore quitté la poussette. Beaucoup des balletomanes de la génération précédente que j’ai fréquenté par la suite soit ne l’avaient pas vue ou alors pas vraiment… Ils avaient, assuraient-ils,  un programme avec son nom dessus et avaient forcément passé une soirée exceptionnelle (peut-être l’avait-elle été mais à la consultation dudit programme, ils découvraient alors que c’était Micheline Bardin ou Nina Vyroubova) ou alors ils avouaient piteusement que lorsqu’ils avaient commencé à s’intéresser à la danse, Yvette Chauviré, c’était une danseuse de l’ancienne génération qui avait la taille moins fine que mademoiselle Tartampion, leur favorite, grand espoir du corps de ballet. Il y a des choses qui ne changeront jamais.

Alors pourquoi cette émotion d’alors à la station Opéra ou maintenant à l’annonce de la disparition, ma foi très prévisible, d’une vieille dame de 99 ans?

Cette émotion je la dois bien sûr, comme beaucoup d’autres balletomanes, aux films de Dominique Delouche: « Une étoile pour l’exemple » (1987) qui lui est directement consacré et des scènes éparses dans « Comme les oiseaux » (1991) – pour une fascinante répétition des Mirages avec Monique Loudières, Manuel Legris et Cyril Atanassoff – ou encore dans le documentaire sur « Serge Peretti. Le dernier Italien » (1997).

Magistralement filmées et éditées, les séances de répétitions sont un extraordinaire assemblage de conseils éclairants aux danseuses et de savoureuses anecdotes. Parmi mes scènes favorites, je ne me lasse pas de sa démonstration devant quatre danseuses du ballet de Monte Carlo, alors dirigé par Pierre Lacotte, de la position emblématique du cygne en partant de la quatrième croisée classique.

Dominique Delouche a parfaitement rendu le charme de la répétitrice et de la femme du monde. Mais la danseuse dans tout ça? Car depuis l’annonce de son décès, avez-vous remarqué la récurrence des vidéo postées ? Cette rareté des témoignages étonne comparé à d’autres célébrités dansantes de la même génération ou même de la précédente (Peretti est par exemple filmé aux côtés de Suzanne Lorcia dans Suite de Danses de Clustine dans les années 30). L’intermède télévisé du Cygne de Fokine, les deux extraits accolés de sa Giselle avec Rudolf Noureev et des ses adieux dans le même rôle aux côtés de Cyril Atanasoff… Et puis ?

Il y aurait bien La Mort du cygne, ce film de 1937 où elle joue mademoiselle Beaupré, première danseuse étoile de l’Opéra. Au détour de deux variations du répertoire historique de la maison (1ere variation de Faust et le Petit Chien de Suite de Danses) on voit ses points forts de technicienne : une élévation non négligeable (des entrechats six aériens) et un aplomb sur pointe hors du commun. Hélas, le film qui a refait  surface l’an dernier en salle, n’a été que très brièvement disponible sur internet [edit :  les séquences de danse viennent d’être mises en ligne par JRH Films]. Et puis ?

Et puis Delouche, encore lui. Dans Une Étoile pour l’exemple on comprend ce qu’a été son lyrisme : presque autant que dans la répétition de Mirages, son marquage avec les mains de la chorégraphie aux côtés du très âgé Henri Sauguet jouant sa partition au piano est éclairant. Tout ce qu’elle fait  a un poids particulier et des accents musicaux. On peut ressentir le charme de l’interprète lors de la répétions des Deux pigeons avec Marie-Claude Pietragalla où elle marque la variation de Djali en chaussures de ville : ports de têtes à la fois altiers et gouailleurs, regards par dessous les cils, épaulements diaboliquement mesurés… La dame de 68 ans sait comment atteindre le spectateur.

Car ce qui charme tout d’abord dans Yvette Chauviré, c’est le mélange des opposés : douceur  et fermeté, dignité et pointe d’humour, élégance exquise, déjà presque surannée à l’époque, et petit côté canaille de titi parisien. Chez la femme et la répétitrice, cela pouvait se traduire le mélange du ton élégant et détaché pour raconter une anecdote un peu leste « Vous comprenez m’a dit Cassandre, vous allez faire le rôle de la Femme. Vous devez faire Bander la salle » – pause, yeux légèrement levés au ciel « Ça, c’est une autre histoire… » laissant le dernier mot en suspension. Chez la danseuse, cela donnait le final de la variation de Grand Pas Classique de Gsorvky, le bras de la jambe devant tendu dans un geste interrogateur vers le public ; une charmante distorsion de la technique académique qui n’avait sans doute de sens qu’interprétée par elle et qui a disparu avec elle.

C’est à cela qu’on reconnait les interprètes d’exception, les danseurs d’un siècle.

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Exposition « Corps en Mouvement » : la danse insaisissable

tutuAvec sa nouvelle exposition à la Petite Galerie, Corps en mouvement, le Louvre « invite la danse au musée ». Le président-directeur du musée du Louvre, Jean-Luc Martinez, partage de fait le commissariat de l’exposition avec notre ex-nouveau ou nouvel-ex directeur de la Danse, Benjamin Millepied. Sur l’application à 4€50, vous pouvez même suivre la visite au son de sa douce voix (j’avoue, j’ai passé mon tour).

Le format des expositions de la petite Galerie, comme l’indique le nom de l’espace où elles ont lieu, se veut modeste. Elles ne visent pas à l’exhaustivité. Elles ont une visée pédagogique à destination d’un public scolaire.

L’espace lui-même est plutôt bien conçu. Trois salles de format modéré (la dernière, plus grande, est partagée en deux par un îlot central d’exposition) laissent embrasser d’un coup d’œil l’étendue du chemin à parcourir – un moyen de ne pas effrayer les visiteurs, parfois contraints, de la jeune génération.

L’approche du thème se veut thématique plutôt que chronologique. Des œuvres de toutes époques (une statuette du IVe siècle avant J.-C., un haut relief de la Renaissance et un plâtre d’une statue équestre XIXe) se côtoient donc allégrement.  Les références culturelles sont également multiples, allant puiser dans le répertoire de la mythologie antique comme dans le vivier judéo-chrétien.

Le thème du mouvement est plutôt bien développé. Dans la première salle, les œuvres choisies illustrent comment « animer la matière » selon que l’on sculpte, que l’on fonde ou que l’on modèle en trois dimensions ou bien qu’on dessine ou qu’on peigne en deux dimensions. Les explications sont courtes et claires. La gracieuse danseuse Titeu, du IVe siècle avant J.-C., enfermée dans sa vitrine, est décryptée dans une photographie où les lignes de force de ses drapés sont surlignées. L’impression de mouvement n’est totale que lorsque l’on regarde la statuette de face.

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La deuxième salle détaille la codification de la représentation du mouvement dans les arts : marche statique du scribe égyptien ignorant la notion de poids du corps vers l’avant, courses suspendues, les membres repliés, des céramiques grecques, contrapposto ou enfin, courses pétrifiées d’Hippomènes et Atalantes et autres Apollons et Daphnés. Le lanceur de poids en fil de fer d’Alexander Calder offre un contrepoint fantomatique et contemporain aux discoboles de l’antiquité absents de l’exposition. Plus inattendue, la présence de deux crucifixions dont le président-directeur du Louvre semble s’attendre à ce qu’au moins l’une d’entre elles ne soit pas comprise :

« Cette toile [Le Crucifix aux anges de Charles Le Brun] présente bien peu de corps en mouvement hormis ceux de quelques anges, autour du corps du Christ, suspendu ». Et monsieur Martinez d’ajouter « il faudrait une érudition considérable pour épuiser toutes les manières possibles d’entrer dans ce tableau époustouflant ».

Tous les enseignants du secondaire ne seront en effet pas en mesure de tirer quelque chose de ce tableau pour leur classe. Pourquoi alors l’avoir intégré ?

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Les paradigmes des techniques et  des conventions posés, la danse peut faire enfin son entrée dans la troisième salle où on est accueilli par  le triumvirat Rodin-Degas-Carpeaux. Souvent présenté comme un « peintre du mouvement », Degas, illustré ici par une de ses cires fondues en bronze, « danseuse en 4e devant », se révèle plutôt chercheur de « pose ». Sa danseuse, solidement campée sur sa jambe de terre, manque singulièrement de dynamique. Est-ce le voisinage des Rodin qui, en dépit de leur caractère inachevé, exsudent cette impulsion corporelle qui fait cruellement défaut à Degas? Les « Études de danse » de Rodin saisissent les corps dans des trajectoires horizontales tandis que sa représentation supposée de Nijinsky, ancrée au sol, semble néanmoins préparer à une élévation verticale. Pour Carpeaux, dont les commissaires ont décidé de présenter deux variations issues du groupe de « La Danse » (le « génie » seul et « les trois grâces » directement inspirées des bacchantes du célèbre groupe pour la façade de l’Opéra) le mouvement est sous le signe de la spirale (le génie) et de l’ellipse (les grâces).

Mais passé cette section, il faut reconnaître que l’exposition de la Petite Galerie, absolument pertinente et éclairante lorsqu’elle traite du « mouvement », invite la danse plutôt chichement. Devant tous ces Athlètes, acrobates, lutteurs, on se demande parfois si le commissaire invité n’aurait pas plutôt dû être le président du comité olympique Paris 2024 que le chorégraphe et éphémère directeur de la danse Benjamin Millepied. On s’étonne par exemple de la quasi-absence d’images animées. Deux films seulement sont présentés. En frontispice de l’exposition, le film projeté pour le ballet Relève d’Erik Satie et Francis Picabia pour les ballets Suédois du chorégraphe et directeur Jean Börlin peine à se raccrocher à aucune de thématiques de l’exposition. C’est la même chose pour les danses serpentines de Loïe Füller dont la projection dans un étroit couloir ne semble s’expliquer que par un clin d’œil à l’actualité cinématographique.

N’aurait-il pas mieux valu, pour montrer combien la danse s’est inspirée des formes antiques revues et corrigées par la Renaissance, choisir la figure d’Isadora Duncan ? Ou, puisque n’existe pas vraiment de captation filmée d’Isadora, le solo de Lamentation de Graham n’aurait-il pas pu être confronté à ces myriades de créatures aux drapés de pierre, de terre cuite ou de tempera présentées dans l’exposition ?

De même, une réflexion en miroir sur la forme aurait pu offrir d’intéressants parallèles. Le Mercure de Giambologna qui accueille le visiteur aurait pu être l’occasion d’un travail sur l’attitude, cette position classique qui s’en inspire directement. Position statuaire symbolisant la légèreté et l’envol, elle a été adoptée puis dynamisée par le vocabulaire classique qui l’a adaptée à la giration. De même, n’eut-il pas été fructueux de mettre en relief ce que l’arabesque doit à toutes les courses d’Apollon et Daphné ?

Enfin, les anges du tableau de Le Brun, supposés difficiles d’accès par le principal commissaire de l’exposition, auraient gagné à être confrontés à des lithographies XIXe représentant des pionnières du travail de pointe comme Marie Taglioni. Dessinées parfois sans l’instrument de la prouesse, le chausson, les danseuses  paraissent « voleter » de la même manière que les créatures célestes des tableaux d’autel.

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Mais sans doute aurait-il fallu pour cela un commissaire-artiste plus impliqué dans le projet. Monsieur Millepied s’est-il interrogé sur ce que le public des musées, a fortiori le public scolaire, connaît vraiment de son art ? Pense-t-il sérieusement que « lorsque nous regardons le Mercure de Jean de Bologne qui s’élance, ou que nous suivons la course d’Atalante et d’Hippomène » il est plus « évident » d’y reconnaître la danse ?

En traversant le couloir de sortie de l’exposition, peuplé d’images d’une ballerine fantomatique vu par le dessous du tutu, on ne peut que se demander si Benji n’a pas été un collaborateur aussi pressé et insaisissable qu’il a été directeur de la danse à l’Opéra. Une figure de l’immatériel, en somme.

tutu-couloir

Exposition « Corps en Mouvement. La Danse s’invite au musée ». Musée du Louvre, Petite Galerie. Commissaires : Jean-Luc Martinez et Benjamin Millepied. 6 octobre 2016-3 juillet 2017.
Citations extraites de la revue Grande Galerie, n°37 (Oct-Nov 2016)
L’exposition est visible dans une visite virtuelle sur le site du musée.

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Chorégraphes américains à l’Opéra de Paris : beautés diffractées

Thème et Variations. Balanchine.

Thème et Variations. Balanchine.

L’exposition de l’été à l’Opéra de Paris, chorégraphes américains à l’Opéra, se poursuit jusqu’à fin septembre, est presque anachronique, puisqu’elle a débuté à un moment ou la maison tournait de manière précipitée une certaine page américaine.

On la suit à l’aide d’une petite plaquette, plutôt bien ficelée, qui découpe le parcours en quatre périodes : « Premiers échanges » (1947-72), « Expérimentation » (1973-1980), « Éclectisme et Pluralité » (1980-1989) et « Un Répertoire vivant » (1990-2016). Elle apporte un fil conducteur historique utile qui remet certains jalons importants en place : l’arrivée de Balanchine dans le contexte troublé de l’après-guerre, quand la compagnie était encore sous le choc de l’épuration, les transformations structurelles initiées à partir des années 70 afin d’accueillir des créations contemporaines comme celles de Merce Cunningham : création du GRTOP de Carolyn Carlson, « étoile-chorégraphe » puis du GRCOP de Jacques Garnier ; invention du « directeur de la danse » en remplacement du poste de maître de ballet-chorégraphe.

Néanmoins, la dernière section, plus « histoire immédiate », et un peu fourre-tout (« Le répertoire du Ballet de l’Opéra s’est consolidé avec la présentation, saison après saison, de reprises ou de nouvelles pièces de George Balanchine et de Jerome Robbins, parfois parés de nouveaux atours… » Quel programme !), montre les limites de l’option chronologique.

Car ce qui ferait un bon article dans un catalogue ne fait pas nécessairement la cohérence d’une exposition : « Chorégraphes américains », très riche et soigneusement présentée, est, disons-le, à la limite du hors-sujet. Choisissant cette approche chronologico-thématique, elle aurait alors plutôt dû se nommer « Les chorégraphes américains dans la programmation de l’Opéra ».

Dessin préparatoire pour le décor du Palais de Cristal par Léonore Fini (1947)

Dessin préparatoire pour le décor du Palais de Cristal par Leonor Fini (1947)

D’un point de vue accrochage, cette optique ne rend pas forcément palpable la différence entre les chorégraphes qui ont installé un dialogue durable avec le répertoire de la maison et ceux qui n’y ont fait qu’une apparition subreptice, liée aux courants ou aux modes. Une section Balanchine, par exemple, aurait permis de réunir « physiquement » le très joli matériel disséminé de-ci de-là au gré de l’évocation chronologique. On découvre par exemple pour la période 1947-50 un Balanchine qui n’est pas encore monsieur « costumes dépouillés ou de répétition » et qui cède encore à « l’air du temps parisien », acceptant des décorateurs et costumiers qui parent – un peu trop – ses chorégraphies. Pour le spectateur néophyte, les photographies des décors et costumes d’André Delfau pour Sérénade auraient gagné à être confrontées à des photographies ou à une vidéo-maison de la mise en scène actuelle avec tutus longs romantiques et académiques bleutés. De même, on aurait bien aimé voir réunir les costumes du Palais de Cristal de Léonor Fini -éparpillés entre la rotonde de l’Empereur et les espaces publics (dans une vitrine circulaire non éclairée !)-, ceux de Christian Lacroix ainsi que ceux, d’après Karinska, pour Symphonie en Ut (le cousin américain du Palais français) dont on peut voir un extrait filmé dans une autre section de l’exposition. Pour ce jeu de comparaison, une belle trouvaille visuelle de l’exposition, au contenu hélas un peu disparate (elle juxtapose Vertiginous Thrill of Exactitude de Forsythe, Signes de Carolyn Carlson et Glacial Decoy de Trisha Brown) aurait pu être employée : les costumes, placés derrières des gazes faisant également office d’écran de cinéma, apparaissent en transparence tandis que l’on projette un extrait de la pièce dont ils sont issus.

Jerome Robbins aurait mérité également sa section au lieu d’être diffracté aux quatre coins de la maison : dans le bassin de la Pythie avec les Seasons de Verdi, au bar des premières loges pour Goldberg Variations,  dans la première salle à gauche de la rotonde de l’Empereur où l’on trouve les délicieuses gouaches d’Erté pour la première production d’En Sol , dans la grande rotonde enfin ou l’on peut admirer le costume féminin du deuxième pas de deux d’In the Night, la tunique bleue d’Opus 19 The Dreamer (îlot central) et le drôle d’accoutrement du mari dans le Concert.

Il en aurait dû en être de même pour William Forsythe. Au passage, on aurait bien aimé voir la juxtaposition des désormais iconiques cerises d’In The Middle avec le très virtuose tutu de Lacroix pour Les Anges Ternis de Carole Armitage. Ces deux œuvres, créées le même soir, dont la postérité a été  inversement proportionnelle à leur coût de production respectif. La confrontation de deux captations des spectacles ne laisse aucun doute sur les raisons du triomphe de l’un et de l’échec de l’autre.

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Une autre section dédiée aux autres courants restés exogènes – le Jazz de Gene Kelly (charmants costumes d’André François), le ballet américain (Fall River Legend), la danse moderne avec Graham, Taylor, Ailey, l’expérimentation avec Cunningham ou Brown – aurait enfin montré la large ouverture d’une compagnie que des journalistes paresseux présentent régulièrement depuis le début du XXe siècle comme « poussiéreuse » ou trop attachée à la « tradition ».

Une occasion manquée… Mais, restons positifs. Telle qu’elle se présente, cette exposition présente suffisamment de pépites disséminées pour combler l’amateur de ballet.

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Giselle : un temps du bilan

Pavlova. London, 1925

Anna Pavlova. Londres, 1925

Pour la première fois depuis qu’ils ont lancé leur page, les Balletonautes ont pu assister à une série de Giselle à l’Opéra de Paris. Cette reprise, même dans la production néo-Benois, avec ses toiles peintes vieillottes (la maison de Giselle qui tremblote dès qu’on en ouvre la porte), ses costumes un peu trop soyeux (les paysans du premier acte) ou vaporeux (les tutus trop juponnés des Willis qui ruinent leur traversée croisée en arabesque), ses perruques à bandeaux de cheveux bruns uniformes qui font prendre dix ans à la plus jolie des danseuses, a néanmoins été attendue puis suivie avidement par nos rédacteurs.

Cléopold, qui perdait déjà la raison à la perspective de voir Myriam Ould-Braham dans le rôle titre s’est fendu d’un article historique sur la filiation dramatique qui a conduit à la scène de la folie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Fenella, rédigeant son désormais traditionnel « plot summary » (que les balletotos, ne reculant devant aucun sacrifice, traduisent désormais en français), s’est soudain trouvée happée par le thème de la marguerite, l’un des leitmotive de la partition d’Adam et l’un des plus touchants moments pantomime du ballet. Cette obsession a coloré son argument de Giselle et a par la suite donné naissance à une fantaisie où les fleurs prennent le pouvoir et racontent leur version de l’histoire (aussi traduite en français).

« L’herbe est toujours plus verte ailleurs », mais il faut avouer qu’une fois encore, de vilains nuages se sont amoncelés au dessus de la notre avant même le premier lever de rideau.

La valse trop connue des remplacements a encore fait entendre ses accords funestes. Annoncée sur la première, Laëtitia Pujol a, une fois de plus, disparu des distributions ; Myriam Ould-Braham, annoncée en remplacement aux côtés de Mathieu Ganio ne sera finalement apparue que sur ses dates initiales, en fin de série. L’un de plus beaux Albrecht de l’Opéra y a perdu une date puisque la distribution de la première a finalement réuni Amandine Albisson et Stéphane Bullion. On avait déjà perdu une Myrtha au passage en la personne d’Alice Renavand (Emilie Cozette et Laura Hecquet n’ayant jamais dépassé le stade des pré-distributions). Du côté des Albrecht, les distributions auront été annoncées avec des trous : Dorothée Gilbert a été annoncée sans partenaire jusqu’à ce que la direction de la danse ne trouve un « pompier » en la personne de Vadim Muntagirov. Les invitations à l’Opéra manquent décidément de glamour : « On n’a personne d’autre, tu viens dépanner ? ». Les grilles sont restées plus stables chez les demi-solistes.

Critiqué par le directeur de la danse sortant comme trop uniforme, qualifié de « papier peint » (à fleur, le papier peint ?), le corps de ballet de l’Opéra s’est attiré quelques foudres sur la toile. Sans être aussi alarmistes que certains, on reconnaîtra que quelques lignes erratiques chez les filles ont pointé leur vilain bout de nez au deuxième acte en début de série. Cela reste infiniment mieux qu’ailleurs. On est plus préoccupé par le fait que la compagnie en arrive maintenant presque systématiquement à utiliser des élèves de l’école de danse dans ses grandes productions en remplacement des titulaires. Le flux tendu pouvait se comprendre l’an dernier, pendant la « saison d’adieux impossible » de Brigitte Lefèvre, mais là, Giselle se jouait sans qu’une autre grande production ne vienne clairsemer les rangs : Giselle demande une trentaine de filles au premier acte, 28 au second (24 willis, 2 willis principales, Myrtha et Giselle), la compagnie compte actuellement 65 membres féminines du corps de ballet sans compter les éventuelles surnuméraires qui rongent souvent leur frein dans les coulisses. Où était tout ce petit monde pour qu’on en arrive à demander à de jeunes gens qui auraient bien d’autres choses à faire (le concours d’entrée approchant et, pour certaines, le baccalauréat)  de combler les vides au premier acte et, éventuellement, au deuxième ? La réponse appartiendrait à l’Opéra… Mais il y a longtemps qu’on a fait notre deuil de la communication avec cette maison.

Dans l'écrin vaporeux du corps de ballet...

Dans l’écrin vaporeux du corps de ballet…

La scène n’était enfin pas la seule à être remplies d’apprentis. Le chef d’orchestre Koen Kessels a eu toute les peines du monde à discipliner l’Orchestre des lauréats du conservatoire. Indigné, James l’a crié haut et fort sur le site et sur les réseaux sociaux.

Néanmoins, la série des Giselle a réservé quelques sujets de satisfaction et même quelques miracles.

Si James n’a pas été bouleversé par la Giselle d’Amandine Albisson (28 mai), c’est, de son propre aveu, conséquemment à la déception provoquée par la disparition éclair du couple Ould-Braham-Ganio le soir de la première. C’est aussi en raison de la méforme de son partenaire Stéphane Bullion. Il reconnait néanmoins des qualités à la jeune ballerine. Le temps lui donnera sans doute ce « soupçon d’indicible » et « le parti-pris dramatique » qu’il appelle de ses vœux.

Mais le ciel s’éclaircit sur notre clairière champêtre… Il y a de grandes Giselles qui se dessinent ou se confirment à l’Opéra. Dorothée Gilbert, en tout premier lieu. Qu’elle danse finalement aux côtés de Mathieu Ganio (le 31 mai) ou avec l’invité russo-britannique Vadim Muntagirov (2 juin), elle conquiert sans coup férir le cœur de nos rédacteurs, qui luttent, le plus vaillamment qu’ils le peuvent, face aux périls du dithyrambe. Les deux princes de mademoiselle Gilbert ont l’élégance innée et la sincérité touchante. Le second gagne à un cheveu la bataille de l’entrechat 6 mais le premier le surpasse finalement en transcendant cette prouesse d’un supplément d’âme. Des vertus de l’expérience…

Ludmila Pagliero offre également une vision originale et palpitante de l’héroïne de Gautier : dramatique, madone rédemptrice, ombre charnelle… C’est ainsi que l’a perçue Cléopold le 8 juin. Son partenaire, Karl Paquette restait plus brouillé quant aux intentions. Un prince qui repart avec ses lys n’est jamais un grand prince, pérore notre rédacteur à la barbe fleurie.

Et puis il y eut – enfin ! – l’apparition tant attendue, celle de Myriam Ould-Braham aux côtés de Mathias Heymann. James, s’est laissé porter par la distribution la plus homogène de sa série (le 11 juin), de même que Cléopold lors d’une représentation d’autant plus chère à son cœur qu’elle a été, jusqu’au dernier moment, menacée par un préavis de grève (le 14).

Un couple dans l’évidence. Une même façon d’articuler clairement la danse. Une diction. Myriam-Giselle paraîtrait presque trop naïve si elle n’était en face de Mathias, un Albrecht aussi inconséquemment amoureux d’elle qu’elle l’est de lui… […]

[…] À l’acte 2, Myriam-Giselle créé une impression de suspension fantomatique mais quelque chose dans son port et dans ses équilibres presque trop subreptices montre que la Giselle du premier acte se débat pour sortir de cet ectoplasme qui n’est pas elle. Elle se réalise en revanche aux mains d’Albrecht, ardent partenaire. Les sensations d’envol dans l’adage sont enthousiasmantes. Les arabesques décalées sont tellement poussées par le couple qu’elles défient l’apesanteur. Myriam-Giselle continue de bouger un bras, infléchit la ligne du cou et c’est comme si elle était un feuillage des roseaux qui bordent le lac, frémissant lentement sous le vent.

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Les Myrthas ont également donné des sujets de satisfaction à nos balletotos. Ceci mérite d’être noté. Le rôle de la reine des Willis avec ses redoutables variations « à froid » peut donner lieu à des contre-performances embarrassantes pour les danseuses qui l’interprètent. Pour cette reprise, toutes celles que nous avons vu (nous avons manqué l’unique date d’Héloïse Bourdon) y ont trouvé leur voie (et leur voix). Valentine Colasante séduit plus Cléopold que James mais sa pesanteur de fumigène n’est pas dénuée d’autorité. Fanny Gorse fait une entrée remarquée et Hannah O’Neill, avec sa danse altière et silencieuse, met tout le monde d’accord. Ouf !

Dans le pas de deux des vendangeurs, nos balletotos s’accordent pour tresser des couronnes de laurier louangeur au couple formé par François Alu et Charline Giezendanner. Mais les petits nouveaux ne déméritent pas. Germain Louvet, petit prince déguisé en paysan séduit James aux côtés de Sylvia Saint Martin tandis que Paul Marque et Eléonore Guérineau (dont on ne se console pas d’avoir manqué sa Giselle au vu de ses prestations en Willi) dominent leur partition. Cléopold écrit :

« Guerineau impressionne par son ballon et l’aisance de ses fins de variation sur le contrôle. Paul Marque développe un style très français, moins dans le saut que dans la liaison des pas et la coordination. Sa série de cabrioles battues est sans doute impressionnante d’un point de vue athlétique mais cet aspect passe totalement au second plan. On admire la tranquille maîtrise du corps qui conduit à la sensation d’envol. »

François Alu et Charline Giezendanner

François Alu et Charline Giezendanner

Chez les Hilarion, enfin, si on a regretté de voir trop souvent plutôt des Albrecht en puissance (Vincent Chaillet et Audric Bezard  sont presque desservis par leur belle élégance), on a apprécié leur investissement dramatique. Seul François Alu rendait complètement plausible le choix de la petite paysanne prête à donner sa confiance à un bel étranger.

Voilà donc le bilan de cette Giselle 2016, globalement –très- positif…

Une remarque finale s’impose cependant. Malgré ces beaux Albrechts et ces grandes Giselles en magasin, faudra-t-il encore attendre sept longues années pour que Paris fasse ses délices du plus beau ballet du répertoire classique ?

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Giselle: a plot summary

What we now consider the greatest ballet of the Romantic era, Giselle, premiered at the Paris Opera on June 28, 1841. Still deemed to provide one of the richest dramatic challenges for both a ballerina and her partner, this ballet encapsulates all the themes characteristic of Romantic theater and Gothic literature: inevitably tragic love stories, noblemen in disguise, innocent and betrayed heroines, a mad scene, vibrant local color giving way to moonlit forest glades, all of this topped by a heavy dose of the supernatural. Listen to the music with your eyes. Adolphe Adam’s score, resplendent with topical leitmotifs, sprucely antedates Wagner’s “discovery” of the form.

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 ACT I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle is the loveliest girl in a fairy-tale-like village lost somewhere in the Rhineland of the Romantic imagination. She will have two passions: her love for the dance and her love for Loys, a mysterious but handsome newcomer to the village. She will have two problems: her mother (who fears her daughter will wear out her heart by dancing too much and become a Wili, a restless dancing ghost) and Hilarion (a lowly games-keeper, Giselle’s very jealous self-anointed fiancé).
As this is a melodrama, when the curtain rises we must first encounter the anti-hero as he sets the plot in motion: Hilarion, toting either a bouquet or a brace of coneys (depends on the production), places his offering longingly at the entrance to the hut where Giselle and her mother live. But you can sense something is wrong. He’d make an okay son-in-law, but is he sexy? (Depends on the production, but usually the role is interpreted as a thankless and self-defeating exercise).

But the next guy — swooping down into Giselle’s bucolic valley replete with cape, sword, and shadowed by an intrusive but shrewd valet (called Wilfried in the program)– is indeed sexy and most confident of his charms. This elegant mystery man calling himself “Loys” sees no reason to deposit mere offerings before the girl’s door and then back away. He jauntily knocks on the door in triple rhythm, as Adolphe Adam’s music does its lovely variation on “Hickory Dickory Dock.”
As if just awakened, our beautiful heroine bursts out of her house, all abounce. By nature, she walks on air.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Her attraction to the elegant stranger who calls himself “Loys” is a no-brainer. But her modesty forms a kind of wall around her that this newcomer yearns to breach. Giselle, not by nature untrusting, nevertheless relies on a daisy to tell her if her new suitor’s aims are true. “He loves me, he loves me not.” Here is one case where French trumps English: the music in 3/4  time includes a winding and regretful phrase which ends in a question just where a French woman of the 19th century would touch the last petal. This superstitious gesture involves a soft chant of more than just two options: 1) he loves me 2) a little 3) a lot 4) passionately 5) unto madness 6) …not at all. “Unto madness” will perversely prove to define these characters’ lives.
Alas – even if her self-assured suitor tries to increase the odds by cheating – the flower proves prophetic at this moment: he loves her maybe a little but really not at all. The music’s “daisy theme” will haunt them both, from its fractured return during the mad scene to its odd reappearance (as led astray by a cello) for their duet in Act II…

Hilarion returns and bothers the couple. Village life goes on.

The usual harvest festival becomes especially exciting once an aristocratic hunting party arrives. The villagers decide to entertain them with dances. Giselle, prevented by her fretful mother from dancing, presents two of her friends who outdo each other in a technically demanding duet. One of the grand ladies, Bathilde, takes such a particular liking to Giselle that she asks her father, the Duke of Courland, if she might offer her own necklace to the young girl.

Overjoyed by such a gift, Giselle’s happiness grows when she is anointed « Harvest Queen. » Her mother cannot stop her from dancing with and for her friends.

Alas, meanwhile, the suspicious Hilarion actively seeks proof that Loys is not the regular guy he claims to be. He finds it in Loys’s hut: a sword, which by law and custom is forbidden to simple folk.
In fact, Loys is really Albrecht, a nobleman in disguise and who has been long affianced to Bathilde. Unmasked by Hilarion in front of everybody, Albrecht tries to make light of the situation. Giselle, realizing that she is about to lose the only man she has ever loved, begins to lose her mind. Desperately fighting against the darkness that fills her heart – and whether she has a heart attack or stabs herself with Albrecht’s sword depends on the production and the ballerina – she races about, haunted by old melodies, especially that of the “daisies.” Her invisible flowers now clearly shout his “I love you not.” Desperate for any love that is true, real and selfless, she hurls herself into her mother’s arms. And drops dead.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Intermission

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ACT II [50 minutes]

The moonlit second act takes place in a forest glade located somewhere between the village cemetery and a lake. We are in the realm of the Wilis, a ghostly tribe of beautiful young women who had died in despair just before their wedding day. Jilted by their fiancés, these girls are forever condemned to rise out of their graves each night under the spell of their queen, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha dances three solos in a row upon her entrance, all of them exercises in control and release…woe betide one without bounce, a steely softness, and natural gravitas. Thus the wilis embark each night to exact ritual revenge on all men – all of them, not just those who cheat and lie — by luring them one a time into their midst and then forcing each to dance until, exhausted, he dies.
The woebegone Hilarion, bringing flowers to Giselle’s grave, becomes their first victim during this night. But Giselle, summoned from her tomb to be initiated as a Wili, does all in her power to save their next target: Albrecht. He has finally understood that the daisy lied to them both: he loves her, passionately.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel, Belarbi, Arbo. Paris Opera Ballet 1990’s

Giselle’s pleas that Myrtha let him go fall on deaf ears. So our heroine tries to lull Albrecht and protect him by moving only gently and slowly. But they both get carried away be her now truly fatal passion for dancing. To everyone’s surprise, Albrecht is still breathing when the sound of bells signaling dawn shatters the power of the Wilis. Giselle’s superhuman ability to love and to forgive has broken the spell. She may/must now return to her grave to rest in eternal peace. If Albrecht does not die, he realizes that this means he is condemned to something worse: life.
He will remain alone with his memories. Unto madness, perhaps. We will never know how his story ends.

 

At the Palais Garnier in Paris from May 28th through June 5th, 2016.
Choreography by Jean Coralli and Jules Perrot. Music by Adolphe Adam.
Story by Théophile Gautier and Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, after Heinrich Heine, 1841.

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Un argument pour Giselle

Ce que nous considérons aujourd’hui comme le plus grand des ballets de l’ère romantique, eut sa première à l’Opéra de Paris le 28 juin 1841. Aujourd’hui encore réputé pour offrir un des plus riches défis dramatiques à la ballerine comme à son partenaire, ce ballet encapsule tous les thèmes caractéristiques du théâtre romantique et de la littérature gothique : amours inévitablement tragiques, gentilshommes déguisés, héroïnes innocentes et trahies, une scène de la folie, vibrante couleur locale laissant la place à une clairière au clair de lune, tout cela surmonté d’une grosse dose de surnaturel. Écoutez la musique avec vos yeux. La partition d’Adolphe Adam, resplendissante de leitmotivs topiques, anticipe gracieusement la « découverte » par Wagner du procédé.

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 Acte I [50 minutes]

Martha Murawiewa. Paris,1863

Martha Murawiewa. Paris,1863

Giselle est la plus jolie fille d’un village de conte de fées perdu quelque part dans une région du Rhin rêvée par les Romantiques. Elle a deux passions : son amour pour la danse et son amour pour Loys, un nouveau venu au village, aussi mystérieux qu’il est beau. Elle a deux problèmes : sa mère (qui craint que sa fille n’épuise son cœur à trop danser et qu’elle ne devienne une Willi, un insatiable fantôme dansant) et Hilarion (un humble garde-chasse, le fiancé autoproclamé et jaloux de Giselle).

Comme il s’agit d’un mélodrame, lorsque le rideau se lève, il nous faut rencontrer d’abord cet anti-héros tandis qu’il met l’action sur les rails : Hilarion, trimbalant soit un bouquet soit une paire de lièvres (cela dépend de la production), dépose soupirant son offrande à l’entrée de la chaumière où vivent Giselle et sa mère. Mais on peut d’ores-et-déjà sentir que quelque chose ne va pas. Ce gars-là ferait un beau-fils acceptable, mais est-il sexy ? (Là aussi cela dépend de la production, mais généralement le rôle est interprété comme une tâche ingrate et punitive).

Car voilà que le garçon suivant, qui fait irruption dans la vallée bucolique de Giselle, tout de cape, d’épée, et de valet aussi intrusif que malin – appelé Wilfried dans le programme – est, lui, on ne peut plus sexy et conscient de son charme. Cet élégant homme mystère, se faisant appeler « Loys », ne voit aucune raison valable de déposer une offrande devant la maison de la jeune fille pour ensuite s’éclipser. Il toque avec désinvolture à la porte sur un compte de trois, alors que la musique d’Adam offre une jolie variation « sur l’air du tra dé ri dé ra, et tra la la la. ».

Comme si elle venait de s’éveiller, notre jolie héroïne jaillit de sa maison, toute sautillante. Par nature, elle marche sur les airs.

Pavlova. London, 1925

Pavlova. London, 1925

Son attirance pour l’élégant étranger qui répond au nom de « Loys » ne fait aucun doute. Mais sa pudeur dresse une sorte de muraille autour d’elle que ce nouveau venu ne demande qu’à battre en brèche. Giselle, bien que n’étant pas de nature méfiante, s’en remet néanmoins à une marguerite pour lui dire si les intentions de son nouveau soupirant sont sincères. « Il m’aime, il ne m’aime pas ». Voilà un cas ou le français l’emporte sur l’anglais : la musique en 3/4 déroule un thème plein de regrets qui évoque la question qu’une femme du XIXe siècle poserait en effeuillant le dernier pétale. Ce geste superstitieux convoque une douce mélopée qui compte plus que deux options : 1) Il m’aime 2) un peu 3)beaucoup 4) passionnément 5) à la folie 6) pas du tout ; «À la folie » se révélera cruellement à propos pour définir le destin des personnages du drame.

Hélas – même si son soupirant, très sûr de lui, essaye de conjurer le sort en trichant – la fleur semble prophétiser la réalité du moment : il aime un peu mais pas vraiment à la folie. La musique du « thème de la marguerite » les hantera tous deux, de son retour fracturé pendant la scène de la folie à sa réapparition bizarre (dévoyée par le violoncelle) pendant le duo de l’acte II.

Hilarion revient et dérange le couple. La vie du village suit son cours.

L’habituelle fête des vendanges devient particulièrement passionnante lorsqu’arrive une aristocratique partie de chasse. Les villageois décident de les divertir par des danses. Giselle, empêchée de danser par sa soucieuse de mère, présente deux de ses amis qui se surpassent l’un l’autre durant un duo techniquement exigeant. L’une des nobles dames, Bathilde s’entiche à ce point de Giselle qu’elle demande à son père, le duc de Courlande, si elle peut offrir son collier à la jeune fille.

Parée de ce collier princier, Giselle est élue reine des vendanges. Elle obtient enfin la permission de danser devant ses camarades.

Pendant ce temps, le suspicieux Hilarion recherche la preuve que Loys n’est pas le monsieur tout le monde qu’il prétend être. Il la trouve dans la cabanes de Loys : une épée, qui par loi et coutume est interdite aux gens du commun.

En fait, Loys n’est autre qu’Albrecht, un gentilhomme déguisé en paysan depuis longtemps fiancé à Bathilde.

Démasqué par Hilarion devant toute l’assemblée, Albrecht tente de mettre au clair la situation. Giselle, réalisant qu’elle est sur le point de perdre le seul homme qu’elle ait jamais aimé, commence à perdre la tête. Se battant désespérément contre les ténèbres qui remplissent son cœur – qu’elle meure d’une crise cardiaque ou qu’elle se poignarde avec l’épée d’Albrecht dépend de la production ou de la ballerine – elle déambule, hantée par de vieilles mélodies, tout particulièrement celle de la « marguerite » ; ces fleurs invisibles qui maintenant lui crient tout fort « pas du tout ». Avide de trouver de l’amour qui soit vrai, réel et dévoué, elle se précipite dans les bras de sa mère. Elle tombe morte à ses pieds.

Bolshoï. US tour 1959

Bolshoï. US tour 1959

Entracte.

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ACTE II [50 minutes]

Le second acte, éclairé au clair de lune, prend place dans une clairière située entre le cimetière du village et un lac. Nous sommes au royaume des Willis, une fantomatique tribu de jeunes femmes mortes avant leur mariage. Abandonnées par leur fiancé, ces jeunes filles sont à jamais condamnées à sortir chaque nuit de leur tombe sous le charme maléfique de leur reine, Myrtha.

Paris Opera Ballet 1990's

Paris Opera Ballet 1990’s

Myrtha danse trois solos à la suite, chacun d’entre eux étant un exercice de contrôlé-relâché. Malheur à celles qui sont dépourvue de ballon, d’une douceur implacable et d’une gravité naturelle. Commence alors le rituel de vengeance des Willis envers les hommes – tous les hommes et pas seulement ceux qui ont trompé ou menti – les attirant dans leur rangs puis les forçant à danser jusqu’à ce qu’épuisés, ils meurent.

Hilarion éploré, apportant des fleurs sur la tombe de Giselle, sera leur première victime. Mais Giselle, convoquée hors de sa tombe pour être initiée en tant que Wili, fait tout en son pouvoir pour sauver leur prochaine victime : Albrecht. Il a finalement compris que la marguerite leur avait menti à tous les deux : il aime Giselle passionnément.

Platel Belarbi Arbo 1990

Platel Belarbi Arbo 1990’s

Sa supplique à Myrtha de le laisser aller a rencontré une sourde oreille. Giselle essaye donc d’épargner Albrecht en bougeant le plus doucement et le plus lentement possible ; cependant ils sont comme emportés par sa désormais fatale passion pour la danse. À la surprise générale, Albrecht respire encore lorsque le son des cloches signalant l’aurore met fin au pouvoir de Willis.

La surhumaine capacité d’amour et de pardon de Giselle a rompu le maléfice. Elle va pouvoir – elle doit maintenant – retourner à sa tombe pour y jouir de la paix éternelle. Si Albrecht ne meurt pas, il réalise que cela signifie qu’il est condamné à quelque chose de pire : la vie.

Il restera seul avec ses souvenirs, jusqu’à la folie peut-être. Nous ne saurons jamais comment l’histoire se termine.

Au palais Garnier du 28 mai au 5 juin 2016
Chorégraphie Jean Coralli et Jules Perrot. Musique, Adolphe Adam.
Argument de Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint Georges, d’après Heinrich Heine.

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Giselle : à la Folie…

Natalia Makarova, Londres 1966 (juste après sa défection).

Natalia Makarova, Londres 1966 (juste après sa défection).

A la question « Pourquoi, de tous les ballets romantiques crées dans les deux décennies de la monarchie de juillet Giselle est-il le seul qui a été conservé pieusement en Russie sans être totalement réécrit par Marius Petipa (car même la Sylphide n’a pas eu cet honneur), les balletomanes, et sans doute les danseurs, répondront immanquablement « A cause de « la scène de la folie ».

Pourtant, à la création de Giselle, en mai 1841, cette scène qui clôt le premier acte n’était qu’un des nombreux jalons connus, voire attendus, d’un ballet concocté au millimètre.

L’inconditionnel du ballet a du mal à considérer « Giselle » comme un « produit ». On découvre pourtant toujours tôt ou tard, au détour d’un programme bien ficelé, que c’était bien le cas en 1841.

Car s’il est communément accepté que le Protée littéraire Théophile Gautier est l’auteur du livret, il serait plus vraisemblable de le considérer comme l’inventeur de l’idée originale et l’esprit enthousiaste qui a porté par son énergie et sa notoriété la concrétisation à la scène de celle-ci. Il ne s’en est jamais caché. Son rêve, à la rencontre de Henrich Heine et des « Orientales » de Victor Hugo, lui avait tout d’abord inspiré pour l’acte 1 un scénario plutôt vague, pour ne pas dire brouillé, très proche dans l’esprit de « La Valse » de Balanchine.

« On aurait vu une belle salle de bal chez un prince quelconque : les lustres auraient été allumés, les fleurs placés dans les vases, les buffets chargés, mais les invités n’auraient pas été arrivés encore ; les Wilis se seraient montrées un instant, attirées par le plaisir de danser dans une salle étincelante de cristaux et de dorures et l’espoir de recruter une nouvelle compagne. […] Giselle, après avoir dansé toute la nuit, excitée par le parquet enchanté et l’envie d’empêcher son amant d’inviter d’autres femmes, aurait été surprise par le froid du matin […], et la pâle reine des Wilis, invisible pour tout le monde, lui eût posé sa main de glace sur le cœur »

La Presse, 5 juillet 1841

Toujours, le poète reconnut le rôle qu’avait joué son principal collaborateur, Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, un des plus habiles faiseurs du théâtre de cette époque. Fort de sa connaissance des ficelles du théâtre romantique, ce dernier broda sur la rêverie de Gautier un argument à la formule mélodramatique et fantastique bien éprouvée qui, si l’on en croit l’ouvrage de Serge Lifar, « Giselle chef d’œuvre du ballet romantique », répondait dans sa forme originale à un canevas déjà conventionnel répété à l’identique sur les deux actes.

Dans ce schéma qui pourrait être vu comme l’équivalent du calibrage à la seconde des blockbusters hollywoodiens, des thèmes à succès déjà présentés dans des oeuvres antérieures étaient incorporés avec flair. La scène de la folie était l’un d’entre eux. En effet, la scène romantique, aussi bien lyrique que chorégraphique, était alors peuplée de femmes aux cheveux lâchés et aux idées suicidaires depuis déjà une bonne vingtaine d’années : «Nina» (ballet de Milon de 1813 d’après l’Opéra comique pré-romantique « Nina ou la folle par amour » de 1786), « Les Puritains » de Bellini et « Lucia di Lamermoor » de Donizetti en 1835, ou enfin « La Fille du Danube » (pour Marie Taglioni en 1836).

Après une première au succès éblouissant réunissant une jeune première dans tout l’éclat de sa jeunesse (La jeune italienne Carlotta Grisi), un compositeur à succès (Adolphe Adam, roi de l’opéra comique), un maître de ballet savant et son « nègre » aussi talentueux qu’ambitieux (Jean Coralli et Jules Perrot), «Giselle ou les Willis» a lentement volé à «La Sylphide» son titre d’archétype du ballet romantique.

Plus que cela. Ce ballet et son interprète principale auraient accompli la synthèse sublimée des deux tendances du ballet romantique incarnées jusque-là par deux grandes ballerines de l’Académie royale de musique, toutes deux absentes en 1841 : l’éthérée, personnifiée par Marie Taglioni, créatrice de «La Sylphide» (1832), et la charnelle couleur locale prenant les traits gracieux de Fanny Elssler, créatrice de la sensuelle Cachucha dans le «Diable boiteux» (1836).

Mais Carlotta Grisi fut-elle bien la « Giselle des deux actes », alliant le tempérament dramatique conduisant à la scène de la folie et la grâce éthérée de « l’âme dansante » au deuxième ? Selon l’historien de la danse Ivor Guest, on peut en douter. Si on l’en croit, Carlotta Grisi n’est pas la véritable inventrice de la très fameuse scène de la folie ; non qu’elle n’exista pas dans le livret original, mais sa place pivot dans le ballet n’a pas été consacré par la jolie danseuse.

Dans les premières revues du ballet, y compris celle de Théophile Gautier, c’est surtout le charme et la fraîcheur de Grisi qui ont marqué dans le premier acte. Vêtue d’un corsage pourpre sur une jupe jaune, Giselle n’avait rien d’une jeune fille au cœur fragile.

D’ailleurs, la scène de la folie, comme dans « La Fille du Danube », était sans doute plutôt une scène de désespoir conduisant au suicide. L’épée d’Albrecht n’était peut-être pas retirée à temps des mains de la jeune fille.

« Chez les femmes, la raison est dans le cœur ; cœur blessé, tête malade. Giselle devient folle, non pas qu’elle laisse pendre ses cheveux et se frappe le front, à la manière des héroïnes de mélodrame, mais c’est une folie douce, tendre et charmante comme elle. […] Dans un éclair de raison, elle veut se tuer et se laisse tomber sur la pointe de l’épée apportée par Hilarion. Le fer est écarté par Loys. Soin inutile, la blessure est faite, elle ne guérira pas. »

Théophile Gautier, « Les Beautés de l’Opéra ». La Giselle

La « folie douce » sans grands élans dramatiques était sans doute ce qu’avaient trouvé Perrot et Gautier pour masquer que Carlotta, dont le charme reposait surtout sur son naturel enjoué et sur sa fraîcheur, n’était pas une « tragédienne ». Dans sa critique de la première, Gautier écrit :

« Pour la pantomime, , elle a dépassé toutes les espérances ».

Doit-on croire que Théophile se sent soulagé? Mais même là, le jeu de Carlotta repose plutôt sur les charmes de sa personnes que sur son pouvoir dramatique.

« C’est la nature et la naïveté même »

En fait, Grisi aurait surtout été une Giselle du Second acte, si on lit les critiques britanniques soigneusement dépouillées par Ivor Guest.

« Le second acte créa une plus forte impression que le premier, en partie en raison de la vogue romantique pour le surnaturel, peut-être en partie aussi car il convenait mieux au style  de Grisi. […] Alors que le ballet entier était donné lorsqu’Elssler le jouait, Grisi n’apparaissait souvent que dans l’acte 2. »

Romantic Ballet in England, chapitre  14.

Alors quid de la scène de la Folie ?

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En fait, la véritable créatrice de cette strate émotionnelle supplémentaire qui a fait du ballet le modèle achevé du ballet romantique ne serait autre que… Fanny Elssler, la représentante de la danse terre à terre. En 1843, de retour de sa triomphale tournée aux Etats-Unis, la belle Fanny, en procès avec l’Opéra de Paris, ne pouvait revenir s’y produire. Elle se présenta donc à Londres où l’impresario Benjamin Lumley l’engagea pour danser le rôle tandis que Carlotta Grisi honorait son contrat parisien. Ce fut apparemment une révélation.

Son rendu du rôle était très différent de celui de Grisi, et plus proche de l’interprétation attendue aujourd’hui, en ce qu’elle transféra le centre d’intérêt du climat sentimental de l’acte deux vers la tragédie de la fin de l’acte 1 […] « D’après ce que nous connaissons de Fanny Elssler depuis longtemps, nous nous attendions à une remarquable interprétation », lisait-on dans le Times, « Mais nous ne nous attendions pas à un tel chef d’œuvre, à un telle largeur de conception et à une telle perfection dans l’exécution. » Là ou Carlotta avait donné une impression de « douce mélancolie », une sorte de « sentiment éthéré insurpassable », Elssler donnait sa marque en créant « avec un trait assuré, un personnage hautement tragique ». La comparaison des deux scènes de la folie ne laissait aucun doute sur le fait que celle d’Elssler était infiniment supérieure. « Le jeu de Carlotta dans cette scène d’agitation délirante était d’une toute autre nature » écrivait le Morning Herald. « Il provoquait seulement occasionnellement la pitié, avec au passage une certaine admiration pour l’agilité et l’intelligence de la danseuse. Fanny Elssler fait beaucoup plus […]

[…] « La franche et confiante jeune fille, jusque là si sautillante et enjouée, change en un instant ; sa vivacité laisse la place à la plus intense des colères ; Son port transpire la dignité et l’orgueil outragé, et les lèvres pincées, le sourcil relevé, la narine dilatée, et la silhouette érigée, dénote le mépris et l’indignation qui la consume. Puis sa contenance se teinte d’appréhension et l’horreur la rend faible et craintive. Un sourire éclaire son apparence mais c’est un sourire de fou, le calme intermittent et surnaturel d’un esprit déséquilibré. Elle est prise de fièvre des Willis et danse de manière sauvage et incohérente, mélangeant dans son mouvement quantité de petites touches éminemment belles et pathétiques. Elle regarde un moment son amant avec admiration et dévotion et le couve d’une tendresse presque enjouée- puis le repousse comme s’il était un serpent ; et puis, dans un apparent moment de lucidité, lui redonne sa tendresse alors qu’elle effeuille des fleurs imaginaires. Un moment d’obscurité intervient, elle erre, solitaire et abattue, comme si elle était absorbée par une horrible rêverie. Sa mère, misérable et désespérée la serre tendrement dans ses bras mais elle ne la reconnait pas- elle reste froide, insensible et prostrée. Commandée par quelques pouvoirs mystérieux, elle essaye de danser à nouveau, mais son pas vacille, son œil devient fixe et sans éclat et vous sentez le froid qui s’insinue dans son cœur. La main de la mort est là, et elle s’effondre avec l’insensibilité du marbre dans les bras de sa mère ».

Alors, y aurait-il eu deux Giselles originales, l’une du second, puis l’une du premier acte ?

En fait, rien ne dit que Fanny Elssler ne pouvait être une Giselle du second. En 1838, elle s’était déjà essayée au ballonné et au style chrétien de Marie Taglioni en reprenant « La Sylphide » et « La Fille du Danube » et … avait provoqué l’émeute.

« Il y a eu tumulte, émeute, bacchanale, bataille à coups de poing, bravos frénétiques, sifflets endiablés, comme du temps des plus belles exaspérations classiques et romantiques… »

Il est plus vraisemblable que ce scandale s’expliquait par le fait qu’elle devenait une menace pour sa rivale Taglioni que parce qu’elle y était mauvaise. C’est du moins ce que pensait Théophile Gautier.

« Elle danse aussi bien et joue mieux que sa rivale. […] Melle Elssler, dans l’intérêt de l’administration, a bien voulu se charger des rôles qui n’ont pas été créés pour elle, mais qu’elle a su rajeunir et s’approprier… »

La Presse, 2-3 novembre 1838

Giselle, Anna Pavlova aux alentours de sa prise de rôle en 1903

Giselle, Anna Pavlova aux alentours de sa prise de rôle en 1903

On se gardera bien néanmoins de faire de Fanny Elssler la véritable créatrice de «Giselle». Mais en revanche, le fait qu’un incontournable de ce ballet ait été propulsé par une autre que sa créatrice montre en creux les fortes qualités du ballet, laissant une grande latitude d’interprétation aux danseuses.

On remarquera aussi que ni l’une ni l’autre de ces premières Giselles ne pouvaient se décrire comme de frêles et maladives jeunes filles. Ni Carlotta, enjouée et fraîche, ni Fanny, voluptueuse et dramatique, ne sortaient de leur chaumière en robe bleue avec « le regard triste et amical de ceux qui vont mourir jeune ». Le souffle au cœur, qui sert de préfiguration à la scène de la folie, ce sont les Russes qui l’ont lentement inventé.

C’est cette version que les Parisiens redécouvrirent, en juin 1910, avec les ballets russes de Serge de Diaghilev après une disparition du répertoire de près de cinquante ans ; avec Karsavina d’abord, puis Pavlova dont André Levinson a vanté la scène de la folie :

Les ballerines russes ont l’habitude de traiter la scène de la folie avec une recherche de la vérité si extrême […] que l’esprit conventionnel du genre s’en est trouvé ébranlé. Pavlova se précipite dans le délire tragique de Giselle avec une conviction et une douloureuse ferveur. Mais elle transpose le brutal « fait divers » par son intuition chorégraphique […] Ainsi Pavlova exprime, beaucoup plus que l’analyse mimique de la folie étonnamment observée, la détresse de cette âme ailée sombrant dans les ténèbres par la déformation voulue du rythme chorégraphique, par cette danse douloureuse, entrecoupée comme un sanglot, intermittente, brisée…

1929, Danse d’aujourd’hui : « Anna Pavlova et la légende du cygne »

Enfin et surtout, c’est Olga Spessistseva dans les années 20 et 30 que la communauté de destin avec l’héroïne du ballet a fini par la fixer comme l’archétype de Giselle : frappée par le sort, frêle … et brune quand Grisi et Ellsler étaient des blondes.

Mais la violence tragique de la scène de la folie qui est parvenue jusque à nous et qu’ont endossé les grandes interprètes du rôle à Paris, c’est à Elssler qu’on la doit certainement ; Yvette Chauviré a même montré, en son temps, qu’on pouvait allier cette puissance dramatique (les photographies de Baron en font foi) avec une conception presque « grisiste » de l’épisode.

« C’est avec une grâce très émouvante et humble que son esprit s’échappe de son corps qui glisse des bras d’Albert comme une fleur blessée »

Quoi qu’il en soit, mesdames les danseuses du XXIe siècle, blondes ou brunes, frêles ou pétulantes de santé, grandes ou petites, aujourd’hui comme jadis, faites nous pleurer pendant la scène de la folie de Giselle!

Commentaires fermés sur Giselle : à la Folie…

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Rudolf et Juliette : à l’épreuve du temps

_MG_2797Paris, début de soirée. Appartement illuminé. Cravates et nœuds
papillon jonchent le sol un peu partout.

Cléopold : Aghrrrrrr !!! Poinsinet, mais que faites-vous là ? Je ne me souvenais pas vous avoir invité… Et surtout pas à cette heure… Je pars bientôt pour…

Poinsinet : ta – ta – ta ! Je suis partout chez moi… Avec le nombre de fois où vous et vos acolytes m’avez convoqué dans vos ridicules billets, j’ai bien gagné le droit de vous hanter un peu ! Et puis regardez-ici (désignant les murs du salon). Avec toutes ces vieilleries accrochées, ne se croirait-on pas dans le bric-à-brac de productions passées d’un atelier de confection de l’Opéra Garnier ? Je ne me sens pas dépaysé DU –TOUT ! Au fond, je vais peut-être m’installer ici.

Cléopold (rouge de colère) : Bien… Je vois que vous êtes en verve (soulevant un sourcil) Et puis qu’est-ce que c’est que ce regard de conspirateur comblé… Je n’aime pas cette petite lueur sardonique dans vos yeux…

Poinsinet (d’un ton mielleux) : Je m’inquiétais, pas d’article préparatoire sur la production Noureev à l’Opéra… Ce n’est pas comme si vous alliez en avoir beaucoup à commenter la saison prochaine… Et puis, voilà, je viens, j’attends que vous sortiez des bras de Morphée et voilà que (il fait une pause)… sur le bureau. Qu’ai-je trouvé ??

Cléopold (horrifié) : ah non, pas ça… Rendez-moi ce papier !

Poinsinet : Tut ! Tut ! Tut !! Attention, fragile !! Mais dites-donc Cléo, vous imprimiez encore sur du papier continu ? Ah ! Priceless !! (dans un rire) Votre première critique du Roméo et Juliette de Noureev… (avec une voix caverneuse) Dé-cembre 19… 91 (regardant le papier jauni) Mais c’est que vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère ! Oh !! Oh !! Je vous cite.

Curieuse soirée en vérité que cette première de Roméo et Juliette au Palais Garnier : « la meilleure production de R. Noureev » s’accordaient à dire Patrick Dupond et certains critiques. Or, qu’avons-nous vu ? Certes, une super production; des décors somptueux –trop peut-être, des costumes raffinés. Un grand ballet ? On peut en douter.

Cléopold : Oui, bon… on a le droit de changer d’avis!

Poinsinet (malicieux) : Ou de retourner sa veste… Oh, mais vous argumentiez déjà !! Je poursuis… (il lit avec un ton très fat)

En effet, l’ensemble du spectacle est incontestablement sous le signe de l’incongru et du disparate, à commencer par les décors et les éclairages qui nous enferment dès le premier acte dans un tombeau lugubre aux parois de marbre noir. Rien d’ensoleillé dans les scènes d’extérieur : tout semble éclairé par les flambeaux du sépulcre.

(S’interrompant) Franchement, l’ami, vous aviez-lu la pièce de Shakespeare à l’époque ?

Cléopold (la dignité offusquée personnifiée) : Oui, parfaitement ! (plus faiblement)… avec les yeux de la jeunesse…

Poinsinet : Bien myope, la jeunesse…Ou très fleur bleue… Mais laissez-moi poursuivre. (se dandinant) Ah, je m’amuse !

Ces éclairages sont impropres à la danse, maintenant trop souvent les solistes dans une semi-pénombre qui nuit à leur jeu.

Cléopold : Bon, c’est resté vrai en partie… Même dans la mise en scène destinée à Bastille qui a remplacé celle de 1984… Et puis, à l’époque, j’avais été marqué par une autre production, celle de la « Dame De Pique » du même duo Frigerio. Il utilisait exactement le même concept du « tombeau à transformation ». J’avais trouvé ça « cheap ». Même si, au fond, la production de Roméo et Juliette avait été créée en premier.

Poinsinet : Mais il n’y a pas que la production qui en prend pour son grade… Passons à la chorégraphie. (lisant toujours avec une emphase bouffonne)

Du point de vue chorégraphique, nous retrouvons (avec une voix de Stentor) SANS PLAISIR les tics de Noureev : des mouvements d’ensemble pénibles, (le sourcil relevé) … voire grotesques (la danse des chevaliers),…

Cléopold : À vrai dire, je ne l’aime toujours pas cette danse des chevaliers… Mais comme je n’apprécie pas spécialement les autres…

Poinsinet (imperturbable)

.. des pas de deux curieux où le danseur semble condamné à menacer l’équilibre de la danseuse, soulignant l’effort là où il faudrait l’effacer (comme c’est le cas dans la scène du balcon).

Cléopold (exalté) : Non mais là, Poinsinet, je ne me trompe pas tout à fait ! Je ne savais pas que Noureev voulait travailler sur l’épuisement des danseurs et le rendre visible… Mais au moins, je l’ai vu !

Poinsinet : Mais le reste est salé ! (reprenant la lecture)

… Enfin tout l’ensemble des pas imposés aux solistes, curieux assemblage sans suite logique avec les constantes du tour achevé en attitude ou en grande quatrième et du rond de jambe en l’air mis à toutes les sauces.

Poinsinet :  oh et puis le meilleur… (regardant par-dessous)

De ce naufrage scénographique et chorégraphique, que peut-on sauver ?

(faisant une pause) : Non sans rire… il est dommage que tout cela ait été écrit avant internet. Vous vous seriez taillé un franc succès sur un certain forum … dont on taira le nom… Ah ? Ah ? Pas si sûr… Il y a du mieux…

Le troisième acte, plus intimiste, où l’atmosphère imposée par les décors concorde enfin avec l’esprit de l’œuvre. Quelques très belles scènes rachètent le ridicule de certaines autres : l’épisode de la chambre, le pas de quatre entre Juliette, Paris et les parents Capulet quoi que directement inspiré de « La Pavane du Maure » de José Limon –la scène du Poison où l’image des défunts Tybalt et Mercutio présentent à Juliette l’alternative entre le poignard et le faux poison… Mais il ne s’agit que de trois quarts d’heure de plaisir pour une heure et demi d’ennui pendant lesquelles les étoiles et les solistes se battent pour nous intéresser à l’action.

Cléopold (rêveur) : Je ne suis plus si sûr d’aimer en particulier ces passages. D’autres ont pris le dessus dans mon cœur. J’aime par exemple les tricotages de jambes des trois Montaigu juste avant le bal. À l’époque ils m’avaient paru pénibles. Mais je ne suis pas sûr qu’ils n’ont pas été « dé-complexifiés » (regardant Poinsinet droit dans les yeux autant que faire se peut) Je fais un néologisme exprès : « simplifié » serait exagéré- lors de la reprise suivante. En 1995, j’avais entendu dire que Patricia Ruanne avait décidé de se rapprocher de la version originale du London Festival Ballet qu’elle avait créée. Si c’est bien le cas, c’était une bonne initiative. Car il semble que pour l’Opéra de Paris, Noureev s’était un peu trop « lâché » sur la gargouillade.

Du coup, le corps de ballet avait, si je me souviens bien … (arrachant soudain la feuille des mains de Poinsinet)

Poinsinet : ah ! Misère ! Rendez-moi ça !

Cléopold (triomphant) : il faudra faire du sport pour aller le chercher ! Et ce n’est pas votre spécialité. Vous le savez… Je reprends… Du coup le corps de ballet avait un peu l’air d’essayer de « sauver sa peau ». (cherchant sur la feuille) ah oui … (lisant)

« Enfin, blâmes doivent être décernés au corps de ballet qui ne fait rien pour racheter par la précision d’ensemble les faiblesses de la chorégraphie…

(faisant la grimace) Diantre ! Et le chef d’orchestre en prend pour son grade aussi…

Mais reprenons ! Du coup, ce qui ressortait, c’était surtout les bras et les doigts d’honneur effectués par des personnes qui, entre les deux, avaient un air très absorbé. Aujourd’hui, j’aime cette truculence plus intégrée que dans la version MacMillan où elle se concentre sur les trois prostituées ébouriffées alors que le reste est très « policé ». J’aime aussi la mort de Tybalt et le fait que c’est Juliette qui fait une crise nerveuse en lieu et place des fastidieuses gesticulations de Lady Capulet. Et puis il y a ce rêve de Roméo dans un décor Mantegna, où il danse avec l’image de Juliette et de ses compagnes avant que Benvolio ne vienne faire virer ce songe au cauchemar. (pensif) Ah, ces renversés de désespoir de Roméo dans les bras de son ami …

Poinsinet (bougon et un peu fielleux) : Au fond, pourquoi écrire si c’est pour changer aussi radicalement d’avis…

Cléopold : Non, il faut écrire au contraire. J’aime assez me souvenir de cette époque où « je tuais le père ». J’étais arrivé à la danse par le Lac de Noureev. Je prenais de l’assurance et pensais faire preuve d’indépendance sans doute. Je l’ai peut-être moins tenu en estime jusqu’à la Bayadère. Ça ne fait jamais que dix mois… Mais à cette époque, il faut dire … (recommençant à lire)

À ce propos, le couple de la première –J’ai nommé (pose puis, avec emphase) ELISABETH MAURIN et MANUEL LEGRIS- a été sensationnel.

Poinsinet (avide) : Racontez ! J’étais en hibernation pendant cette reprise… et je n’avais pas lu jusque-là quand vous êtes arrivé.

Cléopold (catégorique) : Je n’ai plus le temps. Mon nœud pap’ est noué. (malicieux) C’est d’autant plus dommage que…  (tournant deux pages) Ah mais oui ! Deuxième distribution, Guillem-Hilaire !!

Poinsinet : Grâce !

Cléopold : Non, non, je pars à Bastille. Une charmante Myriam Ould-Braham attend son Roméo. J’emporte mes notes… Vous pourrez éteindre la lumière derrière vous ? Je suis parti !

(la porte claque)

Poinsinet : Ah, le cuistre ! Ah, le faquin!!

Il s’évanouit dans un nuage de fumée. L’appartement reste en désordre et tout illuminé.

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Singin’ In Paris : évoquer Gene Kelly au Châtelet

ChâteletAdapter un succès, quel qu’il soit, dans un autre médium est aussi délicat qu’un travail de  traduction. Mais à l’inverse des langues où la proximité des idiomes peut présenter un avantage, le transfert d’un succès de comédie musicale de l’écran à la scène ou de la scène à l’écran peut s’avérer extrêmement périlleux. Trop près de l’original, l’adaptation paraîtra servile et sans rythme (c’est ce qui est par exemple arrivé à la plupart des adaptations filmées des comédies musicales de Steven Sondheim). Pour le passage de l’écran à la scène, le transfert est peut-être plus ardu encore puisque les effets permis par la caméra sont hors de portée des moyens techniques du théâtre. La transposition devra toujours tenir compte de ce qui ne marchera pas sur scène.

À quelques mois de distance, le théâtre du Châtelet s’est essayé à l’exercice et a monté pour la scène deux monuments du cinéma américain attachés à la personnalité solaire de Gene Kelly. Nous avions vu l’an dernier An American In Paris, coproduction du Châtelet et de Broadway … qui nous avait dissuadé d’aller voir le second, Singin’ In the Rain, plus modestement destiné à la scène française. Le premier a reçu des critiques dithyrambiques, le second a été apprécié de la presse française mais a été éconduit par le très condescendant New York Times. Au moment de la reprise de Singin’ in the Rain, il semble cependant que l’œil de professionnels de Broadway s’est montré moins critique vis-à-vis de la production de Robert Carsen. Assez pour vouloir jouer la carte de la production parisienne dans le célèbre Theater District.

Et nous sommes bel et bien face à une jolie réussite.

Là où An American In Paris rejetait stupidement l’argument original du film en multipliant les précisions inutiles et sous-entendus « francophobes » (car il est entendu que tout Français est un collabo, même celui qui aurait caché une petite juive pendant l’occupation), Singin’ In the Rain fait confiance au script original, réintroduisant, lorsque c’est possible, les répliques qui font mouche, réinterprétant avec une grande verve comique les pastiches de films muets tournés par Don Lockwood et Lina Lamont : le premier, tout particulièrement, est une inénarrable scène de cape et d’épée tournée en costume Louis XIII. Les méchants glissent sur la rampe d’escalier de l’Assemblée nationale comme des garnements qui profitent de ce que la concierge a le dos tourné pour faire les quatre cents coups. Le super méchant, renversé par le héros, lève la main pour demander grâce avec un geste grandiloquent, la tête placée juste au dessous de l’inscription du socle d’une allégorie sculptée : « Justice ! ». De même, les scènes de post synchronisation, tournées sur fond de Galerie des glaces à Versailles, ajoutent une strate toute théâtrale au comique du film. Lina Lamont – excellente Emma Kate Nelson – semble planter son regard dans le public et savourer chaque mot qu’elle sort de son incomparable voix de crécelle. Son partenaire, Dan Burton, surjoue avec gourmandise.

SINGIN’IN THE RAIN, Scenario Betty Comden et Adolph Green, Direction musicale Gareth Valentine, Mise en scene Robert Carsen, Costumes Anthony Powell, Choregraphie Stephen Mear, Decors Tim Hatley, Dramaturgie Ian Burton, Lumieres Robert Carsen et Giuseppe di Iorio, Orchestre de Chambre de Paris au Theatre du Chatelet le 10 mars 2015.Avec : Dan Burton (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Clare Halse (Kathy Selden), Emma Kate Nelson (Lina Lamont), Robert Dauney (R.F. Simpson), Jennie Dale (Dora), Matthew Gonder (Roscoe Dexter), Matthew McKenna (Rod), Karen Aspinall (Zelda)(Photo by Patrick Berger)

SINGIN’IN THE RAIN, Emma Kate Nelson (Lina Lamont). Photo by Patrick Berger

Un autre point fort de la transposition théâtrale de Sigin’ réside dans la conservation des numéros musicaux originaux là où American In Paris expurgeait l’essentiel de la partition du film au profit de numéros illustrés jadis dans les films RKO de Fred Astaire, rendant quasi impossible l’adhésion de l’amateur de comédie musicale des années 30-50 que je suis.

Pour être juste, les auteurs de Singin’ in the Rain bénéficiaient d’un avantage de taille. Le film a été porté à la scène depuis les années 1980 et la dernière production en date était encore jouée à Londres en 2012 (avec l’ex-principal du Royal Ballet Adam Cooper). La version parisienne reprend des éléments présents dans cette production londonienne qui n’appartiennent pas au film : Lina Lamont écope par exemple d’un air, « what’s wrong with me » qui étoffe psychologiquement son personnage tout en rajoutant une strate de comique.

Convenons enfin que Singin’, le film, est un peu plus « écrit » qu’American In Paris.

Mais ce qui sépare surtout les deux adaptations parisiennes, c’est que l’une rate – ou n’essaie même pas – l’hommage au film et à son âme dansante (Gene Kelly) alors que l’autre l’assume et trouve donc sa voie.

Dans Singin’, Robert Carsen n’est pas servile. À la différence de la production londonienne qui recherchait la palette de couleurs technicolor du film, il décide, pour sa part, de jouer la carte du noir et blanc – le parlant ayant précédé la couleur. Les robes des dames scintillent donc de perles argentées et de strass couleur de nuit comme certaines robes de Jeanne Lanvin. Seul le numéro « Broadway Melody » (où Don et Cathy Selden mènent le chorus line) est coloré. Mais l’or des costumes évoque plutôt les premières tentatives de colorisation à la main des films, à la fois maladroites et sublimes.

Singin' in the Rain (c)Théâtre du Châtelet - Marie-No_lle Robert

Singin’ in the Rain (c)Théâtre du Châtelet.

C’est d’ailleurs ce même numéro qui nous amène à notre sujet de prédilection : la danse. Pour An American In Paris, l’affiche paraissait à ce sujet bien plus alléchante pour le balletomane que celle de Singin’. Christopher Wheeldon, chorégraphe très lancé sur la scène du ballet mondial, auteur de deux ballets d’action plutôt réussis pour le Royal Ballet, était aux commandes. Las, déjà fortement lestée par les choix dramaturgiques et musicaux, la chorégraphie de Wheeldon n’a pas décollé. Privilégiant l’interprète féminine, Leanne Cope du Royal Ballet, au détriment de l’excellent leading man du New York City Ballet, Robert Fairchild, Wheeldon commet de surcroît l’erreur d’éluder Gene Kelly, danseur et chorégraphe, dans son adaptation à la scène d’un film qui lui doit presque tout. Dans la version théâtrale d’American, Wheeldon ne trouve pas d’équivalent valable au subtil ballet en chambre de bonne qui ouvre le film et présente au public le héros, Jerry Mulligan. À trop vouloir suivre une trame dramatique alourdie plutôt qu’étoffée par ses collaborateurs, il rate le ballet final sur la pièce éponyme de Gershwin. Celui-ci est en effet censé être réglé par le mauvais chorégraphe parisien, un peu ridicule, ancien collabo (une allusion lourdingue à Lifar?) imaginé par les « dramaturges » de la pièce. Juste retour des choses, la pièce, vidée de la naïve couleur locale qu’y avait introduit Kelly, est absolument fadasse. Les danseurs, affublés d’académiques aux motifs géométriques et aux couleurs acidulées pour évoquer les tours Eiffel des époux Delaunay, paraissent absolument « Sadler’s Wells-Ninette de Valois ». On n’attend plus que Robert Helpmann pour rouler ses gros yeux avec des poses stéréotypées comme dans les Chaussons Rouges.

Dans Singin’ In the Rain, plus modeste mais plus fin, Stephen Mear n’oublie pas que la danse de Gene Kelly est l’un des attraits majeurs de ses films. Il parvient, sans employer un seul pas de l’original, à évoquer Kelly et son subtil cabotinage, toujours diaboliquement contrôlé. Le célèbre passage sous la pluie n’utilise pas les claquettes ; mais le dessin au sol de la chorégraphie pourrait presque donner l’illusion de la présence des cameras de Stanley Donen. Le chorus de danseurs-chanteurs de Singin’ In The Rain paraît bien plus à son avantage dans cette chorégraphie que celui d’An American In Paris, un peu englué dans le brouet néoclassique de Wheeldon.

Les réverbères de la jolie production de Singin’ In The Rain viennent de s’éteindre et d’être démontés. Ils devraient bientôt traverser l’Atlantique. Les reverrons-nous un jour sur la scène de Châtelet alors que Jean-Luc Choplin n’a pas été reconduit dans ces fonctions directoriales? Les chances seraient plus grandes si cette élégante et fine production obtenait à New York le succès que ses qualités indéniables lui promettent.

SINGIN’IN THE RAIN, Dan Burton (Don Lockwood). Photo by Patrick Berger.

SINGIN’IN THE RAIN, Dan Burton (Don Lockwood). Photo by Patrick Berger.

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