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L.A. Dance Project : échange ballet bio contre empreinte durable

Photo IPHONE 114L.A. Dance Project – Représentation du 23 mai – Programme 1: Moving Parts (Millepied 2012), Quintett (Forsythe, 1993), Reflections (Millepied 2013).

On doit à Quintett (1993), de William Forsythe, une des émotions chorégraphiques les plus vives de ces vingt dernières années. Ceux qui ont eu la chance de voir cette pièce au Châtelet, l’année de sa création, se souviennent avoir eu l’impression bouleversante, non pas d’assister à un spectacle, mais d’être admis à une cérémonie intime.

Sur Jesus’ Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars, évoluaient les inoubliables et exceptionnels danseurs du Ballet de Francfort – Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jone San Martin.  La répétition lancinante, peu à peu crescendo puis decrescendo, de la mélopée de clochard mystique captée par Bryars, ânonnée plus que chantée par une voix comme avinée, plongeait le spectateur dans un état proche de la contemplation. Sans même connaître le contexte et le sous-texte dramatiques de la création de Quintett – la mort de l’épouse du chorégraphe –, l’atmosphère intérieure et mélancolique de la pièce était évidente. La proximité entre les protagonistes était palpable : ils semblaient reliés l’un à l’autre par un sentiment d’urgence commun. À droite, un projecteur éclairait vaguement la scène en diagonale. À gauche, en fond de scène, on devinait une trappe dans le plancher, d’où surgissaient les danseurs, et où ils se glissaient comme dans un caveau. Nous étions loin des grandes créations exubérantes des années 1980 – les bastringues à gros effectif, avec musique tonitruante de Tom Willems et départ inopiné vers le délire – dont on se régalait abasourdis depuis quelques années. Il y avait toujours la marque de fabrique de Forsythe – le mouvement poussé aux extrêmes, d’une précision diabolique, partant du bout de toutes les articulations et y revenant – mais le geste de chacun était habité d’une émotion poignante. Aux saluts, les cinq interprètes s’avançaient sur le devant de la scène, chaque fois plus près, chaque fois plus serrés l’un contre l’autre, jusqu’à toucher le bord de la scène.

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Quintett (William Forsythe). L.A. Dance Project. Photo Ryan Schude. Courtesy of Théatre du Châtelet.

Ces instants de communion ne sont plus, et peut-être ne seront plus jamais. Tel que représenté par le Ballet national de Lyon (au 2011 au Théâtre de la Ville, c’était presque gymnastique) ou aujourd’hui par le L.A. Dance Project, Quintett n’a plus le dixième de sa force originelle. L’œuvre est dansée, plus ou moins bien, mais elle n’est pas pleinement ressentie. Les cinq interprètes de la compagnie de Benjamin Millepied échangent de temps en temps des sourires de bons camarades. La trappe a disparu : les danseurs partent platement en coulisses.

Malgré cette incompréhensible dénaturation (de mémoire, le finale et les lumières ont aussi été altérés), l’œuvre bouge et se défend encore : la richesse d’invention de Forsythe saute au visage, et par éclats, la force d’émotion de la danse reparaît. Tout dépend des interprètes : Charlie Hodges, par exemple, est un danseur pur Forsythe, à l’élégance si détachée qu’il paraît ganté. Son mouvement est tendu comme un élastique tiré à ses deux extrémités. Les cassures de la ligne laissent voir les départs du mouvement. Aaron Carr, en revanche, est hors-style. Il traite Forsythe comme un quelconque chorégraphe néoclassique qui aurait greffé de petites bizarreries décoratives sur un canevas éprouvé et passe ainsi à côté de l’emportement comme envoûté qu’on observait jadis chez d’autres interprètes plus inspirés [Francesco Nappa en quelques trop courtes secondes dans la vidéo ci-dessous, fait revivre fugitivement ce que Quintett a de bouleversant].

Quintett est présenté en sandwich entre deux pièces de Benjamin Millepied. Moving Parts (2012), sur une musique de Nico Muhly, et un « concept visuel » de Christopher Wool (des panneaux qui bougent, on a déjà vu ça 100 fois mais peut-être pas au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles où l’œuvre a été créée en septembre dernier). À l’instar des décors mouvants, accumulations de lettres qui ne forment jamais un mot, la chorégraphie accumule les signes sans pour autant faire sens. Certes, il y a du métier. Mais de l’inspiration?

La deuxième tranche de pain est une création mondiale soutenue – on n’a pas compris pourquoi – par une marque de joaillerie. Reflections (2013) dure 40 minutes et peine, à part durant quelques instants trop brefs – notamment un petit solo dansé par Charlie Hodges, encore lui –, à maintenir l’attention. On ne s’embête pas vraiment, mais on ne s’intéresse pas non plus. Tout cela est sympa, urbain, malin. En guise de décor, un immense « Stay », qui se transforme fugitivement en « Go ». Malheureusement, on a raté le moment où ça démarrait et on est définitivement restés collés à notre fauteuil. Signe d’une époque obnubilée par le développement durable, c’est aussi biodégradable : cela ne laissera aucune empreinte indélébile en mémoire. C’est la seule incontestable « qualité » contemporaine qu’on a pu attribuer aux deux contributions chorégraphiques de Benjamin Millepied.

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Forsythe : Tous les détails comptent

p1000169.jpgSoirée Forsythe-Brown – Opéra Garnier

Dans un entretien au Figaro du 30 novembre, William Forsythe disait se battre pour les détails : « une œuvre d’art, un style, c’est un monde de détails infimes. Même en danse contemporaine ! L’art contemporain est aussi une catégorie historique ! »

Apparemment, le message est bien passé : la reprise de In the middle…, de Woundwork 1 et de Pas./Parts par le ballet de l’Opéra de Paris est une réjouissante démonstration de style, et une revigorante déclaration d’appropriation. Alors que bien des interprétations des œuvres du maître de Francfort par des compagnies de tous les continents s’avèrent désolantes de platitude mécanique, les danseurs parisiens ont, sans conteste, intégré le langage Forsythe : ils font de leur corps un instrument de musique, sans craindre les déséquilibres, et jusqu’à – pour certains – paraître littéralement possédés par le mouvement.

Dans In the Middle somewhat elevated, Vincent Chaillet sait se mettre en danger, laissant son torse partir en arrière jusqu’au point de rupture. Le style Forsythe lui va bien (et réciproquement) : la danse est acérée, audacieuse, nonchalante (soirée du 3 décembre). Fabien Révillion, vu à plusieurs reprises dans le même rôle, danse un peu trop caoutchouc, le mouvement trop centré, et ses partenaires (Mlles Granier et Colasante) n’ont pas la personnalité des complices de Chaillet (Mlles Renavand et Bellet). Il n’en reste pas moins que l’œuvre dans sa version 2012 est, quelle que soit la distribution, globalement bien servie par une troupe énergique, à la précision chirurgicale (admirez, par exemple, les sauts en cinquième un chouïa trop croisée, qui transforment les pieds en ciseaux, les mouvements des doigts, si vifs qu’on les croirait coupants, ou encore les ronds d’épaule avec bras relâché, presque en poids mort).

Woundwork 1 pose un gros problème au spectateur : quand le couple principal est dansé par Agnès Letestu et Hervé Moreau, on est si fasciné par leurs lignes qu’on ne regarde pas le deuxième (3 décembre). Quand il est dansé par Émilie Cozette et Benjamin Pech, on aurait envie que le couple secondaire soit mieux éclairé, et on cligne des yeux pour mieux voir la trop rare Laëtitia Pujol avec Christophe Duquenne (15 décembre), ou Isabelle Ciaravola avec Mathieu Ganio (18 décembre).

Pas./Parts est le ballet programmatique de la soirée. La variété des sons, combinaisons, couleurs et lumières fait songer au Roaratorio de Merce Cunningham (1983, sur une partition de John Cage alternant texte, musiques traditionnelles, cris d’animaux, violon et flûte), qui était aussi à la fois une fête et un exercice de style. Sabrina Mallem se montre délicieusement sinueuse dans le solo d’ouverture. Presque toutes les combinaisons d’interprètes que j’ai vues sont remarquables, et il faudrait pouvoir citer tout le monde : Sébastien Bertaud explosif en homme en vert, Nolwenn Daniel ou Mélanie Hurel dans le même rôle féminin du premier trio, Émilie Hasboun électrisante en noir/jaune dans le solo que j’appelle « de la scie musicale », ou encore Audric Bezard, increvable et pneumatique. Dans le dernier solo masculin avant le grand cha-cha-cha final, les jambes de Simon Valastro ne semblent plus lui obéir (15 décembre). Jérémie Bélingard danse la même partie de manière plus athlétique et, du coup, anodine.

Parler de O Złožoni / O Composite me permet d’amortir mon jeu de caractères polonais, et de crâner en vous apprenant que le L barré se prononce un peu comme un W (ce que la voix qui annonce les changements de distribution à Garnier n’a pas l’air de savoir). Trisha Brown a l’art du mouvement enroulé, et des partenariats fluides. Souvent, un danseur prend appui sur une partie inattendue du corps de l’autre, pour rebondir, faire un demi-tour, ou simplement s’asseoir. Le contact est très doux, amical, neutre (contrairement à ce qui se passe chez Forsythe, où les corps flirtent, frottent, se jaugent et se défient). Quand Isabelle Ciaravola est au cœur du trio (15 & 18 décembre, avec Nicolas Le Riche et Marc Moreau), on cherche à percer le mystère (tandis que l’attention faiblit avec la froide Aurélie Dupont).

Quand j’aurai le temps, j’écrirai un traité barbant sur l’intelligence du danseur. Je développerai deux thèses principales. 1) Il y a des interprètes qui comprennent ce qu’ils dansent (et d’autres qui ânonnent l’alphabet). 2) Certains d’entre eux font preuve d’une fascinante maturité artistique. Par exemple, on reste ébaubi de voir Agnès Letestu danser Forsythe première langue vivante (Woundwork 1 : les tours sur pointe avec le pied libre flex ; Pas./Parts : les bras en offrande au début du duo avec Audric Bezard, le demi-plié en pulsation cardiaque, l’élasticité des bras dans le mouvement d’ensemble « sirène de bateau »), dans un style tout différent de ce que l’on a pu voir dans Le Fils prodigue ou Dances at a Gathering. Autre exemple ? Christophe Duquenne, aux épaules, bras et doigts extraordinairement expressifs dans Woundwork 1 (15 décembre) comme dans Pas./Parts (3 décembre), et qui sait pourtant si bien servir Noureev à Bastille presque au même moment.

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When flights of angels sing. Forsythe and Brown for the Paris Opera Ballet.

photo (1)Tuesday, December 11

Has he attained the seventh degree of concentration? (G.B. Shaw, Heartbreak House, Act 1)

On Tuesday night, I think the Paris Opera’s dancers did.

I start with the second piece, O Zlozony/O Composite physically composed by Trisha Brown. As I expected, those around me alternated between slumping back in their seats and keening forward. The audience dances a connect/disconnect on their part too! Quite often, those sitting react more to the music than to the dance. But this once, I leant forward all the way through because of the way the music was danced to.

I somehow had felt left out in the cold by the first cast I saw on Dec. 6: Aurelie Dupont, Nicolas LeRiche, and Jéremie Bélingard. Perhaps this trio intended to create a mood which could only emphasize my winter? But as I sat there in the warm dark of the Palais Garnier my only thought proved to be about how I would soon have to head out again into a cold and solitary early winter’s night. The trio looked as pretty and as icy and as disconnected as snowflakes. I could swear I saw snow abstractly represented on the backdrop.

But on Tuesday night suddenly van Gogh’s Starry Night seemed to have enveloped the back of the stage as another almost-new cast orbited in response to a sheltering sky and lifted me up and away from this cold world. Straight-faced – as modern/contemporary demands — but not deadpan. Lost in their own thoughts, this trio melted the snow without having thrown any obvious flames in that direction. Suddenly, I didn’t give a flying fuck about the soundtrack’s irritating and repetitive “brrrd.”

1) Aurélien Houette’s subtly menacing brawn added a wryly poetic mystery to the weird aura that Milosz’s poem already fully embraces. He played against the piece’s potentially glacial prettiness. He embodied a man, a man who moves as he wishes, a man of slowly burning fires. A man with issues and suppressed stories to tell.
2) Jeremie Bélingard, who seemed somehow an outsider filled with an unnecessary fire or hope for warmth when dancing with Dupont and LeRiche here found his place. I know, I know, narrative has been out of fashion in modern dance since, like, forever. So Bélingard keeps his marvelously expressive face quite still, as the task requires. Yet the way he moved and physically reacted to both of his willing partners implied that he certainly had invented his own internal monologue. One which both partners – equally concentrated on their own ideas – somehow understood this time around. His every step seemed to stem from some deep logic, a driving force. He wanted to say something to his partners, to us. And the audience heard him.
3) Muriel Zusperreguy made herself as weightless as a feather in these two men’s calibrated arms. Her unselfconscious femininity has already pleased me many times. The way she allowed the trio to turn her into a graceful yet unpredictable Calder mobile made me think “Aha, New York.” She, too (and how do you do that through a relevé?) let us out front know that she might just have found what she’d spent a lifetime looking for: someone(s) she can trust with her life.

This time, instead of random snowflakes, I found myself fascinated by the stately revolutions of three planets: Houette’s Mars, Bélingard’s Mercury, and Zusperreguy’s…Venus.

Goddesses as well could be found in the Forsythe pieces:  Amandine Albisson — whose superbly proud and juicy Venus had made last season’s Ratmansky Psyché watchable — Sabine Mallem and Marie-Agnes Gillot pulled the audience into their orbit by offering up their wide and true port de bras which made them all resemble proud eagles in flight.  Particularly Eleonora Abbagnato (too rarely seen in Paris as of late) seduced the audience with her rallentando swishes of arms fore and aft in Woundwork. When in focus, Abbagnato always proves as energetic and poignant as anyone’s choreography encourages dancers to dare to be.

Perhaps because Zusperreguy, Houette, Bélingard had reminded me to look and listen and trust my feelings I suddenly, thirteen years after the premiere of Pas./Parts, realized why it has always made me feel at home. During Tuesday’s performance, the music, and the dances, and especially the dancers, sent me back to New York during the long summers of years long gone by. A walk on the West Side in the 1970’s would have taken you to streets overcrowded by kids playing jacks or hopscotch or fighting the way only thirteen-year olds know how to mess up. Watching Pas./Parts, I started to hear not only bubble-gum popping, but to realize that I was hearing snippets of all those kinds of music that once had blared from open tenement windows – yes, the cha-cha, but also a celestial albeit random mix of boogie-woogie, polkas, rock, bits of classical…This ballet, even if from 1999, turns every dancer on stage into a potential John Travolta. The entire cast that night, through its youthful and reckless energy, asked us to play jacks with them. I loved them all, but particularly appreciated the live-wire energy of the very young Emilie Hasboun. Like every one the school produces, of course she has spectacularly assured technique. But not all of them seem to attract the eye, to refract the light, and to glow like a starry night. She does.

For me, all the dancers this evening illustrated two lines from a poem so rarely considered nowadays (perhaps because, um, it’s a bit overheated) Longfellow’s Evangeline: Silently one by one, in the infinite meadows of heaven /Blossomed the lovely stars, the forget-me-nots of angels.

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To pointe or not to pointe… Is that the question?

WWF

What a piece of work is a man! […] how infinite in faculty! in form, in moving, how express and admirable! in action how like an angel! in apprehension how like a god! (Hamlet, Act II, scene 2)

These four pieces were created on the bodies of dancers in the Paris Opera Ballet yet are these “ballets?” Does ballet mean: women wearing toe shoes? Fluffy tutus? Men in tights? Perennial productions of The Nutcracker? Are these four « modern » either, though? The term proves equally slippery, and as rich with clichés. Does modern mean anything anymore when we still automatically call Picasso’s work “modern” and he has been dead since 1973?

Invented in the US and Germany about a 100 years ago, modern dance defined itself against the sissified genre of ballet: rejecting any footwear and seeking a more natural way of moving, these pioneers developed a grounded, earthy, expressive form. Then in the 1960’s, a new generation of “post-modernists” went as far as one could go to eliminate, if not movement, then “dance” from their dances.

The term used much today, “Contemporary,” means reacting to and interacting with current trends in society and art. As in: what “modern” used to mean. [This month’s Dance Magazine interrogation of current choreographers on this subject inspired my musings).

The “modern contemporary ballets” we witness tonight try to defy categorization. By indirections find directions out, as Shakespeare counsels us (Hamlet Act II, scene 1).

By now almost all dance makers have learned to appreciate the way classically-trained ballet dancers understand the use of the body and its weight and its center and its energy. And they love to take chances. If anyone can look good – both ethereal and earthy — while intentionally falling off their shoes, the Paris Opera’s dancers can.

In The Middle, Somewhat Elevated (1987)

Choreography by William Forsythe; Music by Thom Willems. (28 minutes)

The mysterious title refers to just where Forsythe blithely told the Opéra’s management to put those golden cherries (so that’s what’s dangling up there!) when told he had no budget for a set.

But the music will probably bother you more than the title. The composer constructed a “Theme and Variations” out of the sound of a locomotive crashing into a train, along with electronic distortions of his own voice. 25 years on, the opening chord still…no, I won’t tell you, just sneak a look at your neighbor when the lights first blast on…I own a copy of the recording, and play it when I need something violent to get me out of a bad mood. Smashing things – or at least bouncing around full force– can prove quite cathartic, if you stick with it.

Forsythe likes the idea that any part of the body – from your big toe to your little finger — can provide the intitial impulse for a violent cascade of movement to follow. He knows that tension, distortions, weird changes in speed, all challenges can lead us to dance in ways we never thought of before. This ballet (it has girls in toe shoes, guys in tights, no?) breaks movement down in order to let the dancers exult in demonstrating how they have chosen reconstruct it.

The laws of gravity need not apply. You can start from any point or any “pointe,” in order to test the limits of your strength and balance.

For me this ballet illustrates a portion of Hamlet that I’ve always found both perfect and absurd: … there’s a special providence in the fall of a sparrow. If it be now, ‘tis not to come; if it be not to come, it will be now; if it be not now, yet it will come: the readiness is all. (Act V, scene 2).

The dancers are ready.

PAUSE ONLY

O Zlozony/O Composite (2004)

Choreography byTrisha Brown;Music by Laurie Anderson.(25 minutes)

Trisha Brown belongs to an earlier generation (born in 1936 vs. Forsythe’s 1949), yet her imagination fed Forsythe’s just as her own continues to grow and evolve. A founder of the post-modern and minimalist wave one could encounter downtown at Manhattan’s Judson Church during the ‘60’s, her early works often used the music of complete silence.

With the still inventive and chic violinist Laurie Anderson (do a search of ‘O Superman’ from 1981), Brown chanced upon a poem by Czeslaw Milosz. Anderson recorded a Polish actress reading this ode to a bird and began to tweak it in her own way. Each musical section is exactly two minutes long. Brown, always willing to attempt a new way of looking at things, broke this poem down in her own manner too: a trio set against a starlit sky, against which they evolve, revolve, return, float, and come to rest.

The opening section illustrates (distills? cracks open?) the image of a branch still swinging from the heavy weight of a bird that rocked back and forth over great seas of air.

You may get distracted when the composer gets to the poet’s bird sounds: “pta, pteron, fvgls, brd.” Or by trying to figure out how dancers supposedly (according to the program) are shaping letters – including inexistent ones – of the alphabet as they go along.

The woman in this triangle sometimes wears pointe shoes. Could that mean something? I find myself again in Hamlet: see yonder cloud that’s almost in shape of a camel? (Act 3, scene 2) i.e. just let it go…and try not to think too much.

Tonight you will either die of boredom or experience a kind of out of body experience if you surrender to the dancers’ intense concentration and quiet commitment to revolving within outer dimensions of space and sound.

INTERMISSION (20 minutes)

Woundwork 1 (1999)

Choreography by William Forsythe; Music by Thom Willems. (15 minutes)

Wound as in “winding,” not “harming.” For two couples.

Growing up on Long Island in the 1960’s, Forsythe thought that dance meant the twist (and he was high school dervish) and music meant rock and roll. He discovered classical ballet in college, along with the Derrida, Foucault, Barthes…

The music stems from the recording of three clarinets, deconstructed and unraveled.

The piece could be called “roll and reroll.” Or “ twist and detwist.” While at first the two duets seem not to belong to the same place, the more you look the more you realize that one couple’s to- and-fro gets echoed, and mixed up, by the other’s.

Perhaps Hamlet fits these dancers too: though I am native here/and to the manner born – it is a custom/ more honored in the breach than the observance. (Act 1, Scene 4). By breaking some genteel rules of ballet, Forsythe frees the Parisian dancers to stylishly outdo themselves. If you are to the manner trained, is « too elegant »even possible?

PAUSE ONLY

Pas./Parts (1999)

Choreography by William Forsythe; Music by Thom Willems. (35 minutes)

One of the touchstones of modern French literature, Raymond Queneau’s Exercises de style, comprises 99 retellings – in 99 different literary styles – of the same dull anecdote about standing around waiting for a bus. After a while, the absurdity starts to cheer you up.

Here we only experience 20 sequences (parts) put out by 15 dancers who each latch onto micro-segments of a dance phrase (a step, a pas, let’s say “the letter ‘E’”) as they dance into and around each other. After a while, even Hamlet would have started to smile. You won’t believe your ears when Willems’s music devolves into a deliciously perverse version of the cha-cha.

There’s a divinity that shapes our ends/Rough-hew them how we will. (Act V, scene 2).

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Forsythe-Brown : sur orbite

P1010032Soirée du 6 décembre 2012 : programme Forsythe-Brown

Revoir In the Middle… Il a fallu passer par le choc des cinq premières minutes ; il a fallu oublier le passé : Laurent Hilaire sculptural, Manuel Legris élastique, les pieds incroyablement ductiles d’Isabelle Guerin ou encore la présence menaçante et curieusement athlétique d’Elisabeth Platel. Avec ses nouveaux interprètes, le ballet a perdu cette fascinante précision chirurgicale de la création. Mais y a-t-il perdu pour autant ? Pas si sûr. L’énergie brute dégagée par cette distribution de jeunes artistes a fini par m’entraîner sur les mêmes pentes où je m’étais senti entraîné à l’orée des années 90 aussi bien par les danseurs de l’Opéra que par le ballet de Francfort. Les garçons, moins stylés que leurs devanciers, approchent les filles comme des prédateurs. Mais ils trouvent du répondant. Pas effrayées, celles-ci leur donnent la réplique avec un plaisir jubilatoire. Tous les risques sont pris. Caroline Robert distord ses lignes jusqu’à la rupture ; Simon Valastro fait feu des quatre fers, plus ramassé et plus nerveux que n’était Legris mais tout aussi palpitant ; Audric Bezard (dans le rôle d’Hilaire) est un danseur noble qui veut jouer au marlou et remuer des biscottos. Il attend son grand moment, le tango acrobatique et tauromachique avec Amandine Albisson qui semble prête à inventer le battement à 360° quand, altière et minérale, Sabrina Mallem décide que c’en est assez et achève nos plaisirs d’un simple port de bras. Cet In The Middle 2012 est plus terre à terre sans doute mais plus charnel aussi. L’essentiel est conservé : l’enivrante apologie de la prise de risque, « the vertiginous thrill of inexactitude ».

Pour se remettre, on nous donne vingt-cinq minutes. Non pas vingt-cinq minutes d’entracte mais vingt-cinq minutes d’intermède. Dans O Zlozony/O Composite, sous un ciel étoilé, un trio de danseurs développe les entrelacs chorégraphiques de Trisha Brown. Les mouvements sont coulés jusque dans les poses les plus contorsionnées, les bras sont en sempiternel mouvement. La chorégraphe aspire vraisemblablement à faire ressembler les interprètes à une constellation évoluant dans l’univers. Mais le ballet n’a pas suscité plus d’émoi chez moi qu’il ne l’avait fait huit ans auparavant. Est-ce cette chorégraphie cotonneuse, ou bien ces passages avec la danseuse sur pointe (Aurélie Dupont) égrenant avec l’aide de ses partenaires (Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard) des combinaisons fort conventionnelles ou encore la musique de Laurie Anderson, tout en susurrements, qui évoque ces disques de musique relaxante qu’on trouve dans une boutique « nature et environnement » ? Peut-être est-ce les trois à la fois… O Zlozony / O Composite pourrait aussi bien être une tisane bio relaxante. Ça calme certes, mais ça n’a pas bon goût.

Dans Woundwork1, la musique de Tom Willems ne susurre pas, elle chuinte plaintivement. Les étoiles, décor du ballet précédent, semblent s’être déposées sur les costumes crème des danseuses ; les danseurs assumant les couleurs du ciel. Et on se perd dans la constellation mouvante formée par Agnès Letestu et d’Hervé Moreau. Lignes étirées vers l’infini, imbrications furtives toujours miraculeusement déjouées, ce couple nous attire et nous exclut à la fois par son absolue cohésion. Autour d’eux, Isabelle Ciaravola et Nicolas Le Riche semblent être ravalés au rang de satellite.

Pas./Parts finit de nous mettre sur orbite. L’abondance presque étourdissante de solistes, l’absence de propos clairement défini, les changements erratiques d’ambiances musicales (du gamelan au cha cha), les couleurs tranchées des costumes, tout ce qui pourrait être défaut dans ce ballet concorde en un tout roboratif. Dans ce ballet, les filles sont des lianes faites de quelque matériau industriel (Laurène Lévy semble avoir une colonne vertébrale ondulante, Marie-Agnès Gillot retrouve une légèreté dont elle semblait avoir oublié l’existence et Caroline Bance exulte). Les garçons gesticulent autour d’elles à la manière de feu-follets (Christophe Duquenne a des bras infinis et ondulants, Sébastien Bertaud ne touche pas le sol tandis qu’Aurélien Houette est tout en densité). On soutient sa danseuse par la pliure du coude ou par une hanche décalée. L’équilibre est aussi inattendu que sa soudaine perte. Pourquoi toute cette maestria ?

Mais faisons fi du sens et de la signification. Car Forsythe a sans doute créé ici son « Études », sa somme du ballet post-moderne ; un précieux cadeau dont les danseurs du ballet de l’Opéra se sont montrés les dignes dépositaires.

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In The Middle Somewhat Elevated; 21’53 »

Revoir in The Middle…

C’est toujours avec une certaine émotion que je me dis cette phrase incantatoire. Je devrais dire plutôt « redécouvrir In the Middle » car une œuvre de Forsythe échappe forcément à la mémoire. Lorsqu’on est transporté par l’œuvre du chorégraphe, on ressort du théâtre avec des fourmis dans les jambes, une bouillie d’images qui se catapultent dans la tête et … on oublie. On oublie les pas, on ne se souvient que de l’énergie qu’ils nous ont insufflée même paisiblement assis (du moins le croyait-on) dans un fauteuil de théâtre. A quoi devons-nous cela ? Sans doute à la technique de travail du chorégraphe qui travaille avec des « loops » ou « boucles », des combinaisons chorégraphiques susceptibles d’être ouvertes à n’importe quel endroit et refermées de même, ce qui donne aux ballets du maître de Francfort cet aspect implacablement déstructuré. Les départs du mouvement qui ne viennent plus d’un quelconque centre de gravité mais de différentes parties du corps ajoutent à la perte de repères et à l’impression d’absolue liberté.

Mais d’In The Middle Somewhat Elevated, on ne connait le plus souvent qu’un solo et un pas de deux filmés jadis par André Labarthe sur Sylvie Guillem et Laurent Hilaire. Ces deux extraits qui interviennent respectivement à 8mn27 et 21mn53 dans un ballet de 25 minutes (on notera ici l’influence de Merce Cunningham), ne se conçoivent vraiment que dans leur environnement, au milieu de ces corps-lianes qui entrent sur scène comme bon leur semble, initient des ébauches de mouvement ou des débauches de virtuosité puis semblent changer d’avis en chemin et déserter l’espace.

Le pas de deux est donc la concrétisation des tensions présentes sur le plateau et dans la partition construite de manière très classique par Tom Willems avec un thème qui va et vient, s’élude ou se met en avant jusqu’au crescendo final. Il est également un moment de -relative- harmonie dans un monde déconstruit.

Ici privé de ses éclairages à contre-jour pour les besoins d’un plateau de télé, il s’offre d’une manière encore plus crue. On voit la volonté du réalisateur de prendre en compte l’intégralité du ballet. Les regards échangés par Guillem et Hilaire font penser à l’ouverture du ballet quand la lumière éclate en même temps que le premier tonnerre de rame de métro. Le ballet semble s’achever sur un Tango argentin futuriste qui, à l’image du thème principal de la partition, fait de subreptices mais néanmoins significatives apparitions (ici entre 18 et 28’’ ou encore entre 50 et 55’’) au milieu d’une avalanche de dérapages contrôlés. Mlle Guillem et Laurent Hilaire excellent dans ce domaine (il faut regarder les tours attitude décalés à l’extrême à 1’35’’ ou encore carrément tombés à 1’47’’).

Ce qui fait la grandeur de ce ballet, c’est qu’au milieu de cette apparente cacophonie, un sentiment d’accord et d’harmonie éclot, comme une plante à fleur entre deux pierres disjointes. Le « cavalier » qui semblait jusqu’ici avoir des difficultés à dompter sa partenaire s’accorde avec elle après qu’elle est tombée comme une planche face à lui (2’38’’). Un ralenti presque cinématographique commence alors (2’45’’ à la fin)… Le début de l’harmonie?

Dans le documentaire de Labarthe comme dans ce plateau télé, la chute finale est coupée.

Mais au fait, saviez-vous que le pas de deux d’In The Middle était en fait un pas de trois ?

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Une soirée en pente descendante

Polyphonia (Christopher Wheeldon/ Gyorgy Ligeti) ; Sweet violets (Scarlett / Sergei Rachmaninov) ; Carbon Life (Wayne McGregor/ Mark Ronson, Andrew Wyatt) – Royal Opera House – Représentation du 23 avril

De toute évidence, le spectacle est organisé pour finir en climax. Une sono assourdissante, des musiciens en vogue (le DJ qui a produit Amy Winehouse, etc.), quatre chanteurs – dont un rappeur et l’inusable Boy George –, des lumières chiadées, des costumes design avec accessoires en plastoc noir et jupettes en forme de parapluie. Et puis de la danse. Il est de bon ton – c’est ce que fait Luke Jennings dans le programme du spectacle – de faire de Wayne McGregor un novateur poussant le langage chorégraphique vers de nouveaux horizons, à l’instar de William Forsythe radicalisant Balanchine il y a 20 ans. Il n’est pas sûr, cependant, qu’on puisse acquiescer sans débat. C’est pousser un peu vite dans la tombe le chorégraphe basé à Francfort, dont les dernières créations – notamment Sider, présenté à Chaillot l’hiver dernier – débordent de malicieuse inventivité. Et puis, qu’apporte-t-il de si précieux ? Une chorégraphie atmosphérique ? Un mouvement hystérisé ? Le sexy dans la danse ? Pourquoi pas, mais à quoi bon tout cela ? Chaque nouveau spectacle de McGregor que je vois me fait penser à une mode : irrésistible autant qu’éphémère. Cette année, en tout cas, je passe mon tour : le mouvement, comme écrasé par la rythmique rock, est plus saccadé qu’à l’habitude ; on manque de respiration, sauf – sans surprise – pendant une petite minute de silence dansée par Edward Watson et Olivia Cowley. Voilà donc la grande innovation McGregor 2012 : une danse aplatie par le son, comme il est des plantes écrasées de soleil.

Sweet Violets, de Liam Scarlett, prend sa source dans un fait divers, le meurtre non élucidé d’une prostituée à Camden en 1907. Près de 20 ans après Jack l’Eventreur, l’histoire défraya la chronique. La fascination pour le crime trouve son écho dans les œuvres du peintre Walter Sickert (1860-1942), qui s’y intéressa de si près qu’on crut pouvoir l’y mêler. Faisant fond sur une autre légende associée, qui voudrait que la reine Victoria ait fait interner la maîtresse de son petit fils le prince Eddy, et assassiner une amie qui avait le tort d’en savoir trop, Liam Scarlett construit un ballet narratif assez touffu, sur le trio élégiaque de Rachmaninov. Le ballet débute par la très réussie scène du meurtre (dansée par Meaghan Grace Hinkis et Thomas Whitehead, inquiétant meurtrier). Nous sommes ensuite chez le peintre (Bennet Gartside), chez qui vient musarder Eddy (Ricardo Cervera). Ce dernier papote avec Mary-Jane Kelly, l’employée de Sickert (Laura Morera) et surtout, badine avec Annie (Leanne Cope), l’amie du prince que la police embarque et envoie chez les fous. Marianela Nuñez (Mary le modèle) pose nue pour le peintre. On tremble pour elle quand, au pas de deux sensuel qu’elle danse avec Sickert, se joint un deuxième larron, ami du peintre, que nous reconnaissons pour l’assassin du début. Après, cela se complique : nous voilà au music-hall (autre centre d’intérêt de Sickert), Mary-Jane a mal tourné, et Jack l’Eventreur (glaçant Alexander Campbell) traîne dans les coins sombres. L’histoire navigue entre réalité et fantasme et Liam Scarlett montre pour une troisième fois sa science du pas de deux sexuel. Nous sommes incontestablement dans la lignée du MacMillan de Mayerling, tant pour la virtuosité chorégraphique que pour la sursaturation narrative.

Le plat de résistance était roboratif, mais le meilleur aura été l’entrée. Polyphonia a été créé pour le New York City Ballet en 2001, sur des musiques de Ligeti. Quatre couples sur scène, un piano dans la fosse. La chorégraphie séduit par sa profonde musicalité et son absence d’esbroufe. Sarah Lamb danse avec Johannes Stepanek : n’importe quel tarabiscotage passe, car le mouvement épouse chaque respiration musicale. Ludovic Ondiviela valse avec Yuhui Choe. Dawid Trzensimiech et Itziar Mendizabal dansent Allegro con spirito. On découvre dans l’adagio Yasmine Naghdi et James Hay, et on a tout de suite envie de les revoir souvent. On entend le vent qui souffle dans la grande plaine hongroise.

Polyphonia; photograph Bill Cooper, courtesy of ROH

Polyphonia; photograph Bill Cooper, courtesy of ROH

Sweet Violets – Photo Bill Cooper – Courtesy of ROH

Carbon Life – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

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Sylvie Guillem au TCE : C’est des gens qui dansent ensemble… ou pas.

TCE, Jeudi 15 mars 2012 [6000 Miles away : Rearray, William Forsythe, mus. David Morrow / 27’52 », Jiri Kylian, mus. Rick Haubrich / Memory, Mats Ek, Niko Rölcke / Bye, Ek, mus. Beethoven Sonate pour piano op. 111]

On ne va pas voir un spectacle avec Sylvie Guillem pour titiller la nostalgie. On sait qu’il ne s’agira pas d’un récital de poncif et qu’il n’y aura pas de mort du cygne dans la pudique lumière bleutée. Et pourtant, à voir son incarnation du Rearray de Forsythe, son perpetuum mobile, ses changements de point de départ du mouvement et de poids au sol, aux côtés de Nicolas Le Riche, on se sentait convoqué à une étrange et délicieuse expérience de mémoire involontaire. Ce sentiment d’énergie vitale, c’est bien celui qu’on ressentait au théâtre du Châtelet dans les années 90 lorsqu’on voyait le ballet de Frankfurt présenter son répertoire. Sylvie agrippe le sol avec des pieds qui semblent aimantés et puis soudain c’est l’avant-bras qui, polarisé, paraît subir plus que les autres membres l’attraction terrestre. Et puis il y a ces fulgurantes extensions, ces poses parfaites et abstraites qui jaillissent de presque nulle part comme une branche de sylphion apparue dans le désert d’une préparation inachevée. On est loin des mignardises qu’on nous sert désormais trop souvent sous l’étiquette du maître de Frankfurt. S’agit-il d’un pas de deux ? D’un duo ? De deux solos entremêlés ? Ces courts moments chorégraphiques entre Guillem et Le Riche, entrecoupés par l’extinction des rampes de lumières, qui ne racontent pas une histoire, ne dépeignent pas de personnages, dégagent cependant un envoutant parfum d’humanité.

Le second duo, 27’52’’, chorégraphié par Jiri Kylian, partage de nombreux points communs avec la chorégraphie de Forsythe : un couple de danseurs (Lukas Timulak et Aurélie Cayla) en habits de tous les jours, jean et –éventuellement- T-shirt, se croise, se confronte et se s’entremêle sur le plateau dont le seul décor est un jeu de lumière et quelques lais de Lino, à la fois couverture et linceul. Mais le propos (la mort ? une séparation ?) parait plus appuyé. Jiri Kylian, qui a subi de plein fouet « l’onde de choc Forsythe » dans les années 90 (on retrouve du partnering décentré, de grandes développés succédant à des positions quasi fœtale) s’est montré plus inspiré dans d’autres pièces. On aurait aimé un peu moins de pathos et plus de lyrisme, cette qualité si propre au maître tchèque. Mais cela reste tellement préférable aux chorégraphies glaciales et mécaniques « post-forsythienne » qu’on voit si souvent aujourd’hui.

Dans les années 90, Jiri Kylian avait brièvement réuni autour de lui William Forsythe et Mats Ek dans le cadre de son NDT3 (une compagnie qui avait ambition de donner un espace d’expression aux interprètes qui avaient passé la quarantaine). Dans « Memory », sur la musique de Niko Rölcke, Mats Ek donnait à voir, dans son style expressionniste, sa vision du « vieillir ensemble ». Là ou Kylian a porté un regard sombre et presque chargé d’amertume, Ek, même dans un décor aseptisé d’appartement suédois, a délivré une vision remplie de tendresse et d’auto-dérision. Un bras ballant, ou la tête qui dodeline, Ana Laguna rayonne de sérénité et de confiance aux côtés de son mari chorégraphe à la présence bonhomme.

L’opus qui clôt la soirée, également de Mats Ek, a été créé sur Sylvie Guillem. C’est, rompant avec le thème filé de la soirée, un solo. C’est une réflexion sur la solitude mais qui est remplie de tout un petit peuple d’intervenants par le truchement d’un écran de projection (un procédé abondamment utilisé par Kylian). C’est dans cet espace rectangulaire, à la fois porte, bulle et miroir qu’apparait d’abord Guillem, attifée comme ces femmes-enfant qui n’ont pas tout à fait le deuil de leur improbable garde-robe de lycéenne. D’abord projetée sur l’écran, elle sort enfin à petits pas, comme effrayée par le monde extérieur, ses dangers ou ses frimas. Mais très vite, derrière la vieille fille, par la magie combinée de la chorégraphie et du mouvement plein et juste qui caractérise la danseuse, ce n’est pas tant les misères du célibat trop longtemps prolongé, mais bien le spectacle de la volonté farouche de cette femme, par-delà les déceptions et les frustrations, de rester conforme à elle-même. La danse de Mademoiselle Guillem n’est pas que miraculeusement préservée. Elle respire l’optimisme, contre vents et marées.

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Sylvie revient ! (évocation cavalière)

Sylvie Guillem fait une halte à Paris pour « 6000 miles away », un titre qui résume assez bien sa carrière voyageuse. Au programme du spectacle, des valeurs sûres de la chorégraphie du second XXe siècle: William Forsythe, Jiří Kylián et Mats Ek.

On a tant déversé de superlatifs sur Mlle Guillem que le mythe fait parfois écran. Il y a la présence scénique, l’aisance technique, le levé de jambe spirituel (d’autres, moins malines, croient que ce n’est qu’une question de hauteur), le goût du risque et la versatilité aussi. C’est sans doute la dernière ballerine dont on ait polémiqué à l’Assemblée nationale et la seule à avoir été invitée au 20h00 de TF1 un jour de semaine (c’était du temps où la télévision regardait ailleurs que son nombril).

Bref, se produirait-elle dans Guignol, la salle serait toujours pleine. Mais il se trouve qu’elle choisit plutôt bien ses apparitions. Ces dernières années, on a pu la voir dans des créations de Russell Maliphant ou d’Akram Khan, et elle s’est même essayée, avec Maliphant et Robert Lepage, à la conception d’Eonnagata, un spectacle intéressant, où ses possibilités était sous-exploitées. Car les années ne semblent pas altérer la fraîcheur de l’interprète, comme le montre une comparaison des vidéos pirate de sa Manon de 2011 (à Milan) avec celles des années 1990 dans le même rôle avec Laurent Hilaire.

Au Théâtre des Champs Élysées, on la verra dans Rearray, duo intimiste de William Forsythe, dont le mouvement semble ne s’arrêter jamais, ainsi que dans un solo de Mats Ek, qui exploite ses talents pour la comédie. La soirée sera complétée par une pièce de Kylián interprétée par Aurélie Cayla et Lukas Timulak, et – pour les chanceux qui assisteront à l’une des quatre premières représentations -, par Memory, un duo interprété par Ana Laguna et Mats Ek en personne.

Un petit tour et puis s’en va vers d’autres horizons. Mlle Guillem, nommée étoile de l’Opéra de Paris à 19 ans, a bien fait du chemin depuis. En termes de notoriété et d’autorité artistique, c’est notre Noureev !

Du 15 au 22 mars au Théâtre des Champs Élysées.

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