Archives de Catégorie: Hier pour aujourd’hui

Le ballet a une histoire. Nos auteurs se souviennent, pour enrichir aujourd’hui, mais aussi demain.

Les Balletos d’Or de la saison 2023-2024

Frémolle

Louis Frémolle par Gavarni. « Les petits mystères de l’Opéra ».

Il sont plus attendus, dans certains cercles nationaux comme internationaux, que les médailles d’or aux Jeux olympiques. Leur sélection est aussi secrète que celle des restaurants étoilés au guide Michelin. Et le sprint final aura été – presque – aussi tendu que les tractations en vue de la désignation d’une future tête de majorité parlementaire. Ce sont, ce sont – rrrrroulement de tambour – les Balletos d’Or de la saison 2023-2024!

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Ministère de la Création franche

Prix Création : le Boléro déstructuré d’Eyal Dadon (Hessisches Staatsballett. Le Temps d’Aimer la Danse).

Prix Recréation : Catarina ou la fille du bandit (Perrot/ Sergei Bobrov. Ballet de Varna)

Prix Navet : Marion Motin (The Last Call)

Prix Invention : Meryl Tankard (For Hedi, Ballet de Zurich)

Prix Jouissif : Les messieurs-majorettes de Queen A Man (Le Temps d’Aimer la Danse)

Prix Nécessaire : le Concours #4 des jeunes chorégraphes de Ballet (Biarritz)

Ministère de la Loge de Côté

Prix Je suis prête ! : Roxane Stojanov (Don Quichotte)

Prix Éternelle Oubliée : Héloïse Bourdon (au parfait dans Casse-Noisette, le Lac …)

Prix Intensité : Philippe Solano (le Chant de la Terre de Neumeier, Ballet du Capitole de Toulouse)

Prix J’ai du Style : Tiphaine Prevost (Suite en blanc, Ballet du Capitole de Toulouse)

Ministère de la Place sans visibilité

Prix de l’Inattendu : Marcelino Sambé et Francesca Hayward, Different Drummer (MacMillan, Royal Ballet)

Prix Ciselé : Chun-Wing Lam (La Pastorale de Casse-Noisette)

Prix Guirlande clignotante : Camille Bon (Off en Reine des Dryades / On en Reine des Willis)

Prix Voletant : Kayo Nakazato (La Sylphide, Ballet du Capitole de Toulouse)

Ministère de la Ménagerie de scène

Prix Biscottos : Mick Zeni (Zampano, La Strada, Sadler’s Wells)

Prix Félin élancé : Daniel Norgren-Jensen (Conrad, Ballet de Stockholm)

Prix Groucho bondissant : Arthus Raveau (Le Concert de Robbins)

Prix Souris de laboratoire : Léonore Baulac et ses poignants piétinements aux oreillers (Blaubart, Pina Bausch)

Prix Des Vacances : le petit âne (La Fille mal gardée) et la colombe (Les Forains), retirés des distributions à l’Opéra.

Ministère de la Natalité galopante

Prix Complicité : Inès McIntosh et Francesco Mura (Don Quichotte)

Prix Limpidité : Hohyun Kang et Pablo Legasa (Don Quichotte)

Prix Complémentarité : Bleuenn Battistoni et Marcelino Sambé font dialoguer deux écoles (La Fille mal gardée)

Prix Gémellité : Philippe Solano et Kleber Rebello (Le Chant de la Terre de Neumeier)

Prix Ça vibre et ça crépite : le couple Hannah O’Neill et Germain Louvet (ensemble de la saison)

Prix par Surprise : Sae Eun Park, émouvante aux bras de Germain Louvet (Giselle)

Ministère de la Collation d’Entracte

Prix Poivré : Bleuenn Battistoni et Thomas Docquir (In the Night de Robbins)

Prix Savoureux : Nancy Osbaldeston (La Ballerine dans le Concert de Robbins, Ballet du Capitole de Toulouse)

Prix Bourgeon : Hortense Millet-Maurin (Lise dans La Fille mal gardée)

Prix Fleur : Ines McIntosh (Clara dans Casse-Noisette)

Prix Fruit : Marine Ganio (Clara dans Casse-Noisette)

Prix – vé de dessert : Silvia Saint-Martin (Myrtha dans Giselle)

Ministère de la Couture et de l’Accessoire

Prix bariolé : la garde-robe dégenrée des gars de Car/Men (Chicos Mambo)

Prix poétique : Les Eléments et les Monstres de Yumé (Beaver Dam Company, Le Temps d’Aimer la Danse)

Prix Soulant Soulages : Yarin (Jon Maya et Andrés Marin, Le Temps d’Aimer la Danse)

Prix Ma Déco en Kit : Matali Crasset (Giselle, les décors et costumes. Ballet de l’Opéra national de Bordeaux)

Ministère de la Retraite qui sonne

Prix On aurait pu lui donner un Albrecht pour sa sortie : Audric Bezard

Prix « C’est qui ces gens bruyants de l’autre côté de la fosse ?» : Myriam Ould-Braham (les adieux).

Prix Musée d’Ontologie : L’exposition Noureev à la Bibliothèque Musée de l’Opéra

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Le Lac des Cygnes à l’Opéra de Paris : princesses lointaines

P1220629En 1984, Rudolf Noureev a présenté sa version définitive du Lac des cygnes. Son premier essai, réussi, avait été créé à Vienne, en 1964 alors qu’il dansait lui-même le prince Siegfried aux côtés de sa partenaire de prédilection Margot Fonteyn. Sa version d’alors était très proche encore de la structure traditionnelle du ballet tel que représenté en Russie et, à l’époque, dans très peu de pays d’Europe de l’Ouest (le ballet de l’Opéra n’a eu sa première version du Lac qu’en 1960). Noureev y développait cependant le rôle du prince, en faisant un être aux prises avec les doutes. Il reprenait une variation qu’il avait déjà présentée à Londres avec le Royal Ballet et qui avait d’ailleurs été fort critiquée pour ses complications jugées maniérées. Pour l’acte trois, il créait un pas de deux hybride utilisant la musique de l’entrada, de la variation du cygne noir et la coda utilisées par Vladimir Bourmeister pour sa version du Lac mais gardait la musique traditionnelle pour la variation de Siegfried. A l’acte 4, il chorégraphiait un très bel ensemble choral pour les cygnes, un pas de deux d’adieux poignant pour Odette et Siegfried et rompait avec la tradition du dénouement heureux soviétique. La dernière image montrait Siegfried se noyant tandis que le cygne semblait flotter sur les eaux du lac en furie.

En 1984, Noureev poussait les états d’âmes du prince à un point sans doute jamais atteint alors pour une version classique. Selon le danseur et chorégraphe, Siegfried, à un moment charnière de sa vie, sommé de se marier par la reine sa mère, bascule lentement dans la folie. Dominé par Wolfgang, son précepteur, il le réincarne dans son esprit en oiseau maléfique, Rothbart, et s’invente une compagne aussi idéale qu’impossible, Odette, la reine des cygnes. Le ballet est traversé de références freudiennes à l’homosexualité. La palette des costumes des garçons des premier et troisième actes incluent le vieux rose et le parme. La danse des coupes, qui clôt l’acte 1 est uniquement dansée par des garçons. Le prince ne quitte jamais son palais minéral. Le lac est volontairement réduit à une pâle toile de fond. Noureev multiplie aussi les références aux conventions les plus éculées du théâtre comme pour mettre un peu plus en abyme l’histoire. L’envol de Rothbart et du cygne qui ouvre et conclut le ballet est directement inspiré des apothéoses baroques. Noureev, qui avait durant toute sa carrière à l’ouest combattu les conventions de la pantomime notamment dans le Lac des cygnes, décide de restaurer la pantomime originale de la première rencontre entre Odette et Siegfried comme pour créer une distance supplémentaire avec l’histoire. Cependant, on peut, à la différence d’un « Illusion comme le Lac des cygnes » de John Neumeier (1976), ignorer le sous-texte et regarder un Lac presque traditionnel.

Pourtant, lors de cette reprise 2024, jamais il ne m’a tant semblé que les cygnes étaient des visions nées de l’imagination enfiévrée du prince.

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Le Lac des cygnes. Valentine Colasante et Marc Moreau.

Au soir du 22 juin, Marc Moreau incarne véritablement son prince. Lui, si longtemps minéral, a travaillé sur le moelleux de la danse. Les pliés sont désormais profonds. Surtout, on admire ses bras et ses mains qui interrogent ou qui cherchent à atteindre. Cela fait merveille à l’acte deux avec le cygne noble, à la belle et longue ligne, de Valentine Colasante. Le dialogue par les mains de Siegfried dépasse la pantomime inscrite. Moreau reste en scène pendant toute la variation des envols contrariés d’Odette. Dans l’adage les deux danseurs semblent suspendre l’orchestre par leur danse réflexive.

A l’acte 3, la pantomime bien accentuée de Marc Moreau lui fait refuser les prétendantes avec énergie. Le pas de deux du cygne noir est bien enlevé. Valentine Colasante est sereine dans la puissance : dans l’adage, l’équilibre arabesque du cygne noir est véritablement suspendu et dans sa variation, elle exécute les tours attitudes de manière très rapide et les achève d’une manière très nette. Marc Moreau se laisse aller à sa tendance aux fins de variations démonstratives, un peu à la soviétique, mais comme il maîtrise parfaitement sa partition, on attribue cela à l’exaltation de Siegfried. Le tout est soutenu par la présence de Jack Gasztowtt, Wolfgang convaincant et Rothbart plein d’autorité même si on a toujours une petite pointe d’appréhension lorsqu’il exécute sa série de pirouettes en l’air. Le dénouement est très dramatique. Siegfried-Marc se parjure exactement sur le tutti de l’orchestre.

L’acte 4 est poignant. Le prince recherche fiévreusement son cygne au milieu des entrelacs élégiaques des cygnes agenouillés. L’adage des adieux est, avec ses oppositions de directions bien marquées et la suspension des deux partenaires, une vraie conversation dansée. Odette-Valentine y est à la fois noble et distante. Si bien que si l’on ressort très ému, c’est finalement plus par le destin brisé du prince que par la destinée tragique d’Odette.

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Le Lac des cygnes. Sae Eun Park (Odette/Odile) et Paul Marque (Siegfried).

Le 28 juin, on apprécie les beaux développés suspendus et des finis de pirouettes impeccables de Paul Marque à l’acte 1. Il dessine un prince très dubitatif face au Wolfgang marmoréen a force d’impassibilité de Pablo Legasa. Ce dernier parvient vraiment à imposer d’entrée une forme de présence menaçante. Lorsqu’il tourne autour de Siegfried, caressant de sa main le cou du prince à la fin de l’acte 1, on se demande vraiment s’il ne pense pas à l’égorger.

A l’acte 2, Sae Eun Park fait de jolies choses. La ligne est belle. Dans la variation des ailes coupées, le dernier posé piqué semble s’affoler ce qui donne du relief à l’ensemble de cette section. Elle ne regarde jamais vraiment son partenaire comme absorbée par son monologue intérieur.

Pour l’acte 3, Paul Marque est un Siegfried valeureux qui mange l’espace pendant la coda. Sae Eun Park présente un cygne noir plein d’autorité avec cependant un certain relâché bienvenu car inhabituel chez cette danseuse. Les tours fouettés de la coda sont très rapides et hypnotiques. Pablo Legasa est lui aussi dans l’extrême prestesse d’exécution. Cette forme d’urgence sied bien au quatrième acte et contraste heureusement avec l’ambiance brumeuse et tragique de l’acte 4.

Néanmoins, si l’adage final entre les deux étoiles est très harmonieux et poétique visuellement, l’Odette déjà absente de mademoiselle Park, pour conforme qu’elle soit à la vision de Noureev, nous émeut moins. En revanche, le combat final de Siegfried-Paul avec l’implacable Rothbart-Pablo, très « cravache », termine le ballet sur une note ascendante.

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Le Lac des cygnes. Thomas Docquir (Rothbart), Hannah O’Neill (Odette/Odile) et Germain Louvet (Siegfried).

Le 3 juillet, Germain Louvet est un prince à la ligne éminemment romantique. C’est un plaisir de voir tous ses atterrissages impeccables et les jambes qui continuent de s’étirer après l’arrivée en position. En Wolfgang, Thomas Docquir reste très impassible à l’acte 1. Il est difficile de déterminer si c’est un parti-pris dramatique ou le fait d’un manque d’expressivité.

A l’acte 2, Hannah O’Neill a de très belles lignes mais reste très lointaine, très « dans sa danse ». Les deux étoiles, dont l’accord des lignes nous avait déjà conquis lors de Don Quichotte en mars dernier, rendent la rencontre tangible lors d’un fort bel adage.

A l’acte trois, le pas de deux du cygne noir est bien mené même si l’entrada manque un tantinet d’abattage. Germain Louvet ne pique pas sur demi-pointe pour permettre une arabesque plus penchée à sa ballerine. C’est certes efficace, mais pourquoi danser la version Noureev si c’est pour servir la même cuisine vue ailleurs ? La salle nous semble un peu molle. C’est peu justifié au vu des variations : celle de Louvet est irréprochable et dans la sienne, O’Neill se montre très sûre dans ses tours attitude. Thomas Docquir, sans déployer le même charisme que Legasa, s’acquitte très bien de son très pyrotechnique solo. La coda, avec les fouettés du cygne noir et les tours à la seconde du prince, réveille néanmoins le public jusqu’ici atone.

A l’acte 4, Germain Louvet et Hannah O’Neill nous gratifient d’un bel adage réflexif. La ballerine, qu’on a trouvé jusqu’ici trop intériorisée, parvient même à être touchante lorsqu’elle mime « ici, je vais mourir ». On est néanmoins un peu triste de n’avoir pas plus adhéré au couple. On a l’étrange impression que Germain Louvet, faute d’avoir une Odette en face de lui, était le cygne ; une interprétation intellectuellement intéressante mais qui nous laisse émotionnellement sur le bord de la route.

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Le Lac des cygnes. Bleuenn Battistoni (Odette/Odile).

On attendait donc beaucoup de la soirée du 10 juillet. En effet, Hugo Marchand, qui devait initialement danser aux côtés de Dorothée Gilbert, était désormais distribué avec la toute nouvelle étoile Bleuenn Battistoni.

A l’acte 1, Marchand est un prince aux lignes parfaites, aux bras crémeux dans sa variation réflexive et aux entrelacés silencieux. Ce Siegfried n’est pas absent à la fête et interagit avec les courtisans. Ce pourrait être un parti pris intéressant si Florent Melac était plus ambivalent en Wolfgang. Dans le pas de deux qui clôt l’acte 1 et préfigure l’acte 4, Melac n’est rien de plus qu’un conseiller sérieux et écouté. A l’acte 2, Bleuenn Battistoni exprime tout par le corps et garde un visage assez impassible. Les arabesques sont étirées à l’infini, le buste semble flotter au-dessus de la corolle du tutu, le cou est mobile, les bras sont sobres mais d’une grande délicatesse. Tous les ingrédients sont là pour créer une grande Odette. L’adage avec Siegfried est un plaisir des yeux tant les longues lignes des deux danseurs s’accordent. De plus, Hugo Marchand est un prince qui réagit au récit d’Odette pendant toute sa variation plaintive. Pour le final, Marchand enserre délicatement le cou de sa partenaire comme si elle avait déjà repris sa condition animale.

A l’acte 3, pour le pas de deux du cygne noir, les critères techniques sont largement atteints. Battistoni, toujours dans la stratégie du less is more en termes d’interprétation, fait preuve d’une grande autorité technique. Sa variation avec double attitude est immaculée. Hugo Marchand a des grands jetés suspendus et des réceptions moelleuses. Florent Melac exécute une bonne variation de Rothbart même si son personnage manque toujours un peu de relief. On s’étonne cependant un peu de rester sur des considérations purement techniques. Adhère-t-on vraiment à l’histoire ?

A l’acte 4, on apprécie le bel adage des adieux entre Odette et Siegfried : les lignes sont parfaites et les décentrés suspendus. On reste néanmoins un peu à l’extérieur du drame. Mais juste avant la dernière confrontation entre Siegfried et Rothbart, Odette-Bleuenn a un éclair dans le regard quand elle tend désespérément son aile vers Siegfried. C’est sur ce genre de fulgurance que la jeune et talentueuse ballerine devra travailler lors de la prochaine reprise afin de se mettre au niveau d’interprétation d’un partenaire tel qu’Hugo Marchand.

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On était un peu triste, au bout de quatre représentations, de ne pas avoir été emporté par un cygne. D’autant qu’il y a des motifs de réjouissance du côté des solistes et du corps de ballet. Ce dernier, malgré un temps relativement court de répétition, se montre presque au parfait. La grande valse du premier acte, avec ses redoutables départs de mouvement en canon, est tous les soirs tirée au cordeau. La polonaise des garçons est digne de la discipline d’un ballet féminin. Les danses de caractères de l’acte 3 sont fort bien réglées. Dans la napolitaine, on a un petit faible pour le couple que forment Nikolaus Tudorin et Pauline Verdusen (qui fait ses adieux sur cette série), très primesautier, mais Hortense Millet-Maurin (également tous les soirs dans un quatuor de petits cygnes extrêmement bien réglé) et Manuel Garrido ont le charme et la fraicheur de la jeunesse. On est également rassuré de voir balayer le souvenir mitigé des pas de trois de la dernière reprise qui s’étaient avérés souvent mal assortis et avaient mis en lumière une certaine faiblesse chez les garçons. Pour cette mouture 2024, on trouve le plus souvent sujet à réjouissance. Les 22 juin, Ines McIntosh est très légère et délicate dans la première variation. Silvia Saint Martin est tolérable et Nicola di Vico a de beaux doubles tours en l’air bien réceptionnés et un vrai parcours. Les 28 juin et 3 juillet, on assiste aussi à un pas de grande qualité avec un trio réunissant Andrea Sarri, condensé d’énergie et de ballon, Roxane Stojanov enjouée et légère et Héloïse Bourdon alliant moelleux et élégance. Le 10 juillet, Camille Bon se montre élégante et déliée et Hoyhun Kang très légère. Antonio Conforti, partenaire sûr comme à son habitude, délivre une variation irréprochable et d’un bel abattage. Il prend même le temps de saluer le prince tandis qu’il accomplit ses exercices pyrotechniques. Enfin, le 12 juillet, le trio réunissant Mathieu Contat, Bianca Scudamore et Clara Mousseigne ne manque pas de talent. Contat fait un beau manège de coupé jeté, Scudamore est d’une grande légèreté dans la seconde variation mais Mousseigne, toujours trop démonstrative, se met parfois hors de la musique pour montrer ses atouts techniques…

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Le Lac des cygnes. Héloïse Bourdon (Odette/Odile) et Jeremy-Loup Quer (Siegfried).

Le 12 juillet… Il aura fallu attendre le 12 juillet pour que je sois ému par une Odette. Enfin un cygne de cœur, de chair et de sang ! Héloïse Bourdon, désormais une habituée du rôle, vient magnifier de tout son métier la maîtrise souveraine de la technique noureevienne. Les ports de bras sont crémeux ; l’arabesque haute de même que les développés (la variation) ; les ralentis contrôlés. Mais surtout, mais enfin, il se dégage de cette Odette une humanité, une sensibilité qui passe par-delà la rampe. Cette Odette regarde son Siegfried de ses yeux mais aussi… de son dos (adage). Pour que le parti-pris du « rêve du Prince » développé par Noureev fonctionne, il faut que le mirage de la femme sensible et idéale soit plus vrai que nature et non désincarné. La quasi perfection des cygnes du corps de ballet, à la fois disciplinés et vibrants (on regrette un vilain décalage de lignes côté jardin sur le triangle saillant à l’acte 4) reçoit enfin le couple qu’il mérite. En Siegfried, Jeremy-Loup Quer présente une belle danse noble et musicale sans aucun accroc. Ses intentions sont bonnes (la façon dont il réalise que son arbalète effraie le cygne) même si sa projection est encore intermittente. On salue le progrès accompli par cet artiste. En Rothbart, Enzo Saugar doit en revanche trouver l’équilibre entre sa technique, qui est très impressionnante, et son interprétation, qui est assez pâle.

On se laisse porter, comme le reste de la salle, très enthousiaste de bout en bout, par le couple Bourdon-Quer. Le cygne noir de Bourdon est serein dans la puissance, et le prince de Quer exalté et bondissant. Les adieux à l’acte 4 sont déchirants.

Disparaissant dans l’océan de fumigènes tandis que Rothbart emporte la princesse définitivement métamorphosée, on est profondément ému par la façon dont la main du prince semble surnager avant de disparaître à nouveau comme engloutie par le Lac.

L’émotion, enfin !

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A Varna : « Catarina ou la fille du bandit ». Une héroïne romantique pour aujourd’hui

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Jules Perrot (Diavolino) et Lucile Grahn (Catarina) dans Catarina, ou la Fille du bandit. Londres. 1846

Il est un exercice très périlleux dans le monde de la chorégraphie d’expression classique : c’est celui qui consiste à remonter une œuvre jadis célèbre mais aujourd’hui disparue. Les écueils sont en effet pléthore : de la disparition pure et simple de la chorégraphie, de la musique, voire des décors en passant par la trop grande abondance de matériel épars. Les résultats peuvent être des plus mitigés. Pierre Lacotte lui-même, reconstructeur inspiré de la Sylphide de Taglioni-Schneizoffer, a pu commettre quelques pièces de musée indigestes parmi lesquelles je compte son Marco Spada ou surtout sa Fille du Pharaon, une des têtes d’affiches du ballet du Bolshoï. La tentation de la reconstitution par le costume rencontre aussi souvent ses limites. La Belle au bois dormant d’ABT par Alexei Ratmansky, qui juxtapose les notations Stepanov conservées au Royaume Uni depuis le Révolution russe et une « reconstruction » de la production Diaghilev-Bakst de 1921, s’apparente à un exercice de taxidermie raté.

Aussi, la découverte de Catarina ou la fille du bandit (1846) – un ballet perdu de Jules Perrot, le chorégraphe non crédité de Giselle – par le danseur et chorégraphe russe Sergei Bobrov est-elle une bonne surprise.

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Jules Perrot avait créé Catarina à Londres en 1846 pour Lucile Grahn, la Sylphide d’August Bournonville. Fidèle à sa méthode, le danseur et maître de ballet avisé avait réuni, comme pour Giselle, les ingrédients susceptibles d’apporter le succès. Au XVIIe siècle, Catarina, fille d’un chef bandit décédé des Abbruzes, a pris tout naturellement la place de son père (l’occasion de monter un pas militaire pour femmes à mousquets qui n’est pas sans évoquer la Révolte au sérail jadis dansée par Taglioni). Elle est flanquée d’un lieutenant farouche et entreprenant, Diavolino, amoureux d’elle comme Iñigo l’est de Paquita dans le ballet créé la même année à Paris par Mazilier. Mais elle tombe amoureuse d’un peintre égaré, Salvatore Rosa (personnage historique). Le ballet, riche en rebondissements, conduira l’héroïne poursuivie par la police papale d’une taverne où elle joue à la soubrette et excite la jalousie d’une belle joueuse de castagnettes un tantinet délatrice, Florinda, à un atelier où elle fait le modèle (l’occasion pour un ballet blanc : le rêve du peintre) aux geôles romaines pour s’achever au beau milieu d’un pittoresque carnaval romain. L’œuvre de Perrot, très appréciée, qui a fortement inspiré Marco Spada (Mazilier, Auber, 1857), a été reprise à la Scala pour Fanny Elssler ainsi qu’à Saint-Petersbourg. En Russie, les reprises ont ensuite été supervisées par Petipa dans les années 1870 ou par Cecchetti à la fin des années 1880. La dernière version connue, celle de José Méndez, s’éloignait de la version de Perrot et n’a pas passé le cap du XXe siècle.

Le matériel à la disposition de Sergei Bobrov, ancien soliste du Bolshoï, était donc des plus lacunaires. Quelques gravures d’époque dont un célèbre portrait de Grahn en Catarina, des articles de presse élogieux, cinquante pour cent de la partition de Cesare Pugni et aucune notation chorégraphique. Beaucoup auraient renoncé. Mais monsieur Bobrov aime les causes difficiles. En juillet dernier, il proposait un Lac des Cygnes, très mal promu par la Seine Musicale à Paris, où il se proposait de revenir au Lac de Tchaïkovsky de 1877. L’ensemble était perfectible mais intrigant.

En 2021, alors directeur de la compagnie sibérienne de Krasnoyarsk, le chorégraphe avait recréé Catarina ce qui lui valut dans la foulée d’être nominé pour un prestigieux Masque d’Or.

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Catarina (Natalya Bobrova) dans la production du théâtre de Krasnoyarsk. 2021. Photographie de la représentation au Bolshoï comme meilleur spectacle classique de l’année, Igor Zakharkin.

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Directeur artistique à Varna en Bulgarie d’une compagnie internationale de plus de soixante-dix danseurs (beaucoup d’Italiens, d’Espagnols et cinq Français), polyvalente (elle danse aussi bien dans les ballets que dans les intermèdes d’opéra ou encore dans les comédies musicales) et itinérante (elle accomplit des tournée au Royaume-Uni, au Brésil ou encore en Corée), Sergei Bobrov a décidé d’y remonter sa Catarina en ce mois de juin 2024.

Ne bénéficiant pas des moyens importants alloués aux compagnies russes, il lui a fallu réviser les ambitions à la baisse. Les imposants décors de Krasnoyarsk (avec notamment le premier tableau, doté d’un impressionnant double praticable pour évoquer le relief des Abruzzes, digne des décorateurs du XIXe siècle) font place à une porte antique fixe, quelques colonnes pour la couleur locale romaine, des projections de paysages changeant selon les actes et des pendrillons décorés sur deux faces. Le ballet perd aussi son acte médian. Pas d’atelier du peintre ni de prison, donc. Philosophe, Sergei Bobrov mentionne en passant que ce sont exactement les parties du ballet qui ont été parfois sacrifiées par Perrot lui-même quand les moyens alloués n’étaient pas au rendez-vous.

Pourtant, malgré cette amputation, le ballet Bobrov inspiré de Perrot reste une reconstruction pertinente et revigorante.

De la technique du temps de Perrot, on trouve des citations suffisantes pour se projeter dans le passé. Il y l’usage pour les principaux et les demi-solistes de la batterie. Dans sa variation de l’acte 1, Catarina exécute des gargouillades, un pas devenu fort rare sur scène de nos jours. Deux « amis », les excellents Giacomo Amazzini et Alessio Cavalera, dansent un duo qui multiplie les cabrioles battues. Les variations féminines se terminent le plus souvent par des pirouettes achevées à genou juste avant la fin de la musique.

Néanmoins, le chorégraphe ne s’interdit pas l’usage de conventions plus propres à soulever l’enthousiasme du public actuel. Les levés de jambes des filles et des garçons sont tout à fait contemporains par leur amplitude. Catarina, qui frappe le tambourin du pied comme Esmaralda dans le célèbre pas de deux de gala, fait son troisième acte dans un tutu à corolle plutôt 1890.

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Catarina, Acte 1. Diavolino (Mirko Andreutti) et ses compagnons bandits. Théâtre de verdure, Varna. Courtesy of Varna International Ballet.

On n’y voit pourtant pas d’entorse car Sergei Bobrov a compris les équilibres qui régissent le ballet romantique, à commencer par la diversité des techniques qui rendent la narration vivante. À l’acte 1, pour le camps des bandits, le chorégraphe saupoudre de couleur locale la pantomime classique (les ballerines-Amazones qui font des échappés sur pointe, les bas de jambe moulés dans de coquettes guêtres boutonnées lors du pas stratégique). Les personnages reçoivent d’emblée une caractérisation technique. Au tendron Salvatore Rosa incombent les piqués arabesques et les coupés jetés (Vittorio Scole est très versé dans ce registre. Sa ligne est pure et son temps de saut aérien). À Diavolino reviennent les pas de caractère fortement teintés d’acrobatie (Mirko Andreutti, en plus d’avoir une pantomime captivante, mange l’espace avec ses temps de flèches et ses sauts cambrés dignes des danses polvotsiennes du Prince Igor). Pour le classique d’inspiration plus romantique, on est gratifié d’un très joli pas de deux de rivalité où Catarina (Natalya Bobrova, qui allie onctuosité et autorité) est écartelée entre Rosa et Diavolino : on apprécie particulièrement la combinaison où elle fouette de développé quatrième de face à quatrième de dos et fait évoluer une promenade sur pointe vers un tour attitude achevé en arabesque tout en restant positionnée entre ses deux amants rivaux.

Mais c’est sans doute l’acte 2 qui montre le plus de richesse de registres. Dans cette scène de la taverne, le timing comique est assez admirable. C’est que chaque personnage correspond à un emploi. Il y a, comme au XIXe siècle, les rôles plus purement pantomimes : l’officier qui pourchasse les bandits. Il y a un personnage bouffe : le duc d’Albano qui poursuit la belle Florinda de ses avances. On trouve aussi le demi-caractère comique : le Page, interprété par Luc Burns, saoulé et effeuillé par Diavolino en quête d’un déguisement plausible, finit même par exécuter un tourbillon arabesque qui n’est pas sans rappeler, de manière humoristique, la première apparition de Giselle au deuxième acte. Un duo irrésistible de musiciens soulographes à mandoline, tambourin et castagnettes (le Français Matias Gluck et José Lopez) épouse avec aisance le registre burlesque.

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Catarina, acte 2. José Lopez et Matthias Glück (musiciens de la taverne). Registre burlesque. Courtesy of Varna International Ballet

On apprécie également que Sergei Bobrov ait conservé l’opposition dramatique et stylistique entre la fille sur pointe (Catarina) et celle en chaussures souple à talons (Florinda), typique du ballet romantique. Maria Salvagia interprète une très savoureuse danse aux castagnettes qui évoque la Cachucha d’Elssler dans le Diable boiteux tandis que Natalya Bobrova accomplit une exigeante variation à la mandoline avec des pirouettes sur pointe et développés à la seconde. Dans son Marco Spada, Pierre Lacotte a, à mon sens, commis une erreur en effaçant cette rivalité éminemment romantique (à l’origine conçue pour Amalia Ferraris et Carolina Rosati) afin de développer le rôle masculin qui donne son nom au ballet.

L’acte s’achève dans une joyeuse et diablement bien réglée confusion, à grand coups de lancers de tonneaux (les deux musiciens) et de pétarades de mousquets.

On est d’ores et déjà conquis. Le dernier acte, en plein carnaval de Rome, nous conduit à tombeau ouvert vers le dénouement. Les vingt-quatre Colombines et Polichinelles sont tirés au cordeau. L’épisode des bateliers à rames allie ainsi la grâce du pas de 6 de Napoli au comique de la Mistake Waltz du Concert de Robbins. On doit ce petit miracle à la maîtresse de ballet  Natalia Matus-Markus ainsi qu’à son mari Alexandr,  anciens interprètes de la compagnie Igor Moisseev, une formation réputée pour ses ensembles. Le professeur  de la compagnie,  Bakhytzhan Smagulov, s’emploie quant à lui à donner une lingua franca cohérente à ces professionnels venus de tous horizons.

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Catarina (Acte 3). Maria Salvagio (Florinda) et Mirko Andreutti (Diavolino). Photographie Courtsesy of Varna International Ballet.

Le dénouement ? C’est un peu court, jeune homme !

Dernier cadeau de la soirée, Sergei Bobrov ne nous offre pas un mais trois dénouements reflétant la longue histoire du ballet. Personnellement, je vote pour le premier, conçu à Londres en 1846 pour Lucile Grahn. Cette version permet à Natalya Bobrova-Catarina, victime de la passion incontrôlée des hommes, de déployer ses authentiques talents dramatiques. Il y a dans la mort de l’héroïne un petit côté Sylphide (Catarina répète pour Salvator sa pose caractéristique d’Amazone au mousquet comme l’Elfe sa moue coquette pour James) qui aurait rencontré Giselle (Diavolino brisé de douleur n’étant pas sans évoquer Hilarion aux pieds du corps de Giselle). Pour autant, Catarina est, à la différence des autres héroïnes romantiques de ballet, une femme singulièrement forte et maîtresse de son destin. Une héroïne pour le temps présent, somme toute.

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Catarina, Acte 3. Vittorio Scole (Salvator Rosa), Natalya Bobrova (Catarina), Mirko Andreutti (Diavolino). Fin Londres 1846. Photographie courtesy of Varna International Ballet.

Ainsi, dépassant la souvent fastidieuse ambition philologique, Sergei Bobrov nous a offert un ballet qui semble ne jamais avoir cessé d’être représenté et s’être enrichi des multiples strates de traditions successives apportée par des générations d’interprètes. La gravure a définitivement pris chair.

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Catarina, Acte 1. Photographie Courtesy of Varna International Ballet.

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Catarina : A Romantic Heroine for our times

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Jules Perrot (Diavolino) et Lucile Grahn (Catarina) dans Catarina, ou la Fille du bandit. Londres. 185+46

Recreating and restaging a once-famous/now-lost classical ballet from the past remains a challenge. This exercise is fraught with challenges and all kinds of traps. Just what do you do when there is not a trace left of the choreography, music, even the sets? How do you manage pull something out of that scattered plethora of little clues and bits of evidence that you do end up digging up in the archives? The results can be quite mixed. Pierre Lacotte himself — who was almost divinely inspired when he decided breathe life back into the Taglioni/Schneitzhoffer lost version of La Sylphide —  also  ended up  gifting us quite a few quite indigestible “museum pieces,” including  his Marco Spada and his The Pharaoh’s Daughter [regularly performed by the Bolshoï Ballet].  Revival via costume has its limits, too.  Alexei Ratmansky’s Sleeping Beauty for ABT tried to mold and meld the Stepanov notation as preserved in the UK after the Russian Revolution into a sartorial reconstruction of the Diaghilev-Bakst production of 1921. The result smelled like a failed exercise in taxidermy.

Therefore, discovering this lost ballet by Jules Perrot  (the famously un-credited co-choreographer of Giselle), Caterina, or the Bandit’s Daughter (1846) , as reimagined, stages,  and  presented in Varna by the choreographer Sergei Bobrov, proved to be a pleasant surprise.

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Jules Perrot had tailored Caterina in London, in 1846, around the talents of Lucile Grahn, Bournonville’s original Sylphide. True to his method, this experienced dancer and ballet master used, as he had for Giselle, all of the ingredients that would leave an audience begging for more. In the 17th century, Catarina (daughter of a bandit who has died before the curtain comes up) naturally takes over his fief. This is a pretext for an onstage military drill embodied by ballerinas brandishing muskets, something that at the time would have reminded the audience of Marie Taglioni dancing in at hit, La Révolte du Serail.   Here Caterina is seconded by a dashing and enthused lieutenant called Diavolino. He is as smitten with her as Inigo is in with Paquita, in the ballet created by Mazilier in Paris the very same year.

But Catarina does not fall in love with Diavolino. She falls head over heels instead with an artist who has lost his way, Salvatore Rosa (real person, a painter who did make his mark on the history of art).  This ballet, stuffed full of sudden plot twists, will send our heroine – chased by the Pontifical Police no less – to a tavern where she pretends to be a barmaid and arouses the jealousy of a castanet player, Florinda (who is playing both sides). Then Caterina is invited to the artist’s studio to be his model. This plot twist provides the occasion for a “White Ballet” aka The Painter’s Dream Comes Alive. And in another plot twist, Caterina finds herself incarcerated in a Roman jail only to end up only moments  later participating in a picturesque scene during Rome’s Carnaval.

Perrot’s oeuvre, which was a hit with audiences, would obviously later serve as the inspiration for Mazilier and Auber’s 1857 Marco Spada.  Caterina itself would be revived for Fanny Elssler, who would perform it in venues from Milan to Saint Petersburg.  In Russia, revivals of this ballet would continue to be chaperoned by Petipa in the 1870’s and then by Cecchetti in the 1880’s. The last known version, staged by a José Mendez, seems to have been a far cry from Perrot’s original. It disappeared from the repertory by the beginning of the 20th century.

The material available for Sergei Bobrov, a former principal of the Bolshoï, to use here was then less than promising. A few old engravings that included a famous image of Grahn as Caterina, scattered positive reviews from the time, only fifty percent of the composer Cesare Pugni’s score findable, and not a drop of notated dance. Most people would have given up. But Alexeï Bobrov likes a challenge. Just this last July his Lac des Cygnes/Swan Lake could have found a larger audience in Paris as it sought to go back to the original first version of 1877.  Alas, the venue, La Seine Musicale, did not even bother to mount a promotional campaign.

Bobrov had already (re)created Caterina, or the Bandit’s Daughter back in 2021, when he was director of the ballet company in Krasnoyarsk, Siberia. It was nominated for a “Masque d’Or” prize.

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Catarina (Natalya Bobrova) dans la production du théâtre de Krasnoyarsk. 2021

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Now that he is artistic director in Varna, Bulgaria, of an international company comprising more than seventy dancers (many Italians and Spaniards, as well as five from France), Bobrov decided to revive his revival of Caterina this June. His company, used to going on tour just about anywhere from the UK to Brazil to South Korea — equally used to dancing in anything from the classics to opera divertissements to musical comedies — is up to the challenge.

Lacking the big budgets of Russian companies, Bobrov was forced to make certain cuts. This production says goodbye to the impressive sets from back then in Krasnoyarsk, including two massive upstage ramps  — their style perfectly evocative of 19th century set design — that had been once used in the first tableau to invoke the landscape of the Abruzzi. Instead of that glamorous decor, we see an ancient-style gate fixed in place, some painted columns indicating local colour, projected images, as well as flats decorated on both sides that can pivot.

This ballet has also lost its second act. Salvatore Rosa’s painting atelier? The prison cell in Rome? Gone. But Sergeï Bobrov, not one to tilt at windmills, would be the first to point out that these are precisely the scenes that Perrot himself would cut when a theatre when resources were lacking.

Despite these cuts, Bobrov’s Perrot-inspired ballet is definitely relevant and vivifying.

One finds just enough citations of technique from Perrot’s time that allow one to be projected into the past, such as specific types of batterie given to the principals and demi-soloists. In her Act 1 variation, Catarina performs gargouillades, a step that is rarely seen these days on stage. The two “Friends,” the excellent Giacomo Amazzini and Alessio Cavalera, dive into a duo that comprises multiple cabrioles battues. The women’s variations often conclude with a soft landing to the knee after pirouettes just before the music ends.

However the choreographer does not deprive himself of the use of those newer elements that today’s audiences expect. The high extensions of the girls and boys are completely in line with today’s standards. As in the Esmeralda pas de deux we often see at galas, Caterina taps her high-held tamborine with her toe, and wears an 1890’s style half-tulip tutu for her third act.

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Catarina, Acte 1. Diavolino (Mirko Andreutti) et ses compagnons bandits. Théâtre de verdure, Varna. Courtesy of Grand Opéra Varna.

None of this bothered us because Sergei Bobrov clearly understands the rules of Romantic ballet, starting with the way a variety of techniques are used in order to make a story come alive. During Act 1, in the scene at the bandits’ encampment, the choreography blends classic pantomime with a sprinkling of local color. (During the Pas Strategique, the ballerina-amazons do their échappés on pointe, their calves all encased in coquettish buttoned gaiters). Each character is endowed with its own characteristic technique.  Piqués arabesques and coupés jetés become signature steps for the juvenile lead, Salvadore Rosa. (Vittorio Scole is an expert in this. His line is pure and his temps de saut and leaps  are airborne).   To Diavolino go the highly acrobatic character dances. (Mirko Andreutti, besides his delicious skill at pantomime, eats up the stage. His temps de fleches and his sauts cambrés are worthy of the Polovetsian Dances in Prince Igor).  As for more classical Romantic traditions, we are treated to a very enjoyable “Rival Scene” where Catarina (Natalya Bobrova, creamy and authoritative in equal measure) is torn between Rosa and Diavolino. We particularly appreciated the combination where she whipped her developpé in fron into a fourth derrière, promenade, pirouette in attitude ending in arabesque…all while remaining positioned between her two rival suitors.

Act Two confirms, and expands upon, the variety of styles.  The comic timing used in the Tavern Scene is a marvel because each character has a specific range. As in the 19th century, some roles are purely mime, such as that of the officer chasing after the bandits. There’s a clownish role: the Duke of Albano who keeps trying to impose himself on the beautiful Florinda. And then there’s a demi-caractère comic role: the Page, interpreted by Luc Burns, drunk and and stripped of his clothes, ends up spinning around backwards in arabesque which certainly – on a very funny level – will remind some in the audience of Giselle’s first appearance in Act Two. In addition to all this, an irresistible tandem of inebriated musicians replete with lute, tamborine, and castanets (Matias Gluck and José Lopez) marry the sublime to the ridiculous.

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Catarina, acte 2. Hose Lopez et Matias Glück (musiciens de la taverne). Registre burlesque.

One also appreciates that Sergei Bobrov decided to keep the dramatic and stylistic contrast between a girl on pointe (Catarina) and one in low-heeled soft shoes (Florinda), something so typical of Romantic ballet.  Maria Salvagia’s very tasty interpretation of the Castanets variation could only evoke images of Fanny Elssler’s famous Cachucha in Le Diable Boiteux couldn’t have been more different from Natalya Bobrova’s demanding Mandolin variation consisting of pirouettes on pointe and développés à la seconde. In my opinion, Pierre Lacotte made a big mistake in his Marco Spada when he skipped over this genre of ethereal versus earthbound female rivalry (the creators of those roles were Amalia Ferraris and Carolina Rosati) in order to concentrate instead upon developing and enlarging the role of the titular, and male, hero.

The act ends in joyous – and meticulously staged – confusion, replete with vats of wine launched by the two musicians and bursts of musket fire.

We were already completely won over. The last act, set during Carnival in Rome, races towards its conclusion. The controlled chaos of twenty-four Columbines and Pulcinellos cannot be beat. The Episode of the Oarsmen combines the grace of Napoli’s Pas de Six with the comic timing of Robbins’s “Mistake Waltz.” Let us give credit for these little miracles benefited to the shared expertise of Ballet Mistress Natalia Matus-Markus and her husband Alexandr, both former members of Igor Moiseyev’s troupe, a company famed for its ensemble dancing.  The ballet master, Bakhytzan Smagulov, has clearly assured that this company made up of dancers from around the world “speaks the same language.”

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Catarina (Acte 3). Maria Salvagio (Florinda) et Mirko Andreutti (Diavolino). Photographie Vera Medvedeva.

The finale? A bit too short, young man!

As a final surprise, Sergei Bobrov regales us with not one but three finales in keeping with the long evolution of this ballet. I myself vote for number one, created for the original 1846 Lucile Grahn London production. This one gives Natalya Bobrova’s Caterina, victim of men’s uncontrollable passion, the opportunity to display her fine dramatic talents. The death of the heroine brings to mind no only that of La Sylphide (Catarina strikes her pose as amazon with musket for Salvator the same way the sprite posed coquettishly for James) but also that of Giselle: Diavolino, broken by grief, is a Hilarion grieving at Giselle’s feet). However, Caterina is also quite unlike most other of the heroines in ballets of the Romantic era. She is unusually independant and never stops being the mistress of her own destiny. Caterina is a heroine for our time, in fact.

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Catarina, Acte 3. Vittorio Scole (Salvator Rosa), Natalya Bobrova (Catarina), Mirko Andreutti (Diavolino). Fin Londres 1846.

By daring to image something richer than mere pedantic historical reconstruction, Sergei Bobrov offers the audience the feeling that they are watching a ballet that had never gone out of repertory, one that had – as always happens – naturally absorbed all the little new tweaks that each generation of dancers will bring to a classic. An engraving has come to life.

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Catarina, Acte 1. Photographie Courtesy of Grand Opera Varna.

Translation by Fenella

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Rudolf Noureev à l’Opéra : une exposition d’entomologie

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Rudolf Noureev reçu le 12 mars 1981 sur « Plateau invités ». Journalistes : Daniel Bilalian et Yoba Grégoire.

Il est assis nonchalamment sur une chaise, juste ce qu’il faut éloigné de la table d’interview où officie un jeune Daniel Bilalian. La caméra le filme de dos, afin de montrer la flopée de photographes qui assistent à la captation. Le caméraman s’attarde sur la silhouette de celui qui est aussi une icône de mode ; veste en mouton retourné, pull à losanges assortis. Le pantalon est serré au mollet. L’interviewé porte des bottines à talons prononcés. Le regard, que l’on voit sur un écran de retour quand il n’est pas plein écran est alerte, l’œil est perçant. Le demi-sourire est engageant mais on sent qu’il peut vite friser vers le narquois. C’est d’ailleurs ce qui se passe dès la première question du journaliste : « Rudolf Noureev, pensez-vous qu’on peut faire de la politique en dansant ? ». Le danseur, toujours souriant, débute en murmurant : « My gosh, I missed that one! ». La voix off traduit diplomatiquement « Voilà une question délicate » quand son auteur disait ironiquement « Oh, elle me manquait, celle-là! ». Dans ce petit extrait d’une séquence de vingt minutes présenté dans l’espace projection de l’exposition Noureev à Paris du Palais Garnier, tout Noureev est là : le Passé, le Présent et l’Avenir.

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Le Passé, c’est bien sûr, sa défection de l’union soviétique sur laquelle, 20 ans après, on l’interrogeait toujours. On apprécie au passage l’impeccable élégance avec laquelle il élude certaines questions sensibles. « Pourquoi les danseurs du Kirov partent-ils plus que ceux du Bolshoï ? ». « Mais les danseurs du Kirov sont toujours partis! Pavlova, Nijinsky, Balanchine. Les danseurs du Bolshoi sont sans doute très heureux d’être plus près du soleil ».

Le Présent, c’est la raison même de sa présence sur le plateau du journal de 13 heures. Il vient présenter sa version de Don Quichotte qui entre au répertoire du ballet de l’Opéra de Paris et dans laquelle il danse Basilio. « Ce n’est peut-être pas un grand ballet mais c’est un ballet important et le public peut quitter le théâtre satisfait ». À cette occasion on nous montre un extrait de l’acte 1, celui où Basilio chahute avec les gars de la place de Séville. On y mesure tout ce qui s’est perdu depuis dans le sous-texte des pas et dans la gestion du corps de ballet. Le Basilio de Noureev semble préparer ses farces par son tricoti de bas de jambe avant d’envoyer ses coups de pieds – temps de flèche dans la figure de danseurs qui semblent vraiment les recevoir.

L’Avenir enfin. Le journaliste demande à Noureev s’il songe à raccrocher les chaussons (il a alors 43 ans) : – on sent qu’il n’est pas prêt- . Ce qu’il voudrait faire après -chorégraphier, diriger une compagnie?- ; la star reste évasive. La journaliste Yoba Grégoire, également présente sur le plateau du 13 heures, demande enfin à l’artiste ce qu’il pense des danseurs français. « Il y a d’excellents danseurs à Paris, mais ils ne se montrent pas à l’extérieur. Moi, si je ne me déplace pas, on m’oublie. Il faut s’exposer pour être reconnu ».

Cette courte séquence aurait pu être une sorte de viatique pour produire une exposition de qualité.

Le catalogue sorti en même temps que l’exposition laisse d’ailleurs présager le meilleur. L’article d’Ariane Dollfus, biographe de Noureev, met en contexte tous les thèmes, du rebelle soviétique qui vient de s’échapper, avide de nouvelles expériences, en passant par l’icône de danse internationale plus tournée d’abord vers le monde anglo-saxon. L’icône de mode aussi, pour enfin arriver aux années de direction de la danse : une période où, se servant du sésame de son nom, il a fait sortir le ballet de l’Opéra de son splendide isolement où il semble retourné aujourd’hui. Les productions Noureev sont également passées en revue au prisme de l’histoire intime de leur créateur.

L’article de Mathias Auclair vient ensuite replacer ces productions dans leur aspect post moderniste. Les grand Petipa y sont présentés avec un souci du sens qui manque cruellement, encore aujourd’hui, à de grosses mises en scène de par le monde. L’auteur rappelle également que le foisonnement visuel des productions Georgiadis puis Frigerio-Scarciapino sont des transpositions des décors des différents appartements que le danseur-chorégraphe-directeur-démiurge a possédés dans les grandes capitales du monde du ballet. À moins que ce ne soit l’inverse. L’appartement du quai Voltaire à Paris aurait été, lui, inspiré directement des productions Noureev à l’Opéra.

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Mais de tout ce matériel, offert dans la plaquette, les curateurs de la Bibliothèque-musée de l’Opéra semblent n’avoir retenu que la chronologie qui le termine. Paresseusement déroulée sur deux salles à l’étage et dans la rotonde, l’aventure Noureev à l’Opéra est dépouillée de toute sa grandeur et de tout son panache.

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Noureev dans le Lac des cygnes en 1973. Photographie Colette Masson / Roger-Viollet. Représentations dans la cour carrée du Louvre. Le cartel précise que le danseur danse « son » Lac quand il s’agit de celui de Bourmeister.

Tous les thèmes ne sont qu’effleurés. On aura des costumes du Noureev danseur invité à l’Opéra (un Giselle et un Lac dans des vitrines aux cartels d’ailleurs imprécis et un Marco Spada qui ne fait pas partie des productions les plus étincelantes des ateliers costumes de l’Opéra), une paire de chaussons en cuir desséchés sans la mention que Noureev portait toutes ses paires jusqu’à ce qu’elles tombent en miette, quelques articles de presse sous vitrine…

La petite dizaine de costumes des ballets de Noureev présentés, tous des avatars récents, aucun original venus du CNCS de Moulin, sont exposés dans l’ordre chronologique, le plus souvent isolés tristement dans une vitrine. Il aurait fallu tous les regrouper au centre de la rotonde pour recréer ce sentiment de luxuriance que Noureev voulait pour ses ballets. La question de la petite révolution qu’a provoquée Noureev dans le costume de ballet avec l’adoption à Paris des pourpoints très cintrés pour les garçons et du tutu anglais pour les filles remplaçant le tutu à cerclettes français est escamotée. Les maquettes originales de Nicholas Georgiadis ou de Franca Squarciapino sont plaquées sur des murs d’un bleu nuit assez peu engageant.

L’évocation de la génération que Noureev a créée en tant que directeur de la danse, la faisant voyager aussi bien en tournée officielle qu’avec son Noureev & Friends, se réduit à quelques programmes et une photographie. Sur les trop petits écrans qui jalonnent le parcours, on attend vainement des interviews des danseurs qui ont bénéficié de cette période bénie. Certains ne sont pourtant pas loin …

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Noureev et les danseurs de l’Opéra répétant Don Quichotte en 1981. Photographie Francette Levieux

Plus grave, les chorégraphies de Noureev ne sont pas vraiment montrées. Pourquoi se contenter de deux photographies du danseur dans Manfred ou d’un costume de Washington Square quand il existe des vidéos de travail de l’Opéra dont certaines avaient été montrées lors de l’exposition « Chorégraphes américains à l’Opéra » ? On cherche encore une vidéo commentée d’une variation masculine de Noureev, conçue en général pour chauffer leur créateur qui n’avait parfois pas le temps de faire sa barre avant d’entrer en scène. Enfin, pourquoi pas une vidéo de la Valse fantastique de Raymonda ? Cela aurait parfaitement illustré le célèbre propos de Noureev : « la star, c’est le corps de ballet ».

Ainsi présenté, Rudolf Noureev a peu de chance de captiver l’attention de visiteurs néophytes. Et pour ceux qui connaissent déjà ce personnage hors du commun, il leur reste la désagréable sensation d’avoir été convié à une exposition entomologique où ce danseur d’exception, toujours en mouvement, a été épinglé tel un papillon sur une feuille de papier.

Catalogue « Rudolf Noureev à l’Opéra ». Editions Opéra national de Paris. 120 pages. Un indispensable.
Exposition « Rudolf Noureev à l’Opéra » : jusqu’au 5 avril 2024. Dispensable.

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Le Temps d’Aimer la Danse 2023 : Exposition « Corps de ballet ». Mouvements hors cadre

Le Temps d’Aimer c’est aussi toute une série d’événements en rapport avec la danse, conférences, colloques, projection de films et … des expositions.

TA2023-Inauguration_expo_photo-Raphaël_Gianelli-Meriano-danseurs_devant_leur_Photo-Crédit_photo_obligatoire©Stéphane Belloc-STB_2310_web

« CORPS DE BALLET » photographies de RAPHAEL GIANELLI-MERIANO. Les oeuvres et leurs modèles (les danseurs du Malandain Ballet Biarritz). Photographie de Stéphane Bellocq.

Entre deux spectacles, on pouvait ainsi aller voir l’exposition « Corps de Ballet » en accès libre au Casino. Ici, dans une longue salle qui regarde vers la mer, on entre dans un couloir de photographies de Raphaël Gianelli-Meriano. L’artiste a suivi le Malandain Ballet Biarritz pendant deux ans. Le titre de l’exposition est un jeu de mots puisqu’au CCN de Biarritz, il n’y a pas à proprement parler de hiérarchie séparant corps de ballet et solistes, même si certains interprètes semblent plus au cœur de la création de Thierry Malandain que d’autres.

Le mot corps s’attache plutôt à l’instrument de travail des danseurs. Le premier couloir de photographie met face à face des jambes et des visages.

Sur la gauche, des photographies de pieds ou de jambes capturés dans le mouvement semblent sortir du cadre étroit du format rectangulaire. Un des clichés focalise sur un trou dans le lino de danse. Sa voisine montre peut-être l’extrait dansé à l’origine de ce trou. On s’étonne comme ses pieds semblent matures, presque chenus pour des jeunes gens. C’est que ce sont des pieds savants, détenteurs d’une sagesse de patriarche. En face, les photographies capturent sur les visages des vingt-deux danseurs de la compagnie l’instant de la sortie de scène. On s’étonne parfois de la différence entre ce qu’on connaît des interprètes et leur visage après la représentation. Sans ce dolorisme à grand renfort de sueur et de maquillage qui coule qu’on a pu observer dans la production d’autres photographes, on peut scruter la transformation qui s’opère après ces sessions d’effort intense. Si certains se ressemblent encore, avec parfois des regards plus perçants ou des traits plus émaciés, d’autres dégagent tout à fait autre chose que leur personnalité de scène : ils semblent être « rentrés en eux ». C’est poignant.

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Au bout de cette allée, une mystérieuse boîte susurre. On entre dans l’espace tout noir. Sur un écran, une double série d’images animées aux couleurs forcées, centrées sur les jambes des danseurs, se succèdent tandis que les voix des interprètes de la compagnie égrènent tranquillement un enchaînement de pas ou évoquent une difficulté technique favorite ou honnie.

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img_4212-1À la sortie, ce ne sont pas des photographies de corps que l’on voit mais des instantanés d’un fouillis de choses… Raphaël Gianelli-Meriano s’est penché sur les sacs des danseurs remplis de chaussons, d’oripeaux divers, de snacks et de gourdes. On s’étonne parfois de leur trouver un formalisme presque étudié : hasard ou œil du photographe? Sans doute un peu des deux.

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La section finale, des portraits de chacun des danseurs du Malandain Ballet Biarritz aux alentours de leur domicile conduit à un mur de photographies issues de la collection personnelle de Thierry Malandain, grand collectionneur devant l’Éternel. La plupart des personnalités choisies ont un lien avec la ville de Biarritz; qu’elles y aient dansé, inauguré le Casino municipal ou enseigné. Il est intéressant, après avoir admiré tous ces angles audacieux sur les corps en mouvement, d’observer les conventions de représentation des danseurs et danseuses entre les début de la photographie commerciale dans les années 1860 et les années 50-60 du XXe siècle : le portrait de Pluque, danseur et régisseur de la danse de l’Opéra au XIXe siècle, en format carte de visite, est très statique en raison des temps de pose. Celui de Sonia Pavlov dans une pose très conventionnelle du début du vingtième siècle, est également très statique. Les photographies « dans le mouvement » des années d’après-guerre, gardent encore un côté posé  tel ce portrait de Rosella Hightower reposant en arabesque décalée sur le dos de Wladimir Skouratoff dans Piège de lumière.

On ressort donc du Casino avec quantité de considérations sur le mouvement en tête. L’exposition est certes courte mais indéniablement stimulante.

Exposition « Corps de Ballet ». Le Temps d’Aimer la Danse. du 7 au 17 septembre 2023 au Casino de Biarritz.

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Cérémonie des Balletos d’Or : On voyage dans le temps

img_2143Ça devient compliqué. Pour leur traditionnelle fête du 15 août, les Balletonautes doivent à la fois surprendre et s’inscrire dans la continuité, viser la classe mais éviter l’institutionnalisation, distraire sans négliger la solennité… Comment se renouveler alors qu’on a déjà beaucoup navigué entre Bastille et Garnier ? S’éloigner de la capitale ?  Ç’aurait été indélicat : les danseurs en tournée au Japon ont calé leurs dates exprès pour être de retour à Paris à temps, on n’allait pas les en remercier en leur imposant un trajet supplémentaire.

Par ailleurs, pour la première fois depuis la création du site, les rédacteurs apprécient sans réserve les orientations de la direction de la danse, mais voulaient se prémunir de tout soupçon de connivence. Et puis, Cléopold est devenu si célèbre qu’on l’assaille de demandes d’autographes, ce qui l’empêche de s’amuser comme avant. Fenella aussi, regrette la légèreté des débuts, quand on pouvait se moquer des gens sans qu’elles vous cassent la figure à la sortie ou, pis, vous bloquent sur Instagram.

Pour résoudre ce casse-tête, une seule solution : organiser le raout… dans le passé ! Grâce à un partenariat militaro-high-tech, un des portiques de sécurité du palais Garnier a été placé sur une faille spatio-temporelle transportant les invités dans un temps indéfini : on a réglé le voyage sur « moins 10 ans », sans garantie de résultat, car la molette était grippée. Les enjeux technologiques ont été si lourds à gérer qu’on a mis l’intendance en pilotage automatique : ce serait champagne à volonté, buffet Lenôtre et Claire Chazal en maîtresse de cérémonie. Rien à raconter de ce côté-là.

Pour le voyage dans le temps, on a frisé le succès complet : tout le monde est arrivé, comme prévu, à la rotonde Zambelli, nanti d’un visage rajeuni. Un petit bémol, tout de même : le transfert a eu pour résultat imprévu d’altérer la mémoire des invités. Chacun semble avoir perdu au passage un pan de son histoire – et parfois, sur une période plus longue que la décennie.

Ainsi, Sylvie Guillem ne se souvient pas avoir claqué la porte de l’Opéra en 1989, et fait des courbettes à tous ses anciens professeurs, comme du temps de l’École de danse. Brigitte Lefèvre a oublié toutes les vacheries que les Balletonautes ont débitées sur son mandat, et elle les embrasse comme du bon pain. À l’inverse, Laura Hecquet tord le nez : elle ne sait plus qu’elle vient chercher un prix, mais se souvient qu’on la traite souvent de biscotte. Plus compliqué, Benjamin Millepied salue tout le monde comme s’il était la puissance invitante. Apparemment, il ne sait pas qu’il est parti aussi vite qu’il était arrivé.

Par chance, José Martinez est certain qu’il est directeur, mais ne sait plus de quelle compagnie. James, qui se pique d’être polyglotte, lui parle en espagnol et l’appelle José Carlos en faisant exploser la jota, ce qui entretient son trouble. On évite donc l’incident diplomatique. Heureusement qu’on n’a pas invité Aurélie Dupont (pour la première fois, elle n’a eu aucun prix).

Pour la plupart des gens, la perte de mémoire couvre les événements des trois dernières saisons. Pap Ndiaye, cosignataire du rapport sur la diversité à l’Opéra de 2021, se souvient avoir déjà rencontré des gens qui marchent en canard, mais ne sait vraiment plus pourquoi. Un danseur-étoile croit qu’il est toujours dans le corps de ballet, avec lequel il est tout soudain amical.

L’avantage d’un voyage dans le temps est qu’on peut y retrouver les personnes récemment disparues, comme si de rien n’était. Claude Bessy – la seule à n’avoir rien oublié, elle vit un printemps éternel – apostrophe gaiement Attilio Labis, et lui raconte sa soirée d’hommage du mois d’avril. Michaël Denard, toujours solaire, danse un peu de Béjart avec Patrick Dupond, toujours généreux.

Comme on a égaré la feuille de remise des prix, on distribue les trophées de mémoire. En s’y mettant à plusieurs (organisateurs et récipiendaires), on arrive à reconstituer le puzzle, sauf pour les prix collectifs, où il y a forcément du mou : pour les distributions masculines bof-bof de l’hommage à Patrick Dupond, faut-il inclure les rôles solistes, descendre aux semi-solistes, réserver le prix à ceux qui étaient vraiment mauvais, ou aussi aux « pas si pires », comme on dit à Québec ? Comme d’habitude, on n’échappe pas à une légère bronca : comme chaque année, les prix Balletos échauffent l’ego.

Et comme c’est la règle pour chaque cérémonie réussie depuis nos origines, l’ambiance sur le dancefloor apaise les tensions. Mais au moment de rentrer chez soi, un doute s’empare de l’assistance : tout le monde parviendra-t-il à revenir dans le présent ? Manquera-t-il des danseurs à la rentrée ? Suspense !

Poinsinet

Le trophée Balleto d’Or est une tête de Poinsinet en plastique doré à l’or fin.

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Balanchine à l’Opéra: sous la triste bannière étoilée

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Nomination. Le couple étoilé de Ballet impérial. Hannah O’Neill et Marc Moreau. 2 mars 2023

Commençons, une fois n’est pas coutume, par l’épilogue. Ma dernière soirée Balanchine de cette saison s’est achevée par une double nomination d’étoile. De manière assez inusitée, Alexander Neef et José Martinez sont montés sur scène à la mi-temps du programme. Le premier a annoncé d’abord la nomination étoile d’Hannah O’Neill puis, celle de Marc Moreau, les interprètes des deux rôles solistes principaux de Ballet impérial. Si la nomination de Mlle O’Neill était attendue depuis quelques temps et arrive presque tardivement, celle de Marc Moreau était une surprise. Le danseur est un vétéran de la compagnie qui a assez longtemps stagné dans la classe des quadrilles puis des sujets avant de passer premier danseur en 2019. Il y avait quelque chose d’émouvant à voir l’incrédulité puis l’effondrement joyeux du danseur à cette annonce. J’en ai presque oublié que je n’ai pas été tendre avec Moreau ces deux dernières saisons que ce soit dans Rhapsody d’Ashton, dans le Lac ou très récemment dans le soliste à la Mazurka d’Etudes. Marc Moreau est un excellent danseur mais, ces derniers temps, j’ai trouvé qu’il mettait beaucoup de pression et de contrainte dans sa danse dès qu’on lui confiait un rôle purement classique. C’est le syndrome, très Opéra de Paris, des danseurs qu’on laisse trop attendre et qui deviennent leur propre et impitoyable censeur. Cette nomination est donc à double tranchant. Soit elle libère enfin l’artiste (qui a montré l’année dernière ses qualités dans Obéron du Songe de Balanchine), soit elle finit de le contraindre. Et Marc Moreau n’a pas énormément de temps d’étoilat avant la date fatidique de la retraite à l’Opéra. On lui souhaite le meilleur.

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Cette double nomination aura mis quelques étoiles dans un programme bien peu étincelant par ailleurs.

Il présentait pourtant deux entrées au répertoire et donc deux nouvelles productions de ballet par le maître incontesté de la danse néoclassique au XXe siècle. Mais on peut se demander si ces additions étaient absolument indispensables…

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Ballet impérial. Pose finale. 16 février 2023.

Ballet impérial est un Balanchine de la première heure américaine. Il a été créé en 1941 pour l’American Ballet, alors toute jeune compagnie. Mais pour être un « early Balanchine », Ballet impérial est-il pour autant un chef-d’œuvre ? Disons plutôt qu’il a un intérêt historique. À l’époque de sa création, il fut ressenti comme très moderne. Le ballet symphonique, dont Léonide Massine était alors le grand représentant, avait le vent en poupe. Mais à la différence de Massine qui était tenté par l’illustration des programmes d’intention des compositeurs (comme dans la Symphonie fantastique de Berlioz), Balanchine proposait un ballet presque sans argument qui réagissait uniquement à la musique. De plus, en dépit de l’utilisation des oripeaux traditionnels du ballet (tutus-diadèmes pour les filles et casaques militaires-collants pour les garçons), le chorégraphe a truffé son ballet de petites incongruités qui marquent la rétine. Ainsi, la ballerine principale, placée en face de son partenaire qui avance, recule en sautillés sur pointe arabesque. À un moment, elle fait de petits temps levés en attitude croisée face à la salle qu’elle répète en remontant la pente de scène et dos au public. La deuxième soliste féminine, pendant un pas de trois avec deux garçons, est entrainée par ces derniers dans une promenade sur pointe en dehors. Les danseurs font alternativement des grands jetés tout en continuant à la faire tourner sur son axe.

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Alors pourquoi ce ballet n’entraine-t-il pas mon adhésion ? C’est qu’en dépit de ses qualités additionnées, Ballet impérial souffre d’un cruel défaut de structure, un peu à l’image du concerto n°2 pour Piano de Tchaïkovski sur lequel il est réglé. Le long premier mouvement, Allegro Brillante, commence d’une manière tonitruante et dévoile d’emblée toute la masse orchestrale avant de s’apaiser et d’additionner les thèmes. De même, Balanchine montre d’emblée l’ensemble de la compagnie. Au lever du rideau, huit garçons et huit filles placés en diagonale se font face. Après une révérence, huit autres danseuses entrent sur scène. Moins de trois minutes se sont écoulées et on a vu tout ce qu’il y avait à voir. Les ballabiles, habituellement point d’orgue dans les grands classiques et néoclassiques, se succèdent de manière monotone. À la fin de l’Allegro Brillante, la pose finale laisse penser que le ballet est teminé. Or il reste encore deux mouvements à venir. Ballet impérial est une œuvre sans montée d’intensité. Au bout d’un moment, l’attention s’effiloche. On se prend à faire la liste des inventions visuelles que Balanchine a réutilisées plus tard dans ses vrais chefs-d’œuvres.

Un autre problème vient aggraver encore ce manque de structure : la production. En effet, de 1941 à 1973, ballet impérial évoquait la Russie de Catherine II. Dans certaines productions, la Ballerine principale portait même une écharpe de soie censée être très régalienne, et lui donnant occasionnellement un petit côté « miss ». Il y avait un décor représentant les bords de la Neva à Saint Petersbourg. Mais en 73, Balanchine décida d’effacer toute référence nostalgique. Les tutus à plateaux et les uniformes masculins disparurent au profit de robes mi-longues de couleur rosée pour les filles et de simples pourpoints pour les garçons. Le ballet fut rebaptisé Tchaikovsky concerto n°2 et c’est ainsi qu’il est dansé dans la plupart des compagnies américaines aujourd’hui. Néanmoins, Ballet impérial, qui avait été donnée à d’autres compagnies (notamment le Sadler’s Wells, futur Royal Ballet) demeure avec tutus, diadèmes et casaques. Mais Balanchine, sans doute pour inciter à terme les compagnies à adopter la version 73, a exigé la suppression des décors. Et il faut reconnaitre que l’effet n’est pas des plus flatteurs. Sur une scène seulement habillée de pendrillons noirs et d’un cyclo bleu, pas même deux ou trois lustres pendus comme c’est le cas dans Thème et Variations pour suggérer un palais, les costumes de Xavier Ronze  pour la production de l’Opéra paraissent fort déplacés. Les garçons particulièrement semblent porter des pourpoints d’un autre temps et on se prend à remarquer combien ils sont en sous-nombre par rapport aux filles, marque d’une époque où, aux États-Unis, on comptait trop peu de danseurs suffisamment formés pour remplir un plateau. Ballet impérial, qui fut jadis un manifeste de modernité, apparaît ici comme une vieillerie.

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« Ballet impérial ». Corps de ballet. Saluts.

Qu’est-ce qui a poussé le ballet de l’Opéra à opter pour Ballet impérial plutôt que Concerto n°2 ? Dans ce dernier, les problèmes de structure de l’œuvre demeurent mais l’ensemble parait plus organique. Lorsque c’est bien dansé, avec une compagnie qui l’a dans les jambes, on peut même y prendre du plaisir. Ce fut le cas en 2011 lorsque le Miami City Ballet fut invité aux Étés de la Danse. On se souvient encore du trio formé par les sœurs Delgado et Renato Penteado.

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Or le ballet de l’Opéra, célébré encore universellement aujourd’hui comme un des meilleurs corps de ballet du monde, est loin de se montrer à la hauteur. Au soir de ma première, le 10 février, les lignes très géométriques voulues par Balanchine, alternant les carrés et les formations en étoiles qui s’entrecroisent, confinent au sinusoïdal. Ni les garçons ni les filles ne parviennent à l’unisson. L’une d’entre elles ne sait clairement pas où la prochaine mesure doit la porter. Cela s’est arrangé par la suite (15 février) sans jamais atteindre la perfection immaculée. Au soir de la représentation étoilée (2 mars), une danseuse rentre quand même dans une autre au moment d’un croisement de diagonale. Faut-il en imputer la faute aux répétiteurs ou la programmation ? Répéter en même temps Ballet impérial, Études (soirée Dupond) et Giselle pour la tournée en Corée du Sud peut s’avérer délicat même pour une compagnie de la taille du ballet de l’Opéra. Les jeunes quadrilles et surnuméraires, souvent « remplaçants de remplaçants » doivent apprendre tous les rôles et toutes les places afin, si besoin, de rentrer au pied levé. Dans un ensemble, les recours multipliés à ces jeunes artistes finissent par se voir nonobstant le talent et la bonne volonté que ces derniers déploient.

Au niveau des « principaux », le compte n’y est pas non plus le 10 février. En deuxième soliste, Silvia Saint-Martin, une autre de ces artistes talentueuses qui a beaucoup attendu et s’est mise à avoir une présence à éclipse, ne passe pas la rampe. Elle ne se distingue pas assez physiquement de la première soliste, Ludmila Pagliero, qui d’ailleurs ne semble pas au mieux de sa forme. Cette dernière rate par exemple à répétition une des incongruités balanchiniennes typique de Ballet impérial : les doubles tours seconde sur quart de pointe, jambe pliée, terminés en arabesque. Il est troublant de voir Pagliero, habituellement si sûre techniquement, achopper sur une difficulté technique. Plus dommageable encore, sa connexion avec le protagoniste masculin, Paul Marque, pourtant irréprochable, est quasi-inexistante. C’est regrettable. L’andante est le moment Belle au bois dormant acte 2 de Ballet impérial. Il préfigure aussi l’adage de Diamants (1967) : les danseurs s’approchent et se jaugent en marchant de côté chacun dans sa diagonale. Il y a même une once de drame dans l’air. La ballerine se refuse et le danseur doit faire sa demande plusieurs fois. Ici, rien ne se dégage de ce croisement chorégraphique.

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Ballet impérial. Ludmila Pagliero et Paul Marque.

L’impression est toute différente le 15 février. Hannah O’Neill est une deuxième soliste primesautière qui s’amuse avec ses deux compagnons masculins dans le fameux passage de la promenade-grand jetés. Cette posture joueuse contraste bien avec la sérénité élégante et la maîtrise régalienne du plateau déployées par Héloïse Bourdon en première soliste. En face d’elle, Audric Bezard sait créer le drame avec presque rien. Il y a une vibration dans l’air lorsque les deux danseurs s’approchent et se touchent. Bezard, plus imposant que Marque et de surcroît mieux accompagné d’un corps de ballet féminin plus à son affaire, met en valeur le passage où le danseur actionne comme un ruban deux groupes de cinq danseuses. Au soir du 10, le pauvre Paul Marque semblait s’adonner à un concours de force basque. Ce leitmotiv balanchinien, utilisé dans Apollon dès 1928, puis dans Sérénade (1934) ou enfin dans Concerto Barocco (1941) prend avec Bezard une dimension poétique. Le cavalier semble aux prises avec les fantômes de ses amours passées. Les deux « têtes de ruban », Caroline Robert et Bianca Scudamore s’imbriquent avec beaucoup de grâce en arabesque penchée sur son dos.

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Ballet impérial. Héloïse Bourdon et Audric Bezard

Le 2 mars, c’est d’ailleurs la damoiselle Scudamore qui endosse le rôle de la deuxième soliste. Elle le fait avec la légèreté et la facilité qui lui sont coutumières. Sa série de pirouettes sur pointe à droite et à gauche, reflétée par le reste du corps de ballet féminin est exemplaire. Hannah O’Neill, sans effacer chez moi le souvenir de Bourdon, sait se montrer déliée et musicale. C’est d’ailleurs elle qui maîtrise le mieux les redoutables tours sur quart de pointe. Nomination méritée donc. Marc Moreau, quant à lui, accomplit une représentation au parfait techniquement. Il est sans doute un peu petit pour sa partenaire mais gère plutôt bien cette difficulté notamment dans le passage aux reculés sur pointe. S’il a abandonné les gestes saccadés et coups de menton soviétiques qui nous ont tant agacé dans Études, il respire encore un peu trop la concentration pour emporter totalement mon adhésion. Avait-il eu vent d’une potentielle nomination ? En tous cas, c’est dans Who Cares ?, juste après avoir été nommé, qu’il a surtout montré son potentiel d’étoile de l’Opéra.

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Bianca Scudamore, Thomas Docquir et Florent Melac. La deuxième soliste et ses cavaliers

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Who Cares ?, justement. La deuxième entrée au répertoire de ce programme et sans doute la plus déplacée… George Balanchine était un homme malin. Arrivé dans un pays quasiment vierge en termes de ballet classique (même Michel Fokine s’y est cassé les dents quand il y a tenté sa chance), il savait à l’occasion caresser le public américain dans le sens du poil pour obtenir son soutien. Dans Square Dance, il présentait des danseurs sur des musiques de Corelli et Vivaldi dans des formations qui auraient pu être celles d’une danse de cour mais en les accompagnant des commentaires scandés d’un « square dance caller », il resituait tout le ballet sous une grange du midwest un soir de moisson. Dans Casse-Noisette, il faisait référence  à la danse arabe, dansée par une soliste féminine en tenue très légère, comme le passage « for the daddies » : il présentait aux maris et pères de familles accompagnateurs, morts d’ennui, l’évocation presque sans détour d’un spectacle de « burlesque » (un numéro d’effeuillage). Stars & Stripes, « le petit régiment » est un autre de ces ballets « américains » où la vulgarité assumée des costumes et de la musique suscite un enthousiasme facile. Who Cares ?, créé en 1970, est de cette veine. La musique de George Gershwin, avec qui Balanchine a travaillé brièvement à Broadway, est d’ailleurs augmentée et alourdie par l’orchestration sucrée d’Hershy Kay comme la musique de Souza pour Stars & Stripes. À la création, une critique toute à la dévotion du dieu vivant qu’était Balanchine (notamment Arlene Croce), a voulu y voir un chef-d’œuvre qui citait non seulement Raymonda (4 garçons en ligne font des doubles tours en l’air. Soit…), Apollon (car l’unique soliste masculin danserait avec trois danseuses solistes. Mais contrairement à Apollon, il n’en choisit aucune et elles ne dansent pas vraiment de concert) et Fred Astaire… Arlene Croce refusait cependant d’y voir un exercice de nostalgie du « Good Old Broadway » mais bien un ballet classique contemporain.

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« Who Cares? ». Saluts le 10 février.

C’est pourtant bien ce qu’est devenu Who Cares ?, un des numéros quasi-obligatoires de toute tournée d’une compagnie américaine à l’étranger. Dansé par le San Francisco Ballet, le Miami ou bien sûr le New York City Ballet, la pièce a un petit côté bonbon acidulé qui montre l’énergie et l’enthousiasme des danseurs américains ; leur « joie de danser » diront certains. Mais ces danseurs états-uniens, quoiqu’à un moindre degré aujourd’hui, sont baignés depuis l’enfance dans ce répertoire, qu’ils ont forcément rencontré à l’occasion d’un high school musical. Ils peuvent sans doute fredonner les paroles (lyrics) des chansons comme des Français le feraient pour La vie en rose de Piaf. Lorsqu’ils dansent, il y a un sous-texte. Le soir de ma première, dans le grand escalier à la fin du spectacle, une jeune femme disait à son amie : « je suis sûre d’avoir reconnu la musique de West Side Story ».

Les danseurs de l’Opéra pouvaient-il apporter autre chose que du mimétisme à Who Cares ? Non. Ils font de leur mieux mais soit cela tombe à plat (le 10 février) soit cela parait plaisant mais globalement insipide (le 2 mars). Comme pour Ballet Imperial, le Who Cares ? lasse par sa succession de tableaux à n’en plus finir. Il se termine néanmoins par une danse d’ensemble digne d’un final sur I Got Rythm.

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Entre deux moments de flottement, on peut trouver quelques éléments de satisfaction. Léonore Baulac (le 11 et le 15 février), dont c’est la rentrée cette saison, est fine, enjouée et déliée en soliste rose. Elle manque un peu de capiteux dans The man I love mais parvient à évoquer (le 15) une jeune Ginger Rogers aux côtés d’un Germain Louvet qui danse avec précision et légèreté mais ne varie pas d’un iota sa posture, quelle que soit sa partenaire. Les deux premiers soirs par exemple, il danse avec Valentine Colasante en soliste en parme pourtant aux antipodes de Baulac. Statuesque, sûre d’elle, femme puissante, elle se laisse voler un baiser avec délectation (Embraceable You). La soliste en rouge est tour à tour interprétée par Hannah O’Neill, un peu lourde le 10 et par Célia Drouy le 16 qui insuffle à son Stairway to Paradise une vibration jubilatoire communicative. Ceci n’empêche pas damoiseau Louvet de servir exactement la même – délectable – soupe à ces deux incarnations contrastées du même rôle.

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C’est sans doute le 2 mars que Who Cares ? a été au plus près de nous satisfaire. La salle et la scène étaient, dès le départ, comme électrisées par la nomination des deux danseurs étoiles. Le tableau des filles en violet dégageait une tension nerveuse assez roborative et le passage des petits duos des demi-solistes (filles en rose et garçons en violet) était sans doute le plus homogène des mes trois soirées. Jusque-là, on avait surtout remarqué Roxane Stojanov, la seule à avoir la dégaine requise, notamment pour son duo « Tu m’aimes, je te fuis. Tu pars, je t’aguiche » avec Gregory Dominiak. Le 2 mars, Camille de Bellefon et Chun-Wing Lam ont du feu sous les pieds dans S’Wonderful, Ambre Chiarcosso et Antonio Conforti sont adorables dans That Certain Feeling de même que Pauline Verdusen et Manuel Garrido.

Surtout, Marine Ganio est une superbe soliste rose. Son plié relâché est souverain et sensuel. Elle donne l’occasion à la nouvelle étoile Marc Moreau de montrer toutes ses qualités de leading man, sa réactivité à ses partenaires. Leur The Man I Love diffuse un sentiment d’intimité palpable même aux rangs reculés de l’amphithéâtre. Silvia Saint-Martin n’est peut-être pas aussi captivante dans Embraceable You que ne l’était Colasante, mais Moreau parvient à faire du baiser final un moment de complicité avec la salle. Héloïse Bourdon, le sourire accroché au visage comme un héros de guerre arbore sa médaille (on a encore étoilé une autre avant elle), est une danseuse rouge à la fois capiteuse et lointaine. Marc Moreau, le soliste au cœur d’artichaut, semble tournoyer autour d’elle comme une phalène attirée par un lampion. Il se dégage de leurs interactions un authentique charme un tantinet décalé…

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Mais une soirée réussie suffit-elle à justifier un tel programme ? L’Opéra annonce fièrement sur ses différentes pages qu’avec Imperial et Who Cares?, elle possède désormais 36 ballets de Balanchine. Mais que fait-elle de ce répertoire ? Depuis la brève direction Millepied, les Balanchine importés sont tous des œuvres secondaires du chorégraphe : Brahms Schoenberg Quartet, Mozartiana ou Le Songe d’une nuit d’été sont tous des ballets mineurs dans la production du maître, dépourvus de tension ou mal bigornés. Toute une jeune génération de balletomanes à l’Opéra n’aura connu de Balanchine que des œuvres mi-cuites. Pour eux, c’est une vieille perruque… Apollon musagète, Sérénade et Les Quatre tempéraments auraient dû être présentés en octobre 2020 mais 10 des 11 représentations ont été annulées en raison de la crise sanitaire. Or cela faisait déjà à l’époque une dizaine d’années que ces ballets n’avaient pas été dansés sur la scène de l’Opéra.
Un des – nombreux – chantiers de la direction Martinez sera de présenter à nouveau des œuvres dignes de l’authentique génie qu’était Balanchine ; des œuvres capables de porter les étoiles, actuelles, nouvelles et à venir vers de nouveaux cieux artistiques.

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Roxane Stojanov. Who Cares?. Saluts le 15 février.

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Hommage à Patrick Dupond : une grand messe en mal de desservants

Voici donc qu’a eu lieu le très attendu hommage à Patrick Dupond : trois soirées dont une de gala hors de prix (j’ai passé mon tour), une plaquette hagiographique truffée de jolies photographies qui élude complètement la question des rapports difficiles qu’a entretenus le danseur avec « sa » maison (son renvoi se réduit à « 1997 : un conflit avec l’Opéra entraîne son départ ») mais un programme somme toute bien construit.

Le fait est à relever et à saluer. Les hommages ne sont pas, loin s’en faut, la spécialité de la Grande boutique.

Ici, s’adjoignaient en effet à un très joli film d’introduction par Vincent Cordier et au Grand défilé de la troupe trois ballets intimement liés au souvenir du flamboyant météore que fut Patrick Dupond dans le firmament chorégraphique : Vaslaw, créé en 1979 pour le tout jeune danseur par John Neumeier, Le Chant du compagnon errant, évoquant le fort lien personnel et artistique que Dupond entretint avec Maurice Béjart et enfin Études d’Harald Lander, le rôle du soliste à la Mazurka ayant été un des grands rôles du bouillant et facétieux interprète.

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Grand défilé du corps de ballet. Mercredi 22 février.

Cela étant dit, cette soirée d’hommage, dès le défilé, montrait les failles actuelles de la compagnie. C’est en effet une cruelle ironie du sort qu’alors qu’on célèbre le danseur même qui a révélé au monde, par sa médaille d’or et son grand prix au concours international de Varna en 1976, qu’il y avait d’excellents danseurs à Paris, que les rangs des étoiles masculines aient été si décimés. Quatre étoiles à mettre sur scène, c’est bien peu pour une compagnie de 154 danseurs.

Et la suite du programme n’a fait que confirmer cette impression.

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Vaslaw. Mercredi 22 février 2023. Saluts

Pour Vaslaw, par exemple, la compagnie a dû faire appel à Alexandr Trusch, un vétéran de Hambourg, pour interpréter le soliste blanc créé par Dupond.

Vaslaw est un ballet un peu à part dans la somme des ballets que John Neumeier a créés autour de la personnalité de son idole, Nijinsky, dont il collectionne les memorabilia et artefacts depuis de nombreuses années. Au fur et à mesure, ces différentes pièces sont devenues de plus en plus biographiques et narratives. Ici, le lien avec l’immense icône de la danse est plus ténu. Il n’y a pas d’argument. Sur des pièces de Bach qu’aurait voulu chorégraphier Nijinsky, mais qu’il n’a jamais touchées, quatre couples et un soliste en vert égrènent un art du pas de deux néoclassique. Le personnage principal n’est finalement pas celui qu’on croit car Vaslaw (en blanc) est très statique. Il reste posé au sol dans des positions de gymnaste, avec beaucoup d’écarts, ou fait des poses plastiques (une référence au spectre de la Rose et quelques poignets cassés à la Faune) lorsqu’il est debout. Les fulgurances chorégraphiques sont très subreptices. John Neumeier, plutôt que de paresseusement se reposer sur la technique explosive du jeune Dupond, a intelligemment voulu  montrer son incroyable charisme.

Les pas de deux réagissent à la musique. Le premier, très calme, met l’accent sur les lignes. Roxane Stojanov et Florent Melac s’y montrent très à l’aise et installent un climat de plénitude. Le deuxième, très dynamique, avec des sauts en l’air pour la fille, va bien à Hohyun Kang et Andrea Sarri. Le couple est vraiment charmant. Si le troisième pas deux dans la même veine badine que le précédent (Hannah O’Neill et Daniel Stokes) marque moins, le quatrième qui se mue en pas de trois avec Vaslaw, défendu par Arthus Raveau (en belle forme) et Naïs Duboscq (charmante de fraîcheur), séduit.

Las, avant ce pas de deux à trois, Guillaume Diop a saccagé la variation la plus célèbre du ballet (choisie jadis moult fois lors des concours de promotion), celle au poing dans le sol. Neumeier a en effet dissocié le corps et la psyché de Vaslaw. Si le soliste en blanc, sans être prostré comme plus tard Nijinsky, semble être déjà rentré en lui-même, le ou la soliste en vert (la variation est en effet dégenrée) exprime les affres et aspirations du plus mythique des danseurs-chorégraphes. Guillaume Diop passe malheureusement complètement à côté de sa partition, rendant mignarde et narcissique l’ensemble de la variation. Il faudrait veiller à ce que le plus étoilable des garçons de la compagnie ne verse pas dans une insipidité de joli garçon content de lui. Certes Guillaume Diop est jeune mais Patrick Dupond était plus jeune encore quand Neumeier a créé ce ballet sur lui.

C’est d’autant plus dommage que ce trou d’expression à un moment crucial du ballet m’a empêché de vraiment adhérer à la proposition de l’invité hambourgeois, dont on voit bien pourtant qu’il maîtrise les clés du vocabulaire du maître de Hambourg. Trusch paraissait curieusement parachuté au milieu des danseurs parisiens.

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Le Chant du compagnon errant. Audric Bezard et Mathieu Ganio.

J’ai toujours associé Le Chant du Compagnon errant à Patrick Dupond. En 1985, lors de l’émission du Grand échiquier de Jacques Chancel qui lui était consacrée, il avait dansé la section finale avec son ami de toujours, Jean-Marie Didière. Il interprétait le soliste principal en bleu et Didière le soliste en bordeaux. En 1990, à l’occasion de la Carte Blanche à Jean Guizerix (un autre trait de la générosité d’intentions de la direction Dupond que cette soirée consacrée à une étoile sortante, tellement plus parlante que les ovations à pétales qui sont devenues la tradition aujourd’hui), Patrick Dupond avait endossé le rôle du second soliste face à Rudolf Noureev. Le directeur entrant rendait ainsi une forme d’hommage au sortant. Dans le petit film de Vincent Cordier, un extrait des saluts à la suite de cette représentation montre Noureev faisant un geste en direction de Dupond. Celui-ci recule d’abord et Rudy répète ce geste comme pour dire avec humour, « viens, idiot ! Je ne vais pas te manger ! » C’était absolument émouvant. Le Ballet est enfin rentré au répertoire en 2003. En 2007, il fut repris à l’occasion d’une très forte soirée d’adieux pour Laurent Hilaire. C’est Manuel Legris, son binôme-rival-parèdre de toujours dans la compagnie, qui l’entrainait vers les ténèbres du fond de scène.

« Compagnon errant » est un résumé du travail béjartien. Sur la partition du même nom de Gustav Mahler, Béjart, comme tous les grands réformateurs du ballet – Balanchine avant lui et Fosythe après – égrène des enchaînements somme toute très classiques, presque extraits de la classe, arabesques, ports de bras, souvent en position croisée, changements de direction, mais mis dans une lumière nouvelle. Ainsi, des développés-seconde se terminent en grands plié sur un pied en demi-pointe. Les développés-quatrième se font en miroir inversé (l’un des partenaires faisant des arabesques dans la même diagonale).

Le soliste principal en académique bleu commence le ballet seul sous le regard du soliste rouge. Puis les deux danseurs dansent en parallèle ou en canon. Ils interagissent enfin dans des parades de séduction, puis dans des duos conflictuels. Rien d’explicitement homo-érotique ici. Le Chant du compagnon errant est tout centré autour de l’acceptation d’une compagne crainte par-dessus tout : la Mort. D’abord ignorée, puis courtisée, puis enfin combattue avant d’être enfin acceptée comme une nécessaire et ultime partenaire. Dans le rôle du soliste bleu, Mathieu Ganio a cette qualité solaire et éternellement juvénile qui rend ce dialogue avec la mort poignant. Audric Bezard est parfait dans le rôle de la Mort. Il a au début ce côté impavide qui inspire l’admiration et la crainte. Il est séduisant et dangereux à la fois. Ses talents de partenaire le rendent également doux et attentionné. Personnellement, j’ai été interpellé par ce duo.

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Etudes. Héloïse Bourdon

Études est également un rôle qui a marqué la carrière de Patrick Dupond. La variation de la Mazurka faisait notamment partie de son programme de deuxième tour à la compétition de Varna en 76. Il y fit, selon ses dires, « le gadin le plus brillant de toute l’histoire de la danse ». Obligée de se retirer dans un gymnase au sol glissant en raison des conditions météo, la compétition avait vu une hécatombe de chutes conduisant certains compétiteurs à se blesser irrémédiablement. Invité à recommencer le jour suivant dans le cadre habituel du théâtre de verdure, Dupond avait reçu entre temps les conseils (pas forcement utiles selon lui) du créateur du rôle en 1948, John Gilpin.

Pour cette soirée d’hommage, la première question qui se posait était de savoir si le corps de ballet de l’Opéra, qu’on a trouvé un peu à la peine sur Ballet impérial lors des premières représentations du programme Balanchine, allait être à la hauteur de mes souvenirs. Le soulagement est venu très vite. Le ballet de Lander, au répertoire depuis 1952 (Lander était alors maître de ballet à l’Opéra), est toujours dans les jambes de la compagnie, surtout chez les filles. Dans la section de « la barre des tutus noirs », la série des ronds de jambes et des petits frappés est tirée au cordeau. Les séries de pirouettes des tutus blancs passent bien ainsi que toute la batterie, filles et garçons confondus. Le final aux diagonales de grand jetés, d’emboités et de coupés jetés (hormis pour un garçon qui semble avoir commencé du mauvais pied en coulisse) a l’élan et le brio nécessaire.

Dans le trio d’étoiles, Héloïse Bourdon est parfaitement à son aise. Elle irradie une sérénité et une détente dans sa danse, même dans les passages les plus techniques, qui provoque immanquablement l’adhésion. Dans le passage de « La Sylphide » (un épisode historique rajouté par Lander pour l’entrée au répertoire de l’Opéra), la danseuse ébauche même une narration.

Hélas, elle est seule. Les interactions avec ses partenaires ne passent pas la rampe. Jeremy-Loup Quer a une jolie ligne et passe tolérablement les difficultés techniques mais il lui manque une pointe de brio dans ce ballet où tout doit être pyrotechnique. Marc Moreau confirme l’impression qu’il nous avait donnée dans le Lac des cygnes en décembre dernier. Dès qu’il y a un enjeu technique, il se met en mode hyper-contrôle. Il croit rattraper le manque de moelleux qui en découle en jouant au matamore qui se prendrait pour un chef d’orchestre. Avec ses mains et ses ports de tête, il souligne les tutti d’orchestres d’une manière un peu ridicule surtout dans la Mazurka, jadis cheval de bataille du danseur qu’il est censé célébrer. Voilà une curieuse manière d’évoquer la mémoire du grand danseur à la souplesse de chat que fut Dupond.

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Le nouveau directeur de la danse, lui-même étoile hors pair, a décidément une première mission à accomplir : redonner confiance et force aux excellents danseurs masculins de l’Opéra visiblement en perte de repères.

Dupond Boléro 2

Patrick Dupond dans « Boléro » de Maurice Béjart. Photographie Mickaël Lemoine

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Michaël Denard (1944-2023) : The Art of Sharing.

Denard Giselle prière

Michaël Denard. Giselle Acte 2. Paris. Photographie Mickaël Lemoine

In 1971, an unknown guy from the distant Paris Opera Ballet breezed into an ABT  City Center run,  “just like that,” and not only astonished us but stole our hearts.

All of us in New York: gay or straight, young or old, orchestra seaters or top of the house fanatics at City Center became equally and completely besottedly in love with the gorgeously cheekboned, dashingly blond, and beautifully-proportioned guest artist Michaël Denard. Guest artists at ABT were both the norm and an exception. So why was this one so special?

For many of us, love at first sight centered itself down around his ankles, elegantly arched, controlled, and connected to pliant feet pointed without effort.  We didn’t have that many male dancers so fleet of foot and arched of line in the American dance world back in the day.  Even Nureyev, the then absolute idol, had to make up for a lot of his limitations with sheer grit…Remember how Nureyev used to curve over and stab his five toes into the floor at the end of a variation, hoping that we’d focus on his assertive upper-body flourish instead? Denard didn’t seem to need to do any flourishes and the way all the parts of his dance radiated “this is all natural and not a challenge” was a revelation.

But then it got better when you looked up from down there at the rest of him. His arabesque, the way he’d push off those feet into easy jumps, his sweet and relaxed gentlemanly demeanour and natural épaulement. Denard remains one of those rare dancers who had nothing to prove to themselves, no insecurities.  No stress.

Denard Lac agenouillé Rothbart

Michaël Denard. Le Lac des cygnes. Bourmeister. Paris. Photographie Mickaël Lemoine.

But, as his career would prove, his work was never just all about him. During these early days in the 1970’s when he was starting to develop his legendary partnership with Ghislaine Thesmar in France, Denard had been imported to finally give an American ballerina at ABT, Cynthia Gregory, a “tall-enough” partner and thus a chance to shine.  Her 5’7” in those days, so normal nowadays, had been used against her for years but her talent was obviously ready to explode. Gregory had had it pounded into her that she was too big to dance any of the Romantic parts, and now here came this dishy and stretched cavalier from a far off land. Each season through 1975 – so short a time — we could not wait until the annual arrival of Gregory’s best prince and partner. Paquita, Swan Lake, a joyous and witty Coppelia, one-acts, and most of all, Giselle.  Each time, Denard made Gregory look so easy to love and move through the space of the stage. He made her seem so normal sized, absolutely as light as a will o’ the whisp, gorgeously feminine, at her best. How I wish their Giselle had been filmed!

An innate gift for partnering – be it with a ballerina, a corps, a choreographer, a student — may have been Denard’s life-long secret: mastery of craft combined with the most generous and un-egotistical spirit. Any dancers can spin or split. But not that many know how to share.

Michaël Denard (1944-2023) : une étoile en partage

Denard Giselle Lys

Michaël Denard. Giselle final. Paris. Photographie Mickaël Lemoine

En 1971, un gars venu du lointain Opéra de Paris arriva comme une brise durant une saison d’ABT à City Center, « comme ça », et non seulement nous étonna mais encore s’empara de nos cœurs.

Tous à New York, gay ou straight, jeunes ou vieux, fauteuils d’orchestre ou fanatiques des hauts de City Center tombèrent également et complètement fou-amoureux de ce superbe invité aux pommettes hautes, insolemment blond et merveilleusement proportionné, Mickaël Denard. Les « guests » à ABT étaient pourtant à la fois la règle et l’exception. Alors qu’avait celui-ci de si spécial ?

Pour beaucoup d’entre nous, l’amour au premier regard se centrait particulièrement dans la zone au-dessous de ses chevilles, joliment cambrées, contrôlées, et connectées à de souples pieds qui pointaient sans effort. À cette époque, nous n’avions pas dans le monde de la danse américaine tant de danseurs si agiles et à la ligne si arquée. Même Noureev, alors idole absolue, devait compenser ses limites avec du cran. Vous souvenez-vous comme Noureev se rassemblait par-dessus ses cinq doigts de pieds plantés dans le sol à la fin d’une variation dans l’espoir qu’on se focalise sur son haut du corps confiant ?  Denard ne semblait pas avoir besoin de quelconque fioriture et la façon dont sa danse irradiait le « c’est naturel ; ce n’est pas un défi » était une révélation.

Mais dans un sens, cela devenait encore meilleur quand vous regardiez au-dessus de ses chevilles et le considériez dans son entièreté : son arabesque, la façon dont il repoussait le sol dans ses sauts légers, son attitude douce et  chevaleresque, ses épaulements naturels enfin. Denard était de ces rares danseurs qui n’avaient rien à prouver à eux-mêmes ; aucune insécurité ; pas de stress.

Mais, comme le reste de sa carrière l’a prouvé, son travail ne se résumait jamais à lui seul. Dans ces années du début des années 70, alors qu’il commençait à développer son partenariat légendaire avec Ghislaine Thesmar en France, Denard avait été « importé » pour donner finalement à une ballerine américaine d’ABT, Cynthia Gregory, un partenaire suffisamment grand et, de ce fait, une chance de briller. Dans ce temps-là, les 1 mètre 70 de cette dernière, si dans la norme aujourd’hui, lui avaient porté préjudice, mais son talent était prêt à exploser. On avait martelé à Gregory l’idée qu’elle était trop grande pour danser les rôles romantiques, et voilà qu’il arrivait, ce cavalier savoureux à ligne étirée venu d’une contrée lointaine. Chaque saison, jusqu’en 1975 – une période si courte – nous ne pouvions nous tenir d’impatience en attendant la venue du meilleur prince et partenaire de Gregory. Paquita, Le Lac des cygnes, un joyeux et primesautier Coppélia, des ballets courts et, par-dessus tout, Giselle. Chaque fois, Denard rendait Gregory si facile à aimer et à mouvoir sur l’espace de la scène. Il lui donnait tellement une taille normale, une légèreté  de feu-follet, une superbe féminité. Que j’aurais aimé que leur Giselle soit filmée.

Un goût inné du partenariat – que ce soit avec une ballerine, le corps de ballet, un chorégraphe, un ou une élève – a dû être le secret de la vie de Denard : une maîtrise de la technique combinée au plus généreux, au moins égotiste des esprits. N’importe quel danseur peut pirouetter ou jeter. Mais ils ne sont pas si nombreux ceux qui sont capable de partager.

Libre traduction, Cléopold

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Giselle de Martin Chaix: symphonie pour femme seule

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

Opéra national du Rhin, Strasbourg, soirée du 20 janvier 2023. Orchestre symphonique de Mulhouse dirigé par Sora Elisabeth Lee

Nous sommes dans ce qui ressemble à un local municipal reconverti, pour un soir, en salle des fêtes. Les publicités défraichies pour le vin situent l’action dans un passé indéfini, mais proche. De même pour les costumes, avec des hommes qui se cravatent encore pour sortir (c’était donc il y a au moins 30 ans) et des femmes en robe cocktail. Mais n’anticipons pas : pour l’instant, la scène n’est occupée que par une jeune femme en robe de dentelle blanche, grande et plantureuse (Audrey Becker), qui danse seule sous les néons, un rien rêveuse, comme en attente. On comprend qu’il s’agit de Giselle.

Mais c’est à d’autres donzelles que le coq du coin, en qui on reconnaît aisément Albrecht (Ryo Shimizu, très convaincant en égoïste narcissique), consacre son attention : il y a Moyna, qui lui fait du gringue, mais qu’il rejette (Noemi Coin), et Zulma, qu’il drague de manière très agressive (Christina Cecchini).

La relecture de Giselle par Martin Chaix rebat toutes les cartes : la musique d’Adolphe Adam cède la première place à des extraits symphoniques de Louise Farrenc, les personnages féminins sont loin de tout archétype romantique, Hilarion est un rôle androgyne, et Bathilde danse vraiment (elle est aussi bien plus chic que les autres, ceci ne change pas).

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

Le premier acte, sous-titré « La foule », pourrait s’appeler aussi « Le bal ». Les danses de couple du corps de ballet, qui s’enchaînent à un rythme ébouriffant, nous parlent clairement de séduction, et les premiers pas de deux dansés par Albrecht charrient une tension qui, nonobstant le style résolument néoclassique du chorégraphe, n’est pas sans rappeler le petit théâtre du désir et des rapports de force de Kontakthof. Mais rien ne pèse : les 40 mn de la première partie sont d’une virtuosité tirée au cordeau.

Il y a, outre le plaisir de la découverte de Louise Farrenc, celui de l’audace gagnante de Martin Chaix dans l’utilisation des passages d’Adam : ce n’est jamais comme on l’attend (la musique de la variation de Giselle au premier acte est dansée par Albrecht, c’est Myrtha qui danse sur celle d’Albrecht au second, etc.), mais chaque proposition marche, aussi bien du point de vue chorégraphique (on entend d’autres accents) que dramatique (on voit d’autres histoires possibles).

Les parties dansées par le corps de ballet et celles des solistes s’entrelacent ; Martin Chaix joue de la répétition de certains motifs, et, en écho à la construction de la 1e symphonie de Farrenc, fait constamment monter la pression, du flirt Giselle-Albrecht à la confrontation finale – où Albrecht voit son double-jeu confondu –, en passant par les interventions d’une Bathilde altière (Susie Buisson) et quelques quiproquos vestimentaires.

L’ensemble est impressionnant, bien servi par une compagnie en pleine forme : les mecs ont des pieds superbes et réussissent tous leurs double-tours en l’air dans un unisson qu’on n’a pas vu tous les soirs à Paris dans le Lac. Leur danse acérée fait penser à celle de Vincent Chaillet (qui participe à la production). Les filles font preuve d’un joli travail de pointes (c’est le jour et la nuit par rapport à ce qu’on a pu voir du temps d’Ivan Cavallari), et maîtrisent avec aisance une partition assez risquée. Bruno Bouché, à la tête du Ballet de l’Opéra national du Rhin depuis 2017, a manifestement fait du beau boulot, et le résultat donne bien envie d’aller plus souvent suivre les créations strasbourgeoises.

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

Giselle, Martin Chaix – BOnR © Agathe Poupeney

La seconde partie nous fait découvrir « la bande à Myrtha », qui promène sa révolte sur un parking en lisière de forêt, éclairé par une lumière blafarde. Dans cette assemblée mixte, à la fois bigarrée et sombrement vêtue (c’est l’acte noir), la longiligne Myrtha (Deia Cabalé) fait figure d’icône punk. Une spectatrice derrière moi murmure une explication à son voisin : « c’est la déesse».

Nous sommes pourtant loin de l’univers fantastique de Théophile Gaultier : le projet de Martin Chaix et de sa dramaturge Ulrike Wörner von Fassmann consiste à imaginer comment réagiraient, à la tromperie d’Albrecht, les Giselle et Bathilde d’aujourd’hui. Sans surprise, elles sont moins promptes au pardon. L’ennui est que, sans mort à la fin du premier acte, le drame manque singulièrement de tranchant.

Dans la seconde partie, parsemée à tous vents de citations de Coralli et Perrot, entre tricotage d’entrechats de volée et traversées de scène des Willis, la narration s’éparpille : Myrtha a le mal de vivre, Giselle est furibarde, Bathilde veut se venger, Hilarion (Marin Delavaud) tente de voler un baiser à Giselle, on se fait de grands « hugs » collectifs, et l’unanimité se forge contre le méchant du moment.

Le passage où Albrecht se fait presque lyncher par la foule est assez malaisant. Cela rend plus sensible la douceur du pas de deux de la réconciliation entre Giselle et Albrecht, qui ne débouche cependant pas sur le remariage : les deux protagonistes s’embrouillent et se séparent. Les dernières évolutions sur scène de la demoiselle sonnent comme une célébration de la liberté dans le célibat. En cela, cette Giselle est bien de son temps.

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