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Carla Fracci (1936-2021). Seen

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Carla Fracci, curtain call after La Sylphide at the MET. Late 1970’s. Photography Louis Peres

L’article est traduit en français. Voir plus bas. 

One Saturday in the early 80’s in Manhattan, I ambled over to the wonderfully eccentric Ziegfield Stationary Store on 7th Avenue off 58th street to once again dig into their bins of 8×10 photographers’ prints for sale.  And there she was. That snap you can see to the side :  Carla Fracci, La Sylphide, bowing in front of the gilded weight of the curtain at the Met. And the print was by Louis Peres! He had always been the kindest person hanging around in standing room. Years before that shot, he once lifted tiny me up to see better in Orchestra standing room while pushing aside a larger dance fan, losing the chance at a perfect shot. When we would find each other in the viciously contested Grand Tier standing zones, all I had to do was put my chin on the red velvet hand rest and lean into him in order not to be squashed. Louis Peres was a real gentleman with an impeccably reactive eye for dancers.

Reactive eyes, yes. Fracci had them, too. And the best of arms, which always seemed to be touching and curling around something inside or just beyond the air. Whether as Giselle or as Swanhilda or as La Sylphide, she would unfold and extend them out with unaffected purpose, like a master sailor putting out two sails and letting them be aloft, trusting them to waft in tune with the soft breeze.

I am sure that Paolo Bortoluzzi, Michaël Denard, Ivan Nagy, or Erik Bruhn, along with thousands of spectators, would say she was the best of partners. Those eyes that saw. And then the way that torso would lift up and out. Those long arms always gently billowing out as if unwilling to hurt the air. Her lovely heart-shaped face and heart-shaped feet.

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Playbill : Carla Fracci’s last performance with ABT. Early 1990’s.

The last time I saw Carla Fracci dance was at her farewell performance for ABT in Antony Tudor’s Jardin aux Lilas.  The reluctant Edwardian-era damsel has finally resigned herself to being married against her will to an older man she does not and cannot love. I don’t remember how old she was that night — fifty-five maybe?  — yet she remained the very image of a young dark-eyed heiress straight out of Henry James, passionate and innocent in equal degrees. But something more happened, as it always did with Fracci… .The music was normal tempo — Fracci had never been one to hold up a conductor –but time slowed down as in the best-edited Hollywood movies. The way that Fracci inclined her head to the cast one by one during those last measures insinuated itself to Chausson’s. The way I saw the despairing violin softly weep will always remain seared into my mind’s eye. Music made visible.

As she slowly addressed each member of the wedding party exactly and as simply as Tudor’s choreography dictates – to one politely with a tip of the head,  to another yearningly from the bottom of the neck, then rigid from fear from deeper down the spine, the chest sucked in  — time seemed to stop. Because we in the audience were the ones who had stopped breathing, all desperate to hold out a comforting hand to this young woman who seemed so real. It wasn’t the first time I’d seen her have that effect on a full house  — the mad scene of Giselle with that one strand of hair! — but as I knew this was the last time that I would ever be able to feel her grace extending out to me from a stage…

Did I actually see what I thought I saw? Any photograph by Louis Peres must have the answer.

Un samedi du début des années 80, à Manhattan, je déambulais en direction du merveilleusement excentrique Ziegfeld Stationary Store au croisement de la 7eme avenue et de la 58e rue pour, une fois encore, farfouiller dans leurs bacs de soldes de tirages de professionnel au format 8 par 10. Et elle était là, cette photo ci-contre : Carla Fracci, La Sylphide, saluant devant le rideau lesté d’or du Met. Et le cliché était de Louis Peres! Louis avait toujours été le plus attentionné des habitués qui hantaient les standing rooms. Des années avant cette photographie, il avait soulevé la petite fille que j’étais alors pour me permettre de voir depuis les places debout de l’orchestre, poussant même un imposant membre du public et ratant par là-même l’occasion d’un clic parfait. Lorsque nous nous retrouvions dans l’aire impitoyablement disputée des places debout du Grand Tier, tout ce que j’avais à faire était de mettre mon menton sur le rebord en velours rouge et me coller à lui afin de ne pas finir écrasée. Louis Peres était un vrai gentleman ET un œil impeccablement réactif aux danseurs.

Des yeux réactifs, oui, Fracci en avait elle aussi. Et les plus jolis des bras, qui paraissaient effleurer et s’enrouler à l’intérieur et même au-delà de l’air. Que ce soit en Giselle, en Swanilda ou en Sylphide, elle les déplierait et les étendrait avec une attention sans affectation, comme un marin déploierait sa voile et la laisserait prendre le vent, confiant dans sa capacité à se mettre à l’unisson de la brise légère.

Je suis certaine que Paolo Bortoluzzi, Michaël Denard, Ivan Nagy ou Erik Bruhn, comme les milliers de spectateurs qui l’ont vue, diraient qu’elle était la meilleure des partenaires.

Ces yeux qui voyaient… et puis la façon dont son torse s’élevait puis se déployait ; ces longs bras flottant toujours comme s’ils voulaient éviter de blesser l’air; son joli visage et ses jolis pieds en forme de cœur.

La dernière fois que je vis Fracci danser fut pour ses adieux à ABT dans Jardin aux Lilas d’Antony Tudor. La réticente demoiselle de la période édouardienne s’est finalement résignée à un mariage, en dépit de son inclination, avec un homme plus âgé qu’elle n’aime et ne pourra aimer.

Je ne me souviens plus de l’âge qu’elle avait ce soir là – 55 ans, peut-être? – cependant, elle demeurait l’image même d’une jeune héritière à l’œil noir tout droit sortie de Henry James, à la fois passionnée et innocente. Mais quelque chose de plus arriva, comme souvent avec Fracci… La musique était au tempo normal – Fracci n’a jamais été du genre à diriger un chef d’orchestre – mais le temps lui-même s’est ralenti comme dans ces films hollywoodiens au montage impeccable. La manière dont Fracci inclinait sa tête en direction de chacun des membres de la distribution s’insinuait dans les dernières mesures de la partition de Chausson. La façon qu’avait le violon désespéré de doucement sangloter restera toujours scellée dans mon esprit. La musique rendue visible.

Tandis qu’elle s’adressait à chacun des membres de la noce aussi exactement et simplement que la chorégraphie de Tudor le requiert – à l’un poliment avec un signe de tête, à un autre tendrement depuis la naissance du cou, puis rigide de peur plus bas dans la colonne vertébrale, la poitrine rentrée, le temps semblait arrêté, parce que nous, dans le public avions retenu notre souffle, voulant tous désespérément tendre une main réconfortante à cette jeune femme si réelle. Ce n’était pas la première fois que je l’avais vu avoir cet effet sur une salle entière – cette scène de la folie avec juste une mèche de cheveux lâchée! – mais comme je savais que c’était la dernière fois que je serais en mesure de ressentir sa grâce se propager de la scène jusqu’à moi …

Ai-je vraiment vu ce que j’ai cru voir ? Toute photographie de Louis Peres contiendra la réponse.

Libre traduction de Cléopold

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La Belle au bois dormant d’ABT : l’historique, le traditionnel ou l’authentique ?

Bastille salleThe Sleeping Beauty (Tchaîkovsky, Ratmansky d’après Petipa dans la notation Stepanov, American Ballet Theatre. Opéra Bastille les 4, 6, 7 et 10 septembre, matinée.

Demandant à ce dilettante de James son avis sur la « reconstitution » Ratmansky de la Belle au Bois dormant présenté par ABT, j’ai obtenu cette réponse :

« Je ne suis ni pour ni contre les reconstitutions chorégraphiques, pourvu que mon plaisir de spectateur soit contenté (chez les Balletonautes, les rôles sont strictement assignés, et aucune fée penchée sur mon berceau ne m’a donné l’érudition en partage). L’archéologie technique me laisse aussi assez froid : danser comme on faisait en 1890, sachant que la technique a évolué, m’intéresse aussi peu que d’écouter sur de vieilles cires Lillian Nordica chanter Wagner au Met en 1903. »

Pour être à l’emporte-pièce, cette déclaration sur la reconstitution n’est pourtant pas loin d’être la mienne. Mais comme il paraît que j’ai reçu « le don de l’érudition », je vais m’exprimer beaucoup plus longuement.

Pour les œuvres musicales, mais particulièrement les œuvres chorégraphiques, qui n’ont longtemps survécu que par la transmission orale de leurs interprètes sans même le concours de vieilles cires, une subtile distinction doit être faite entre ce qui est « historique » (ou archéologique) et ce qui est « traditionnel » (ce que, de manière consensuelle, on trouvera dans à peu près toutes les productions d’une œuvre classique) avant même de se poser la question de ce qui est authentique.

Une production? Bakst, 1921.

Rideau d'intermède d'après Léon Bakst

Rideau d’intermède d’après Léon Bakst

L’élément qui semble le plus simple à reconstituer dans un ballet lorsqu’on veut se frotter à l’archéo-chorégraphie est la production. Pour la Belle au Bois dormant, cette option a déjà été tentée moult fois depuis la création du ballet en 1890. La première fois, en 1921, le succès esthétique avait été complet. Il s’agissait de la production « traditionnelle » des Ballets russes de Serge de Diaghilev. C’est à cette version, et non à celle de 1890, que la production Ratmansky fait référence. Le chorégraphe a demandé à son décorateur d’évoquer la splendeur des décors et des costumes de Léon Bakst. C’était mettre la barre un peu haut et c’est dommage. Car sans cette référence écrasante, la production américaine, qui se laisse globalement regarder, aurait évité certains écueils.

Pour faire ressurgir la magie d’une production, il faut nécessairement l’adapter voire la transposer. Reproduire des toiles peintes à l’identique et les inonder de lumière crue ne sert à rien qu’à donner du ballet un aspect vieillot. Pour les costumes, c’est encore pire. Les étoffes d’autrefois, plus épaisses et pesantes, étaient brodées à la main. Elles étaient souvent superbes à voir de près mais pouvaient manquer de relief de loin. Pour leur en donner, Léon Bakst avait par exemple choisi des options chromatiques souvent osées. Les matériaux modernes, requis par les exigences techniques de la danse actuelle, sont beaucoup plus légers. Remplacer deux lais de tissus de couleurs différentes cousus ensemble par de la peinture ou surcharger un léger costume de motifs surimposés n’est jamais d’un bon effet.

Sans tomber dans certains excès « acétate » d’une autre reconstruction de la Belle, celle du Marinsky, cette présente mouture n’évite donc pas toujours le croquignolet ou le ridicule. Il y a par exemple un pauvre hère, cavalier d’une des fées du prologue, qui est affublé d’une grenouillère rose à volants dont il doit cauchemarder la nuit. Les atours des fées, qui cherchent à reproduire les tutus courts en tulipe mouillée des années 20 (qu’on faisait ainsi tombants parce, non lavables, ils duraient plus longtemps que les plateaux) ne sont pas toujours du meilleur effet. Celui de la fée violente, surchargé de motifs criards qui ressemblent de loin à des cocottes en papier, donne l’impression que cette dernière a volé la coquette nuisette de sa maman pour jouer à la princesse. Lorsqu’on en arrive aux costumes évoquant les plus célèbres dessins de Bakst, on est nécessairement déçu. La confrontation de l’aquarelle du loup de l’acte III avec le costume réalisé tue littéralement le rêve.

En fait, c’est dans les moments où Richard Hudson, le décorateur et costumier, se libère de l’influence de Bakst que le résultat est le plus probant. Les fleurs de lilas qui descendent des cintres au moment de la mise en sommeil du royaume sont une jolie idée (Diaghilev avait voulu un effet de toiles montantes qui avait d’ailleurs complètement raté le soir de la première, lui causant une mémorable crise de nerfs). À l’acte 3, les costumes des garçons casqués de la mazurka, avec leurs tonnelets baroques, ont le charme de l’inattendu.

Une chorégraphie? Petipa-Stepanov, 1890.

D’un point de vue chorégraphique, le principal intérêt de cette version est censé résider dans son retour à l’original de Petipa conservé dans la notation Stepanov. La première réserve qu’on émettra est la suivante : pourquoi avoir évoqué la production Bakst si c’était pour restaurer la chorégraphie originale de 1890 ? Si selon Carlotta Brianza, la créatrice d’Aurore en 1890 qui fut la Carabosse de la version des Ballets russes, le premier acte (prologue et anniversaire d’Aurore) était conforme à ce qu’elle avait dansé, on sait que cette mouture 1921 avait été truffée de chorégraphies additionnelles par Nijinska (notamment, une autre variation pour Aurore dans l’acte de la vision). La réponse est sans doute que les ajouts Nijinska n’étaient pas mémorables et ont été perdus.

Et c’est là qu’on rejoint le thème énoncé plus haut de l’historique opposé au traditionnel afin d’atteindre une forme d’authenticité. Ce qui a fait de la Belle un grand ballet et pas seulement la sensation de l’hiver 1890, est-ce la version originale ou est-ce le texte traditionnel, produit d’une lente distillation ? Était-il par exemple vraiment nécessaire de ressortir des cartons la variation de Carlotta Brianza pour l’acte de la vision sur un numéro extrait du pas des Pierres précieuses ? Cette interpolation musicale avait déjà été épinglée comme amusicale par le chef Ricardo Drigo qui dirigeait l’œuvre à la création. Le plaintif solo du hautbois et la chorégraphie tout en suspension que l’on donne traditionnellement aujourd’hui conviennent bien mieux à la scène du rêve et à son héroïne. Effacer toutes les variations masculines avant le troisième acte pour le prince aide-t-il a créer un personnage ? Assurément pas. La variation de la chasse, éludée ici car non « historique », aide pourtant à cela.

L’exactitude philologique n’a d’intérêt que si elle apporte quelque chose au présent. Dans le cas de la musique ancienne et baroque, elle a permis, à partir des années 70, de faire écouter autrement des pages que les orchestrations plus riches et les instruments modernes du XIXe siècle avaient fini par figer. Mais en danse, il n’y a pas d’instruments anciens à faire sonner. Le recours au pied pointé en demi-pointe en fin de variation peut-il apporter quelque chose aux danseurs d’aujourd’hui ? Sans doute pas. On peut en effet supposer qu’il était le résultat d’un haut du corps placé plus en arrière car les danseurs d’alors étaient moins montés sur leur jambe de terre. Aujourd’hui, ces finals ne font que déséquilibrer les danseurs et choquent l’œil du public. De même, débouler en parallèle avec un genou moins tendu ou sur les demi-pointes donne sans aucun doute de la vitesse, mais voilà un demi siècle que Balanchine s’est chargé de faire évoluer la technique pour éviter désormais aux danseurs de recourir à ces procédés disgracieux.

Secouer le diktat du lever de jambe ou du grand jeté à 180°, restaurer certains pas moins usités (Aurore exécute notamment des petits pas entre l’assemblé et le failli dans la scène du rêve et jette en développant la jambe de devant) pourrait sembler une approche plus fructueuse. Mais dans ce cas ABT est-elle la compagnie idéale pour cette version ? Les danseurs du corps de ballets ont été entrainés en vue de l’efficacité immédiate. Les pas de liaison ne semblent pas être leur fort. Or, toute la chorégraphie en est truffée. Du coup, tout le monde a parfois l’air un peu contraint. La présentation du pied ne semble pas non plus être au centre de l’enseignement de cette école américaine. Cela donne parfois de pénibles visions lorsque le corps de ballets féminin se pose en demi-attitude de profil. Certains appendices semblent ne pas appartenir à la jambe dont ils sont pourtant le prolongement.

Lorsque le texte « historique » est manquant –notamment pour les pas féminin du corps de ballet dans l’acte de la vision- et que Ratmansky se réfère –paresseusement- à la « tradition » sans créer de pont avec le reste du texte archéologique, le corps de ballet peut alors s’en donner à cœur joie pour s’exprimer enfin … Et c’est pour le meilleur.

Apothéose.

Apothéose.

Du côté des solistes, les fortunes sont diverses.

Selon James, qui a vu la distribution de la première, le bilan est plutôt négatif :

« La Belle au bois dormant me fait habituellement l’effet d’un shoot à l’hélium. Avec la version Ratmansky-retour-à-Petipa donnée par l’ABT, je reste fermement à terre. Aucune impulsion ne me lève de mon fauteuil. La soirée dégage une impression d’empesé et de contraint qui contredit mes attentes de spectateur. Est-ce la faute à la production ou à l’exécution ? Je n’en sais trop rien, n’ayant vu qu’une distribution et – coquin de sort – n’étant sans doute pas tombé sur la plus palpitante.

Cette Belle abonde en temps d’arrêt, que les danseurs ont l’air de prendre pour des temps morts. L’immobilité pourrait être une respiration, une préparation, un petit répit tendu vers la suite. Pour l’essentiel, les solistes et demi-solistes que j’ai vus au soir du 3 septembre n’y voyaient que du vide.

Gillian Murphy, technique raide autant que solide, semble se forcer à des poses « clic clac » sans adhérer au style précieux requis par le chorégraphe. Ça devrait être délicat et ça paraît forcé.

Au deuxième acte, le rôle du prince se limite à une prestation de piquet inexpressif. Cory Stearns fait très bien l’affaire. Ce danseur, que j’avais une fois repéré en summum de l’insipide dans Thème et Variations (tournée de l’ABT à Londres en février 2011), danse sa variation de l’acte du mariage tout petit et pas précis. On a envie de fermer les yeux. Et le pas de deux se révèle si précautionneux qu’on perd toute surprise et tout plaisir aux pirouettes finies poisson. »

Pour ma part, ayant vu trois distributions, j’ai été plus chanceux. Le 6, Stella Abrera, pourtant affublée d’un tutu un peu criard à l’acte 1, parvient à se plier avec grâce aux afféteries régressives de la chorégraphie. Sa ligne toujours étirée, son mouvement plein et constant séduisent. Si elle n’a pas d’équilibres ébouriffants elle dégage une impression de sûreté qui rend plausible la princesse. À l’acte 2, plus charmeuse que rêveuse, elle forme un très beau couple avec l’élégant Alexandre Hammoudi. Il nous a été difficile de juger de la technique de ce beau et long danseur dans la mesure où nous découvrions sur lui l’unique variation dévolue au prince dans cette version ; et autant dire qu’elle n’est pas payante : pas de bourrés battus et sissonnes croisées, petites gargouillades en remontant, une demi diagonale de jetés avec accent sur le coupé et un final de brisés de volée qui fait cruellement double emploi avec ceux de l’oiseau bleu. Dans la coda, les jetés ciseaux d’ouverture sont remplacés par des pas de mazurka qu’on avait déjà vus exécutés par le prince de Cendrillon (un intermède souvent coupé dans les versions traditionnelles).

Le 7, C’est Isabella Boylston qui se présentait dans le carcan de la notation Stepanov du ballet de Petipa. Autant dire la délicatesse ne fait pas partie de son répertoire. Sa princesse saute de joie à la perspective du mariage, prend d’autorité la main des princes, brusque certaines pauses pour marquer les tutti d’orchestre (sa conception de la musicalité ?). Ses épaules restent fermées et ses ports de bras sont disgracieux. Elle n’est pas spécialement évanescente non plus dans la scène du rêve. Tout son travail est projeté avec trop d’énergie. Ce défaut sera aussi sensible lorsqu’elle interprétera Florine le 10 en matinée. Son partenaire, Joseph Gorak a plus de charme. Son prince est véritablement charmant (quand Hammoudi était charmeur) et la variation du troisième acte lui convient mieux en raison de son port plus compact.

Le 10, Sarah Lane, qui nous avait déjà séduits le 6 en Florine (il semble qu’aucun des oiseaux bleus n’a vraiment retenu notre attention) nous conquiert en Aurore. Abrera enchantait par la coordination du mouvement et par la ligne, Sarah Lane obtient le même effet grâce à la prestesse de son bas de jambe et à sa capacité à rendre son buste léger par-dessus la corolle du tutu. Durant l’acte de la vision, son fouetté de l’arabesque à la quatrième devant émeut par son caractère suspendu. On retrouve en elle toutes les qualités qu’on a demandées aux danseurs de toute époque, qu’ils déboulent les jambes en dedans ou en dehors, qu’ils les lèvent à l’oreille ou pas : celle de donner une direction et des oppositions à leur danse. En face de cette bien jolie Aurore, Herman Cornejo, assez en retrait dans l’acte de la vision, scintille littéralement dans le pas de deux de l’acte 3 où il cisèle sa variation. Mais pas seulement. De toutes les régressions historiques imposées à la chorégraphie traditionnelle, on apprécie alors pleinement, dans l’adage, le remplacement de l’arabesque penchée (voir forcée) de la princesse près du prince à genoux par un enlacement moins acrobatique mais plein d’un touchant abandon. Sarah Lane et Herman Cornejo sont, si je ne me trompe, le seul couple à avoir également sacrifié la série des poissons pour une série de pirouettes terminées en un curieux penché de la ballerine, placée quelque part entre la quatrième et la seconde.

Durant cette matinée, Devon Teusher, que nous avions déjà apprécié en fée coulante et en diamant, introduisait elle aussi une variante à la chorégraphie de la fée Lilas. La version, un peu répétitive et convenue à base de passés jetés en diagonale exécutés par Veronika Part laissait place à des relevés en arabesque ou en promenade attitude plus exaltants.

Cette possibilité de choisir « sa » version d’un rôle en fonction de sa sensibilité ou de ses capacités est peut-être la leçon la plus fructueuse que donne la version imparfaite mais honnête de Ratmansky : les anciens étaient coutumiers de ces entorses à la lettre. C’était, avec raison, pour conserver au texte tout son esprit.

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