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Vous reprendrez bien un peu de Lac des cygnes! Bilan, Perspectives…

lac-arabesqueAvec un sens du timing qui n’appartient qu’à eux, les Balletonautes vous proposent leur bilan du Lac des cygnes à l’Opéra de Paris qui a clôturé l’année 2016. Vous reprendrez bien un peu de Lac des cygnes ? Cette série s’offrait en fait comme une sorte de charnière. C’est peut-être le 31 décembre 2016 que s’achevait réellement l’ère Millepied avec en prime une nomination. Désormais les regards se tournent vers la nouvelle directrice et sa première saison que nous commenterons sans doute ultérieurement.

Une fois encore, l’équipe n’a pas chômé. Lors de la reprise 2015, Cléopold s’était intéressé à la lente histoire de transmission du ballet, partant de la production mal aimée de Moscou en 1877, qui conduit à la version de Rudolf Noureev créée à l’Opéra en 1984. Pour cette mouture, Fenella a écrit avec son humour habituel un plot summary, paru en deux langues, où elle explique pourquoi l’actuelle version du ballet de l’Opéra est devenue sa préférée parmi les multiples propositions faites autour de ce même ballet.

En termes de représentations, les Balletotos ont également été très présents. Sur les dix-huit soirées ouvertes à l’ensemble du public, ils en ont vu huit.

Les couples principaux

À vrai dire, leurs distributions sont moins nombreuses. Et comment faire autrement ?

Après le retrait du duo Hoffalt/Hecquet, il y aura eu au final quatre distributions et demie pour le couple principal (la configuration du 31, date unique pour Léonore Baulac, était la dernière d’une longue série pour Mathias Heymann). La nouvelle directrice de la danse, qui avait décidé de limiter la distribution du couple central aux étoiles, cantonnant par là-même les premiers danseurs au rôle de remplaçant, a eu, en quelque sorte, la chance du débutant. Le couple de la première, réunissant Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann a vaillamment survécu à huit représentations.

Nous avons vu quatre d’entre elles. Le couple Ould-Braham-Heymann, assez unanimement apprécié, a créé un petit flottement au sein de la rédaction. Fenella, qui a vu la Première, est revenue enchantée par ce couple qui, refusant tout lyrisme facile des membres ou des sentiments, compose un tableau subtil et élégant d’amours naissantes. Du coup, elle cite à foison Honneurs et Préjugés de Jane Austin.

James, cet incorrigible gourmand, a vu les représentations du 10 et du 29 décembre. Cette distribution reste pour lui « La distribution-phare ». Il reconnait néanmoins que :

« Si l’on parle de virtuosité chez les filles, aucune Odile n’est en tous points ébouriffante – variation lente enlevée avec style et fouettés parfaits – comme ont pu l’être une Letestu, une Gilbert ou une Pujol par le passé (pour ne prendre que des exemples récents). »

Le soir du 13 décembre, c’est peut-être le cygne noir un peu en retrait de Myriam Ould-Braham qui a laissé Cléopold sur le bord de la route.

« Elle, est tout en placement, sans lyrisme exacerbé (sa variation aux développés). Il y a chez elle un caractère inaccessible qui, pour autant, ne peut être qualifié de froideur. Elle reste charnelle. Une connexion corporelle s’instaure avec Heymann. Le partenariat à l’acte deux est admirable. Quelque chose donne l’impression que Siegfried ne la touche pas vraiment même lorsqu’ils sont enlacés. Est-ce pour marquer le caractère rêvé du cygne ? En fait, ce n’est que dans la séparation que point la passion. Hélas, à l’acte trois, ce parti-pris du moins ne paye pas forcément. C’est joli (notamment les 3 premières séries de tours attitude en dehors) mais pour défendre cette politique exigeante du restreint, il faut que tout soit immaculé, ce qui n’a pas été le cas (le quatrième tour attitude est manqué ainsi que la fin des fouettés, de surcroit beaucoup trop voyagés). A l’acte 4, le mal est fait. Myriam Ould-Braham reste une idée d’Odette et ça ne me touche pas. Pas encore du moins. Avec une petite pointe d’autorité en plus, cette vision du rôle, sans concessions et sans chichis, est faite pour me plaire. »

Par un curieux renversement des valeurs, Cléopold a assisté le lendemain (le 14) à ce qui a été peut-être l’unique date où le couple de la deuxième distribution, Amandine Albisson et Mathieu Ganio, plutôt boudé par la critique, a complètement donné sa mesure à l’issue d’une représentation techniquement maîtrisée. Le miracle fut vraisemblablement de courte durée. Le 19 décembre, pour la même distribution, James ressortait l’œil sec de l’Opéra : le damoiselle lui avait paru trop appliquée et le damoiseau pas au mieux de sa forme.

En fait, James place le coup d’essai O’Neill/Révillion (le 22/12) en second en termes d’émotion et de belle danse devant le couple « étoilée-étoilable » du 28 décembre. Pour James, le sujet Révillion s’est montré plus brillant durant l’acte III que Germain Louvet au soir de sa nomination (le 28/12). Ludmila Pagliero reste pour James plus une jeune fille qu’un être surnaturel et Germain Louvet, en dépit de ses grandes qualités techniques, lui parait un tantinet terre-à-terre spirituellement.

Et les étoilés

Au soir du 31, tout le monde avait quitté Paris. Nous n’avons pas vu l’Odette de Léonore Baulac qui a entrainé sa nomination. Comme d’autres, nous aurions bien eu quelques autres noms à placer avant les deux nominés de 2016. Pourtant, on est toujours contents pour les personnalités étoilées… Les deux danseurs ont de surcroît montré qu’on pouvait compter sur eux en de maintes occasions durant l’ère Millepied. Avec eux, on a d’ailleurs presque l’impression d’avoir assisté au dernier acte de la direction précédente plutôt qu’au premier de la suivante.

L’Opéra de Paris aura orchestré les nominations avec un sens éprouvé de la communication : ceux qui espéraient la nomination de Germain Louvet à l’issue de sa dernière représentation le 30 en ont été pour leurs frais (il fallait bien ménager quelques jours entre les deux promotions de la fin 2016). S’il faut « du nouveau » pour que la grande presse parle de l’Opéra de Paris, pourquoi pas ? Reste à éviter les signes avant-coureurs cousus de fil blanc (« Germain Louvet : un prince est né » dans Le Figaro après la représentation du 25 décembre). Et puis, un peu de mesure côté journalistique ne serait pas de trop : à tweeter qu’elle commençait à « trouver le temps long » pour Léonore Baulac, Ariane Bavelier énerve : être première danseuse 364 jours n’est pas un calvaire, et que n’a-t-elle dit par le passé sur des nominations bien plus longtemps attendues ?

Les rôles solistes : perspectives, espoirs, regrets

Il n’y a pas que le couple principal qui manquait de variété pour cette mouture 2016. Les Rothbart n’ont pas été pléthore. Ce sont principalement Karl Paquette (1ère distribution) et François Alu (2ème distribution) qui se sont partagé le double rôle du tuteur-magicien (les Balletotos n’ont hélas pas vu Jérémy-Lou Quer). Le premier a accompli une longue marche depuis ses premières distributions dans le rôle au début des années 2000. Le danseur trop jeune, trop blond, techniquement en-deçà d’autrefois s’est approprié pleinement le rôle au moins depuis la dernière reprise. François Alu, plafonné cette saison à ce rôle (il avait dansé Siegfried en 2015) a fait feu des quatre fers pour compenser. Lorsque le couple en face est dans un bon jour, cela rajoute au plaisir d’une soirée (le 14), quand il l’est moins (le 19), cela la tire vers le bas.

C’est James qui a vu la plus grande variété de pas de trois :

« le trio réunissant Sae Eun Park, Séverine Westermann et Fabien Révillion est désavantagé par la danse scolaire de Mlle Park, tandis que M. Révillion nous régale d’une superbe diagonale de cabrioles (soirées des 10 et 19). D’autres configurations s’avèrent plus équilibrées, avec ce qu’il faut de vaporeux dans la première variation féminine (Héloïse Bourdon le 19, Marine Ganio le 28, Léonore Baulac le 29), d’à la fois moussu et vivace dans la seconde (Fanny Gorse le 19, Eléonore Guérineau le 28, Hannah O’Neill le 29).

Chez les hommes, pas mal de prestance (Jérémy-Loup Quer le 22, Axel Ibot le 28), mais pas d’extase absolue, et personne – pas même Révillion – pour emporter l’adhésion dans le manège de grands jetés-attitude. Le 29, François Alu inquiète un peu : à trop vouloir épater la galerie, ce danseur perd en longueur et propreté. »

Cléopold ajoute de son côté à son panthéon personnel la prestation de Germain Louvet dans ce pas de trois. Ses sissonnes à la seconde et son manège final furent un plaisir des yeux (soirée du 13).

Et puis il y a parfois la petite pointe de regret qui sourd. James note :

« Le 10 janvier, surprise (je ne lis pas les distributions en détail), un tout jeune homme frisé fait son apparition dans la danse napolitaine. J’écarquille les yeux : c’est Emmanuel Thibault, à la juvénilité et au ballon quasiment inchangés depuis son entrée dans le corps de ballet. »

Cléopold s’était fait la même remarque, contemplant tristement Emmanuel Thibault (seulement premier danseur, vraiment ?) continuer à insuffler quelque chose de spécial à ce rôle demi-soliste aux côtés de sa talentueuse partenaire, Mélanie Hurel, qui a à peu près été essayée dans tous les grands rôles du répertoire (Casse Noisette, La Sylphide, Giselle…) sans jamais être finalement propulsée au firmament. On y pense en voyant la jeune génération prometteuse se frotter au même passage : James remarque par exemple une jolie complicité de partenariat entre Jennifer Visocchi et Paul Marque (les 22 et 28 décembre).

Le corps de ballet enfin… presque

L’excellence du corps de ballet n’est plus à prouver. Cette série l’a confirmé bien des soirs. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit exempt de quelques irrégularités. Au premier acte, les quatre couples principaux de la valse se sont montrés par moments en défaut de synchronisation (surtout en début de série). Rien de tout cela, au soir du 29, avec la phalange de choc Boulet/Bourdon/Ganio/Galloni (pour les filles) / Gaudion/Ibot/Révillion/Botto (pour les garçons), parfaitement à l’unisson. À l’acte deux, la ligne de cygnes côté jardin affichait une curieuse incurvation après la quatrième danseuse. Ces petites scories appellent à la vigilance pour l’avenir.

Un avenir pas si proche. Ce n’est hélas pas la saison prochaine, grand désert du classique, qui nous donnera l’occasion d’en juger.

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Un bilan en sous-sol

Noir absolu. Léger bourdonnement atténué du trafic dans la rue Auber. Lointain ressac d’eau.

Photo Jacques Moatti extraite de l'excellent "L'Opéra de Paris", éditions Adam Biro, 1987.

Photo Jacques Moatti extraite de l’excellent « L’Opéra de Paris », éditions Adam Biro, 1987.

James (plaintif) : « Mais qui a éteint la lumière ! Et qu’est-ce qu’on fait là ? Encore une de vos idées Cléopold ! »

Cléopold (indigné) : « Mais je n’y suis pour rien ! Vous n’avez pas de briquet ?

James : « Vous ne savez donc pas, depuis tout ce temps que je suis non-fumeur ? Et vous ? … Des allumettes, peut-être ? »

Cléopold  (agacé) : « Bien sûr que non… (pause) Je savais bien que j’aurais dû insister auprès de Fenella pour qu’elle m’accompagne. Au lieu de ça j’ai… »

Une voix caverneuse : « Toujours aussi empotés, à ce que je vois ! »

Cléopold et James : «AAgggggggrrrhhhhhhhhhhhh !!!!!! »

La lumière s’allume. Décor digne d’un tombeau d’empereur romain. Pierres taillées rustiquées et additions de cloisons en briques.

Cléopold : « James, décrochez-vous de ma veste, vous la déformez ! (un regard peu amène vers le propriétaire de la voix) Heureusement que nous ne sommes pas cardiaques… Vous avez de ces façons de vous introduire, Poinsinet…  (scrutant son interlocuteur) et d’ailleurs, je dois avouer que je ne suis guère plus rassuré maintenant que la lumière est rallumée… Non, mais c’est quoi cette trogne de carême !»

Poinsinet (dramatique) : « ah ! Mes amis ! »

James (le sourcil relevé) : « Quand vous dites ça Poinsinet, c’est qu’on est parti pour une jérémiade »

Poinsinet (outré) : « Mais vous ne savez pas les nuits que je passe depuis le 4 octobre… Tenez ! (montrant une porte métallique d’une couleur indéfinissable) Non, mais vous avez lu? »

Cléopold (s’approchant) : « Tiens, il y a une plaque dorée toute neuve (se penchant et lisant) “Gigi, suscitatrice d’émotion depuis 19.. ” Suscitatrice ? »

James (indigné) : « Mais c’est quoi ce barbarisme ?»

Poinsinet : « Oui ! Gigi, la nouvelle fantômette de l’Opéra ! Vous avez bien dû lire ça quelque part ! “L’ex-danseuse et chorégraphe Brigitte Lefèvre se désincarne sur France Culture”… »

James : « des élucubrations de journalistes ! »

Poinsinet : « Non, non, elle est bien là ! Vous fûtes fort galant, Cléopold, de ne pas lire la plaque jusqu’au bout. Mais moi, je vous le dis ! Dans quatre matins, Les Mirages de Lifar, ce sera elle, comme Bayadère de Noureev, comme Robbins à l’Opéra  !! Parce que je ne vous cause pas de l’after de la soirée du 4! Non mais un boucan… J’étais tranquillement pelotonné dans mon petit cubiculum récupéré après le départ des voix fantômes de l’Opéra (en aparté) –Eh oui, la chambre a été désamiantée ! (reprenant) quand tout à coup j’ai entendu du raffut dans la cellule voisine. Quelqu’un chantait – faux – et beuglait à pas d’heure des tas d’élucubrations fantaisistes  du genre :   “Je n’ai pas été étoile de l’Opéra de Paris, Benjamin et Rudolf non plus !” Ou encore : “je défendrai mon bilan, le cul sur la commode, le cul sur la commôôôôôdeuh !” Et tout ça chanté à tue-tête je vous dis ! »

Cléopold, médusé : « pas possible ! »

Poinsinet : « J’ai bien essayé d’être bon voisin. J’ai poliment frappé, dit que j’avais eu une journée difficile et si mon aimable nouvelle voisine etc. etc. Mais voilà qu’elle m’a entrepris ! Je ne m’en sortais plus. Et j’en ai entendu ! “Rudolf, mon hommage l’a enterré une seconde fois. La mosaïque de sa tombe n’est plus qu’une bouillie écrasée. Moi mon legs sera indestructible. ” Non mais je vous le dit solennellement, ma petite retraite, ce n’est plus un refuge, c’est la deuxième bolge de l’Enfer de Dante ! »

James (pratique) : « En tant que Brigittologue confirmé, je vous le demande tout de go. Poinsinet, avez-vous abusé de certaines substances ? »

Cléopold : « C’est juste. Vous n’exagérez pas un peu ? »

Poinsinet : « Exagérer ? Non mais, Cléopold, n’est-ce pas à vous que Gigi a fait voir des ballets d’éléphants roses ? »

Cléopold (troublé) : « C’est vrai, mais… »

Poinsinet : « Et nierez vous, James, que votre #BrigitteTrésorNationalVivant a inventé la nomination d’étoiles pour qu’elles ne dansent pas ? »

James (une pointe d’envie mêlée d’admiration dans la voix) : « Ça, je dois avouer que j’aurais aimé être assez tordu pour y penser ! »

Cléopold (en mode poil à gratter) : « Allons, Poinsinet… Mais vous savez bien que la presse est unanime ! Elle s’est réunie en un émouvant “Merci, Brigitte !”. Même le remplaçant non désiré qui commence aujourd’hui sa première semaine ouvrée, y est allé par deux fois de son Tweet : “Merci Brigitte pour l’état dans lequel tu me laisses la compagnie”… »

(Rires)

James : « C’est le temps pour un bilan de sous-sol, à ce que je vois… Commençons par ce qui prendra le moins de temps… Les aspects positifs »

[Silence embarrassé]

James : « Allons, Cléopold ! Au travail ! Ou c’est moi qui fais tout ? »

Cléopold : « Voulez-vous parler de son bilan de programmatrice, James ? (avec emphase) Dame Gigi, celle qui a fait entrer la MÔdernité à l’ÔPPéra !!! Sérieusement ! Si je lui concède un certain talent en la matière, je me vois bien dans l’obligation de souligner que cette affirmation reste néanmoins fortement teintée de présomption. Car enfin, si jusqu’aux abords des années 2000, cela lui a permis de faire illusion en tant que directrice de la danse, qu’a-t-elle à son actif comme grande création durable pour la maison ? Appartement d’Ek ? Pas sa plus grande pièce, Doux mensonges de Kylian ? Peut-être, avant l’infortuné (avec un petit accent anglais affecté) “upgrading” de la vidéo pour les parties tournées en dessous de scène… Les deux Forsythe de son programme d’adieux ? C’est fort bon mais ne boxe pas dans la même catégorie que la bombe In the middle somewhat elevated de 87. »

L’Opéra avait déjà Cunningham alors qu’elle était encore dans la compagnie en tant que danseuse, Neumeier était entré au répertoire dans les années 80, Forsythe est la trouvaille de Noureev avec son France/Dance de 83. Alors que reste-t-il ? Bausch à l’Opéra pour Sacre puis Orphée. Des reprises…

James : « Mais l’Opéra est la seule compagnie à en posséder. »

Cléopold (péremptoire) : « Mais les créations ? Preljocaj ? Donnons-lui le bénéfice du doute. Le Parc date de la direction Dupond mais ça, on peut bien imaginer qu’elle l’a poussé. (s’échauffant) Alors que restera-t-il vraiment de l’ère Lefèvre ? »

James : « Parmi les créations marquantes, vous oubliez Véronique Doisneau de Jérôme Bel, ou l’avènement de la petite bouteille d’eau sur scène… »

Poinsinet (mi-figue mi-raisin) : « … Et la relecture de Coppélia par Patrice Bart, bien sûr ! Sa Petite danseuse ! Caligula de Le Riche ? Non, c’est vrai, les deux tiers de la partition vont désormais être censurés par son créateur –alléluia !- (sardonique) Le Boléro de Jalet/Cherkaoui ? (avec une exaltation mauvaise dans l’œil) Le Shéhérazade de Blanca Li !!!!

Cléopold (malicieux) : Non… Mais, avec un peu de chance, Paquita de Lacotte (en dépit de ses défauts), La Source de Jean-Guillaume Bart… Un comble pour la grande prêtresse de la modernité, non ? La pointe du progrès, cela reste la création de Sylvia par Neumeier. Mais là encore, ce n’est pas tellement exportable.

James : « D’autant que pour défendre ce répertoire… »

Cléopold : « Eh oui, on arrive là où le bât blesse. Car lorsqu’elle dit qu’elle n’a jamais voulu être une étoile, parmi tant d’autres paroles dans le vide distillées depuis vingt ans à la presse … »

Poinsinet : « Avec grande débauche de doubles infinitifs ! »

Cléopold (soupirant) : « …et depuis une dizaine d’années sur internet, dans ces interminables et fastidieuses présentations de saison, je crois qu’elle est peut-être dans le juste ; même si c’est un gros mensonge à la base. »

Poinsinet (soudain inquiet) : « Chut! Elle pourrait vous entendre ! »

Cléopold (franchement agacé) : Allez-vous cesser de m’interrompre ? Je reprends. Son mandat entier a en effet été sous le signe de l’incompréhension totale de ce qu’est un soliste ou une étoile. Les premières saisons de sa direction bénéficiaient du vernis doré de la génération Noureev encore au pic de sa forme. Certes, Loudières part en 97, et Platel en 99. Mais Guérin, Hilaire, Legris, Maurin, Belarbi et Arbo avaient encore quelques belles années devant eux. Ces danseurs ont défendu le répertoire Lefèvre avec leur assurance bâtie sous l’œil du grand Rudy. Ils semblaient indestructibles et sûrs de leur “étoile”. (après une pause) Mais le délitement avait pourtant déjà commencé même si on ne le voyait pas encore clairement. Les très talentueux, plus jeunes avaient déjà commencé à douter de leur destin. Agnès Letestu, la première. Déjà en vue en 1987 quand elle interprétait la sirène dans Le fils prodigue de Balanchine, on lui a expliqué qu’elle devait travailler … sur sa technique ! Résultat, au moins cinq saisons avec le buste bloqué et des interprétations carton-pâte … (pause) Et puis les « Noureev » sont lentement partis. Pour les remplacer ? Des talents choisis trop tôt ou trop tard … »

Poinsinet (excessif) : « Ou pas de talent du tout ! »

Cléopold (lui lançant un regard noir) : « …Et SURTOUT l’envoi dans de mauvaises directions d’authentiques talents. Pour être choisi, il fallait être “safe”, entendez “sans fragilité”. Vous avez déjà croisé un vrai artiste qui soit complètement “safe” ?? »

James (pratique) : « Franchement, si un interprète n’est pas un peu barré, c’est que ce n’est pas un artiste. »

Cléopold : « Tiens, en parlant de mauvaise direction… eh bien pour moi, le tournant a lieu en 2008 quand Gillot, l’exemple même d’un talent qui s’est laissé fourvoyer, a repris le rôle titre de Raymonda, dans lequel elle devait être filmée. Mais elle est partie répéter avec Pina et Wuppertal pour danser Eurydice … Du coup, cette danseuse, dont la véritable singularité résidait dans son rendu de la technique classique, ressemble dans cette vidéo à une oie domestique en train d’apprendre à voler. Avoir convaincu Gillot qu’elle était “moderne” -parce qu’elle était grande ?- était une erreur de jugement impardonnable de la part de la directrice ! »

James : « Il y a déjà longtemps que je l’ai dit, une étoile, ça se dirige ! »

Cléopold : « C’est vrai, on a l’impression aujourd’hui que les étoiles font ce qu’elles veulent et ne sont ni contraintes ni dirigées au mieux de leurs qualités. Du coup le titre est déprécié. C’est le sésame que briguent les talentueux solistes qui, après avoir tout défendu, y compris les plus grands rôles du répertoire classique, n’aspirent qu’à passer à autre chose. »

James : « Et l’effet “si j’en crois mes yeux” frappe alors ! »

Poinsinet : « … »

Cléopold : « Dois-je craindre, James, la concoction d’un nouveau théorème ? »

James (avec un petit sourire fat) : « Ça m’est venu l’autre soir pendant la distribution étoilée d’Études –le 3 octobre. »

Poinsinet (dramatique) : « La même distribution que le soir des adieux fatidiques ! »

James : « Donc, en voyant cette distribution « trois étoiles », je me suis dit qu’il y avait de belles choses chez Dorothée Gilbert, dont on retrouve avec bonheur le port altier, presque désinvolte, et qui, dans le solo méditatif avant le pas de deux de la Sylphide, enroulait bras et mains avec tant de sensuelle distance qu’elle semblait enfiler des gants.»

Cléopold (objectant) : « Et tout ça avec un visage de papier glacé… »

James hausse les épaules et reprend : « Elle se montre certes encore réservée dans sa variation brillante et sa série de fouettés était loin du fantastique. De leur côté, les garçons étaient, disons, à peu près potables ; Mais je me suis dit : “pas de doute, j’en crois mes yeux”. »

Poinsinet : « Voyons, précisez votre pensée ! »

James : « J’y arrive. Pas d’impatience. Je m’explique. (pause artistement horripilante –Cléopold fait des nœuds avec sa barbe )

… Une soirée avec le ballet de l’Opéra de Paris est vraiment réussie quand on  a pu se dire à un moment : “j’en crois pas mes yeux”. Si possible plusieurs fois, et de manière rapprochée. Cela suppose que l’interprétation soit finie et polie, limpide et juste, que tout soit contrôlé et que tout paraisse facile ; cela n’arrive que quand la maîtrise laisse toute la place à l’art. Le sentiment dont je parle peut sembler ténu, mais il est immanquable : on se pince pour être sûr qu’on n’a pas rêvé, on s’attache à un détail pour être sûr de se souvenir. C’était si fugace, et pourtant si intense, qu’on en aura la chair de poule pour longtemps. Or, le fait que l’Opéra de Paris ne soit pas en mesure d’aligner, pour sa soirée de prestige, une brochette de solistes enthousiasmante, est assez révélateur ; il est peut-être là, le legs Lefèvre : pour en avoir plein les yeux, il faut regarder ailleurs (par exemple, les danseuses en blanc, souvent tip-top).

Cléopold : « Lefèvre a hérité d’une compagnie d’étoiles de renommée internationale et elle part avec une compagnie qui a “le plus beau corps de ballet du monde”. Le problème, c’est que “le plus beau corps de ballet du monde”, on l’avait déjà il  y a vingt ans mais on avait les solistes en plus. »

Poinsinet : « Exactement ! Bon, ce n’est pas le tout mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Cléopold et James (interloqués) : « … »

Cléopold : « Qu’est ce qu’on fait, quoi ? »

Poinsinet (irascible) : « Mais enfin, comment on se débarrasse de ma voisine d’à côté ? Mais vous êtes d’un lent ! J’ai tout essayé ! La persuasion directe ; ça n’a pas marché. Dès le 25 octobre, j’ai menacé la direction de l’Opéra de décrocher le lustre pendant la première de Rain. On m’a répondu que primo ça avait déjà été fait et que secundo la restauration de la pendeloque coûterait toujours moins cher que les indemnités de départ d’un fantôme honoraire de l’Opéra… Et vu que les derniers départs ont déjà coûté bonbon…

…Parce que vous savez, pour qu’elle parte, la condition est encore plus incommensurable que celle qui m’oblige à renier mon chef d’œuvre… (voix caverneuse) MON ERMELINDE… »

James (ebahi) : « Mais qu’est-ce que ça peut-être ? »

Poinsinet (dramatique) : « Elle part… ah ! mes amis… Elle part … (chancelant) ELLE PART QUAND ELLE VEUT ! »

Cléopold (explosant) : « Mais c’est ho-rrible ! »

Poinsinet (abattu) : « OUI ! Vous avez déjà vu Gigi, partir de son plein gré ? »

James : « Il faut réagir ! »

Cléopold (déterminé) : « Poinsinet, il ne nous reste plus qu’à employer les grands moyens. »

Poinsinet (retrouvant l’espoir) : « Oui! Oui! Et c’est ?? »

Cléopold : « … De lui lire en boucle vos œuvres complètes. (rassurant) Ne vous inquiétez pas. On se relaiera ! »

NOIR SOUDAIN

James (plaintif) : « Mais qui a éteint la lumière ! Et Qu’est-ce qu’on fait là ? Encore une de vos idées Cléopold ! »

Cléopold : « James, décrochez-vous de ma veste, vous la déformez ! Je savais bien que j’aurai dû venir avec Fenella »

Le reste de la dispute se perd dans l’immensité des couloirs obscurs. Léger bourdonnement atténué du trafic dans la rue Auber. Lointain ressac d’eau.

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Alonzo King Lines Ballet : des corps hâtifs

ChaillotAlonzo King Lines Ballet. Constellation. Alonzo King, chor. Jim Campbell, décor. Alex Morgenthaler, lumières. Musiques : Haendel, Vivaldi, Strauss, Ben Juodvalkis et Leslie Stuck.
Soirée du 13 décembre 2013, Théâtre de Chaillot

Depuis bien longtemps, Alonzo King Lines ballet fait partie de mon paysage chorégraphique et cependant, je n’avais jamais assisté à aucun des spectacles de la compagnie. Car Alonzo King, c’était avant tout pour moi d’impressionnantes photographies de danseuses dans les poses improbables, dynamiques et serpentines accompagnées d’articles dithyrambiques, principalement dans la presse américaine : la compagnie à chorégraphe la plus inventive du moment dans un paysage créatif somme toute, vieillissant.

Aussi suis-je encore tout ébaubi de l’ennui abyssal qui m’a saisi durant ce « Constellation » de la première compagnie moderne de San Francisco.

Dans une ambiance de guirlande électriques à faire pâlir le rayon luminaire d’un grand magasin parisien, les danseurs jouent avec des baballes (censées représenter des astres ?) qui sont une publicité en trois dimensions pour les avancées de la technique du LED. C’est vrai. Ça tombe, ça roule et, oh merveille, ça ne s’éteint jamais. Le lino prend tout à tour des teintes vert pomme, safran ou lilas.

C’est joli… mais cela distrait parfois de la contemplation de la gestuelle des danseurs : une succession de poses contorsionnées usant et abusant de leurs impressionnantes ressources en termes d’élasticité. Les bas de dos sont souvent projetés en arrière dans un cambré exacerbé tandis que les bras exécutent une chorégraphie hyperactive. Il y a pléthore de mouvements ; les duos, trios et quatuors doivent être un pensum à mémoriser. Et pourtant, le ballet exsude une pénible sensation de statisme. Chaque enchaînement semble dessiné pour faire une jolie photo et l’appariement des corps surdoués des danseurs ne débouche jamais sur une rencontre.

Et comme leurs entrées et leurs sorties sont aussi inventives que celles d’un chœur d’opéra dans une production d’avant-guerre, l’espace scénique, loin d’évoquer l’infini sidéral, reste un cube prosaïque.

Que la musique soit un patchwork attendu de compositeurs allant de Vivaldi à Richard Strauss surnageant dans une soupe de compositions sonores évoquant tour à tour les chants byzantins, la musique d’Arvo Pärt ou de Tom Willems, a finalement peu d’importance. La « partition » n’est guère qu’un fond sonore auquel les danseurs restent étrangers.

Est-ce vraiment cela, le renouveau de la danse néo-classique ? La critique anglo-saxonne semble communément le penser. Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment de voir ressasser, encore une fois, le style des créations de William Forsythe dans les années 90.

Le maître de Francfort semble tenir Alonzo King en grande estime si l’on en croit le site de la compagnie. Mais le ballet-concept d’hier soir était à l’œuvre de Forsythe ce que la saccharine est au sucre.

Commentaires fermés sur Alonzo King Lines Ballet : des corps hâtifs

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