Un bilan en sous-sol

Noir absolu. Léger bourdonnement atténué du trafic dans la rue Auber. Lointain ressac d’eau.

Photo Jacques Moatti extraite de l'excellent "L'Opéra de Paris", éditions Adam Biro, 1987.

Photo Jacques Moatti extraite de l’excellent « L’Opéra de Paris », éditions Adam Biro, 1987.

James (plaintif) : « Mais qui a éteint la lumière ! Et qu’est-ce qu’on fait là ? Encore une de vos idées Cléopold ! »

Cléopold (indigné) : « Mais je n’y suis pour rien ! Vous n’avez pas de briquet ?

James : « Vous ne savez donc pas, depuis tout ce temps que je suis non-fumeur ? Et vous ? … Des allumettes, peut-être ? »

Cléopold  (agacé) : « Bien sûr que non… (pause) Je savais bien que j’aurais dû insister auprès de Fenella pour qu’elle m’accompagne. Au lieu de ça j’ai… »

Une voix caverneuse : « Toujours aussi empotés, à ce que je vois ! »

Cléopold et James : «AAgggggggrrrhhhhhhhhhhhh !!!!!! »

La lumière s’allume. Décor digne d’un tombeau d’empereur romain. Pierres taillées rustiquées et additions de cloisons en briques.

Cléopold : « James, décrochez-vous de ma veste, vous la déformez ! (un regard peu amène vers le propriétaire de la voix) Heureusement que nous ne sommes pas cardiaques… Vous avez de ces façons de vous introduire, Poinsinet…  (scrutant son interlocuteur) et d’ailleurs, je dois avouer que je ne suis guère plus rassuré maintenant que la lumière est rallumée… Non, mais c’est quoi cette trogne de carême !»

Poinsinet (dramatique) : « ah ! Mes amis ! »

James (le sourcil relevé) : « Quand vous dites ça Poinsinet, c’est qu’on est parti pour une jérémiade »

Poinsinet (outré) : « Mais vous ne savez pas les nuits que je passe depuis le 4 octobre… Tenez ! (montrant une porte métallique d’une couleur indéfinissable) Non, mais vous avez lu? »

Cléopold (s’approchant) : « Tiens, il y a une plaque dorée toute neuve (se penchant et lisant) “Gigi, suscitatrice d’émotion depuis 19.. ” Suscitatrice ? »

James (indigné) : « Mais c’est quoi ce barbarisme ?»

Poinsinet : « Oui ! Gigi, la nouvelle fantômette de l’Opéra ! Vous avez bien dû lire ça quelque part ! “L’ex-danseuse et chorégraphe Brigitte Lefèvre se désincarne sur France Culture”… »

James : « des élucubrations de journalistes ! »

Poinsinet : « Non, non, elle est bien là ! Vous fûtes fort galant, Cléopold, de ne pas lire la plaque jusqu’au bout. Mais moi, je vous le dis ! Dans quatre matins, Les Mirages de Lifar, ce sera elle, comme Bayadère de Noureev, comme Robbins à l’Opéra  !! Parce que je ne vous cause pas de l’after de la soirée du 4! Non mais un boucan… J’étais tranquillement pelotonné dans mon petit cubiculum récupéré après le départ des voix fantômes de l’Opéra (en aparté) –Eh oui, la chambre a été désamiantée ! (reprenant) quand tout à coup j’ai entendu du raffut dans la cellule voisine. Quelqu’un chantait – faux – et beuglait à pas d’heure des tas d’élucubrations fantaisistes  du genre :   “Je n’ai pas été étoile de l’Opéra de Paris, Benjamin et Rudolf non plus !” Ou encore : “je défendrai mon bilan, le cul sur la commode, le cul sur la commôôôôôdeuh !” Et tout ça chanté à tue-tête je vous dis ! »

Cléopold, médusé : « pas possible ! »

Poinsinet : « J’ai bien essayé d’être bon voisin. J’ai poliment frappé, dit que j’avais eu une journée difficile et si mon aimable nouvelle voisine etc. etc. Mais voilà qu’elle m’a entrepris ! Je ne m’en sortais plus. Et j’en ai entendu ! “Rudolf, mon hommage l’a enterré une seconde fois. La mosaïque de sa tombe n’est plus qu’une bouillie écrasée. Moi mon legs sera indestructible. ” Non mais je vous le dit solennellement, ma petite retraite, ce n’est plus un refuge, c’est la deuxième bolge de l’Enfer de Dante ! »

James (pratique) : « En tant que Brigittologue confirmé, je vous le demande tout de go. Poinsinet, avez-vous abusé de certaines substances ? »

Cléopold : « C’est juste. Vous n’exagérez pas un peu ? »

Poinsinet : « Exagérer ? Non mais, Cléopold, n’est-ce pas à vous que Gigi a fait voir des ballets d’éléphants roses ? »

Cléopold (troublé) : « C’est vrai, mais… »

Poinsinet : « Et nierez vous, James, que votre #BrigitteTrésorNationalVivant a inventé la nomination d’étoiles pour qu’elles ne dansent pas ? »

James (une pointe d’envie mêlée d’admiration dans la voix) : « Ça, je dois avouer que j’aurais aimé être assez tordu pour y penser ! »

Cléopold (en mode poil à gratter) : « Allons, Poinsinet… Mais vous savez bien que la presse est unanime ! Elle s’est réunie en un émouvant “Merci, Brigitte !”. Même le remplaçant non désiré qui commence aujourd’hui sa première semaine ouvrée, y est allé par deux fois de son Tweet : “Merci Brigitte pour l’état dans lequel tu me laisses la compagnie”… »

(Rires)

James : « C’est le temps pour un bilan de sous-sol, à ce que je vois… Commençons par ce qui prendra le moins de temps… Les aspects positifs »

[Silence embarrassé]

James : « Allons, Cléopold ! Au travail ! Ou c’est moi qui fais tout ? »

Cléopold : « Voulez-vous parler de son bilan de programmatrice, James ? (avec emphase) Dame Gigi, celle qui a fait entrer la MÔdernité à l’ÔPPéra !!! Sérieusement ! Si je lui concède un certain talent en la matière, je me vois bien dans l’obligation de souligner que cette affirmation reste néanmoins fortement teintée de présomption. Car enfin, si jusqu’aux abords des années 2000, cela lui a permis de faire illusion en tant que directrice de la danse, qu’a-t-elle à son actif comme grande création durable pour la maison ? Appartement d’Ek ? Pas sa plus grande pièce, Doux mensonges de Kylian ? Peut-être, avant l’infortuné (avec un petit accent anglais affecté) “upgrading” de la vidéo pour les parties tournées en dessous de scène… Les deux Forsythe de son programme d’adieux ? C’est fort bon mais ne boxe pas dans la même catégorie que la bombe In the middle somewhat elevated de 87. »

L’Opéra avait déjà Cunningham alors qu’elle était encore dans la compagnie en tant que danseuse, Neumeier était entré au répertoire dans les années 80, Forsythe est la trouvaille de Noureev avec son France/Dance de 83. Alors que reste-t-il ? Bausch à l’Opéra pour Sacre puis Orphée. Des reprises…

James : « Mais l’Opéra est la seule compagnie à en posséder. »

Cléopold (péremptoire) : « Mais les créations ? Preljocaj ? Donnons-lui le bénéfice du doute. Le Parc date de la direction Dupond mais ça, on peut bien imaginer qu’elle l’a poussé. (s’échauffant) Alors que restera-t-il vraiment de l’ère Lefèvre ? »

James : « Parmi les créations marquantes, vous oubliez Véronique Doisneau de Jérôme Bel, ou l’avènement de la petite bouteille d’eau sur scène… »

Poinsinet (mi-figue mi-raisin) : « … Et la relecture de Coppélia par Patrice Bart, bien sûr ! Sa Petite danseuse ! Caligula de Le Riche ? Non, c’est vrai, les deux tiers de la partition vont désormais être censurés par son créateur –alléluia !- (sardonique) Le Boléro de Jalet/Cherkaoui ? (avec une exaltation mauvaise dans l’œil) Le Shéhérazade de Blanca Li !!!!

Cléopold (malicieux) : Non… Mais, avec un peu de chance, Paquita de Lacotte (en dépit de ses défauts), La Source de Jean-Guillaume Bart… Un comble pour la grande prêtresse de la modernité, non ? La pointe du progrès, cela reste la création de Sylvia par Neumeier. Mais là encore, ce n’est pas tellement exportable.

James : « D’autant que pour défendre ce répertoire… »

Cléopold : « Eh oui, on arrive là où le bât blesse. Car lorsqu’elle dit qu’elle n’a jamais voulu être une étoile, parmi tant d’autres paroles dans le vide distillées depuis vingt ans à la presse … »

Poinsinet : « Avec grande débauche de doubles infinitifs ! »

Cléopold (soupirant) : « …et depuis une dizaine d’années sur internet, dans ces interminables et fastidieuses présentations de saison, je crois qu’elle est peut-être dans le juste ; même si c’est un gros mensonge à la base. »

Poinsinet (soudain inquiet) : « Chut! Elle pourrait vous entendre ! »

Cléopold (franchement agacé) : Allez-vous cesser de m’interrompre ? Je reprends. Son mandat entier a en effet été sous le signe de l’incompréhension totale de ce qu’est un soliste ou une étoile. Les premières saisons de sa direction bénéficiaient du vernis doré de la génération Noureev encore au pic de sa forme. Certes, Loudières part en 97, et Platel en 99. Mais Guérin, Hilaire, Legris, Maurin, Belarbi et Arbo avaient encore quelques belles années devant eux. Ces danseurs ont défendu le répertoire Lefèvre avec leur assurance bâtie sous l’œil du grand Rudy. Ils semblaient indestructibles et sûrs de leur “étoile”. (après une pause) Mais le délitement avait pourtant déjà commencé même si on ne le voyait pas encore clairement. Les très talentueux, plus jeunes avaient déjà commencé à douter de leur destin. Agnès Letestu, la première. Déjà en vue en 1987 quand elle interprétait la sirène dans Le fils prodigue de Balanchine, on lui a expliqué qu’elle devait travailler … sur sa technique ! Résultat, au moins cinq saisons avec le buste bloqué et des interprétations carton-pâte … (pause) Et puis les « Noureev » sont lentement partis. Pour les remplacer ? Des talents choisis trop tôt ou trop tard … »

Poinsinet (excessif) : « Ou pas de talent du tout ! »

Cléopold (lui lançant un regard noir) : « …Et SURTOUT l’envoi dans de mauvaises directions d’authentiques talents. Pour être choisi, il fallait être “safe”, entendez “sans fragilité”. Vous avez déjà croisé un vrai artiste qui soit complètement “safe” ?? »

James (pratique) : « Franchement, si un interprète n’est pas un peu barré, c’est que ce n’est pas un artiste. »

Cléopold : « Tiens, en parlant de mauvaise direction… eh bien pour moi, le tournant a lieu en 2008 quand Gillot, l’exemple même d’un talent qui s’est laissé fourvoyer, a repris le rôle titre de Raymonda, dans lequel elle devait être filmée. Mais elle est partie répéter avec Pina et Wuppertal pour danser Eurydice … Du coup, cette danseuse, dont la véritable singularité résidait dans son rendu de la technique classique, ressemble dans cette vidéo à une oie domestique en train d’apprendre à voler. Avoir convaincu Gillot qu’elle était “moderne” -parce qu’elle était grande ?- était une erreur de jugement impardonnable de la part de la directrice ! »

James : « Il y a déjà longtemps que je l’ai dit, une étoile, ça se dirige ! »

Cléopold : « C’est vrai, on a l’impression aujourd’hui que les étoiles font ce qu’elles veulent et ne sont ni contraintes ni dirigées au mieux de leurs qualités. Du coup le titre est déprécié. C’est le sésame que briguent les talentueux solistes qui, après avoir tout défendu, y compris les plus grands rôles du répertoire classique, n’aspirent qu’à passer à autre chose. »

James : « Et l’effet “si j’en crois mes yeux” frappe alors ! »

Poinsinet : « … »

Cléopold : « Dois-je craindre, James, la concoction d’un nouveau théorème ? »

James (avec un petit sourire fat) : « Ça m’est venu l’autre soir pendant la distribution étoilée d’Études –le 3 octobre. »

Poinsinet (dramatique) : « La même distribution que le soir des adieux fatidiques ! »

James : « Donc, en voyant cette distribution « trois étoiles », je me suis dit qu’il y avait de belles choses chez Dorothée Gilbert, dont on retrouve avec bonheur le port altier, presque désinvolte, et qui, dans le solo méditatif avant le pas de deux de la Sylphide, enroulait bras et mains avec tant de sensuelle distance qu’elle semblait enfiler des gants.»

Cléopold (objectant) : « Et tout ça avec un visage de papier glacé… »

James hausse les épaules et reprend : « Elle se montre certes encore réservée dans sa variation brillante et sa série de fouettés était loin du fantastique. De leur côté, les garçons étaient, disons, à peu près potables ; Mais je me suis dit : “pas de doute, j’en crois mes yeux”. »

Poinsinet : « Voyons, précisez votre pensée ! »

James : « J’y arrive. Pas d’impatience. Je m’explique. (pause artistement horripilante –Cléopold fait des nœuds avec sa barbe )

… Une soirée avec le ballet de l’Opéra de Paris est vraiment réussie quand on  a pu se dire à un moment : “j’en crois pas mes yeux”. Si possible plusieurs fois, et de manière rapprochée. Cela suppose que l’interprétation soit finie et polie, limpide et juste, que tout soit contrôlé et que tout paraisse facile ; cela n’arrive que quand la maîtrise laisse toute la place à l’art. Le sentiment dont je parle peut sembler ténu, mais il est immanquable : on se pince pour être sûr qu’on n’a pas rêvé, on s’attache à un détail pour être sûr de se souvenir. C’était si fugace, et pourtant si intense, qu’on en aura la chair de poule pour longtemps. Or, le fait que l’Opéra de Paris ne soit pas en mesure d’aligner, pour sa soirée de prestige, une brochette de solistes enthousiasmante, est assez révélateur ; il est peut-être là, le legs Lefèvre : pour en avoir plein les yeux, il faut regarder ailleurs (par exemple, les danseuses en blanc, souvent tip-top).

Cléopold : « Lefèvre a hérité d’une compagnie d’étoiles de renommée internationale et elle part avec une compagnie qui a “le plus beau corps de ballet du monde”. Le problème, c’est que “le plus beau corps de ballet du monde”, on l’avait déjà il  y a vingt ans mais on avait les solistes en plus. »

Poinsinet : « Exactement ! Bon, ce n’est pas le tout mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Cléopold et James (interloqués) : « … »

Cléopold : « Qu’est ce qu’on fait, quoi ? »

Poinsinet (irascible) : « Mais enfin, comment on se débarrasse de ma voisine d’à côté ? Mais vous êtes d’un lent ! J’ai tout essayé ! La persuasion directe ; ça n’a pas marché. Dès le 25 octobre, j’ai menacé la direction de l’Opéra de décrocher le lustre pendant la première de Rain. On m’a répondu que primo ça avait déjà été fait et que secundo la restauration de la pendeloque coûterait toujours moins cher que les indemnités de départ d’un fantôme honoraire de l’Opéra… Et vu que les derniers départs ont déjà coûté bonbon…

…Parce que vous savez, pour qu’elle parte, la condition est encore plus incommensurable que celle qui m’oblige à renier mon chef d’œuvre… (voix caverneuse) MON ERMELINDE… »

James (ebahi) : « Mais qu’est-ce que ça peut-être ? »

Poinsinet (dramatique) : « Elle part… ah ! mes amis… Elle part … (chancelant) ELLE PART QUAND ELLE VEUT ! »

Cléopold (explosant) : « Mais c’est ho-rrible ! »

Poinsinet (abattu) : « OUI ! Vous avez déjà vu Gigi, partir de son plein gré ? »

James : « Il faut réagir ! »

Cléopold (déterminé) : « Poinsinet, il ne nous reste plus qu’à employer les grands moyens. »

Poinsinet (retrouvant l’espoir) : « Oui! Oui! Et c’est ?? »

Cléopold : « … De lui lire en boucle vos œuvres complètes. (rassurant) Ne vous inquiétez pas. On se relaiera ! »

NOIR SOUDAIN

James (plaintif) : « Mais qui a éteint la lumière ! Et Qu’est-ce qu’on fait là ? Encore une de vos idées Cléopold ! »

Cléopold : « James, décrochez-vous de ma veste, vous la déformez ! Je savais bien que j’aurai dû venir avec Fenella »

Le reste de la dispute se perd dans l’immensité des couloirs obscurs. Léger bourdonnement atténué du trafic dans la rue Auber. Lointain ressac d’eau.

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