Archives de Catégorie: Retours de la Grande boutique

L’Opéra national de Paris est notre point d’ancrage. On y retourne toujours. On en repart totalement conquis, ou partiellement déçu, c’est selon.

Don Quichotte : Le chaud et le froid

P1020329Soirée du 19 décembre

C’est décembre, on approche de Noël et … il pleut. On a le cœur chaud cependant car on se rend à l’Opéra Bastille pour l’une des distributions les plus attendues de cette série de Don Quichotte. On arrive néanmoins à l’Opéra avec la vague angoisse de découvrir la distribution chamboulée. Mais non. Ce sont bien eux… Ils dansent !

Lorsqu’elle rentre sur scène, la Kitri d’Alice Renavand prend incontestablement la commande du plateau. La danse est polie, les lignes acérées, les directions claires, les œillades capiteuses sans être aguicheuses. Le contentement est à son comble. Mais voilà, il ne sera pas porté vers des sommets plus hauts que lors de cette première entrée. Car si mademoiselle Renavand a bien occupé son temps de répétition, elle a oublié un léger détail : interagir autrement que dans les détails techniques du partenariat avec le Basilio de François Alu.

Cette carence dramatique nous conduit à décrire ce jeune danseur d’une manière quelque peu analytique. François Alu est pourtant doté de qualités indéniables. Techniquement, c’est surtout son ballon naturel qui retient l’attention ; ses sauts ont une qualité explosive. L’appel est fondu dans le sol, le temps en l’air tout en horizontalité et en suspension, la retombée, enfin, moelleuse et silencieuse. Cette qualité était particulièrement visible dans le manège de coupé-jetés qui conclut la première variation à l’acte I. Mais ce n’est pas tout. On a pu se régaler aussi de son joli contrôle dans le ralenti des pirouettes attitude en dehors lors de la redoutable variation « Noureev » à l’acte III. Pour le jeu, on ne peut juger avec certitude. François Alu accroche la lumière et ne passe pas inaperçu. Il a de bonnes intuitions : ses saluts à sa partenaire en fin de variation ont quelque chose de naturel, de non « balletique » somme toute assez séduisant. Il fait preuve d’humour dans la scène gitane mais se montre moins inspiré lors du faux suicide (La taverne Acte III, scène 1). Pour sa capacité à installer une alchimie avec sa ballerine, il faudra plutôt se reporter à une excellente vidéo de sa matinée inattendue aux côtés de Mathilde Froustey, le 9 décembre dernier.

Cette dernière formait ce soir avec Charline Giezendanner un charmant duo d’amies de Kitri, à la fois homogène du point de vue du style et personnel du point de vue de l’interprétation. Dans l’acte du rêve, Amandine Albisson (vue le 17 dans le rôle principal d’In the Middle à Garnier) s’est coulée avec grâce dans le rôle de la reine des Dryades : ports de bras élégants dans l’entrée avec corps de ballet et développés suspendus dans sa variation. Le Cupidon de Marine Ganio arrondissait les angles : moins minérale qu’Hurel, moins piquante que Froustey mais décidément très féminine. Le Don a ainsi pu se consoler d’avoir, une fois encore, rencontré une Kitri-Ducinée indifférente, Mademoiselle Renavand ayant décidé de nous gratifier de sa meilleure imitation du style réfrigérant d’Aurélie Dupont.

Difficile décidément cet hiver, de ne pas attraper de chaud et froid chorégraphique.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Commentaires fermés sur Don Quichotte : Le chaud et le froid

Classé dans Retours de la Grande boutique

Forsythe : Tous les détails comptent

p1000169.jpgSoirée Forsythe-Brown – Opéra Garnier

Dans un entretien au Figaro du 30 novembre, William Forsythe disait se battre pour les détails : « une œuvre d’art, un style, c’est un monde de détails infimes. Même en danse contemporaine ! L’art contemporain est aussi une catégorie historique ! »

Apparemment, le message est bien passé : la reprise de In the middle…, de Woundwork 1 et de Pas./Parts par le ballet de l’Opéra de Paris est une réjouissante démonstration de style, et une revigorante déclaration d’appropriation. Alors que bien des interprétations des œuvres du maître de Francfort par des compagnies de tous les continents s’avèrent désolantes de platitude mécanique, les danseurs parisiens ont, sans conteste, intégré le langage Forsythe : ils font de leur corps un instrument de musique, sans craindre les déséquilibres, et jusqu’à – pour certains – paraître littéralement possédés par le mouvement.

Dans In the Middle somewhat elevated, Vincent Chaillet sait se mettre en danger, laissant son torse partir en arrière jusqu’au point de rupture. Le style Forsythe lui va bien (et réciproquement) : la danse est acérée, audacieuse, nonchalante (soirée du 3 décembre). Fabien Révillion, vu à plusieurs reprises dans le même rôle, danse un peu trop caoutchouc, le mouvement trop centré, et ses partenaires (Mlles Granier et Colasante) n’ont pas la personnalité des complices de Chaillet (Mlles Renavand et Bellet). Il n’en reste pas moins que l’œuvre dans sa version 2012 est, quelle que soit la distribution, globalement bien servie par une troupe énergique, à la précision chirurgicale (admirez, par exemple, les sauts en cinquième un chouïa trop croisée, qui transforment les pieds en ciseaux, les mouvements des doigts, si vifs qu’on les croirait coupants, ou encore les ronds d’épaule avec bras relâché, presque en poids mort).

Woundwork 1 pose un gros problème au spectateur : quand le couple principal est dansé par Agnès Letestu et Hervé Moreau, on est si fasciné par leurs lignes qu’on ne regarde pas le deuxième (3 décembre). Quand il est dansé par Émilie Cozette et Benjamin Pech, on aurait envie que le couple secondaire soit mieux éclairé, et on cligne des yeux pour mieux voir la trop rare Laëtitia Pujol avec Christophe Duquenne (15 décembre), ou Isabelle Ciaravola avec Mathieu Ganio (18 décembre).

Pas./Parts est le ballet programmatique de la soirée. La variété des sons, combinaisons, couleurs et lumières fait songer au Roaratorio de Merce Cunningham (1983, sur une partition de John Cage alternant texte, musiques traditionnelles, cris d’animaux, violon et flûte), qui était aussi à la fois une fête et un exercice de style. Sabrina Mallem se montre délicieusement sinueuse dans le solo d’ouverture. Presque toutes les combinaisons d’interprètes que j’ai vues sont remarquables, et il faudrait pouvoir citer tout le monde : Sébastien Bertaud explosif en homme en vert, Nolwenn Daniel ou Mélanie Hurel dans le même rôle féminin du premier trio, Émilie Hasboun électrisante en noir/jaune dans le solo que j’appelle « de la scie musicale », ou encore Audric Bezard, increvable et pneumatique. Dans le dernier solo masculin avant le grand cha-cha-cha final, les jambes de Simon Valastro ne semblent plus lui obéir (15 décembre). Jérémie Bélingard danse la même partie de manière plus athlétique et, du coup, anodine.

Parler de O Złožoni / O Composite me permet d’amortir mon jeu de caractères polonais, et de crâner en vous apprenant que le L barré se prononce un peu comme un W (ce que la voix qui annonce les changements de distribution à Garnier n’a pas l’air de savoir). Trisha Brown a l’art du mouvement enroulé, et des partenariats fluides. Souvent, un danseur prend appui sur une partie inattendue du corps de l’autre, pour rebondir, faire un demi-tour, ou simplement s’asseoir. Le contact est très doux, amical, neutre (contrairement à ce qui se passe chez Forsythe, où les corps flirtent, frottent, se jaugent et se défient). Quand Isabelle Ciaravola est au cœur du trio (15 & 18 décembre, avec Nicolas Le Riche et Marc Moreau), on cherche à percer le mystère (tandis que l’attention faiblit avec la froide Aurélie Dupont).

Quand j’aurai le temps, j’écrirai un traité barbant sur l’intelligence du danseur. Je développerai deux thèses principales. 1) Il y a des interprètes qui comprennent ce qu’ils dansent (et d’autres qui ânonnent l’alphabet). 2) Certains d’entre eux font preuve d’une fascinante maturité artistique. Par exemple, on reste ébaubi de voir Agnès Letestu danser Forsythe première langue vivante (Woundwork 1 : les tours sur pointe avec le pied libre flex ; Pas./Parts : les bras en offrande au début du duo avec Audric Bezard, le demi-plié en pulsation cardiaque, l’élasticité des bras dans le mouvement d’ensemble « sirène de bateau »), dans un style tout différent de ce que l’on a pu voir dans Le Fils prodigue ou Dances at a Gathering. Autre exemple ? Christophe Duquenne, aux épaules, bras et doigts extraordinairement expressifs dans Woundwork 1 (15 décembre) comme dans Pas./Parts (3 décembre), et qui sait pourtant si bien servir Noureev à Bastille presque au même moment.

Commentaires fermés sur Forsythe : Tous les détails comptent

Classé dans Retours de la Grande boutique

Don Quichotte : les charmes visibles d’une bonne diction

P1020329Soirée du 14 décembre

Interrogé en 1993 sur la rivalité de l’orchestre et de la voix, Hans Hotter, le grand baryton-basse aujourd’hui disparu disait :

Plus l’artiste parle clairement, moins il est obligé de chanter fort. Prenons Wagner par exemple : ce sont souvent des œuvres jouées forte. Si l’artiste chante mezzo forte mais articule forte, le public aura la même impression que s’il chante forte mais articule mal. Si la diction est mauvaise, le spectateur se fatigue et s’ennuie. Il n’a plus envie d’écouter.

La transposition est peut-être osée mais c’est exactement ce qui m’est venu à l’esprit en assistant à la représentation de Don Quichotte avec Muriel Zusperreguy et Vincent Chaillet dans les rôles principaux. Il n’a pas été question de virtuosité à proprement parler, mais de quelque chose de plus subtil et de plus précieux. C’était comme voir une antique peinture débarrassée par le restaurateur de tous ses repeints successifs ou de son vernis terni. Car le couple Zussperreguy-Chaillet sait prononcer le texte de Noureev même lorsqu’il ne convient pas à ses qualités respectives (les complications de la variation de Basilio au troisième acte ne sont pas naturelles pour Chaillet, au style nerveux, mais il s’en est sorti avec aplomb. Les fouettés ne sont pas la spécialité de mademoiselle Zusperreguy mais elle a trouvé une solution qui a satisfait la salle). Les épaulements, les directions de mouvement, une certaine clarté des lignes faisaient scintiller à nouveau la chorégraphie.

Et lorsque le texte est bien dit, le public peut se laisser aller et croire à l’histoire. Et cette Kitri et ce Basilio ont bien des choses à dire. Leur couple évolue tout au long des trois actes : explosif au premier (le résultat d’une trop longue attente ? Le caractère de Basilio, plutôt jeune Corse au sang chaud qu’Espagnol d’opérette ?), soudé et truculent au deuxième (dans la scène gitane, les gigottis de doigts de Chaillet son irrésistibles et Zusperreguy force juste ce qu’il faut la note en gitane voilée) et comme épanoui et –enfin– adulte au troisième (Muriel Zusperreguy déjà remarquable en Dulcinée mousseuse et bienveillante accomplit une variation à l’éventail pleine de charme moelleux et d’irrésistible assurance).

Pour parfaire notre bonheur, la distribution réunie autour de ce couple était sans tâche. Pensez ! Froustey en Cupidon, Madin en gitan (moins « caractère » que lors des soirées précédentes mais plus altier et élégant), Giezendanner en piquante demoiselle d’honneur (aucun doute, c’est elle qui a eu le bouquet de la mariée). Ajoutez à cela quelques bonnes surprises : un duo d’amies de Kitri bien assorti (la blonde Séverine Westermann et la brune Lucie Clément) ; Sarah Kora Dayanova capiteuse danseuse de rue, jalouse des œillades un peu trop généreuses que lance le très mâle Espada d’Alexis Renaud à l’ensemble de la distribution féminine ; Héloïse Bourdon enfin, anodine sur les amies et hors sujet sur la danseuse de rue, qui s’avère la plus crédible reine des dryades vue durant cette série (excepté un petit accroc sur le manège final).

Lorsqu’il n’est pas là que pour pallier par son excellence le défaut de soliste, le corps de ballet paraît encore plus beau. La place de Barcelone a donc retrouvé tout son charme ensoleillé et la clairière des dryades, sillonnée par le très romantique Don de Guillaume Charlot, tout son lustre.

Que de merveilles peut créer sur scène un couple bien assorti doté d’une bonne diction et d’un sens certain de la narration…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Commentaires fermés sur Don Quichotte : les charmes visibles d’une bonne diction

Classé dans Retours de la Grande boutique

When flights of angels sing. Forsythe and Brown for the Paris Opera Ballet.

photo (1)Tuesday, December 11

Has he attained the seventh degree of concentration? (G.B. Shaw, Heartbreak House, Act 1)

On Tuesday night, I think the Paris Opera’s dancers did.

I start with the second piece, O Zlozony/O Composite physically composed by Trisha Brown. As I expected, those around me alternated between slumping back in their seats and keening forward. The audience dances a connect/disconnect on their part too! Quite often, those sitting react more to the music than to the dance. But this once, I leant forward all the way through because of the way the music was danced to.

I somehow had felt left out in the cold by the first cast I saw on Dec. 6: Aurelie Dupont, Nicolas LeRiche, and Jéremie Bélingard. Perhaps this trio intended to create a mood which could only emphasize my winter? But as I sat there in the warm dark of the Palais Garnier my only thought proved to be about how I would soon have to head out again into a cold and solitary early winter’s night. The trio looked as pretty and as icy and as disconnected as snowflakes. I could swear I saw snow abstractly represented on the backdrop.

But on Tuesday night suddenly van Gogh’s Starry Night seemed to have enveloped the back of the stage as another almost-new cast orbited in response to a sheltering sky and lifted me up and away from this cold world. Straight-faced – as modern/contemporary demands — but not deadpan. Lost in their own thoughts, this trio melted the snow without having thrown any obvious flames in that direction. Suddenly, I didn’t give a flying fuck about the soundtrack’s irritating and repetitive “brrrd.”

1) Aurélien Houette’s subtly menacing brawn added a wryly poetic mystery to the weird aura that Milosz’s poem already fully embraces. He played against the piece’s potentially glacial prettiness. He embodied a man, a man who moves as he wishes, a man of slowly burning fires. A man with issues and suppressed stories to tell.
2) Jeremie Bélingard, who seemed somehow an outsider filled with an unnecessary fire or hope for warmth when dancing with Dupont and LeRiche here found his place. I know, I know, narrative has been out of fashion in modern dance since, like, forever. So Bélingard keeps his marvelously expressive face quite still, as the task requires. Yet the way he moved and physically reacted to both of his willing partners implied that he certainly had invented his own internal monologue. One which both partners – equally concentrated on their own ideas – somehow understood this time around. His every step seemed to stem from some deep logic, a driving force. He wanted to say something to his partners, to us. And the audience heard him.
3) Muriel Zusperreguy made herself as weightless as a feather in these two men’s calibrated arms. Her unselfconscious femininity has already pleased me many times. The way she allowed the trio to turn her into a graceful yet unpredictable Calder mobile made me think “Aha, New York.” She, too (and how do you do that through a relevé?) let us out front know that she might just have found what she’d spent a lifetime looking for: someone(s) she can trust with her life.

This time, instead of random snowflakes, I found myself fascinated by the stately revolutions of three planets: Houette’s Mars, Bélingard’s Mercury, and Zusperreguy’s…Venus.

Goddesses as well could be found in the Forsythe pieces:  Amandine Albisson — whose superbly proud and juicy Venus had made last season’s Ratmansky Psyché watchable — Sabine Mallem and Marie-Agnes Gillot pulled the audience into their orbit by offering up their wide and true port de bras which made them all resemble proud eagles in flight.  Particularly Eleonora Abbagnato (too rarely seen in Paris as of late) seduced the audience with her rallentando swishes of arms fore and aft in Woundwork. When in focus, Abbagnato always proves as energetic and poignant as anyone’s choreography encourages dancers to dare to be.

Perhaps because Zusperreguy, Houette, Bélingard had reminded me to look and listen and trust my feelings I suddenly, thirteen years after the premiere of Pas./Parts, realized why it has always made me feel at home. During Tuesday’s performance, the music, and the dances, and especially the dancers, sent me back to New York during the long summers of years long gone by. A walk on the West Side in the 1970’s would have taken you to streets overcrowded by kids playing jacks or hopscotch or fighting the way only thirteen-year olds know how to mess up. Watching Pas./Parts, I started to hear not only bubble-gum popping, but to realize that I was hearing snippets of all those kinds of music that once had blared from open tenement windows – yes, the cha-cha, but also a celestial albeit random mix of boogie-woogie, polkas, rock, bits of classical…This ballet, even if from 1999, turns every dancer on stage into a potential John Travolta. The entire cast that night, through its youthful and reckless energy, asked us to play jacks with them. I loved them all, but particularly appreciated the live-wire energy of the very young Emilie Hasboun. Like every one the school produces, of course she has spectacularly assured technique. But not all of them seem to attract the eye, to refract the light, and to glow like a starry night. She does.

For me, all the dancers this evening illustrated two lines from a poem so rarely considered nowadays (perhaps because, um, it’s a bit overheated) Longfellow’s Evangeline: Silently one by one, in the infinite meadows of heaven /Blossomed the lovely stars, the forget-me-nots of angels.

Commentaires fermés sur When flights of angels sing. Forsythe and Brown for the Paris Opera Ballet.

Classé dans Retours de la Grande boutique

Forsythe-Brown : sur orbite

P1010032Soirée du 6 décembre 2012 : programme Forsythe-Brown

Revoir In the Middle… Il a fallu passer par le choc des cinq premières minutes ; il a fallu oublier le passé : Laurent Hilaire sculptural, Manuel Legris élastique, les pieds incroyablement ductiles d’Isabelle Guerin ou encore la présence menaçante et curieusement athlétique d’Elisabeth Platel. Avec ses nouveaux interprètes, le ballet a perdu cette fascinante précision chirurgicale de la création. Mais y a-t-il perdu pour autant ? Pas si sûr. L’énergie brute dégagée par cette distribution de jeunes artistes a fini par m’entraîner sur les mêmes pentes où je m’étais senti entraîné à l’orée des années 90 aussi bien par les danseurs de l’Opéra que par le ballet de Francfort. Les garçons, moins stylés que leurs devanciers, approchent les filles comme des prédateurs. Mais ils trouvent du répondant. Pas effrayées, celles-ci leur donnent la réplique avec un plaisir jubilatoire. Tous les risques sont pris. Caroline Robert distord ses lignes jusqu’à la rupture ; Simon Valastro fait feu des quatre fers, plus ramassé et plus nerveux que n’était Legris mais tout aussi palpitant ; Audric Bezard (dans le rôle d’Hilaire) est un danseur noble qui veut jouer au marlou et remuer des biscottos. Il attend son grand moment, le tango acrobatique et tauromachique avec Amandine Albisson qui semble prête à inventer le battement à 360° quand, altière et minérale, Sabrina Mallem décide que c’en est assez et achève nos plaisirs d’un simple port de bras. Cet In The Middle 2012 est plus terre à terre sans doute mais plus charnel aussi. L’essentiel est conservé : l’enivrante apologie de la prise de risque, « the vertiginous thrill of inexactitude ».

Pour se remettre, on nous donne vingt-cinq minutes. Non pas vingt-cinq minutes d’entracte mais vingt-cinq minutes d’intermède. Dans O Zlozony/O Composite, sous un ciel étoilé, un trio de danseurs développe les entrelacs chorégraphiques de Trisha Brown. Les mouvements sont coulés jusque dans les poses les plus contorsionnées, les bras sont en sempiternel mouvement. La chorégraphe aspire vraisemblablement à faire ressembler les interprètes à une constellation évoluant dans l’univers. Mais le ballet n’a pas suscité plus d’émoi chez moi qu’il ne l’avait fait huit ans auparavant. Est-ce cette chorégraphie cotonneuse, ou bien ces passages avec la danseuse sur pointe (Aurélie Dupont) égrenant avec l’aide de ses partenaires (Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard) des combinaisons fort conventionnelles ou encore la musique de Laurie Anderson, tout en susurrements, qui évoque ces disques de musique relaxante qu’on trouve dans une boutique « nature et environnement » ? Peut-être est-ce les trois à la fois… O Zlozony / O Composite pourrait aussi bien être une tisane bio relaxante. Ça calme certes, mais ça n’a pas bon goût.

Dans Woundwork1, la musique de Tom Willems ne susurre pas, elle chuinte plaintivement. Les étoiles, décor du ballet précédent, semblent s’être déposées sur les costumes crème des danseuses ; les danseurs assumant les couleurs du ciel. Et on se perd dans la constellation mouvante formée par Agnès Letestu et d’Hervé Moreau. Lignes étirées vers l’infini, imbrications furtives toujours miraculeusement déjouées, ce couple nous attire et nous exclut à la fois par son absolue cohésion. Autour d’eux, Isabelle Ciaravola et Nicolas Le Riche semblent être ravalés au rang de satellite.

Pas./Parts finit de nous mettre sur orbite. L’abondance presque étourdissante de solistes, l’absence de propos clairement défini, les changements erratiques d’ambiances musicales (du gamelan au cha cha), les couleurs tranchées des costumes, tout ce qui pourrait être défaut dans ce ballet concorde en un tout roboratif. Dans ce ballet, les filles sont des lianes faites de quelque matériau industriel (Laurène Lévy semble avoir une colonne vertébrale ondulante, Marie-Agnès Gillot retrouve une légèreté dont elle semblait avoir oublié l’existence et Caroline Bance exulte). Les garçons gesticulent autour d’elles à la manière de feu-follets (Christophe Duquenne a des bras infinis et ondulants, Sébastien Bertaud ne touche pas le sol tandis qu’Aurélien Houette est tout en densité). On soutient sa danseuse par la pliure du coude ou par une hanche décalée. L’équilibre est aussi inattendu que sa soudaine perte. Pourquoi toute cette maestria ?

Mais faisons fi du sens et de la signification. Car Forsythe a sans doute créé ici son « Études », sa somme du ballet post-moderne ; un précieux cadeau dont les danseurs du ballet de l’Opéra se sont montrés les dignes dépositaires.

2 Commentaires

Classé dans Retours de la Grande boutique

Don Quichotte : dans les yeux de l’Amour

Soirée du 27 novembre : Maria Yakovleva et Denys Cherevychko (Kitri et Basilio), Laura Hecquet (reine des Dryades), Mathilde Froustey (Cupidon), Christophe Duquenne (le Toréador Espada, un Espagnol classieux), Charline Giezendanner et Marine Ganio (deux amies bien commères), Héloïse Bourdon (une demoiselle de pensionnat perdue dans un costume extravagant), Allister Madin (un gitan qui se la pète – et on aime ça), Séverine Westermann (une fraîche demoiselle d’honneur).

Direction musicale (Orchestre de l’Opéra national de Paris) : Kevin Rhodes

Par le hasard des blessures, des étoiles du Wiener Staatsoper, viennent interpréter le Don Quichotte de Noureev qu’ils ont acquis il y a deux saisons lors de l’arrivée à la tête de leur troupe de Manuel Legris, tout juste retraité du ballet de l’Opéra de Paris. Ce petit avant-goût du mois de juillet – le ballet de Vienne est la compagnie invitée des Étés de la danse – nous permet de nous interroger sur la transmission des œuvres du grand Rudy.

 À Vienne, en termes de programmation, Manuel Legris s’est placé dans la droite lignée des années Noureev, faisant rentrer au répertoire des œuvres qui ont fait les beaux soirs de la compagnie parisienne dans les années 80 et 90. L’effet Legris s’est indéniablement fait sentir sur le corps de ballet –un groupe uniforme et uniformément faible sous la direction Zanella qui danse aujourd’hui dans un bel unisson. Mais pour les solistes ?

Maria Yakovleva et Denis Cherevychko ne sont pas de parfaits inconnus pour moi. J’ai pu les voir dans une Chauve-Souris de Roland Petit, il y a deux ans. Cherevychko n’était encore que premier soliste et interprétait un rôle créé pour Luigi Bonino. J’avais alors apprécié son amplitude de mouvement, ses sauts légers et sa batterie claire. Son humour m’avait également conquis. Maria Yakoleva m’avait laissé un sentiment plus mitigé. Cette belle brune, à la danse souple et moelleuse, très agréable à regarder, manquait un peu de mordant dans le rôle de Bella, créé pour le sacrum mobile et les jambes fuselées de Zizi Jeanmaire.

Mais l’autre soir, l’étoile des invités viennois a quelque peu pâli. Ce n’était pas mauvais, non. Mais ce n’était pas ça.

Cette soirée m’a en fait réfléchir sur la notion de style. Je suis ressorti de l’Opéra en comprenant mieux les balletomanes britanniques qui déplorent la disparition du style Ashton. Le style Noureev, que je croyais jadis inscrit dans la chorégraphie, s’efface tout aussi surement que les subtiles inflexions du chorégraphe anglais.

Denys Cherevychko escamote, la plupart du temps joliment, les subtiles intrications chorégraphiques de Noureev. Sans doute l’attitude est-elle plus payante que celle de Karl Paquette qui s’évertue à juste les « passer » mais elle délave le texte dansé au point de n’en laisser qu’un palimpseste. Plein de bonne volonté, le danseur ukrainien mime son rôle avec feu (et réussit au passage une scène de suicide bien rythmée et très drôle) mais son jeu et sa danse ne connectent pas. Une autre spécificité du style Noureev disparaît donc : celle de ne jamais laisser les danseurs immobiles sur scène de manière à ce que la pantomime se fonde dans la chorégraphie.

Maria Yakovleva, quant à elle, démontre les mêmes qualités et les mêmes défauts que son partenaire qu’elle semble pourtant ignorer la plupart du temps. Dans la scène des Dryades, sa Dulcinée file son texte avec grâce mais laisse le pauvre Don Quichotte, pas plus chanceux que Basilio, déambuler sur scène comme une âme en peine sans que la demoiselle, yeux d’émail et sourire stéréotypé, ne semble s’en émouvoir. Mais qu’importe au Don, car il est aimé par l’Amour en personne.

Dans Cupidon, mademoiselle Froustey ne sort jamais de son personnage. Elle sourit avec indulgence au vieil original, l’encourage et le console sans doute de l’indifférence narcissique dont le gratifie Dulcinée. Même de loin, ce rapport « Cupidon-Don » est évident à l’œil car Mathilde Froustey oriente toujours la chorégraphie vers son objet et non vers le trou noir de la salle. On retrouve ainsi une autre spécificité du style Noureev qui insufflait une intention dans chaque pas afin qu’on n’ait jamais le sentiment d’assister à une vaine démonstration d’habileté.

Manuel Legris, interprète superlatif de l’œuvre de Noureev aurait-il échoué à communiquer son style aux danseurs de sa compagnie ? Pour sa décharge, il n’a pas, contrairement à ses prédécesseurs, fait de ménage radical dans les rangs des solistes à son arrivée. Cette attitude généreuse a envoyé un message positif à la compagnie viennoise mais, en contrepartie, imprimer sa marque sur ces danseurs expérimentés prendra plus de temps que si cela se faisait sur des jeunes issus du corps de ballet.

Et doit-on jeter la pierre à ces excellents solistes au plaisant style international de ne pas « danser Noureev » quand au sein même de l’Opéra, des artistes maisons qui en font fi sont mis en avant ? Certes non…

Regarder Laura Hecquet dans la reine des Dryades, aussi musicale et voluptueuse qu’une machine à écrire, fut une épreuve bien plus désagréable que de contempler Maria Yakovleva et Denis Cherevychko nous proposer leur version honnête bien qu’un peu fade du couple Kitri – Basilio.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Commentaires fermés sur Don Quichotte : dans les yeux de l’Amour

Classé dans Humeurs d'abonnés, Retours de la Grande boutique

Don Quichotte: les Viennois à Bastille

Soirée du 24 novembre

Don Quichotte est un ballet funambule : l’histoire tient debout par miracle, les personnages ont l’épaisseur d’une silhouette, ça ne marche que si toutes les ficelles sont bien tendues.

Maria Yakovleva et Denys Cherevychko, étoiles de l’opéra de Vienne, ne composent pas un couple vraiment euphorisant. À part un peu au début de l’acte II (la scène nocturne sur la musique de la Bayadère), on perçoit dans leur partenariat plus de métier que d’irrésistible alchimie. Durant l’adage de l’acte III, Basilio nous tourne le dos un instant, et Kitri se place à un mètre de lui. Il y a un temps d’arrêt avant qu’elle développe son arabesque et qu’ils entament ensemble quelques tours de promenade. L’immobilité n’a de sens que chargée d’attente amoureuse ; elle doit être perceptible dans le jeu des regards, l’orientation des épaules ou le placement, un peu canaille et pseudo-ibérique, des bras. À ce moment, je me suis demandé si nos danseurs attendaient le passage du métro.

Individuellement, ça ne marche pas tout le temps. La Kitri de Mlle Yakovleva n’est pas assez épicée et féminine à mon goût. Dans la variation des castagnettes (acte I), elle lance la jambe bien haut mais piétinise les pas de liaison qui suivent, et ne saute pas assez cambré pour qu’on crie « olé ». Même chose pour Cherevychko : il a de beaux pieds et danse précis, déjouant pas mal des pièges que Noureev a réservés à Basilio, mais il n’est ni amoureux, ni guitariste, ni espagnol.

Ce que l’on voit est peut-être ce qu’il faut attendre de danseurs invités, mais l’incarnation est trop passe-partout. Ou alors, par moments, on perd au contraire la mesure : les épaulements de Kitri à la fin de l’adage (acte III) convoquent le souvenir de la fille dans la femme. Mais s’ils sont trop appuyés,  on tombe dans le vulgaire.

La danse chic, avec ce qu’il faut de second degré, on la trouve avec Christophe Duquenne, désinvolte dans le pas des Matadors (regardez sa jambe qui glisse au sol un peu en arrière) comme à l’acte III (les deux doigts qui jouent au taureau assez bien pour qu’on comprenne, assez fin pour qu’on sache qu’on est dans une Espagne de pacotille). Le délicieux Cupidon de Mathilde Froustey, bras moelleux, doigts mutins, jambes spirituelles, éclipse facilement la reine des Dryades de Laura Hecquet, technique mais sans volupté.

Commentaires fermés sur Don Quichotte: les Viennois à Bastille

Classé dans Retours de la Grande boutique

Don Quichotte : c’est loin l’Espagne

Don Quichotte, vendredi 16 novembre (Kitri : Ludmila Pagliero; Basilio : Karl Paquette; Reine des Dryades : Sarah Kora Dayanova; Cupidon : Mélanie Hurel; Une danseuse de rue : Eve Grinsztajn; Espada : Christophe Duquenne; Deux amies de Kitri : Melles Bourdon et Hecquet; un gitan : Allister Madin; Don Quichotte : Guillaume Charlot; Sancho Pança : Hugo Vigliotti). Orchestre de l’Opéra national de Paris. Direction : Kevin Rhodes.

Il est plus facile d’écrire sur des spectacles qu’on a détesté que sur ceux qu’on a aimé. Chercher là où ça gratte, là où ça tire est moins ardu que de définir avec des mots qui ne soient pas trop éculés l’état de contentement, voire d’extase, dans lequel une bonne représentation vous a mis. Mais parler de ce qu’on aime est infiniment moins pénible que de parler de ce qui vous a laissé complètement indifférent. Que dire ? J’étais à la première de Don Quichotte. Je suis venu, j’ai vu et … je suis rentré me coucher. «Pourquoi nous déranger pour en parler si vous n’avez rien à raconter », me direz-vous ?

Me taire, je l’aurais sans doute fait s’il s’était agi de parler de Karl Paquette en Basilio, qui a fait de son mieux, ou des demoiselles Hecquet et Bourdon (les deux amies de Kitri), réglées comme des métronomes. J’aurais même tu, non sans remords, la prestation savoureuse de Stéphane Phavorin en Gamache qui est parvenu à m’intéresser à la trajectoire d’un mouchoir souillé pendant un bon tiers du premier acte.

Mais j’étais redevable à Allister Madin pour son capiteux gitan – un mélange de belle technique et de naturel –, à Mélanie Hurel pour son cristallin Cupidon et à Charline Giezendanner pour le charme ineffable de sa danse, pour ses petits développés suspendus en fin de pirouette dans la demoiselle d’honneur.

Enfin et surtout, je le devais à Ludmila Pagliero.

Car la nouvelle danseuse étoile peut à juste titre être fière de sa soirée de première. Elle avait décidé de conquérir le public et elle a sans aucun doute réussi. Nous avons été gratifiés d’œillades, d’équilibres insolents, de pliés moelleux et de fouettés de batteur électrique.

Et tout cela m’a laissé de marbre. Pourquoi ? Fatigue d’un vendredi soir ? Peut-être, mais pas seulement.

C’est qu’à tant vouloir conquérir le public, Ludmila Pagliero a oublié de nous faire croire à son histoire d’amour avec Basilio. Chacune de ses entrées distillait l’image d’une Kitri sans innocence qu’on pouvait imaginer sans peine, dans le futur, porter la culotte à la maison et terroriser ses multiples belles-filles. Son attaque agressive du plateau l’empêchait occasionnellement d’accomplir ses variations sur un mode ascendant : difficile de surenchérir quand on a donné d’entrée tout ce qu’on avait en réserve.

Quant au style Noureev, il faut l’oublier. Par un phénomène bizarre, Mademoiselle Pagliero, qui a jadis refusé d’entrer à ABT pour tenter sa chance dans le corps de ballet de l’Opéra – une décision courageuse et hasardeuse –, a dansé comme une artiste invitée de cette compagnie avec ce que cela comporte d’abattage mais aussi de manque de subtilité.

Je voulais voir Don Quichotte, et j’ai vu une danseuse de gala. C’est loin l’Espagne…

Commentaires fermés sur Don Quichotte : c’est loin l’Espagne

Classé dans Retours de la Grande boutique

Cunningham/Gillot : Le plein et le creux

Soirée « Gillot-Cunningham ». Soirée du 6 novembre et matinée du 10 novembre.

Sous apparence (Gillot/Feldman/Bruckner/Ligeti ; décors Olivier Mosset, costumes walter Van Beirendonck) : Vincent Chaillet, Laëtitia Pujol, Alice Renavand, ensemble Ars Nova et Choeur Accentus dirigé par Laurence Equilbey.

Un jour ou deux (Cunnhingham/Cage/Johns) : Émilie Cozette (6 novembre) ; Stéphanie Romberg (10 novembre) Hervé Moreau (6/11 & 10/11 en remplacement de Florian Magnenet), Fabien Révillion.

Comment parler d’Un jour ou deux ? Le voir étant, pour le spectateur, comme une aventure spirituelle, on hésite à croire l’expérience partageable, ou le ressenti autre que purement subjectif. Une des grandes beautés de la chorégraphie de Merce Cunningham, de la musique de John Cage (intitulée etcetera, mazette, quel titre) et des décors conçus par Jasper Johns, est qu’ils ne paraissent pas avoir de limites. L’horizon est impalpable, la couleur émerge du flou, la lumière reste incertaine, le mouvement circule – entre les danseurs et dans l’espace – tel un furet. On oscille entre la sophistication extrême et une simplicité presque enfantine (une ronde à trois, des sauts d’un pied sur l’autre). C’est si riche que je n’ai pas vu le temps passer.

En plus, c’est une joie d’avoir la confirmation, trois ans après la mort du chorégraphe américain, et quelques mois après la dissolution de sa compagnie, de la pérennité de ses créations. L’implication du corps de ballet est exemplaire. Et puis, il y a Hervé Moreau. Son apparition en solo est un choc. On avait retrouvé dans Serenade la beauté des lignes, la maîtrise et la prestance. On découvre avec Un jour ou deux une présence, une autorité, une densité et une profondeur nouvelles. Certains se souviennent peut-être de la prestation de l’étoile dans la Troisième symphonie de Neumeier : c’est de la même qualité, en plus mûr. C’est mémorable : en attitude derrière, bras croisés, Hervé Moreau monte en demi-pointe, un peu, puis encore un peu plus, on a l’impression qu’il pourrait s’élever à l’infini, et occuper tout l’espace. Couché au sol, on dirait un fleuve que sa partenaire franchit d’un grand jeté. Stéphanie Romberg danse précis, inflexible, impénétrable, là où Émilie Cozette fait trop joli ou doux. Fabien Révillion – qui danse blond mais sans chichis – est plus dans le style.

Si l’on en croit le programme, Sous apparence serait un hommage « libre et vivant » à Cunningham. Mais il ne suffit pas de singer les processus pluridisciplinaires de Merce pour parvenir à un résultat présentable. Inconscience ou inculture, de la platitude est plaquée sur un Kyrie et un Agnus Dei. On s’attendait à une réflexion sur la pointe ? À part Vincent Chaillet, peu de garçons ont les genoux tendus et de toutes façons le plus souvent ils marchent à plat. Et puis, il faudrait encore quelques efforts pour indifférencier les moutons : le spécimen masculin se brosse les fesses latéralement, tandis que la fille bascule le bassin d’avant en arrière. Le décor comprend un rocher en béton d’inspiration helvétique, paraît-il surnommé Toblerone. Quant à la glose  de Marie-Agnès (« les apparences sont innocentes de nos erreurs »), pas de doute, c’est du sous-Char.

Commentaires fermés sur Cunningham/Gillot : Le plein et le creux

Classé dans Retours de la Grande boutique

Gillot/Cunningham : Le plafond de l’Opéra Garnier

Programme Gillot-Cunningham : « Sous Apparence », création mondiale. Chor. M.-A Gillot, décors O. Mosset, Costumes Walter Van Beirendonck, Compositeurs divers. Interprètes principaux : Laëtitia Pujol, Alice Renavand, Vincent Chaillet.

« Un jour ou deux » Chor. Merce Cunningham (1973), Musique John Cage, décors et costumes Jasper Johns. Interprètes principaux : Emilie Cozette, Hervé Moreau.

Sylvie Guillem aurait dit jadis à un journaliste « J’ai appris à apprécier le plafond de Chagall à l’Opéra en assistant aux ballets de Merce Cunningham ». Je me souviens d’une interview où, interrogé sur cette déclaration, William Forsythe, qui doit une bonne part de son univers aux expérimentations du chorégraphe, répondait « elle est jeune, elle aura le temps de changer d’avis ».

Pour ma part, j’ai appris à apprécier le plafond de Chagall pendant le ballet de Marie-Agnès Gillot et il y a fort peu de chance que je change d’avis. Déjà, je ne suis plus jeune et d’autre part, il n’y a rien à sauver de ce prétentieux fiasco, à part, peut-être, les reflets iridescents troublés par l’ombre des danseurs qui s’inscrivent au plafond de la salle par le jeu de renvoi d’éclairages sur le sol glissant et ripoliné de cette production.

Pour le reste, c’est du déjà – trop souvent – vu : de la façade d’un bâtiment qui bouge aux couleurs tranchées des cyclos, ou alors du grotesque : des costumes iniques, véritable cauchemar d’enfant qu’on aurait affublé, un soir de mardi gras, d’un déguisement ridicule qui de surcroît réduirait sa mobilité au point de l’empêcher de jouer avec ses camarades. Toutes mes condoléances aux pauvres danseurs anonymes transformés au choix en sapin, en Bob l’Éponge ou encore en mouton de parquet… William Forsythe était capable de mettre un danseur dans un cactus sans l’avilir (A Isabelle A). C’est un talent que n’a pas Marie Agnès Gillot.

La chorégraphe a annoncé en substance dans les présentations publiques de son Opus : « je lance un mouvement, une ébauche […] je regarde ce que les danseurs me proposent, et quand je vois de la grâce, je m’en saisis et je la garde ». Qu’est-ce que la grâce pour un danseur à l’Opéra de Paris aux alentours de 2010 ? Un succédané de danse néoclassique qui emprunte à Jiri Kylian, à Duato, avec des portés tournoyants à basse gravité, des passages au sol et quelques emmêlements post-balanchiniens. Le « collectif » est rarement inventif quand la « tête » n’a pas d’idée. Quant à « assexuer » la pointe, peut-être eut-il fallu éviter d’habiller les garçons en caricatures de Tom of Finland ou affubler Vincent Chaillet de longs gants de vaisselle aux couleurs acidulées avec des ongles rouges dessinés. Rendre l’homme androgyne n’est pas « assexuer » la pointe, bien au contraire. Dans ce ballet qui ne va nulle part, on peut enfin prévoir à l’avance tout ce qui va arriver. Chaque image (notamment le glissé sur lino) est répétée ad nauseam par l’ensemble de la distribution.

Oui, c’est bien beau le plafond de l’Opéra.

Avec « Un jour ou deux » de Merce Cunnigham on entre dans une toute autre dimension. C’est long, c’est aride comme une page de maths ou comme l’assiette de soupe dont on vous assure qu’elle fait grandir. Là aussi, ça ne va nulle part. La musique de Cage avec ses tapotis sur carton, ses bruits du quotidien et ses amorces des cordes, toujours avortées, soit vous porte sur les nerfs soit vous berce dangereusement. Mais la proposition chorégraphique est là. Les corps, de triplettes en twists, d’arabesques au buste décalé en ports de bras froidement géométriques, dessinent des figures inattendues. Des duos, des quatuors de danseurs qui se forment et interagissent simultanément à différents points de l’espace scénique, vous obligent à faire des choix. Le dispositif minimaliste (un rideau translucide au proscenium puis en fond de scène) crée pourtant des fractures dans l’espace et dans la perception des corps… Et on s’ennuie… Oui.

Seulement, « Un jour ou deux » est un ballet qui grandit dans votre esprit après que vous l’avez quitté. Et puis on ne boude pas une interprétation dense comme celle d’Hervé Moreau, même si sa partenaire Émilie Cozette danse sa partition comme ces soprano étrangères qui articulent parfaitement un texte qu’elles ne comprennent pas.

On remerciera la programmatrice de cette soirée, très avide de commentaires « positifs », de l’avoir concoctée de manière ascendante. C’était, sur ce point, vertigineux.

4 Commentaires

Classé dans Retours de la Grande boutique