Archives de Tag: Alexander Ekman

TCE : Danses-Rétrospective

Soirée « Dancing with Bergman » – Théâtre des Champs Elysées, représentation du 9 juin.

Il n’est pas besoin d’assister à une rétrospective du cinéaste avant de se rendre au Théâtre des Champs Élysées pour le programme « Dancing with Bergman ». La soirée, de courte durée (1h20), encadre chaque œuvre dansée d’extraits de Bergman, construisant un rapport assez direct, et pas aussi artificiel qu’on aurait pu craindre, entre le cinéaste suédois et ses compatriotes chorégraphes.

4 Karin, de Johan Inger, est inspiré d’un court métrage TV réalisé par Bergman en collaboration avec la chorégraphe Donya Feuer. Inger reprend le procédé du film : une chorégraphie est montrée une première fois, puis expliquée, et ensuite revue sous un nouvel éclairage. Un huis-clos réunit quatre femmes : une jeune fille avec une peluche, deux jeunes adultes et une, plus âgée et émaciée, vêtue de noir. On pense immédiatement à La Maison de Bernarda Alba, du fait du thème de l’enfermement et de la tension entre les personnages, mais la gestuelle d’Inger, très glissée, marque à la fois sa parenté et sa distance avec le style de Mats Ek. Faute de livret, on imagine les relations entre les personnages, curieusement pétrie de gémellité antagoniste. On apprend lors de la phase pédagogique qu’il y a en fait trois personnages sur scène : une fille, la mère et la grand-mère décédée. Tout s’explique : les deux danseuses comme liées par un rapport secret d’aimantation et de rejet sont en fait une seule personne. Inger a du métier : sa partition est assez construite et séquencée pour que l’attention ne baisse pas la garde lors d’une seconde vision ; le spectateur peut aussi s’amuser des contresens qu’il a commis (la pose finale, quand la jeune fille retourne dans le giron familial, m’avait paru un moment de réconciliation, et elle est conçue comme un enfermement). On reste gêné par le choix musical : le Ballet des ingrates de Monteverdi raconte tout autre chose, et pour peu qu’on entende un peu l’italien, le décalage de sens et d’humeurs est criant.

Thoughts on Bergman, solo de et par Alexander Ekman, tisse de manière assez plaisante des liens entre cinéma et danse chez Bergman, dont des extraits de film montrent, au-delà de la proximité thématique (les films qui parlent ou évoquent la scène et la danse), l’attention au mouvement qui animait le cinéaste. Je n’ai pas retenu le contenu des pensées (comme d’habitude dès qu’un chorégraphe me parle, je n’écoute qu’à moitié, désolé), mais cette pastille ludique passe comme un bonbon.

Pour finir, Mats Ek revisite son Memory (2000-2018), centré – comme d’autres pièces de son cru – sur le quotidien du couple. Le trivial chez Ek me touche peu, mais la tendresse du partenariat entre le chorégraphe et Ana Laguna, toujours incomparable, emporte les réserves. On écarquille les yeux pour ne pas perdre une miette. Ana Laguna disparaît parfois derrière un panneau noir qui la masque à son partenaire et au public, procédé cinématographique s’il en est. Effet de brouillage garanti.

Mats Ek et Ana Laguna – photo Erik Berg

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Play, ou l’inanité colorée

Play, Alexander Ekman (chorégraphie), Mikael Karlsson (musique) – Soirée du 6 décembre 2017

Première mondaine à l’Opéra de Paris. Le chorégraphe suédois Alexander Ekman présente Play, création festive qui tiendra jusqu’au 31 décembre à Garnier, et il a invité quelques amis. Apparemment, Aurélie Dupont a aussi convié bien des connaissances du monde de la couture. On les reconnaît à ce que, comme elle, leur goût vestimentaire peut soulever débat. En avant-scène, un quatuor de saxophones sonorisés entame son morceau (c’est de la « Musique live », dit la feuille de distribution) tandis que défile sur le rideau baissé le générique qu’on voit généralement à la fin des captations (et où l’on vous donne jusqu’au nom de l’assistant administratif de la directrice de la danse). Le signal est donné : nous n’assistons pas à une bête chorégraphie – d’où tu sors, Pépé ? – mais à une expérience plastique totale et interactive.

Lors de la première séquence – Jeu libre, avec tous les danseurs -, une instruction discrètement projetée en fond de scène donne la clef de chaque moment. Si c’est « Suivez-moi », tous les danseurs imitent le mouvement initié par l’un des leurs. Sous « Curiosité », chacun va chercher ce qui se cache derrière les portes. Une femme sur un cube voit les évolutions sur pointes de Marion Barbeau dupliquées par Simon Le Borgne, qui copie d’une main armée d’un micro tous les mouvements de jambes de sa partenaire (ça tape, ça martèle, ça glisse et ça feule). À ses risques et périls, elle parcourt toute la scène en passant d’un parallélépipède au suivant (non, Monsieur le Chorégraphe-Décorateur, ce ne sont en aucun cas des cubes).

Un garçon et une fille jouent fait rouler en tonneau Silvia Saint-Martin et Vincent Chaillet, tandis que plusieurs personnages à tête de globe rampent au hasard, et qu’Aurélien Houette, torse nu en grande jupe blanche à panier, fend l’espace, tel un astre lunaire. Il y a aussi un cosmonaute à drapeau blanc en fond de scène (peut-être un emprunt à La Bohème mise en scène par Claude Guth, présentée en ce moment même à Bastille ? Il faudrait vérifier). L’alternance d’assis-couché de la vignette Les Copains requiert de François Alu et Andrea Sarri des abdos de béton. Dans Devenir autre, quinze ballerines casquées d’une fine ramure de cerf sautent comme des amazones, poignet cassé, doigts écartés, comme hors d’elles-mêmes. La séquence finale de l’acte I voit des milliers de balles vertes se déverser sur scène ; les danseurs se vautrent et pirouettent dedans, les poussent dans la fosse d’orchestre, c’est visuel et amusant. Léger aussi. Certains moments de cette première partie ressemblent à des pastilles d’une parade de Philippe Decouflé. La différence est que chez le chorégraphe français, ces moments sont d’éphémères bulles de savon (et cette modeste évanescence fait précisément leur saveur). Et si l’on poursuit le parallèle, la création d’Ekman n’a ni la poésie visuelle, ni l’invention chorégraphique d’autres pièces de Decouflé, comme Shazam ! (1998) ou Octopus (2010). Il n’est pas interdit de faire du divertissement, c’est même un projet bien difficile, mais Ekman est un chorégraphe sans ombre. En cela, on pourrait dire qu’il est proche de la ligne claire de Mats Ek (un duo de l’acte II fait clairement surgir cette filiation), sans en approcher, même de très loin, la tendresse humaine. Ekman est plus plat, frontal,  monocolore.

On entend à l’entracte des spectateurs réjouis se gargariser de tout ce que cela a d’inattendu pour Garnier, par rapport au public, à la salle, aux habitués, au répertoire… (tout cela en clignant de l’œil). Ces balivernes ne m’échauffent même plus la bile. Il y a belle lurette qu’on programme, au moins une fois par saison, des créations conçues – avec des fortunes diverses –  « contre » la salle de l’Opéra-Garnier, comme Appartement (2005) de Mats Ek, Tombe (2016) et Véronique Doisneau (2004) de Jérôme Bel, (sans titre) (2016) de Tino Seghal, ou Wolf (2005, mémorable réussite – avec chiens sur scène et dépiautage de Mozart – des ballets C. de la B.). Bref, la provoc’ de programmation n’est pas neuve, mais surtout elle ne suffit pas.

Le deuxième acte se poursuit sur une tonalité plus sombre, moins énervante que le côté « joli mais creux » du premier. Une scène de théâtre / L’Univers est fondamentalement ludique se déroule sur fond de discours en anglais sur la danse, la musique, le jeu (on cesse vite d’y prêter attention), et juxtapose jusqu’au poncif mouvement classique sur scène latérale et mouvement moderne sur chaises en contrebas. La scène Les bougies / This is how I’m telling it now fait soupçonner qu’on prendrait un indéniable plaisir à Play si on acceptait tout bonnement que la danse y est accessoire ou seconde. On retrouve en deuxième partie certains des mouvements d’ensemble du premier, qui évoquent furieusement – en mode mineur – les parades des rugbymen néo-zélandais, tandis qu’Une scène d’usine (chacun tournant autour de son parallélépipède) ressemble à du Naharin sans le peps. Quand le rideau se baisse, on croit avec soulagement avoir gagné 15 minutes sur l’horaire indiqué. Mais après les saluts, nous voilà invités à tous retrouver notre âme d’enfant : quatre gros ballons lancés vers la salle rebondissent joyeusement et les danseurs qui se roulent dans la fosse d’orchestre lancent des petites balles jaunes dans le public. C’est le moment de sortir les portables et de faire une vidéo. Malheureusement seul le parterre et les premiers rangs de loge peuvent espérer toucher les baballes. Play hausse le jeu de préau à 125 ou 150 euros par tête de pipe.

Épluchant à nouveau la feuille de distribution, je découvre une autre invention conceptuelle digne d’intérêt : le chorégraphe bénéficie de l’aide d’une « conseillère stratégique et dramaturge » du nom de Carina Nidalen. C’est peut-être elle qui guide la trajectoire de certains ballons. Il me faut ce job.

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