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Hervé Roméo à l’assaut du mur qui glisse

Roméo et Juliette : chorégraphie de Sasha Waltz (2007) ; musique d’Hector Berlioz (Symphonie dramatique opus 17, 1839). Opéra national de Paris, 12 mai.

Direction musicale : Vello Pähn. Chant : Stéphanie d’Oustrac, Yann Beuron, Nicolas Cavallier. Danse : Hervé Moreau, Aurélie Dupont, Nicolas Paul.

Sasha Waltz a fait des choix curieux pour mettre en images la symphonie dramatique d’Hector Berlioz : le noir et blanc, la géométrie, l’épure de la matière brute. Au bout de 100 minutes de spectacle, on se demande si la froideur – qui semble s’étendre même à la direction musicale et aux couleurs de l’orchestre, sans parler des hideuses coiffes rectangulaires des chœurs  – n’est pas voulue.

Tout pourtant dans la partition déborde de passion. Et à part dans la longue scène finale de réconciliation entre les deux familles, qui relève de l’oratorio, l’expression chorégraphique peut y avoir champ libre. Pour les scènes les plus célèbres, la parole a été laissée à l’orchestre : « la sublimité de cet amour en rendait la peinture si dangereuse pour le musicien, qu’il a dû donner à sa fantaisie une latitude que le sens positif des paroles chantées ne lui eût pas laissée, et recourir à la langue instrumentale, langue plus riche, plus variée, moins arrêtée et, par son vague même, incomparablement plus puissante en pareil cas », explique Berlioz. La force évocatrice de la danse pourrait donc bien se lover harmonieusement là-dedans.

Las! Vague ne veut pas dire informe. Sans doute pour tirer l’histoire vers l’universel, Sasha Waltz s’éloigne de la narration sans la quitter tout à fait, et tend vers l’abstraction sans s’y plonger vraiment. On reste donc dans un entre-deux peu satisfaisant. Thierry Malandain, qui s’est lui aussi appuyé sur Berlioz pour son Roméo et Juliette, avait fait le choix de démultiplier le couple mythique en presque autant de paires que compte sa troupe. Son histoire devenait celle de l’apprentissage de l’amour. Elle y perdait en singularité et en émotion, y gagnait en sensualité et variété. Malandain conservait cependant les péripéties auxquels Mercutio, Benvolio et Tybalt sont mêlés. Ce n’est pas le cas chez Waltz, où l’histoire est condensée en signes, véhiculés par la lumière, les changements de l’espace (le sol qui devient mur, sommet inaccessible pour Roméo en peine), une traînée noire sur le corps (le poison), ou les cailloux sous lesquels on commence d’enterrer Juliette. Ça et là, on voit passer une idée d’ami de Roméo, une ellipse de père Capulet (à moins que ce ne soit Pâris ?), une esquisse de début d’intrigue secondaire. Mais rien qui saille vraiment. Le corps de ballet est très présent, mais on peine souvent à dégager son rôle, et au final, le seul – en dehors du trio Roméo/Juliette/Père Laurence –, à avoir droit à une incarnation différenciée est Yann Beuron, qui chante-danse le scherzo de la reine Mab. La scène de fête est vue d’un œil si distancié – on se rue sur le buffet, on danse en laid tutu doré, on sautille jambes parallèles – que ne s’en dégage que de la tristesse.

Le ballet de Waltz est, au moins, l’occasion du très attendu retour sur scène d’Hervé Moreau, danseur souverain qui parvient même à voler des sourires à Aurélie Dupont.

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Ah! Perfide Manon!

L’Histoire de Manon, Représentation du 11/05 : Isabelle Ciaravola, Florian Magnenet, Alessio Carbone, Nolwenn Daniel.

À quoi reconnaît-on un artiste ? À sa capacité à répondre chaque soir différemment à la proposition de son texte, qu’il soit littéraire, musical ou corporel, mais aussi aux différences de tempérament de ses partenaires. Par le hasard des – encore une fois trop – nombreuses blessures, Isabelle Ciaravola a dû passer l’épreuve du feu plus souvent qu’à son tour. Et le résultat, il me semble, a dépassé toutes les attentes. L’autre soir, elle devait interagir avec un des Grieux et un Lescaut différents. Des Grieux était incarné par Florian Magnenet, un danseur qui semble présenter des similarités physiques avec Mathieu Ganio (son partenaire du 4 mai) mais qui s’avère radicalement différent dans son registre de mouvement et d’interprétation. Des Grieux-Magnenet n’est sûrement pas un poète, c’est un homme d’action. Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la véhémence. Dans ces moments-là, il est servi par ses très belles arabesques et ses ports de bras de danseur noble. Il ne danse pas, il porte ses arguments. Dans la scène chez Madame, après que Manon lui eut montré ses diamants pendus au cou, aux oreilles, attachés aux poignets ainsi que sa belle robe diaprée et lui eut posé la question « et toi, que peux-tu m’offrir ? », il semblait se briser d’un coup ; et toute sa belle architecture de s’affaisser aux genoux de sa cruelle maîtresse. Manon-Ciaravola, jusqu’alors parfaite courtisane froide, peut-être même attirée par son riche amant (Arnaud Dreyfus, un GM au regard de porcelaine qui évoque la douceur des portraits de Nattier avant de révéler brusquement sa cruauté profonde), se rend alors sans condition.

Car face à Florian Magnenet, la Manon d’Isabelle Ciaravola n’est pas une amoureuse inconditionnelle. Elle est toute en revirements et en retours de flamme. Elle subit la mauvaise influence de son frère Lescaut  – enfin dansé avec la maîtrise technique nécessaire par Alessio Carbone. Dès le premier tableau, on a le sentiment que ces deux-là ont déjà roulé dans la farine plus d’un vieux galant. Dans la scène de la chambre avec GM, tandis que le soupirant émoustillé s’oublie presque dans la contemplation de pieds divins (et nous avec, avouons-le), Manon et Lescaut semblent jouer une partition bien réglée. Lescaut-Carbone est une sorte de Mercutio perverti. On est triste de le voir assassiné froidement à la fin du 2e acte.

Tout cela rend le dernier acte encore plus poignant. La scène du viol par le geôlier (Aurélien Houette) atteint une intensité quasi-insoutenable. C’est le moment où on réalise que Manon a changé. L’acte sexuel imposé la révulse et plus encore sa rémunération, un bracelet très semblable à celui que des Grieux avait eu tant de mal à lui arracher à l’acte précédent. Dans la scène des marais, même les petites imperfections viennent créer du sens. Le partenariat un peu « brut de décoffrage » de Magnenet, ainsi que sa tendance à prendre trop d’énergie dans les tours créent un sentiment d’urgence. Manon ne s’éteint pas comme le 4 mai, elle décède brusquement à la réception d’une pirouette en l’air… L’instant d’avant, le corps était encore vibrant et soudain, il ne restait plus que les extrémités ballantes d’une marionnette martyrisée…

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Manon, dans les limbes…

« L’Histoire de Manon », représentation du 4 mai 2012. Manon : Isabelle Ciaravola; Des Grieux : Mathieu Ganio; Lescaut : Yann Saïz; La maitresse de Lescaut : Nolwenn Daniel; Monsieur de G.M. : Eric Monin [un élégant aristocrate peu soucieux du reste de l’humanité]; Le chef des mendiants : Hugo Vigliotti [Si tous les édentés hirsutes pouvaient danser comme lui!].

Avez-vous déjà fait l’expérience de ces soirées impatiemment attendues qui s’avèrent finalement être un nid de frustrations ? C’est ce que j’ai vécu lors de la soirée du 4 mai à l’Opéra. Pensez ! Ciaravola-Ganio dans « L’Histoire de Manon ». C’était une fête chorégraphique à laquelle je m’attendais… Et ? Et bien pendant les deux premiers actes, je suis resté extérieur à l’Histoire.

La faute aux interprètes ? Non… La faute à pas de chance. Il y a des jours où la fatigue vous tient à distance de toute source de plaisir… Et dans ces moments là, votre pratique assidue d’une compagnie et de son répertoire s’avère un sérieux handicap. Vous les voyez, tous ces petits défauts qui passeraient inaperçus un autre soir. « Tiens, telle courtisane n’est pas en ligne… », « Oh, la perruque rousse de Nolwenn Daniel ne lui va pas au teint. Dommage, elle joue avec plus de chien que Renavand », ou encore, « Si seulement David Wall voulait bien rajeunir de trente ans et venir danser Lescaut en « guest »… Il a de bonnes intentions, Saïz, il est dans le rôle… Mais alors les pieds… Kader, REVIENS !! ». Il y a aussi : « c’est curieux, ce soir, Mathieu Ganio a des pliés en fibre de verre… Mais quelles lignes, tout de même ! ». Mais le pire est à venir : « C’est quand même sacrément intelligent ce qu’elle fait, Ciaravola. Quelle beauté, quelle maîtrise. De la belle ouvrage »… Et là, vous savez que vous avez touché le fond, quand vous voyez toutes les qualités mais que vous n’êtes capable de les appréhender que par l’intellect tandis que votre cœur reste froid.

Je vous laisse deviner les pensées moroses qui m’ont traversé l’esprit pendant les des deux entractes… La déambulation automatique de l’avant foyer, où s’agglutine autour de deux petits bars une foule en quête de médiocres sandwiches et de mauvais vin, au grand foyer, du grand foyer à la loggia – malgré le temps maussade – et de la loggia à la rotonde du glacier, cet espace grandiose honteusement inutilisé tandis qu’un restaurant prétentieux et peu accessible a été ouvert dans l’ancienne entrée couverte des voitures d’abonnés.

Non, décidément la vie était bien cruelle…

C’est désabusé que je réintégrai ma loge pour le troisième acte…

Et là… Le miracle s’est finalement produit. Dès les premières mesures entonnées par l’orchestre, j’ai pu dire que le mauvais sort était rompu. Mes récepteurs fonctionnaient à nouveau. Le tournoiement festif des filles de la Nouvelle-Orléans a titillé mes sens endormis, j’ai même supporté stoïquement la fastidieuse scène de l’arrivée des prostitués… Et puis, ils sont apparus en haut de la passerelle du bateau, étroitement et pitoyablement enlacés. Elle, à la fois méconnaissable et immanquable… Ses longues jambes encore infusées par l’énergie vitale mais le buste, si petit, dolent comme la corolle d’une fleur fanée, lui, avec ses lignes infinies et son lyrisme naturel… Comme j’ai aimé haïr Aurélien Houette, brutal geôlier, insensible au touchant désespoir de des Grieux. Le pas de deux des marais m’a remboursé de tout ce que j’avais pu manquer auparavant. Ici, le fragile Ganio-des Grieux volait plutôt qu’il ne dansait, avec de l’énergie pour deux, tandis que Manon-Ciaravola semblait hagardement se mouvoir dans une des bolges les plus désolées de l’enfer de Dante. Les corps des amants se frottaient au plus près, dans une sorte d’osmose qui rendait les acrobatiques doubles tours en l’air de la ballerine dans les bras de son partenaire encore plus époustouflants qu’ils ne le sont habituellement avec, en prime, ce plus métaphorique -les aspirations et le triste retour à l’inéluctable réalité- qui fait toute la différence. Dans son aveuglement amoureux, des Grieux Ganio ne voit même pas immédiatement qu’il danse déjà avec une morte.

Finalement, une fois le rideau fermé… J’ai eu le sentiment d’avoir assisté non pas tant à un ballet dramatique qu’à une Sylphide du XXe siècle, un ballet romantique des temps modernes.

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Manon: « Beautiful girls »

L’Histoire de Manon on May 3, 2012

I was chatting with a charming young woman during intermission as we waited our turn at the bar.  The bartender gazed into her doe-like eyes and then seemed to need to read her smiling lips in order to understand that all she was asking for was a glass of white wine. He murmured “sept euros” (outrageous price) several times because he couldn’t see the money on the counter before him.  Then he turned to me, sloshed the rest of the bottle in a glass, pushed it over the counter and exclaimed cadeau, Madame, car c’est la fête ce soir!

Youth and beauty prove an intoxicating mix.

People behave differently towards beautiful girls.  They get stared at, fussed over, petted, and rarely hear the word “no.”   Beautiful girls begin to think that’s normal.  Beautiful girls have it easy. [This applies to beautiful boys, too.  Read Daniel Hamermesh’s recent “Beauty Pays.”  His research shows that in the US  men of equal qualifications are not equal:  over a lifetime, handsome men earn thirteen percent more than the least handsome].

May 3rd’s Manon, Isabelle Ciaravola, is a beautiful woman. You can’t decide whether you want to lock the binoculars on the doe-like eyes in her heart-shaped face or on her tapering legs and perfectly-arched feet.  But more to the point, she is most intelligent in the way she uses that beauty to serve ballet.  You can banish the word “gymnast” when watching her legs move.  Yes, the arches would make any dancer scream with jealousy, but the way she dances through them even more.  She’s one of the few who make me regularly forget that she’s wearing pointe shoes.  As the  ballerinas in impossible Romantic lithographs (see Taglioni’s image on the left) you feel it just might be possible for her to pause, barefoot, on tippy-toe, atop a flower.  Her arms never stop furling and unfurling as she melts from one phrase into the next.  Her face glows, always alive and responsive, her eyes alight.

Ciaravola’s eyes are never brighter than when interacting with a partner.  In Mathieu Ganio she’s found her ideal counterpart.  He is just as beautiful for exactly the same reasons. When they work together their lines and alignment, their similar musicality, their  phrasing and theatrical instincts merge to make them seem like the two halves of one soul. The harmony appears so natural you actually wonder if they need to rehearse. Sibley and Dowell used to make me feel this way.

I’ve enjoyed  watching Ganio grow from the 19-year old baby étoile into a real man.  And this brings up a question.  Our culture appears to no longer simply fear growing old but even tries to avoid growing up while at the same time demanding more and more camera-ready “authenticity.” If Manon and Des Grieux are supposed to be teenagers, can any performers but teenagers be believed by a modern audience?

It’s a sad fact that actors and dancers will attest to: for most of your career your body and your interpretive skills develop, mature, or fade at wildly different rates. I am sooo tired of hearing the same old about whether a woman no longer age fifteen should be permitted to play Juliet or whatever.  But is youth all you need to project youthfulness?  Do you need to have acne, pigtails, and awkward manners?  Is being young tied to the calendar or is it a state of mind?  Ciaravola opted for the latter.

As she must know what it means to be beautiful, Ciaravola used it. Her Manon exhaled a kind of emotional virginity, a sense that life would always be fun because people are nicer to beautiful girls (and if people act weirdly around you, well that’s kind of funny too).  You could almost see the outlines of a cocoon sheltering the utter innocence of this pampered and oblivious child.  Ciaravola’s Manon, even as her love for Des Grieux continually grew and deepened along with her irresponsibility, seemed incapable of understanding that anything bad could ever happen to her.  As late as the second bedroom duet, her stubborn refusal to give up either her lover or all the pretty baubles made perfect sense.  Beautiful girls have a right to “have it all.”  This made Act III all the more heartbreaking. Manon lost her will to live when forced to face the way the world too often works: filled with ugly-hearted people who envy youth and beauty and seek to destroy it.  You must abandon that doe-eyed and childish innocent trust in others, which is perhaps the most beautiful thing of all, in order to survive in the adult world.

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Manon : fini de jouer

L’Histoire de Manon – Ballet de Kenneth MacMillan d’après le roman de l’abbé Prévost –  Musique: Massenet ; Décors: Georgiadis. Opéra de Paris. Représentation du 21 avril (Osta, Le Riche, Bullion, Renavand, Phavorin)


Est-ce vraiment une œuvre britannique ? Au soir de la première de L’Histoire de Manon, porté par le chic du corps de ballet, la beauté des costumes et les couleurs de l’orchestre, on s’est pris à se demander si ce ballet n’était pas fondamentalement parisien. Et puis, toutes les parties d’ensemble – notamment les scènes de foule dans la cour de l’hôtellerie au début et la danse des trois garçons au deuxième acte – avaient un fini, une délicatesse, une légèreté qu’on voit rarement ailleurs.

Et Manon, est-ce vraiment un rôle difficile ? On en douterait presque, à voir danser Clairemarie Osta, qui paraît se laisser porter par la chorégraphie de MacMillan. Laquelle, dense et dramatique, aide sans doute beaucoup. Mais donner l’impression que cela coule de source relève, bien sûr, de l’art de l’interprète. Dans le premier tableau, Mlle Osta a les bras et les mains qui badinent comme les branches et les feuilles d’un arbre. Elle n’est pas femme-enfant pulpeuse comme Tamara Rojo, elle est femme-printemps. Contente de plaire, elle saisit les aubaines plus qu’elle ne calcule, et quand elle cède à Monsieur de G.M., on voit son incrédulité devant le luxe – qui est, selon une définition chipée à Claude Habib, ce à quoi on s’habitue tout de suite. En femme-trophée à l’acte II, elle joue son rôle confortable, que la présence de des Grieux perturbe (quand elle l’aperçoit, son buste se crispe).  À la fin de l’acte III, dans les marais de Louisiane, on voit déjà, dans ses bras, la rigidité de la mort. Elle ne saute pas dans les bras de son amant, elle y fait la toupie. Ce n’est presque plus dansé. Fini de jouer.

Nicolas Le Riche ne s’est pas montré un des Grieux complètement idéal : son solo devant Manon lors de la scène de l’auberge fait trop séducteur aguerri et il manque de légèreté. En revanche, il est éloquent dans la variation de l’acte II où il rumine, solitaire, contre la trahison de Manon, et tous les pas de deux – notamment celui de la chambre, dont Cléopold nous donnera bientôt une analyse commentée – fonctionnent très bien.

À Londres, le rôle de Monsieur G.M. est généralement confié à des danseurs plutôt âgés et épais, dont la passion prend un tour plus libidineux que libertin. Stéphane Phavorin est, au contraire, un fin aristocrate gourmé au long cou. On le croirait tout droit sorti d’un tableau du XVIIIe siècle.

En Lescaut, Stéphane Bullion n’est pas assez brillant dans sa variation pyrotechnique de l’acte I. Durant la soirée dans l’hôtel particulier de Madame, il fait bien le pitre – à la fois en danse et en expressions – mais globalement, on attend plus de mordant dans le rôle. Alice Renavand, légère et spirituelle, donne en revanche entière satisfaction. Il y a de la Kitri chez cette ballerine. Allister Madin est un chef des mendiants vif, léger et spirituel. Après son Idole dorée il y a quelques semaines à Bastille, voilà encore un rôle qui lui réussit.

Koen Kessels sauve l’année Massenet. Sa direction musicale, bien plus fine que la battue sans esprit d’Evelino Pidò dans l’opéra Manon, massacré il y a quelques mois à Bastille, rend mieux justice au compositeur. Merci pour lui.

 

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La Bayadère : le temps du bilan.

La saison des « Bayadères 2012 » à l’Opéra de Paris s’est achevée pour les Balletonautes et voici venu le temps des récapitulatifs et des bilans.

RECAPITULATIF

Cléopold nous a préparé à cette reprise en publiant une série d’articles sur l’histoire de l’œuvre du lointain XIXe siècle à l’arrivée du ballet au répertoire de l’Opéra en 1992. Il a tout d’abord abordé la production d’Ezio Frigerio et Franca Squarciapino et son adéquation avec l’orientalisme romantique du XIXe siècle. Il a ensuite évoqué les interprètes du rôle de Nikiya qui avaient travaillé avec le chorégraphe, de la création en 1877 à l’orée du XXe siècle. Enfin, il s’est penché sur l’arrivée de la Bayadère au répertoire de l’Opéra à travers ses réminiscences des saisons 1992-1993. Le trio des créateurs (Isabelle Guérin- Laurent Hilaire – Elisabeth Platel) se taille la part du lion, mais les autres interprètes de cette époque ne sont pas oubliés. Dans le même temps, Fenella nous a gratifié d’un très amusant « plot summary » (argument) pour qui ne connaissait pas encore l’histoire de la malheureuse danseuse sacrée.

Est venu ensuite le temps des compte-rendus de spectacles. La soirée d’ouverture, le 7 mars, a vu la nomination de Josua Hoffalt au titre d’étoile aux côtés d’Aurélie Dupont et de Dorothée Gilbert. Nous y étions. Cette même distribution aurait du re-danser le 22 pour une retransmission en direct sur les écrans de cinéma. Hélas, Dorothée Gilbert n’était pas de la partie. Elle a été remplacée au pied levé par Ludmila Pagliero, récompensée à son tour par le titre suprême. James était dans la salle… Prompt rétablissement à mademoiselle Gilbert que Cléopold avait eu la chance de voir encore le 19 mars en Gamzatti aux côtés d’Emilie Cozette et Florian Magnenet (remplaçant de Karl Paquette). Les Balletonautes auront vu enfin deux fois danser Myriam Ould-Braham, le soir de sa première, le 28 mars, puis le 11 avril. Cléopold a versé dans le lyrisme échevelé et James a vainement tenté de garder la tête froide pour rendre justice à son Solor (Magnenet) et à sa Gamzatti de dernière minute, la vaillante Charline Giezendanner.

BILAN?

Un mélange de grandes satisfactions mais aussi d’interrogations, voire de préoccupations. Une bonne nouvelle? Le corps de ballet brille encore de mille feux. La descente des Ombres à l’acte III, les Djampo de l’Acte I ou les demoiselles aux perroquets de l’acte des fiançailles sont réglées avec un mélange de rigueur et d’aisance souple qui fait plaisir à voir. Nous avons eu de truculents fakirs et d’élégants kshatriyas.

Un nuage? Plusieurs, et ce ne sont pas des cirrus…

  • Comment la direction de l’Opéra a-t-elle pu imaginer qu’une grosse machine telle que la Bayadère pourrait tenir avec trois distributions maison et la présence d’une invitée (Svetlana Zakharova)? Les blessures se sont enchaînées et ont bouleversé les répétitions. Les trios vus sur scène étaient donc souvent improvisés. Trop de solistes ont dû prendre le train en marche et l’ont payé d’un prix exorbitant (Mathilde Froustey, très attendue sur Gamzatti, a dû abandonner au moins deux de ses dates prévues après avoir remplacé Dorothée Gilbert). « Appartement » de Mats Ek nécessitait-il cette pluie d’étoiles qui a privé un pilier du répertoire de nombre de ses meilleurs solistes? « L’histoire de Manon » bénéficie de cinq distributions. Pourquoi Bayadère n’en avait-elle que trois?
  • La direction de la danse semble persister et signer dans son goût des danseuses solides et terriennes. Ludmila Pagliero, très à l’aise dans Paquita, semble moins à sa place dans un répertoire plus aérien. Héloïse Bourdon a écopé à vingt ans d’un rôle jadis très convoité parmi les solistes de la compagnie. Pourtant, ses prestations dans la première ombre au troisième acte ainsi que dans la danse indienne dégageaient une pénible impression de pesanteur. Cette pesanteur dont semblait enfin s’affranchir -après combien d’années d’étoilat?- Emilie Cozette, une autre promue de la direction Lefèvre.
  • Dernier point, et non des moindres, la question des tours en l’air chez les solistes masculins de la compagnie. Josua Hoffalt, Solor plein de charisme, a dû renoncer au fameux manège de doubles assemblés du troisième acte après plusieurs essais infructueux (y compris le soir de sa nomination) tandis que Florian Magnenet l’a vaillamment tenté lors des trois soirées où nous l’avons vu, sans jamais le dominer.

Il ne reste plus qu’à espérer qu’un vent de mousson viendra nettoyer le ciel de tous ces vilains nuages et restaurer dans toute sa splendeur « La Bayadère », loin de toute cette grisaille inopportune. Une reprise. Vite!

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La blonde de nos rêves

La Bayadère – Opéra de Paris – Représentation du 11 avril.

Avec Myriam Ould-Braham (Nikiya), Florian Magnenet (Solor), Charline Giezendanner (Gamzatti).

C’est simple, discret, évident, immédiat. La Bayadère apparaît voilée; elle contourne lentement le feu sacré qui occupe le centre de la scène. Sur chaque troisième pas, Myriam Ould-Braham fait un petit plié moelleux, qui rompt la monotonie, et surtout, laisse voir que Nikiya n’est pas une danseuse comme les autres: la dissymétrie signale le sacré, au même titre que l’excès du mouvement chez le Fakir renvoie à la possession. L’intelligence du rôle, qui fait tout le prix des interprétations de Mlle Ould-Braham, se manifeste ainsi d’entrée de jeu. Par la suite, chaque apparition de la ballerine est une étape émotionnelle. On admire les bras de liane inspirée (acte I), l’abandon dans l’arabesque lors du solo du désespoir (acte II), le mouvement d’outre-tombe, doux mais absent, de l’acte III. Le premier pas de deux avec Solor est illuminé de sensualité, avec des agaceries du bout des doigts qui sont à la limite de la polissonnerie. Mais à l’acte III, la belle entente est froide: les mains se trouvent sans que les regards se croisent (superbe adage des retrouvailles). La blonde rêvée bientôt s’évanouira dans les vapeurs bleutées.

Florian Magnenet est une bonne surprise. Voilà un Solor bien campé, bien amoureux (il ne veut pas de Gamzatti, le Rajah lui force clairement la main), et à l’unisson de ses partenaires. Il est léger et lyrique. Il sait quoi faire de la méditation du début de l’acte blanc, et passe son manège de doubles assemblés presque bien.

Charline Giezendanner a le bon goût de ne pas tirer sa Gamzatti vers le pimbêche. Son personnage a l’autorité discrète des puissants (pas besoin de la montrer, puisqu’ils l’ont!). Dommage, alors qu’elle semblait dominer la scène de son regard, qu’elle ait abordé sa variation de l’acte II avec une prudence trop visible. Belle performance tout de même.

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Un temps de bilan : programme Robbins-Ek.

Programme Jerome Robbins- Mats EK, Dances at a Gathering, Appartement, Ballet de l’Opéra de Paris, saison 2011-2012.

Après une période très intense, l’activité chorégraphique des Balletonautes se ralentit un peu. Nous sommes entrés dans la période « pré-Manon » à l’Opéra. Nos contributeurs ne manqueront pas de vous préparer à la découverte ou à la revoyure de ce chef-d’œuvre du ballet d’action du XXe siècle. Pendant ce temps, Mini Naïla, elle aussi en attente d’émotions chorégraphiques (la spring season new-yorkaise ne commence qu’en mai), continuera ses réflexions sur le ballet américain et la culture de masse.

Mais comme nous avons achevé notre série de représentations du programme Robbins-Ek, le moment est venu de récapituler notre activité et de restaurer ainsi la chronologie de lecture de nos publications.

Fenella a ouvert le bal dans un article où elle tentait désespérément de trouver une raison valable d’associer deux œuvres aussi différentes que « Dances at a gathering » et « Appartement ». Cléopold, soucieux de maintenir sa sérénité intérieure, a quant à lui décidé de ne s’occuper que du Robbins et a alors partagé ses souvenirs des lointaines saisons 1991-1993, où le chorégraphe était venu en personne apprendre son ballet aux danseurs de l’Opéra. Nos auteurs proposaient tous deux des visions nostalgiques à peine voilées par l’inquiétude de ne pas trouver dans les danseurs d’aujourd’hui les couleurs bien tranchées qu’avaient su brosser les interprètes d’hier.

Lors de la représentation du 17 mars, Cléopold et Fenella ont été enthousiasmés par le groupe d’artistes choisi pour Dances at a gathering. Mais comme tout plaisir à un prix, ils ont dû également supporter la longue succession de numéros esthétisants d’appartement de Mats Ek. Fenella ne décolère pas.

James, qui a vu la même distribution trois jours plus tard, a partagé les mêmes émotions contradictoires que ses acolytes. Il les traduit à sa manière très personnelle. Une seconde expérience (le 23) a été moins heureuse. Il n’en a retenu que la « sensualité électrique » du danseur brun par Alessio Carbone dans le chef d’oeuvre de Robbins.

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La Bayadère et le pèlerin d’Angkor.

Soirée du 28 mars (Myriam Ould-Braham/ Florent Magnenet/ Charline Giezendanner)

« Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor ». C’est la phrase qui obsédait le jeune Pierre Loti lorsqu’il rêvait les voyages qu’il allait un jour accomplir. L’autre soir, lorsque la Nikiya de Myriam Ould-Braham a initié ses premiers mouvements rituels devant la façade rongée par l’humidité du temple de Brahman, c’est cette même phrase qui m’est revenue, souvenir de lointaines lectures adolescentes.

De l’étoile du soir, elle avait l’éclat un peu passé. Evitant l’écueil qui aurait consisté à vouloir cacher sa blondeur par une teinture noire, elle s’est contentée de quelques mèches sombres disséminées. Du coup, sa chevelure paraissait être de la même étoffe que celle de sa robe, un doré sourd, comme attaqué par le vert de gris. Et c’est à nouveau Loti qui était convoqué « Tout ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l’humidité éternelle, un triste couleur noirâtre avec par place, des luisances de choses mouillées. […] Çà et là, […] on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures ; et parfois, aux tiares des Apsâras, un peu d’or épargné par le temps continue de briller ».

Mais « étoile » ne définirait pas exactement toutes les qualités de la Nikiya de Myriam Ould-Braham. Ce serait en effet oublier l’élément végétal qui la caractérise. Ses bras ! Sa coordination de mouvement. À un moment, dans son adage à la cruche, l’angle formé par ses deux coudes, l’un projeté vers l’avant et l’autre vers l’arrière, semblait enchâsser le récipient posé sur son épaule comme le font les entrelacs naturalistes d’un bijou Art nouveau. Mais la comparaison est peut-être encore trop d’ordre minéral. Au deuxième acte, dans son lamento à la robe orange, après les jetés en tournant, elle s’affaissait au sol comme une ramure fraichement coupée.

À quoi reconnaît-on une ballerine ? À cet état second dans lequel on se retrouve avant même de l’avoir vue dans les passages attendus de la chorégraphie. Il vous reste, après une représentation, un fatras d’émotions contradictoires qui défient l’analyse.

Je ne saurais donc être plus précis sur les autres prestations de la soirée. Charline Giezendanner, compte tenu de sa distribution tardive a montré beaucoup d’assurance dans le rôle de Gamzatti. Sa présence très charnelle offrait un contraste saisissant avec l’évanescence d’Ould-Braham. Florent Magnenet a travaillé intelligemment son interprétation pour donner une vraie noblesse d’intention à son personnage. Lorsque le Rajah lui propose sa fille, il tend le bras en signe de refus, mais son seigneur lui saisit la main comme s’il s’agissait d’un signe d’acceptation. Malheureusement, sa technique ne lui permet pas de porter son Solor au niveau de ses ambitions. Pour la deuxième soirée, les doubles assemblés de l’acte 3 étaient bien poussifs.

Je n’arrive pas à en vouloir aux corps de ballet pour m’avoir ruiné, juste ce soir là, la scène des ombres (une danseuse du troisième rang a sautillé pendant tout l’équilibre arabesque qui achève la descente des Apsâras et Valentine Colasante a fait une chute malheureuse et bien imméritée dans la deuxième variation alors même qu’elle était en train de nous enchanter par les vertus conjuguées de son entrain et de son beau style). Mais pouvait-il en être autrement? À Angkor, l’élément végétal ne détruit-il pas inexorablement la noble ordonnance des théories de Bayadères sculptées sur les parois des temples. Au moins aurai-je évité d’être pris tout à fait par la meurtrière « fièvre des bois ».

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La Bayadère fait son cinéma

Représentation du 22 mars : Aurélie Dupont (Nikiya), Josua Hoffalt (Solor), Ludmila Pagliero (Gamzatti)

Le cru Bayadère 2012 est des plus chamboulés. L’enchaînement des blessures chez les titulaires du rôle de Gamzatti propulse Ludmila Pagliero en remplaçante de dernière minute, et au statut d’étoile…

Du côté des deux premiers rôles, ça tient bon. Aurélie Dupont se montre plus expressive et déliée que le soir de la première : cette fois, Nikiya a l’air de connaître le chasseur qui la porte, elle lui sourit et on peut même croire qu’elle l’aime. Dans l’acte blanc, où l’on attend un moelleux suprême, des sauts secs contrebattent l’idée enfumée qu’on se faisait d’une ombre. Mais qu’importe, car il y a Josua Hoffalt. Au lieu de rater ses doubles tours en l’air, il fait autre chose et le public n’y voit que du feu. Pour le reste, c’est beau. Les deux grands jetés par lesquels il entre en scène sont dignes d’un prince. Le turban ne lui va pas très bien, mais il a la légèreté et l’autorité. Au milieu des ombres, on lui voit aussi plus d’abandon. Malheureusement, quand il quitte la scène à la suite de sa danseuse retrouvée, la lumière s’évanouit si vite qu’on ne voit presque pas son grand cambré.

Ludmila Pagliero n’était pas programmée cette année sur le rôle de Gamzatti, qu’elle avait abordé au printemps 2010. Difficile dans ces conditions de porter un jugement sur sa prestation. Sans répétition préalable (en tout cas, pas avec l’orchestre), elle fait ce qu’on attend d’une danseuse solide : sauver les meubles. Du coup, sa nomination a tout du cadeau empoisonné: relève-t-elle de la gestion des ressources humaines en période de bras cassés ou s’agit-il d’une profession de foi artistique? Ou bien encore, l’occasion en cinémascope fit-elle simplement le larron ?

Autre remplaçant de dernière minute, Florimond Lorieux campe une idole dorée pâlichonne. Ce danseur, excellent en professeur de danse gourmé dans Cendrillon, n’avait pas ce soir l’aisance surnaturelle. Charline Giezendanner enchaîna une danse Manou effrontée et une musicale 2e variation des ombres. La descente des ombres fut un beau moment hypnotique. La flûte solo choisit le pire moment – l’apparition de l’ombre de Nikiya en fond de scène – pour faire un affreux canard. Que d’impondérables pour une seule soirée !

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