La Bayadère et le pèlerin d’Angkor.

Soirée du 28 mars (Myriam Ould-Braham/ Florent Magnenet/ Charline Giezendanner)

« Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor ». C’est la phrase qui obsédait le jeune Pierre Loti lorsqu’il rêvait les voyages qu’il allait un jour accomplir. L’autre soir, lorsque la Nikiya de Myriam Ould-Braham a initié ses premiers mouvements rituels devant la façade rongée par l’humidité du temple de Brahman, c’est cette même phrase qui m’est revenue, souvenir de lointaines lectures adolescentes.

De l’étoile du soir, elle avait l’éclat un peu passé. Evitant l’écueil qui aurait consisté à vouloir cacher sa blondeur par une teinture noire, elle s’est contentée de quelques mèches sombres disséminées. Du coup, sa chevelure paraissait être de la même étoffe que celle de sa robe, un doré sourd, comme attaqué par le vert de gris. Et c’est à nouveau Loti qui était convoqué « Tout ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l’humidité éternelle, un triste couleur noirâtre avec par place, des luisances de choses mouillées. […] Çà et là, […] on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures ; et parfois, aux tiares des Apsâras, un peu d’or épargné par le temps continue de briller ».

Mais « étoile » ne définirait pas exactement toutes les qualités de la Nikiya de Myriam Ould-Braham. Ce serait en effet oublier l’élément végétal qui la caractérise. Ses bras ! Sa coordination de mouvement. À un moment, dans son adage à la cruche, l’angle formé par ses deux coudes, l’un projeté vers l’avant et l’autre vers l’arrière, semblait enchâsser le récipient posé sur son épaule comme le font les entrelacs naturalistes d’un bijou Art nouveau. Mais la comparaison est peut-être encore trop d’ordre minéral. Au deuxième acte, dans son lamento à la robe orange, après les jetés en tournant, elle s’affaissait au sol comme une ramure fraichement coupée.

À quoi reconnaît-on une ballerine ? À cet état second dans lequel on se retrouve avant même de l’avoir vue dans les passages attendus de la chorégraphie. Il vous reste, après une représentation, un fatras d’émotions contradictoires qui défient l’analyse.

Je ne saurais donc être plus précis sur les autres prestations de la soirée. Charline Giezendanner, compte tenu de sa distribution tardive a montré beaucoup d’assurance dans le rôle de Gamzatti. Sa présence très charnelle offrait un contraste saisissant avec l’évanescence d’Ould-Braham. Florent Magnenet a travaillé intelligemment son interprétation pour donner une vraie noblesse d’intention à son personnage. Lorsque le Rajah lui propose sa fille, il tend le bras en signe de refus, mais son seigneur lui saisit la main comme s’il s’agissait d’un signe d’acceptation. Malheureusement, sa technique ne lui permet pas de porter son Solor au niveau de ses ambitions. Pour la deuxième soirée, les doubles assemblés de l’acte 3 étaient bien poussifs.

Je n’arrive pas à en vouloir aux corps de ballet pour m’avoir ruiné, juste ce soir là, la scène des ombres (une danseuse du troisième rang a sautillé pendant tout l’équilibre arabesque qui achève la descente des Apsâras et Valentine Colasante a fait une chute malheureuse et bien imméritée dans la deuxième variation alors même qu’elle était en train de nous enchanter par les vertus conjuguées de son entrain et de son beau style). Mais pouvait-il en être autrement? À Angkor, l’élément végétal ne détruit-il pas inexorablement la noble ordonnance des théories de Bayadères sculptées sur les parois des temples. Au moins aurai-je évité d’être pris tout à fait par la meurtrière « fièvre des bois ».

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