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La CND au TCE : il y a un « Ek »

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La visite de la Compañía Nacional de Danza, prise en charge par notre José Martinez national, redevenu pour l’occasion José Carlos, avait tout pour exciter notre curiosité. Arrivé dans les affres de la crise économique espagnole et du départ intempestif du directeur et chorégraphe Nacho Duato, l’ancien danseur étoile de l’Opéra avait la double tâche de fonctionner avec un budget drastiquement réduit et de recréer une compagnie à sensibilité plus classique (Nacho Duato ayant depuis longtemps clamé que le ballet n’était pas « castizo » en Espagne. Entendez, qu’il était étranger à la culture espagnole). Cléopold et James se sont rendus tour à tour au TCE et leur perception du répertoire présenté diffère quelque peu.

Mardi 27/01

Il y avait donc une petite pointe de déception à constater que, pour sa première visite parisienne, José Martinez avait décidé de ne présenter aucune pièce du répertoire classique ou néoclassique (comme l’Allegro Brillante dans lequel Mathilde Froustey est venue danser cet été avec la compagnie). Mais peut-être au fond cela lui permettait-il de présenter ses danseurs, et seulement ses danseurs, sous leur meilleur jour au stade actuel de la mutation de la compagnie madrilène.

Sub, d’Itzik Galili, est une chorégraphie pour sept garçons, sur une musique en ostinato pour cordes et percussions de Michael Gordon. De solides gaillards dans des sortes de kilts noirs avec le haut à boutons rabattus sur la jupe égrènent une chorégraphie pêchue, très dans le sol jusque dans les sauts, usant souvent de cabrioles-arrière. Les colonnes vertébrales oscillent, les bustes se cassent vers l’avant dans l’arabesque. Le rideau s’ouvre sur un seul garçon, puis deux, qui dansent un duo entre défi, séduction et violence. Par la suite, les groupes circulent toujours entre puissance et fluidité. Il se détache toujours une individualité ou une interaction entre deux danseurs. Le mouvement se fait parfois hyperactif mais, plus souvent encore, il joue sur une sorte de pesanteur évoquant le ralenti.

La seconde pièce, Extremely Close d’Alejandro Cerrudo est un ballet dans la veine « kylianesque ». Sur un sol couvert de plumes, les danseurs et les danseuses apparaissent et disparaissent inopinément derrière des carrés blancs montés sur roulette. La chorégraphie des bras est fluide, le partnering joue sur les enroulements-déroulements. Le ballet s’achève sur un pas de deux assez poignant. Pour venir parachever ce joli exercice de style qui se regarde sans déplaisir, les deux danseurs entrainent le tapis de danse avec eux vers le fond de scène, laissant une poétique trainée de duvet.

Ces deux pièces, à défaut de faire vraiment sens en l’absence d’une notice explicative, ont le mérite de respirer le mouvement et de mette parfaitement en valeur les qualités des danseurs de cette compagnie : un mélange d’élégance et de solide énergie aussi bien chez les garçons (très musculeux) que chez les filles (aux lignes acérées).

Casi-Casa  de Mats Ek venait conclure le programme. C’est un condensé d’Appartement avec les épisodes du canapé-télé, de la cuisinière à poupon, de l’aspirateur et bien sur de la porte. La pièce, qui à mon sens ne va nulle part à Paris, n’a pas plus de direction ici dans sa version condensée. Mais elle a au moins le mérite de faire court. Excepté Lucio Vidal qui écope du solo du canapé dans son costume à bubons, jadis créé par Martinez, les danseurs de la CND, pleins de vigueur et de fougue, pâtissent un peu de leurs qualités. Leur énergie est trop délibérée. Les dodelinements de la tête sont un peu trop mécaniques et les jetés manquent de ce désarticulé qui rend les personnages d’Ek à la fois grotesques comme des pantins et profondément humains. Les danseurs, comme dans le duo de la porte (Jessica Lyall et Alessandro Riga), croient à leur texte, certes, mais le surjouent un peu.

Tout n’est pas encore là dans la CND de José Martinez, mais l’envie et l’énergie des danseurs est d’ores et déjà roborative.

Cléopold

"Sub" d'Itzik Galili. CND. Photographie Jesus Vallinas.

« Sub » d’Itzik Galili. CND. Photographie Jesus Vallinas.

Jeudi 29/01

J’avoue ma partialité. Dès l’instant où un des danseurs de la Compañía Nacional de Danza met le pied sur scène, je lui trouve du chien, et l’air furieusement espagnol. Vérification faite, ce n’est pas toujours le cas, mais qu’importe, je suis saisi par le duende, et me récite tout García Lorca d’un accent andalou si profond que n’en émerge aucune consonne. Le programme présenté par la compagnie à Paris n’a rien de folklorique, mais – pour ma défense – le télescopage émotionnel qui m’étreint n’est pas tout uniment incongru: Mats Ek, au menu de la soirée, a chorégraphié une Maison de Bernarda Alba (1978),  et on se souvient encore de José Carlos Martinez, sec et olivâtre comme un personnage peint par El Greco, dansant jusqu’à l’extase mystique les tourments nocturnes de la tyrannique matrone (c’était en avril 2011).

Mats Ek est un chorégraphe d’abord facile pour le spectateur. Sa gestuelle a du tranchant, et son talent pour camper un personnage en trois secondes fait penser au coup d’œil d’un dessinateur croquant ses personnages en quelques traits de crayon. Pour filer le parallèle, son style me semble l’équivalent de la ligne claire d’Hergé : reconnaissable, immédiatement lisible, avec le sens du détail qui fait mouche. Ek sait aussi mettre le spectateur dans sa poche : avec lui, pas de pantomime codée qui tienne, les gestes disent sans filtre le sentiment, le désir. Jusqu’à la trivialité. Cela nuisait à son Juliette & Roméo (2013) présenté par le Ballet de Stockholm début janvier à Garnier : les acteurs du drame, trop vite étiquetés, manquaient de profondeur, et les pas de deux entre amoureux ne décollaient jamais (à l’inverse des agaceries entre Mercutio et Benvolio, beaucoup plus réussies). Lors de la scène de la séparation entre Juliette et Roméo, leurs pas étaient réglés, non pas sur la mélodie solo, mais sur les pizzicati de l’orchestre, comme si le chorégraphe refusait de se laisser entraîner par le lyrisme de Tchaïkovski.

La musique de Casi-Casa (2009) correspond bien mieux au phrasé piqué, découpé du chorégraphe. Et c’est dans la succession de vignettes domestiques que son art du croquis se déploie le plus à son aise. La pièce reprend des pans d’Appartement (2000) et de Fluke (2002), notamment les scènes de la télévision, de la cuisine, des aspirateurs. L’abattage des interprètes impressionne, ainsi que la finesse avec laquelle sont rendus les moments d’intimité entre les personnages ; ainsi de la douloureuse tendresse de la scène de la porte (Allie Papazian et Antonio de Rosa) et la complicité joueuse du pas de deux masculin (Erez Ilan et Isaac Montllor).

En début de soirée, on aura découvert Sub (2009), d’Itzik Galli, dans lequel sept danseurs masculins explosent jusqu’à l’épuisement. Changement de style avec Extremely Close (2009), pièce d’Alejandro Cerrudo, où l’on sent l’influence de Kylián. La programmation est bien vue: on y voit la palette des talents de la troupe, où l’on reconnaît bien vite quelques fortes personnalités.

James

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Casi Casa, Mats Ek. Photographie Jesus Vallinas

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Un temps de bilan : programme Robbins-Ek.

Programme Jerome Robbins- Mats EK, Dances at a Gathering, Appartement, Ballet de l’Opéra de Paris, saison 2011-2012.

Après une période très intense, l’activité chorégraphique des Balletonautes se ralentit un peu. Nous sommes entrés dans la période « pré-Manon » à l’Opéra. Nos contributeurs ne manqueront pas de vous préparer à la découverte ou à la revoyure de ce chef-d’œuvre du ballet d’action du XXe siècle. Pendant ce temps, Mini Naïla, elle aussi en attente d’émotions chorégraphiques (la spring season new-yorkaise ne commence qu’en mai), continuera ses réflexions sur le ballet américain et la culture de masse.

Mais comme nous avons achevé notre série de représentations du programme Robbins-Ek, le moment est venu de récapituler notre activité et de restaurer ainsi la chronologie de lecture de nos publications.

Fenella a ouvert le bal dans un article où elle tentait désespérément de trouver une raison valable d’associer deux œuvres aussi différentes que « Dances at a gathering » et « Appartement ». Cléopold, soucieux de maintenir sa sérénité intérieure, a quant à lui décidé de ne s’occuper que du Robbins et a alors partagé ses souvenirs des lointaines saisons 1991-1993, où le chorégraphe était venu en personne apprendre son ballet aux danseurs de l’Opéra. Nos auteurs proposaient tous deux des visions nostalgiques à peine voilées par l’inquiétude de ne pas trouver dans les danseurs d’aujourd’hui les couleurs bien tranchées qu’avaient su brosser les interprètes d’hier.

Lors de la représentation du 17 mars, Cléopold et Fenella ont été enthousiasmés par le groupe d’artistes choisi pour Dances at a gathering. Mais comme tout plaisir à un prix, ils ont dû également supporter la longue succession de numéros esthétisants d’appartement de Mats Ek. Fenella ne décolère pas.

James, qui a vu la même distribution trois jours plus tard, a partagé les mêmes émotions contradictoires que ses acolytes. Il les traduit à sa manière très personnelle. Une seconde expérience (le 23) a été moins heureuse. Il n’en a retenu que la « sensualité électrique » du danseur brun par Alessio Carbone dans le chef d’oeuvre de Robbins.

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A Very Biased Aperçu (there is no plot to summarize) of the pairing of Jerome Robbins with Mats Ek: buy your tickets now?

Dances at a gathering, Jerome Robbins (Chopin, 1970)

versus

Appartement, Mats Ek (FleshQuartet, 2000)

I hate visiting apartments with perfectly designed yet sterile décor, not a book in sight. Worse than that, a book unread chosen for its beautiful binding. I hate “high concept” evenings at the ballet even more. This season has proved more than irritating due to its tacky/cheaply conceptual programming: ooh, let’s do the opera and ballet versions of Cinderella and Manon. All that results in are confused patrons who wind up at the wrong theater for the wrong art form (I witnessed that).

Programming a satisfying double-bill should also be considered an art. Handled with care. Phedre and Psyche earlier this season didn’t work for me, either. Yes, gods wreak havoc on humans. So what’s the bigger connection?

The adorable Horst Koegler summarized “Dances at a Gathering” as…”a ballet about the feeling of togetherness.” Joyous yet delicately melancholy. Pairing it with “Appartement” – a cruel and violent dissection of the cost of remaining alone (that head stuck in the bidet, that man wrestling with a couch)sets up an overly violent contrast and does both of these great works a wretched disservice.

Yeah, right, as the blurb says: “both ballets are about relationships.” [I am not making this up, the season program uses the phrase « rapports humains » as if it were some heretofore unknown selling point]. Um, ALL ballets are about relationships. Even if you dance a solo on a bare stage you are caught up in a relationship with the audience at the very least.

Moreover, Lefevre’s rather wry justification of her choices on the Opéra’s official website –  « ils dansent ensemble » [they dance together] makes me want to have a relationship with a gas oven.  Well, yes, in general, dancers do indeed regularly dance together on one and the same stage…and to then illustrate this point with a clip from « Appartement, » where not a single one of the five soloists interacts with the other, indicates a rather cavalier attitude towards the intelligence of the paying audience.

As Christopher Fry makes a character howl in The Lady’s Not For Burning: just  » Where in this small-talking world can I find/A longitude with no platitude? »

I know of many who are already planning to pay full price to watch “Dances” and then leave and go get dinner during “Appartement.” Fine for the box office, but cruel to the dancers, who try to give us all they have to give and find themselves in a half-empty house.  Especially as one of the unsung virtues of this strange programming is that both pieces require large casts to perform little solos as if in a « tasting menu. »  One of the pleasures these evenings might offer would be to discover a dancer — up front for even thirty seconds — whom one had never looked at before.

“Dances” was created on and for strong and mature personalities – at NYCB for Kent, Leland, Mazzo, McBride, Verdy, Antony Blum, Clifford, Maoriano, Prinz, and the unstoppable Eddie Villella – yet the Royal Ballet’s version shortly thereafter proved equally powerful. Yes, Nureyev of course, and then others whom you never realized they had it in them: Ann Jenner, for example, glowed. Robbins had somehow picked up on “l’air du temps.” On both New York and London dance stages, the late sixties and early seventies were filled with expressive artists who remained underappreciated – especially those who were female – caught painfully out of the spotlight due to the public’s obsession with Fonteyn and Farrell.

All you need to understand “Dances” is to take a good look at the huge painting (over 16 feet-more than 5 meters-long) that hung for over thirty years in each of Patrick O’Neal’s succesive Lincoln Center venues (call it Saloon/Baloon/ or restaurant).: “Dancers at the Bar” by Robert Crowl, ca. 1969.* It gathers together 33 dancers and dance-loving people (including the conductor Robert Irving, who is the one who convinced me that Minkus’s music isn’t all that bad if played as if it were music).

In the painting, several members of the first New York and London casts of “Dances” stare down at you: the elegant Monica Mason and tender Antony Dowell, the uncategorizable Lynn Seymour and the ever-underrated David Wall, along with the beautifully eccentric Leland and the handsome Prinz…while others just pausing on their ways to ABT or Stuttgart join them. This painting unites a pantheon of lithe and tired dancers just waiting, waiting, to shed their street clothes and transform themselves into whom they really were meant to be.

Ed Villella, Sara Leland and Heinz Clauss

Up until now, Paris also drew upon its strongest company members to make these very fragile masterpieces work. If you can’t tell them apart, the person next to you will soon be asleep (as I witnessed at « Dances » when NYCB passed through a dull phase. In the first row, that shouldn’t be possible).

These ballets could offer an ultimate thrill:  nothing is more satisfying than having a dancer force you to change your preconceived notions about what they can or cannot do.  Don’t let them become pretty books unread.

* Unfortunately, even flying to New York won’t allow you to see the painting anymore. Donated by the O’Neal family to NYCB after the last of their restaurants closed recently, it now hangs in the main rehearsal hall in the New York State Theater (which some now insist be called the David Koch Theater). Perhaps some day it will be placed in one of the public spaces of the building. For further information about the painting’s story, see Doris Perlman’s article in a 1997 issue of the American Dance Magazine.

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