Giselle : romances avec ou sans paroles

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Giselle. Saluts

Giselle. Ballet de l’Opéra de Paris. représentations du 27 et du 28 mai 2024.

Je ne pensais pas que cela puisse arriver, mais c’est arrivé. J’ai fait une overdose de Giselle ! Au bout de quatre représentations espacées de quelques jours, j’ai craint un moment de ne plus trouver les ressources émotionnelles nécessaires pour rester sensible à la pléthorique pantomime du premier acte et aux fumigènes du second. Il faut dire que la production de l’Opéra de Paris, au répertoire depuis 1998, n’aide pas. L’esthétique calendrier des postes, les maisons de toiles peintes, les costumes trop juponnés et les perruques de matrones des Willis au deuxième acte lassent.

Et depuis le début de la série, je grince des dents à la vue du stupide praticable en fond de scène par lequel rentrent de non moins stupides hallebardiers lorsqu’arrive la Chasse. Quelle cour chasserait en compagnie de lourdeaux en cuirasse, casque et cotte de maille ? De plus, pour cette reprise, les bords extérieurs de la pente sont inélégamment couverts d’un scotch très voyant visible dès le niveau des premières loges. La vraisemblance ne semble être requise que pour les spectateurs de l’orchestre et du balcon. Même assemblée de manière plus discrète, cette pente artificielle n’apporte pas grand-chose à l’action (elle demande à Wilfried, l’écuyer hyperactif, de courir dans tous les sens encore plus vite qu’à l’accoutumée, tel une gerbille en mal d’exercice dans sa cage à roue) et même la gêne : cet élément de décor rend trop prégnant le départ des figurants « nobles », bariolés de couleurs vives, pendant la scène de la folie.

Pour cette reprise enfin, les costumes masculins du premier acte commencent à accuser le poids des ans. Les pourpoints des Albrecht surtout, d’un beige aux coquets reflets irisés à l’origine (un contre-sens) commencent à prendre des reflets grisâtres dans leurs plis qui font sale.

Autant dire qu’avec la perspective d’encore deux représentations, je n’étais pas bien disposé. Dommage pensais-je, la représentation du 27 mai étaient l’une des plus attendues de la saison avec celle des adieux de Myriam Ould-Braham : Marianela Nuñez, la très célèbre ballerine du Royal Ballet venait y faire l’une de ses deux apparitions cette saison…

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Hugo Marchand et Marianela Nuñez et Valentine Colasante (saluts)

Mais en ce soir du 27, on oublie vite toutes ses réserves. Le couple que forment Marianela Nuñez et Hugo Marchand, sans recherche d’esbroufe, loge de petits trésors dans les détails. Dans un premier acte où il n’y a pas grand-chose techniquement pour l’étoile féminine, Nuñez offre une pantomime naturelle, à la fois ciselée et ouverte à l’improvisation du moment. Elle marque par exemple ses attentes et sa déception à sa sortie de la maison par de petits haussements d’épaule ou des hochements de tête qu’on ne s’étonnerait pas d’observer dans les rues aujourd’hui. C’est ce même naturel qu’avait déployé Hugo Marchand dès sa première entrée lorsqu’il se traitait lui-même de baderne pour avoir oublié de retirer son épée… La pantomime est suffisamment accentuée pour être vue de loin et sans jumelles depuis les inconfortables sièges de l’amphithéâtre. Le taquinage amoureux entre Giselle et Albrecht est donc captivant. Durant le final de la première danse avec le corps de ballet, Marianela Nuñez fait une petite torsion de côté inattendue lors du premier porté comme si elle allait déjà s’asseoir sur l’épaule de son partenaire. Cela donne du naturel à l’ensemble. La diagonale sur pointe est menée dans le même esprit de sérénité, sans rupture avec la psychologie ouverte et solaire du personnage principal. On apprécie les amples tours attitude qui précèdent les piqués arabesques.

Cette unique démonstration de technique pour la ballerine était préparée par le pas de deux des vendangeurs défendu avec beaucoup de chien par Andrea Sarri et Nine Seropian, deux partenaires qui, de prime abord, ne sont pas très assortis physiquement. Sarri, au beau ballon, parvient à transformer, en artiste consommé, ses rares petits accrocs en moments de théâtre. Nine Seropian, un peu trop grande pour Sarri, montre de jolies qualités de moelleux dans ses variations.

L’ambiance générale de ce premier acte, très insouciante, n’est assombrie que lorsque Albrecht-Hugo pose des yeux inquiets sur le médaillon armorié que lui présente Giselle-Marianela.

Après cette acmé de joie, la scène de la folie parvient à nous prendre par surprise. Marianela Nuñez trouve là encore de petits détails captivants. Lorsqu’elle se détache d’Albrecht figé dans une pose comme le reste du plateau, elle caresse la main gauche de son partenaire jusqu’au bout des doigts avant de s’arracher à lui et débuter sa Folie. Toute cette scène est marquée par une violence presque vériste qui contraste avec la douceur distillée pendant tout le reste de l’acte. Il y a beaucoup d’effets de cheveux que la ballerine porte très longs. Ses rires ont presque des accents cruels au moment de l’épisode de l’épée. On court à tombeau ouvert vers le funeste dénouement.

Comme pour toutes ces Giselle où l’acte 1 est réussi, il ne reste plus qu’à se laisser porter par l’acte 2. On retrouve la Myrtha pleine d’autorité de Valentine Colasante et on approuve l’exécution d’Hilarion par les Willis, tant son incarnation par Jeremy-Loup Quer en faisait au premier acte un personnage plus vindicatif qu’amoureux. Hugo Marchand fait une belle entrée noble et Marianela Nuñez est une Giselle aux très beaux piqués arabesque : l’arabesque elle-même n’est pas très haute mais le piqué à une qualité planée-flottée réellement fantomatique. Il y a ce très beau moment où Marchand reçoit la pluie de marguerites sur son visage ; on y voit comme l’ondoiement d’un nouveau-né. Giselle-Marianela est un véritable ange protecteur. Les deux danseurs dansent dans un parfait unisson. C’est pour cette série le seul couple où, durant la première rencontre, le garçon prend la peine d’atterrir en même temps que sa partenaire au moment des croisements en tombé – pas de bourré – assemblé.

Albrecht-Hugo, qui cisèle ses variations (tours attitudes rapides soutenus, entrechats très dessinés et mains semblant chercher l’oxygène), semble totalement à la merci de sa Giselle heureusement bienveillante. La réconciliation est faite. Lorsqu’il disparaît dans sa tombe, le doux fantôme semble même tenter d’enfin donner sa main à l’amant repentant. Elle lui échappe pourtant une dernière fois. Albrecht-Hugo n’a plus que ses marguerites comme preuve tangible de son ultime rencontre avec l’être aimé.

En sortant du théâtre, on se dit qu’au fond, cette distribution de grande classe arrivait à point pour relancer notre dernière ligne droite de représentations du ballet romantique par excellence…

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Hannah O’Neill (Giselle) et Germain Louvet (Albrecht)

Mais retourner voir Giselle dès le lendemain était tout de même une gageure et on traînait un peu des pieds pour s’y rendre. Après une soirée où la salle était tellement enthousiaste, comment allait-on revenir à des étoiles-maison sans être déçu ? On va cependant encore une fois faire l’expérience d’une bonne surprise.

Germain Louvet, qu’on avait déjà vu aux côtés de Sae Eun Park, recompose entièrement son Albrecht  pour sa nouvelle partenaire Hannah O’Neill. Pour elle, il est un prince qui ne cherche pas spécialement à dissimuler ses origines. Lorsqu’il rencontre Giselle, il ne lui fait pas le petit coup d’épaule traditionnel à l’Opéra de Paris ; il la lui touche délicatement puis s’agenouille et lui fait un baise-main. Tout le badinage avec O’Neill est empreint de ces bonnes manières. La Giselle d’Hannah O’Neill n’apparaît pas à proprement parler naïve, au moins du point de vue social. Elle flirte sans arrière-pensée avec un jeune homme dont elle sait qu’il n’appartient pas à son monde. Elle sait refuser ses baisers avec une forme de grâce primesautière. Le petit jeu des bises de la main – piqué attitude est plein de vivacité. Les interactions d’O’Neill avec les paysans sont naturelles. On lui pardonne donc une diagonale sur pointe avortée qui ne l’empêche pas de rester dans son personnage.

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Antonio Conforti (Hilarion) et Hannah O’Neill (Giselle)

Du côté des seconds rôles, Antonio Conforti est un émouvant trouble-fête en Hilarion. Il accentue bien la pantomime tout en fixant toujours sa Giselle avec des yeux ardents et un désespoir poignant. Les deux vendangeurs sont des nouveaux venus dans le rôle. Saki Kuwabara et Rubens Simon dansent affilés ; leur prestesse les rend aigus comme une jolie gravure.

Au moment des révélations, la gravure tourne à l’eau forte. Giselle-Hannah ne prend pas la peine de dire à Bathilde « mais c’est lui mon fiancé ». Elle regarde figée d’horreur la pierre scintillante de la bague de la noble dame. Il ne lui avait pas tout dit ! Pourtant Albrecht-Germain ne fait à aucun moment planer le doute. Il se montre froid avec sa fiancée officielle. O’Neill rend très violent l’épisode de l’épée. Sa chute après la reprise des pas qu’elle dansait avec son amant en compagnie des paysans est très brusque. Le désespoir d’Hilarion, figé dans une pose finale contournée, presque expressionniste, est frappant. On a été captivé par ce premier acte.

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Roxane Stojanov (Myrtha)

À l’acte 2, l’attente de la réunion des deux héros est magistralement entretenue par la Myrtha de Roxane Stojanov dont la danse poétique a quelque chose de liquide comme le lac où elle va précipiter ses victimes. Ses bras en revanche, très fluides, semblent saluer un ciel étoilé. Le corps de ballet et les deux Willis orchestrent la montée dans la tension maléfique.

Hannah O’Neill fait une entrée très preste avec son tourbillon de sautillés. Dans sa première variation, ses fouettés arabesque sur plié très profonds, très nuageux, suspendent le temps. Pendant tout l’acte, les deux amants communiquent silencieusement, par la danse et par l’harmonie des lignes. C’est une romance sans paroles là où la veille on avait assisté à une conversation. Les équilibres sont beaux dans l’adage : dans son grand rond de jambe où elle s’enroule en attitude autour de son partenaire, Hannah O’Neill est tellement en apesanteur que Louvet n’a pas besoin de la soutenir. Albrechr-Germain trouve des accents héroïques dans ses variations. Il contrôle les  rapides pirouettes attitude en dehors au point d’avoir le temps de faire des mouvements de tête vers Giselle.

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Hannah O’Neill et Germain Louvet (saluts)

À la fin, Giselle-Hannah glisse lentement vers la tombe. Son amant essaye de saisir le bas du tutu qui lui échappe comme s’il s’agissait d’un nuage immatériel. Il se couche sur le socle de la croix à la manière de ces pleureuses de bronze qu’on voit sur les tombes chic du Père Lachaise avant de tracer à reculons un chemin de lys ; un ultime hommage à la belle disparue.

On ne regrette pas d’être venu.

Une reprise, vite !

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Giselle : les lys et les marguerites

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Giselle. Saluts

Lorsqu’on assiste à de multiples représentations d’un même ballet, il y a nécessairement des distributions qu’on attend plus que d’autres. La politique qu’avait annoncée José Martinez lors de son arrivée à la tête du ballet de l’Opéra d’annoncer très à l’avance les distributions des principaux a déjà fait long feu. Pour Giselle et pour Le Lac, on en est donc est revenu au bon vieux, « choisis tes dates au pif et allume un cierge sur l’autel de Terpsichore ». Pour éviter les doublons, j’ai opté pour la solution de prendre deux soirées de suite. Les seules dates a priori fixes de cette série étaient les adieux de Myriam Ould-Braham, le 18 mai et les soirées de l’invitée du Royal Ballet, Marianela Nuñez, les 25 et 27mai.

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La veille des Adieux, j’ai donc écopé d’une Giselle avec Sae Eun Park, l’une des danseuses que je prise le moins dans la compagnie. J’ai voué aux gémonies la muse à cothurne mais, comme j’ai pour principe de toujours laisser une chance aux artistes, je me suis rendu, la mort dans l’âme, à cette soirée du 17.

Et ce fut une excellente surprise. J’avais bien remarqué en début de saison une certaine fluidité et une légèreté lors des portés inhabituelles chez la danseuse sur les soirées Robbins mais j’ai néanmoins été vraiment pris au dépourvu d’assister et de vivre une authentique Giselle avec elle.

Sae Eun Park réussit parfaitement son premier acte. L’énergie est primesautière et tous les placements délicats. Elle incarne une Giselle enjoué que la maladie semble cueillir par surprise : joli détail du malaise, elle semble peiner à rejoindre le groupe des paysans dans la figure en étoile qui clôt le passage. Sa pantomime est limpide. Sa Giselle refuse l’amour d’Hilarion (Cyril Mitilian, très véhément) avec fermeté et simplicité. Cet Hilarion, un peu fruste dans sa sincérité, contraste bien avec l’Albrecht de Germain Louvet, très prince en goguette au début de l’acte.

On se laisse porter par la narration des deux artistes. Park et Louvet installent en effet une atmosphère d’aimable badinage, de joie sans partage, qui tirerait presque ce premier acte vers La Fille mal gardée. Le pas de deux des vendangeurs est bien défendu par Luna Peigné, précise et délicate, et par Aurélien Gay. Le danseur n’est pas ébouriffant de ligne (l’arabesque est courte et le cou encore un peu dans les épaules) mais comme il est agréable, par les temps qui courent, de ne pas avoir à retenir son souffle quand un danseur fait un double tour en l’air !

Sae Eun Park, qu’on trouve habituellement trop prosaïque dans les passages techniques, réalise une jolie diagonale sur pointe avec une légèreté d’exécution qui en fait un moment de bonheur sans nuage avant que l’orage n’éclate.

La scène de la folie n’en est que plus prenante dans son côté disruptif. Tout y est. Giselle – Sae Eun sait rendre la scène de la marguerite touchante.

Satisfait, on ne baisse pas tout à fait la garde. Mademoiselle Park peut se parfois se rendre réfrigérante dans les ballets blancs et il faut avouer que, lorsqu’elle sort de la tombe, elle nous cueille un peu à froid. Sylvia Saint-Martin, la reine de Willis de cette soirée y a pourvu : les bras raides et les mains en battoir, le ballon en berne, elle ne dégageait aucune autorité dans la scène d’ouverture.

Le tourbillon de résurrection de la ballerine a une forme de prestesse qu’on craint de trouver pas assez poétique. Tout prend sens lorsque Albrecht-Germain, qui lui-même danse très bas de jambe, très ciselé, entre en scène. Il y a une forme d’urgence chez ce couple qui sait pourtant aussi nous gratifier d’instants suspendus. Albrecht, qui a réalisé son amour sur le tard pendant la scène de la Folie, est un amant éploré très ardent et romantique. L’adage avec Park est mousseux et leur pose finale est aérienne. Les portés salvateurs après la série des entrechats-six sont très beaux, à la fois taquetés (les sautillés arabesques) et ballonés (les portés). L’Albrecht de Germain Louvet est héroïque dans sa variation jusque dans sa chute. Par contraste, la scène d’adieu est très émouvante et mélancolique. Albrecht, qui remporte ses lys, les serre au point de les écraser.

Une soirée étonnamment satisfaisante pense-t-on en sortant de l’Opéra.

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Sae Eun Park (Giselle) et Germain Louvet (Albrecht)

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Le 22 mai (toute ressemblance avec l’article à double distribution de James est absolument fortuite), j’attendais beaucoup de la prise de rôle d’Inès McIntosh. Allais-je être désappointé en raison d’un trop-plein d’attente ?

La très jeune artiste dessine une Giselle somme toute très classique. Si la regrettée Ould-Braham évoquait au premier acte la solaire Grisi, créatrice du rôle, McIntosh a choisi l’approche de la consomptive à la Olga Spessitseva, délicate, un peu inquiète face à l’empressement de son Albrecht-Loys, un Andrea Sarri tout feu tout charme : McIntosh semble presque effrayée par le serment d’amour que lui fait Sarri. Mais le badinage amoureux sait aussi jouer sur des tonalités plus légères : on aime particulièrement le moment où Giselle en arabesque échappe à son prétendant qui pense l’avoir conquise. Très précise techniquement, Inès McIntosh réalise une diagonale sur pointes très bien maîtrisée. Les tours attitude-piqués arabesque sont sereins et les sauts sur pointe faciles. Quelle belle jeunesse ! Pour le pas de deux des vendangeurs, Elisabeth Partington maîtrise avec élégance les ralentis romantiques. Son partenaire Lorenzo Lelli a de jolies lignes, une belle batterie et de l’abattage même si on retrouve toujours cette faiblesse actuelle chez les danseurs masculins de l’Opéra dans la conclusion  de leurs variations (pirouettes ou tours en l’air).

On baigne dans une atmosphère d’insouciance qui n’est pas brisée immédiatement par la révélation d’Hilarion. Giselle-Inès se montre d’abord incrédule avant de montrer la montée des doutes : une approche dont il faut saluer la subtilité quand on considère la jeunesse de la danseuse. Par la suite, la scène des réminiscences est très émouvante. McIntosh accentue les oui et les non de la marguerite fantôme avec un sens consommé de la scène. Ses rires au nerveux moment du jeu avec l’épée sont très frappants. Andrea Sarri, très présent, même lorsqu’il se tient immobile, le visage très expressif, est l’image même du désarroi. Lorsque sa fiancée s’effondre, sa colère explosive face à Hilarion montre combien le héros était sincère dans son attachement au-delà de la supercherie.

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Camille Bon (Myrtha)

A l’acte 2, on apprécie la Myrtha de Camille Bon, très régalienne avec sa belle ligne d’arabesque retrouvée et sa coordination de mouvements après sa contre-performance en Reine des dryades sur Don Quichotte. Ses lignes sont étirées à l’infini, son port est noble sans raideur. La tête de la danseuse reste mobile sur le cou même lorsqu’elle exécute les sautillés arabesque sur pointe. Elle joue de son sceptre de manière musicale lorsqu’elle rappelle Giselle de la tombe. On reconnaît incontestablement une reine des Willis.

En spectre, Inès McIntosh est admirable par ses lignes et son phrasé. Dans ses piqués arabesque, très suspendus, elle présente un dos vibrant. Sa Giselle a un petit côté Madone. Cela convient bien à l’Albrecht de Sarri, veuf ardent, qui poursuit sa ballerine comme un chevalier qui partirait à la quête du graal.

Tout est parfaitement réglé dans le partenariat. Les portés sont aériens. Giselle-Inès délivre une variation qui défie l’apesanteur par l’alliance de ses lignes très étirées et d’un solide ancrage dans le sol. Albrecht-Andrea impressionne lors de ses entrechats six car il met l’accent sur le bras, s’élevant petit à petit comme pour nous donner la mesure de l’épuisement du héros. Le jeune danseur talentueux est désormais un artiste accompli. Comme Paul Marque, Andrea Sarri est lui aussi un prince à Marguerites qui restera sans doute inconsolable.

On ressort de cette soirée au Palais Garnier avec l’espoir de lendemains qui chantent.

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Ines McIntosh (Giselle) et Andrea Sarri (Albrecht)

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Au Théâtre de la Ville. Ink : Les Nuits de Dimitris

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Ink de Dimitris Papaioannou. Photographie Julian Mommert

Ink de Dimitris Papaioannou, Théâtre de la Ville, mercredi 15 mai, 2024.

C’est à une nuit d’encre tourmentée comme un test de Rorschach que nous convie le très en vogue chorégraphe Dimitri Papaioannou de noir vétu qui, à la fois  scénographe et manipulateur de son propre onirisme tempétueux, active obsessionnellement devant nous une heure durant  tous les ressorts de ses orages intérieurs.

De ses tuyaux il fait jaillir des geysers de pluie qui inonde le plateau du Théâtre de la Ville et vient agiter un fin voile noir qui ceint de façon circulaire un univers qui tient tout autant du bloc opératoire façon Dexter qu’aux sombres marécages de la Nuit du Chasseur.

A ces tuyaux, telle une hydre serpentant négligemment sur scène, il adjoint pour filer la métaphore une pieuvre morte, objet à la fois de répulsion et aux dires du programme symbole sexuel que soit il promène avec lui, enferme dans un bocal ou balance comme une serpillière sur les parties génitales du jeune Horn Suka, seul autre interprète de  Ink. Celui-ci apparaît en deuxième rampant nu comme un ver sous un tapis de scène d’une transparence opaque, comme surgi des fantasmes du personnage de Papaioannou, grand maître de cérémonie éjaculatoire ou bien né des forces de ce déluge à l’instar de la créature de Frankenstein animé par celles de l’électricité.  Ink, encre, qui renvoie évidemment à la création picturale ou littéraire,  nous colle froidement en présence d’une façon d’homme objet, Adam d’un dieu, comme tous les dieux, arbitraire, cruel ou caressant ou comme il apparaît ici joujou pour daddy un rien sadique face au reflet de son ancienne jeunesse, mi mentor mi médusé devant son bel éphèbe tour à tour sublimé, aimé, martyrisé à renfort d’images homoérotiques au goût de déjà vu, parfois néanmoins somptueuses comme ce baiser volé en apesanteur dont l’exécution fait retenir son souffle.  Il faut à cet égard saluer d’une part  la virtuosité, l’endurance et la présence de Horn, interprète de cette apparition à la fois tout en muscles et désincarné et d’autre part la niaque quasi rageuse de Papaioannou à faire exister à l’orée de ses soixante ans cette œuvre entre chorégraphie (mince), théâtre et installation contemporaine. Niaque, culot, voire hubris tant l’exhibition décousue de ses fantasmes, qui passeraient aujourd’hui pour douteuse fût-ce une femme au lieu d’un éphèbe, peut sembler  présomptueuse en tant que sujet de l’œuvre. Reste une pièce empreinte d’un sens âpre et rude du grandiose, maitrisée singulièrement de bout en bout par un Papaioannou homme orchestre à la fois acteur et machiniste de cette hétérotopie furieuse regorgeante d’images, fixées sur la rétine à l’encre indélébile certaines, des nuits de Dimitris.

François Fargue.

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Ink de Dimitris Papaioannou. Photographie Julian Mommert

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Giselle. Myriam Ould-Braham : se résoudre aux adieux

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Myriam Ould Braham. L’adieu au corps de ballet.

Cette saison qui est la dernière de Myriam Ould-Braham, la ballerine, que j’affectionne particulièrement, s’est hélas faite fort rare. En début de saison, elle est apparue brièvement sur le programme Robbins non sans annuler des dates. Je n’ai pas fait partie des chanceux qui ont pu la voir puisque les soirées que j’avais décrochées ont justement été celles qu’elle a abandonnées. En décembre, il y eu ensuite le forfait sur Casse-Noisette pour raisons de santé. La saison 2023-2024 semblait pourtant une rétrospective idéale de la carrière de la lumineuse Ould-Braham. Outre Casse-Noisette, n’y avait-il pas Don Quichotte, où elle nous avait enchanté tour à tour avec Emmanuel Thibaut, alors qu’elle était encore première danseuse, puis Mathias Heymann ? N’y avait-il pas aussi La Fille mal gardée, rôle dans lequel elle avait été nommée étoile en 2012 ? La belle artiste semble avoir décidé que sa dernière saison n’aurait aucun aspect rétrospectif et serait une saison comme une autre, avec ses aléas. C’est ainsi. Les Japonais auront donc eu plus de chance que nous, eux qui l’auront vue une dernière fois dans Manon.

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C’est pourquoi je n’ai pas hésité, lorsque l’occasion s’en est présentée, d’ajouter à la date de ses adieux, réservée de longue date, celle de sa première dans Giselle, le 2 mai.

Pourtant, je suis ressorti de cette première soirée plus rempli de doutes que comblé. Myriam Ould-Braham apparaît pourtant, comme toujours, évidente pour le rôle de la jolie paysanne trahie. Elle évoque immanquablement Carlotta Grisi, la douce et blonde créatrice du rôle en 1841. Hélas, quelque chose ne passe pas. Paul Marque, qui danse au parfait, manque de rayonnement et d’aura aristocratique. Il semble protéger sa ballerine comme si c’était une fragile porcelaine de Saxe. Est-ce parce que sa partenaire montre de manière évidente dans la diagonale sur pointe une faiblesse au pied gauche ? Toujours est-il que le couple ne convainc pas à l’acte 1, ce qui se répercute sur l’acte 2.

Ce tour de chauffe m’a a laissé bien froid et également un tantinet inquiet. La ballerine allait-elle tenir sur toute la série ?

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Artus Raveau (Hilarion).

Bien heureusement, tout cela est balayé au soir du 18. Dès que Paul Marque entre en scène, on sent une sorte d’attente fiévreuse chez son Albrecht-Loys. il semble scruter d’une manière presque inquiète les mouvements à l’intérieur du logis de son aimée et on en oublierait presque que la fenêtre est de toile peinte et la maison de carton-pâte. Giselle-Myriam fait une entrée « modeste » malgré les ovations du public. Il est clair d’emblée qu’on n’est pas là pour un grand raout d’adieux mais pour voir « Giselle ». Et très vite, on sent que la connexion entre les deux principaux protagonistes est cette fois-ci très en place. Albrecht-Paul est plein d’attentions mais pas à l’égard de sa partenaire de danse mais bien de la fille qu’il aime. Le manque d’élégance princière qui nous avait gêné au soir du 2 mai (on trouvait que l’Hilarion d’Artus Raveau, à la pantomime bien accentuée et au désespoir déchirant, avait beaucoup plus de chic que ce prince déguisé en paysan) devient en ce soir du 18 un atout. Cet Albrecht un peu peuple semble fait pour cette paysanne un peu chic.

Paul Marque est de la veine des Albrecht sincères et dépourvus de duplicité. Dans la charmante séquence de la marguerite, subtilement mené par Ould-Braham, Marque arrache bien un pétale de fleur mais c’est pour apaiser les inquiétudes de son aimée, pas pour la berner. Dans le passage dansé avec le corps de ballet, lorsqu’Albrecht fait la combinaison d’entrechats six glissade à la seconde effacé- sissone arabesque vers Giselle, on y voit même une authentique déclaration d’amour: « je m’éloigne mais c’est vers toi que je tends ».  Mais la belle, en conversation avec ses amies, ne la voit pas. Albrecht-Marque vient chercher la main de Giselle-Ould Braham : « regarde, je suis là ». Lorsque Berthe sort de sa bicoque à la recherche de sa fille, Albrecht s’offre en bouclier, la poitrine collée au dos de sa partenaire pour la soustraire à la vue de l’importune. Et quand la mère intime l’ordre à sa progéniture de rentrer au bercail, le badinage des deux amants est touchant par sa variété d’expression.

On est entièrement plongé dans l’histoire. Le pas de deux des vendangeurs devant la cour du duc de Courlande devient une sorte de métaphore de l’amour parfait : c’est l’alliance du grand style et lignes romantiques. Jack Gasztowtt, qui fait une première variation superbe, bien mieux placée que le 2 mai, tombe pourtant à la fin sur le dernier double tour en l’air. On le savait déjà lors de la préparation de pirouettes. Il se rattrapera dans celles aux cabrioles et dans la coda. Marine Ganio est romantique à souhait. Ses arrivées de pirouettes à genoux sont ravissantes.

Comme le 2 mai, on sent bien ensuite que la diagonale sur pointe d’Ould-Braham est plus négociée qu’incarnée mais la ballerine parvient à rester dans son rôle. Elle ne rompt pas l’impression de grâce qu’elle avait distillée lorsqu’elle était debout sur la charrette des vendangeurs, couronnée de pampres.

Myriam Ould-Braham offre une scène de la folie modulée. Elle débute (la séparation de Bathilde, la très altière Claire Gandolfi, et d’Albrecht) et s’achève (la mort, où elle fait même trébucher son partenaire) dans la violence. Dans la section centrale des réminiscences, Giselle-Myriam semble être totalement absente à elle-même. A un moment, elle semble réaliser : « Mais il n’y a pas de fleurs dans mes mains! ». Au baisser du rideau, on est littéralement rompu d’émotion.

Il ne reste plus ainsi qu’à se laisser porter à l’acte 2. Artus Raveau rend sa pantomime devant la tombe poignante. Il mourra avec l’énergie du désespoir. Dans l’océan de fumigènes, Valentine Colasante comme au soir du 2 mai, respire l’autorité. Elle a des jetés et un parcours qui ont la force de ceux d’un homme sans pour autant tomber dans la brusquerie. Sa Myrtha est aérienne sans être évanescente. Elle danse dense. Elle est parfaitement secondée et complétée par Hortense Millet-Maurin délicate en Moyna et Marine Ganio très romantique en Zulma. Le corps de ballet rend quant à lui justice au crescendo énergique et vindicatif des Willis.

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Valentine Colasante (Mytha)

Pour sa première apparition, Myriam Ould-Braham exécute un tourbillon de sautillés-arabesque sans poids. La ballerine semble se libérer des tempi de l’orchestre dans une explosion de liberté jubilatoire.

Plus tard, elle jouera au contraire des ralentis extrêmes dans l’adage. Ses développés à la seconde et ses arabesques penchées, où la ligne des jambes est comme magnifiée par l’infini étirement des bras souples, laissent pantois. Lors de la rencontre avec Albrecht, les grands jetés des marguerites sont extrêmement aériens puis, derrière sa croix, Giselle-Myriam fait son offrande de fleurs en ciselant chacune des marguerites avant de les lâcher au sol. La magie des bras et des mains, encore…

Le pas de deux est un délice de connexion entre les deux artistes. Les lignes sont infinies. Les arabesques décalées semblent ne jamais devoir finir. Les portés sont véritablement planés. Giselle semble vraiment voleter au-dessus d’Albrecht. Lorsque celui-ci répète sa combinaison de pas  « de déclaration » du premier acte, elle ne le quitte pas des yeux. La communion des amants a enfin lieu par-delà la mort.

Paul Marque maîtrise avec art l’équilibre entre l’énergie héroïque requise par ses variations et la large palette des nuances de l’épuisement. Lorsqu’il s’effondre sans bruit on recrée mentalement le son de sa chute.

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Myriam Ould Braham et Paul Marque (18 mai).

Cet acte des retrouvailles est poignant de bout en bout. On est ému  par l’intensité du regard des deux partenaires au moment où Giselle retourne vers sa tombe en piétinés reculés. L’héroïne, apaisée et sauvée de sa condition de Willi, disparaît dans sa dernière demeure en laissant sa main flotter comme une plante sarmenteuse et magique qui aurait décidé de s’abriter sous la terre. Albrecht-Marque, seul devant la tombe désertée, choisit l’option moins marquante visuellemnt mais tellement plus touchante d’avancer vers le trou béant de la salle avec une simple marguerite dans la main plutôt qu’avec un bouquet de lys.

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C’est cette poétique image de disparition végétale, par une trappe, qui aura constitué pour moi les véritables « adieux à la scène » de Myriam Ould-Braham. Lors de la traditionnelle pluie de confettis, la belle artiste semblait surtout dire « adieu au plateau ». Le rideau de velours rouge s’est ainsi refermé, après de longues minutes d’applaudissements frénétiques, sur une danseuse de dos, en train de saluer ses pairs.

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Myriam Ould Braham (adieux).

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Giselle: cœurs croisés

img_20240517_0719211734828981127614567Peut-il y avoir plusieurs Giselle ? Assurément. Chacun a sa petite idée sur l’incarnation idéale. Comme tout le monde, j’ai des préférences, des attentes, mais pas de modèle unique : au fil de ma carrière de spectateur, j’ai été ému par des interprètes très différentes. Et puis il y a l’imprévu de l’expérience scénique.

J’étais persuadé que Bleuenn Battistoni serait un enchantement ; pourtant, son premier acte m’a laissé plutôt froid. À quoi cela tient-il ? Peut-être était-ce le stress de la prise de rôle, mais au soir du 4 mai, j’ai trouvé un peu fade son incarnation en jeune paysanne ; au premier abord, j’ai aimé la réserve de la jeune danseuse – avec des bras précis et un rien précieux, comme échappés d’une miniature de porcelaine Bournonville, et des petites pointes d’épaule presque en avant. Puis, au fil du premier acte, sa Giselle m’a pas paru un poil trop altière, et pas assez variée dans l’expression. Rien à redire sur la danse (abstraction faite d’un double-tour attitude finissant trop piétiné, et d’une discrète reprise d’équilibre lors de la diagonale de sautillés sur pointe) ; mais rien qui soulèverait l’enthousiasme non plus : peut-être était-ce un tour de chauffe pour la ballerine, et peut-être en attendais-je trop.

À l’inverse, je n’espérais rien de la Giselle de Sae Eun Park (en remplacement de Dorothée Gilbert), et je me suis surpris à la trouver « pas si pire », comme disent les Québécois (soirée du 13 mai) : la danseuse est très crédible en très jeune fille primesautière, et a manifestement travaillé la pantomime, plus lisible et variée que par le passé. Et même la raideur dans le haut du corps, marque de fabrique de la danseuse, ne m’a pas gêné outre mesure au premier acte : le charme est en berne, mais une lecture en deux dimensions du personnage est possible ; après tout, cette jeune fille ballotée par la tromperie a un petit côté pantin. À telle enseigne que la scène de la folie m’émeut. Apercevant au loin Claude de Vulpian se faufiler en coulisses à l’entracte, je me dis que le coaching des Étoiles finira peut-être par payer.

img_20240517_0718028829871937934598435Mais au second acte, patatras ! Levant les bras sur l’injonction de Myrtha, la Giselle morte de Sae Eun Park exécute un mouvement militaire, tournoie comme une poupée mécanique et, levant trop la jambe, fait des sissonnes hors-style. Mlle Park a un joli temps de saut, mais elle en fait ostentation au lieu de mettre ses moyens au service du personnage (même Osipova, prototype de la ballerine excessive, sait rester dans l’esthétique du  rôle). Et la suite est à l’avenant : Guillaume Diop fait tout ce qu’il peut, nul élan amoureux n’anime la Giselle spectrale de Mlle Park, qui semble ne voir en son partenaire qu’un porteur ; dans l’adage de prière, il n’y aura de vaporeux que la jupe.

N’étant pas à un croisement d’opinion près, j’ai bien davantage adhéré à l’acte blanc de Mlle Battistoni qu’à sa Giselle vivante. La réserve sans froideur de la ballerine prend ici tout son sens, le partenariat avec Marc Moreau est fluide et complice : lors des portés de l’adage, le mouvement donne l’impression de s’étirer comme l’archet du violon. Ces deux-là nous offrent leur dernière danse : il y a la présence-absence de la ballerine, le regret d’un côté et le pardon de l’autre, et, palpable, le désir de ne pas se quitter, aiguisé par la conscience qu’il le faudra bien.

Et Albrecht dans tout ça ? Marc Moreau fait le job presque sans faute : les rôles nobles lui vont comme un gant. Guillaume Diop danse avec élégance et panache (avec toujours des lignes qui semblent ne jamais finir) ; tous deux font de très émouvantes séries d’entrechats six – je dis émouvantes et non spectaculaires, parce que c’est la progression visible vers l’épuisement physique et moral du personnage qui fait le prix de ce moment, et qu’ils réussissent.

Lors de la soirée du 13 mai, on se console comme on peut grâce à la présence d’Héloïse Bourdon en Myrtha (la première danseuse interprète le rôle avec une autorité sans sécheresse). Et, hasard des distributions, on voit deux fois, et avec plaisir, Hortense Millet-Maurin et Nicola Di Vico dans le pas de deux des paysans : l’adage leur réussit pleinement (ils prennent le temps d’habiter la musique, et elle a une charmante manière de ciseler ses poses), et la rapidité ne les prend pas en défaut (sauf pour lui, un peu trop en avance sur le temps lors des sauts de la coda).

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Don Quichotte à l’Opéra : le guindé et l’enlevé

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Hugo Marchand (Basilio) et Hannah O’Neill (Kitri)

Faut-il être espagnol pour danser Kitri et Basilio ? Sans doute pas, mais il faut au moins une dose de gouaille. Vus lors de leur première prestation ensemble (12 avril), Hannah O’Neill et Hugo Marchand m’ont laissé plutôt froid : le partenariat met du temps à se réchauffer (c’est, pour lui, la première réapparition sur un grand rôle technique depuis de longs mois) et ne commence à séduire qu’à partir de l’adage nocturne de l’acte II, où les lignes élongées et lyriques des deux interprètes font mouche.

Sachant que ce passage emprunte à la musique de La Bayadère, il y a là comme un indice d’inadéquation au rôle – au moins pour les échanges sur la grande place de Barcelone – des deux étoiles ensemble. Certes, elles font tout bien question mimiques, mais on voit des aristos qui s’amusent en lieu et place de prolos qui ont la niaque.

Faute d’enchantement, on scrute la technique d’un œil clinique, on reste de marbre à l’acte blanc (avec une Camille Bon qui danse rombière en reine des Dryades) et on remarque l’excellent Sancho Pança de Fabien Révillion, à la pantomime étonnamment riche et expressive.

L’atmosphère est toute autre pour l’unique date, devant un public chauffé à blanc, d’Inès McIntosh et Francesco Mura (22 avril). Il faut dire qu’ils ont tous deux le style qu’il faut ; en dépit d’accrocs sur les portés les plus acrobatiques, leur partenariat fonctionne du tonnerre, et leurs interactions, tour à tour taquines, rieuses ou boudeuses, sont un régal. Au premier acte, la première danseuse déploie une danse très volontaire : lors de la variation aux castagnettes (qu’elle fait tinter de manière audible et aux bons moments), l’énergie bravache qu’elle donne au mouvement de ses bras fait penser à Olive (la compagne de Popeye) montrant ses muscles.

Qu’on ne s’offusque pas d’une référence à l’univers du dessin animé : la ballerine a du chien, un profil, une voix. Elle allie technique sûre et intelligence du rôle ; d’où une jolie versatilité, qui lui permet de passer du tout mutin en Kitri au tout liquide en Dulcinée, puis de régaler l’assistance par sa maîtrise lors de la scène du mariage (avec de fort jolis équilibres). Un poil en dessous techniquement, Francesco Mura danse crânement : dans l’impossible variation aux tours sans élan finis arabesque de la scène du mariage, il compense une réception pas trop au bon endroit par son sens du mouvement (si c’est pas réussi, ça fait pas non plus ballot).

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Francesco Mura (Basilio), Ines McIntosh (Kitri).

Face à un couple next door si attachant, il ne me paraît pas gênant que la Danseuse des rues de Victoire Anquetil soit un poil altière aux côtés de l’Espada également chic de Mathieu Contat. Dans ma lecture, ces deux-là sont un peu le couple installé face aux petits jeunes (si vous regardez bien, ils sont dès le début vêtus plus richement que Kitri et Basilio, lesquels ne s’embourgeoisent qu’à la fin). La « vision » de Don Quichotte bénéficie de la prestation moelleuse d’Hohyun Kang en reine des dryades (à peine entaché d’une micro-descente de pointes à l’avant-dernier tour à l’italienne) et du piquant Cupidon d’Hortense Pajtler.

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Au Ballet du Capitole de Toulouse : le Chant et la Terre

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Ramiro Gómez Samón et Nathalia de Froberville. Photographie David Herrero.

Le Chant de la Terre (Gustav Mahler/John Neumeier). Ballet du Capitole. Musiciens de l’Orchestre national du Capitole. Anaïk Morel (mezzo soprano) et Airam Hernandez (Ténor). Représentations du 20 et 21 avril 2024.

On était curieux de voir quelle signification Le Chant de la Terre de John Neumeier allait prendre sur d’autres corps que ceux des danseurs du ballet de l’Opéra et dans l’écrin plus intime du théâtre du Capitole. En 2015, l’œuvre ne nous était pas apparue comme étant du meilleur cru du maître de Hambourg. Elle n’a, à ce jour, pas été reprise par la Grande boutique, son lieu de création. Parmi les créations de Neumeier pour l’Opéra, on aurait préféré revoir sur les danseurs du Capitole sa Sylvia (1997) ou encore son Magnificat (1987).

Le Chant de la Terre est pourtant un authentique ballet de Neumeier. On y reconnaît son goût pour l’allégorie alternant pas d’école et gestuelle plus contemporaine comme dans Magnificat. On retrouve également son penchant panthéiste : le corps de ballet en costumes épurés du Chant de la Terre, trois couples de demi-solistes et huit autres couples, fait penser à la théorie de sylphes qui, dans Sylvia, sert à la fois de décor mouvant et de double émotionnel aux solistes. Mais on fait face aussi, ce qu’on apprécie moins, à une tendance psychologisante très béjartienne dans les soli, à grands renforts de ports de bras s’ouvrant en soleil ou se repliant en origami sur les visages comme dans Waslaw (également au répertoire du ballet du Capitole) ou dans Parzival. Au début de la pièce, la danseuse principale regarde dans la salle et met un doigt sur la bouche comme pour dire « chut ». Le danseur principal cache la moitié de son visage avec la main un peu comme dans le Sacre de Maurice Béjart…

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Au soir du 20 avril, avec la première distribution, c’est surtout l’aspect ésotérique, mystérieux et l’esthétique est-orientale de la partition de Gustav Mahler qui ressortent. Le Chant de la Terre, œuvre hybride entre la symphonie et le cycle de lieder pour orchestre, à la structure surprenante (le dernier des six chants dure la moitié du temps complet de l’œuvre) est en effet créé sur des poèmes du lettré chinois du VIIIe siècle après Jésus-Christ Li-Taï-Po. On y parle entre autres de Pavillons en bord de lac, de fleurs de lotus, d’ivresse et de rencontres nocturnes.

La mise en scène épurée, conçue par le chorégraphe lui-même, est constituée d’un grand mur de fond de scène doré, percé d’une structure circulaire rotative, de rideaux translucides et d’une plate-forme inclinée, montée sur roulette, couverte d’une fausse pelouse d’un vert intense. On y reconnait l’influence de l’esthétique zen de Bob Wilson. Une section du sixième mouvement s’y rattache particulièrement : le corps de ballet regroupé en fond de scène à jardin figure une forme de chœur antique. Un garçon est au sol, la soliste principale  se tient à cour dans une position très géométrique tandis que le danseur principal, au centre du plateau, se tient de profil, immobile, à la manière d’un kouros archaïque. Voilà pour le tableau vivant. De manière récurrente, le danseur principal se voit convier à une sorte de cérémonie du thé, présenté dans de petits bols de porcelaine fine. Voilà pour l’impression d’Asie. On y prend parfois plaisir. La première servante n’est autre que la très belle Kayo Nakazato, à la fois élégante et dense. Elle fait ses promenades sur pointe avec une sérénité imperturbable.

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Alexandre De Oliveira Ferreira et Kayo Nakazato. Photographie David Herrero.

On voit durant cette soirée de très jolies choses. Durant le premier tableau, sur « Chanson à boire de la douleur et de la terre », le corps de ballet évolue en masse serrée tout en effectuant des enchaînements extrêmement techniques, à base de sauts et de battements. Dans la troisième partie, sur le mouvement « De la Jeunesse », on apprécie particulièrement le duo formé par Nina Queiroz et Aleksa Zikic dans une chorégraphie qui multiplie jetés, pirouettes et gargouillades. Durant le quatrième mouvement « De la Beauté », on se délecte aussi de la parade d’amour des garçons menés par le très solaire Alexandre De Oliveira Ferreira, second soliste masculin dans ce ballet.

Ces moments dynamiques offrent une respiration après de nombreux passages réflexifs où les danseurs se déplacent en marches glissées ralenties en faisant des ports de bras sémaphoriques. Car dans son Chant de la Terre, John Neumeier a intégré beaucoup – trop ? – de passages dans le silence comme cette scène d’ouverture de plus de dix minutes avant que ne retentissent les accents fiévreux du premier mouvement. Pour cette première revoyure, on ne peut s’empêcher de se demander si tous ces silences ne sont pas un expédient pour rallonger la sauce et porter cet opus musical de ses  55 minutes initiales à l’heure et demie attendue d’une soirée de ballet. La dynamique de la partition, comme en 2015, nous paraît mise à mal.

On est portant séduit par les trois danseurs principaux. En jeune homme, Ramiro Gómez Samón épouse avec bonheur les accents méditatifs de la chorégraphie de Neumeier et de la partition de Mahler. Sa danse fluide et son joli phrasé font merveille dans ses nombreux solos et dans le dernier pas de deux avec sa partenaire, Natalia de Froberville. L’étoile féminine de la compagnie, avec ses belles lignes étirées à l’extrême, incarne une sorte de déesse, à la présente abstraite et énigmatique. De son côté Alexandre De Oliveira Ferreira, avec son énergie concentrée et presque nerveuse, s’offre en contraste avec son alter ego masculin.

L’ensemble du ballet nous parait néanmoins flottant et abscons. Quel rapport lie vraiment les trois principaux ? Que représentent-ils ? Le Rêve, l’Action, la Terre ?

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Ramiro Gómez Samón et Natalia de Froberville. Photographie David Herrero.

Dans la plaquette du Ballet du Capitole, John Neumeier raconte qu’il a attendu trente ans avant de chorégraphier Le Chant de la Terre tant il avait été marqué par le ballet de Kenneth MacMillan sur cette même partition et tant il craignait d’être influencé par ce chef-d’œuvre. Mais en sortant le premier soir du théâtre du Capitole, on se demandait franchement si Neumeier n’avait pas créé avec ce ballet une version inutilement étirée du Chant du compagnon errant de Maurice Béjart.

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Philippe Solano et Nina Queiroz. Photographie David Herrero.

Le 21, en matinée, l’impression est toute autre. Philippe Solano, juché en position christique sur le plan incliné, ne médite pas. Il semble, dans son immobilité même en proie à une indicible angoisse. Lorsqu’il bouge enfin, il semble glisser de la plateforme contre son gré et cherche désespérément à se raccrocher. Dans le courant du ballet, à chaque fois qu’il montera sur la crête de ce promontoire, on s’imaginera qu’il se tient au bord d’un précipice. Puis apparaît Kleber Rebello derrière la structure. Et on est soudain cueilli par l’extraordinaire gémellité des deux danseurs : sensiblement de même taille, très bruns, le visage aux traits réguliers de statue grecque classique et une façon de présenter la danse à la fois musculeuse et facile. À la réflexion, on se dit que cette recherche des jumeaux est également un thème propre à Neumeier qui a aimé présenter dans ses ballets autour de la personnalité de Nijinsky une démultiplication du personnage principal surtout effective quand les frères Bubeniček les interprétaient dans sa compagnie.

Ici, Solano danse clairement avec son double. Et toute une narration se crée. À un moment, Rebello court sur la rampe et semble vouloir se jeter dans le vide. Solano le rattrape puis l’étreint. On est bien face à un cheminement de vie, à un parcours d’acceptation. Plus que l’esthétique du Chant de la Terre, ce qui est alors convoqué ici, c’est le Spleen même que ressentait Gustav Mahler lorsqu’il a créé sa partition en 1908 : il venait de perdre sa fille et la direction musicale de l’Opéra de Vienne.

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Kleber Rebello et Philippe Solano. Photographie David Herrero.

La divinité incarnée par Nina Queiroz, plus terrienne que sa prédécesseure, est aussi plus charnelle et maternelle (notamment pendant le pas de deux du second mouvement). Il y a quelque chose de consolateur dans toutes ses interventions. On sent que l’enjeu qui attend le jeune homme (ou sa psyché) est de créer une harmonie entre son corps (Rebello) et son âme (Queiroz). Tous les épisodes semblent prendre du sens dans ce cheminement. Le pas de deux  entre la fille en rouge (Nancy Obadelston, très déliée) et son partenaire (Simon Catonnet) devient une évocation des jours heureux de l’existence en présence de divinités féminines (Liam Sanchez Casto, douce Hébé en bleu et Marlene Fuerte, sensuelle Venus en rouge) que contemplerait le héros. Le quatrième mouvement, très dionysiaque, aborderait les excès de la vie.

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Philippe Solano et Nina Queiroz. Photographie David Herrero.

On réalise tout à coup, avec Philippe Solano, que le danseur principal ne quitte jamais la scène. Ceci ne nous avait pas marqué la veille et encore moins en 2015 avec les étoiles de l’Opéra. Spectateur intense, Solano est présent même lorsqu’il est apparemment immobile.

La scène finale voit ce parcours intérieur s’achever, après un passage d’angoisse et de doute symbolisé par un corps de ballet vêtu de noir. L’harmonie retrouvée entre le héros et son corps (la pose où le jeune homme est accroché comme un anneau à son partenaire, le buste penché en grande seconde) et son âme (ce moment où le danseur pose sa tête et ses bras écartés sur le dos de sa partenaire en fendu quatrième) est très émouvante.

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Tout cela n’est bien sûr que le récit personnel que je me suis fait en tant que spectateur. Au moment de la création, John Neumeier disait qu’il saurait peut-être dans vingt ans la signification de sa création. Les danseurs ont sans doute eu un autre scenario dans la tête mais ils nous ont offert une trame suffisamment solide pour qu’on y projette notre ressenti.

Que de talent au Ballet du Capitole !

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Le Chant de la Terre, John Neumeier. Ballet du Capitole de Toulouse. Philippe Solano et Kleber Rebello. Photographie David Herrero.

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Don Quichotte à l’Opéra : un couple peut en cacher bien d’autres

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Hohyun Kang (Kitri), Pablo Legasa (Basilio), Celia Drouy (Mercedes) et Mathieu Contat (Espada).

À l’Opéra, la ronde des prises de rôle continue. En ce samedi 13 avril, on était convié à découvrir une nouvelle Kitri. Hohyun Kang, sujet, très en vue depuis son entrée dans la compagnie en 2018. Distribuée la saison dernière en Marie Vetsera dans l’indigeste Mayerling de Kenneth McMillan, elle se voit offrir pour la première fois un premier rôle principal dans un ballet de Rudolf Noureev. Elle le fait aux côtés de Pablo Legasa, premier danseur, qui avait abordé le rôle de Basilio lors de l’antépénultième reprise du ballet en 2017. Qu’allait nous offrir ce nouveau couple ?

Au début, c’est sans surprise mais avec plaisir qu’on entre de plain-pied dans le domaine de la belle danse. Les deux danseurs ont en effet une technique limpide. Mademoiselle Kang, outre sa maîtrise superlative du vocabulaire de son art, a également une compréhension fine de l’accentuation particulière requise par le style français. Pablo Legasa a de son côté une singularité d’interprétation qui rend le plus souvent ses incarnations dansées passionnantes. L’acte 1 de Don Quichotte nous offre donc son lot de portés aériens maîtrisés (notamment celui de la coda du grand pas de deux), d’accords de lignes et de prouesses individuelles. Legasa a des réceptions de doubles tours en l’air d’une impressionnante précision, Kang développe haut la jambe à la seconde, suspendue sur sa pointe sans sembler avoir besoin d’être soutenue par son partenaire. L’alchimie technique est indéniable.

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Hohyun Kang (Kitri) et Pablo Legasa (Basilio).

Mais qu’en est-il de la connexion amoureuse ? Pendant tout ce premier acte, on perçoit surtout une connivence. Kitri et Basilio s’entendent comme larrons en foire pour faire enrager leur entourage ainsi que pour se faire des niches. À vrai dire, on s’en serait contenté. Cela n’aurait pas été la première fois qu’on aurait passé une excellente soirée en compagnie d’un duo de meilleurs amis.

Mais lors de la première scène de l’acte 2, voilà que le couple amoureux se révèle. Et cela bouleverse tout. Les deux héros, comme libérés du regard d’autrui développent, au clair de lune, un partenariat à la fois sensuel et intime. Basilio-Pablo fait ses petits temps de flèche perché au-dessus de sa partenaire allongée avec une forme d’intensité qui parle de passion inassouvie, Kitri-Hohyun fait un développé dangereusement décalé qui la fait se coller à la poitrine offerte de son partenaire et exprime une forme de confiance sans partage. La farce reprend ses droits avec l’apparition des Gitans mais les évolutions des deux danseurs sont désormais emprunte de volupté. Cela fait presque oublier qu’Isaac Lopes-Gomez est chef gitan fort insipide.

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Hohyun Kang et Pablo Legasa

C’est cette volupté qui manque un peu à la scène des dryades. En Kitri-Dulcinée, Kang est parfaite techniquement, exécutant notamment une diagonale sur pointes impressionnante d’aisance et  des sissonnes-relevés très parcourues et aériennes. Mais son visage, resté trop neutre, semble laisser sur la touche le Don pourtant très investi de Cyril Chokroun. Ou bien étions nous momentanément sorti du ballet en raison de l’interprétation pesante et sans charme de Camille Bon en Reine des Dryades ?

Qu’importe. À l’acte 3, les festivités reprennent. Pablo Legassa et Hohyun Kang nous offrent le cadeau assez peu commun de continuer à faire évoluer la relation entre leurs personnages dans un ballet où on est en général définitivement fixé sur les protagonistes dès leur première entrée à l’acte 1. Pablo Legasa reste certes fidèle à son Basilio, nous offrant une scène de faux suicide délicieusement bouffonne mais dans le grand pas de deux, le danseur se montre comme transfiguré par l’hymen. Lui qui maintenait jusque-ici  en sourdine le registre de l’hispanité se laisse emporter dans une démonstration de cambré de matador et de ports de bras impérieux. Il se dégage de sa danse une forme de plénitude. Il développe en 4e et tient la position aussi longtemps que sa partenaire. Ses jetés sont à un parfait 180°. C’est comme si le garçon facétieux était devenu un homme sûr de lui. De son côté, Kang se montre sereinement féminine. Elle bat de l’éventail avec une assurance et un humour un peu détaché qui parle là aussi de maturité. Les deux danseurs emportent la salle avec une coda très enlevée, de cabrioles battues pour l’un et de fouettés pour l’autre. Les noces sont réussies et on est ravis d’y avoir été conviés.

José Martinez est décidément face à un problème de taille. Il a à sa disposition une impressionnante cohorte de jeunes talents montants qui pourront prétendre à court ou moyen terme au rang d’étoile. Kang, McIntosh, Stojanov, Legasa, rien que pour cette série de Don Quichotte, sont prêts. Thomas Docquir le sera incessamment sous peu. Et que dire de celles et ceux qui le seront sans doute bientôt ? Rien que pendant cette soirée, Célia Drouy, qui interprétait une Mercédès pleine d’élégance et de caractère durant cette soirée aux côtés du non moins élégant Mathieu Contat en Espada, est pleine de promesses. Bianca Scudamore, primesautier Cupidon et preste Demoiselle d’honneur, quand elle aura gagné en profondeur dans son jeu, pourra également atteindre le premier rang. Et même pourquoi pas Camille Bon, élégante et fine technicienne, parfois plaisamment altière, lorsqu’elle aura cessé de considérer le quatrième mur comme le miroir d’un studio de répétition.

Le choix va être difficile Don José-Carlos !

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Don Quichotte à l’Opéra : la bonne Etoile

P1200192Don Quichotte (Minkus / Rudolf Noureev d’après Marius Petipa). Ballet de l’Opéra de Paris. Soirée du vendredi 5 avril 2024.

Cette saison, qui n’est pas encore celle à proprement parler de José Martinez, le directeur de la Danse nous a néanmoins ménagé de bien jolies surprises avec son choix de solistes sur les grands ballets du répertoire. Sur Casse-noisette, ce furent aussi bien la récompense d’une vétérane du corps de ballet qui a su transformer l’essai, Marine Ganio. Ce fut aussi le choix d’une toute jeune soliste à la carrière météorique, fraîchement promue première danseuse, Ines McIntosh. Cette dernière est désormais programmée sur Don Quichotte et Giselle. Dans La Fille mal gardée, outre Marine Ganio, on a pu également découvrir le génie précoce de Hortense Millet-Maurin.

Roxane Stojanov, notre Kitri du vendredi 5 avril, n’appartient à aucune des deux catégories de danseuses : elle n’a pas été cantonnée trop longtemps dans les fins fonds du corps de ballet mais n’a pas connu non plus de début de carrière éclair. Kitri est le premier grand rôle d’un ballet en trois actes qui lui est confié.

Et elle est prête ! Dès sa première entrée à l’acte 1, elle se montre incisive et charmeuse à la fois, primesautière et décidée. Son temps de saut vient servir son interprétation d’une héroïne bien décidée à prendre son destin en main. Son éventail claque, sa pantomime est vivante. Elle passe superbement bien la rampe. Cette autorité scénique ne s’est jamais démentie au cours de la soirée. Sensuelle dans l’épisode de gitans, elle est capable de nous gratifier d’une variation de Kitri-Dulcinée suspendue (ses piqués attitudes sont tenus et les pliés sont crémeux). À l’acte 3, Stojanov maîtrise sa partition. Ses équilibres ne sont pas infinis dans l’adage mais elle reste toujours musicale et dans le rôle. Elle enchante la coda par une très belle série de doubles tours fouettés. Incontestablement, la talentueuse ballerine a endossé pleinement son rôle d’étoile de la soirée.

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Roxane Stojanov (Kitri) et Thomas Docquir (Basilio).

Elle a été aidée en cela par le partenariat sans peur et sans reproche du jeune Thomas Docquir. Le danseur est doté d’un physique avantageux (il a notamment une belle arabesque) et d’une technique très en place. On apprécie sa variation aux sauts à l’italienne de l’acte 1. Il joue bien. Sa pantomime est toujours lisible et sa scène de suicide-bouffon a un bon timing. Il interagit bien avec sa partenaire et sait la mettre en valeur. Dans le pas de deux de l’acte 1, plutôt que de nous servir un porté à un bras hasardeux, il le remplace par un grand jeté en l’air accompagné de sa partenaire qui est diablement efficace. Cependant, il n’a pas encore le même niveau artistique que sa partenaire plus chevronnée. Sa projection est encore celle d’un sujet, rang qu’il tient dans la compagnie. On attend néanmoins ses prochaines prises de rôle avec intérêt.

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Ida Viikinkoski (la Danseuse de rue) et Arthus Raveau (Espada)

C’est faire la fine bouche ; il faut bien le reconnaître. On passe une excellente soirée en compagnie du couple principal et des différents solistes. Comme on l’avait supputé dans un précédent article, Ida Viikinkoski est une très capiteuse Danseuse de rue qui virevolte avec beaucoup de chien au milieu des poignards. J’ai longtemps trouvé cette danseuse, entrée dans la compagnie la même année que Roxane Stojanov, trop pesante. Elle a depuis quelques temps donné beaucoup plus de délicatesse dans son interprétation des rôles classiques. Elle forme un tandem très bien réglé avec Arthus Raveau qui a malheureusement eu une présence à éclipses ces dernières saisons. Le talentueux premier danseur joue à fond la carte de la caractérisation et du cabotinage bien dosé. Les deux danseurs parviennent en peu de temps à imposer leurs personnages de plus proches amis du couple principal. Bien que plus discret, le duo des deux amies de Kitri, réunissant Victoire Anquetil et Seohoo Yun, est primesautier et bien assorti.

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Ambre Chiarcosso (la Demoiselle d’honneur).

À l’acte 2, Daniel Stokes en Gitan principal ne nous a pas semblé être assez dans le sol mais la prestation de Stojanov et Docquir en bohémiens d’opérette ainsi que l’énergie du corps de ballet ont emporté notre adhésion. Dans la scène du rêve, Katherine Higgins, longiligne, est une Reine des dryades satisfaisante sans être superlative. Élégante, elle accomplit de petites glissades qui ménagent la surprise avant ses amples grands développés. En revanche, son manège à l’italienne, bien que maîtrisé, apparaît un peu trop métronomique. Bianca Scudamore est  quant à elle adorable en Cupidon moelleux et sucre d’orge. À l’acte 3, on a le plaisir de voir Ambre Chiarcosso, longtemps injustement cantonnée au grade de quadrille (elle a été promue coryphée au concours 2024), interpréter une demoiselle d’honneur précise, charmante et au beau parcours. Durant la Scène des dryades, elle formait déjà avec Clémence Gross et Hohyun Kang un trio de choc.

L’élément picaresque, à savoir Don Quichotte et Sancho Pança, était de nouveau incarné par l’excellent duo formé par Cyril Chokroun et Jérémie Devilder. Il en était de même pour Gamache toujours interprété avec énergie par Léo de Busseroles. Comme au soir du 27 mars, Alexander Maryianowski était distribué dans Lorenzo, le père de Kitri. Le jeune danseur, entré dans la compagnie en 2022 et déjà promu coryphée, aurait peut-être été mieux employé ailleurs. Faisant beaucoup trop jeune, il a plutôt l’air d’être un prétendant éconduit qu’un père ayant des ambitions matrimoniales pour sa fille. Il faudra songer à lui la saison prochaine pour Inigo dans Paquita…L’Opéra manque d’une certaine culture du rôle de caractère et ferait bien de s’inspirer de l’exemple du Royal Ballet.

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Thomas Docquir, Roxane Stojanov, Ida Viikinkoski et Ambre Chiarcosso.

Qu’importe, la soirée reste un bonheur. Dans le fandango et dans ce final qui semble continuer après le tombé du rideau, le corps de ballet nous enchante et nous rend impatient de revenir vivre de nouvelles aventures picaresques à l’Opéra Bastille.

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La Fille mal gardée : jeune souveraine en robe de gaulle

P1200115En juillet 1789, lors de sa création à Bordeaux, le ballet de Dauberval était tout sauf un ballet contestant les privilèges. Il était même tout l’inverse et ses personnages étaient clairement des paysans de fabrique. Dans La Fille d’Ashton, cela n’est guère différent. Osbert Lancaster, le décorateur a joué la carte du carton-pâte comme au Hameau de Versailles où de fausses traces de décrépitude avaient été peintes sur les façades des maisons. Le rideau de scène lui-même n’est pas sans évoquer un jardin à l’anglaise, le modèle même du parc de Marie-Antoinette à Trianon. Le paysage champêtre qui y est représenté est encadré à Cour par des attributs du monde rural mais à Jardin par une imposante déité dont le sein exagérément en poire, retenant une tenture, a alarmé un soir l’une de mes aimables voisines. C’est exactement le schéma pensé par l’architecte Richard Mique qui avait ménagé dans le parc un premier point de vue du hameau, dans les lointains, lorsque les visiteurs faisaient face au très néoclassique temple de l’Amour.

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Ces réflexions me sont venues lors de ma dernière de La Fille mal gardée, le 31 mars, où il m’a semblé avoir été transporté, comme par magie, au Hameau de la reine. Bleuenn Battistoni, nommée étoile quelques jours plus tôt dans le même rôle, ressemble en effet à une jolie souveraine qui se serait affublée d’un coquet costume de paysanne. Elle évoquait un peu le portrait de Marie-Antoinette en robe de gaulle par Vigée-Lebrun qui fit tant scandale à l’époque de son exposition. Finesse des attaches, ligne de l’arabesque parfaite, jetés aériens, la nouvelle étoile est une Lise de porcelaine fine qu’on verrait bien exposée sur un dessus de commode marquetée.

Qu’on ne pense pas cependant que cela est un commentaire sur l’inadéquation de la ballerine au rôle de la jolie paysanne du « Ballet de la paille » ; bien au contraire. La pérennité de la Fille au répertoire vient du fait qu’elle aborde des thèmes qui concernent toutes les époques, à savoir le conflit de générations et l’énergie irrépressible que déploie la jeunesse pour vivre sa vie comme elle l’entend. A partir de là, toutes les configurations sont possibles. On a eu des Lise terre à terre courtisées par des petits marquis (le ballet de l’Opéra en a fourni beaucoup), ici, en ce 31 mars, on voyait une jeune fille bien née courtisée par un entreprenant gaillard.

Marcelino Sambé est un Colas solide et tout en ronde-bosse. Ses sauts sont pris profondément dans le sol et permettent une élévation spectaculaire. Ce qu’il fait n’est pas nécessairement toujours « joli » mais c’est indéniablement efficace (par exemple son renversé après les pirouettes attitude et avant le développé 4e dans le pas de deux Elssler).

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Marcelino Sambé (Colas) et Bleuenn Battistoni (Lise).

Ce qui est fabuleux, c’est d’observer combien ces deux présentations de la danse, l’une ciselée l’autre modelée, ont su communiquer de manière si harmonieuse. Car ce qui touche dans cette soirée, c’est bien le partenariat des deux danseurs qui  parviennent à nous faire croire à leur histoire d’amour. Bleuenn Battistoni est allée répéter à Londres avec Marcelino Sambé sous la direction de Lesley Collier. Cela en valait vraisemblablement la peine. La concordance des lignes, les enlacements, les portés et les baisers, tout parle de complicité et d’intimité. Durant l’acte 2, la scène aux bottes de paille montre ainsi un Colas très tactile face à une Lise qui offre sa main tout en faisant une très cocasse moue boudeuse.

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Hugo Vigliotti (Mère Simone).

Face à ce couple, Hugo Vigliotti incarne une excellente marâtre  colérique et bouffonne qui « sabote » avec une énergie peu commune (au risque de perdre un bonnet qui s’agite furieusement) et ferme les tiroirs avec le popotin à vous en décrocher le décor. Les interactions de Lise-Bleuenn avec Simone-Hugo sont adorables. La nouvelle étoile rend très drôle la scène de la fausse mouche et dépeint avec subtilité son agacement à l’égard de sa maternelle. Elle gratifie son Alain de tout un répertoire de regards tour à tour interloqués ou agacés. Dans ce rôle, Aurélien Gay nous a semblé plus efficace techniquement que réellement drôle ou émouvant. Heureusement que les gags ont été inscrits dans le marbre par le chorégraphe…

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En dépit de ce petit bémol et d’un arbre de mai désespérément brouillon, on passe assurément une excellente soirée. Paul Mayeras est un très élégant flutiste et Hyuma Gokan un coq survolté. L’ensemble du corps de ballet semble galvanisé par la présence solaire de l’invité et par la grâce naturelle de sa nouvelle étoile.

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