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Les pieds bien sur terre pour pouvoir mieux décoller du sol.

La fille mal gardée, ballet des Lumières?

Diderot par Louis-Michel Van Loo, 1767

La fille mal gardée reviendra bientôt à l’affiche du ballet de l’Opéra de Paris dans la version de Frederick Ashton. Notre compagnie nationale est décidément à l’heure anglo-saxonne en cette fin de saison. D’abord Manon de MacMillan en avril mai, puis La Fille, tandis qu’une partie de la compagnie dansera au Lincoln Center à New York !

Pourtant, penserait-on, quoi de plus français que cette fille mal gardée, souvent proclamée le plus ancien ballet d’action resté au répertoire depuis sa création. Il y aurait sans doute beaucoup à redire là-dessus. Le 1er Juillet 1789, « la Fille » était en effet créée à Bordeaux dans la chorégraphie de Jean Dauberval pour sa femme Madame Théodore. La date interpelle. Comment ? un ballet qui met en scène l’amour entre deux jeunes paysans (Lise et Colas) que les conventions sociales séparent (La mère de Lise veut marier sa fille au riche benêt du coin, Alain), et cela deux semaines avant la prise de la Bastille, alors que les députés du Tiers ont déjà gagné une première bataille en se déclarant assemblée nationale?

La Fille Mal Gardée, ballet des Lumières ?

Il faut vite déchanter…

Tout d’abord, « le ballet de la Paille, où il n’est qu’un pas du mal au bien », n’est pas l’œuvre d’un démocrate acharné. Lorsqu’il créé ce ballet que nous appelons « La Fille mal gardée » (Le titre qu’il prendra lors de sa première Londonienne en 1791), Dauberval tentait de redorer son blason au Grand théâtre de Bordeaux où il avait essuyé une série de déconvenues artistiques et personnelles. Le public bordelais s’était scindé en deux partis apparemment irréconciliables. Celui du danseur Peicam (Pierre Chevalier dit Le Chevalier Peicam –sic) et celui de Dauberval-Théodore. Peicam, décrit par certains comme un danseur autodidacte, aventurier mais enfant du pays (fils d’un cordonnier à Bordeaux) était le favori de la portion populaire du public. Lorsqu’il créa le ballet de la Paille, Dauberval, candidat de l’aristocratie, venait juste de se débarrasser de son rival en usant de son influence à la cour de Versailles. Louis XVI avait émis le 24 avril une lettre de cachet ordonnant à Pécan « de quitter incessamment la ville de Bordeaux et de se tenir éloigné à la distance de vingt lieues, au moins, sans pouvoir y revenir jusqu’à nouvel ordre de sa majesté […] ». Nous voilà bien loin de l’esprit révolutionnaire.

Non, la Fille mal gardée, bien loin de s’apparenter au temps des lumières, à décidément une genèse des plus triviales.

« Une jeune fille querellée par sa mère ». Gravure d’après un tableau de Baudoin, 1764.

On sait en général que le point de départ de l’argument vient d’une reproduction gravée d’un tableau de Baudoin, exposé au salon de 1765, « Jeune fille querellée par sa mère ». Or, pour cet artiste, Diderot, écrivain des Lumières et critique d’art, n’avait jamais de mots assez durs. Ainsi pour le salon de 1767.

« Baudouin. Toujours petits tableaux, petites idées, compositions frivoles, propres au boudoir d’une petite maîtresse, à la maison d’un petit maître ; faites pour les petits abbés, de petits robins, de gros financiers ou autres personnages sans mœurs et d’un petit goût. »

De « La jeune fille querellée par sa mère », il écrivait :

« La scène est dans une cave. La fille et son doux ami en étaient sur un point, sur un point… C’est dire assez que ne le dire point… Lorsque la mère est arrivée justement, justement… C’est dire ceci encore bien clairement. La mère est dans une grande colère, elle a les deux points sur les côtés. Sa fille debout, ayant derrière elle une botte de paille fraichement foulée, pleure ; elle n’a pas eu le temps de rajuster son corset et son fichu et il y parait bien. A côté d’elle, sur le milieu de l’escalier de la cave, on voit par le dos un gros garçon qui s’esquive. A la position de ses bras et de ses mains, on est en aucun doute sur la partie de son vêtement qu’il relève. Au bas de l’escalier, il y a sur un tonneau un pain, des fruits, une serviette, avec une bouteille de vin. Cela est tout à fait libertin ; mais on peut aller jusque là. Je regarde, je souris, et je passe ».

En pré-romantique, Diderot était partisan du sentimentalisme bourgeois de Greuze.

« Rien ne prouve mieux que l’exemple de Baudoin combien les mœurs sont essentielles au bon goût ».

Comme si cela ne suffisait pas, le récit de la genèse du sujet atteint lui-même des sommets de trivialité :

« Dauberval […] allait, comme tous les auteurs sans cesse occupés de productions, chercher des sujets partout où s’adressaient ses pas. Dans cette disposition d’esprit, il s’arrêta un jour pour céder à une de ces petites exigences de dame nature qui les impose au grand homme, aussi impérieusement qu’à la brute, et alla se coller sur le devant d’une boutique où de méchants tableaux étaient en étalage ». Le méchant tableau qu’il vit n’était autre qu’une gravure encadrée de Baudoin.

Charles Maurice citant Aumer lors de la recréation à l’Opéra de Paris, 1828

Rose et Colas, gravure d’après Baudouin.

Et pourtant, pourtant, comme aurait écrit Diderot… De ce point de départ trivial, de ce fumier d’anecdotes, de la plus improbable des partitions, a fleuri l’une des plus solides et poétiques œuvres du répertoire. Une fille, sa mère, son galant, un escalier, une botte de paille… Ajoutez à cela les fils d’un rouet  emprunté à une autre œuvre de Baudoin, elle-même inspiré par un opéra comique de Monsigny, Mettez y enfin quelques coquets rubans et vous assisterez au spectacle de la grâce. Où l’art ne va-t-il pas se nicher, monsieur Diderot.

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Retrouvailles aux adieux. (Nouvelle hallucination de Cléopold)

L’Histoire de Manon, matinée du 13 mai 2012 : Clairemarie Osta (adieux à la scène), Nicolas Le Riche, Stéphane Bullion, Alice Renavand.

Opéra Garnier, couloir des saisons vers la rotonde du glacier. Deuxième entracte…

[ ?] : « Je disais donc »

Cléopold : « AAAAAAGhhhhhhrrrr ! (suée froide). Poin – Poinsinet ! Mais d’où sortez-vous encore ? Ça ne va pas de surgir justement là, ce pauvre couloir des saisons et du zodiaque, abandonné par les bars depuis 20 ans. Même en plein jour il a l’air lugubre ! »

Poinsinet : « J’arrive par où je peux… Vous avez vu cette porte sur votre droite… Il y a ici un petit escalier …. »

Cl. (cachant son intérêt sous une apparente sévérité) : « C’est bon, c’est bon. Au fait, merci pour le lapin… Je vous ai attendu la dernière fois au deuxième entracte ! Les gens me regardaient de travers poireauter dans le couloir d’orchestre côté jardin ! »

P. (l’air matois) : « Ne sommes-nous pas au second entracte ? N’est-ce pas Clairemarie Osta et Nicolas Le Riche qui dansent ? Où est le problème ? »

Cl. (frisant nerveusement sa barbe blanche) : « Vous vous moquez de moi. C’était le 21 avril à la première, nous sommes le 13 mai, c’est la dernière et les adieux de Clairemarie Osta ! ».

P. : « Comme le temps passe vite ! Avouez quand même que c’est quelque chose, cette représentation ! Vous avez-vu, au premier acte ? Dans le chef des mendiants, le petit Alu dansait aussi bien qu’il avait l’air sale, c’est tout dire ! Quelle musicalité, quel sens de la scène !! C’est pour dire, même Bullion n’a pas cochonné sa première variation. Bon, on ne peut pas dire qu’il soit très à l’aise dans le maquignonnage… L’expressivité, ça n’est pas donné à tout le monde… But still, comme disent les Anglais. Et puis notre Phavorin, de toute façon, il en fait pour deux, voire pour trois dans GM. Vous avez vu ça, dans la scène de la chambre, ce « dirty old man », ces regards lascifs, ces mains avides. Brrrr ! Dire qu’au temps de sa splendeur technique il aurait pu être le plus ˝soupir˝ des Des Grieux ».

Cl. (succombant une fois encore au babillage spectral) : « Oui, oui… Exactement… Et puis cet acte chez Madame ! Avez-vous remarqué ? Clairemarie est moins « pure » que le soir de la première. Dans sa variation, elle ne refermait plus tant les épaules à la vue de Nicolas Le Riche, elle le charme discrètement. Le 21, on avait presque le sentiment que les deux ne s’étaient pas parlé depuis le départ de Manon pour la couche de GM. Ici, on sentait vraiment que des Grieux était l’amant de cœur caché dans le placard. Ça rendait encore plus noble son désespoir. Et puis pas mal du tout Bullion dans la scène de soulographie… Ça avait du chien. Pour le coup c’est Renavand que j’ai trouvé un peu à côté de la plaque… C’était enlevé mais…

Mais au fait… La scène chez Madame ! Vous m’aviez laissé sur ma faim la dernière fois. Alors à QUI vous fait-elle penser ? »

J.H. Fragonard, « Portrait de Melle Guimard », circa 1770, Musée du Louvre.

P. (riant) : « Vous avez de la mémoire…. Oui, bien… Où en étais-je …. Mais allons, Cléopold, vous n’avez même pas une petite idée ?? Mais à La Guimard bien sûr ! Saviez-vous que la place de l’Opéra est sise sur une partie des jardins de son somptueux hôtel particulier de la rue de la Chaussée d’Antin ? D’ailleurs, le bâtiment lui-même a été déboulonné pour construire la rue Meyerbeer. Tout un symbole (petit rire fat). Donc, figurez-vous qu’au temps de sa splendeur, lorsqu’elle était la maîtresse du maréchal de Soubise, elle s’est fait construire un petit chef-d’œuvre de maison par Ledoux. La façade était constituée d’une immense aula à caisson barrée d’un portique ionique. Le dessus du portique recevait une statue de Terpsichore. À l’intérieur ? Des peintures d’un très jeune David, mais surtout, un théâtre de 500 places ! La célèbre danseuse, l’une des premières à avoir viré du genre noble au demi-caractère, recevait trois fois par semaine : il y avait le jour pour la haute noblesse, le jour pour les artistes, les littérateurs et le jour … pour les plus grandes courtisanes de la capitale. Ces soirées-là se terminaient toujours en orgie. On dit qu’on y représentait pour l’occasion des pièces d’un osé… »

Hôtel de la Guimard, rue de la Chaussée d’Antin. Architecte Ledoux, 1781

Cl. (s’esclaffant) : « Il est clair que je ne verrai plus jamais de la même manière le lourd rideau rouge par lequel entrent et sortent les invités de Madame. Je comprends mieux le désespoir de des Grieux dans son solo si tout ce petit monde était en train de se rendre au théâtre de la Guimard.

D’ailleurs, c’était plutôt bien ce soir, en termes de jeu. Vous avez vu, Poincinet, comme mesdemoiselles Bellet et Mallem se crêpaient allégrement le chignon pour le sourire ravageur et les lignes souveraines d’Audric Bézard ? Et la petite Guérineau en prostituée travestie ; ce joli mélange entre un plié moelleux et une arabesque tendue comme un arc ?»

P. : « Et ça n’a pas toujours été le cas… Figurez-vous qu’il y a … ma fois presque 15 ans déjà, lors de la dernière reprise, je faisais semblant de manger à la cafétéria de l’Opéra… Feu la salle fumeur ! Quand je vois débouler plateau à la main… »

Cl. (avide de potins) : « QUI ? »

P. (raide comme la justice) : « Ah ne m’interrompez pas ou je m’en vais sur le champ ! »

Cl. : « Je me tais »

P. : « …Sylvie Guillem, elle-même ! Elle avise un groupe de garçons, ceux-là mêmes que j’avais vu la veille avec une autre danseuse dans le fameux passage des portés. Elle s’invite à leur table et leur dit en substance : – Bon les garçons, j’ai vu ce que vous faites. Il n’y a pas à dire vous êtes tous beaux, vous dansez tous bien … Personne ne contestera ça… Mais alors le jeu ! Mais vous n’êtes pas censés être beaux. Toi, tu es plutôt fétichiste, toi tu es narcissique. Racontez-vous une histoire les gars !

Comme c’était dit directement ! Le soir, à la représentation les gars étaient dé-chaî-nés. J’ai beaucoup ri… Melle Guillem, elle… Eh bien juste ce soir là elle était un peu trop cérébrale… Difficile d’être répétiteur et interprète dans la même journée. Ce n’est pas comme dans cette vidéo que vous avez certainement vue sur Youtube… »

Cl. (ébahi) : « Vous utilisez Youtube ? »

P. (haussant les épaules) : « Le temps n’a plus de prise sur moi, ça ne veut pas dire que je ne vis pas avec votre temps.

Bon, là, les porteurs de la Scala, ne brillent pas nécessairement par la personnalité… Mais elle ! Pensez qu’elle a sur cette vidéo… Mais non, je me tais. Sûr en tous cas qu’elle n’aurait pas excité la cruelle verve des caricaturistes anglais comme La Guimard lors de sa tournée d’adieux en 1789… Et pourtant, celle là, on la disait éternellement jeune grâce à son art du maquillage. Mais ce n’est pas tant le visage que la technique qui parle chez Melle Guillem… Et puis, ses partenaires de 1998… Je crois que la plupart d’entre eux ont atteint les rangs les plus convoités de la hiérarchie de la maison… »

C. : « Qui ? Qui ??? »

Poinsinet : « Tiens, Cléopold, voilà votre compère James qui s’approche. »

Cléopold : « Où ça ? »

Et quand je me suis retourné… Il était parti. James s’est encore moqué de moi, le bougre…

La Guimard en 1789. Caricature anglaise.

Restait le 3e acte… Mademoiselle Osta s’y est montrée encore une fois poignante. Bête fragile et effrayée sur le port de la nouvelle Orléans et enfin, dans la scène des marais, semblant tourner autour de Le Riche-des Grieux comme un papillon autour d’une lanterne, elle s’est brisée soudainement à son contact…

Quand le rideau s’est relevé, que la nuée de paillettes dorée est tombée des hauts du théâtre… Il m’a semblé que c’était des larmes de regret… Quitter la scène quand on est en pleine possession de ses moyens et qu’on a pour soi le merveilleux don de la juvénilité… Quel gâchis ! Au moins, Clairemarie n’aura-t-elle pas eu des adieux « à la Guimard ».

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Ah! Perfide Manon!

L’Histoire de Manon, Représentation du 11/05 : Isabelle Ciaravola, Florian Magnenet, Alessio Carbone, Nolwenn Daniel.

À quoi reconnaît-on un artiste ? À sa capacité à répondre chaque soir différemment à la proposition de son texte, qu’il soit littéraire, musical ou corporel, mais aussi aux différences de tempérament de ses partenaires. Par le hasard des – encore une fois trop – nombreuses blessures, Isabelle Ciaravola a dû passer l’épreuve du feu plus souvent qu’à son tour. Et le résultat, il me semble, a dépassé toutes les attentes. L’autre soir, elle devait interagir avec un des Grieux et un Lescaut différents. Des Grieux était incarné par Florian Magnenet, un danseur qui semble présenter des similarités physiques avec Mathieu Ganio (son partenaire du 4 mai) mais qui s’avère radicalement différent dans son registre de mouvement et d’interprétation. Des Grieux-Magnenet n’est sûrement pas un poète, c’est un homme d’action. Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la véhémence. Dans ces moments-là, il est servi par ses très belles arabesques et ses ports de bras de danseur noble. Il ne danse pas, il porte ses arguments. Dans la scène chez Madame, après que Manon lui eut montré ses diamants pendus au cou, aux oreilles, attachés aux poignets ainsi que sa belle robe diaprée et lui eut posé la question « et toi, que peux-tu m’offrir ? », il semblait se briser d’un coup ; et toute sa belle architecture de s’affaisser aux genoux de sa cruelle maîtresse. Manon-Ciaravola, jusqu’alors parfaite courtisane froide, peut-être même attirée par son riche amant (Arnaud Dreyfus, un GM au regard de porcelaine qui évoque la douceur des portraits de Nattier avant de révéler brusquement sa cruauté profonde), se rend alors sans condition.

Car face à Florian Magnenet, la Manon d’Isabelle Ciaravola n’est pas une amoureuse inconditionnelle. Elle est toute en revirements et en retours de flamme. Elle subit la mauvaise influence de son frère Lescaut  – enfin dansé avec la maîtrise technique nécessaire par Alessio Carbone. Dès le premier tableau, on a le sentiment que ces deux-là ont déjà roulé dans la farine plus d’un vieux galant. Dans la scène de la chambre avec GM, tandis que le soupirant émoustillé s’oublie presque dans la contemplation de pieds divins (et nous avec, avouons-le), Manon et Lescaut semblent jouer une partition bien réglée. Lescaut-Carbone est une sorte de Mercutio perverti. On est triste de le voir assassiné froidement à la fin du 2e acte.

Tout cela rend le dernier acte encore plus poignant. La scène du viol par le geôlier (Aurélien Houette) atteint une intensité quasi-insoutenable. C’est le moment où on réalise que Manon a changé. L’acte sexuel imposé la révulse et plus encore sa rémunération, un bracelet très semblable à celui que des Grieux avait eu tant de mal à lui arracher à l’acte précédent. Dans la scène des marais, même les petites imperfections viennent créer du sens. Le partenariat un peu « brut de décoffrage » de Magnenet, ainsi que sa tendance à prendre trop d’énergie dans les tours créent un sentiment d’urgence. Manon ne s’éteint pas comme le 4 mai, elle décède brusquement à la réception d’une pirouette en l’air… L’instant d’avant, le corps était encore vibrant et soudain, il ne restait plus que les extrémités ballantes d’une marionnette martyrisée…

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Manon, dans les limbes…

« L’Histoire de Manon », représentation du 4 mai 2012. Manon : Isabelle Ciaravola; Des Grieux : Mathieu Ganio; Lescaut : Yann Saïz; La maitresse de Lescaut : Nolwenn Daniel; Monsieur de G.M. : Eric Monin [un élégant aristocrate peu soucieux du reste de l’humanité]; Le chef des mendiants : Hugo Vigliotti [Si tous les édentés hirsutes pouvaient danser comme lui!].

Avez-vous déjà fait l’expérience de ces soirées impatiemment attendues qui s’avèrent finalement être un nid de frustrations ? C’est ce que j’ai vécu lors de la soirée du 4 mai à l’Opéra. Pensez ! Ciaravola-Ganio dans « L’Histoire de Manon ». C’était une fête chorégraphique à laquelle je m’attendais… Et ? Et bien pendant les deux premiers actes, je suis resté extérieur à l’Histoire.

La faute aux interprètes ? Non… La faute à pas de chance. Il y a des jours où la fatigue vous tient à distance de toute source de plaisir… Et dans ces moments là, votre pratique assidue d’une compagnie et de son répertoire s’avère un sérieux handicap. Vous les voyez, tous ces petits défauts qui passeraient inaperçus un autre soir. « Tiens, telle courtisane n’est pas en ligne… », « Oh, la perruque rousse de Nolwenn Daniel ne lui va pas au teint. Dommage, elle joue avec plus de chien que Renavand », ou encore, « Si seulement David Wall voulait bien rajeunir de trente ans et venir danser Lescaut en « guest »… Il a de bonnes intentions, Saïz, il est dans le rôle… Mais alors les pieds… Kader, REVIENS !! ». Il y a aussi : « c’est curieux, ce soir, Mathieu Ganio a des pliés en fibre de verre… Mais quelles lignes, tout de même ! ». Mais le pire est à venir : « C’est quand même sacrément intelligent ce qu’elle fait, Ciaravola. Quelle beauté, quelle maîtrise. De la belle ouvrage »… Et là, vous savez que vous avez touché le fond, quand vous voyez toutes les qualités mais que vous n’êtes capable de les appréhender que par l’intellect tandis que votre cœur reste froid.

Je vous laisse deviner les pensées moroses qui m’ont traversé l’esprit pendant les des deux entractes… La déambulation automatique de l’avant foyer, où s’agglutine autour de deux petits bars une foule en quête de médiocres sandwiches et de mauvais vin, au grand foyer, du grand foyer à la loggia – malgré le temps maussade – et de la loggia à la rotonde du glacier, cet espace grandiose honteusement inutilisé tandis qu’un restaurant prétentieux et peu accessible a été ouvert dans l’ancienne entrée couverte des voitures d’abonnés.

Non, décidément la vie était bien cruelle…

C’est désabusé que je réintégrai ma loge pour le troisième acte…

Et là… Le miracle s’est finalement produit. Dès les premières mesures entonnées par l’orchestre, j’ai pu dire que le mauvais sort était rompu. Mes récepteurs fonctionnaient à nouveau. Le tournoiement festif des filles de la Nouvelle-Orléans a titillé mes sens endormis, j’ai même supporté stoïquement la fastidieuse scène de l’arrivée des prostitués… Et puis, ils sont apparus en haut de la passerelle du bateau, étroitement et pitoyablement enlacés. Elle, à la fois méconnaissable et immanquable… Ses longues jambes encore infusées par l’énergie vitale mais le buste, si petit, dolent comme la corolle d’une fleur fanée, lui, avec ses lignes infinies et son lyrisme naturel… Comme j’ai aimé haïr Aurélien Houette, brutal geôlier, insensible au touchant désespoir de des Grieux. Le pas de deux des marais m’a remboursé de tout ce que j’avais pu manquer auparavant. Ici, le fragile Ganio-des Grieux volait plutôt qu’il ne dansait, avec de l’énergie pour deux, tandis que Manon-Ciaravola semblait hagardement se mouvoir dans une des bolges les plus désolées de l’enfer de Dante. Les corps des amants se frottaient au plus près, dans une sorte d’osmose qui rendait les acrobatiques doubles tours en l’air de la ballerine dans les bras de son partenaire encore plus époustouflants qu’ils ne le sont habituellement avec, en prime, ce plus métaphorique -les aspirations et le triste retour à l’inéluctable réalité- qui fait toute la différence. Dans son aveuglement amoureux, des Grieux Ganio ne voit même pas immédiatement qu’il danse déjà avec une morte.

Finalement, une fois le rideau fermé… J’ai eu le sentiment d’avoir assisté non pas tant à un ballet dramatique qu’à une Sylphide du XXe siècle, un ballet romantique des temps modernes.

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Manon côté jardin (une hallucination de Cléopold)…

Gravure extraite des "Petits mystères de l'Opéra". 1844

L’autre soir, au premier entracte de la première de L’Histoire de Manon, je sortis de ma baignoire encaissée, et m’approchai de la porte de l’orchestre côté jardin. Dans le corridor pourpre qui conduit à la salle. Je fus effrayé par un caverneux « BONSOIR ! »

Cléopold : « Ahhhhrg ! … Ah mais c’est toi, Poinsinet, tu m’as fait peur, mais d’où sors tu ? Pas de l’orchestre tout de même ? »

Poinsinet (renfrogné) : «Et pourquoi pas ! Il fut un temps où je donnais rendez-vous à mes amis à côté de la stalle 85. C’était dans un autre théâtre, il est vrai.»

C (interloqué) : «C’est que tu es d’une humeur maussade ce soir… tu n’aimes pas l’interprétation d’Osta ? Je la trouve idéale !»

P : «Moi aussi, bien sûr… Très émouvant le premier pas de deux… Mais ne change pas de sujet… Il va falloir se justifier.

C : «??»

P : «Alors comme ça, on décrit la Manon d’Aumer « comme si on y avait été » et on ne cite pas ses sources… Ça manque d’élégance. TU aurais pu parler de MOI, tout de même, l’impérissable auteur « d’Ermelinde », chuté par une injuste cabale en 1767 et encore plus injustement condamné après ma mort à errer dans les couloirs de l’Opéra jusqu’à ce que j’accepte de la renier. Un malheur auquel tu dois de savoir tout ce que tu sais aujourd’hui sur la période 1830 à l’Opéra ! MOI , j’y étais!!… encore …  Et d’ailleurs j’y suis encore»[Regard vaguement halluciné].

C (barbe hirsute…) : «Bon d’accord, je n’ai pas cité mes sources mais si je l’avais fait, ce n’est pas toi que j’aurais cité. C’est Ivor Guest et son « Romantic Ballet in Paris » qui m’ont donné la substance de mon article…»

P (encore plus renfrogné) : «Ivor Guest… Hum !!… Encore un à qui j’ai tout appris et qui ne cite pas ses sources… Les Écrivaillons, les Historiens, les Musiciens… Tous des gâte-sauces ! C’est comme cet Albéric Second qui m’a ridiculisé dans « les petits mystères de l’Opéra »

C (cherchant désespérément à changer de sujet) :  « Ça évoque ton monde, cette Manon, non ? »

P : « Si on veut. Manon, c’est une histoire qui a été écrite avant que je ne sois né et la période décrite par Prévost – un homme délicieux ! – est très circonscrite. Savais-tu par exemple qu’on peut dater très précisément l’action de Manon Lescaut entre 1717 et 1721 ? »

C : « Non. Et comment ça ? »

P (un sourire fat) : « La Louisiane, mon cher ! La Louisiane… Figure-toi que la déportation là-bas des demoiselles de petite vertu n’a été appliquée qu’entre 1720 et 1721 !

Le théâtre de l’époque aurait bien convenu à l’esthétique déliquescente de Nicholas Georgiadis. On disait que le seul avantage de cette première salle du Palais royal – où Molière a joué, quand même ! -, c’était qu’elle était tellement mal éclairée qu’on ne pouvait pas voir la saleté des tentures !

À l’époque à laquelle MacMillan et Georgiadis ont situé l’action, cette période pré-révolutionnaire, on avait changé de salle. Mais dans laquelle se trouvait-on? Tout dépend. Ils ont été moins précis que Prévost dans la chronologie. La nouvelle salle du Palais royal (luxueuse celle-là !) n’a duré que jusqu’en 1781. Elle a brûlé, comme l’autre d’ailleurs.

Et puis, on avait aussi complètement changé de période chorégraphique. Noverre était passé par là. Plus de danseurs masqués et perruqués de noir ! Ce n’était presque plus Gaëtan (Vestris), c’était déjà Auguste (le fils !). C’était les débuts du ballet d’action, quoi. RIEN à voir avec ce qu’on voit ce soir, remarque… La Pantomime s’intercalait beaucoup plus avec les passages dansés. Même si les Français n’ont pas tout à fait succombé au dé – plo – rable goût des Italiens pour l’action mimée…

Tiens, cette scène chez « Madame » que nous allons voir à l’acte II, tu sais à qui elle me fait penser ?? »

C : « Euh non ? À qui ? »

DRRIIIIIIIING

P : « Plus tard mon cher, c’est la fin de l’entracte, il faut que je me faufile dans les coulisses… Rendez-vous au même endroit au deuxième ! »

To be continued…

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Manon de MacMillan ou l’art du pas de deux. Vidéo commentée.

Manon, aujourd’hui reconnu comme un chef d’œuvre de MacMillan, n’a pas été d’emblée accepté comme tel. Le public l’a adopté presque instantanément mais la critique a fait grise mine. Ceci tient sans doute à l’histoire mouvementée de sa création. Antoinette Sibley s’étant blessée pendant les répétitions, le rôle de Manon a en en fait été créé sur deux danseuses. Sibley et Jennifer Penney. Il a donc fallu du temps pour que le personnage central se mette en place. Manon semblait donc à la critique l’addition des grandes qualités et des petits défauts du chorégraphe.

En 1974, Arlene Croce, la critique du New York Times, écrivait :

Le soir de la première, quand des Grieux se présentait à Manon, il semblait dire : « Madame, je suis Anthony Dowell. Remarquez mes tours, mon parfait développé en attitude devant ». Et sa réponse était : « Si vous êtes Anthony Dowell… Je dois être Antoinette Sibley ! Faisons un de nos [fameux] pas de deux Sibley-Dowell ». Et ils se sont exécutés.

Pour cruelle qu’elle soit, cette critique met le doigt sur un aspect central des ballets d’action de MacMillan. Le pas de deux comme entité narrative. Depuis son Roméo et Juliette de 1965, le génie particulier de MacMillan dans ce domaine était évident. Roméo et Juliette, c’est même beaucoup de pantomime intercalée entre les soli et les pas de deux. Dans Manon, MacMillan chorégraphie plus pour les ensembles mais ce qu’on retiendra, ce sont les quatre grands pas de deux et deux solos pour chacun des protagonistes principaux qui se répartissent sur trois actes.

Voyons comment ils sont construits au travers de l’un d’entre eux, celui de la chambre (Acte 1, scène 2) sur une page de la Cendrillon de Massenet [acte 1, air « résigne toi Cendrille »]. Notez la référence picturale au célèbre « Verrou » de Fragonard.

J’ai choisi une vidéo parisienne des années 90 avec Isabelle Guérin et Manuel Legris. La qualité de l’image est médiocre mais le souffle passe et les interprètes y déploient cette qualité française, loin des minauderies qu’on peut voir parfois dans ce ballet.

Si MacMillan avait voulu s’affranchir de l’Opéra éponyme de Massenet en ne choisissant que des pages extraites d’autres oeuvres du compositeur, on peut dire cependant que le pas de deux est véritablement construit comme un duo d’Opéra, à savoir qu’il se divise en une sorte de récitatif dansé qui évite soigneusement l’exposition des sentiments par la pantomime (du début à 2mn 50), suivi de ce qui peut être à proprement parler « le pas de deux » (jusqu’à 4mn55).

Dans la première partie, le récitatif, le charme de Manon est exposé : le naturel avec lequel Isabelle Guérin jette la plume de Des Grieux (à10s) ou encore sa façon de « virevolter » en déboulés autour de son  amant (à 24s) démontrent à la fois son charme sans affectation ainsi que son emprise sur lui. La danse est loin d’être absente et les amants sont presque présentés sur un pied d’égalité. Regardez la pirouette en dehors agrémentée de petits ronds de jambe qui s’achève en développé arabesque (55s =>1’20). Cet enchainement, reproduit presque exactement par des Grieux, semble exprimer l’accord profond des deux amants. Le récitatif dansé s’achève sur une série de mouvements d’adage qui laissent le spectateur respirer sur la musique (2’08=>2’50). Des Grieux dépose lentement Manon, droite comme un « i » au sol en la tenant par la nuque, elle se love dans ses bras et, quand on s’y attend le moins, elle passe d’une pose assise sur ses genoux à un développé en arabesque penchée. C’est le moment choisi pour un long et langoureux baiser.

Le pas de deux lyrique peut alors commencer (2’50=>4’55). On y retrouve de nombreux caractères du style MacMillan : des portés acrobatiques hérités de la danse soviétique, nécessitant une grande souplesse de dos de la part de la ballerine et une force peu commune chez le garçon. L’argument n’est cependant jamais oublié. À un moment, des Grieux semble se préparer à faire tournoyer sa partenaire tel un lanceur de marteau dans une compétition olympique (3’15), c’est pour la retrouver une fraction de seconde gracieusement étendue en arabesque à ses pieds. On y trouve aussi des promenades décalées très aérodynamiques (à 3’50) – le partenaire se tient souvent très éloigné de sa ballerine donnant un côté respiré à l’ensemble -. Regardez également, le porté à la fois bizarre et charmant ou Manon exécute de petites cabrioles, presque assise dans les bras de son partenaire. Aidée des mouvements de bras du danseur, elle semble se transformer en blanche colombe (3’57). MacMillan a ce génie de la pose finale qui vous permet de fixer dans votre mémoire l’enchaînement qui l’a précédé. Il n’hésite pas à reproduire une à deux fois la prouesse pour vous y aider. Mais loin d’une répétition, un procédé somme toute très classique, il continue à vous mener vers une plus fine compréhension du sens du pas de deux. Ici, au travers de l’acrobatie, c’est le sentiment d’absolue confiance qui règne entre Manon et des Grieux. La duplicité de Manon, c’est dans son pas de trois avec GM et Lescaut ou encore dans la scène chez Madame qu’on la trouve. À ces moments, elle développe des mouvements plus affectés des épaules et des poignets. Mais dans tous ses pas de deux avec des Grieux, c’est la candeur des sentiments qui règne en maître.

Un pas de deux de MacMillan, surtout dans Manon, cela se termine au sol (4’34 à la fin). Combien de variations peut-on trouver au thème de l’enlacement amoureux ? Une infinité, vraisemblablement.

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Manon au miroir (de son époque)…

Pauline Montessu dans Manon, costume par Lecomte, 1830.

La première mouture chorégraphique de Manon n’a pas été créée à Londres mais bien à l’Opéra de Paris, alors nommée Académie royale de Musique. C’était le 3 mai 1830, à la toute fin de la Restauration. Autant dire que l’argument du ballet s’éloignait drastiquement du roman de l’abbé Prévost. À cette époque, l’Opéra dépendait encore de la « maison du roi » et le roi n’était autre qu’un ex-polisson, repenti jusqu’à la bigoterie, Charles X. À la tête de ce ministère, se trouvait un autre gentilhomme ultra, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, assez bien pensant pour avoir « fait rallonger les jupes des danseuses ». Trente ans plus tard, les auteurs d’ouvrages sur l’Opéra raillaient encore le pudibond ministre. Pour sa décharge, il faut avouer qu’il y avait fort à faire au sein de la maison, où les archives n’étaient guère tenues et où les passe-droits (notamment le passage salle-scène) prenaient vite force de droit coutumier. Or la licence était d’autant moins bien vue que, dix ans auparavant, le duc de Berry avait eu la mauvaise idée de se faire assassiner à la sortie de l’Opéra, un soir où il venait visiter sa maîtresse, une danseuse.

Pauline Montessu : Les artistes contemporains, 1832

Pauline Montessu, la créatrice du rôle, était elle même la maîtresse du directeur de l’Opéra, Lubbert. Elle avait dû longtemps attendre une opportunité car sa rivale, Lise Noblet, avait des attaches encore plus haut placées. Mais pour Sosthène de La Rochefoucauld, si la licence régnait quelque peu dans les coulisses, elle n’aurait pas droit de cité sur scène.

Le livret d’Eugène Scribe découpait l’action en trois actes. La musique était une des premières compositions pour la scène de Fromental Halévy. Il y avait introduit le premier leitmotiv de l’histoire du ballet et s’était amusé à pasticher des chansons populaires du XVIIIe. Aumer signait là sa dernière chorégraphie pour l’Opéra.

Le premier acte s’ouvre dans les jardins du Palais Royal (scène 1). Des Grieux (Ferdinand) signe étourdiment ce qu’il croit être une reconnaissance de dette à un sergent recruteur pour pouvoir acheter un bracelet précieux à Manon (Montessu). Pendant ce temps, celle-ci accepte l’invitation du marquis de Gerville (GM) de se rendre à l’Opéra. S’apercevant de sa méprise, Des Grieux fausse compagnie aux soldats d’incorporation et se précipite à la poursuite de sa belle. Il arrive à l’Opéra alors qu’on donne un ballet (scène 2) mais est rattrapé par les soldats avant d’avoir pu rejoindre Manon.

A l’acte II, on retrouve Manon chez GM. Elle y reçoit une leçon de danse de Camargo (excusez du peu!). Elle apprend alors le sort de des Grieux et supplie GM de le libérer. Celui-ci n’y consentira que si Manon accepte de devenir sa maîtresse et de ne plus revoir son jeune amant. Mais voilà que des Grieux, qui s’est encore échappé, entre par la fenêtre (quelle santé!). Les deux amants s’apprêtent à fuir quand ils sont surpris par GM. Des Grieux est arrêté et Manon condamnée à la déportation en Louisiane.

A l’acte III, on voit Manon intercéder dans sa prison pour la jeune esclave Niuka (Marie Taglioni, qui allait créer quelques mois plus tard le ballet des nonnes de Robert le Diable). Elle subit les avances appuyées du geôlier Synelet (Aumer, le chorégraphe du ballet). Mais des Grieux qui l’a suivi jusqu’aux Amériques (quelle santé, mais quelle santé!!) est parvenu à soudoyer un gardien pour rejoindre celle qu’il aime. Avec l’aide de Niuka, tout ce petit monde s’échappe de prison et fuit dans le désert. Manon y meurt d’épuisement alors qu’une troupe, menée par le nouveau Gouverneur de Louisiane (GM ! Ne me demandez pas comment et pourquoi ?) venait pour les sauver… Des Grieux, tel Albrecht dans certaines versions de « Giselle », mourait avant le baisser du rideau.

Dans cette version, Manon n’était donc pas la courtisane qu’on attend bien souvent lorsqu’on évoque le roman de l’abbé Prévost, mais une gentille étourdie, à peine légère, qui se sacrifiait pour son amant. Une sorte de Dame aux Camélias avant la lettre, en somme. Il n’y avait, de surcroit, aucun frère tricheur et entremetteur.

Pourquoi avoir monté Manon à une époque où la licence était si peu tolérée ?

L’aspect « décoratif » est l’un des arguments le plus souvent avancé. Les décors de Pierre Cicéri citaient, dit-on, les peintures de Boucher et de Watteau. Les costumes d’époque 1730 étaient très exacts. Un machiniste avait même créé la sensation en inventant un procédé qui donnait l’impression que le bateau qui amenait des Grieux à la Nouvelle Orléans grandissait en s’approchant du quai.

Signe du temps, les danses du XVIIIe siècle étaient traitées de manière parodique. Les pauvres Mesdemoiselles Sallé et Camargo étaient assez cruellement singées. En 1830, les beautés de 1730 paraissaient infantiles…

Sacrilège ? Inexactitude ? « Stupide XIXe siècle » ?

La Manon hyper sexuée et parfois calculatrice de MacMillan, offre-t-elle une vision plus fidèle à l’esprit du roman que celle du ballet d’Aumer et d’Halévy ? Nous avons vu, grâce à James, que la lettre était rarement respectée.

Pas si sûr…

Il est néanmoins fascinant de voir que cette figure de la légèreté féminine est toujours convoquée sur des scènes, sommes toutes, assez traditionalistes; que ce soit l’Académie royale de Musique sous Charles X, la salle Favart des années 1880 (pour la Manon de Massenet) -on y fiançait, à l’entracte, les jeunes filles de la bonne bourgeoisie- ou encore le Royal Ballet -celui des années 70, qui créait son répertoire avec, toujours en vue, une saison new-yorkaise, une destination notoirement conservatrice du point de vue sexuel-. En 1974, relatant l’une des premières représentations de Manon, Mary Clark écrivait déjà dans le Guardian : « En somme, Manon est une catin et des Grieux un imbécile et ils évoluent dans la plus inappétissante compagnie. ».

Cependant, Manon, bien que protéiforme dans ses différentes incarnations théâtrales, reste toujours une mise en garde contre les passions déréglées. N’est ce pas le point central et invariant du roman de Prévost ?

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La Bayadère et le pèlerin d’Angkor.

Soirée du 28 mars (Myriam Ould-Braham/ Florent Magnenet/ Charline Giezendanner)

« Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor ». C’est la phrase qui obsédait le jeune Pierre Loti lorsqu’il rêvait les voyages qu’il allait un jour accomplir. L’autre soir, lorsque la Nikiya de Myriam Ould-Braham a initié ses premiers mouvements rituels devant la façade rongée par l’humidité du temple de Brahman, c’est cette même phrase qui m’est revenue, souvenir de lointaines lectures adolescentes.

De l’étoile du soir, elle avait l’éclat un peu passé. Evitant l’écueil qui aurait consisté à vouloir cacher sa blondeur par une teinture noire, elle s’est contentée de quelques mèches sombres disséminées. Du coup, sa chevelure paraissait être de la même étoffe que celle de sa robe, un doré sourd, comme attaqué par le vert de gris. Et c’est à nouveau Loti qui était convoqué « Tout ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l’humidité éternelle, un triste couleur noirâtre avec par place, des luisances de choses mouillées. […] Çà et là, […] on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures ; et parfois, aux tiares des Apsâras, un peu d’or épargné par le temps continue de briller ».

Mais « étoile » ne définirait pas exactement toutes les qualités de la Nikiya de Myriam Ould-Braham. Ce serait en effet oublier l’élément végétal qui la caractérise. Ses bras ! Sa coordination de mouvement. À un moment, dans son adage à la cruche, l’angle formé par ses deux coudes, l’un projeté vers l’avant et l’autre vers l’arrière, semblait enchâsser le récipient posé sur son épaule comme le font les entrelacs naturalistes d’un bijou Art nouveau. Mais la comparaison est peut-être encore trop d’ordre minéral. Au deuxième acte, dans son lamento à la robe orange, après les jetés en tournant, elle s’affaissait au sol comme une ramure fraichement coupée.

À quoi reconnaît-on une ballerine ? À cet état second dans lequel on se retrouve avant même de l’avoir vue dans les passages attendus de la chorégraphie. Il vous reste, après une représentation, un fatras d’émotions contradictoires qui défient l’analyse.

Je ne saurais donc être plus précis sur les autres prestations de la soirée. Charline Giezendanner, compte tenu de sa distribution tardive a montré beaucoup d’assurance dans le rôle de Gamzatti. Sa présence très charnelle offrait un contraste saisissant avec l’évanescence d’Ould-Braham. Florent Magnenet a travaillé intelligemment son interprétation pour donner une vraie noblesse d’intention à son personnage. Lorsque le Rajah lui propose sa fille, il tend le bras en signe de refus, mais son seigneur lui saisit la main comme s’il s’agissait d’un signe d’acceptation. Malheureusement, sa technique ne lui permet pas de porter son Solor au niveau de ses ambitions. Pour la deuxième soirée, les doubles assemblés de l’acte 3 étaient bien poussifs.

Je n’arrive pas à en vouloir aux corps de ballet pour m’avoir ruiné, juste ce soir là, la scène des ombres (une danseuse du troisième rang a sautillé pendant tout l’équilibre arabesque qui achève la descente des Apsâras et Valentine Colasante a fait une chute malheureuse et bien imméritée dans la deuxième variation alors même qu’elle était en train de nous enchanter par les vertus conjuguées de son entrain et de son beau style). Mais pouvait-il en être autrement? À Angkor, l’élément végétal ne détruit-il pas inexorablement la noble ordonnance des théories de Bayadères sculptées sur les parois des temples. Au moins aurai-je évité d’être pris tout à fait par la meurtrière « fièvre des bois ».

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Romeo & Juliet : triomphe de la maturité?

ROH. Soirée du samedi. 24 mars (Leanne Benjamin-Edward Watson).

Parfois il faut savoir prendre des risques. Tout d’abord, passer d’Alice en matinée à Romeo & Juliet pouvait paraître un peu vertigineux. Mais n’avais-je pas déjà passé tout le spectacle à flirter avec le vertige et les changements d’échelle ? En fait et surtout, le fait de  confronter une nouvelle distribution au souvenir encore vivace du couple Cojocaru-Kobborg m’inquiétait le plus.

Samedi soir, le couple des amants tragiques était incarné par Leanne Benjamin et Edward Watson. Les rapports se devaient donc d’être chamboulés et les deux danseurs l’ont fait avec succès. Leanne Benjamin, au très sûr métier, évite l’écueil qui consisterait à essayer d’avoir l’air d’avoir quinze ans. Dès le début, elle a l’air d’être mure pour rencontrer l’homme de sa vie et ce n’est certainement pas ce Pâris que lui présentent ses parents. En même temps, dans cette première scène de la chambre,  Juliette reste indécise. Elle ne connaît pas encore Roméo. Tout change lors de la scène du bal. Dès qu’elle voit l’âme sœur apparaître au milieu d’un groupe de jeunes fille qu’elle accompagne de son luth, elle semble intuitivement découvrir tout un monde de duplicité féminine qu’elle va employer afin d’échapper aux griffes du mariage de convention auquel elle est promise. Il faut dire que Roméo, c’est Ed Watson avec ses longues lignes et son air fiévreux. Toutes les rencontres de ce couple seront désormais des corps à corps à la fois intenses et sereins. Leur amour fait d’eux les seuls adultes de ce monde où même les plus âgés semblent manquer de maturité. Lady Capulet (Genesia Rosato) nourrit trop d’amour pour son neveu Tybalt, le très charmeur Gary Avis. Celui-ci, bien loin des diables rugissants qu’on nous sert trop souvent, n’assassine pas Mercutio (excellent Brian Maloney, très convaincant dans sa scène de mort où il maudit les deux familles responsables de son funeste destin) ; il le transperce par accident et semble sincèrement le regretter. C’est Roméo qu’il voulait. Savait-il seulement pourquoi ? Même lord Capulet incarné par un très sobre William Tuckett fait preuve d’inconséquence, jouant l’inflexibilité devant sa fille éplorée mais s’effondrant comme un enfant qui a cassé son jouet favori quand il réalise qu’elle a mis fin à ses jours.

Et dans ce monde d’enfant, le couple formé par Roméo et Juliette tente de trouver sa voie. Un  moment m’a particulièrement marqué. Lors de la scène de la chambre, au moment des adieux, Juliette s’oublie et commence à couvrir de baisers, d’une manière désordonnée, le visage de Roméo. Ed Watson, désapprouvant cet enfantillage, secoue énergiquement les épaules de Leanne, la regarde et l’embrasse longuement, comme un mari.

Ce couple, dans un tout autre contexte, se serait installé et aurait eu des enfants… Et on s’est pris à espérer la victoire des amants de Vérone dans sa course contre la montre avec la mort. Espoirs déçus…

On ne peut s’empêcher de penser que le couple Benjamin-Watson ferait des merveilles dans la version Noureev.

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Alice’s adventures in Wonderland : le bal des débutants.

Alice’s adventures in Wonderland (Christopher Wheeldon, Joby Talbot et alia) / Avec Beatriz Stix-Brunell, Nehemiah Kish, Ricardo Cervera, Laura Morera). Samedi 24 mars. Matinée.

Comment expliquer Alice’s Adventures in Wonderland sans le trahir ? Rendre compte, c’est souvent séparer les différents éléments d’un spectacle pour les analyser. Or, ici, chacun de ces éléments tire sa valeur de sa symbiose avec les autres. La prouesse ne réside pas tant dans la nouveauté des procédés utilisés que dans l’incroyable harmonie qui se dégage de cette œuvre qui multiplie les collaborateurs. Au compteur, pas moins d’un chorégraphe, un librettiste, un musicien, un décorateur et costumier, un éclairagiste, deux projectionnistes, un marionnettiste et … un magicien. Et tout ce petit monde déploie ses talents, utilisant souvent des procédés vus ailleurs avec une telle  subordination à son sujet que, spectateur, on va d’étonnement en émerveillement.

 On se prend à l’argument (Nicholas Wright) pimentée d’une histoire d’amour sur trois niveaux entre Alice et Jack-valet de cœur ; on s’émerveille des projections sur cyclo (Jon Driscoll ou Gemma Carrington) qui vous font tomber dans des abimes ou voyager sous les ondes, ou encore des trouvailles visuelles du costumier (Bob Crowley) -les valets de pieds poisson et grenouille, mi animaux, mi petits marquis poudrés font partie de mes favoris-. La scène de la partie de croquet est sans doute celle où la synthèse des arts est la plus achevés. Les marteaux-flamants roses, figurés par de longilignes danseuses portant un gant en forme de tête d’oiseau exécutent une chorégraphie sinueuse tandis que les participants au jeu royal actionnent, tout en dansant, ces mêmes volatiles, des peluches au cou articulé, de la manière la plus loufoque. La chorégraphie mélange dans le même temps les références balanchiniennes -les jardiniers-peintres de roses improvisés se transforment en muses d’Apollon musagètes au bord de la crise de nerfs – aux citations déjantées de Petipa. L’adage aux tartelettes pour la reine de cœur (impayable Laura Morera) est une superbe et hilarante variation sur le thème de la Belle au bois dormant, tant sur le plan chorégraphique (Wheeldon) que sur le plan musical (Joby Talbot). Pour la scène de la fuite, après que le corps de ballet de cartes aux amusants tutus découpés aux quatre couleurs se fut effondré comme une rangée de dominos, c’est le musicien (à grand renfort de percussions) et les projectionnistes (obsédant défilement des cartes) qui prennent le relais de la narration.

Même l’épilogue réserve son lot de surprises puisqu’on assiste à un double retour à la réalité. Alice n’était peut être qu’une jeune fille qui rêvait qu’elle était Alice. Son boyfriend en T-shirt délavé ressemble d’ailleurs étrangement à Jack-valet de cœur tandis que le touriste photographe aux lunettes de soleil roses pourrait bien être Lewis Caroll/Lapin blanc.

Pour cette matinée, Beatriz Stix-Brunell remplaçait Marianela Nuñez dans le rôle d’Alice. Elle est entrée dans le rôle avec l’insolente assurance que lui donnent ses dix huit printemps et sa technique d’acier -Elle a du parcours, du ballon et une belle amplitude de mouvement- On espère qu’elle saura polir les facettes encore un peu brutes de son art. À ses côtés, Nehemiah Kish – qui remplaçait Rupert Pennefather, blessé – s’est montré très touchant. Son rayonnement un peu pâle, son sourire doux et son aspect plus âgé que celui de sa partenaire en faisaient le type du grand frère un peu fragile qu’on rêve de protéger. Ricardo Cervera, à défaut d’être un Lewis Caroll vraiment convaincant (il avait l’air d’avoir l’âge de ses élèves), fut un irrésistible lapin blanc à la perruque de cour ébouriffée. Il exécutait avec une facilité déconcertante la chorégraphie intriquée créée sur Edward Watson. Alexander Campbell a fait résonner avec autorité les claquettes du chapelier fou et James Wilkie était une adorable souris des champs. Les trois jardiniers (Sander Blommaert, James Hay et Valentino Zucchetti) forment un trio irrésistible de même que les quatre partenaires terrorisés de la reine de cœur.

À la fin d’Alice, je me suis dit que j’avais sans doute compris l’esprit dans lequel avait été créé une Belle au bois dormant ou un Casse noisette. J’avais assisté à ce que les spectateurs du XIXe siècle appelaient un « ballet féérie ».

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