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Les Saisons de l’Opéra : le grand ARC du temps

Gentilles personnes qui nous lisez, nous vous avions quittées dans l’abstraction à l’issue de notre dernière chronique. Il est temps de poursuivre l’analyse en parlant concrètement des œuvres ! Comment évolue la part des ballets les plus célèbres du répertoire classique au fil des décennies (ou plutôt, puisque nous analysons 49 saisons, au gré de nos sept septennats) ?

Mais d’accord, comment délimiter les choses ? Faut-il parler de grand ballet du répertoire (GBR), de ballet du grand répertoire (BGR), de Ballet Classique à Grand Corps de Ballet (BCGCB) ?  De Vieillerie à Tutus-Pointes et Prince Blond (VTPPB) ou de Machin qui Vient ou Revient de Russie (MVRR) ?

Après quelques débats animés mais courtois, nous avons décidé de remiser les acronymes, au profit d’une approche empirique.

Il suffit, en fait, de faire la liste des ballets appartenant manifestement, sans contestation possible, à l’une ou l’autre de ces définitions : cela inclut, pour l’essentiel, la Bayadère, La Belle au Bois dormant, Casse-Noisette, Coppélia, Don Quichotte, Giselle, Le Lac des cygnes, Paquita, Raymonda et La Sylphide. Soit quelque dix ballets iconiques qui descendent le grand arc menant du ballet d’action au ballet classique, en passant par le ballet romantique (dans l’ordre chronologique, ça fait ARC, laissez l’acronyme à la porte, il revient par la fenêtre).

Quelle est la part de ces œuvres dans les saisons ? Le plus simple est de faire un gros paquet « Répertoire XIXe ». Ce qui donne la figure n°4.

Mais ce résultat n’est jamais que le bas de la figure n°3 de l’épisode précédent. Comme nous aimons les complications, nous aimerions bien scruter la part du A, du R et du C dans notre arc.

Autant le dire tout de suite, les réminiscences des plus anciennes des créations sont, depuis longtemps, numériquement marginales dans les saisons de la compagnie : on n’y recense guère que les productions Spoerli (1981) et Lazzini (1985) de La Fille mal gardée, qui se réclament toutes deux de Dauberval (1789), ainsi que La Dansomanie d’Ivo Cramer (1976) d’après Pierre Gardel (1800). Au moins, c’est facile à compter (rappelons que nous n’incluons pas dans nos indices les œuvres dansées sur la scène de Garnier par l’École de danse, ni les pièces sorties de la naphtaline juste pour un soir de gala).

Les choses se compliquent avec la période romantique. On y trouve principalement La Sylphide (1832, recréation 1972) et Giselle (1841, productions de 1966, 1991 et 1998), ainsi que quelques confettis, comme le Pas de Quatre d’après Jules Perrot (1845, productions 1941 et 1973), La Vivandière d’Arthur Saint-Léon (1844), Le Papillon de Marie Taglioni (1860) et quelques miettes de l’école danoise (Bournonville).

Mais que faire de Coppélia (1870) ? La production Lacotte (1973) se veut fidèle à l’original, mais s’en éloigne à l’acte III ; celle de Patrice Bart (1996) s’en éloigne encore plus, bien que la feuille de distribution présente l’œuvre comme un « ballet en deux actes d’après Arthur Saint-Léon » (le librettiste ?). Si nous incluons la première et excluons la seconde de notre paquet « romantique », les courbes bougent un peu (et surtout, la vénérable relique s’éclipse). Le dilemme est moins vif pour La Source de Jean-Guillaume Bart (2011), qui s’inscrit clairement en lien avec le passé, mais plus celui des Ballets russes que de l’univers chorégraphique, plus lointain, de Saint-Léon (1866).

Quant à la Paquita de Pierre Lacotte (d’après Mazilier mais revue par Petipa, la pauvre petite est schizophrène), on décide de la verser dans l’escarcelle de l’univers Ivanov-Petipa, qui compose le dernier pan de notre période XIXe (avec Baya-Belle-Lac-Noix-DQ-Raymonda).

 

Au risque d’enfoncer le clou (on avoue, on aime ça), le constat de la figure n°5 est sans appel : plus c’est vieux, moins ça prend de place. Mais, foin de passéisme intempestif, il est temps de faire entrer dans l’analyse tout le XXe siècle. Car enfin, la création chorégraphique ne s’est pas arrêtée à Petipa.

Ce sera pour le prochain épisode…

Les dessins sont toujours d’Alex Gard, « More Ballet Laugh », 1948.

Le Colonel de Basil et Léonide Massine en font les frais

 

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La fille mal gardée, ballet des Lumières?

Diderot par Louis-Michel Van Loo, 1767

La fille mal gardée reviendra bientôt à l’affiche du ballet de l’Opéra de Paris dans la version de Frederick Ashton. Notre compagnie nationale est décidément à l’heure anglo-saxonne en cette fin de saison. D’abord Manon de MacMillan en avril mai, puis La Fille, tandis qu’une partie de la compagnie dansera au Lincoln Center à New York !

Pourtant, penserait-on, quoi de plus français que cette fille mal gardée, souvent proclamée le plus ancien ballet d’action resté au répertoire depuis sa création. Il y aurait sans doute beaucoup à redire là-dessus. Le 1er Juillet 1789, « la Fille » était en effet créée à Bordeaux dans la chorégraphie de Jean Dauberval pour sa femme Madame Théodore. La date interpelle. Comment ? un ballet qui met en scène l’amour entre deux jeunes paysans (Lise et Colas) que les conventions sociales séparent (La mère de Lise veut marier sa fille au riche benêt du coin, Alain), et cela deux semaines avant la prise de la Bastille, alors que les députés du Tiers ont déjà gagné une première bataille en se déclarant assemblée nationale?

La Fille Mal Gardée, ballet des Lumières ?

Il faut vite déchanter…

Tout d’abord, « le ballet de la Paille, où il n’est qu’un pas du mal au bien », n’est pas l’œuvre d’un démocrate acharné. Lorsqu’il créé ce ballet que nous appelons « La Fille mal gardée » (Le titre qu’il prendra lors de sa première Londonienne en 1791), Dauberval tentait de redorer son blason au Grand théâtre de Bordeaux où il avait essuyé une série de déconvenues artistiques et personnelles. Le public bordelais s’était scindé en deux partis apparemment irréconciliables. Celui du danseur Peicam (Pierre Chevalier dit Le Chevalier Peicam –sic) et celui de Dauberval-Théodore. Peicam, décrit par certains comme un danseur autodidacte, aventurier mais enfant du pays (fils d’un cordonnier à Bordeaux) était le favori de la portion populaire du public. Lorsqu’il créa le ballet de la Paille, Dauberval, candidat de l’aristocratie, venait juste de se débarrasser de son rival en usant de son influence à la cour de Versailles. Louis XVI avait émis le 24 avril une lettre de cachet ordonnant à Pécan « de quitter incessamment la ville de Bordeaux et de se tenir éloigné à la distance de vingt lieues, au moins, sans pouvoir y revenir jusqu’à nouvel ordre de sa majesté […] ». Nous voilà bien loin de l’esprit révolutionnaire.

Non, la Fille mal gardée, bien loin de s’apparenter au temps des lumières, à décidément une genèse des plus triviales.

« Une jeune fille querellée par sa mère ». Gravure d’après un tableau de Baudoin, 1764.

On sait en général que le point de départ de l’argument vient d’une reproduction gravée d’un tableau de Baudoin, exposé au salon de 1765, « Jeune fille querellée par sa mère ». Or, pour cet artiste, Diderot, écrivain des Lumières et critique d’art, n’avait jamais de mots assez durs. Ainsi pour le salon de 1767.

« Baudouin. Toujours petits tableaux, petites idées, compositions frivoles, propres au boudoir d’une petite maîtresse, à la maison d’un petit maître ; faites pour les petits abbés, de petits robins, de gros financiers ou autres personnages sans mœurs et d’un petit goût. »

De « La jeune fille querellée par sa mère », il écrivait :

« La scène est dans une cave. La fille et son doux ami en étaient sur un point, sur un point… C’est dire assez que ne le dire point… Lorsque la mère est arrivée justement, justement… C’est dire ceci encore bien clairement. La mère est dans une grande colère, elle a les deux points sur les côtés. Sa fille debout, ayant derrière elle une botte de paille fraichement foulée, pleure ; elle n’a pas eu le temps de rajuster son corset et son fichu et il y parait bien. A côté d’elle, sur le milieu de l’escalier de la cave, on voit par le dos un gros garçon qui s’esquive. A la position de ses bras et de ses mains, on est en aucun doute sur la partie de son vêtement qu’il relève. Au bas de l’escalier, il y a sur un tonneau un pain, des fruits, une serviette, avec une bouteille de vin. Cela est tout à fait libertin ; mais on peut aller jusque là. Je regarde, je souris, et je passe ».

En pré-romantique, Diderot était partisan du sentimentalisme bourgeois de Greuze.

« Rien ne prouve mieux que l’exemple de Baudoin combien les mœurs sont essentielles au bon goût ».

Comme si cela ne suffisait pas, le récit de la genèse du sujet atteint lui-même des sommets de trivialité :

« Dauberval […] allait, comme tous les auteurs sans cesse occupés de productions, chercher des sujets partout où s’adressaient ses pas. Dans cette disposition d’esprit, il s’arrêta un jour pour céder à une de ces petites exigences de dame nature qui les impose au grand homme, aussi impérieusement qu’à la brute, et alla se coller sur le devant d’une boutique où de méchants tableaux étaient en étalage ». Le méchant tableau qu’il vit n’était autre qu’une gravure encadrée de Baudoin.

Charles Maurice citant Aumer lors de la recréation à l’Opéra de Paris, 1828

Rose et Colas, gravure d’après Baudouin.

Et pourtant, pourtant, comme aurait écrit Diderot… De ce point de départ trivial, de ce fumier d’anecdotes, de la plus improbable des partitions, a fleuri l’une des plus solides et poétiques œuvres du répertoire. Une fille, sa mère, son galant, un escalier, une botte de paille… Ajoutez à cela les fils d’un rouet  emprunté à une autre œuvre de Baudoin, elle-même inspiré par un opéra comique de Monsigny, Mettez y enfin quelques coquets rubans et vous assisterez au spectacle de la grâce. Où l’art ne va-t-il pas se nicher, monsieur Diderot.

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