Archives d’Auteur: James

Avatar de James

À propos de James

Je suis l'esprit vif et sautillant de ce site.

Triple bill Ashton-Nijinska : Citron, azur et marron

Birthday Offering, A Month in the Country, Les Noces.

Soirée du 6 juillet: Marianela Nuñez & Thiago Soares (Birthday Offering), Alina Cojocaru & Federico Bonelli (A Month in the Country), Kristen McNally & Valeri Hristov (Les Noces) ;  Soirée du 7 juillet : Tamara Rojo & Federico Bonelli (Birthday Offering), Zenaida Yanowsky et Rupert Pennefather (A Month in the country), Christina Arestis et Ryoichi Hirano (Les Noces); Orchestre du Royal Opera House dirigé par Tom Seligman (Birthday) et Barry Wordsworth (Month & Noces).

À Londres samedi dernier, il y avait deux événements : la Pride, dont nous ne parlerons pas (we won’t develop the Queer view on ballet), et la dernière représentation de Tamara Rojo dans un rôle ashtonien en tant qu’étoile du Royal Ballet. Au rideau final, la danseuse espagnole réprima un gros sanglot et eut les yeux bien rouges.

Ce n’est sans doute pas un adieu définitif – il paraît qu’on la reverra ici même dans la reprise de Marguerite et Armand la saison prochaine – mais tout de même, Mlle Rojo tourne une page en partant diriger l’English National Ballet. Et mine de rien, danser Birthday Offering pour la dernière fois revient à aussi à dire au revoir à La Belle au bois dormant et ses promenades en attitude au bras d’un prince. Par la même occasion, elle remise au placard une tenue d’un jaune doré assez voyant. Si jamais elle en avait la nostalgie, je tiens à sa disposition un service à thé de la même teinte, que je n’ose jamais utiliser en société.

Dans cette pièce d’occasion où les garçons font longtemps tapisserie en fond de scène, Tamara Rojo a la danse brillante, un rien ostentatoire. Comme Cléopold, qui a donné un retour détaillé sur les deux distributions de Birthday, on peut lui préférer Marianela Nuñez. La première vous dit : « regardez-moi !». La seconde : « écoutez-moi ». L’impression ressentie à l’automne dernier dans Diamonds se confirme : même dans les pièces abstraites, la ballerine argentine a l’art de mettre du sentiment dans le mouvement. Et de raconter une histoire, n’importe laquelle. Ou, pour être exact, d’éveiller suffisamment la sensibilité du spectateur pour qu’il se raconte lui-même ce qu’il veut.

Dans A Month in the Country, l’histoire existe déjà, et Frederick Ashton entrelace si finement chorégraphie et émotions qu’il suffit de se laisser porter. Alina Cojocaru – qu’on aurait pu croire cantonnée aux rôles de petite gentille – étonne en Natalia Petrovna : elle sait être désagréable (avec son mari, incarné par Jonathan Howells), légère (quand elle délaisse Ratikin, son prétendant habituel, joué par Johannes Stepanek), injuste par jalousie (quand elle reproche à Vera, dansée par la très touchante Iohna Loots, d’avoir approché de trop près Beliaev), abandonnée à la passion (le pas de deux central avec Beliaev) et finalement désespérée (quand le tuteur de son fils quitte la maison après le scandale). Il faut dire que c’est Federico Bonelli qui déclenche la conflagration. Sa belle réussite dans le rôle de Beliaev tient à sa versatilité : à chaque moment du drame, son personnage semble une projection des attentes des autres. Avec le jeune Kolia (Paul Kay), c’est un camarade de jeu innocent, presque puéril. Le voilà aîné expérimenté et attentif en compagnie de Vera, puis simplement sensuel quand il badine avec la bonne (Tara-Brigitte Bhavnani), et enfin amoureux transi quand il s’adresse à  Natalia. Les inflexions dans le style de danse sont très marquées (du demi-caractère au lyrisme échevelé), et ces constants contrastes ajoutent au charme du personnage.

Rupert Pennefather, en revanche, est d’humeur plus sobre et plus égale. Il a la beauté froide, là où le Belaiev de Bonelli déployait un charme aussi naturel que ravageur. Et on regrette que certaines des pépites de la chorégraphie soient rabotées. Ainsi, dans le pas de quatre Natalia-Kolia-Vera-Beliaev, du passage de l’arabesque à la quatrième devant par un demi-tour inattendu du bassin, si bien réussi chez Bonelli, et escamoté chez Pennefather. Zenaida Yanowsky a un port altier, et danse avec autorité : c’est précis, découpé mais fluide. Natalia, femme forte d’autant plus touchante quand elle laisse paraître ses failles, est clairement un rôle pour elle.

Avec l’entracte, on passe du bleu pâle au marron carton. Nous voilà transportés dans une autre version de la Russie avec Les Noces : ici règnent le rituel, la répétition, l’empilement symbolique, la gestuelle codée. Les chanteurs solistes sont superbes (Rosalind Waters, Elizabeth Sikora, Jon English, Thomas Barnard). On aurait aimé une distribution réunissant Christina Arestis (samedi) et Valeri Hristov (vendredi). Mais tous les soirs, c’est Genesia Rosato qui pleure de voir partir sa fille, et c’est Dreirdre Chapman qui alterne développés en sautant et petits pas de souris lors de la fête du mariage.

Tamara Rojo and Federico Bonelli in Birthday Offering. Photo Tristram Kenton, courtesy of ROH.

Tamara Rojo and Federico Bonelli in Birthday Offering. Photo Tristram Kenton, courtesy of ROH.

Commentaires fermés sur Triple bill Ashton-Nijinska : Citron, azur et marron

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Londres!

Alvin Ailey à Paris : Filiations et comparaisons

Alvin Ailey American Dance Theater – Étés de la danse. Soirée du 3 juillet : Night Creature, In/Side, Takademe, The Hunt, Love Stories; Soirée du 4 juillet : Arden Court, Urban Folk Dance, Home, Revelations.

Dans Alvin Ailey American Dance Theater, tous les mots ont un sens. Il y a le père fondateur, dont les créations irriguent la compagnie, sans la limiter. La physicalité du répertoire et des danseurs. La présence d’une dimension narrative ou dramatique dans les chorégraphies. Sans oublier l’américanité, saillante dans le choix des musiques, perceptible dans l’excès voire l’ostentation du geste, visible aussi dans l’absence d’inhibition face au mélange des genres : extraversion et religiosité, âpreté et optimisme, conflits et consensus, affirmation de soi et attention aux différences.

Le programme du 3 juillet (qui sera également repris le 6 et le 20) ressemble à un parcours intelligemment fléché dans l’histoire de la compagnie. On déroule la pelote avec Night Creature (Alvin Ailey/Duke Ellington, 1974), du pur sexy seventies en apparence, complètement classique en vérité, avec la longiligne Alicia Graf Mack en figure de proue indépendante (pas besoin d’homme pour finir de danser). Le filon jazzy se poursuit avec In/Side (2008), dansé cette fois par Kirven James Boyd. Le danseur projette une impression de fragilité beaucoup plus grande que Jamar Roberts (qui dansait cette pièce le 30 juin), et on le sent moins tiraillé par des forces contraires que balloté par le vent. Il danse comme une toupie qui s’écroule, le visage déformé par la douleur. La chorégraphie de Takademe (1999), autre courte pièce de Robert Battle, alterne percussion et respiration, comme la voix humaine (avec Jamar Roberts le 3 juillet). Hunt (2001), toujours de Battle, sur une musique des Tambours du Bronx, réunit six hommes en jupe de samouraï et exhibition de testostérone bientôt apeurée. À un certain stade, on ne sait plus qui est chasseur et qui est chassé. Il y a chez Battle un style personnel – une sollicitation très précise du torse, des bras, des mains et de la tête – mais aussi une grande musicalité – la gestuelle change du tout au tout entre In/Side et Takademe. Et puis, les ressources des danseurs ne sont pas utilisées gratuitement, mais mises au service d’une intention dramatique.

En cela, le nouveau directeur artistique de la compagnie s’inscrit clairement dans la continuité d’Alvin Ailey et de Judith Jamison (qui lui a passé le relais il y a un an). C’est précisément ce que met en relief  Love Stories (2004), dont la construction fait écho à l’histoire de l’AAADT: les débuts modestes, avec séances de répétition où s’inventent les fondamentaux de la compagnie (chorégraphie de Judith Jamison), la greffe hip hop (2e partie de Rennie Harris) et la synthèse porteuse d’avenir (Robert Battle en 3e partie). On ne se réveillera pas la nuit pour repenser à Love Stories, mais Stevie Wonder donne la pêche.

Par contraste, les chorégraphies d’Ulysses Dove paraissent bien plus sombres, tout en s’inscrivant de plain-pied dans l’histoire de la compagnie. Vespers (1986) réunit six femmes en lutte pour la reconnaissance. C’est âpre, athlétique et expressif (soirée du 30 juin), tout comme Urban Folk Dance (1990), qui met en scène conflits de couple et solitude urbaine. On pense à Edward Hopper.

Lors de la représentation du 4 juillet, Home durait 22 minutes (soit 4 de plus que le 30 juin, la partie méditative du début est plus longue). Le thème du ballet – Fight HIV Your Way, titre d’un concours dont Rennie Harris illustre les propositions  – est toujours aussi discrètement amené, et cette fois encore le public applaudit à contretemps. Tout d’un coup, surgit dans l’esprit un parallèle avec l’œuvre de Bill T. Jones : son Still/Here (1993) regarde la mort en face. Bien obligé. Home (2011), par contraste, c’est plutôt « la vie malgré tout ». Autre époque, autres enjeux. La comparaison ne s’arrête pas là, car Bill T. Jones avait puisé son inspiration dans une série d’ateliers chorégraphiques réunissant des personnes confrontées à des maladies graves (pas forcément le sida). Le processus est retracé dans un documentaire extraordinaire, utile à revoir en contrepoint.

AAADT - Night Creature - Photo : Krautbauer

AAADT – Night Creature – Photo : Krautbauer

1 commentaire

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Paris

Alvin Ailey à Paris : Apéritifs et plats de résistance

Alvin Ailey American Dance Theater - Kirven James Boyd. Photo by Andres EcclesAlvin Ailey American Dance Theater – Étés de la danse. Soirée du 25 juin : Arden Court, Minus 16, Streams, Home (extraits), Journey, Takademe, Revelations.

Soirée du 30 juin : Home, Vespers, In/Side, Minus 16.

La vraie soirée d’ouverture des Étés de la danse a eu lieu à l’occasion de la première représentation du Alvin Ailey American Dance Theater lundi dernier. La Paul Taylor Dance Company, dont la venue à Paris était pourtant un événement rare, n’aura pas eu droit à tant d’honneur. Mais il y a une logique à cela : le Châtelet, théâtre à l’italienne, se prêtait sans doute bien mieux que la salle frontale de Chaillot à un hommage au mécénat. Et puis, le répertoire du Alvin Ailey a peut-être paru plus propre à la célébration joyeuse que les pièces de Paul Taylor.

Mais cette idée est réductrice, et l’on mesure, à voir certaines pièces en extrait un soir, et en entier quelques jours après, à quel point le saucissonnage mondain propre aux galas dénature la perception.

Ainsi de Home, chorégraphie de Rennie Harris créée le 1er décembre 2011. Amputée de ses six premières minutes, ce ballet inspiré du hip-hop et de la street dance séduit par son inventivité et son énergie inépuisables. Le public de la première y voit un moment lumineux et applaudit à tout rompre, à deux reprises avant la fin, sans comprendre le sens des dernières secondes de l’œuvre.

En fait, il s’agit d’une création en hommage à la journée mondiale contre le sida. L’euphorie qui emporte la troupe ne prend sens que par rapport au début, où les danseurs, agglutinés en fond de scène comme en un cocon, ondulent des bras sur une pulsation cardiaque. Sans cette scène initiale, on ne voit rien des émotions humaines – la peur, l’optimisme, le courage, le refuge dans le collectif, l’oubli dans la danse – que l’œuvre met en scène. Il y a une pluralité d’humeurs – auxquelles les lumières font écho – et une figure discrètement angoissée en contrepoint :  celle de Matthew Rushing, dont on voit par moments la solitude et la peur de rester tout seul. C’est lui qui, à la fin, regarde tous les autres reformer un groupe, nous regarde un instant, avant de se faufiler à l’intérieur. Un moment poignant. Mine de rien, Rennie Harris pose des tas de questions sur ce que peut signifier le combat contre le sida en 2011. Il est absurde de tronquer sa création.

Minus 16 (chorégraphie de Ohad Naharin) s’apprécie lui aussi bien mieux en entier qu’en extrait, mais cette pièce revigorante de 38 minutes est à l’origine un assemblage de séquences disparates. On s’abstiendra en tout cas de commenter les autres morceaux choisis (Arden Court de Paul Taylor, et Streams d’Alvin Ailey, qui ne sera malheureusement pas présenté en entier) présentés le 25 juin.

Rien n’empêche en revanche de saluer les courtes pièces de Robert Battle, nouveau directeur de la compagnie depuis le départ de Judith Jamison. En mode percussif, le solo Takademe (1999), dansé par Kirven James Boyd sur les onomatopées de Sheila Chandra. Et en mode dépressif, In/Side (2008), bouleversant solo dansé par Jamar Roberts sur Wild is the Wind chanté par Nina Simone. Le danseur, dont la chorégraphie utilise toutes les possibilités physiques, y apparaît douloureusement écartelé, comme pris par l’inextinguible soif d’amour qu’évoque la chanson. Dans Journey  (1958, chorégraphie de Joyce Trisler sur The Unanswered Question de Charles Ives), Sarah Daley est aussi tiraillée entre terre et ciel, mais sur un mode plus fluide et éthéré.

Une tournée de l’AAADT ne serait sans doute pas complète sans Revelations (1960), ballet emblématique du créateur de la compagnie, un classique intemporel sur des thèmes universels qui « illustrent la force et l’humanité en chacun de nous », comme dit une résolution du Sénat américain. Il y a l’introspection et la délivrance, la douleur et la libération, le baptême et la préparation à la mort, et pour finir la joie collective dans la foi partagée.  C’est la fameuse section en jaune où chacun prend enfin toute sa place au soleil. Les filles y agitent leur éventail comme on prend possession d’un morceau de terre. Grisant.

Dans Minus 16, qui terminait brillamment la soirée du 30 juin, on change aussi d’humeur comme de vêtement. La chorégraphie alterne le lancinant (les danseurs en demi-cercle se débarrassant peu à peu de leurs vêtements) et l’intime (un pas de deux sur le Nisi Dominus de Vivaldi). Au plus fort du délire, les danseurs se trouvent chacun un partenaire dans le public (moment jubilatoire très chorégraphié malgré les apparences) mais quelques instants plus tard, on bascule dans un nocturne chopinien. En tout cas, il ne faut pas rater le début, entamé bien avant la fin de l’entracte.

Samuel Lee Roberts in Robert Battle's In/Side. Photo by Paul Kolnik

Samuel Lee Roberts in Robert Battle’s In/Side. Photo by Paul Kolnik

Commentaires fermés sur Alvin Ailey à Paris : Apéritifs et plats de résistance

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Paris

La Fille mal gardée : Poupon lunaire cherche fiancée


 La Fille mal gardée. Opéra national de Paris. Représentation du 28 juin. Mélanie Hurel (Lise), Alessio Carbone (Colas), Éric Monin (Simone) et Adrien Couvez (Alain).

Au théâtre, on dit parfois d’un acteur qu’il a la gueule de l’emploi. En ce qu’elle suggère de facilité, l’expression est trompeuse. Car il faut quand même trouver tout seul l’emploi de sa gueule.

Voyez par exemple Adrien Couvez en Alain. Il a les yeux ronds comme des billes, gonfle les joues et avance des lèvres de bébé boudeur. Mais il ne suffirait pas, pour faire un Alain adorable, de sentir encore le poupon : il faut aussi danser à l’unisson de son physique. Et il s’y entend à merveille, lançant les cuisses très haut, n’importe comment, cambrant beaucoup le bassin et le haut du dos. L’exubérance du mouvement ne se dégrade jamais chez lui en mécanique, mais étonne au contraire par une élégance et une légèreté de touche assez grisantes. L’innocence ne paraît même pas jouée (c’est le comble de l’art) et on gagerait que ce danseur – déjà remarqué par Fenella il y a quelques mois – a du caoutchouc dans les hanches et les genoux.

Mélanie Hurel joue aussi intelligemment à partir de son physique. Sa Lise a grandi d’un seul coup au bon air de la campagne, et il est grand temps qu’elle quitte le foyer. Ses mimiques le disent avec éloquence, la tutelle de sa mère lui pèse visiblement. Si l’on compare les appariements vus ces derniers jours, on pourrait dire qu’Ould-Braham et Phavorin forment un duo comique, que Zusperreguy et Houette ont la chamaillerie bonhomme, tandis qu’un antagonisme, discret mais fondamental, oppose la Lise d’Hurel et la mère Simone d’Éric Monin. Les scènes où les deux personnages sont ensemble sont d’ailleurs parmi plus réussies. Bien ou mal gardée, cette petite n’en peut plus d’être fille.

Mlle Hurel est à l’aise dans la pantomime. Sa manière de danser, un peu heurtée, est adéquate dans le registre badin : la danse au tambourin avec sa mère, les échappés à la baratte, le « on joue au cheval » avec Colas, et plus généralement, tout ce qui est petit et précis. Le problème est que dès que le sentiment et le mouvement prennent de l’amplitude, la raideur s’installe, et tout ce qui devrait couler de source – les battements en cloche, par exemple, que Muriel Zusperreguy réussit si bien – dégage une impression de contrainte sur le fil, qui rompt le charme.

C’est dommage, car cette Lise bien plantée (ce n’est pas une insulte) pourrait avoir sa logique, surtout aux côtés du Colas bon gars d’Alessio Carbone, plus amant déniaisé que jeunot découvrant l’amour. Mais le danseur, au soir du 28 juin, ne semblait pas non plus très à l’aise dans les moments de bravoure. Faute de charme ineffable chez le couple principal, on regarde plus intensément les mouvements d’ensemble de la Pastorale d’Ashton, sans se lasser jamais.

1 commentaire

Classé dans Retours de la Grande boutique

A Taylor with many colors

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom CaravagliaPaul Taylor Dance Company aux Étés de la danse 2012, Théâtre national de Chaillot. Soirées des 19 et 23 juin.

 L’éclectisme de Paul Taylor est tel qu’on n’arrive pas toujours à assigner une œuvre à une époque. La lumière vient presque toujours de Jennifer Tipton, à cinq exceptions près depuis l’opus n°42.  L’inspiration, elle, est multiple et l’humeur changeante. Dans le petit échantillon vu ces derniers jours à Chaillot, les pièces les plus marquantes sont celles où la couleur l’emporte sur le noir et blanc.

Le chorégraphe dit avoir trouvé l’idée d’Esplanade (1975) en voyant une jeune fille courir pour attraper son autobus. Le premier mouvement, empreint de bonne humeur pieds nus en jean mandarine et robe claire, est riche en sautillés et en incessants changements de direction. Par la suite, il y a des glissades et des roulés-boulés que toute personne normalement constituée n’oserait que sur le sable, et dont les danseurs de la compagnie – des personnalités pas formatées, toutes reconnaissables – maîtrisent les périls. On retrouve l’exubérance de ces sauts prolongés au sol, dans une apparence trompeuse d’improvisation, dans l’étonnant Syzygy (1987). Des personnages narcissiques s’agitent comme autant de monades, dans un fol tourbillon d’où émerge Michelle Fleet, étonnamment bondissante aussi dans Esplanade.

 Beloved Renegade est, si l’on comprend bien, la version empesée de Company B, où les jeunes des années 1940 feignaient d’oublier la guerre sur les chansons des Andrew Sisters. La mort rode aussi dans Beloved, mais la pièce croule sous un conflit de références. Le programme donne des extraits des Feuilles d’herbe de Walt Whitman, découpés en six morceaux qu’on a du mal à identifier sur scène. On peine à percevoir en plus la correspondance avec le Gloria de Poulenc, qui lui-même comporte des paroles. Les résidus de latin qui flottent dans le cerveau du spectateur interfèrent doublement avec la perception : passe encore que « Laudamus te », par exemple, n’ait pas de parenté d’humeur avec « I sing the body electric », on a déjà oublié Withman ; mais la chorégraphie elle-même semble à maints moments aussi très éloignée du moment musical. Parfois, à l’inverse, l’illustration est trop directe, comme lors de mains en prière sur un « Amen ». Enfin, le souvenir du Gloria de MacMillan, qui magnifie la partition de manière simple et virtuose, fait écran.

Il faut dire aussi que la musique symphonique perd beaucoup à être enregistrée. Ce souci ne plombe cependant pas autant d’autres pièces de Taylor sur Bach, Corelli ou Wagner. Roses, par exemple, déploie sur Siegfried-Idyll une impression d’harmonie très fluide. Dans Cloven Kingdom (1976), un montage fait alterner musique baroque et percussions : le tribal et le tripal percent sous le policé des robes longues des filles et du costume cravate blanche des hommes.

Dans la nuit de Buenos Aires, les danseurs de Piazzola Caldera (1997) sont là pour emballer. Les mecs roulent des biscottos et prennent des poses de marlou. Les filles ont sorti la jupe fleurie et les porte-jarretelles. La chorégraphie de Paul Taylor puise aux rythmes du tango tout en inventant des pas sensuels, insufflant l’ironie dans l’extraversion. Il y aussi bien de la mélancolie dans le chaudron. Rien de plus triste que de danser le tango seule, comme fait Parisa Khodbeh, bravache et poignante dans le mouvement Concierto para Quinteto. Tous les hommes lui tournent le dos et elle est tellement désespérée qu’elle s’incruste dans le couple formé par Eran Bugge et Robert Kleinendorst. Les abat-jours tanguent à l’heure des rencontres de hasard. Les danseurs s’effondrent en une masse au désir indistinct.

Beloved Renegade (op. 129, musique de Francis Poulenc, 2008)

Piazzola Caldera (op. 106, musique d’Astor Piazzolla et Jerzy Peterburshsky, 1997)

Syzygy (op 87, musique de Donald York; 1987)

Roses (op. 82, musique de Richard Wagner et Heinrich Baermann, costumes de William Ivey Long, 1985)

Cloven Kingdom (op. 63, musique d’Arcangelo Corelli, Henry Cowell et Malloy Miller, costumes féminins de Scott Barrie, accessoires pour la tête de John Rawlings, 1976)

Esplanade (op. 61, musique de Johann Sebastian Bach, costumes de John Rawlings, 1975)

Lumières de Jennifer Tipton (pour toutes les œuvres) ; Costumes de Santo Loquasto pour les op. 129 106 et 87.

Piazzolla Caldera (Annmaria Mazzini, Lisa Viola & Robert Kleinendorst) (c) Paul B. Goode

Piazzolla Caldera (Annmaria Mazzini, Lisa Viola & Robert Kleinendorst) (c) Paul B. Goode

Commentaires fermés sur A Taylor with many colors

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Paris

La Fille mal gardée: l’été a commencé

La Fille mal gardée. Opéra national de Paris. Représentations des 20 et 21 juin.

20 juin : Muriel Zusperreguy (Lise), Florian Magnenet (Colas), Aurélien Houette (Simone) et Allister Madin (Alain) ; 21 juin : Myriam Ould-Braham (Lise), Josua Hoffalt (Colas), Stéphane Phavorin (Simone) et Simon Valastro (Alain).

Après la soirée « Pince-moi, je rêve », le triomphe. On ne saura jamais quelle était, lors de la première représentation de Myriam Ould-Braham en tant qu’étoile, la proportion de spectateurs présents par hasard et celle des aficionados venus savourer ce moment avec elle. Qu’importe, tous sont sous le charme.

Et c’est presque trop facile, tant le rôle de Lise va bien à la ballerine. On le savait déjà : elle en a la fraîcheur et la légèreté, et son charme gracile semble faire d’elle une fille éternelle. On admire sans se lasser la mobilité presque irréelle de la donzelle : les accents de la chorégraphie d’Ashton sont tous présents, mais marqués de manière si douce et naturelle qu’on en reste ébaubi. Quand l’art masque la technique, le plaisir est à son comble.

D’autant que Mlle Ould-Braham partage la scène avec un Colas tout champêtre. Josua Hoffalt est manifestement en phase d’expansion artistique. Il assaisonne son élégance de rusticité bonhomme. Sa prestation, pas aussi sidérante que celle d’un Mathias Heymann, n’en est pas moins ébouriffante, et il fait de splendides ciseaux en grand écart latéral dans le Fanny Elssler pas de deux. S’il était une rock-star, il lancerait la mode du frisé-décoiffé. Cette Lise et ce Colas complices ne sont pas conventionnellement beaux; ils sont superbement amoureux, et c’est irrésistible. Voilà un couple qui sent le foin.

Il y a des filles qui, dès le lycée, ont l’air adulte. Elles sont charmantes, mais déjà les pieds sur terre, presque sages dans leurs frasques. La Lise de Muriel Zusperreguy fait penser à cette catégorie de femme-fruit qui saute l’étape florale. Lorsqu’elle s’imagine mariée, elle ne rêve pas sa vie, elle planifie. C’est mignon, et le bas de jambe est joliment véloce, mais ça ne fait pas exploser les cœurs de joie. D’autant que son partenaire Florian Magnenet, un peu trop prince d’allure pour un paysan, n’était apparemment pas dans un bon jour.

Allister Madin joue à merveille la blondeur d’Alain. Il serre les filles dans ses bras pour faire comme les autres, mais n’a pas bien compris à quoi ça sert. Simon Valastro incarne en revanche un jeune homme en manque d’affection. Le premier est naïf, le second est seul. Des incarnations contrastées et toutes deux remarquables.

La mère Simone de Stéphane Phavorin est un régal de truculence. Ondulant du bassin, vérifiant d’une coquette attitude son reflet dans le miroir, il cisèle des dizaines de détails. C’est un rôle où on peut sans danger en faire un peu trop, et Phavorin s’y entend, tant dans les mimiques (il tord la bouche comme personne) que dans  la prise de risque. Sa danse en sabots sur pointe n’a ni retenue ni prudence. Les arêtes de son visage en font une mère très crédible pour Mlle Ould-Braham. Plus rond de face (comme sa fille de scène), Aurélien Houette compose un personnage plus placide, mort de trouille sur la carriole à cheval (jolie trouvaille).

Commentaires fermés sur La Fille mal gardée: l’été a commencé

Classé dans Retours de la Grande boutique

Prince of the Pagodas : la renaissance d’un ballet

The Prince of the Pagodas. Ballet en trois actes. Chorégraphie de Kenneth MacMillan, musique de Benjamin Britten, décors de Nicholas Georgiadis, livret de Colin Thubron d’après John Cranko, lumières de John B. Read. Représentation du 6 juin, avec Marianela Nuñez (Rose), Nehemiah Kish (le Prince), Tamara Rojo (Épine), Alastair Marriott (l’Empereur), Alexander Campbell (le Fou), MM. Gartside, Hristov, McRae et Cervera (les quatre Rois). Orchestre du Royal Opera House dirigé par Barry Wordsworth.

À Londres cette semaine, il y a eu deux événements majeurs. Le jubilé de diamant d’Élisabeth II, dont nous ne parlerons pas (we won’t disclose the Queen’s views on ballet), et la reprise du Prince des Pagodes, le ballet de Kenneth MacMillan, qui n’avait pas été présenté depuis 1996.

Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts, et les ayants-droits de Benjamin Britten ont compris que mieux valait des coupes dans la partition (une vingtaine de minutes) que sa disparition totale. La structure narrative a été resserrée, certains passages ont été réordonnés, on a refait les costumes à neuf, et enfin dégagé du temps pour les répétitions d’une œuvre qu’aucun membre de la troupe encore en activité – sauf Gary Avis – n’avait jamais dansée. Au final, le pari de Monica Mason, la directrice du Royal Ballet, est gagné : l’œuvre était menacée de l’oubli dans lequel était déjà tombé le Prince des Pagodes de Cranko ; sa programmation au bon moment, avec les bons interprètes, est une réjouissante renaissance.

Le Prince des Pagodes est un conte de fées, et comme tous les contes, il emprunte à des schèmes familiers à double fond. Il y a deux demi-sœurs, l’aînée méchante (Épine) et la gentille cadette (Rose). Un empereur vieillissant. Un parcours initiatique dans le lointain des rêves. Un prince transformé en reptile et qu’il faudra bien bécoter. Des soupirants très entreprenants à repousser comme autant de cauchemars. Un fou qui guide secrètement vers le dénouement. Une cour élisabéthaine à froufrous surannés. Et une fin heureuse parce que, tout de même, l’amour triomphe du mal. Et qu’après ces émotions, on a tous bien mérité un grand pas d’action.

La structure du ballet fait écho à celle de La Belle au bois dormant, mais – comme le remarquait MacMillan en 1989 – alors que chez Petipa nous sommes dans les jardins de Versailles, dans Pagodes, « l’ordre naît du chaos ». Dans la recréation de 2012, le spectacle s’ouvre sur la complicité juvénile entre le Prince et Rose. Manière d’asseoir la modernité du ballet : Pagodes est l’histoire du passage de Rose à l’âge adulte (comme La Belle), mais son fiancé – qui ne sort pas de nulle part comme auparavant – y a aussi son lot d’épreuves, et en définitive, c’est à la naissance et au parcours d’un couple que nous vibrons.

Le premier solo de Rose – celui dont on a pu voir la répétition lors du Royal Ballet Live – se déroule après qu’Épine, qui veut rafler tout l’Empire, a pris les commandes de la cour. Marianela Nuñez, ballerine musicale par excellence, danse les yeux baissés. Ses bras sont si souples et ses arabesques tellement suspendues que l’air semble la soutenir. La ligne musicale est donnée par les instruments à vent. Elle s’agenouille devant son père affaibli, l’appelle au secours et au courage, et soudain les violons se mettent à pleurer avec elle. Durant l’acte suivant – celui du voyage, de la perte et du danger – une douloureuse interpolation au violon de la même mélodie est dansée de manière plus heurtée, plus véhémente. Grâce à Mlle Nuñez, on découvre pleinement la beauté de la chorégraphie de MacMillan. Elle cisèle des accents là où d’autres, par prudence, les esquisseraient (par exemple des demi-pliés de la jambe de terre pendant les tours). Mais elle a, outre la précision et l’audace, l’intériorité et la douceur. Revenue à la Cour, elle cherche à danser avec son père : la tendresse avec laquelle elle lui dicte le mouvement le plus simple possible est un des moments les plus émouvants de la soirée.

Nehemiah Kish n’est pas le soliste brillant de la décennie, mais il a la prestance, l’attention à sa partenaire, et surtout le mélange d’assurance et de fragilité qui conviennent à son rôle biface. La douleur qu’il exprime dans ses contorsions à terre, masqué, torse nu et les jambes en vert écaillé, laisse voir l’humain derrière la bête. Au dernier acte, quand vient son moment de gloire, il se joue avec humour de ses quatre adversaires, qu’il combat avec leurs armes, successivement puis tous ensemble. On dirait Errol Flynn.

Alexander Campbell campe un Fou très juste, et justement applaudi. Tamara Rojo joue le rôle de la piquante Épine. La chorégraphie l’entoure de quatre prétendants – les rois des quatre points cardinaux -, pour une version pimbêche et pointue de l’Adage à la rose. Si Bennet Gartside est un poil pas assez acéré (Nord) et si Valeri Hristov manque un peu d’équilibre en roi narcissique (Est), Steven McRae se montre en revanche un épatant pantin désarticulé, à la danse précieuse et arrogante (Ouest). Ricardo Cervera, enfin, est un pneumatique roi du Sud. Le moment où il malmène Rose est au ralenti : l’effet est glaçant, car la violence qu’elle subit, qu’on a tout le loisir d’anticiper, paraît du coup inexorable.

Le reformatage du Prince des Pagodes – porté par Monica Mason, Deborah MacMillan (l’artiste-peintre veuve du chorégraphe), le directeur musical Barry Wordsworth et le notateur Grant Coyle – est un modèle de gestion du répertoire. On découvre grâce à eux une œuvre incontestablement plus conforme à ce MacMillan voulait. La chorégraphie qui renaît sous nos yeux est par moments grandiose (et pas seulement les pas de deux). Et on redécouvre une partition méconnue de Britten, aux envoûtants climax atmosphériques. Un grand moment.

Nunez/Kish - Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Nunez/Kish – Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

Commentaires fermés sur Prince of the Pagodas : la renaissance d’un ballet

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Londres!

Liliom : Un drame de la maladresse

Ballet de Hambourg – Chorégraphie, costumes et lumières de John Neumeier, d’après une pièce de Ferenc Molnár, musique de Michel Legrand, décors de Ferdinand Wögerbauer.

 

Il y a quelques jours, Alina Cojocaru, Carsten Jung et Michel Legrand ont été récompensés – chacun dans sa catégorie – par un Benois de la danse 2012 pour leur participation à la dernière création de John Neumeier. Liliom, créé en décembre 2011 à Hambourg, sera repris pour un soir à la fin du mois de juin, ainsi qu’à plusieurs occasions lors de la saison 2012/2013.

À l’origine, Liliom est une pièce de Ferenc Molnár, qui fit flop lors de sa création à Budapest en 1909, avant de remporter d’éclatants succès partout ailleurs, au théâtre, à l’écran, puis sous forme de comédie musicale (sous le nom de Carrousel). Molnár  explique avoir voulu porter sur scène « une histoire de banlieue de Budapest aussi naïve et primitive que celles qu’ont coutume de raconter les vieilles femmes de Josefadt. En ce qui concerne les figures symboliques, les personnages surnaturels qui apparaissent dans la pièce, je ne voulais pas leur attribuer plus de signification qu’un modeste vagabond ne leur en donne quand il pense à eux ».  Nous sommes à la fois chez les petites gens et dans les étoiles : Julie, bonne à tout faire, tombe amoureuse d’un bonimenteur de foire. Liliom a pour métier d’emballer : son bagout attire les filles vers le manège, il frôle à l’occasion et met tout le monde dans sa poche, y compris la patronne. Du coup, se mettre en ménage revient à perdre son emploi. Il se veut artiste, ne sera pas prolo. Notre vaurien, qui bat sa chérie à l’occasion, apprend qu’il sera bientôt père. Il se laisse entraîner à un braquage foireux, et préfère le suicide à la prison. L’administration céleste – de vrais gratte-papiers qui appliquent le règlement ! – l’expédie au purgatoire, d’où il ressort 16 ans plus tard pour passer un jour sur terre. Ses retrouvailles avec sa progéniture – chez Molnar c’est une fille, chez Neumeier, un fils – se passent mal : il veut offrir un cadeau, le gosse refuse et se fait gifler. Le coup ne fait pas mal. Liliom frappe faute de savoir exprimer ce qu’il ressent. « Comment c’est possible de recevoir un coup qui résonne si fort et qui ne fasse pas mal ? », demande Louise. « C’est possible… ma chérie. On te frappe… et… ça ne fait pas mal », répond Julie.

La pièce est écrite avec « le mode de pensée d’un pauvre gars qui travaille sur un manège dans le bois à la périphérie de la ville, avec son imagination primitive », dit encore Molnár. Comme Julie, on éprouve de la compassion pour ce personnage qui bout d’impuissante colère. Julie elle-même n’est pas non plus très causante, et dans la pièce elle peut se montrer butée. Chez Neumeier, l’interaction entre les deux personnages est un modèle de frustration du spectateur : n’osant ou ne sachant s’élancer l’un vers l’autre, leur réunion n’atteint presque jamais la plénitude. On éprouvera la même sensation poignante quand Julie dansera avec son fils Louis, ado tourmenté. Les autres personnages, au destin plus banal, savent ce qu’ils veulent, le disent sans détour et mènent mieux leur barque. Ainsi de Mme Muscat qui voudrait bien garder son bonimenteur à sa botte (duo jazzy), ou du couple d’amis qui réussit (petit duo de bonheur sans nuage).

Le cast de la création réunit Carsten Jung (Liliom), Alina Cojocaru (Julie), et Aleix Martínez (Louis, leur fils). Le contraste ne pourrait sans doute pas être plus vif entre l’anguleux Jung et la douce Alina (ceci n’est qu’une pensée de papier : le soir de décembre 2011 où je devais la voir, Mlle Cojocaru a été remplacée par Hélène Bouchet…). Outre une certaine ressemblance physique, Jung et Martínez dansent tous deux un personnage en colère.

La distribution numéro 2, tout aussi pensée que la première, rassemble Ivan Urban, Hélène Bouchet, et Alexandr Trusch.  Alors que le Liliom de Jung est un type qui fait de la gonflette pour plaire aux filles, avec Urban, il est le séducteur-né, surnaturel de beauté. Sa joie explose en bonds miraculeux de spontanéité. Le choix d’Urban est aussi très raccord avec la personnalité de son fils de scène Trusch, plus naïf et solaire. Hélène Bouchet est une liane aux bras interminables. Elle a peut-être un peu trop de distinction – c’est une Eurydice plutôt qu’une femme de chambre – mais son abandon, lors de la veillée mortuaire, prend à la gorge.

Grâce à des trucs très simples – des ballons gonflés à l’hélium – Neumeier réussit très bien le mariage du réel et de la féérie. Le principal reproche qu’on peut lui faire est d’avoir délaissé Budapest au profit de l’Amérique des années 1930. Ce qui fait de Liliom un chômeur comme un autre. Or, son histoire n’est pas un drame social au sens où on nous parlerait de la situation sociale, mais au sens où elle montre des gens simples qui se heurtent au monde réel avec leurs pauvres moyens.

Mais la transposition aux États-Unis était sans doute dictée par l’inspiration musicale qui anime Michel Legrand. Sa partition, très savante, s’étage sur trois niveaux : la fosse pour le lyrisme, l’orchestre de scène jazz pour la foire, l’accordéon sur le côté pour l’intime. Chapeau l’artiste!

Les citations sont extraites de la traduction parue aux Éditions Théâtrales en 2004.

Commentaires fermés sur Liliom : Un drame de la maladresse

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Hier pour aujourd'hui

Variations royales et écossaises

Ballo della Regina – La Sylphide

Royal Opera House – Ballo della Regina (George Balanchine / Giuseppe Verdi) ; La Sylphide (August Bournonville / Herman Løvenskiold; production de Johan Kobborg).

26 mai 2012 – matinée : Laura Morera & Federico Bonelli (Ballo) ; Tamara Rojo & Dawid Trzensimiech (Sylphide) ; – soirée : Marianela Nuñez & Nehemiah Kish (Ballo) ; Roberta Marquez & Steven McRae (Sylphide)

À quoi reconnaît-on une ballerine balanchinienne ? À ce qu’elle s’amuse vraiment. Il ne s’agit pas d’une sourire sur ordonnance, censé exprimer une ineffable « joie de danser » (concept creux autant qu’usité). Mais de qualités de présence scénique, d’aisance du mouvement, de facilité dans la vitesse, si pleines et entières, qu’elles en deviennent jubilatoires. Pour le public, mais – on en jurerait – pour la danseuse aussi. Ashley Bouder, dans Rubies ou dans Tarantella, donne cette impression. Marianela Nuñez aussi. Dans Ballo della regina, on gagerait qu’elle rit d’avoir tourbillonné sans effort apparent, laissant son public bouche bée. Sa maîtrise semble contagieuse, puisqu’on avait rarement vu Nehemiah Kish aussi précis et assuré. Balanchine a utilisé la musique du ballet de Don Carlo pour un grand pas riche en rebondissements ; à un moment, on pense que c’est fini, et la procession reprend, en route pour le vrai finale. Le couple vedette est accompagné de quatre semi-solistes (Yuhui Choe y brille sans conteste, suivie de Beatriz Stix-Brunell) et d’un ensemble de douze danseuses qu’on souhaiterait plus à l’aise. En matinée, Laura Morera remplace Lauren Cuthbertson, blessée, aux côtés de Federico Bonelli. Elle tricote joliment, sans atteindre le chic de Nuñez. Lui, propre et éloquent, ressemble à un type qui serait prince à vie. Dans cette œuvre, ils font figure de charmants impétrants face au couple royal Nuñez/Kish.

La Sylphide de Bournonville a été précieusement conservée depuis 1836, et à peu de choses près, la longueur de chaque acte correspond à la durée d’une chandelle. Il n’y a pas un gramme de graisse dans cette chorégraphie. On comprend tout de suite que James n’est pas fait pour Effie : ce n’est pas seulement que leurs tartans jurent, c’est aussi que leurs aspirations ne sont pas du même ordre. Il rêve d’ailleurs, d’absolu, d’infini ; elle est mignonne mais son monde est borné. Quand bien même une sylphide ne viendrait-elle pas l’envoûter, il finirait par se barber entre quatre murs. Mais l’esprit léger qui vient le titiller n’est pas non plus pour lui : elle lui échappe, et quand il parvient à l’immobiliser, il signe involontairement sa mort. L’idéal est, par définition, inatteignable. Steven McRae a le regard charbonneux des romantiques ; sa danse est d’une précision ahurissante. Face à lui, Roberta Marquez fait mouche en papillon. Elle a un côté gracile, fragile, qui attendrit d’emblée. Son agonie fait signe vers celle d’une Giselle, si l’on veut bien admettre que la folie et l’animalité se touchent.

Officiant quelques heures avant en Sylphide, Tamara Rojo avait des bras très jolis, et des équilibres planants (superbe double tour attitude en pointe au deuxième acte), mais faisait trop humaine pour émouvoir vraiment. Dawid Trzensimiech, qui n’est encore que « First Artist » (l’équivalent des coryphées parisiens), danse à la place de Rupert Pennefather. Il campe un James naïf, plus rêveur que sombre, plus blond, plus jeune. Il réussit particulièrement son premier solo, semblant s’immobiliser un instant en l’air, les deux jambes en attitude.

Dans les seconds rôles, Deirdre Chapman en Madge est une sorcière subtile, plus crédible que Gary Avis (qui charge trop son rôle en matinée). On reste loin cependant de la caressante cruauté que déploie Sorella Englund dans la vidéo de 1988. Gurn, rival de James auprès d’Effie, est incarné par les solides Johannes Stepanek (en matinée, avec Romany Padjak en Effie) et Alexander Campbell (en soirée, avec Sabina Westcombe). Le corps de ballet est tout à son affaire dans la gigue écossaise du premier acte, et les sylphides du second enchantent par la douceur de leurs développés. Bournonville va mieux aux danseuses londoniennes que Balanchine.

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Steven McRae in La Sylphide - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH
Steven McRae in La Sylphide – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

1 commentaire

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Londres!

Tezuka : Les nuages qui passent


TeZukA ; Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui (assisté de Ali Ben Lotfi Thabet) ; Musique : Nitin Sawhney ; Vidéo : Taiki Ueda ; Costumes : Sasa Kovacevic, Beth Stocks ;  Lumière, scénographie : Willy Cessa
Danseurs : Li Bo, Kieran Brown, Jon Filip Fahlstrøm, Minoru Harata, Damien Jalet, Kazutomi Kozuki, Mirai Moriyama, Guro Nagelhus Schia, Shintaro Oue, Daniel Proietto, Hirotsugu Saegusa, Helder Seabra, Vebjørn Sundby ; Calligraphe : Tosui Suzuki

La parlotte est à la mode, se dit le dénicheur de tendances dans les premières minutes de TeZukA, le dernier spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui. Comme dans les dernières créations de DV8 (« To be straight with you », et plus encore « Can we talk about this ? »), les danseurs parlent. Mais alors que Lloyd Newson a le verbe exemplaire et envahissant, le chorégraphe anversois en fait surtout le support d’une invitation personnelle à la découverte. Celle d’Osamu Tezuka (1928-1989), le maître du manga.

Imaginez un voyage guidé dans un univers créatif : TeZukA mobilise les ressources de la danse, de la musique, de la calligraphie – à même le corps des danseurs – comme  de la vidéo pour titiller la curiosité, et faire comprendre l’œuvre du dessinateur, profondément imprégnée des angoisses nippones – d’Hiroshima à Fukushima – mais aussi puissamment créatrice de formes et de mythes modernes.

Plastiquement, le spectacle est d’une inventivité saisissante. On ne voit pas une estampe japonaise, on vogue à l’intérieur. Le ballet des grands lais de papier blanc, mêlés puis démêlés tel un origami grandeur nature, laisse ébaubi. Sidi Larbi Cherkaoui est très à l’aise pour transformer l’humain en paysage moral : dans sa chorégraphie pour la production de LOr du Rhin par Guy Cassiers à Milan, ses danseurs s’agglutinaient en fauteuil, balançoire ou escalier pour les Dieux. Dans Faun, créé pour le centenaire des Ballets russes, il multipliait les révolutions félines pour un couple de danseurs au dos souple comme celui d’une anguille. Ces qualités stylistiques se retrouvent dans TeZukA, notamment lors des pas de deux de la seconde partie.

On apprend accessoirement plein de choses sur le Japon, la science-fiction, la chimie et les bactéries. Souvent, c’est aussi beau et inattendu qu’un nuage qui passe. La méditation est présentée jusqu’au 19 mai à La Villette.

Commentaires fermés sur Tezuka : Les nuages qui passent

Classé dans Blog-trotters (Ailleurs), Ici Paris