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Ballet de Hambourg: un Nussknacker à triple fond

Christopher Evans, Carolina Agüero - Der Nussknacker - (c) Kiran West

Christopher Evans, Carolina Agüero – Der Nussknacker – (c) Kiran West

Der Nussknacker – Ballet de Hambourg – John Neumeier (chorégraphie et mise en scène), Jürgen Rose (décors et costumes) – Soirée du 31 décembre 2016

Le Nussknacker de John Neumeier ne se déroule pas la veille de Noël, mais à l’occasion de l’anniversaire de Marie. C’est tout de même la fête, d’autant que le chorégraphe vient sur scène expliquer qu’en ce soir de réveillon de la Saint-Sylvestre, le public ne verra pas une, pas deux, mais trois distributions sur scène ! Cette formation de gala, qui peut inquiéter (comment s’y retrouver et où donner de la tête ?) s’avère en fait idéale : outre qu’elle évite de passer plusieurs nuits à Hambourg pour voir tous les danseurs, elle est parfaitement adaptée à l’argument et redouble le plaisir de la soirée.

En effet, le livret place ce Casse-Noisette dans le monde du ballet : Marie, dont la grande sœur Louise est ballerine, rêve de danser. Drosselmeier, maître de ballet, offre à la petite ses premières pointes, dont elle est bien en peine de faire usage. Du haut de ses douze ans, la demoiselle tombe sous le charme d’un des amis de son frère Fritz, le beau Günther, qui lui offre, pour sa part, la fameuse poupée casse-noisettes (les deux zigues sont cadets de l’académie militaire locale).

Les cinq rôles principaux sont incarnés par quinze danseurs qui se relaient sur scène, ou bien dansent tous ensemble, donnant alors l’impression d’une séance de travail où chaque couple, titulaire comme remplaçant, répète son rôle. Une hiérarchie entre les distributions se fait rapidement jour, avec des parties solistes plus riches et nombreuses pour Alina Cojocaru (Marie), Carolina Agüero (Louise), Alexander Riabko (Drosselmeier) et Christopher Evans (Günther). C’est heureux, car ces quatre interprètes aimantent clairement les regards, et ce serait rageant de les voir relégués au second plan.

Der Nussknacker - Trois distributions sur scène - Courtesy of Hamburg Ballett - copyright Kiran West

Der Nussknacker – Trois distributions sur scène – Courtesy of Hamburg Ballett – copyright Kiran West

La scène de la fête est un ébouriffant tourbillon, très enlevé, drôle et varié. Les transpositions/adaptations de Neumeier (danse des automates remplacée par l’intervention des cadets, par exemple) coulent de source ; les trois Drosselmeier – outre Riabko, Carsten Jung et Ivan Urban sont de la partie – rivalisent d’histrionisme et de cabotinage. Ce personnage égocentrique et survolté invente devant nous une des variations des fées de la Belle au bois dormant, puis imagine un instant la pose apeurée d’un cygne. Les citations abondent, sans faire ni poids ni carton-pâte (Ratmanksy, prends-en de la graine mon gars) et la chorégraphie s’entrelace de quelques croche-pattes entre jeunes et adultes. La prolifération des interactions entre des personnages triples aux pantomimes décalées fait irrésistiblement penser aux dessins animés les plus déjantés de Tex Avery.

Après la fête, Marie redescend pour essayer ses chaussons. Sans succès. Elle s’endort, sous le regard des fées-chorégraphes qui – du moins est-ce mon interprétation –, en profitent pour lui transmettre le don de la danse.

Son rêve la transporte dans la lumière et le blanc aveuglants d’un studio de danse (c’est le moment où, dans bien des Nutckracker classiques, le sapin devient immense; ici, nous sommes dans une atmosphère à la Degas, mais la luminosité m’a aussi fait penser à Études). Drosselmeier va accompagner la débutante dans les coulisses du théâtre, où elle retrouve Günther, devenu premier danseur (le rôle est aussi interprété par le désormais musculeux Edvin Revazov ainsi que par Alexandr Trusch).

Alina Cojocaru, dont le talent comique a déjà été mis à profit par Johan Kobborg (dans The Lesson ou Les Lutins), joue malicieusement la maladroite qui fait trébucher son partenaire (Christopher Evans, juvénile et élégant). Le pas de deux avec Günther, où elle monte pour la première fois sur pointes, n’en est que plus émouvant ; ce passage est un délice de rouerie chorégraphique, où l’on voit la ballerine appréhender les portés, puis se trouver à l’aise en altitude, profiter de certains passages pour grappiller un peu de joue contre joue…

On ne regrette pas un seul instant les rats : la classe que Drosselmeier mène à la baguette et l’adage qu’il danse avec sa muse Louise fournissent à la gamine (qui apprend par imitation tout au long de la soirée) et au public leur content d’émerveillement. Après la répétition, voici venu le temps de la représentation (deuxième acte). Les nombreux divertissements portent le nom de créations plus ou moins perdues de Marius Petipa, comme la Belle de Grenade (danse espagnole), la Fille du Pharaon (danse arabe, avec des tas de figures en parallèle pas vraiment jolies), L’Oiseau chinois (danse chinoise, avec un duo drolatique mais virtuose entre Riabko et Madoka Sugai) Esmeralda et les Clowns… au cœur desquels Marie s’incruste avec plus ou moins de bonheur (pour ces parties, Cojocaru partage la scène avec Hélène Bouchet, plus vraiment crédible en très jeune fille, et la jeune Emilie Mazon, qui ressemble à un poupon).

Le « Grand pas de deux », en fait dansé à six, est mené par Louise et Günther (une strate de plus dans l’interprétation : et si l’ami du frère était en fait le fiancé de la grande sœur ?). Marie-Alina s’intercale – avec force coupés et petits ronds de jambe à l’incertitude jouée – dans la variation au glockenspiel, qui constitue son baptême de scène. Après un grand ballabile réunissant toute la troupe, l’univers du théâtre se dissout, et la jeune fille retrouve l’appartement familial. D’habitude, elle est réveillée de son rêve par un domestique de la maison. Mais cette fois, c’est Neumeier qui intervient sur scène, offrant un verre de lait aux trois Marie et une coupe de champagne aux Drosselmeier.

Der Nussknacker - Silvester 2016 - Courtesy of Hamburg Ballet - (c) Kiran West

Der Nussknacker – Silvester 2016 – Courtesy of Hamburg Ballet – (c) Kiran West

Ce Casse-Noisette sans enfants sur scène offre plusieurs niveaux de lecture. Divertissement léger en apparence, il est aussi jeu sur l’admiration (n’est-ce pas en copiant que Marie devient danseuse ?) et parabole sur l’inspiration : parmi les moments les plus réussis figurent ceux où Drosselmeier-Riabko montre avec préciosité mais aussi virtuosité les pas à sa muse Louise, dont la danse sur pointes amplifie et magnifie les intentions du chorégraphe. Non sans oublier la cruauté du monde de l’art ; vers la fin de la leçon de danse Riabko/Agüero (fin du premier acte), une ballerine esseulée/oubliée s’installe en ombre chinoise derrière le rideau de scène. Et juste avant l’entracte, Marie est certes en route vers la scène, mais on voit aussi une danseuse se faire virer.

Alina Cojocaru - Der Nussknacker - Courtesy of Hamburg Ballett - (c) Kiran West

Alina Cojocaru – Der Nussknacker – Courtesy of Hamburg Ballett – (c) Kiran West

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Liliom : Un drame de la maladresse

Ballet de Hambourg – Chorégraphie, costumes et lumières de John Neumeier, d’après une pièce de Ferenc Molnár, musique de Michel Legrand, décors de Ferdinand Wögerbauer.

 

Il y a quelques jours, Alina Cojocaru, Carsten Jung et Michel Legrand ont été récompensés – chacun dans sa catégorie – par un Benois de la danse 2012 pour leur participation à la dernière création de John Neumeier. Liliom, créé en décembre 2011 à Hambourg, sera repris pour un soir à la fin du mois de juin, ainsi qu’à plusieurs occasions lors de la saison 2012/2013.

À l’origine, Liliom est une pièce de Ferenc Molnár, qui fit flop lors de sa création à Budapest en 1909, avant de remporter d’éclatants succès partout ailleurs, au théâtre, à l’écran, puis sous forme de comédie musicale (sous le nom de Carrousel). Molnár  explique avoir voulu porter sur scène « une histoire de banlieue de Budapest aussi naïve et primitive que celles qu’ont coutume de raconter les vieilles femmes de Josefadt. En ce qui concerne les figures symboliques, les personnages surnaturels qui apparaissent dans la pièce, je ne voulais pas leur attribuer plus de signification qu’un modeste vagabond ne leur en donne quand il pense à eux ».  Nous sommes à la fois chez les petites gens et dans les étoiles : Julie, bonne à tout faire, tombe amoureuse d’un bonimenteur de foire. Liliom a pour métier d’emballer : son bagout attire les filles vers le manège, il frôle à l’occasion et met tout le monde dans sa poche, y compris la patronne. Du coup, se mettre en ménage revient à perdre son emploi. Il se veut artiste, ne sera pas prolo. Notre vaurien, qui bat sa chérie à l’occasion, apprend qu’il sera bientôt père. Il se laisse entraîner à un braquage foireux, et préfère le suicide à la prison. L’administration céleste – de vrais gratte-papiers qui appliquent le règlement ! – l’expédie au purgatoire, d’où il ressort 16 ans plus tard pour passer un jour sur terre. Ses retrouvailles avec sa progéniture – chez Molnar c’est une fille, chez Neumeier, un fils – se passent mal : il veut offrir un cadeau, le gosse refuse et se fait gifler. Le coup ne fait pas mal. Liliom frappe faute de savoir exprimer ce qu’il ressent. « Comment c’est possible de recevoir un coup qui résonne si fort et qui ne fasse pas mal ? », demande Louise. « C’est possible… ma chérie. On te frappe… et… ça ne fait pas mal », répond Julie.

La pièce est écrite avec « le mode de pensée d’un pauvre gars qui travaille sur un manège dans le bois à la périphérie de la ville, avec son imagination primitive », dit encore Molnár. Comme Julie, on éprouve de la compassion pour ce personnage qui bout d’impuissante colère. Julie elle-même n’est pas non plus très causante, et dans la pièce elle peut se montrer butée. Chez Neumeier, l’interaction entre les deux personnages est un modèle de frustration du spectateur : n’osant ou ne sachant s’élancer l’un vers l’autre, leur réunion n’atteint presque jamais la plénitude. On éprouvera la même sensation poignante quand Julie dansera avec son fils Louis, ado tourmenté. Les autres personnages, au destin plus banal, savent ce qu’ils veulent, le disent sans détour et mènent mieux leur barque. Ainsi de Mme Muscat qui voudrait bien garder son bonimenteur à sa botte (duo jazzy), ou du couple d’amis qui réussit (petit duo de bonheur sans nuage).

Le cast de la création réunit Carsten Jung (Liliom), Alina Cojocaru (Julie), et Aleix Martínez (Louis, leur fils). Le contraste ne pourrait sans doute pas être plus vif entre l’anguleux Jung et la douce Alina (ceci n’est qu’une pensée de papier : le soir de décembre 2011 où je devais la voir, Mlle Cojocaru a été remplacée par Hélène Bouchet…). Outre une certaine ressemblance physique, Jung et Martínez dansent tous deux un personnage en colère.

La distribution numéro 2, tout aussi pensée que la première, rassemble Ivan Urban, Hélène Bouchet, et Alexandr Trusch.  Alors que le Liliom de Jung est un type qui fait de la gonflette pour plaire aux filles, avec Urban, il est le séducteur-né, surnaturel de beauté. Sa joie explose en bonds miraculeux de spontanéité. Le choix d’Urban est aussi très raccord avec la personnalité de son fils de scène Trusch, plus naïf et solaire. Hélène Bouchet est une liane aux bras interminables. Elle a peut-être un peu trop de distinction – c’est une Eurydice plutôt qu’une femme de chambre – mais son abandon, lors de la veillée mortuaire, prend à la gorge.

Grâce à des trucs très simples – des ballons gonflés à l’hélium – Neumeier réussit très bien le mariage du réel et de la féérie. Le principal reproche qu’on peut lui faire est d’avoir délaissé Budapest au profit de l’Amérique des années 1930. Ce qui fait de Liliom un chômeur comme un autre. Or, son histoire n’est pas un drame social au sens où on nous parlerait de la situation sociale, mais au sens où elle montre des gens simples qui se heurtent au monde réel avec leurs pauvres moyens.

Mais la transposition aux États-Unis était sans doute dictée par l’inspiration musicale qui anime Michel Legrand. Sa partition, très savante, s’étage sur trois niveaux : la fosse pour le lyrisme, l’orchestre de scène jazz pour la foire, l’accordéon sur le côté pour l’intime. Chapeau l’artiste!

Les citations sont extraites de la traduction parue aux Éditions Théâtrales en 2004.

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