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La Fille mal gardée : Quand la gravure s’anime…

La Fille mal gardée, représentation du 26/06/2012. Lise : Muriel Zusperreguy; Colas : Florian Magnenet; Alain : Allister Madin; Mère Simone : Aurélien Houette.

À quoi reconnaît-on un grand ballet ? Les réponses sont multiples mais l’une d’entre elle est assurément qu’il convient à des interprètes radicalement différents. Je m’en faisais la réflexion en regardant hier soir Muriel Zusperreguy danser le rôle de Lise dans lequel j’avais vu Myriam Ould-Braham la veille. S’il fallait comparer les deux danseuses en utilisant des métaphores plastiques, on pourrait dire que là où Myriam Ould-Braham est une huile sur toile de la Renaissance avec de savants glacis et de mystérieux sfumatos, Muriel Zusperreguy serait une eau forte aux contours définis de main de maître. Avec elle, on ne se demande jamais où commence la danse et où finit le jeu. Tout est tellement clairement énoncé qu’elle semble sortir du cadre et qu’on ne doute pas que si on la rencontrait hors de scène, elle serait Lise, tout simplement : une Lise aux pointes bien ancrées dans le sol mais dont l’enthousiasme se traduit aussi par d’occasionnels envols comme ces impressionnants jetés en tournant de la coda du deuxième acte. En face d’elle, Florent Magnenet campe un Colas attentif et non dénué d’humour. On n’a pas remarqué de faiblesses techniques majeures même s’il manque parfois un peu d’abattage. Dans ce couple, on sent que la paysanne, c’est elle et que le bourgeois, c’est lui. Sans doute est-ce la raison pour laquelle la très maternelle mère Simone d’Aurélien Houette s’en méfie. Il ressemble au cadet d’une famille de notable qui n’a pas encore choisi la voie qui le fera demeurer dans sa classe d’origine. Le Alain plus godiche que stupide d’Allister Madin peut alors paraître un bon choix car lui héritera de son père. Madin, moins poupée articulée que n’était Simon Valastro dans le même rôle, fait rire par son sourire surdimensionné mais émeut aussi lorsqu’il réalise qu’il est rejeté.

Fenella me faisait remarquer qu’avec la distribution Ould-Braham-Hoffalt, les décors d’Osbert Lancaster semblaient encore plus joliment approximatifs qu’ils ne le sont habituellement. Hier soir, l’ensemble du spectacle était si homogène qu’on avait le sentiment d’être dans une gravure miraculeusement animée.

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La Fille mal gardée: l’été a commencé

La Fille mal gardée. Opéra national de Paris. Représentations des 20 et 21 juin.

20 juin : Muriel Zusperreguy (Lise), Florian Magnenet (Colas), Aurélien Houette (Simone) et Allister Madin (Alain) ; 21 juin : Myriam Ould-Braham (Lise), Josua Hoffalt (Colas), Stéphane Phavorin (Simone) et Simon Valastro (Alain).

Après la soirée « Pince-moi, je rêve », le triomphe. On ne saura jamais quelle était, lors de la première représentation de Myriam Ould-Braham en tant qu’étoile, la proportion de spectateurs présents par hasard et celle des aficionados venus savourer ce moment avec elle. Qu’importe, tous sont sous le charme.

Et c’est presque trop facile, tant le rôle de Lise va bien à la ballerine. On le savait déjà : elle en a la fraîcheur et la légèreté, et son charme gracile semble faire d’elle une fille éternelle. On admire sans se lasser la mobilité presque irréelle de la donzelle : les accents de la chorégraphie d’Ashton sont tous présents, mais marqués de manière si douce et naturelle qu’on en reste ébaubi. Quand l’art masque la technique, le plaisir est à son comble.

D’autant que Mlle Ould-Braham partage la scène avec un Colas tout champêtre. Josua Hoffalt est manifestement en phase d’expansion artistique. Il assaisonne son élégance de rusticité bonhomme. Sa prestation, pas aussi sidérante que celle d’un Mathias Heymann, n’en est pas moins ébouriffante, et il fait de splendides ciseaux en grand écart latéral dans le Fanny Elssler pas de deux. S’il était une rock-star, il lancerait la mode du frisé-décoiffé. Cette Lise et ce Colas complices ne sont pas conventionnellement beaux; ils sont superbement amoureux, et c’est irrésistible. Voilà un couple qui sent le foin.

Il y a des filles qui, dès le lycée, ont l’air adulte. Elles sont charmantes, mais déjà les pieds sur terre, presque sages dans leurs frasques. La Lise de Muriel Zusperreguy fait penser à cette catégorie de femme-fruit qui saute l’étape florale. Lorsqu’elle s’imagine mariée, elle ne rêve pas sa vie, elle planifie. C’est mignon, et le bas de jambe est joliment véloce, mais ça ne fait pas exploser les cœurs de joie. D’autant que son partenaire Florian Magnenet, un peu trop prince d’allure pour un paysan, n’était apparemment pas dans un bon jour.

Allister Madin joue à merveille la blondeur d’Alain. Il serre les filles dans ses bras pour faire comme les autres, mais n’a pas bien compris à quoi ça sert. Simon Valastro incarne en revanche un jeune homme en manque d’affection. Le premier est naïf, le second est seul. Des incarnations contrastées et toutes deux remarquables.

La mère Simone de Stéphane Phavorin est un régal de truculence. Ondulant du bassin, vérifiant d’une coquette attitude son reflet dans le miroir, il cisèle des dizaines de détails. C’est un rôle où on peut sans danger en faire un peu trop, et Phavorin s’y entend, tant dans les mimiques (il tord la bouche comme personne) que dans  la prise de risque. Sa danse en sabots sur pointe n’a ni retenue ni prudence. Les arêtes de son visage en font une mère très crédible pour Mlle Ould-Braham. Plus rond de face (comme sa fille de scène), Aurélien Houette compose un personnage plus placide, mort de trouille sur la carriole à cheval (jolie trouvaille).

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Manon: Afterthoughts about Second Bananas

L’Histoire de Manon

In French, the supporting role is called a spare knife – second couteau – and the dancers in these roles can sharpen the focus of the leading couple or even completely change the dramatic flow.  That’s why galas, where a relentless series of pas de deux take place in an emotional vacuum, bore me.  Spare knives carve out a much richer imaginary universe.  Bananas smell good.

Furthermore, what in opera often ends up as a simple tenor/baritone soprano/mezzo dichotomy can get nicely messed up in dance. You need years of retraining to move from Amneris’s shoes into Aida’s.  But nothing unsurmountingly physical prevents you from embodying Gamzatti one night and Nikiya the next.  Slap on costume and go out on stage.  Every second banana could be the next étoile.

Yet MacMillan’s Manon troubles the waters of this ideal.

By decreeing that Antony Dowell and David Wall alternate playing lover or brother, the troubling MacMillan surely added incestuous undertones to the sibling relationship.  [At least in La Bayadère Gamzatti does not turn out to be Solor’s sister].  Manon, torn between the two, must make us wonder whom she loves most deeply.

Mathieu Ganio’s perfect symbiosis with Ciaravola occasionally made me think of the word “twin.”         But then the pairing of Florian Magnenet/des Grieux and Audric Bezard/Lescaut brought twins to mind too, creating a different dynamic to which Ciaravola responded.  Not just because they are tall, dark and handsome (the Paris company harbors quite a few dishy men), but because both possess a similar stage presence.  They radiated youthful power and passion in equal measure, yet in a more down-to-earth manner.  A bit rough at the edges. The characters they embodied will never write their memoirs.  Ganio’s poet will.  These two belonged too much to this world, both too impulsive and inclined to live in the moment.

Audric Bézard’s Lescaut proved to be a really charmingly self-assured rascal.  You could root for him.  The way he grinned and ruffled the hair of Alistair Madin’s thieving Beggar King sent three messages out our way:  1)  cool how you’ve dunned Monsieur G.M.  2) I loved your variation that came after mine but we both know even your whirling dervishness can’t upstage me.  3) Hah, good for you!

Enter Ciaravola.  With a brother like this, could she pretend to be as other-wordly as on May 3rd?  No, only hopeful.  This brother made one imagine they’d already been orphaned for years and lived only for each other. He provided a substitute father and an appealing, if warped, mirror.  You could understand how he had used his charm and wits in order to insinuate himself into G.M.’s circle and why G.M. kind of trusted him.  Audric Bezard was everyone’s brother, loved and tolerated by all and sundry, despite his obvious desperation for easy money.

If Bezard wasn’t Prévost’s pimp, Stéphane Bullion, reacting to Ciaravola’s persona and forcing her to react to his, seemed to be one at the first performance I saw.  After the first act on May 3, quite a few people thought that Lescaut might be Manon’s domineering former lover. (I wander around evesdropping and chatting during intermissions).  They deemed Bullion’s characterization as that fierce:  possessively and jealously protective even as he sold her to the money-bags. Yet on May 13, facing Clairemarie Osta, a fraternal quality emerged in his Lescaut.

The contrasts became sharp in how Manon reacted when G.M. shot Lescaut.  In Bezard, Ciaravola lost a soul-mate; with Bullion, she only saw blood and real violence for the first time.  Osta keened over losing her brother, and used her fists the way he must have once taught her to do.

Not only do leads need second bananas, supporting actors need leads. And need each other. So now that Lescaut is dead, I’d like go back in time to talk about The Mistress, who could be Manon in the future or everything Manon is not.

Aurelia Bellet’s earthy and airy Mistress stood up to (and tried to make stand up) her giddy Bézard as we howled with laughter during the drunken pas in Act II.. These two made this off-balance parody of a MacMillan pas de deux seem just as death-defying as those of the heroes.  Cléopold referenced that early review where “if you are Antony Dowell, I must be Antoinette Sibley”…well, here we got:  “if we’ve landed up in Kenneth MacMillan, then we must be out of our minds.  You mean, we are supposed to do that? But upside down or just where, huh?”

Bellet’s Mistress could best be described as a “sweetie.”  Deeply even more unworldly and less clever then Manon, but infinitely more cheerful.  In it for having a good time, a hapless baby sister

Such momentary pleasures didn’t interest the character crafted  to the same steps by Alice Renavand.  Ice-cold when faced with Ciaravola yet firey-hot when trying to counter Osta, her Mistress reacted to one as rival and the other as potential sister-in-law.  At both performances, I enjoyed the majestically-timed accelerations and decelerations as she swept her legs up and around with elegantly-controlled aplomb.  That forceful swirling use of legs defined her character:  self-controlled, self-contained, self-sufficient.

Manon and Des Grieux collapse from exhaustion in Act III.  Each night while walking home I began to imagine an Act IV.  Renavand’s Mistress will certainly launch a putsch to take over Madame’s bordello at the Hôtel de Translyvanie and make Monsieur G.M suffer. Aurelia Bellet’s Mistress will shed hot tears over Lescaut for a long time but will end up living happily ever after with Monsieur G.M.

If second bananas can make you wonder about their fates, then they done good.

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Ah! Perfide Manon!

L’Histoire de Manon, Représentation du 11/05 : Isabelle Ciaravola, Florian Magnenet, Alessio Carbone, Nolwenn Daniel.

À quoi reconnaît-on un artiste ? À sa capacité à répondre chaque soir différemment à la proposition de son texte, qu’il soit littéraire, musical ou corporel, mais aussi aux différences de tempérament de ses partenaires. Par le hasard des – encore une fois trop – nombreuses blessures, Isabelle Ciaravola a dû passer l’épreuve du feu plus souvent qu’à son tour. Et le résultat, il me semble, a dépassé toutes les attentes. L’autre soir, elle devait interagir avec un des Grieux et un Lescaut différents. Des Grieux était incarné par Florian Magnenet, un danseur qui semble présenter des similarités physiques avec Mathieu Ganio (son partenaire du 4 mai) mais qui s’avère radicalement différent dans son registre de mouvement et d’interprétation. Des Grieux-Magnenet n’est sûrement pas un poète, c’est un homme d’action. Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la véhémence. Dans ces moments-là, il est servi par ses très belles arabesques et ses ports de bras de danseur noble. Il ne danse pas, il porte ses arguments. Dans la scène chez Madame, après que Manon lui eut montré ses diamants pendus au cou, aux oreilles, attachés aux poignets ainsi que sa belle robe diaprée et lui eut posé la question « et toi, que peux-tu m’offrir ? », il semblait se briser d’un coup ; et toute sa belle architecture de s’affaisser aux genoux de sa cruelle maîtresse. Manon-Ciaravola, jusqu’alors parfaite courtisane froide, peut-être même attirée par son riche amant (Arnaud Dreyfus, un GM au regard de porcelaine qui évoque la douceur des portraits de Nattier avant de révéler brusquement sa cruauté profonde), se rend alors sans condition.

Car face à Florian Magnenet, la Manon d’Isabelle Ciaravola n’est pas une amoureuse inconditionnelle. Elle est toute en revirements et en retours de flamme. Elle subit la mauvaise influence de son frère Lescaut  – enfin dansé avec la maîtrise technique nécessaire par Alessio Carbone. Dès le premier tableau, on a le sentiment que ces deux-là ont déjà roulé dans la farine plus d’un vieux galant. Dans la scène de la chambre avec GM, tandis que le soupirant émoustillé s’oublie presque dans la contemplation de pieds divins (et nous avec, avouons-le), Manon et Lescaut semblent jouer une partition bien réglée. Lescaut-Carbone est une sorte de Mercutio perverti. On est triste de le voir assassiné froidement à la fin du 2e acte.

Tout cela rend le dernier acte encore plus poignant. La scène du viol par le geôlier (Aurélien Houette) atteint une intensité quasi-insoutenable. C’est le moment où on réalise que Manon a changé. L’acte sexuel imposé la révulse et plus encore sa rémunération, un bracelet très semblable à celui que des Grieux avait eu tant de mal à lui arracher à l’acte précédent. Dans la scène des marais, même les petites imperfections viennent créer du sens. Le partenariat un peu « brut de décoffrage » de Magnenet, ainsi que sa tendance à prendre trop d’énergie dans les tours créent un sentiment d’urgence. Manon ne s’éteint pas comme le 4 mai, elle décède brusquement à la réception d’une pirouette en l’air… L’instant d’avant, le corps était encore vibrant et soudain, il ne restait plus que les extrémités ballantes d’une marionnette martyrisée…

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La Bayadère : le temps du bilan.

La saison des « Bayadères 2012 » à l’Opéra de Paris s’est achevée pour les Balletonautes et voici venu le temps des récapitulatifs et des bilans.

RECAPITULATIF

Cléopold nous a préparé à cette reprise en publiant une série d’articles sur l’histoire de l’œuvre du lointain XIXe siècle à l’arrivée du ballet au répertoire de l’Opéra en 1992. Il a tout d’abord abordé la production d’Ezio Frigerio et Franca Squarciapino et son adéquation avec l’orientalisme romantique du XIXe siècle. Il a ensuite évoqué les interprètes du rôle de Nikiya qui avaient travaillé avec le chorégraphe, de la création en 1877 à l’orée du XXe siècle. Enfin, il s’est penché sur l’arrivée de la Bayadère au répertoire de l’Opéra à travers ses réminiscences des saisons 1992-1993. Le trio des créateurs (Isabelle Guérin- Laurent Hilaire – Elisabeth Platel) se taille la part du lion, mais les autres interprètes de cette époque ne sont pas oubliés. Dans le même temps, Fenella nous a gratifié d’un très amusant « plot summary » (argument) pour qui ne connaissait pas encore l’histoire de la malheureuse danseuse sacrée.

Est venu ensuite le temps des compte-rendus de spectacles. La soirée d’ouverture, le 7 mars, a vu la nomination de Josua Hoffalt au titre d’étoile aux côtés d’Aurélie Dupont et de Dorothée Gilbert. Nous y étions. Cette même distribution aurait du re-danser le 22 pour une retransmission en direct sur les écrans de cinéma. Hélas, Dorothée Gilbert n’était pas de la partie. Elle a été remplacée au pied levé par Ludmila Pagliero, récompensée à son tour par le titre suprême. James était dans la salle… Prompt rétablissement à mademoiselle Gilbert que Cléopold avait eu la chance de voir encore le 19 mars en Gamzatti aux côtés d’Emilie Cozette et Florian Magnenet (remplaçant de Karl Paquette). Les Balletonautes auront vu enfin deux fois danser Myriam Ould-Braham, le soir de sa première, le 28 mars, puis le 11 avril. Cléopold a versé dans le lyrisme échevelé et James a vainement tenté de garder la tête froide pour rendre justice à son Solor (Magnenet) et à sa Gamzatti de dernière minute, la vaillante Charline Giezendanner.

BILAN?

Un mélange de grandes satisfactions mais aussi d’interrogations, voire de préoccupations. Une bonne nouvelle? Le corps de ballet brille encore de mille feux. La descente des Ombres à l’acte III, les Djampo de l’Acte I ou les demoiselles aux perroquets de l’acte des fiançailles sont réglées avec un mélange de rigueur et d’aisance souple qui fait plaisir à voir. Nous avons eu de truculents fakirs et d’élégants kshatriyas.

Un nuage? Plusieurs, et ce ne sont pas des cirrus…

  • Comment la direction de l’Opéra a-t-elle pu imaginer qu’une grosse machine telle que la Bayadère pourrait tenir avec trois distributions maison et la présence d’une invitée (Svetlana Zakharova)? Les blessures se sont enchaînées et ont bouleversé les répétitions. Les trios vus sur scène étaient donc souvent improvisés. Trop de solistes ont dû prendre le train en marche et l’ont payé d’un prix exorbitant (Mathilde Froustey, très attendue sur Gamzatti, a dû abandonner au moins deux de ses dates prévues après avoir remplacé Dorothée Gilbert). « Appartement » de Mats Ek nécessitait-il cette pluie d’étoiles qui a privé un pilier du répertoire de nombre de ses meilleurs solistes? « L’histoire de Manon » bénéficie de cinq distributions. Pourquoi Bayadère n’en avait-elle que trois?
  • La direction de la danse semble persister et signer dans son goût des danseuses solides et terriennes. Ludmila Pagliero, très à l’aise dans Paquita, semble moins à sa place dans un répertoire plus aérien. Héloïse Bourdon a écopé à vingt ans d’un rôle jadis très convoité parmi les solistes de la compagnie. Pourtant, ses prestations dans la première ombre au troisième acte ainsi que dans la danse indienne dégageaient une pénible impression de pesanteur. Cette pesanteur dont semblait enfin s’affranchir -après combien d’années d’étoilat?- Emilie Cozette, une autre promue de la direction Lefèvre.
  • Dernier point, et non des moindres, la question des tours en l’air chez les solistes masculins de la compagnie. Josua Hoffalt, Solor plein de charisme, a dû renoncer au fameux manège de doubles assemblés du troisième acte après plusieurs essais infructueux (y compris le soir de sa nomination) tandis que Florian Magnenet l’a vaillamment tenté lors des trois soirées où nous l’avons vu, sans jamais le dominer.

Il ne reste plus qu’à espérer qu’un vent de mousson viendra nettoyer le ciel de tous ces vilains nuages et restaurer dans toute sa splendeur « La Bayadère », loin de toute cette grisaille inopportune. Une reprise. Vite!

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La blonde de nos rêves

La Bayadère – Opéra de Paris – Représentation du 11 avril.

Avec Myriam Ould-Braham (Nikiya), Florian Magnenet (Solor), Charline Giezendanner (Gamzatti).

C’est simple, discret, évident, immédiat. La Bayadère apparaît voilée; elle contourne lentement le feu sacré qui occupe le centre de la scène. Sur chaque troisième pas, Myriam Ould-Braham fait un petit plié moelleux, qui rompt la monotonie, et surtout, laisse voir que Nikiya n’est pas une danseuse comme les autres: la dissymétrie signale le sacré, au même titre que l’excès du mouvement chez le Fakir renvoie à la possession. L’intelligence du rôle, qui fait tout le prix des interprétations de Mlle Ould-Braham, se manifeste ainsi d’entrée de jeu. Par la suite, chaque apparition de la ballerine est une étape émotionnelle. On admire les bras de liane inspirée (acte I), l’abandon dans l’arabesque lors du solo du désespoir (acte II), le mouvement d’outre-tombe, doux mais absent, de l’acte III. Le premier pas de deux avec Solor est illuminé de sensualité, avec des agaceries du bout des doigts qui sont à la limite de la polissonnerie. Mais à l’acte III, la belle entente est froide: les mains se trouvent sans que les regards se croisent (superbe adage des retrouvailles). La blonde rêvée bientôt s’évanouira dans les vapeurs bleutées.

Florian Magnenet est une bonne surprise. Voilà un Solor bien campé, bien amoureux (il ne veut pas de Gamzatti, le Rajah lui force clairement la main), et à l’unisson de ses partenaires. Il est léger et lyrique. Il sait quoi faire de la méditation du début de l’acte blanc, et passe son manège de doubles assemblés presque bien.

Charline Giezendanner a le bon goût de ne pas tirer sa Gamzatti vers le pimbêche. Son personnage a l’autorité discrète des puissants (pas besoin de la montrer, puisqu’ils l’ont!). Dommage, alors qu’elle semblait dominer la scène de son regard, qu’elle ait abordé sa variation de l’acte II avec une prudence trop visible. Belle performance tout de même.

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La Bayadère dans un aquarium : drame horloger.

La Bayadère. Soirée du 19/03/2012 [Cozette, Magnenet, Gilbert]

Difficile de parler d’une soirée lorsqu’on a connu, après de longues années de ponctualité, l’expérience du retard qui vous laisse à la porte pour un acte entier. Grand prince, l’Opéra de Paris vous place devant un écran plat où une caméra vous délivre une image en plan fixe. De petites allumettes méconnaissables figurent les danseurs. Après un moment, je suis allé demander une distribution car je ne parvenais pas à identifier qui était la princesse Gamzatti. Il s’agissait de Dorothée Gilbert. La distribution initiale [Cozette, Paquette, Hecquet] a décidément été très remaniée. Voyons les choses du côté positif, devant l’écran, j’ai pu apprécier l’effet d’ensemble des danseurs du corps de ballet sans être distrait par la reconnaissance d’un visage familier et l’impression est très satisfaisante. Les lignes du corps de ballet féminin dans la Djampo sont incisives et les garçons parfaitement rangés pour leur court passage d’introduction de la scène 2 (en dépit d’un accroc par l’un des danseurs du premier rang dans la réception des doubles pirouettes en l’air). Pour les solistes, l’intérêt est plus limité. Je regrette par exemple de ne pas pouvoir dire grand-chose du Fakir de Sébastien Bertaud dont j’allais découvrir au deuxième acte qu’il s’était teinté la peau en noir afin de faire plus « couleur locale ». L’effet était assez réussi mais du coup, ses comparses avaient l’air bien pâlichon. Sébastien Bertaud aurait bien fait de socialiser son fond de teint avec les autres membres de sa caste. De loin, j’ai pu apprécier aussi la force de la pantomime de Dorothée Gilbert. Elle introduit par exemple dans son geste de vengeance final une inflexion que j’avais déjà remarquée lors de la première soirée. Après avoir désigné la bayadère enfuie, elle lève brusquement le bras en l’air et ferme le poing d’une manière assez théâtrale pour être visible depuis la lucarne de fortune qui était mon lot. Puis, après une pause, elle descend lentement son bras en signe de vengeance.

Pour le couple principal, les sentiments étaient peu discernables d’aussi loin. Par contre, il me parut évident que la pesanteur, qui avait été trop longtemps la regrettable marque personnelle d’Emilie Cozette, avait bel et bien disparu de sa danse. Techniquement, ce premier acte semblait adéquat.

Pour les actes suivants, où j’étais effectivement dans la salle, l’impression s’est confirmée. Emilie Cozette a su se montrer touchante et nuancée dans sa variation de l’acte 2. Son lamento était sur le fil entre danse sacrée rituelle et regards suppliants à Solor. Son presto à la corbeille était bien enlevé. Sa scène du contre poison bien pensée. Sa mort touchante. C’est hélas tous ce qu’on pourra dire de son interprétation. Par le hasard des blessures, le partenaire prévu de Mlle Cozette était remplacé par Florian Magnenet qui n’était prévu que dans une semaine aux côtés de Myriam Ould-Braham. Tendu à l’extrême, Monsieur Magnenet n’a pas, du moins on l’espère, donné toute sa mesure dans Solor. On le reverra le 28, dans une forme qu’on espère meilleure. Dommage pour Emilie Cozette ; son acte blanc avait des qualités techniques (une jolie entrée, des jetés à la seconde raccourcis très enlevés et une variation du voile bien contrôlée). Mais la tension était palpable dans tous les portés avec son partenaire de fortune (ou d’infortune, c’est selon).

Durant cette soirée, Charline Giezendanner et Mathilde Froustey avaient fait un échange standard. Mlle G. était une charmante Manou qui, contrairement à sa devancière, jouait avec les deux petites de l’école de danse. Mlle F., dans la deuxième ombre, s’est taillé un franc succès. Sa variation faisait scintiller les qualités de la danse française : prestesse, chic et humour.

Le service des distributions pourrait-il éviter de donner à Guillaume Charlot, le rôle du Grand Brahmane ? Même avec le crane rasé, on se demandait bien pourquoi Nikiya avait refusé ses avances…

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J’ai gagné à la loterie

Grâce à ma capacité à cliquer plus vite que mon ombre, j’ai sécurisé il y a des semaines des tas de places pour la Bayadère, spectacle aujourd’hui archi-complet. À présent que les distributions sont publiques, il me faut organiser leur répartition. J’avais onze places sur huit dates. Je me suis déjà délesté, au profit d’un idolâtre, de mon billet « Zakharova » du 2 avril. Restent donc sept dates, qui, sous réserve de changements, se répartiront comme suit:

– trois soirs différents – ô volupté de la surabondance ! – avec Aurélie Dupont dans le rôle de la danseuse sacrée, Josua Hoffalt pour sa prise de rôle en Solor et Dorothée Gilbert pour camper l’éruptive Gamzatti ;

– deux soirs – diantre, c’est presque autant de trop – avec Émilie Cozette, Karl Paquette et Laura Hecquet ;

– une soirée et une matinée avec une triple prise de rôle pour Myriam Ould-Braham, Florian Magnenet et Mathilde Froustey.

La vie étant relativement bien faite, le nombre de places disponibles n’est pas en rapport avec l’attractivité des distributions. J’ai au total quatre places pour la première distribution, quatre pour la deuxième, et seulement deux pour la troisième. Comme de bien entendu, ma place la plus chère est pour la distribution qui m’émoustille le moins.

Grâce au retard pris par l’Opéra de Paris dans la publication des distributions, j’ai autour de moi une pléthore de malheureux qui n’ont pas voulu acheter, lorsqu’il en était encore temps, de places à l’aveuglette. Je pourrai les faire ramper devant moi en échange d’un de mes doublons. Je me sens comme un Brahmane en passe d’abuser de sa danseuse sacrée.

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