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Aux Etés de la Danse : Carmen et la statue du Commandeur

Carmen (Johan Inger/Rodion Shchedrin et Marc Álvarez). Compañia Nacional de Danza. Les Étés de la Danse. Théâtre Mogador. Représentation du mercredi 10 juillet 2019.

Voilà 15 ans que les Étés de la Danse animent les mois de Juillet parisiens avec leur programmation chorégraphique. Le Festival aura voyagé des jardins des Archives nationales au Grand Palais avant de se fixer ces dernières années au théâtre du Châtelet. Depuis la fermeture du théâtre pour travaux, le festival est redevenu gyrovague et, après deux ans passés à la Seine Musicale (un choix contestable tant cette salle est impropre à la danse et au théâtre tout court), a atterri au bien plus commode théâtre Mogador pour une saison beaucoup plus courte qu’à ses débuts. Cette année, en effet, Les Etés de la Danse accueillent pour un programme unique la Compañia nacional de Danza dirigée depuis huit ans et pour quelques semaines encore par José Martinez, notre étoile nationale, qui sera remplacé en septembre par Joaquin De Luz, récent retraité du New York City Ballet.

Pour cette tournée-bilan (la CND était venu pour quelques représentations au TCE en 2015 avec un programme mixte), José Martinez, qui a passé son mandat à redonner un profil plus classique à une compagnie restée fort longtemps l’instrument d’un seul directeur-chorégraphe, Nacho Duato, a décidé de faire découvrir au public parisien une des créations phare de sa direction, la Carmen de Johan Inger (2015), récipiendaire d’un Benois de la Danse en 2016. Le choix aurait finalement pu s’avérer délicat, Mats Ek ayant entre temps décidé d’intégrer sa propre Carmen (1992), utilisant elle aussi la partition de Rodion Shchedrin, au programme qui lui est consacré en ce moment à l’Opéra.

Mais Johan Inger n’est pas n’importe qui. Excellent danseur suédois -il a enchanté de sa présence le Nederland Dans Theater dirigé alors par Jiri Kylian avant de devenir pour quelques années le directeur du Ballet Cullberg (fondé par la mère d’Ek)- est également un des chorégraphes les plus doués actuellement dans un paysage chorégraphique somme toute assez morne. Cette saison, on a pu voir de lui une ambitieuse relecture de Petrouchka pour Les Ballets de Monte Carlo.

Sa Carmen partage des qualités de son Petrouchka. L’actualisation du thème n’est en aucun cas plaquée. Ici, les cigarières portent des robes courtes zippées (derrière pour le corps de ballet, devant pour Carmen), le Toréador est une Rock Star serrée dans un costume lamé noir et le personnage de Micaela a cédé la place à une figure d’enfant, habillée de blanc au début du ballet (Yaegee Park), figure de l’innocence et témoin de la violence ambiante. Au début de la pièce, l’enfant reçoit un ballon de basket des mains d’un inquiétant personnage masqué, sorte de moyen terme entre le mafieux et la statue du Commandeur. Cette figure inquiétante et récurrente est amenée à se développer et à se multiplier au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire.

La gestuelle de Johan Inger est forte et personnelle. Les bras des danseurs par exemple sont expressifs sans jamais être emphatiques. Elle paye certes un tribut à Jiri Kylian mais aussi à l’expressionnisme suédois pour se fondre au bout du compte dans un style personnel. Au début du ballet, des garçons accomplissent des piétinés sonores et d’amples mouvements des bras qui engagent beaucoup le dos. Le capitaine Zuniga (impressionnant Daan Vervoort, mélange de testostérone et d’affectation) règne sur une myriade de loulous en chemise à poids. Il y a une charge homo-érotique certaine dans le passage avant que l’attention des marlous ne soit redirigée vers les filles. Carmen apparaît dans sa robe rouge. Elisabet Biosca, une danseuse blonde, donne de l’héroïne l’image d’une belle statue un peu énigmatique. Cette apparence convient bien à la fine chorégraphie d’Inger qui montre l’escalade de la violence avec subtilité. Pour la scène de rixe entre Carmen et une cigarière sur l’intéressante musique additionnelle de Marc Álvarez (répétitive et percussive), les filles dépoitraillées effectuent en deux lignes des marches déhanchées presque paisibles, scandées par des claquements de mains. Elles épousent les flux et reflux de la partition. L’agressivité de l’une des cigarières à propos d’argent semble laisser de marbre Carmen. La violence ne rentre que par touches successives et subtiles. On assiste à une sorte de ralenti cinématographique avant que Carmen ne balafre impitoyablement l’importune.

Carmen de Johan Inger. Elisabet Biosca (Carmen) et Isaac Montllor (Don José). Photographie Jong-Duk Woo

La scène de séduction à la prison est très bien menée avec ces murs mouvants dont Inger a le secret (ici des structures triangulaires sur roulette figurant soit des murs gris-béton, des persiennes-volets métalliques ou des surfaces noires réfléchissantes). La progression de la scène est scandée par les disparitions et réapparitions des protagonistes entre les interstices de ces structures. On y voit les tentatives de Don José (Issac Monllor, buriné, une attitude de taiseux idéale pour le rôle) pour assurer le rôle du mâle dominant s’estomper au fur et à mesure et échouer lamentablement sous le regard inquisiteur et malsain de deux collègues. Une fois encore, on reconnaît et on apprécie l’usage intense et complet que le chorégraphe fait de la scénographie et des décors qu’il a choisis (comme dans Walking Mad). La scène de dégradation humiliante par Zuniga, très efficace, succède à la fuite en course sur place de la gitane. L’espace scénique semble s’étendre à l’infini. Ce principe de la course est repris comme lien entre la première et la deuxième partie (la fuite de Don José après le meurtre de Zuniga, emporté en état d’agonie par le groupe des « commandeurs » masqués). Poursuivi par d’autres femmes, Don José se heurte contre les murs métalliques et sonores du décor tel un papillon de nuit attiré par le halo d’une lampe de phare.

Pour la seconde partie, l’enfant, qui a perdu son innocence, est en noir. Il refuse la balle qui lui propose une fois encore l’inquiétant mafieux de bronze bientôt démultiplié à l’échelle de la compagnie entière, roulant au sol pour paver de remords la trajectoire de Don José.

Carmen, toujours froide et calculatrice, batifole avec Escamillo (Alessandro Riga), torse nu, empli de sa propre beauté. Deux narcissiques s’associent.

Carmen de Johan Inger. Yaegee Park (l’Enfant), Elisabet Biosca (Carmen) et Isaac Montllor (Don José). Photographie Jong-Duk Woo

Lorsque Don José se retrouve face à Carmen, la scène de violence attendue parvient à surprendre. Le début de trempe qu’administre Don José évolue en un pas de trois parodiant la famille idéale. L’enfant reçoit une poupée rouge à l’effigie de Carmen. Pour le meurtre lui-même, entre les murs mouvants assemblés comme une arène, la violence est endossée par les statues du Commandeur qui s’entrechoquent jusqu’au moment du coup de couteau final perpétré par Don José. Tandis que l’amoureux transi s’effondre, l’enfant démembre méthodiquement sa poupée. Une belle chute de théâtre.

Carmen de Johan Inger. Isaac Montllor (Don José). Photographie Jong-Duk Woo

Les Etés de la Danse, c’est jusqu’au 17 juillet. Courrez-y!

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Mats Ek à Garnier : expériences contrastées

Les Balletotos sont chacun leur tour allés découvrir le programme Mats Ek (les 22, 25 juin et 2 juillet). Les hasards des distributions ont fait qu’ils ont vu trois fois la même Carmen. Seule Fenella a vu la deuxième pièce avec une autre danseuse que l’envahissante directrice de la danse. Elle choisit de ne parler que de cette expérience. Sa contribution est, en partie, traduite. Bonne lecture!

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JAMES

La rédaction-en-chef m’a commis d’office à la relation de la soirée Mats Ek, au motif que j’avais vu Sylvie Guillem dans Carmen il y a plus de 25 ans. L’ennui est qu’à part l’image de la star fumant le cigare à califourchon sur une grosse boule noire, je ne me souvenais pas de grand-chose. Qui plus est, il s’agissait de l’affiche du spectacle, et comme pour les photos d’enfance, on ne sait plus trop si on se souvient de l’événement ou de sa captation.

Toutefois, comme s’il suffisait de tirer le fil, des souvenirs qu’on aurait cru à jamais engloutis refont surface au fil de la représentation : le mouvement sinueux des bras et des mains du personnage de M. (alias Micaëla, rôle dansé, au soir de la première, par la toujours spirituelle Muriel Zusperreguy), la narration en boucle (la pièce démarre et se conclut par l’exécution de José), le second degré assumé dans la représentation d’une Espagne de pacotille. Les costumes scintillants qu’aucun Andalou ne porterait, le baragouin édenté hurlé par le Gipsy d’Adrien Couvez, le décor en forme d’éventail :  tout respire le presque-faux ou l’à-peine-juste, c’est comme on veut.

Comme Roland Petit, Mats Ek fait un puzzle de la partition de Bizet, et la recompose à sa guise ; parfois il en triture les lignes, pour faire surgir, d’un saut pris très staccato, un rythme inattendu. Inventivité et lisibilité immédiate, envolées contrecarrées d’un clin d’œil trivial, typification d’un trait des personnages, mouvement allongé qui se dégoupille en flexe : tout l’aimable savoir-faire du chorégraphe suédois éclate dans cette Carmen, de manière plus convaincante que pour d’autres œuvres narratives. Amandine Albisson prend le rôle-titre à bras-le-corps, joue bravache, froufroute sa traîne et meurt avec panache. Florian Magnenet peint un José fragile et torturé. Et puis il y a Hugo Marchand en Escamillo, qui après une entrée en scène explosive, fait tout à la fois montre de bravoure, d’histrionisme et d’humour, électrisant la scène (oui, « je suis fans, au pluriel », comme dit Agrado dans Todo sobre mi madre).

Après l’entracte, place à deux pièces par lesquelles Mats Ek renoue avec la création, qu’il avait annoncé quitter en janvier 2016. Another place, réglé sur la Sonate en si mineur de Liszt, nous transporte dans la veine intimiste du chorégraphe. On ne sait pas trop quelle histoire raconte le duo entre Stéphane Bullion et Aurélie Dupont, mais – le piano entêtant et diabolique de Staffan Scheja aidant – on suit sans barguigner, ni relâcher son attention, leur intrigant manège. L’art du chorégraphe est de ménager le suspense, et de pousser constamment à se demander ce qu’il va inventer. Si les places n’étaient si chères, on retournerait volontiers voir ce que Ludmila Pagliero et Alessio Carbone, interprètes dont on peut attendre bien plus d’expressivité, confèrent au pas de deux.

On est plus réservé sur le Boléro, qui présenté en fondu-enchaîné avec la pièce précédente, ne donne pas à voir l’idée poussée au paroxysme que suggère la musique. Il y a du métier, mais pas de tension qui monte.  À l’issue du crescendo, le monsieur à chapeau mou qui a rempli sa baignoire d’eau pendant quelque 15 minutes s’y plonge tout habillé. Plouf !

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CLEOPOLD

Le programme Mats Ek était sans doute l’un des plus prometteurs de la morne saison du ballet de l’Opéra de Paris. Pensez ! Deux créations par un grand maître qui, de surcroit, avait fait il y a deux ans sa tournée d’adieu avec sa femme, danseuse fétiche et muse, Ana Laguna. Dans le courant de la saison, on a appris que la sauce allait être rallongée par l’entrée au répertoire d’un des chefs d’œuvre du chorégraphe, sa Carmen datant de 1992. Alors qu’en-a-t-il été ?

Pour Carmen, qui ouvrait la soirée, Mats Ek a décidé d’utiliser la partition du compositeur russe Chtchedrine pour un ballet créé par Maïa Plissetskaïa (son épouse) en 1969. Le ballet original du chorégraphe cubain Alberto Alonso était une version délayée à la sauce soviétique de la Carmen de Roland Petit (des chaises, des masques, une arène, un zeste de sexe). Dans la partition de Chtchedrine, les thèmes de Bizet sont réorchestrés de manière parfois efficace mais le plus souvent outrancière. La partition laisse de la place pour la peinture de personnages escamotés dans la version plus condensée de Petit.

Mats Ek, dans sa version, donne ainsi une importance certaine au Capitaine (Aurélien Houette, marmoréen) qui rabaisse Don José et reluque l’héroïne, au Gitan, compagnon de Carmen qui braille en yaourt vaguement et drolatiquement ibérique (Adrien Couvez, qui sait ménager un moment d’authentique émotion lorsqu’il pleure la mort de l’anti-héroïne) mais surtout à M(ickaela) sorte de lien entre les différentes parties de l’histoire comptée en boucle (elle débute et s’achève par le peloton d’exécution de Don José). La gestuelle si particulière de Mats Ek se déploie dans ce rôle (Muriel Zussperreguy y est impressionnante de justesse) : avancées à petits pas glissés, suggérant la bigote, oscillation de la colonne vertébrale, bras de Piéta se refermant sur le dos de Don José. Pour le rôle titre, on retrouve d’autres aspects de l’esthétique du chorégraphe suédois. Carmen qui fume le gros cigare, exécute des sauts en attitudes déformées de la hanche et se retrouve souvent assise en position d’obstétrique.

Dans cette esthétique familière, la distribution soliste semble encore en devenir. Amandine Albisson, presque trop belle, donne un fini un peu extérieur à sa Carmen. Son caractère plutôt réservé, qui est l’apanage des ballerines, créé ici trop de distance pour ce rôle de femme capiteuse et trompe la mort. Hugo Marchand, en toréador, nous a paru également un peu dans le fini extérieur. Ses beaux sauts (il se retrouve à l’écart parfait sans qu’on devine d’où vient l’impulsion) impressionnent mais il lui manque la pointe de sex appeal qu’on attend d’Escamillo. C’est ainsi qu’en dépit du Don José benêt à souhait de Florian Magnenet, du corps de ballet énergique de soldats à bérets lançant frénétiquement des banderilles à foulard et de cigarière aux robes irisées comme des boules de Noël (Eve Grinsztajn très émouvante dans son lamento sur le corps de son capitaine de mari), on s’ennuie un peu à partir de la seconde idylle entre Carmen et son militaire dévoyé.

Après l’entrée au répertoire, venait la partie la plus ambitieuse du programme, les deux créations de l’ex-retraité de la chorégraphie mondiale. Another Place, sur la sonate en si mineur de Franz Liszt, est plutôt bien nommée en ce qu’il s’en dégage un sentiment de transposition dans un nouveau lieu (le plateau de l’Opéra et non plus comme souvent ces dernières années sur celui du TCE) d’une formule éprouvée. Sur scène, un couple, une table et un tapis rouge. On a vu et apprécié cette formule dans les incarnations qu’en ont donné, Mats Ek et Ana Laguna ou encore Ana Laguna et Mikhaïl Barychnikov. Sylvie Guillem a également beaucoup dansé dans ce genre de variations autour d’un quotidien sublimé par le bas, c’est à dire par l’entrejambe (dans Another Place, l’homme se retrouve à un moment la figure dans la raie des fesses de sa partenaire). Seulement voilà, si Stéphane Bullion, l’homme, essuie ses lunettes d’une manière touchante et maîtrise parfaitement les sauts « Ekiens » en se désarticulant en l’air, sa partenaire, Aurélie Dupont, nous laisse, encore une fois, sur le bord du chemin : le développé 4e devant sur jambe de terre pliée avec le buste couché sur la jambe en l’air, typique d’Ek et qui nous émeut presque immanquablement était ici tellement court de ligne qu’il en était dénué de signification. J’ai passé mon temps à essayer de transposer la chorégraphie sur le corps d’une autre danseuse, ainsi durant ce porté en arabesque très classique qui se rabougrit en l’air. Je saisis l’intention du chorégraphe, mais j’ai le sentiment de devoir finir sa phrase. Il n’y a décidément [PAS] de deux possible avec Aurélie Dupont. On plaint ce pauvre hère de Bullion dans sa solitude accompagnée de toute une vie (est-ce pour cela qu’il ne pianote sur la table, mimant le travail du pianiste, qu’au début de la pièce?).

Et ce pensum dure 33 longues minutes. Nous n’avons rien contre les redites chorégraphiques, mais il faut les donner à une interprète qui a quelque chose à dire.

Le Boléro, servi sans baisser de rideau après Another Place, à l’avantage de sortir un peu de l’attendu. Un vieillard habillé de blanc et coiffé d’un chapeau à large bords (Niklas Ek) remplit imperturbablement une baignoire de zinc avec son sceau d’eau, incarnant par là même l’ostinato de la partition de Ravel, tandis que de gros macaronis de nage tortillés (vaguement en forme de profil humain) descendent des cintres et dessinent, par le biais des éclairages, des motifs surréalistes au sol. La vingtaine de danseurs habillés de costumes noirs à capuche apparaît par groupes variés (la compagnie entière, en duos ou par doubles quintettes) et égrène le vocabulaire technique du chorégraphe sans l’appareil psychanalytique qui l’accompagne habituellement. A la fin, certains danseurs accomplissent de micro-agressions sur la personne du petit baigneur qui continue de remplir, imperturbable, sa cuve de Zinc. Pour le Final, l’ensemble de la compagnie gît au sol. Le vieil homme se plonge alors à la renverse dans son bain.

Et alors?? L’absence de message est-elle le message que veut nous transmettre Mats Ek dans sa réaction à une partition dont son compositeur disait que ce n’était pas de la musique ? Où doit-on penser que le chorégraphe révéré est revenu de sa retraite pour nous annoncer qu’il n’avait plus rien à dire?

 

 

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FENELLA

I saw exactly the same casts on July 2nd.  With one exception. And this “another woman” turned out to make all the difference: Ludmila Pagliero partnered Stéphane Bullion in Another Place rather than Aurélie Dupont. If James let loose not a single word about this pair in his piece, and if Cléopold merely found he pitied a touching and valiant Bullion, then there must have been a problem. The problem is called Aurélie Dupont. But I am not surprised. Many years ago, after witnessing Dupont’s stage presence in Sleeping Beauty, an American friend turned to me and hissed ,“This princess doesn’t need a prince. She’s so self-involved she can just kiss herself.” Why on earth did she think we needed her to hog the stage again, not just once but twice this season?

So, for once as far as which one of us gets what performance, I got the luck of the draw.

When Pagliero entered from downstage and began towards Bullion, her body, her back, her neck, all radiated the rapt and alert almost-stillness of a vibrantly curious bird-watcher or eager young detective. Something mysterious was already happening. Throughout this “solo for two” [as Ek calls them] these two never stopped questioning themselves as much as they questioned each other and made us root for them to find some kind of absolution. Their tender, yieldingly gentle and querying gazes remained locked throughout and the ways this made their bodies work in response were clearly visible up to the top of the house.

Lorsque Pagliero entra à l’avant-scène en direction de Bullion, son corps, son dos, son cou, tout irradiait la concentration et l’alerte immobilité du vibrant et curieux ornithologue ou du zélé jeune détective. […] Tout au long de ce « solo pour deux » [tel que l’appelle Mats Ek] ces deux-là n’ont jamais cessé de se questionner eux-mêmes autant qu’ils questionnaient l’autre et nous ont fait souhaiter qu’ils trouveraient une forme d’absolution. […]

The duet felt improvised, each phase and phrase of movement seemingly just then inspired by a look, a touch, or a sudden thought. Even when my mind knew that a combination was being repeated, my core knew otherwise. When she launched herself at the hilly outline of his body — for the moment having been reduced to a distorted blob entirely covered by a square of red carpet — her urgency perfectly illustrated how movement is metaphor: “Please let me into your head. Please? Yes, please!” They weren’t “Bullion and Pagliero.” They were “He and She.” Any couple’s lifetime together can turn out to be a magnificent sonata.

Le duo semblait improvisé, chaque phase, chaque phrase du mouvement apparemment inspirée par un regard, un contact ou une soudaine pensée. […]

Lorsqu’elle se lança sur les contours vallonnés [du] corps [de son partenaire] –alors réduit à une masse floue entièrement couverte par un carré de moquette rouge- son « urgence » illustrait parfaitement combien le mouvement est métaphore : « S’il te plait, laisse-moi entrer dans tes pensées ! Allez ! S’il te plait ! ». Ils n’étaient plus « Bullion et Pagliero ». Ils étaient « Lui et Elle ».

Toute longue vie de couple peut se changer en une magnifique sonate.

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Ballet du Capitole Toulouse : Petit. Drames

Photo Patrice Nin / Théâtre du Capitole

Photo Patrice Nin / Théâtre du Capitole

Programme Roland Petit. Ballet du Capitole de Toulouse. Soirée du samedi 10 mars 2018.

Avec Kader Belarbi à sa tête, un programme Roland Petit au Ballet du Capitole paraît une évidence. Le directeur-Étoile de l’Opéra a été l’Interprète (la majuscule est voulue) du répertoire de Petit dans la grande boutique pendant la plus grande partie des années 90, avant que le chorégraphe, toujours avide de sensations et de nouveauté et, il faut le dire, un peu volage, ne donne sa préférence à un jeune Nicolas Le Riche. Personnellement, c’est Belarbi qui a imprimé dans ma rétine les standards d’interprétation du Jeune Homme, de Don José, du Loup ou de Quasimodo.

Le programme choisi par Belarbi mettait bien en valeur les qualités du chorégraphe.

Dans les Forains (1945), sa première pièce conséquente entrée au répertoire du ballet du Capitole en 2014, on admire le génie du chorégraphe pour ces riens qui vont droit au cœur.

Une entrée le dos courbé, des verres qui s’entrechoquent au dessus d’une nappe trop petite, une escarcelle vide, une cage à oiseau chérie oubliée puis retrouvée et l’atmosphère est posée. On est souvent au bord des larmes.

Les danseurs de Toulouse réussissent à merveille cet exercice de haute haute voltige lacrymale. Juliette Thelin avec sa frange plaquée et sa grande natte est entre La petite danseuse de Degas (pas tant la statue que les esquisses dessinées) et Yvette Guilbert peinte par Lautrec. Philippe Solano (le Clown) semble écrasé sous le poids de la fatigue. Seul Davit Galstyan (le prestidigitateur) rayonne. C’est l’incorrigible optimiste de la bande… Mais tous s’animent pour la répétition. Au spectacle, on admire Solano qui saute haut et sec puis atterrit dans le moelleux. La batterie est aussi claire en bas que le cou est désarticulé en haut. Même la perte, fortuite, de la perruque à la fin de sa variation se fait en musique et rajoute au comique de la scène. Les sauts de Galstyan, le Prestidigitateur, traduisent bien la posture de vie du personnage: musicaux et suspendus comme on est enthousiaste et idéaliste. Dans ses tours de magie, le danseur montre une vraie maîtrise du coup de théâtre: le jeu avec la baguette – le regard détourné puis fixé dans le public – n’est pas seulement destiné aux badauds sur scène (une impression que m’a par exemple toujours donné Le Riche dans ce rôle), mais inclut aussi chaque spectateur dans la salle.

Juliette Thélin assure sa Loïe Fuller malgré un peu de tension sur les redoutables piqués arabesque avec longue robe de voile à bâton. La Belle endormie de Kateryna Shalkina a une jolie ligne. Elle se montre très crédible dans les scènes d’atmosphère mais ne comprend pas bien l’équilibre entre idiome classique et incongruités «petitiennes» (les petits dodelinements de la tête, les arabesques bizarrement penchées) dans le pas de deux. À aucun moment on ne croit à sa somnambule sous hypnose. Dommage, car une fois encore, Galstyan est charmant.

Les Forains. Philippe Solano (Le Clown). Photographie David Herrero.

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Avec l’Arlésienne, une entrée au répertoire, on est face à une œuvre plus tardive (1974) où Roland Petit remettait avec flair, dans un ordre différent, ses marottes et obsessions. Le corps de ballet fait par exemple s’envoler les deux principaux protagonistes du drame (Frederi et sa fiancée Vivette) les entremêle puis les sépare comme dans Le Loup (1954). Nouveauté majeure cependant, la femme fatale (tant de fois abordée depuis le Jeune homme et la Mort et Carmen) n’apparaît pas sur le plateau. Mais elle est omniprésente. Avec l’Opéra de Paris (compagnie avec laquelle j’ai le plus vu ce ballet), la théorie de 16 danseurs (8 filles et garçons) donne à l’Arlésienne un petit côté Noces de Nijinska. Ici, les ensembles et les lignes, peut-être moins parfaitement minérales qu’a Paris, offrent un écrin plus naturel au couple mort-né Vivette-Frederi.

Julie Charlet, très brune et très belle, touche droit au cœur dans sa lutte contre l’inéluctable. Elle n’est que courbe et tendresse (sa scène du déshabillage dans la chambre nuptiale avec ses contorsions gênées est musicale, lyrique mais reste « naturelle »).

Dans le rôle de Frederi, Ramiro Gómez Samón poursuit sa belle progression d’interprète. Il lui reste bien quelquefois, au début, des réflexes de jeune fort technicien, un peu trop héros de la pirouette et de la cabriole battue, mais ensuite, la technique se montre signifiante. Fermé au début mais soucieux des conventions sociales, il laisse peu a peu éclater son désespoir, n’épargnant pas même Vivette au travers de pas de deux de plus en plus tourmentés (à la fin, le partenariat est pour ainsi dire râpeux). Dans sa grande variation, ses développés seconde sur plié de dos claquent comme le tambourin et sonnent comme l’appel obsédant de la folie. Son corps se désarticule enfin. Le saut final par la fenêtre parvient à donner le sentiment qu’on se trouve au troisième étage d’une maison. Une grande réussite.

 

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Carmen (1949), qui clôturait la soirée, semble bien le choix idéal d’entrée au répertoire pour le Ballet du Capitole. Dans le plus petit écrin du théâtre du Capitole, on apprécie encore mieux le chromatisme tranché et l’économie de moyens du décor à transformation d’Antoni Clavé, l’invention des costumes. Et on savoure le ballet du Capitole dans ce morceau de danse française. Ça pétarade de tous les côtés. L’énergie sourd de tous les corps. Solano en chef des brigands, affublé de l’horrible perruque orange traditionnelle, fait claquer sa partie avec précision et humour tandis qu’Amaury Barreras Lapinet dresse un portrait hilarant du deuxième bandit, surjouant avec délice son texte. Thiphaine Prevost a le jeté énergique, le ballon impressionnant dans ses sauts de basques. Elle dégage la féminité sereinement provocante à la Petit.

Hélas, la compagnie et les demi-solistes ont les qualités qui manquent cruellement au couple principal. Dennis Cala Valdés, a un beau physique, mais joue un Don José au tout premier degré. Il ne fait pas ressortir le ridicule assumé des mouvements de son personnage (ce côté sur-mâle outrancier qui invalide la masculinité chez Petit). Cet exercice ne pose aucun problème à Norton Ramos Fantinel qui dresse du Toréador un portrait de presque travesti tant il pousse les limites du ridicule induit par la chorégraphie de Roland Petit.

Carmen. Norton Fantinel (le Toréador). Photographie David Herrero

Natalia de Froberville passe quant à elle complètement à côté du rôle créé par Zizi Jeanmaire. Elle confond Carmen avec Aegine, la courtisane dans Spartacus, et ne parvient qu’à avoir l’air d’une midinette. Sa Carmen agite le bas de jambe au lieu de faire frémir la cuisse par le dessous. Du coup, la scène finale, est un long moment d’ennui. Froberville la voit sans doute comme un pas de deux du cygne noir un peu edgy et ne meurt même pas en musique.

Cette danseuse a montré par ailleurs son talent. Mais peut-être Le Loup (une production plus lourde à transférer de la scène parisienne au plateau toulousain) lui aurait mieux convenu à son stade d’acclimatation avec l’esprit de la danse française.

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Roland Petit bill : “Float like a butterfly, sting like a bee”

P1010032While the big news of the evening of March 27th, has of course become Eleonora Abbagnato’s late-career elevation to the rank of étoile/prima ballerina during the final curtain calls, I’d like to start by mentioning other dancers, those young talents and strong soloists who gave masterful performances earlier in this evening devoted to Roland Petit’s ballets.

Dancers, athletes, choreographers.  The self-proclaimed greatest boxer Muhamed Ali once said “Champions aren’t made in the gyms.  Champions are made from something they have deep inside of them: a desire, a dream, a vision.”

Many criticize Petit as merely a “dance maker.” Or even worse, a vulgarian. However I like the fact that, by being somewhat obvious at times, his desire, his dream, his vision, was to make the audience feel smart and included. His are ballets to be engaged with directly, without afterwards feeling forced  — because you feel stupid and confused — to purchase and read an expensive program with all its extensive rhetorical flourishes.  What his works will always need – and don’t all ballets? – is to continue to be fed by the imaginations of great dancers, younger and older. They can give any package of steps and gestures new life and, by melting into the music, provide the “oomph” that make ballet continue to come alive again night after night.

It’s a lack of faith that makes people afraid of meeting challenges, and I believe in myself.” (M.Ali)

Le Rendez-vous distills, somewhat awkwardly, the perfume of post-liberation Paris.  That somehow magical moment of Juliette Greco, of Sartre, of Montand and smoke-filled dance halls. While “of the moment” in 1945, it’s now up to the performers to make this dusty relic sing to us.

Alexandre Gasse, a youthful demi-soloist, got his chance to embody the archetypical “young man about to be eaten alive during sex by a praying mantis” (Petit’s ballets can unfortunately, I must admit, too often resort to the virgin/whore and man vs. female bloodsucker dichotomy pushed to center stage during the Romantic Era but which wears thin these days).

Most of the ballet actually revolves around his gentle relationship with a crippled beggar – to set up that he’s a nice guy — only in the last scene does he have to deal with the femme fatale in high heels (crippling for her).  Throughout, Gasse floated like a butterfly, landing after all kinds of double-tours softly onto one knee.  His performance was free, emotionally fresh, danced with flair and thoughtfullness, his chest and back open and ready to take on almost any challenge.

I’d begun to hope that he’d just go off with the beggar and, as they say in the  French variation on “happily ever after:  “et ils eurent beaucoup d’enfants.” But then another young soloist arrived for her date with the audience, Amandine Albisson.

Albisson, in her Louise Brooks wig, at first made me think of Arielle Dombasle during her recent Crazy Horse phase.  But she only resembled a frozen monument to pulchritude at first glance.   Albisson has already demonstrated – in Psyché or in In the Middle, for example –  that she is endowed with a fearless stage persona and spotlight-attracting cool. Even if she hasn’t yet quite mastered the scarily humorous and sensual way that Ciaravola and Cyd Charisse unfurl their gams in extensions, her dance already has its own weight and authority.  For two seasons now, she’s been testing her wings.  I hope she won’t try to imitate Ciaravola or Guillem  and continues to believe in herself.

“George can’t hit was his hands cant see/Now you see me, now you don’t/George thinks he will, but I know he won’t.” [M. Ali]

Le Loup is a cruel parable of mistaken identities and identity confusion.  Sabrina Mallem, in the supporting role of the gypsy, grasped the chance to have the time of her life: she created a character ferocious and cruel by using sharply stabbing feet,  no, chiseled, no, it wasn’t about the feet, the legs, the arms, at all in fact.  It was about the full-bodied, blood-rich, completely disarming sensuality she managed to express at every swerve of every part of her superbly-controlled body.  Mallem radiated life like a great boxer high on adrenaline. She’s hit that “sweet spot” where honed technique and learned stagecraft make even a mere soloist a great performer.

And so to Carmen, a highlight during an evening of highlights.  Where Abbagnato seemed to be telling us and them:

If you ever dream of beating me…you better wake up and apologize.” [yes, Ali again]

Petit structured a couture gown around his beloved Zizi Jeanmaire with this ballet, designed to highlight all of her multiple attributes… in 1949. And ever since, the specter of its two creators has haunted each ballerina who dares try to tame this ballet while trapped in yet another black wig.

Most fall into two categories: those Carmens who overdo the bent-index-finger biting “ergo me sexy” category, and the others who overdo the “ I gotta pretend I be ze flamenco queen “ category.  In each case, they all forget that the original French text, even music, is filled with bitter irony and a raised eyebrow.

Petit’s Carmen does not need to be overcooked.  She needs to hum, not scream.   She’s the only fully human character in the whole piece.  The rest certainly move about, but they – especially the men — are in essence cardboard cutouts.

Abbagnato’s Carmen fluttered like a butterfly and brawled like a bee. She sandpapered away all the clear edges one would expect, and spared us any “olé, olé” hispanitude. More than that, she gave a dragonfly aspect to the character.  Never at rest, always buzzing, ever alert to threat, proud of her delicately nervy wings.  Indeed, she was probably unphotographable this night, for she rarely paused to pose for a six o’clock standard snapshot. She was too busy dancing.  And by really dancing, not just steps but ideas, she kept making the interstices in between the usual photo-ops come alive.

I found myself completely absorbed by the final duel between this elusive heroine and her Don José: for once it seemed as if this Carmen suddenly had decided that there was no way the choreographer would let her down and not let her go free. Her movement reflected less the shivering angry  pride of Zizi Jeanmaire when confronted by Don José’s knife, but a kind of shock  at this man’s betrayal. By wielding a knife, he was cheating and breaking the rules of the game. Dragonflies, butterflies, bees never expect to face a pesticide.

So when Abbagnato launched herself at her lover’s knife with the fervor of the character she’d sculpted in 40 minutes flat… the entire house heard another patron near me “lose it.”  A loud gasp of “Mais ça alors!” [American translation: “Jesus H. Christ.”]  That’s the kind of comment yelled out at a boxing match where the one you root for gets hammered.

While some of you may find Petit awfully corny, I like the fact that he always tried to make the dances where dancers could convince even one member of the audience thinks this dream, this vision….is real.  And never want to wake up.

Commentaires fermés sur Roland Petit bill : “Float like a butterfly, sting like a bee”

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Petit (ou) Pas

P1010032La soirée Roland Petit est une belle illustration du théorème de la nappe inventé il y a peu par l’ami James un soir d’abus d’Opium, de glaces au gingembre ou encore de tartan outrancier. Qui sait? Ce théorème compare les pièces du répertoire à ces linges de table de grand-mère qui prennent des marques jaunâtres à la pliure lorsqu’elles sont restées trop longtemps dans l’armoire. Cette saison, la sortie des magasins de deux ballets présentés en 2011-2012, illustrait combien la familiarité avec un répertoire peut ajouter à la valeur d’une pièce.

Il y a deux ans, le Rendez-vous montrait toutes ces taches brunes qui viennent avec l’âge (et je ne parle pas seulement des costumes savamment rustiqués par les ateliers couture de l’Opéra pour faire croire à un après-guerre famélique de pacotille). Aujourd’hui, la proposition chorégraphique et le propos restent toujours aussi pauvres… Au moment de la recréation avec Kader Berlarbi et Marie-Claude Pietragalla, Roland Petit ne s’était pas caché du fait qu’il ne se souvenait que de très peu de choses de la chorégraphie originale. Le ballet se présente donc comme un collage des différents tics du chorégraphe : le corps de figurants ainsi que le rôle du bossu évoquent Notre Dame de Paris, le pas de deux entre La plus belle fille du Monde et le jeune homme est une réminiscence du pas de deux de la chambre de Carmen, l’argument – un jeune homme rencontre son destin qui menace de l’égorger; le destin semble se laisser attendrir lorsque celui-ci lui dit qu’il n’a jamais connu l’amour charnel, mais la fille qu’il rencontre ensuite lui tranche la gorge tout aussi bien après un torride pas de deux – rappelle furieusement Le Jeune homme et la mort. Mais l’autre soir, les interprètes, comme souvent dans les ballets de Roland Petit, ont gagné la partie ; ce qu’ils n’avaient pas fait il y a deux ans. Pour sa dernière saison complète avec la compagnie, Nicolas Le Riche semble avoir retrouvé une impulsion qui lui manquait depuis 2008. A la reprise de 2010, il n’était rien d’autre qu’un éternel adulescent sans beaucoup de consistance. Ici, il a su créer un authentique personnage en quelques secondes. Sa jeunesse, interprétée enfin au lieu d’être inutilement convoquée, sa technique saltatoire miraculeusement restaurée ont eu raison de la chorégraphie pauvrette. Dans la plus belle fille du monde, Isabelle Ciaravola a pu enfin donner toute sa mesure. Il y a deux ans, elle revenait de blessure et semblait mal à l’aise perchée sur les impossibles talons hauts dont elle est affublée. Ici, chaque geste était implacablement planifié. Une main roulant sur un poignet, un déhanché, de même que les acrobatiques poses de sirène dans le pas de deux lui conféraient l’hiératisme sidérant d’une mante religieuse.

Les seconds rôles, ce qui ne gâchait rien, étaient également magistralement portés par leurs interprètes : Stéphane Phavorin, clown triste effrayant de retenue et d’économie de mouvement ou encore Hugo Vigliotti (le bossu), aux sauts explosifs et à la sensibilité à fleur de peau.

Copie de P1030974En septembre 2010, dans les décors épineux de Carzou, avec ses harmonies colorées acides si chères aux années 50, le ballet de l’Opéra avait quelque peu émoussé, par manque de précision, les piquants de la chorégraphie acerbe de Petit. Rien de tout cela hier soir. On a retrouvé avec bonheur les poursuites en grand jeté et les temps de batterie des villageois dans leurs costumes de vitrail. Valentine Colasante, la gitane, à la danse qui cingle comme une cravache à défaut d’être encore une technicienne subtile. Elle maltraite le loup de Benjamin Pech avec une sorte d’excitation nerveuse. Ce dernier, est toujours aussi admirable dans ce rôle où il bondit avec une souplesse plus féline que canine. Son premier pas de deux avec la jeune fille est superbement mené. Il décline les différentes facettes de son personnage (qui va de la bestialité à la veine romantique du jeune premier) avec subtilité. En face de lui, Laëtitia Pujol, déjà fort belle il y a deux ans, a encore gagné en substance. Ses ports de bras variés, les suspendu de ses piqués suggèrent une jeune fille à la fois innocente et ouverte à la sensualité. Mais ce qui frappe surtout, c’est l’accord entre les deux partenaires. Dans le premier pas de deux dans les bois, celui de la réalisation, au moment ou Pech-Le Loup montre ses griffes à la jeune fille-Pujol, les deux danseurs ménagent un moment d’arrêt avant que la danseuse ne prennent finalement la patte de son partenaire comme pour lui dire : « j’ai choisi ».

On a pu donc retrouver tout notre capacité d’émerveillement face à un conte dont on déroule les images à l’esthétique gothique. Mais ce conte, comme tous les contes n’est pas vraiment pour les enfants. Il parle de la cruauté des hommes et de leur haine de la différence. Et rien ne nous est épargné. Si le loup figure ses oreilles par un geste naïf proche du pied de nez enfantin, c’est pour vibrer à l’approche de ses bourreaux.
Le Loup est d’une époque, certes. Mais si sa présentation appartient incontestablement aux années 50, son message et sa chorégraphie ne sont pas datés. Et quel merveilleux exemple de symbiose entre chorégraphe, musicien et décorateur : un précieux bourgeon tardif des ballets russes grandi au soleil lifarien.

Copie de P1030975Carmen est également un ballet qui a gardé la même esthétique depuis sa création en 1949. Dans les décors et costumes délicieusement stylisés d’Antoni Clavé, l’histoire se déploie d’autant mieux qu’elle est réduite à l’essentiel. Les choix de découpage musical fait par Petit, qui n’avait jamais vu l’Opéra comique de Bizet et Halévy, tant décriés par les pudibonds du répertoire à le mérite de l’efficacité. Don José danse certes sur la Habanera chantée par Carmen dans l’opéra comique, mais cette bluette transcendée par Bizet n’est rien d’autre que l’équivalent d’une chanson à boire. La retrouver dansée dans une taverne par un mâle bien naïf tandis que les clients interlopes en ânonnent le refrain la remet en perspective. En fait, Carmen de Roland Petit, c’est la démonstration de la ductilité du langage classique : pas nécessairement quelque chose de nouveau mais un éclairage différent ; Des chaises multicolores qu’on fait tourner par quart de tour et qui servent de tremplin à une fille pour faire un grand jeté, quelques passages suggestifs de l’en dehors à l’en dedans, des talons qui martèlent le sol ou encore des cris intempestifs, et un langage vieux de plus de trois siècle retrouve son miraculeux printemps. Une leçon et un espoir en ces temps de ressassement et de grisaille chorégraphique.

Las, pour la première, le chef d’œuvre de Petit souffrait du théorème de la nappe. Le corps de ballet était bien réglé mais manquait un peu de mordant et Allister Madin était un chef brigand en mode mineur. On pourrait discuter aussi le fait d’avoir donné à une « débutante » le rôle-titre. Ludmilla Pagliero s’est lancée dans le ballet avec l’enthousiasme casse-cou qu’on lui connait mais également avec son traditionnel déficit de style. Sa Carmen, au lieu d’être solidement ancrée dans le sol et de resserrer les positions avec des adducteurs d’acier (emboités, passages en dedans, en dehors) comme le faisait Zizi Jeanmaire, semblait toujours prête à décoller du sol. Ajoutez à cela un physique un peu anguleux et vous aurez une Carmen-chat écorché sans grande sensualité. Stéphane Bullion, quant à lui, restait aussi boutonné dans Don José que le col de sa chemise dans le pas de deux de la chambre. Ce danseur sans aucune tension intérieure était des plus déplacé dans un rôle incarné jadis par Petit lui-même, Baryshnikov et, plus proche de nous, Belarbi ou Hilaire. Pour voir ce que peut-être la Carmen de Petit, il fallait regarder du côté du second brigand truculent et cinglant de Maxime Thomas ou de l’Escamillo outrageusement grimé de Guillaume Charlot, distendant presque indéfiniment son cou comme un dindon au milieu d’une basse cour.

Le ballet de l’Opéra, avec une bonne série de représentations et une reprise rapide (mais avec l’Opéra qui évacue si aisément ses morts glorieux, sait-on jamais?) devrait bientôt porter de nouveau au firmament le chef-d’œuvre de Petit.

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